‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 28 sur 86 · A GOUTTE A HOME · texte numérisé non relu

A GOUTTE A HOME

L’extrême fréquence de la goutte à Rome est une notion banale, sur laquelle il serait oiseux d’insister, tant les preuves en abondent dans la littérature ancienne. Il est d’un intérêt plus grand de rechercher à quelle époque cette maladie s’est montrée en Italie, ou du moins y a pri& une notable extension. A-t-elle attendu, pour naître et pour grandir, la dépravation qui a marqué les dernières années de la liberté et le règne des premiers Césars, ou, au contraire, existait-elle depuis très longtemps et s’estelle accrue seulement alors dans une mesure que l'hérédité et la persistance des mêmes causes suffisent à expliquer?

Pour Pline l’Ancien, la réponse est simple. Elle est telle qu’on pouvait l’attendre de son patriotisme étroit. « La goutte, dit-il, était rare, non seulement du temps de no& pères et de nos aïeux, mais même aussi de nos jours ; en effet c’est là une maladie étrangère ; si elle eût anciennement régné en Italie, elle aurait un nom latin (i)». Dans sa pensée il en est de la podagre comme de la médecine, des lettres et des arts : c’est une importation grecque, une conséquence éloignée de la conquête de l’Achaïe.

L’opinion de Pline n’est pas dépourvue de vérité et la raison qu’il en donne est judicieuse. Il se trompe seulement

(i) PuxE. Jlist. nat. Trad. làUré, liv. XXVI, cli. lxiv.

LA GOUTTE A ROME i>9

sur le temps de rinvasion dos mœurs et des maladies giecques eu Italie. 11 oublie que bien avant lui, avant même le triomphe de 'Nlummius, Ennius s avouait goutteux (i), et qu’un personnage de Plaute traitait de podagres des témoins trop lents à son gré (2), ce qui prouve que le mot podagrostts était déjà entré dans la langue commune et déjà compris de tous.

Enfin, au temps du vieux Caton, la goutte frappait déjà les hommes d’Etat. On lit en effet dans Plutarque; «Les Romains avaient choisi pour envoyer en Bithynie trois ambassadeurs dont l’un était goutteux, 1 autre avait été trépané et le troisième passait pour fou. Caton dit en plaisantant que les Romains envoyaient une ambassade qui n’avait ni pieds, ni tète, ni cœur (3)». Il est vrai que dans son de airncuhiirti où la médecine, humaine ou animale, tient une grande place, Caton ne parle pas de la goutte, mais la raison en est simple. Le régime sévère qu’il imposait à sa faniüia laissait à la goutte peu de chances dé survenir. Par contre, il observait souvent chez ceux qu’il traitait à sa guise le rhumatisme articulaire aigu contre lequel il ordonnait son remède favori, le chou. Veritm morhurn arliculariiun nulla res lam pnrgat quam hrassica cruda (4).

La remarque de Pline que la podagre n’a pas de nom latin est juste et mérite d’être retenue. Elle prouve que les Romains ont ignoré la podagre, le mot et la chose, jusqu’au jour où ils ont connu la civilisation grecque et en ont adopté les en ements. Mais cette transformation des mœurs ne s’est pas faite au temps de Pline, loin de là ; elle s’est laite trois siècles auparavant. Ce n’est même pas le sac de Corinthe qui en maiaïue la date, c’est la prise de Tarente 272 avant .l.-C.). Au temps de Caton, les Romains con-

(1) E.nmus. Fragm. l’oet. roman. Ed. Bælircns, p. 122.

(2) Pi.AOTE, in I’nul, lit, I, 2(j. Éd. Teubner. Leipzig, l'asc, v.

(3) I’lutauque, Vie de Caton, i3.

(4) ( Aton. De agricultura, CLVII. Édit. Teubner, p. 8i.

J ao

LA ('.01 TT h: ET LE KUÜMATISME

naissaient donc depuis un siècle au moins le bien-être et ses méfaits.

Le luxe de la table était depuis lors arrivé à un tel degré qu’il motiva le vote de la première loi somptuaire, de la loi Orchia, la 3“ année de la censure de Caton. Elle fut suivie, à de courts intervalles, de quelques autres lois non moins sévères, non moins inutiles. Macrobe qui les énumère, après Aulu-Gelle, se demande si leur rigueur prouve la sagesse ou au contraire la corruption de leur siècle, et il s’arrête avec raison au second terme de l’alternative en invoquant l’aphorisme « c’est des mauvaises mœurs que viennent les bonnes lois (i) ».

