LES COMMENCEMENTS DE LA PODAGRE
heureusement, le temps les a moins respectés encore que ses comédies, car il ne nous en reste aucun fragment. Le souvenir d’IIiéron podagre et graveleux, voilà, ou à peu près, tout ce qui se rapporte a notre sujet dans 1 histoire médicale de la Sicile.
Transportons-nous à Athènes. L'apparition delà goutte y fut et devait y être plus tardive. Cette mesure dans le travail, dans le plaisir, et meme dans les passions, qui manquait si fort aux Grecs d’Italie, fut au contraire l’idéal constant des Athéniens du v“ siècle. Leur sobriété en toutes choses fut célèbre à juste titre : elle résista aux tentations de la richesse, de la gloire et de la puissance sous Cimon et même sous Périclès, mais déjà ce dernier put voir dans sa propre famille grandir les mœurs nouvelles.
Aussi la goutte fut-elle fréquente, quoi qu’on en ait dit, dès le temps de Socrate et d’Aristophane. Dans le deuxième Alcibiade, Socrate s’exprime ainsi : « Penses-tu qu’un malade ait nécessairement la goutte, la fièvre ou une ophtalmie ? Et ne peut-il avoir une maladie, sans avoir aucune de celles-là, car il y en a beaucoup d’autres et ce ne sont pas là les seules (i) ? »
Ce texte nous paraît très important ; ilnousdonneenquel- <[ues mots la preuve, non seulement de l’existence de la goutte au temps de Périclès, mais encore de sa fréquence relative. On ne saurait prétendre en eftet que le nom de la goutte s’est présenté par hasard ii l’esprit du philosophe, que le hasard seul l’a fait citer le premier quoiqu’il fût celui d’une maladie rare, ([ue le hasard encore l’a fait suivre du nom des affections les plus communes du climat oriental, les fièvres et les ophtalmies. 11 est évident, au contraire, que Socrate, sous peine de n’ètre pas compris, a dû choisir comme exemples des maladies bien connues de ses auditeurs, et que,
(i) l’i.ATo.N, Deuxieme Alcibiade. Edil. Didol, l. I, p. 4()3.
LA GOUTTE ET LE lUIUMATlSME
pour être plausible, son argument devait porter sur des maladies assez répandues pour donner un instant l’illusion qu’elles embrassaient la pathologie entière.
Nous pouvons donc conclure que la goutte n’était ni une rareté, ni une nouveauté, mais qu’elle était d’observation courante et de connaissance vulgaire. Cependant le témoignage de Socrate, que nous venons d’invoquer, perdrait un peu de sa valeur du fait qu’il se trouve, non dans un des écrits authentiques de Platon, mais dans un des dialogues qui lui sont contestés, si nous ne pouvions y ajouter l’attestation non moins précise d’un contemporain de Socrate, d’Aristophane qui, dans sa comédie de Plutus, trace cette petite esquisse pathologique : « Pènia (la pauvreté) : Tu essaies de plaisanter et de railler au lieu de parler sérieusement ; tu ne sais donc pas que, de corps et d’âme, je rends les hommes meilleurs que ne le ïniX Plutus (la richesse). Chez lui, ils sonX goutteux, ventrus, ont les jambes épaisses, un embonpoint scandaleux; chez moi, au contraire, ils sont minces, ont des tailles de guêpes et sont redoutables aux ennemis (i) ».
Cette boutade de l’auteur comique contient en germe tout ce que la goutte a inspiré de réflexions plaisantes ou sérieuses à des milliers d’écrivains de tous les siècles et de tous les pays. Le fait qu’elle se trouve dans une comédie jouée devant le peuple athénien tout entier montre assez qu’il ne s’agissait pas d’une maladie exceptionnelle, désignée par un nom technique, mais d’une aflection que tous connaissaient bien, pour l’avoir vue frapper leurs concitoyens les plus gras et les plus riches, car, dès son apparition sur la scène, la goutte se révèle comme l’ennemie du pauvre,
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(i) Plutus. Vers 507 cl siiiv. Le Pliiliis fut ro])résenlé pour la première fois en 4o<).
