LES DERNIERS GALÊNISTES.— L'ALCHIMIE ET LA CTI1MIA TRIE
mobiles, contradictoires, et (ait songer à l’aphorisme de Lasègue : « Le délire alcoolique n’est pas un délire, c’est un rêve. »
La pathologie générale de Paracelse repose sur le postulation suivant : toutes les choses du monde, qu’elles soient animales, végétales ou minérales, sont constituées uniquement par trois substances, par trois corps élémentaires qui sont le soufre, le mercure et le sel. Ces dernières expressions sont métaphoriques et l’auteur a pris soin de les définir ainsi : que l’on mette le feu à un morceau de bois, tout ce qui brûle est soufre, tout ce qui s’évapore ou se sublime est mercure, la cendre qui reste, c’est le sel. Le feu est l’agent nécessaire de ces transformations, mais il n’est pas toujours visible à nos yeux : il peut exister sans flamme et sans lumière. Ici il faut rendre cette pistice à Paracelse qu’il a plus clairement affirmé que ses devanciers le rôle de la chaleur dans les opérations naturelles; les modifications qui s’accomplissent dans les êtres organisés sont pour lui les effets d’une simple combustion. Il a poussé aux extrêmes ce sentiment : tout, en nous et au dehors, se passe comme dans un laboratoire, comme sur un fourneau; Vulcain, c’est-à-dire le feu, préside à tout; la nature est la grande alchimiste. Cette tendance à ne voir partout que des combustions, lentes ou rapides, complètes ou incomplètes, a été léguée par Paracelse aux chimistes des siècles suivants : après les découvertes de Lavoisier elle s’est imposée davantage encore aux esprits qu’elle a séduits par sa simplicité. Les théoriciens de la goutte abusent encore tous les jours du mot de combustion ou d’expressions analogues qui ne sont guère plus que des métaphores.
Une autre expérience, complétant celle du bois brûlé, servit de transition à Paracelse pour passer à la chimie pathologique ; nous voulons parler de la fabrication du vin. Le moût qu'on enferme dans un tonneau s’y comporte comme l’eau dans une chaudière : il s’échauffe, il bouillonne, il émet des vapeurs, il laisse, sans parler de la lie, se former
sur les parois un résidu, un dépôt, qui est le tartre. Ce tartre c’est la cendre de tout à l’heure, c’est le sel.
Ce mot de tartre, de tartare, existait avant Paracelse qui l’a emprunté, avec beaucoup d’autres choses, h ces Arabes qu’il dénigre volontiers, mais il l’adopte, le transforme, le grandit démesurément. Jouant sur les mots, à son ordinaire, il dit en parlant des maladies dues h un dépôt de matières excrémentitielles : cc Le nom que je leur impose est celui de Tartare. Le tartare est ainsi nommé parce qu’il brûle et consume les malades comme le fait la Géhenne. Tartare en effet veut dire Géhenne. » Paroxysme tartarique veut donc dire tourment de l’enfer et cette simple phrase nous découvre les procédés intellectuels de Paracelse : une équivoque puérile le fait passer du mot arabe h l’enfer des anciens et à la géhenne de la Bible.
Comme dans le monde minéral, comme dans le monde végétal, il se fait dans l’économie humaine, dans notre microcosme, des opérations chimiques, des combustions qui laissent après elles leur résidu, leur caput morluum, leur tartre (ce sont les expressions mêmes de l’auteur). Ce tartre se sépare, se dépose dans les divers organes, c’est l’origine et l’explication d’une foule de maladies, de la goutte en particulier. L’isolement des matières inflammables et des matières volatiles cause aussi de son côté un certain nombre d’affections, mais nous n’avons pas h nous en occuper ici. Les transformations seules du tartre se rapportent h notre sujet.
Avant d’être visible et palpable, comme dans la cendre du foyer ou dans le dépôt qui incruste les tonneaux, le tartre existe à l’état de dissolution. Qu’on le considère dans le corps de l’homme ou au dehors, il en est de même. Tous nos aliments, solides ou liquides, le contiennent : les légumes, le lait, la viande, le poisson, le vin, la bière, l’eau pure elle-même, chaque chose a son tartre particulier. Il pénètre en nous, avec la nourriture, et, si l’estomac n’a pas la force de le repousser avec les excréments, il séjourne et provoque
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diverses affections ayant ce caractère commun de se révéler par des douleurs paroxystiques. Le tartre dentaire et les calculs du rein, les douleurs de dents et les coliques néphrétiques se trouvent avoir une même explication. Le dé' pot tartarique causera de même les accès douloureux qui ont leur point de départ au cardia, à l'estomac, à l’intestin, au foie ou à la vessie.
Tout cela est d’une physiologie puérile; ce qui suit ne vaut guère mieux. En dehors du tartre externe dont nous venons de mentionner les méfaits, il y a un autre tartre qui ne se dépose pas au long des voies d’excrétion, comme fait le précédent, bien qu'il ait lui aussi son origine première dans l’alimentation : c’est le tartre intérieur, le tartarus cj'uoris. Il occupe le poumon, la vésicule du fiel, le cœur, la rate, le cerveau et les reins : « Tout ce qui constitue le corps de l'homme a besoin de nourriture, réclame son aliment quotidien. Chaque partie est son estomac à elle-même, sépare et repousse ce qui lui est nuisible ou ce qui lui déplaît. Aucune ne remplit cet office pour une autre; l’estomac seul travaille pour la communauté (i). « Des émonctoires particuliers évacuent les résidus de ces digestions locales ; c’est le nez pour le cerveau, les bronches pour le poumon, les hémorroïdes pour la rate, l'estomac pour la bile, la vessie pour les reins ; quant au cœur il a un émonctoire inconnu, « il se purge dans le chaos. »
Comme les viscères, le sang, la chair, la moelle des os ont leur tartre. Celui de la moelle a ceci de particulier qu’il ne se concrète pas ensable ou en calcul, qu’il reste liquide, et n’en provoque pas moins pour cela les mêmes douleurs que le tartre solidifié ; c’est ce tartre dissous qui provoque les arthritis, les descentes, les sciatiques. « Il passe, il court d un lieu à un autre, à la façon des tempêtes de l’Océan quand elles sont le jouet des vents (2). » Il est impossible
(1) Loc. cit., p. 74.