Les mœurs étaient devenues grecques, la pathologie le fut aussi. Les mêmes causes avaient eu les mêmes effets ; l’abondance et l’oisiveté avaient été suivies des affections qui sont leurs compagnes habituelles, et parmi elles la goutte tenait le premier rang. Une modification surtout du régime habituel avait entraîné cette conséquence ; nous voulons parler de l’alimentation carnée qui s’était substituée à la frugalité ancienne. Autrefois, le principal repas se réduisait au mets national, la bouillie de farine, et à quelques autres aliments fort simples, notamment des légumes communs ; car la viande ne faisait point partie du menu ordinaire(2). Mais maintenant les Romains montraient pour les diverses viandes une avidité insatiable, nuisible toujours, mais danffereuse surtout en un climat où il est facile de vivre sain et robuste avec une nourriture plus simple et plus légère.

L’équilibre est décidément rompu entre les recettes et les dépenses. Pour ramener au même niveau les deux plateaux de la balance, sans se condamner à un retour trop

(1) M AfatoBE. Saturnales, liv. 11, cli. xiii.

A-UI-u-Lixi.k. Nuits attir[ues, liv. 11, cli. .x.\iv.

(2) Makqcahdt. La vie privée des Romains. Trad, ^ iclor Henry, t- I. p. 3/|(j.

LA GOUTTE A HOME 12 1

pénible à l’ancienne modération, les Romains empruntent aux Grecs un expédient. Ils remplacent les fatigues salutaires de la vie champêtre et de la vie militaire, par les exercices artificiels du gymnase. Mais, parmi ces derniers, ils dédaignent les plus sévères, les plus utiles, ceux qui demandent un effort continu et impliquent une certaine sobriété, pour s’attacher à ce qui était seulement chez les Grecs la préparation aux exercices ou leur conclusion. Ils multiplient les bains, les frictions, les onctions de toute nature, passant leur journée dans les thermes en des pratiques qui n’avaient plus pour but de maintenir leur corps propre, agile et fort, mais devenaient l’occasion d’une nouvelle déchéance, physique et morale à la fois.

Les historiens ont noté ce parallélisme entre la sensualité de l’alimentation et le raffinement des soins corporels.

« Le bain et le dîner sont en si étroit rapport que le frappant contraste de l’antique simplicité de mœurs et de la soif moderne de jouissances, marche de pair dans l’un et . dans l’autre (i) ». Aussi il en a été des bains comme des excès vénériens : comme ils étaient l’un des plaisirs favoris, la principale occupation de la journée d’un grand nombre de goutteux, on en fit l’une des causes de la podagre et les médecins incriminèrent, à côté de l’ivrognerie et de la débauche, l’usage des bains chauds trop fréquents ou trop prolongés. Il y a du reste une part de justice dans cette condamnation ; s’ils ne sont pas une des causes de la goutte elle -même, ils sont, de l’aveu de tous, l’occasion fréquente d’un retour des accès.

Telles étalent les mœurs romaines quand Ascléplade vint à Rome, vers i3o ou 120 avant .lésus-Christ. On l’a accusé d’avoir favorisé ces excès et de les avoir couverts de son autorité de médecin. Nous croyons ce reproche Immérité.

(i) Marquardt. Jhicl., [). 3;î().

LA GOUTTE ET LE lUl VM A T I S )f E

INIciis, avant d’aborder ce point, il nous faut relever une méprise fréquemment commise et qui consiste à rajeunir Asclépiade d’une ou deux générations.

On dit partout qu’il fut le médecin et l’ami de Cicéron, et Darembcrg lui-même a répété cette erreur. Une phrase du de Oratoi e en est l’origine (i) ; « jlsclépiades is quo nos medico amicoque iisi sunms, etc. » Elle a bien été écrite par Cicéron, mais elle a été placée par lui dans la bouche de Crassus. C’est de Crassus, et non de Cicéron, qu’Asclépiade avait été l’ami et le médecin ; c’est Crassus qui déplore sa perte (car il parle au passé) dans un dialogue où son principal interlocuteur est Antoine, mort en 87 avant Jésus-Christ. Cicéron a du reste pris soin de dater son dialogue et cette date répond à l’année 91. Il n’était lui-même alors qu’un adolescent.

On objectera que l’auteur du de üralore ne s’astreignait pas plus que Platon à une chronologie exacte, que les formules précises dont il se sert ont pour but de donner un semblant d’authenticité à la conversation qu’il imagine, et comme une couleur locale, rien de plus. Mais cette raison, excellente pour explicjuer une erreur de peu d’années, est insufîisante à justifier un plus grand écart, tant l'histoire de chacun des personnages mis en cause était présente à la mémoire de tous. Crassus et Antoine étaient les deux orateurs les plus brillants de leur épo([ue, le meurtre d’Antoine avait été le plus tragique épisode de la lutte entre Marins et Sylla ; quanti» Asclépiade, sa renommée égalait celle de Crassus et d’Antoine. L’eri'eur d un contemporain à son sujet serait difficile à expliquer, l’erreur d un client et d’un a»ni est chose inconcevable.

