LES COMMENCEMENTS DE LA PODAGRE
qui, sans cloute pour cela, n’a pas eu la même fortune que son synonyme moins savant. Nous ne pensons pas, en effet, qu’il faille s’arrêter a l’opinion que Rosenbaum formule en ces termes : « Poclargia vient de podalgia et on a fait par métathèse poclagra (i ) w.
Le mot podagre se rencontre pour la première fois dans des livres écrits vers la fin du cinciuième siècle avant notre ère : il se lit dans une comédie d’Aristophane et dans divers traités d’Hippocrate ou des Asclépiades ses contemporains; il est placé par Platon dans la bouche de Socrate. Il ne faut pas croire cependant à une apparition aussi tardive de la maladie. A la manière dont s’expriment Aristophane, Hippocrate et Platon, on voit déjà c[u’ils n’étaient pas les premiers à parler d’elle, à l’appeler par son nom. Ce cjue l’on sait de ses origines prouve mieux encore cju’elle était déjà vieille en Grèce en ce temps-là.
La goutte a pour causes l’oisiveté et la bonne chère, deux choses cjui devraient être inconciliables et cjue la richesse permet d’associer. Toute l’histoire de la goutte confirme cette pathogénie, depuis le premier cas que l’antiquité nous offre jusqu’aux observations les plus récentes. Mais cette notion, banale aujourd’hui, demande quelques explications. L’oisiveté ne doit s’entendre que du repos musculaire, non de la paresse intellectuelle. L’activité cérébrale prédispose à la podagre, loin d’en préserver. C’est une remarque que n’ont point assez faite les anciens, ou qu’ils ont faite trop tard. Fdle eût adouci la sévérité des jugements portés sur une foule de poêles et de magistrats, de philosophes et de médecins, qui étalent des hommes d’étude et non des fainéants.
Quant au régime habituel, il ne mérite pas toujours le
(i) llosENBAu.M. Histoire <lc la syphilis dans ranlif|uit('. Trad. Saiillus. Rruxclles, i(S'i7, p. 207.
nom de gourmandise ou de gloutonnerie; il sulPit que la quantité des aliments dépasse un peu les besoins de l’organisme, ou plutôt que les divers éléments de cette alimentation ne soient pas entre eux dans un juste rapport, que les substances minérales ou féculentes soient sacrifiées aux matières azotées, aux viandes de toute nature, qui sc prêtent mieux aux artifices d’une cuisine experte à provo([uer, avec le désir, l’apparence de la faim. Excès de table veut dire presque toujours excès de viande, et la Crèophagie a été de bonne heure considérée comme une des principales causes de la goutte.
Cette influence nocive d’une nourriture trop aniinalisée a été bien mise en lumière par Corradi qui y voit avec raison l’explication des exceptions apparentes a la loi qui rattache, soit dans le passé, soit dans le présent, la goutte à la richesse. On a vu, par exemple, cette maladie fréquente à des époques qui passent pour avoir été fort miséiables; mais alors, pour des raisons tirées de cette misère même, de l’insécurité des campagnes, du défaut ou du ravage des récoltes, les populations urbaines, les nobles et les riches vivaient surtout de viandes et de gibier, la chasse étant souvent moins une distraction qu’une nécessité (i).
Nous ne voulons pas faire de l’étiquette pontle/ix un brevet de sagesse et de sobriété, mais nous croyons qu’elle implique une modération relative dans les écarts de régime ou de conduite. Certes, il est dilTicile de fixer en ces matières la limite qu’on ne saurait dépasser sans enfreindre les lois de la morale et de l’hygiène, mais il nous semble que la goutte est la peine imposée aux plus vénielles de ces infractions ; c’est par des aflèctlons plus cruelles encore et plus graves du cerveau ou de la moelle, du foie ou de l’estomac, que se paient les autres, celles qui méritent les noms d’ivro-
(i) \. CoHKADi. Délia odierna dimiiuuioiic dclla podagra cl dcllc sue cause. Saggio dl palologia storica. Bolognu, 111-/1°, i<S6o, p. 30 cl suiv.
LES COMMEyCEMEMS DE LA PODAGHE
gnerie et de débauche. On a fait la podagre fille de Bacchus et de Vénus; le père et la mère pourraient également la désavouer.
