‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 48 sur 86 · CHAPITRE X[II · texte numérisé non relu

CHAPITRE X[II

Ï.A GOUTTE EN OCCIDENT. l’eCOLE AFRICAINE

Au lendemain de la mort de Julien, l’unité morale de l’empire n’existe plus. L’Orient grec et l’Occident latin se préparent h une séparation qui ne tardera pas à être complète, définitive. Chaque moitié du monde devra vivre sur son propre fonds. Or, il n’existe pas de médecine latine ; la médecine que l’on pratique en Occident est entièrement grecque d’esprit et de langue. Il faudra donc improviser, du jour au lendemain, un enseignement qui puisse être compris, transmis et appliqué chez les peuples qui n’entendent et ne parlent que le latin.

Pour connaître la source et la nature de cet enseignement nouveau, nous n’aurons qu’à suivre les vicissitudes d’une même maladie, qu’à chercher cc que devint la goutte, comment elle fut définie et traitée pendant les siècles les plus obscurs du moyen âge. Nous serons amenés à cette conclusion qu’il n’y eut pas de solution de continuité entre la médecine grecque et la médecine de l’Occident, l^es différences considérables que l’on remarque entre elles ont leur explication dans les conditions du passage de la première à la seconde.

Mais si la pratique du moyen âge, dans ce qu’elle eut de rationnel et d’utile, dérive de la science grecque, elle fut aussi souillée et avilie par l’immixtion de superstitions populaires, créées et propagées en dehors de toute médecine.

LA GOUTTE ET LE It II IJ M A T I S M E

immixtion qui se produisit a la faveur du trouble qui suivit la chute de l’empire. Les médecins grecs avaient maintenu la dignité de leur art contre tous les empiri([ues et contre tous les charlatans; mais ceux-ci eurent alors leur revanche. Ils virent accueillir leurs fables les plus ridicules, parce qu’en l’absence de médecins véritables elles s’imposèrent à tous ceux qui assumèrent, avec des sentiments divers, la charge de soigner leurs concitoyens. De là le succès d’une littérature singulière, que nous n’osons appeler médicale, et dont il nous faut dire cjuelques mots parce qu’elle a tenu une grande place, qu’elle remplit de nombreux manuscrits, et surtout parce que la goutte a été un de ses sujets de prédilection.

Il n’existait pas, avons-nous dit, de médecine latine, au sens propre du mot, mais il y avait toujours eu depuis Caton, qui en avait donné le modèle, des essais de médecine populaire relevant à la fois de l’empirisme et de la superstition. Ces recueils de recettes absurdes étalent d’ordinaire rédigés par des hommes étrangers h la médecine et ennemis des médecins : ils ont dû de venir jusqu’à nous à la pénurie où se trouvèrent les Latins à partir du cinquième siècle.

Le plus ancien de ces ouvrages est un poeme (i). Serenus Samonicus y donne quelques conseils thérapeutiques dans une langue correcte et presque élégante; il écarte les médications compliquées ou dispendieuses, parce qu’il n’écrit (jue pour les pauvres :

At nos panperibus præcepta feramns arnica.

Il n’y a, s’il faut l’en croire, aucun bon remède de la goutte aux mille formes : on ne peut que donner au mal quelque relâche, à la douleur quelque soulagement en employant les cautères, les applications de saule, de cyprès, de sureau, de froment, d’éclaire ; la chair de grenouille, le sang d’hiron-

(i) Sekemjs Sammomcus. De incdicina |)rii'CC|)la. Éd. Baudcl, coll. l’ankoucke. l’aris, i8/|5, p. Ga.

LA GOUTTE ExN OCCIDENT. — L'ÉCOLE AFRICAINE 3i3

-clelle ; en mettant les pieds soit dans le corps chaud encore d’un bouc éventré, soit, comme Serenus l’a lu cjuelque part ■(c’est chez Pline l’Ancien), dans une meule de blé au temps des moissons.

Chose plus sérieuse, Serenus établit une distinction très nette entre la podagre et le rhumatisme articulaire aigu. Les deux affections sont traitées en deux paragraphes différents, séparées même par d’autres maladies, telles que le ■furoncle, l’anthrax, les vomiques et l’érysipèle. Et pourtant lie poème a été écrit sous Septime Sévère, après Soranus, ;après Galien, qui ont si malheureusement consommé la •confusion de l’arthritis et de la podagre.