(3) Lucik>'. Epigram. in Œuvres. Edit. Didol, p. 8i3.
LES COMMEyCEMEXTS DE LA PODAGRE
Une maladie aussi fréquente devait être étudiée avec soin dans les œuvres médicales de cette époque, et, en elïet, il en est parlé en divers endroits de la collection hippocratique, soit par Hippocrate lui-même, soit par ceux dont les écrits ont été réunis aux siens par des éditeurs malavisés. Nous insisterons longuement sur la manière dont Hippocrate et les autres Ascléplades ont compris et traité la goutte. Mais, au v® siècle, les Ascléplades n’étaient pas seuls en possession d’enseigner et de pratiquer la médecine. Jusqu’au jour où la renommée personnelle de l’un d’entre eux leur assura une sorte de privilège, les médecins les plus connus étaient sortis des écoles de philosophie, avaient appris leur art en Italie ou en Sicile. Enfin, l’éclat de la philosophie grecque de ce temps ne doit pas nous masquer la superstition populaire qui, toujours semblable à ellemême, continuait à demander à l’intervention divine, obtenue par des offrandes et par des prières, le secours qu’elle n’espérait plus de la science humaine.
Nous suivrons les goutteux dans les temples d’Esculape, dans les écoles de philosophie et même dans les gymnases, sans adopter pour cela l’opinion longtemps classique qui donnait cette triple origine à la science médicale. Bien au contraire, l’histoire de la goutte suffirait à prouver qu’avant Hippocrate il n’y a eu que deux médecines dignes de ce nom : la médecine théorique des philosophes, la médecine clinique des Ascléplades laïques de Cos et de Cnide. Les prêtres n ont pris aucune part à la naissance ni aux progrès de notre art. Quant aux maîtres de gymnase, ils n’ont fait que mettre en action les idées, les conseils des philosophes.
Dès les premiers temps de la goutte, les désespérés ou les impatients ne manquaient pas qui désertaient Viatrion du médecin pour le portique d’b^sculape, y cherchant non plus de savoir, mais plus de puissance, y demandant non une ordonnance, mais un miracle. Naguère encore on avait
LA GOi TTE ET LE EIIUMATISME
quelque illusion sur le curaetère et la valeur de la médecine pratiquée dans les temples et l’on n’eût pas manqué de dire qu’Hippocrate et les autres avaient pu lire sur les murs des Asclepieia de Cos, d’Epidaure ou d’ailleurs, quelques beaux récits de guérison de la goutte et avaient dû profiter, sans l’avouer toutefois, des nombreuses observations recueillies par les prêtres-guérisseurs.
Pausanias, racontant son voyage d’Argolide, dit ceci: « Il y avait autrefois dans l’enceinte même (autour du temple d’Epidaure), un grand nombre de stèles, mais il n’en est resté debout que six : on y lit gravés les noms de ceux, hommes ou femmes, qu’Esculape a guéris et aussi la maladie de chacun et le mode de traitement suivi (il. » On comprend quels reg’rets avait inspirés la ruine, considérée comme certaine, de ces stèles où l’on aurait appris sans doute tant de choses curieuses sur la pathologie populaire des Grecs, sur la science des prêtres d’Esculape, sur les origines de la médecine laïque.
Beaucoup croyaient encore que ces temples, ces asclepieia étaient le berceau de la science médicale, que celle-ci en était sortie pour s’émanciper au temps d’Hippocrate seulement, emportant un fonds précieux de doctrines, d’observations et de recettes. Peut-être même les (ameuses « sentences cnidlennes » aujourd’hui perdues, ou les « prénotions coaques « conservées dans la collection hippocratique, n’étaient-elles que le résumé de l’enseignement et de la pratique des prêtres de Guide et de Cos.
C’était là l’opinion classique; c’était celle de Littré (2) et on regrette de la rencontrer encore dans de récents ouvrages d’ailleurs estimables. Elle n’est plus soutenable. Elle reposait sur un on-dit rapporté par Strabon et surtout sur la
(i) Pausamas. Liv. II. cil. XXVII.
(•i) E. EiTTKii. Trmluclloii d'I lippocratc, l. I, [). (i et suiv.