(2) De Morbis Tart, ch. xu, p. 3 1 4 -
do ne pas remarquer ici combien Paracelse est influencé, à son insu peut-être, par les idées humorales de ses contemporains qui donnaient pour cause aux descentes, aux arthritis, c’est-à-dire au rhumatisme, des humeurs essentiellement subtiles et mobiles, dépourvues de toute tendance à se transformer en pierre. 11 fait fléchir un peu la rigueur de son système pour qu’on ne lui objecte pas l’évolution du rhumatisme articulaire aigu, passant rapidement, sans laisser aucune trace dans la forme ou le jeu des jointures touchées. C’est un des rares exemples de concessions faites par Paracelse aux nécessités de la clinique.
Il en vient enfin à la podagre : « Dans l’eau des jointures (il emploiera dans ses œuvres ultérieures les ternies de synovie, de gluten, et arrivera à confondre ces mots avec le tartre lui-même), dans l’eau des jointures, il se fait aussi une véritable digestion suivie d’une séparation du tartre, ce qui crée des affections particulières. Cette eau articulaire est une partie noble du corps, douée d’une exquise sensibilité; moins qu’une autre, elle peut souffrir, ou endurer. Le tartre qu’elle rejette revêt une double forme, il est liquide ou solide. D’abord il n’y a que du liquide, mais à la longue celui-ci est coagulé par V esprit du sel » (i).
Qu’est-ce que cet esprit du sel ? « Le philosophe le sait, non le médecin. » El en effet l’intervention de cet esprit, inutile à l’explication des phénomènes pathologiques, se rattache à la philosophie de Paracelse. Selon lui, les substances ont toutes un corps et un esprit ; elles sont à la fois matérielles et spirituelles, et c’est l’esprit qui agit en elles, qui est « le male ». Le tartre resterait éternellement dissous, si l’esprit du sel ne remplissait son rôle qui est de provoquer la coagulation, comme l’esprit du mercure provoque la vaporisation et l’esprit du soufre l’inflammation. Paracelse ajoute encore h cette physiologie mystique l’action d 'archées
(i) Op. paramirum, p. 82.
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particuliers chargés de veillerau jeu régulier des divers organes. Maison peut laisser de coté ces rêveries qui ne font pas partie intégrante du système médical.
Ainsi les maladies tartaréennes ont une pathogénie commune, très simple à concevoir ; elles ont aussi les plus grandes analogies dans leurs symptômes, qui consistent surtout en des paroxysmes douloureux dont le siège varie selon l’organe lésé. Ces accès ne suffisent pas pourtant à rléceler la nature du mal, il faut y joindre l’examen des urines. Ici Paracelse formule en bons termes des préceptes judicieux. Il ne faut pas se borner à contempler le fond d’un vase. Celui qui veut tirer quelque signe de l’examen de l’urine et reconnaître les caractères physiques du tartre en cause doit extraire le sel de l’urine par une véritable opération chimique. « En dehors de cette voie, l’uroscopie ne donne rien. » Il va sans dire que Paracelse ne nous fournit aucune indication sur les réactions qui isoleraient ce tartre insaisissable; il s’est borné, comme toujours, à une affirmation gratuite, mais il a été servi, en cette occasion comme en d’autres, par une rencontre de mots singulièrement heureuse. Fidèle à une de ses habitudes de langage les plus familières, à celle peut-être qui a le plus contribué à rendre ses ouvrages obscurs, il considère comme synonymes tous les mots dont il est amené il user une fois pour désigner ou qualifier un même objet, même ceux qu’il emploie au sens métaphorique, même ceux qui n’ont qu’un rapport lointain avec cet objet. La podagre, pour lui, c’est le tartre, c’est le sel, c’est l’alcali ; c’est aussi le sel ou l’esprit de l’urine. Dans un tableau de la génération de la podagre (i), travail dû sans doute à un de ses élèves, on lit ceci : « L’esprit de l’urine est l’artisan du calcul et de ses variétés, de la goutte par exemple. Aussi se trompent-ils étrangement ceux qui prétendent que la podagre est un flux; elle n’est rien autre
(i) Opéra omnia. Genève, i658. t. I, p. 701.
qu’une i tartareitè contenue clans le sel. Bien loin qu’un flux puisse engendrer des graviers, ceux-ci ne peuvent naître que du sel contenu dans l’urine — Il ne faut voir dans l’acte de la concrétion que l’esprit de l’urine et non les flux et les catarrhes. En cet esprit réside le mal et sa cause. » Nous avons reproduit ces lignes pour prémunir le lecteur contre une conclusion hâtive qui, en prêtant aux mots employés par Paracelse et ses disciples une valeur qu’ils n’ont acquise que beaucoup plus tard, ferait de lui le père de la diathèse urique. Il n’est aucun auteur qui gagne autant que Paracelse aux courtes citations, il n’en est aucun qui perde davantage à une lecture suivie.
