‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 96 sur 130 · LES DERNIERS GALENISTES. L’ALCHIMIE ET LA CHIMIATRIE · texte numérisé non relu

LES DERNIERS GALENISTES. L’ALCHIMIE ET LA CHIMIATRIE

L’époque de la Renaissance ne marque pas un grand progrès dans la connaissance de la goutte. On peut s’en étonner si l’on considère le merveilleux développement qu’ont pris au commencement du xvi° siècle les sciences qui pouvaient le mieux compléter ou corriger ce qu’avait d’insuffisant ou d’erroné la pathologie des derniers temps du moyen âge, et surtout si l’on se rappelle la courageuse indépendance des esprits, leur volonté de réagir contre les méthodes de la scolastique et contre les doctrines des Arabes.

Les occasions ne manquèrent pas cependant d’observer la goutte: l’Occident tout entier, l’Italie peut-être plus que les autres pays, « fut infecté de cette peste », selon l’expression d’un contemporain. Jamais la podagre avec ses maux très réels et ses problématiques bienfaits n’avait tenu tant de place dans la littérature. On vit de tous côtés paraître, signés parfois des plus grands noms, les encomium. les Unis, les Indus , les tviumphus podâgræ. C’est que jamais ne furent réunies au même degré d'intensité et de diffusion les causes habituelles de la maladie, la sensualité de la vie physique et l’acuité de la vie intellectuelle.

Tant de conditions favorables, tant de libres efforts; n’eurent pas le résultat qu’on en pouvait attendre, toujours pour la même raison. Les médecins de ce temps, si instruits de toutes sciences, même des plus étrangères à la méde-

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cino, ne comprirent pas l'autonomie nécessaire de la clinique, ou au moins sa primauté; ils furent avant tout et par préférence érudits et dialecticiens. Leurs controverses remplissent une foule de traités et de monographies. Nous n’essaierons pas de les faire revivre dans leur incohérence et leur fastidieuse prolixité. Nous en retiendrons seulement les traits qui nous paraissent utiles à une intelligence meilleure des affections articulaires au xviu siècle. Ces traits sont les suivants : une confusion presque complète, sous le nom commun d’arthritis, des diverses affections des jointures ; une conception franchement humorale de la nature de ces mêmes maladies ; mais si, sur ces deux points, on restait fidèle à la tradition antique, c’était sans aucune servitude. Le pur système galénique, par exemple, la théorie des quatre humeurs, avait perdu beaucoup de son autorité.

A de rares exceptions près, les médecins de la Renaissance distinguent mal l’une de l’autre les deux grandes affections articulaires, leur attribuant, h l’une et à l’autre, les mêmes causes, les mêmes signes, le même traitement. Pourquoi cette doctrine, si contraire h l’observation clinique, est-elle restée si longtemps debout? Cela tient aux conditions mêmes que fit la restauration des lettres grecques et latines ;i l’étude des maladies que nous considérons. Jusqu’alors, on s’était fondé, pour les décrire, sur les médiocres traductions de Galien, d’Alexandre de Tralles, de Razès et d’Avicenne; or, vers le milieu du xve siècle, la diffusion des manuscrits orientaux vint donner à des autorités déjà incontestées une force nouvelle. Le manuel de Paul d’Egine et la collection d’Aétius apportèrent par exemple aux défenseurs de théories déjà classiques des arguments d’autant meilleurs qu'ils étaient moins attendus. Le douzième livre d’Aétius surtout, avec les paragraphes que nous en avons reproduits, fournit la matière de mainte description.

En dehors de ces œuvres qui, par cela même qu’elles appartenaient ii la période byzantine de l’histoire médicale, ne pouvaient contenir aucun élément de rénovation, la

Renaissance put bien lire et utiliser deux beaux livres, l’un nouveau pour elle, l’autre presque inconnu, nous parlons du traité d’Arétée de Cappadoce et de l’ouvrage de Soranus mis en latin par Cælius ; mais, précisément sur le sujet qui nous occupe, les écoles pneumatique et méthodique avaient accepté et consommé la confusion des maladies articulaires. On put bien aussi connaître, dans un texte meilleur, les œuvres dites hippocratiques et les interpréter sans souci des commentaires de Galien. Mais une élite seule fut capable d’un tel effort; seule elle comprit les enseignements de la médecine prégalénique reparue à la lumière.

