‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 15 sur 86 · LA GOUTTE ET LE U H U M ATI EM E · texte numérisé non relu

LA GOUTTE ET LE U H U M ATI EM E

essaierons de décomposer pièce à pièce pour en montrer à la fois le savant mécanisme et la fragilité, .lusfjiie dans ses erreurs, le génie d’Hippocrate apparaîtra avec ses qualités propresde clarté, de logique et de hardiesse. Ce qui manque à la solidité de l’œuvre, ce n’est pas le talent de l’artiste, c’est le choix des matériaux premiers.

Pour montrer comment est née l’idée hippocratique de la goutte et comment elle s’est développée peu à peu, au jour le jour, au hasard des remarques et des trouvailles, il nous faut faire un retour sur la vie si mal connue d’Hippocrate, le suivre dans ses pérégrinations, dans ses étapes, dans ses Epidémies pouvons-nous dire, car c’est là le vrai sens du titre donné à son recueil de notes, de réflexions et de souvenirs de toute nature.

La vie d’Hippocrate fut une véritable odyssée. La comparaison est ancienne et, au dire de son biographe, les artistes le représentaient à dessein coiffé, comme Ulysse, du pUos qui était le bonnet des voyageurs. Devenu orphelin, il quitta, jeune encore. Pile de Cos, emportant un fonds de connaissances médicales que son père Héraclide lui avait enseignées peu à peu et dès le bas âge, et cette belle culture générale qui était le partage des Grecs de son temps. Une incartade de jeune homme avait peut-être hâté son départ, mais il est plus simple de croire qu’il fit comme tous les élèves de l’Kcole : munis d’une instruction surtout théorique, ils allaient la parfaire j)ar la pratique, parcourir les villes et montrer, suivant l’expression de la Loi qu’ils étaient médecins non seulement de nom, mais de fait.

H se rendit eu Thessalie : il y resta longtemps, une dizaine d’années environ. H y vit un grand nombre de malades. Dans quelle mesure l’histoire de la goutte a-t-elle profité de ce séjour et de ces études ? Nous allons le rechercher. Nous devrions, semble-t-il, nous demander d’abord si I llppocrate vit en Thessalie beaucoup de goutteux. Mais la question ainsi posée resterait sans réponse, faute de documents, car le mot de podagre n’est pas prononcé dans les

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lipidémies, aussi faut-il la ramener à celle-ci, d une solution plus facile : les malades soignés par lui appartenaient-ils à la classe riche, aimée de la goutte, ou à la classe pauvre exempte de cette affection ?

On a pu avancer les deux opinions contraires. « Il résulte, dit Littré, des curieuses recherches de IM. Meinecke, que les médecins hippocratiques ont exercé leur art à Larisse parmi les familles les plus considérables de la Thessalie. Cela ne contribue pas peu à mieux asseoir et à mieux déterminer tout ce que l’on sait sur le rang qu’IIippocrate occupait parmi les hommes de son temps (i). »

Mais si, à l’exemple de Rossignol (2), on relève les professions des malades mentionnés dans les Epidémies, on reconnaît bien vite qu’ils furent tous de pauvres ouvriers ou des esclaves ; et si quelques noms moins humbles s’y rencontrent, ils désignent, non les clients d’Hippocrate, mais les propriétaires de ces ouvriers, les maîtres de ces esclaves. Pour nous en tenir à la ville de Larisse, nous lisons : la servante d’Œnésidème, la servante de Dysérls, le palefrenier de Palamède. (Enésldème, Dyséris et Palamède furent peutêtre des personnages considérables mais rien ne prouve qu’Ilippocrate fût leur médecin.

Loin de constituer une nouveauté, l’affirmation qu’Ilippocrate ne fut pas le médecin de l’aristocratie thessalienne, nous ramène à l’idée que les anciens se firent toujours de sa pratique. Galien, traçant le portrait du médecin idéal, ■écrivait : <c S’il se trouve un tel médecin, il dédaignera les laveurs d’Artaxerxe et de Perdiccas; jamais il ne paraîtra devant le premier ; quant au second, il le soignera, s’il souffre de quelque maladie qui réclame l’art d’Hippocrate, mais il ne se croira pas obligé de rester toujours auprès de

(1) Littké. T. XVIII, p. xt.

(2) J-"l • IlossiGNOi.. Gnalhon et Scynimis, deux peintres décoiivcrls dans les Epidémies d’IIippocrule. Paris, i8')8.

lui et se rendra à Cranon, à Tliasos et clans d’autres bourgades, pour y soigner les pauvres » (i).

Mais, s’il n’y traita guère les nobles et les riches, Hippocrate ne resta pas de longues années en Thessalie, sans en remarc[uer les mœurs et le régime, sans apprendre à quelles aflections étalent sujettes les diverses classes de la population. Peu de goutteux réclamèrent ses soins, beaucoup sans doute furent connus de lui. Aussi le souvenir du séjour en ce pays ne fut-il pas étranger à la conception qu’il devait se faire un jour de la podagre.

Il avait emporté de Cos, dans sa mémoire, cette phrase des Prénotions [i) : « les maladies suivantes ne se développent pas avant la puberté : la péripneumonie, la pleurésie, la goutte, etc. » Mais il n’y avait là c[ue la relation d’un fait d’observation, il n’y avait le germe d’aucune théorie. La mention dans une même phrase de la pleurésie et de la pneumonie à coté de la goutte montre assez cjue l’auteur ne songeait pas à incriminer l’évolution génitale comme l’origine commune de ces trois affections.

C’est en Thessalie c[u’Hlppocrate crut saisir un rapport plus étroit entre la goutte et la puberté, cju’il ébaucha son hypothèse et établit les prémisses de son raisonnement. Il vit des goutteux, tous adultes ou âgés, et il remarejua cju'iU appartenaient tous à l’aristocratie. Or quelles étalent les mœurs de cette aristocratie ? Depuis la plus haute antiejuité,. en paix comme en guerre, elle ne connaissait cju’un plaisir, qu’un exercice, qu’un passe-temps, l’équitation.

La Thessalie avait été la patrie des centaures, elle était restée la patrie des meilleurs cavaliers (3). Un rapprochement sembla naturel entre les habitudes et la pathologie d’une même race : il donna lien à cette opinion, formulée dans les Airs, les F.aux et les Lieux : la goutte est fréquente

(i) Gai.ikn. Œuvres Iracliiiles pnr Darcmberg, 1. I, p. S. (a) l’rt'tiolions (loacpics. XW, ôoa.

(3) llÉKüDOTE, Vil, i()ü. — XÉ.^•oI'llo^, Ilcllcn.. VII, 5.

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