Telle est, réduite à ses éléments essentiels, la théorie des maladies tartaréennes. Si le résumé impartial que nous en avons fait ne suffisait pas à en prouver l’inanité, il est une épreuve qui ne laisserait place h aucun doute : nous voulons parler de l’application pratique du système, des conséquences thérapeutiques qu’il devait entraîner. Nous le répétons, Paracelse fut un logicien sincère : aussi est-il facile déjuger sa doctrine aux fruits qu’elle portait.
Il faut d’abord rechercher, en appelant à son aide toutes les ressources de la chimie, si le tartre n’a pas son origine dans l’alimentation propre au pays où l’on observe. Il arrive souvent qu’un seul élément de cette alimentation, légume, grain ou boisson, soit la cause du mal ; il suffira en ce cas de le supprimer ou plutôt de le remplacer par un autre pour que tout rentre dans l’ordre. « Prenons un exemple. Le vin de Kochem détermine de nombreux malaises et embarras d’ordre tartarique, il suffira de s’en abstenir et de boire à la place du vin du Neckar pour être à l’abri de ces accidents. 11 ne faut pas en rester toujours et s’en tenir aux productions de notre sol et de notre pays, mais demander au besoin a nos voisins et aux étrangers ce qu’ils ont de bon et de sain. Les diverses régions doivent se donner la main. Il n’en est pas qui ne connaisse les maladies tartaréennes, mais je n’en ai vu aucune qui fût aussi peu exposée à ces affections que
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la Valteline. Elle ne ressemble en cela ni à l’Allemagne, ni à l’Italie, ni à la France, ni à l’orient, ni à l’occiclent de l’Europe. Les habitants de ce pays ignorent la goutte, les coliques ■ou les calculs ».
Si l’on n’a pas su prévenir l’ingestion de tartre, il faut veiller à ce que l’estomac consume tout, comme le feu consume le bois; de là l’utilité des stomachiques et des acides qui augmentent l’appétit. L’auteur ne craint pas l’excès de nourriture : ce que l’estomac désire, il le cuit et le digère. Loin de restreindre l’alimentation, il fournit à l’estomac des excitants naturels ou artificiels qui augmentent sa capacité digestive, certaines préparations chimiques, dites vitriolées, et surtout les eaux minérales acidulés. Parmi ces dernières il en est une qui est bonne entre toutes, qui assure à celui qui la boit une santé parfaite, à l’abri des graviers, des calculs, de la o-outte, de I’arthritis : c’est l’eau de Saint-Moritz, dans l’Engadine (i).
Ap rès l’hygiène, la thérapeutique préventive, externe ou interne. Les bains, naturels ou artificiels, ne doivent être ni sulfureux, ni vitrioliques, ni alumineux. Les meilleurs de tous sont ceux de Pfeffers, et, après eux, ceux de Tœplitz en Bohème. « Mais ces prescriptions concernent les maladies tartaréennes en général ; s’il s’agit de podagre il n’en va pas de même : il faut s’abstenir de bains, quoique cela convienne logiquement aux maladies du tartre; mais ici cela est nuisible et mauvais en raison des autres causes concomitantes ■et de circonstances particulières. » Cette réserve est bien étonnante sous la plume de Paracelse. Pour la seconde fois nous le voyons s’incliner devant les enseignements de la médecine traditionnelle.
Les médicaments donnés à l’intérieur, dans une intention de prophylaxie, ne doivent pas être pris dans l’intervalle des repas, mais associés aux aliments si on veut qu’ils pénètrent
(i) Loc. cit., p. 323.
L A GU UT T E E T L E li 11 U AI A T I S AI E
partout et atteignent le mal, où qu’il soit. On mêlera à la viande de l’ancolie, du gui de chêne, de l’alkali de cristal. Quant aux boissons, pour être bien sûr qu’elles ne contiennent aucun tartre, il faudra dès l’automne introduire dans le moût en fermentation des plantes douées de la vertu d’empêcher le dépôt de tartre, sinon dans les tonneaux, au moins dans le corps de l’homme. Ces plantes sont la benoîte, l’ancolie, le chardon-bénit et autres semblables.
Si tant de précautions n’ont pas suffi à prévenir les concrétions tartariques, il faut détruire le mal, dissoudre la matière peccante, Paracelse ne recule pas devant cette expression ; c’est le rôle des arcanes. 11 ne faut pas demander en vertu de quelle propriété ceux-ci agissent: ils enlèvent le mal comme la hache abat un arbre, comme le feu brûle tout ce qui est combustible. Mais comment trouver et à quoi reconnaître ces arcanes? C’est ici qu’intervient la scientia signala, la science des signatures. Toujours hanté de l’idée d’une concordance préétablie entre les choses du dehors et le corps de l’homme, entre le macrocosme et le microcosme, croyant d’ailleurs à une providence céleste, Paracelse cherche ses arcanes parmi les substances qui ont une analogie de forme, d’aspect, de composition, d’origine ou de nom avec le mal même qu’il s’agit de détruire. Dieu, en effet, a dû placer le remède à côté du mal et le marquer d’un signe visible qui en révélât la destination.
