‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 92 sur 130 · S A L E R N E. — LES A R A R I S T E S · texte numérisé non relu

S A L E R N E. — LES A R A R I S T E S

livres arabes, le Canon surtout. Arnaud, dans un beau mouvement d’indignation, nous montre ces disciples d’Avicenne tout fiers d’étudier dans un aussi gros livre, ne pas même essayer de le comprendre, mais se contenter de le regarder, de le lire et surtout d’en étaler l’énorme masse

sur le haut de leur chaire (i). cc Avicenne, conclut-il, a fait extravaguer la plupart des médecins. »

Cela était vrai des auteurs qui l’avaient précédé et devait l’être plus encore de ses successeurs. Pour lui, dans le Breviarium , petit traité de médecine pratique, il résumel’enseignement de son maître, Jean Casamida, passe les Arabes sous silence, nomme souvent Hippocrate et Galien et donne aux vieilles notions classiques une forme vive et pittoresque. La goutte a toujours pour causes l’oisiveté et l’intempérance, mais elle est devenue sous sa plume « la maladie des prélats et de tous ceux qui, après avoir connu la pauvreté, sont parvenus à la richesse et au bonheur, n’ont plus songé qu’à leur ventre, ont négligé les remèdes et vilipendé les médecins, leurs conseils et leurs soins. »

Il cite, après bien d’autres, le fameux vers d’Ovide :

Solveve noclosa/n nescit medicina podagram

Mais il ajoute : « Ovide dit bien noueuse , car dans ces affections (la chiragre et la podagre), lorsqu’elles durent depuis longtemps, les doigts et les orteils se déforment; il se montre, au niveau des jointures, des gonflements pareils aux galles qu’on voit aux arbres. »

Enfin, parlant du traitement de la goutte, il n’a garde d’oublier une pratique qui s’était conservée à travers les siècles de barbarie et dont il a, un des premiers, loué l’utilité. cc Les bains d’eau sulfureuse, styptique ( aluminosa ) ou salée conviennent dans ces affections. Il est très bon aussi d’envoyer les malades aux bains Arculi ou à la fontaine de

(i) Id. De consideratione operis medicinæ. Ibid., p. 879 el 890. Delpeuch. a5

,3Sü

l’Kvêque, qui sont près de Pouzzoles, à G milles d’ici (de Naples). » Nous reviendrons sur ces dernières lignes.

Pour rendre à Arnaud son bien propre et sa véritable gloire, le mot n’est pas excessif, pour montrer combien est étrange la confusion faite des œuvres et des personnages des deux Arnaud, il sulfit de mettre en regard des lignes consacrées à la goutte par le médecin de Naples, les aphorismes d’Arnaud de Villeneuve sur le même sujet. On ne peut guère douter de leur authenticité. Guy de Chauliac les reproduit en les faisant précéder de ces mots, plus justes qu’il ne croyait : « Maistre Arnaud a recueilli dix aphorismes extravagans, lesquels pour leur excellence seront cy insérez »; ils sont imprimés dans Y Articella avec les paraboles du même Arnaud. La forme et le fond en sont également éloignés des habitudes et des sentiments d’Arnaud de Naples, comme on peut en juger par l’aphorisme suivant : « Le septième : la verveine récente pilée, portée avec soi, aide les colonnes des pieds par vertus occultes, etc. »

On trouve encore dans les Opéra Omnia d’Arnaud de Villeneuve un consilium sive regimen podagræ . C’est une consultation adressée à un goutteux et qui reproduit, entre bien d’autres, la plupart des préceptes contenus dans les aphorismes, tels que la défense d’user de légumes, de fruits, de châtaignes, de poissons non squameux, de laitage, de porc; le conseil de ne pas tenir trop longtemps les jambes pendantes, etc. On y lit encore sur la saignée des recommandations qui n’ont rien d’imprévu sous la plume de l’auteur, celle, par exemple, de ne pas saigner quand la lune est dans le signe des gémeaux. Cet opuscule, que nous croyons authentique, était sans doute adressé au pape Clément V, et il semble bien que Guy y fasse allusion quand il parle d’un « certain régime du Pape ». C’est une preuve de plus qu’on a tort de citer Arnaud de Villeneuve parmi les maîtres de la médecine : ce fut un alchimiste, un astrologue, un mystique, c’est-à-dire tout le contraire d’un médecin véritable, comme était son homonyme le Napolitain.