Comme aux temps anciens, la doctrine dominante fut l’humorisme, mais au lieu de s’en tenir aux formes vagues, presque conventionnelles, que ce système revêtait avant Galien, on voulut préciser davantage et définir plus nettement la nature, l’origine et les caractères de l’humeur en •cause, et l’on se perdit dans les discussions fastidieuses et les hypothèses aventurées. Quelques-uns, acceptant en ce point les enseignements d’Alexandre de Tralles, de Razès et d’Avicenne, admettaient que, dans certains cas, la seule intempérie des régions affectées pouvait causer la maladie articulaire sans l’intervention d’aucune humeur, que la goutte et l’arthritis pouvaient être à l’occasion, sine matériel. Ainsi avaient pensé Mathieu de Grado, Michel Savonarole, Jean de Concorregio, Guainerio, et Arcolini (Arculanus). Mais ces auteurs appartenaient au xvû siècle, étaient les derniers adeptes des doctrines arabistes.

On reconnaissait maintenant que seule une humeur morbide, excrémentitielle, pouvait donner une raison suffisante de la naissance, de la physionomie et de l’allure clinique de l’arthritis. Mais cette humeur d’où venait-elle, où s’étaitelle accumulée et d’où était-elle partie pour tomber sur les jointures? Émanait-elle toujours de la tête, comme l’avaient enseigné les Asclépiades ? Oui, répondaient la plupart et parmi eux Riolan et Fernel; mais, tandis que Fernel prétendait, presque seul, que l’humeur provenait des parties molles

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extérieures au crâne et cheminait, clans sa descente, à travers les lacunes cle l’habitus extérieur, les autres, et Riolan avec eux, maintenaient que le cerveau était la source de l’humeur et que celle-ci sortait de l’encéphale par les seules voies sanguines, veines ou artères.

D’autres, plus éclectiques, admettaient l’existence de sources multiples. Solenander accusait tour à tour, et selon l’occasion, le l’oie, le svstème veineux tout entier, les viscères, la tête, ou plusieurs de ces régions ou organes à la fois, et cette opinion était à peu de chose près celle de Crato, de Thomas Eraste, d’Houllier, de Rondelet, de van Foreest, de Nicolas Lepois et de bien d’autres. L’estomac, l’intestin, les reins, l’utérus même eurent leurs partisans. Quant aux routes suivies par l’humeur excrémentitielle pour gagner les jointures, c’étaient les vaisseaux sanguins, ou les nerfs, ou les tissus fibreux, ou les espaces libres de l’hypoderme ou habitus extérieur; on supposait, dans les cas obscurs, des voies mystérieuses et invisibles, via s inconspicuas.

Mêmes dissentiments, mêmes disputes au sujet du siège véritable des lésions, du point d’arrêt et de fixation de l’humeur morbide. L’opinion classique était que seule la cavité articulaire était le réceptacle de la fluxion ; mais Mercado admettait que les régions voisines, les ligaments, les tendons, les membranes étaient affectés au même titre et dans la même proportion . Ferncl et Adrien Spigel restreignaient encore davantage la part de la jointure elle-même, s’appuyant sur ce fait que les concrétions pierreuses se formaient presque toujours hors de la capsule articulaire.

Quant â la nature même de l’humeur, Fernel la disait pituiteuse et séreuse, ajoutant qu’après l’évaporation de la partie la plus tenue il restait quædam fæx terrena. Plate r parle aussi d’une humeur terreuse et salée ; et, bien avant eux, Cassiodore avait qualifié de bourbeuse (limosa) l’humeur de la podagre. Quelques-uns enfin, sans appartenir au groupe des alchimistes, acceptaient l’épithète de tartarique, si souvent répétée par Paracelse.

Ces sentiments divers, si contradictoires, si inconciliables qu’ils paraissent, avaient cependant un fonds commun. Presque tous les médecins du seizième siècle admettaient l’existence d’une altération sanguine à l’origine de la podagre et de l’arthritis, et les dissidences ne portaient que silices deux points : quelle était la nature de cette véritable intoxication, dans quel organe le poison s’était-il formé ou s’était-il accumulé? Comme jadis, la corruption du san<r était considérée, au moins le plus souvent, comme la suite d’une élaboration insuffisante ou vicieuse des aliments, dont le surplus, quoiqu’il ne fût pas assimilable, n’était pas éliminé tout entier. De là la rétention dans le sang d’une humeur excrémentitielle, qui, sortie des vaisseaux par exsudation au niveau de tel ou tel organe ou de telle ou telle région, devenait l’origine et la matière d’une lluxion. On peut sourire de quelques-unes des réponses faites aux deux questions posées, mais il faut reconnaître que le problème s’oflre encore dans les mêmes termes à nos méditations.