Cette doctrine mystique devait conduire Paracelse aux pires erreurs, aux absurdités du similia similibus. Le mot et la chose se retrouvent dans ses œuvres. Comme l’aboutissant du mal tartaréen est une concrétion d’apparence pierreuse, il faut chercher le remède parmi les pierres. Les arcanes de la podagre seront : les yeux d’écrevisse, la pierre judaïque, la pierre de lynx, le lapis-lazuli, la pierre d’éponge, la pierre d’aigle, le cristal et quelques autres substances, parmi lesquelles le Indus qui paraît avoir été la pierre même extraite de la vessie. On ne saurait pousser plus loin la recherche des semblables.
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11 ne Huit pas croire cependant cpie Paracelse administrât en nature, et simplement pulvérisées, les diverses pierres que nous avons énumérées. Les choses n’étaient pas dans son esprit si simples, si grossières. Il faisait le raisonnement suivant : le cristal et les autres pierres restent à l’état solide dans la nature, comme les concrétions des goutteux ou des graveleux, mais ce que la nature ne Lût pas, l’alchimie le peut faire. « Tout ne brûle pas, les pierres par exemple ; l’alchimie nous montre cependant que les pierres, les métaux et tout ce qu’on croit incombustible peut cesser de hêtre ; beaucoup de choses ne peuvent s’évaporer, et cependant l’art arrive h les réduire en vapeurs, et de même du > sel. Ce que ne voient pas les yeux des paysans devient manifeste dans les opérations de l’art, c’est-à-dire dans l’analyse chimique, in arte separationis , avant d’être perceptible aux yeux» (i).
Le problème thérapeutique se ramène à ces termes : réduire, à l’aide de la chimie, les pierres dites insolubles en une liqueur qui en retienne les éléments et ne leur permettent plus de se concréter à nouveau. Absorbée par l’économie humaine, cette liqueur agira sur les divers dépôts tartariques pour leur faire subir une série analogue de modifications, qui les amèneront au même état qu’elle-mème, ce qui rendra possible leur expulsion. Pour préparer cette liqueur, ce magistère , on calcine les pierres, ou l’une d’elles seulement, on verse sur le résidu de l’esprit de vin pour le dissoudre comme l’eau dissout le sel, on distille, on recueille ce qui n’a pas été entraîné avec les vapeurs, on le calcine à nouveau, on reprend par l’esprit de vin, on redistille et l’on recommence autant de fois qu’il est nécessaire pour qu’il ne reste aucun dépôt et que tout ait passé dans la liqueur (2).
(1) Ibid., P. 34.
(2) I.oc. cit. , p. 327. Voir aussi, pour le mode de préparation du magistère des /lierres, Cl. Dariot. Trois discours de la préparation des médicaments. Lyon, i6o3, p. iO(j.
C’est une vertu mystérieuse que Paracelse attribue à son arcane, il ne songe pas à faire de la disparition du tartre le résultat d’une réaction chimique dont les sels alcalins ou terreux qu’il emploie seraient les agents. Aussi on aurait tort de voir en lui un des fauteurs de la médication alcaline. Bien loin qu’il ait pressenti quelque chose des théories contemporaines qui suggèrent l’usage des alcalins pour neutraliser un excès d’acides dans l’organisme des goutteux, il dit : Je donne les alcalis parce que la matière peccante de la podagre est un alcali, alcali est tartarus. (i) Et ce mot d’alcali, qui avait alors un sens moins précis, figure dans la synonymie de la podagre, à côté du tartre, en raison de cet axiome qu’on peut indifféremment désigner une maladie par le nom de sa cause, ou par le nom de son médicament spécifique, cause et médicament étant de même nature.
Contre les.tophus, « tartre granuleux que les vétérinaires appellent podagre noueuse, « il y a aussi des arcanes; ce sont des applications externes, des liniments résineux. Mais la médication externe elle-même devait subir l’influence de la doctrine des semblables. Dans le petit traité de morbis ex tartaro, on recommande les onctions répétées avec le baume de mumie, de mumie de potence, c’est-à-dire avec de la chair de pendu convenablement préparée. Quelle substance pourrait mieux rendre au corps de l’homme la vigueur et la santé que le corps humain lui-même. Or, la chair morte de l’homme a toutes les vertus de la chair vivante. Elle sera bonne pour toutes les maladies. Elle sera l’arcane par excellence. Nous renvoyons au livre de Dariot pour la préparation des trois sortes de mumies admises par Paracelse. Celle qui convient aux goutteux ce n’est ni la mumie liquide, c’est-à-dire le sang, ni la mumie sèche qu’on retire des tombeaux, c’est « la chair humaine, laquelle sort d’un corps sain et bien tempéré qui ne soit pas mort de maladie. » Une
(i) De Morbis mettalicis, liv. I, ch. vu, p. 74.
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longue et répugnante manipulation aboutit à ce l’huile ou baulnie de la mumie, lequel est très prompt et salubre remède pour les douleurs des gouttes et autres ; Paracelse y aj ouste six onces de Thériaque pour livre de mumie avec une drao-me de musc » (1).
Même en laissant de côté cette médication immonde, il nous semble qu’on ne saurait hésiter à condamner ce que Paracelse a dit de la goutte. La thérapeutique qu’il propose est inefficace et absurde : elle court après des arcanes chimériques et ignore l’existence du véritable spécifique. La pathogénie, plus séduisante, n’est qu’un roman, le premier des romans chimiques de l’arthritisme. Quelques intuitions iii peine conscientes ne sauraient faire oublier l’absence de toute observation et de toute expérience cliniques. Nous ne parlons pas de la méthode suivie, du langage employé : ils sont l’un et l’autre aussi éloignés que possible de la méthode et du langage scientifiques. Loin d’être un précurseur des progrès contemporains, Paracelse eut ramené la médecine aux plus tristes époques de superstition et d’ignorance, s’il eût fait école.