Les IWres de Sextus Placitus, de Gargilius Martialis et <l’Apuleius, sur les vertus thérapeutiques des animaux, des herbes, des légumes et des fruits, constituent par leur réunion un traité de matière médicale. Gargilius, qui a résumé Dioscoride, Pline et Galien, parle peu de la goutte : il se borne à conseiller l’usage externe du chou et de la rave (i).

Sextus Placitus (2) recommande les souliers en peau de renard, les onctions à la graisse de lion, de chien, de bouc, •tle chèvre et de vautour, et enfin l’application sur le pied malade des premiers cheveux d’un enfant, fille ou garçon. Nous reconnaissons cette recette empruntée comme la plupart des autres à l’Histoire Naturelle de Pline.

L’Ilerbarium d’Apulée (3) a joui d’une grande faveur pendant le moyen âge. Il a été le Dioscoride de l’Occident, un Dioscoride abrégé, tronqué, privé de ses notions exactes de botanique, réduit à ses indications thérapeutiques erronées, ■superstitieuses, défiguré enfin par l’addition d’inepties eni-

(1) Gargllii Martialis Medicina, nunc priinuni édita a Valcntino Rose (avec la médecine de Pline). Leipzig (Teubnery 1875.

(2) Parabilium medicamenlorum scriplores antiqui. Éd. Ackcrmann. Nua-emberg et Altorf, 1788 (contient Sextus Placitus et Apulée).

(3) Ibid. Voir aussi un intéressant manuscrit illustré de la Bibl. Nat. M. S. latin G8C)2.

priintées à Pline l’Ancien ou aux adeptes de l’astrologie alexandrlne. Apulée y recommande aux goutteux la bétolne, l’armoise et la germandrée.

Pline a été l’ancêtre commun des empiriques que nous venons de citer; c’est à lui qu’ils ont emprunté leur médecine et leur liaine des médecins. Un autre a fait plus encore : il lui a pris son nom en même temps que ses préjugés. C’est Pllnius Secundus, troisième du nom, l’auteur d’un traité de médecine en trois livres (i). Dans le chapitre XXYl du deuxième livre de cet ouvrage, l’auteur énumère un certain nombre de pratiques populaires prises au hasard dans l’inépuisable recueil de Pline. 11 y ajoute seulement une formule d’onguent bien compliquée pour de la médecine domestique, et cette fameuse potion à prendre pendant une année entière et dont nous avons donné la formule dans une note au chapitre de Soranus.

Quant au but que poursuivait le troisième Pline, il est franchement exprimé dans une préface que n’aurait pasdésavoué le premier, c’est d’échapper à la fourberie et h la cupidité des médecins. En tête de son Herbarium , Apulée reproduit les mêmes idées et presque les mêmes termes. Tous ces opuscules sont de la même époque (commencement du IV® siècle), se complètent les uns les autres, sont inspirés d’un même esprit, révèlent la même ambition ; soigner les gens, amis ou ennemis, invitis etiani meclicis.

C’est aussi pour que ses enfants puissent, sans l’intervention du médecin, se traiter eux-mêmes et traiter leurs amis, les étrangers et les pauvres ç>ice mntua chariUitis hiimanæ, que le Bordelais Marcellus, ancien dignitaire de la cour de Théodose le Grand a écrit son livre de medica mentis, mais ce n’est pas en haine des médecins. Une pensée meilleure parait l’avoir guidé : il faut que les gallo-romains de

(i) Pliiiii Secuiidi (|Uiw l'crlur uiia cnm Val. Rose. Leipzig. i8"5. ii. GS

Gargilii

Marlialis

mcdiciiia.

Éd.

LA GOUTTE EX O C C I O EN T. — U ÉCO LE AFRICAINE 3i5

son temps puissent se passer de médecins parce que bientôt ils n’en auront plus. Il a assisté à la division de l’empire et prévoit les funestes conséquences que cette révolution aura pour l’art médical. Aussi se hâte-t-il de réunir tout ce que la médecine romaine a fait pour le soulagement des malades.

Mais, par cela même qu’il avait borné ses études aux seuls ouvrages écrits en latin, son livre était condamné à ne valoir guère mieux que ceux de Pline et des autres. Le long chapitre qu’il consacre à la podagre (l’arthritis a fait le sujet du chapitre précédent) n’est qu’un amas sans ordre et sans critique de citations empruntées aux auteurs latins, à Celse, h Scribonius Largus, à son compatriote Ausone. Le rapprochement d’ordonnances sérieuses, dont quelquesunes sont fort compliquées, et de recettes ridicules ou répugnantes, montre assez que Marcellus a pris sans choix et sans contrôle tout ce cju’il avait sous la main. La seule chose qu’il importe de noter, c’est qu’on ne trouve dans son travail aucune trace des doctrines galéniques : les diverses formes de la podagre y sont rattachées à l’apparence symptomatique, non à une pathogénie hypothétique. Il n’est fait aucune mention des quatre humeurs (i).