Ainsi, sans sortir du cercle de l’humorisme, les médecins de la Renaissance avaient fait preuve d’initiative et d’indépendance ; ils avaient renoncé au système des quatre humeurs cardinales que les Arabes et les Arabistes leur avaient transmis. Ils n’avaient pas attendu pour ce faire les diatribes de Paracelse. Mais ce n’est pas à dire pour cela que la doctrine qui avait si longtemps régné en maîtresse n’eût plus un défenseur. Jusqu’au dernier jour du seizième siècle, il se trouva des médecins pour témoigner de leur fidèle orthodoxie. Dans quelques traités de médecine, dans quelques monographies on relève les vestiges du système condamné ; nous n’en citerons que deux : le livre d’Ambroise Paré, l’opuscule de François India.

En sa qualité de chirurgien, Paré ne pouvait faire œuvre personnelle, aussi se borne-t-il à nous donner une compilation, d’ailleurs claire et ordonnée. Mais il ne faut pas se laisser prendre à l’aisance et au charme du français : à part

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deux ou trois paragraphes, tout est traduit textuellement, traduit d’Aétius.

La part d’Ambroise Paré est minime : si nous laissons de •côté quelques observations qui ne concernent en rien la goutte, il lui reste une théorie originale qu’il propose en quelques mots et dont il ne déduit pas les conséquences logiques, fort contraires à l’humorisme classique. « Arthritis, ou Goûte, dit-il, est une maladie qui afflige et gaste principalement la substance des articles d'une mciLieve virulente, accompagnée des quatre humeurs. » Cette conception d’une matière virulente plaît à son esprit de chirurgien ; il •« ose affirmer qu’aux goûtes il y a un certain virus incogneu

et indicible matière virulente, très subtile et vénéneuse,

non toutesfois contagieuse, laquelle pêche plus en qualité qu’en quantité a (i).

Mais il abandonne, aussitôt après l’avoir exprimée, son idée première en disant : « Combien que nous ayons démonstré la cause des goûtes estre incogneuë, toutesfois ■communément on lui assigne des causes dont le médecin peut donner quelques raisons. » Après cette phrase, où il semble laisser aux seuls médecins la responsabilité de ce qu’il va dire, il commence une longue description de la goutte où l’on ne trouve à louer que les formes heureuses dont il revêt les banalités de l’humorisme galénique.

Nous y relèverons seulement une juste critique de Tahus des saignées et des évacuations, l’observation d’un gentilhomme gènevois auquel il conseille, comme l’eût fait un ancien, le vomissement par indigestion : « M’ayant dit qu’il estait difficile à vomir, je luy conseillay qu’il crapulast, et qu’il beust d’autant, etc. » et enfin cette remarque que devait confirmer l’histoire de la dilatation de l’estomac: « Ceux qui sont sujets aux goûtes se doivent bien garder de boire

(^i) Le dix-huictième livre, traictant de la maladie arthritique, vulgairement appelée Goûte. Œuvres d’Ambroise Paré. Lyon, i (3 3 3 , p. 4<j5-

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trop, non seulement de vin, mais aussi de tout breuvage; car cela fait nager la viande en l’estomach et empesehe et esteint la chaleur naturelle, à cause de quoy la concoction est plus difficile; de lii s’ensuivent grandes crudités, dont sont engendrez beaucoup d'humeurs séreux et subtils, lesquels facilement coulent aux jointures » (i).

Dans la dernière année du seizième siècle, parut à Vérone un petit livre qui nous met sous les yeux, en trente tableaux symétriquement dressés, l’histoire entière de la goutte et de l’arthritis. L’auteur, François India, quoi qu’il en dise dans une préface ambitieuse, n’apporte aucune notion nouvelle ou utile, il se montre au contraire le gardien sévère de la tradition et nous avons peine à comprendre que Sennert et que Conrad Schneider aientaccordé à son opuscule l’honneur de nombreuses citations. Dans le texte qu’il a joint à ses tableaux, il critique Fernelpour avoir dit que l’arthritis provenait de la seule pituite, Ambroise Paré pour avoir cherché à la même affection des causes occultes, alors que toutes étaient depuis longtemps connues. Il prend la théorie tles quatre humeurs cardinales pour être le cadre de ses descriptions et la règle de ses jugements. En somme ce travail, dont le titre seul méritait d’être retenu, pour l’emploi qui y est fait du mot vulgaire gutta, est un éloge oütré du galénisme, mais c’est un éloge funèbre (2). La chute de l’humorisme, tel que l’avait fait Galien, était une conséquence fatale du discrédit qui frappa la médecine arabe dès les premiers jours de la Renaissance et n’avait pas été avancée d’une heure par les attaques furieuses de Paracelse et de ses émules.