Nous ne pouvons même souscrire au modeste éloge que fait de lui Dariot qui essaya de vulgariser en France ses (œuvres, ses doctrines et ses pratiques : « Quand on aura leu et entendu ce que nous dirons ci-après, j’espère qu’on cognoistra qu’on ne devoit estre tant aigre ni rigoureux contre lui, et qu’il méritoit plus d’honneur : ayant beaucoup travaillé h descouvrir les secrets qui estoyent cachez pour les faire servir au bien public, .l’eusse bien désiré qu’il eust escrit plus clairement, mais puisqu’il ne l’a faict, j’ay jugé qu’il ne fallait pas laisser de voir si parmi les espines et chardons on trouverait point quelque belle et bonne fleur qui puisse servir à la république (2) ». Nous avons lu et
(1) Dariot, p. 117-118.
(2) Id. Discours de la Goutte. Lyon, i6o3, p. 6.
Delpeuch.
L A G O U T T E E T L E Ji 11 U Al A T I S M E
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entendu tout ce que clit Dariot dans son curieux discours : nous ne voyons pas qu’il ait trouvé plus que nous celte belle et bonne fleur parmi les chardons de Paracelse.
Les admirateurs sincères de Paracelse, ne pouvant dissimuler les pires folies répandues dans ses œuvres authentiques, ont tenté de leur trouver une excuse. Elles ne seraient pas la conséquence logique de son mysticisme, elles seraient
la suite accidentelle des désordres de sa vie et des éfiraré-
ments passagers de sa raison. Le personnage même de Paracelse prêterait le flanc à toutes les attaques, mais son génie, son système, ni sa gloire n’en seraient atteints.
Il est inutile de nous arrêter à une explication si complaisante, le hasard ayant fait naître, avant la fin du seizième ! siècle, un autre Paracelse, orné de toutes les qualités qu’on accorde au premier et de quelques autres qu’il n’avait certainement pas. Et pourtant, pas plus que son devancier et son modèle, Van Helmont, car c’est de lui qu’il s’agit, n’a rien laissé dont la médecine puisse s’emparer comme d’une idée juste ou d’une pratique utile.
Paracelse demandait au médecin d’être géographe, astronome, théologien et philosophe : Van Helmont fut tout cela et, de plus, sobre, laborieux, indépendant et désintéressé. Sa vie fut belle (i). Mais son œuvre fut vaine, entachée qu’elle était de superstition.
Le chapitre qu’il a consacré à la goutte et qui porte ce titre, (( la maladie qu’on croyait autrefois être celle des jouisseurs, volup'e viventiam » (2), montre mieux que toutautre ce que devient la pathologie, quand on y introduit la métaphysique et en particulier la théorie des causes finales. Après avoir remarqué fort justement que le mot goutte, où
(1) V. W. Rommelaere. Études sur J. -B. Van Helmont. Bruxelles, 186$.
(2) Vax Helmont. Orlus medicinæ, etc. Amsterdam, i648, p. 384 cl suiv.
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se résume lu doctrine des catarrhes, a été emprunté par
les écoles au langage populaire, il rejette l’opinion qui voit dans la podagre la peine réservée aux esclaves de Bacchus et de Vénus, la chose étant incroyable alors qu’on voit souvent les ouvriers et même « les sobres capucins » en être alïligés ; puis il se fonde sur un fait d’observation banale pour édifier -sa théorie propre. La suite des idées est curieuse à noter.
La o-outte est héréditaire; elle peut se transmettre à plusieurs générations, attendant quelquefois en patience trente ans et plus pour se manifester ; bien plus, un père, qui n’est pas encore podagre, peut engendrer un fils qui le soit et dont le premier accès coïncide à peu près avec la première fi attaque paternelle. Un mal qui n’existe pas encore pourrait | donc déjà procréer, « comme si le champ de la nature pou- ■ vait spontanément produire la podagre. » C’est là pour Van [■ Helmont un argument décisif contre les théories humorales de la goutte. On ne peut admettre que quelque chose de catarrheux soit contenu dans la semence elle-même et passe i ensuite dans le produit pour y rester latent pendant trente ans. Aucun élément étranger ne peut se mêler à la semence *sans lui faire perdre sa fécondité.
Mais si rien de matériel ne peut altérer la semence sans en détruire les vertus, il peut n’v rester qu’un caractère, i empreinte préalable des choses qui se feront dans l’être cons-
■ titué, et ce caractère, cette empreinte sont choses trop 'subtiles pour compromettre la fécondité. « Le caractère de ! la podagre est donc dans la semence comme en une première
vie silencieuse, et il dort jusqu'au premier accès, comme I hirondelle pendant tout l’hiver. »
Il n’y a rien de catarrheux en acte dans la semence, il n’y a
■ donc rien de catarrheux dans la podagre qui en est issue, et ’ comme il n’y a pas deux espèces de goutte mais une seule,
la goutte acquise n’estpas plus catarrheuse que l’héréditaire.
; Et Van Helmont fulminait contre les écoles et contre l’abus qu’on y faisait du syllogisme, leur opposant sa méthode de i froide observation !