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Nous l’avons dit, la voix d’Arnaud n’eut guère d’écho, même dans son propre pays.

François de Piémont, qui écrivait à Naples sous le règne de Robert d'Anjou, fait la part égale aux Arabes et aux anciens qu’il dépouille tour à tour. De ce mélange est résultée une compilation faite avec plus d’érudition que de critique, tout à fait digne d’être placée à la suite du traité inachevé de Mésué le Jeune, auquel elle sert de complément.

Les auteurs français ou anglais 11’usent d’aucun tempérament : ils sont franchement arabistes. Bernard de Gourdon, au début du xivc siècle, résume sous le nom singulier de Lilium medicinœ (1) les leçons qu’il avait faites pendant vingt ans dans sa chaire de Montpellier. Il écrit pour les élèves et s’interdit toute nouveauté. Aussi, son livre n’est-il guère autre chose qu’un abrégé du Canon, abrégé d’ailleurs clair et précis.

Qu’il s’agisse des causes, des signes, du traitement, Bernard suit son modèle pas à pas, se bornant à substituer aux causes patiente, efficiente et instrumentale d’Avicenne les causes relatives aux parties, aux humeurs et aux forces qui rappellent davantage la vieille médecine grecque. La description symptomatique de la podagre, de la sciatique et de l’arthr itis est d’une rigoureuse orthodoxie ; elle est conforme à la doctrine des quatre humeurs cardinales auxquelles les Arabes ont ajouté, en quelques occasions, la matière venteuse, empruntée peut-être aux Indiens qui faisaient d’un grand nombre d’affections, de la goutte et du rhumatisme en particulier, des maladies du pneuma, du vent.

La rosa anglica de Jean de Gaddesden, venue après le laurier de Gilbert et le lys de Bernard, a été traitée plus sé-

(1) B. Gordonis opus Lilium Medicinœ, etc. Lyon, i55o, part. Ytl, cl>, xix, p. 810.

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vèrement encore que scs deux modèles. Guy de Chauliae n’a trouvé à cette « fade rose anglaise» aucune « suavité d’odeur. » Et cependant c’est l’ouvrage qui peut le mieux suppléer pour nous à la fastidieuse lecture du Canon dont Jean reproduit le texte presque tout entier ; mais il y intercale à maint endroit quelques réflexions personnelles tirées de son observation ou de ses lectures, et surtout il use d’un style plein de vivacité et d’humour, peut-on dire, qui fait de lui l’ancêtre légitime des écrivains les plus originaux de la médecine anglaise.

L’étiologie qu’il nous donne de l’arthritis et delà podagre renchérit encore sur les chapitres correspondants de ses prédécesseurs, en fait de divisions et de subdivisions, mais on y voit, pour la première fois, croyons-nous, la bière, cerevisia nova, mentionnée comme une des causes de ces affections. Parlant de l’influence des agents extérieurs, il a ces mots, devenus un lien commun : « Que les variations du temps puissent causer la maladie, on le sait de reste : les arthritiques annoncent la pluie et le mauvais temps sont pluviarum votes) et, aux approches delà pluie et de l’orage, ils ne peuvent rester en repos » (i). Ambroise Paré s’en souvenait sans doute quand il écrivait : « Davantage, les goutteux prognostiquent ordinairement le changement cletemps, comme pluye, neige ou quelque autre temps nubileux, tellement qu’ils portent avec eux un almanach qui leur sert toute leur vie » (i).

C’est au chapitre du pronostic que Jean de Gaddesden traite de l’hérédité de la goutte ; il en parle longuement, compare l’influence de la mère à celle du père, déclare celle-ci prépondérante, et, considérant la question dans sa généralité, entreprend une fastidieuse discussion où il invoque, en citant leurs propres paroles, les plus grandes auto-

(1) Joannis Anglici Praxis medica, Rosa anglica dicta. Aug. Vind., i5g5, |>. 6 1 6 .

(2) A. Paré. Liv. XVIII, ch. xii.

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