Nous voudrions passer sans plus tarder à l’étude des seuls

(1) A. Parti. Ibid., p. 5o5.

(a) Fr. India. De gutta podagrica, chiragrica et arthritica libri duo. Vcron œ. 1600.

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ouvrages qui ont eu quelque influence sur notre conception actuelle des maladies articulaires, mais puisque l’on voit encore citer Paracelse et son imitateur Van Ilclmont comme les agents les plus hardis et les plus heureux du progrès scientifique, comme leurs noms sont souvent prononcés à propos delà goutte, il nous faut rechercher en toute loyauté ce que notre sujet leur doit. Non seulement, nous le verrons, ils n’ont rien ajouté à ce que nous savions de cette maladie, mais ils ont, a son occasion, montré à l’évidence le caractère mystique de leur méthode et de leur système. Ils n’appartiennent ni l’un ni l’autre à l’histoire de la médecine, étrangers qu’ils ont été l’un et l’autre à tout esprit d’observation.

Au début du seizième siècle, si le galénisme pur, tel qu’on l'avait admiré et pratiqué pendant trois siècles, était sur son déclin, l’humorisme, compris dans son acception la plus large, ralliait presque tous les sentiments. Tous les médecins d’ailleurs se faisaient un pieux devoir de rapporter aux vieux maîtres grecs ce qu'ils savaient ou croyaient savoir de vrai. Toute menace de renverser l’humorisme, toute révolte contre l’autorité des anciens eussent passé pour insensées et presque criminelles. La hardiesse de l’entreprise tenta Paracelse, et l’exemple de Luther.

Il voulut faire la Réforme médicale ; il brûla les livres de Galien et d’Avicenne ; il donna ses leçons en langue vulgaire; il tourna en dérision les dogmes reçus. Il choisit d’ailleurs avec une rare clairvoyance son point d’attaque. La théorie des quatre humeurs, des quatre qualités et de leurs quatre degrés, qui avait été longtemps le fondement de la médecine classique, en était aussi la partie la plus faible. Paracelse feignit d’ignorer tout ce que l’œuvre de Galien contenait de notions éprouvées pour ne voir que le cadre usé qui les enfermait. Les mots de galénistes, d’arabistes, d’humoristes reviennent sans cesse dans sa bouche comme les pires injures qu’il puisse ajouter à un vocabulaire singulièrement riche en invectives.

Il dit très sensément : « Il est difTicile de croire aux quatre humeurs du corps humain. C’est affaire de foi : or la médecine ne doit pas reposer sur la foi, mais sur le témoignage des yeux. Le domaine de la foi, ce sont les maladies de Lame et le salut éternel » (i). Il insiste sur la nécessité pour le médecin de tout contrôler par son expérience propre, par l’exercice de ses sens; il raille ces prétendus médecins qui ne font que réciter mot à mot ce qu’ils ont lu dans de vieux bouquins : « Notre bibliothèque, ii nous autres, c’est le monde; les meilleurs livres sont ceux qui se parcourent et se lisent avec les pieds. » Mais ce sont là de vaines paroles que démentent les actes et les écrits. Il révèle mieux ses véritables tendances quand il ajoute qu’il faut être, à son exemple, géographe, astronome, théologien et philosophe.

La polémique furieuse de Paracelse, servie par une tumultueuse éloquence, a assuré sa gloire. Quand le galénisme eut succombé sous des assauts moins bruvamment menés,

on attribua sa chute aux coups les plus retentissants qu’il avait reçus et qui ne l’avaient pas même ébranlé. En réalité l’œuvre de Paracelse fut stérile et éphémère; la science moderne n’a rien à reprendre dans le fatras qu’il a laissé. La médecine en particulier ne lui doit rien : on ne trouve dans ses livres aucune trace d’observation clinique, aucune notion précise de pathologie, aucun effort utile de thérapeutique. Il nous sera facile de le montrer en prenant pour exemple la classe même de maladies qu’il passe pour avoir le mieux comprise et le mieux expliquée, celle des maladiesgoutteuses ou arthritiques, des maladies tartaréennes pour parler sa langue bizarre, des maladies humorales comme nous disons

encore .