La suite est franchement mystique : « Si ce caractère morbide imprimé à la semence lui est à ce point familier, lui est si intimement uni, s’il dort ainsi suspendu avec tant de patience, sans que le cours des années ou les intempériesdes saisons le détruisent, il faut de toute nécessité qu’il soit joint à Y Esprit vital. D’où il résulte d’abord queles soustractions de sang et de prétendues humeurs sont vaines en tant que précautions contre la podagre, puisque ce n’est pas au sang que le caractère est mêlé, mais au modérateur des parties solides. Le sang se renouvelle bien des fois, ainsi que tout l’appareil delà nutrition, avant qu’apparaisse la goutte héréditaire, a Une autre conséquence, plus acceptable, de cette théorie, c’est que la goutte n’est pas une maladie locale : « La podagre n’est pas dans le doigt, où il n’y a que le fruit, que le produit de la racine podagrique. Aussi coupât-on le doigt, on ne guérirait pasla goutte pour cela. »
On a pu voir dans les lignes qui précèdent une première et grossière ébauche d’un système vitaliste ; dans les sui vantes, l’intervention d’une action providentielle de la na ture, le recours aux causes finales montrent mieux le véritable caractère, la véritable empreinte, pour parler son langage, du génie de Van Ilelmont.
Le principe goutteux, « transmis par la semence paternelle, ou acquis par une vie déréglée, dort, se tait et se cache, attendant le moment opportun de la maturité. » Ce moment venu, lorsque commence le mouvement podagrique, « l’esprit vital, client obéissant de ce caractère corrupteur, revêt une acidité hostile h lui-même et h nous. Comme il est démontré que toute acidité, soit dans le sang, soit dans la chair, est un indice et un début de putréfaction, la nature, sentant cette acidité dans l’esprit, éveille aussitôt une fièvreéphémère qui précède l’accès de goutte. Bientôt à l’endroit qui est une matrice véritable (c’est le point où deux os copulent) on sent une douleur très légère d’abord, puis sem- ; blable à une goutte brûlante. Le mal augmente, il excite des-
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souffrances plus grandes, des ardeurs plus vives et souvent une tuméfaction, c’est cpie l’acidité, née dans l’esprit d’une véritable fermentation de celui-ci, encrasse le gluten spermatique amassé entre les ligaments et l’os. »
« J’ai déjà démontré que par nature le caractère podao-rique doit infecter la semence, comme le mercure infecte la bouche et les dents, comme la bave d’un chien enragé infecte le cerveau, et doit être porté avec la semence, comme en un asile où il se cache souvent pendant une longue série d’années. Il serait donc naturel, par la force du symbole, que le caractère podagrique s’attaquât d’abord au sperme, mais la nature se préoccupe avant tout du sexe, elle est la gardienne soigneuse des espèces à conserver, elle veille donc à ce que le caractère morbide n’attaque pas l’espèce et •ne tombe pas dans les testicules. Elle n’a cependant pas empêché que, obéissant à sa tendance, ce caractère n’attei- gnit une liqueur voisine du sperme, celle que Paracelse appelle synovie et qui est répandue en abondance dans les capsules ligamenteuses et dans l’intervalle des extrémités osseuses. Au moment du coït, le caractère podagrique qui dormait dans l’esprit de l’archée, éveillé par les secousses mêmes de la volupté, se mêle ainsique l’esprit à la semence, et cela d’une manière anormale, car la nature, devenue impuissante à tenir les rênes, ne peut empêcher que le venin de ce caractère n’infecte à la manière d’un ferment la semence libidineuse. Comme le principe podagrique infecte par nature les choses spermatiques, elle infecte aussitôt la synovie qui ne se rencontre jamais dans les endroits solitaires mais seulement là où deux os se touchent. De là le nid de la podagre dans les jointures. Mais, les choses devant se régler sur les causes préétablies, la nature, qui a besoin de veiller à sa conservation, n’a laissé l’esprit caractérisé, c’est-à-dire marqué de l’empreinte goutteuse, mfecter la synovie que dans les régions éloignées du cœur, <1 où la podagre et la chiragre ont tiré leur nom. Plus tard, le mal, prenant des forces avec le temps et la nature
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perdant les siennes, la podagre attacpie des endroits plus rapprochés. »
En somme l’acidité de la podagre, telle qu’elle est dans l’esprit, est une acidité en puissance, non en acte, et il en est de même dans la semence, cc La semence du poirier n’a pas le goût du fruit. Mais, le temps de la maternité arrivé l’acidité qui est dans l’esprit devient actuelle, contamine cet esprit quia son tour contamine la synovie par son ferment, tout ainsi que l’odeur d’un vase acide coagule bien vite le lait qu’on y a versé. »
On le voit, nous sommes ici en plein mysticisme à peine compréhensible ; encore faut-il se rappeler constamment les inventions les plus étranges de Paracelse, la comparaison de la synovie par exemple avec la liqueur séminale ; c’est Paracelse encore qui a fourni les éléments de la partie de cette étude qui nous reste à résumer et qui comprend les complications locales de la goutte et les indications de son traitement. Dès qu’elle est devenue acide, la synovie excite nécessairement des douleurs : c’est un mucus transparent comme celui qui coule des os fraîchement coupés, mais, dès qu’elle est acide, elle s’épaissit, devient opaque, caséiforme, ne peut plus s’évaporer tout entière, mais laisse un en put mortuum. Delà ces monstruosités, la chaux et la craie. L’acidité cause la douleur, la douleur cause l’afflux du sang qui est resté sain et innocent.