Du reste on lit dans Sextus Empiricus un passage qui nous paraît décisif. Antiochus d’Ascalon avait écrit : « Un autre qui ne le cédait à personne eu médecine et (jui avait

(i) (àcÉKON. De oralorc, liv. 1, i'|. Amslcrclam, iGOi, I U p 71-

LA GOUTTE A HOME

i touché à la philosophie pensait que nos sensations sont bien I et dûment des perceptions et que nous ne saisissons rien j par l’intelligence. » Sextus cite cette phrase et ajoute (i) : i « il semble bien que, par ces paroles, Antiochus désigne la I doctrine c[ue nous avons dite et fasse allusion à Asclépiade le médecin qui supprimait en effet tout principe supérieur ^ et qui vivait de son temps ». 11 résulte du rapprochement de ces textes qu’Asclépiade était un peu plus âgé qu’Antiochus d’Ascalon, or celui-ci l’était plus que Cicéron qui, jeune : encore, avait suivi ses leçons à Athènes. Nous placerons

donc entre i3o et 90 avant Jésus-Christ le séjour d’Asclépiade à Rome et la phase glorieuse de sa vie.

Maurice Albert dit de lui (2) : « Personne ne contribua davantage à généraliser la mode des thermes que les mœurs grecques avaient introduits à Rome ». La vérité est qu’il fut le premier à déplorer l’abus que faisaient des exercices de tous genres les hommes bien portants, à soutenir c[ue ces exercices n’étalent d’aucune utilité pour le maintien de la santé (3), que rien n'était moins solide que la constitution athlétique (4). Quant aux bains, il recommandait seulement les bains froids, ce qui implique leur moindre fréquence et leur brièveté. Enfin, s’il accordait volontiers le vin à certains malades comme un « secours plus cj[ue divin », aux autres, et à plus forte raison aux gens valides, il conseillait de boire de l’eau, de l’eau froide.

Nous avons sur ce point le propre témoignage d’Asclépiade. Il traite, en un passage cité par Galien, d’une affection que l’on peut rapprocher de la goutte, car elles appartiennent l’une et l’autre à la môme famille pathologique, se rencontrent souvent réunies chez un meme sujet et parais-

(1) Sextus Emimiucus. Œuvres. Leipzig, 18/1 r, l. Il, p. 38o.

Et Gu.mpert. Asclepiadis liitliyni fragmenta. Vinariæ . 179/1, j). 28.

(2) .Mauiuce Aebeut. Les médecins grecs à Rome, 189/1 p 58

(3) Galien. De sanitate tuenda, l. VI, p. 89

(4) G.I SLIUS .VuKELIANUS. Liv. I, cll. XIV.

LA OOITTE ET LE li II l. M A T I S M E

sent exiger pour se produire les mêmes prédispositions. Il s’agit de la calvitie. Bien que dans les lignes suivantes Asclépiade use du mot alopécie, il est certain qu’il comprend sous ce nom et la calvitie et les alopécies proprement dites, que l’on étudiait alors dans un chapitre commun, ne distinguant la première des autres que par son incurabilité. Voici en quels termes Gralien nous a conservé cette précieuse ordonnance : « Ce qu’a écrit Asclépiade dans son livre de l’alopécie, je parle ici non d’Asclépiade le .leune qui a donné tant de formules remarquables dans ses nombreux ouvrages, mais de l’Ancien, d’Asclépiade de Bithynie. Celui-ci se glorilie d’avoir trouvé une méthode de traitement par laquelle il aurait guéri un grand nombre d’alopécies très rebelles. Le régime serait d’après lui plus puissant que les remèdes, pour amener la guérison. Voici ce qu’il en dit : Il faut s’abstenir totalement du vin et jusqu’au bout, pour les mêmes raisons (ce qui indique qu’il avait déjà exposé ces raisons et c|ue pour les connaître il suffit de se reporter à son livre). Il ajoute ensuite qu’il ne faut pas se gorger d’aliments ; il défend les viandes, le fromage, le lait, les graines légumineuses et en général tout ce qui sous un petit volume a des propriétés très nourrissantes ou llatulentes ; il conseille enfin de s’abstenir presque entièrement des exercices du gymnase et d’éviter les bains prolongés et l’abus des sudations » (iL

On ne saurait se montrer plus (ranchement hostile aux thermes que dans ces conseils, aussi est-11 difficile de comprendre le reproche fait à Asclépiade d’avoir été un médecin trop complaisant aux lalblesses de ses malades et le surnom qu’il avait reçu de donneur de vin « cLsodr/;; ». L’explication est certainement dans une distinction qu’on a négligé de faire entre la thérapeutique des maladies chroniques et celle des maladies aiguës.

(i) G.vi.ien. De coinp. med. scc. locos, l. X.II, p. iio.

Page 1