Voilà tout ce que la littérature latine des derniers siècles pouvait, sous le nom usurpé de médecine, mettre en balance avec les œuvres de la médecine grecque de Soranus h Oribase.

On comprend quel sentiment de dénûment et d’elFroi s’empara des médecins dignes de ce nom au moment où se rompirent les liens qui unissaient l’Occident à l’Orient. Ils durent, aux dépens de la médecine grecque, constituer à la hâte une médecine latine. Ils le firent sous deux formes différentes : la traduction pure et simple, l’adaptation. On traduisit (juelques livres d’Hippocrate, de Dioscoride, de Soranus. de Calien, d’Oribase, mais ces ouvrages, pour être utiles, exigeaient des connaissances générales qu’on ne

(i) Mahcki.i.i. De mecUcamcnüs. Éd. G. Hclmrcich, Leipzig, 1889.

rencontrait plus en Occident. I.es adaptations au contraire rendaient facile la tâche du médecin novice.

On élaguait des traités classiques tout ce qui était théorie pure, tout ce qui ne répondait pas à une utilité immédiate ; on réduisait la pathologie à la sèche mention de quelques symptômes ; quant à la thérapeuti([ue, elle devait subir, avec plus de raison, des changements profonds : il fallait retrancher toutes ces médications savantes où se complaisait la médecine grecque, parce qu’elles auraient coûté trop cher en des siècles de misère, et aussi parce qu’elles mettaient en œuvre des substances qui venaient naguère du bout du monde et qui maintenant n’arrivaient plus en Occident.

Nous dirons plus tard quelques mots des traductions, mais nous nous arrêterons surtout aux petits livres écrits en latin, dans les premiers jours du moyen âge. Il ne faut pas mesurer à leur mérite intrinsèque, l’attention, nous pouvons dire la reconnaissance, qu’on leur doit. Ce sont eux en effet qui ont maintenu la tradition médicale, qui ont fourni les éléments de cette première renaissance que le nom de Salerne résume pour nous. Ils ont fait plus : ils ont donné aux médecins, aux clercs et au vulgaire ces notions, ces idées générales, d’où est sorti tout ce qui dans les langues occidentales se rapporte à la médecine et à l’hygiène. Leur Influence régnait seule au moment où se formaient les langues romanes. Quand survint l’invasion des traductions arabes ou grecques, apportant avec le galénisme byzantin, une véritable scolastique médicale, leur œuvre était heureusement achevée. L’histoire de la goutte nous permettra de revenir sans trop de digression sur ces dllléreuts points.

Il est une première remarque bonne à faire aujourd’hui, à l’heure où l’on fait revivre à nos yeux 1 Afrique romaine dans son incroyable prospérité. Ce mouvement qui porta Vindicianus et ses successeurs à revêtir d’uuc forme latine la substance, [)our ne pas dire le squelette, de la médecine grecque, naquit et se développa sur le sol de l’Afrique.

LA GOUTTE E.\ OCCIDEM'.— VÉCOLE AEHICAINE 817

Vlndicianiis, Priscien, Cæliiis et Cassius Félix étaient des Africains. Carthage fut an v“ siècle pour l’Occident chrétien ce qu’Alexandrie devait être deux cents ans plus tard poulies Arabes. Il y eut là un enseignement médical fortement constitué, possédant sa physionomie propre, sa doctrine directrice et méritant par conséquent le nom d’Ecole, à' Ecole africaine.

L’Afrique dut être de bonne heure un lieu propice aux études médicales. Comme en notre siècle, la médecine avait pris à la conquête une part aussi glorieuse que la stratégie; le soleil, la sécheresse et la fièvre étant des ennemis plus redoutables encore que les armes des indigènes, l’hygiène non moins que la force avait assuré la paix et la richesse. En témoignage de la crainte des colons et de leur reconnaissance tout ensemble, s’élevaient de nombreux temples consacrés à Esculape(i). Apulée nous dit même que ce dieu protégeait avec une prédilection visible la citadelle de Carthage (2).