«Telle est l’origine, la racine delà podagre etsonmodede procéder. Tout cela est confirmé par l’étude de cequi soulage et de ce qui nuit. Tout ce qui mûrit et augmente l’acidité subtile de l’esprit vital excite les accès de la podagre: par exemple les vins blancs, acidulés, contenant peu de vin et beaucoup de vinaigre, quand on les prend en trop grande quantité; il en est de même de tout ce qui corrompt le latex , comme l’asperge, etc. Au contraire ce qui corrige l’acidité de l’esprit vital et du latex, qu’on le prenne avant l’accès ou qu’on l’applique extérieurement, écarte l’accès, en préserve entièrement ou au moins en adoucit les douleurs et
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prévient les déformations noueuses. Mais, dans la cure de la podagre, ce n’est pas l’acidité produite, qui n’est qu’un fruit tardif, qu'il faut considérer, c’est le caractère imprimé, la semence qu’il faut détruire. S’il persiste, il n’y a rien de fait qui soit digne d’un médecin de choix. Ce n’est pas le premier secrétaire venu qui a accès au portefeuille intime de l’esprit vital, c’est un ami envoyé tout exprès. »
Van Helmont loue ensuite comme le meilleur remède delà goutte une purgation qui la détruirait dans la semence, !’ Area nom coraKinuin, préparation mercurielle, agissant, cela va sans dire, par des propriétés occultes. Le chapitre finit dans des divagations tout a faitdignes de Paracelse. Les derniers mots seuls sont bien pensés : « Qui me intelligil rarus esL (i) ».
Nous n’insisterons pas davantage sur ces rêveries de Van Helmont; nous ne ferons que rappeler, sans les lui reprocher, puisqu’il a désavoué le livre de sa jeunesse où elles étaient contenues, ses opinions premières sur le magnétisme animal et sur son rôle éventuel dans la guérison de la goutte. Mais nous devons relever le mot de latex employé plus haut car il marque une piquante contradiction. L’ennemi juré des humoristes a inventé une humeur, le latex, et a justifié sa découverte en quelques pages qui sont peut-être les plus ingénieuses qu’il ait écrites.
Le latex, hamor neglectus (2), humeur méconnue par les écoles qui l’ont confondue tantôt avec le sérum du sang, tantôt avec l’urine ou la sueur, est une liqueur aqueuse qui coule avec le sang, mêlée à lui, sans en faire partie intégrante, mais sans être pour cela une humeur excrémentitielle rejetée par lui. Il est là, insipide, inerte, tempérant l’acidité du sang, empêchant sa trop grande concentration après la fatigue et les chai eurs, car c’est lui, et non le sang, qui fournit aux
(1) Ibid., p. 087.
(2) Yak Hklmont. l.oc. cil., p. 881.
LA GOUTTE ET LE JtHUMATISME
sueurs, aux larmes, à la salive, qui entraîne les impuretés laissées par la digestion. « Le latex erre inofïensif dans la masse du sang, prêt à se porter sur les endroits où il peut être utile. C’est ainsi qu’il constitue la matière de l’exhalation pulmonaire, envoyé là par la puissance distributive de l’archée, ou attiré directement par le poumon. » Enfin le latex a aussi son rôle pathologique : il fournit leur liquide au rhume de cerveau, à l’œdème; il provoque par lui-même des accidents : des hydropisies quand il surabonde, des ulcères ou des éruptions diverses quand il entraîne à travers la peau les choses salées, âcres et impures dont il s’est chargé chemin faisant.
11 faut reconnaître que dans l’invention du lalexY an Helmont a été assez bien servi par son goût de l’abstraction et des causes finales. Prendre pour l’isoler et lui donner une existence propre, qu’elle n’a pas dans le corps de l’homme, la partie commune des humeurs normales, c’est-à-dire l’eau claire ou à peu près, en faire une réserve, une ressource dans lu main invisible qui semble veiller à nos fonctions et parer aux dangers qui nous menacent, c’était la plus aventureuse, mais la plus séduisante des théories. Là encore l’observation directe est absente : ce n’est pas d’une expérience de chimie que sort l’entité nouvelle, c’est d’une induction a priori. Le latex est un être de raison, comme ce pneuma que les Grecs avaient mis si à propos à la place vide encore de notre oxygène.
Et puis dans cette humeur insipide qui emprunte les voies sanguines sans être un élément du sang, qui se meut et se transporte si aisément de la tète aux pieds et devient la source des flux, des hydropisies et même de quelques éruptions cutanées, il est impossible de ne pas reconnaître la pituite, la pituite plus vieille qu’IIippocrate et née elle aussi d’une juste remarque suivie d’une téméraire induction.
On associe d’ordinaire aux noms de Paracelse et de Van Ilelmont celui de Sylvius de le Boë : c’est mécon-
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naître le caractère et l’œuvre de ce dernier qui ne mérite pas tous les éloges dont il a été comblé, mais qui n’a rien «d’un mystique, tout au contraire. S’il emprunte à l’alchimie quelques-unes de ses théories, de ses médications et de ses formes de langage, il a soin de répudier toute chimère, toute superstition. Il se couvre du nom de Descartes et se déclare le disciple zélé de sa philosophie. Il laisse entendre que son rôle et son mérite propres ont été d’appliquer à la médecine les règles de la méthode nouvelle; il prétend « admettre pour vraies que les notions évidentes qu’on peut tirer, en clinique, d’observations rigoureuses, en chimie, •d'expériences répétées. Il se glorifie surtout, et à bon droit, de ses belles démonstrations anatomiques.