Malgré l’étrangeté du parallèle, on ne saurait comparer l’entreprise de Paracelse qu’à celle de Galien. L'une et l’au*

(i) Paracelse. Opus paramirum. Liv. I, cli. n. Edit, de Genève, 1608, t. I, p. 33.

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tve procédaient de la même illusion, faire reposer la médecine sur ce qu’on savait à leur époque de la constitution et des propriétés des corps. L’une et l’autre supposaient la vérité absolue et le caractère immuable de ces notions, toutes provisoires pourtant, modifiées sans cesse, remplacées par d’autres, h chaque étape du progrès scientifique. Bien des médecins ont poursuivi après Paracelse et poursuivent encore la même chimère, une théorie chimique de la goutte et des maladies congénères. Mais, en dépit des découvertes qui ont renouvelé de fond en comble les sciences physiques et chimiques, nous ne possédons encore que des hypothèses incertaines, contradictoires, où nous aurions tort de voir des lois démontrées. Ce serait, au grand détriment de la médecine, retomber dans l’erreur commune de Paracelse et de Galien.

Le rapprochement fortuit de ces deux noms ne doit pas impliquer une assimilation qui serait une injustice. Galien avait trouvé toute faite une physique qui expliquait tout par les quatre éléments, les quatre qualités et les quatre degrés de ces qualités. Nous savons avec quelle logique spécieuse il en a déduit un système entier de médecine, mais au moins il ne faisait aucune place dans ce système au mystère, à la superstition ; loin de là, il a dépensé des trésors de dialectique, d’éloquence et de science véritable à montrer que ces données premières s’accordaient avec les nécessités de la clinique, telles que les lui avaient apprises l’expérience et l'observation de tous les jours. Sur ce point, il fut vraiment médecin. Paracelse, au contraire, qui revendique à tout propos ce titre de médecin, réservant à ses adversaires les noms de paysans et de vétérinaires, n’appartient pas à la lignée médicale. Par ses préjugés, par sa méthode, par sa langue, par sa vie même, il est étranger à notre art : il n’est pas plus médecin que ne le furent les prêtres d’Esculape, les prophètes des temples égyptiens ou les alchimistes, ses modèles et ses maîtres.

Il fut un alchimiste, comme tant d’Alexandrins, d’Arabes

ou de moines qui avaien t travaillé dans l’ombre à une œuvre qu’ils jugeaient eux-mêmes à peine ébauchée, après de longs siècles de recherches et de tâtonnements. Son originalité, on ne peut dire son mérite, fut de croire cette œuvre achevée. Il fallait eu effet avoir une confiance absolue dans les méthodes et dans les résultats de la nouvelle science, ou prétenduetelle, pour vouloir substituer, du jour au lendemain, ;i l’ancienne explication des phénomènes naturels tirée des caractères physiques des corps un système fondé sur leurs seules propriétés chimiques, tentative impossible et condamnée d’avance, alors même que son auteur ne l’eût pas compromise et avilie par tout ce qu’il mêla à ses erreurs de rêveries et d’insanités.

Bien que, pour les raisons que nous venons de dire, la théorie de Paracelse ne marque pas un progrès, mais un recul, nous sommes tenus d’en dire quelques mots parce que, trompés par quelques formules sonores, par des rencontres de mots qui ont paru des pressentiments, un grand nombre d’auteurs y ont vu la première ébauche d’une médecine nouvelle et le premier essai d’une thérapeutique scientifique. Un court résumé nous montrera ce qu’il en faut penser. Ce résumé, nous l’emprunterons, presque exclusivement, à Y O pus parnmirum et au de morbis Icirtareis, parce que ce sont les deux ouvrages où la médecine de Paracelse se montre sous le jour le moins défavorable; dans les autres, qu’ils soient sortis de sa plume, ou qu’ils ne soient que des leçons recueillies de sa bouche et rédigées avec plus ou moins de fidélité, on voit se dérouler jusqu’au bout les conséquences de son système. En dépit des incohérences delà forme, on ne peut lui refuser une certaine logique, d’autant plus évidente parfois qu’il ne recule pas devant une conclusion absurde où le raisonnement l’a conduit. Trop souvent cependant le raisonnement est remplacé par une simple association d’idées que réunit le lien le plus fragile, une analogie de mots, une sorte de calembour. La pensée de Paracelse prend alorsl’apparence d'un rêve aux images confuses,

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