Retenons seulement ces deux causes de la podagre, oisiveté et bonne chère, et partout où nous les trouverons réunies, nous verrons les goutteux être en grand nombre. S il nous était possible d’établir une statistique sérieuse et d’en tracer le graphique, la courbe de la goutte se montrerait parallèle à celle de la riehesse et aussi à celle de la civilisation. Les maxima en seraient successivement Syracuse, Athènes, Alexandrie, Rome, Constantinople. Ce sont aussi les premières étapes de la route que nous avons à parcourir.
Le premier goutteux authentique que mentionne l’histoire est, sauf erreur, Hiéron, qui fut tyran de Syracuse de /178 à 467. Bien d’autres avant lui ont dû connaître les mêmes souffrances; la goutte n’a certainement pas manqué au temps d’Anacréon ni aux derniers jours des Sybarites ; elle n’est pas apparue brusquement au v° siècle, en Sicile. Mais tous les documents qui pouvaient éclairer de quelque lumière la pathologie et l’hygiène des autres pays et des autres peuples oiit péri.
En dehors du monde grec, on trouve bien un roi deJuda, Asa (roi de g44 à go4 av. J.-C.) qui, dans sa vieillesse, eut une affection chronique des pieds et consulta les médecins, au lieu d’invoquer le Seigneur ; aussi mourut-il après avoir langui deux ans. Mais les expressions employées par la Bible (i) en deux passages différents, ne permettent pas d’affirmer le diagnostic podagre, comme le font Sprengel(2) et Corradi (3).
Au sujet d’IIléron, le doute est moins permis. Plndare
(i) Bible. Paralip., liv. |[, cli. xvi. Rois, liv. III, cli. xv.
(a) SaiiENGEi.. Essai d'une histoire pragmatique de la médecine. Trad. l’ranç., i8i5-i8.ao, l. I, p. 78.
(3) ConuADi. Loc. cil., p. ü.
LA cour TE E T L E R II U M A T / S M E
nous dit que la fortune lui faisait payer cher la victoire de son cheval Phérénicos aux jeux de Delphes et qu’il aurait eu grand besoin des soins du centaure Chiron (i). La langue des odes ne permettait pas au poëte d’être plus précis, mais le scholiaste a pu nous révéler que Hiéron kr.zoxK'fix. Par surcroît, Plutarque le montre tourmenté par la gravelle (2). Il aurait donc offert le premier exemple connu d’une association morbide qui devait être si fréquente.
La Sicile, si elle ne fut pas la patrie de la goutte, devait être pour elle un pays d’élection. La meilleure sauvegarde qu’on ait contre cette maladie, c’est le respect de l’axiome hippocratique: « mets, boissons, travail, sommeil, amour: usons de tout avec mesure (3) ». Or cette mesure fut dépassée, et d’un grand pas, dans les villes de la Grande Grèce et de la Sicile, aux vi° et v® siècles avant notre ère. Parvenues à la richesse plus tôt que les villes de la Grèce proprement dite, elles connurent plus tôt aussi la décadence morale et les maladies que le luxe engendre et entretient.
Elles connurent surtout les premières les raffinements de la table. Dès le cinquième siècle, la cuisine sicilienne était célèbre ; elle avait ses historiens et ses poètes. Hiéron luimême, qui avait accueilli à sa cour Eschyle et Pindare, réserva une constante prédilection à l’auteur comique Epicharme, qui chanta surtout le vin et la bonne chère et qui le premier mit à la scène ce personnage du Parasite en qui se résument la gourmandise et rivrognerie antiques.
Epicharme était médecin. 11 avait composé quelques traités médicaux que mentionnent Pline (4), Diogène de Laèrte (5) et Jamblique, et où la goutte ne pouvait être oubliée. Mal-
(1) PiNUAKE. Pylll- IH.
(2) Pi.uTAUQUE. Œuvres morales. Éclil. Didol, p. /|()2, t. I.
(3) HiprociiATE. Livre VI des épidémies, secl. VI, 2.
(4) Pi.iNE. Histoire naturelle, liv. XX, cK. xxxiv et xxxvi.
(5) Diooèm-. UE Laeuïe. Vies des pliilosoplies. Paris, 1070 (en grec), [). 33.Ô.