Ainsi, et c’est ce que répètent ses nombreux panégyristes, dont le plus autorisé et le plus persuasif a été Gubler, François de le Boë, autrement dit Sylvius, aurait été le savant le plus exact, l'inventeur le plus heureux, le clinicien le plus sur; il serait même le créateur de la médecine expérimentale. Nous n’exagérons pas. Gubler dit en effet ceci : « Si malgré sa profession de foi baconienne, O mais veritas in medicina et physica ab experiejitia, les inductions chimiques ont été quelquefois forcées, si les •applications de cette science à l’art de guérir ont été prématurées, du moins le créateur de l’iatrochimie a-t-il eu le mérite incontestable de doter la médecine d’une méthode •rationnelle et féconde qui devait de nos jours porter tant et de si excellents fruits, (i) »
Le traité de Arthritide renferme une page qui semble tout d’abord justifier cet éloge. Sylvius y flétrit les ignorants qui, sans notion aucune de la chimie, ou même des réactions les plus banales, se permettent d’outrager « des hommes qui sont infatigables dans leurs recherches expérimentales, qui
(i) Gubler. Sylvius et l’iatrochimie. Conférences historiques faites pendant 1 année i8(55. Paris, 1 866 , p. 269 et suiv.
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les communiquent en toute bonne foi et méritent ainsi au plus haut point de la république tant littéraire que civile. Tant est grand l’empire du préjugé ! Aussi, que tous, à l’appel du grandDescartes, s’en délivrent sérieusement, sincèrement, sans faiblesse et sans mensonge, tous ceux du moins qui sont attachés à cette philosophie rigoureuse, si utile à la médecine, si nécessaire au genre humain, (i) »
Mais si, sans sortir de notre sujet, nous cherchons ce que deviennent dans la pratique ces fières maximes, nous éprouvons une déception, et l’étude du petit traité sur l’arthritis nous fait entrevoir un homme un peu différent de celui qui était loué tout à l’heure et qui se louait lui-même en termestrop pompeux. Certes la science de Sylvius est grande,, surtout en anatomie, mais son savoir-faire est plus grand encore. Il connaît ce qu’ont écrit ses devanciers, bien qu’il ne les nomme jamais, ce qu’ont découvert ou cru découvrir tous ceux qui s’occupent de la structure de l’homme ou des combinaisons de la matière, mais ce qui domine en lui c’est le parti pris de concilier toutes les opinions émises avant lui, c’est le désir d’être le premier à accueillir toutes lesnotions nouvelles, c’est le souci évident de paraître, aux yeux de tous, le médecin le plus modeste, le plus honnête, le plus humain. Il y a dans son style une manière doucereuse tout à fait étrangère h l’esprit scientifique.
Il a donné à son « Idée nouvelle de la Pratique médicale >> une forme toute scolastique (2) : on n’y lit aucune description clinique, il n’y a que des raisonnements, des arguments,, alignés du reste avec ordre et clarté. Nous ne le suivrons pas dans ses longues déductions au sujet de l’arthritis, qu’il entend dans son sens le plus large; nous relèveronsseulement ce qu’il a pu mettre de lui-même dans une con-
(1) Fr. Deleboe Sylvii Opéra medica. Amsterdam, 1680, p. 780.
(2) La remarque est de Daremberg qui a consacré à Paracelse, à ^ an Helmont et à Sylvius les meilleurs chapitres de son histoire des Sciences médicales. Y. t. I, ch. xvi, xvii et xviii.
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ception assez hétéroclite (1). Une première surprise c’est de voir Sylvius, que l'on range d’ordinaire parmi les adversaires de l'humorisme classique, se montrer aussi humoriste que ses contemporains, plus peut-être, si l’on compte le nombre des humeurs qu’il admet.
L'arthritis se révélant par une douleur cicre et cette douleur provenant d’une cause éloignée du lieu affecté, Sylvius en conclut que la cause efficiente de l’arthritis est nécessairement une humeur cicre , bilieuse, riche en sel lixivieux, fixe ou volatil, et séreuse quand il y a en même temps douleur et ardeur. Quand la douleur âcre existe seule, l’humeur est acide. Quand il n’y a ni ardeur, ni douleur âcre, ni rougeur c’est l’humeur pituiteuse qui est en cause. Mais comme les accès athritiques s’accompagnent presque toujours de fièvre et que cette fièvre est plus ou moins forte, il en résulte qu’il n’y a pas toujours une seule humeur peccante, Sylvius 11e recule pas devant ce mot, mais qu’il y en a quelquefois plusieurs. Du reste, en dehors de ces humeurs primordiales, rien n’empêche qu’il n’y ait en même temps d’autres humeurs qui déterminent les accidents secondaires, les déformations, les tophus par exemple.
Il est évident qu’il n’y a ici aucune observation précise, aucune expérience chimique, aucune étude directe des prétendues humeurs. L’auteur agit, et la rencontre est piquante, comme faisaient les anciens quand ils incriminaient la bile ou la pituite, il s’appuie uniquement sur les signes cliniques.
Ce qui suit est plus original et découvre mieux la personnalité de l’auteur. Quel est le foyer, le siège de l’humeur morbide, le lieu où elle prend naissance, où elle s’accumule? « Les uns incriminent la tète, soit la surface, soit la profondeur, les autres en cherchent la source dans les vaisseaux, dans les veines et dans les artères. Laissant à chacun le soin de faire la preuve de ses assertions, nous pensons que
(1) Sylvii s. Praxcos mcdicæ appendix. Tracl. Y1II, p. 776.