Mais, plus que ces manifestations pieuses, les traces d’une tradition médicale, d’un enseignement doctrinal longtemps prolongé, nous prouvent l’existence d’une médecine africaine. Nous savons en quelle estime était tenu en Africjue le nom de Soranus, dès les années qui suivirent sa mort. Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin nous l’ont dit en termes d’autant plus dignes d’attention que le médecin ([u’ils honoraient de leurs louanges était un païen, pis. encore, un épicurien avéré. Nous avons émis l’hypothèse ([ue Soranus lui-même avait pu dans sa vieillesse se retirer en Afrique et y former ses derniers élèves. En tout cas la médecine enseignée et pratiquée à Carthage portera, dans une large mesure, l’empreinte du méthodisme. Son caractère propre, ce sera un compromis entre la doctrine de Soranus et l’humorisme ancien.

(1) C. 1. L. T. VIH, fjussini.

(2) -Vpui.éi:. Les Floridcs, XVIII, (jui arcetn vestræ Cavthaginis indu., hitaüili nuiiiine prupilius respicit.

Le contraste entre l’Orient galénique et l’Occident semiméthoclique se marque dès les premiers jours de la séparation. Pour le faire éclater au.x: yeu.\, il suffit de mettre en opposition les deux figures d’Oribase, médecin de l’empereur Julien (mort en 363), et de Vindicianus Aler, comte des Archiatres sous Valentinien I“‘‘ (364-375). Nous connaissons l’œuvre du premier, nous savons qu’il contribua plus que personne à assurer la domination du galénisme, non point par sa collection, inventaire exact de la médecine presque tout entière, mais par sa sj nopsis, petit manuel conforme à l’orthodoxie dogmatique. Vindicianus Afer eut à remplir une tâche tout opposée ; il eut à présider à la naissance et au développement d’une médecine latine et chrétienne, et il semble bien, par les courts fragments qui nous sont parvenus sous son nom, que l’ouvrier n’était pas à la hauteur de l’œuvre (i).

Vindicianus était né en Afrique, d’un père qui était médecin lui-même et avait écrit quelques livres mentionnés par son fils. Aussi après la mort de Valentinien, c’est a Carthage qu’il se retire. Il y devient successivement vicaire en 878, proconsul en 38o ou 38i (2). Mais ces honneurs politiques ne l’arrachent pas longtemps à la pratique de son art. Saint Augustin, qui lui avait une grande reconnaissance pour avoir été détourné par lui de l’astrologie, nous le montre sous les traits d’un homme avisé, d’un médecin très habile et très célèbre, d’un vieillard à l’esprit vif et mordant, à la conversation pleine de charme et de gravité, bien que son langage fut dépourvu de toute élégance, sine verboratn cu/lu[3).

Les morceaux qui nous restent de Vindicianus n’ont pas

(1) Vindiciani Afri quæ fcrunlur reliqiiiæ, in Tlicodori Prisciani, etc. lid. Val. Rose. Leipzig, 189/1.

(2) Ch. Tissot. Fastes de la province romaine d’.Vfri((ne. Paris, i885, p. 2(15.

(3) Saint Acgusti.n. Confessions, IV, 3, VII, 0. Ld. Migne, p. 696 cl

LA GOUTTE EN O C CI D EN T. — L' ECO LE AFRICAINE 3ig

grande valeur et pourraient d’autant mieux être passés sous silence qu’aucun ne traite de la goutte, s’ils ne révélaient à chaque ligne la préoccupation de faire passer du grec en latin des connaissances médicales qui allaient devenir inaccessibles. C’est ainsi que dans sa lettre à Pentadlus, son petit-fils, il lui dit qu’il a mis en latin ce qui, dans les livres d’Hippocrate, concerne les humeurs, malgré la connaissance que ce jeune homme avait du grec, ce cjui veut dire sans doute que cette connaissance était rare ou menaçait de l’être, parmi les médecins du temps auxquels s’adressait en réalité l’opuscule en question. Les courts fragments sur l’anatomie, sur les maladies des femmes, que Val. Rose a réunis, sont aussi empruntés à des ouvrages grecs plus étendus.

Ces divers travaux s’inspirent surtout de l’humorisme» hippocratique ; on n’y lit pas une seule fois le nom de Galien; en revanche on y relève les marques d’une Influence méthodique. Vindicianus y condamne l’abus des médications violentes, y énumère les maladies dues à la pituite et ajoute et alia vida qiiæ cum slvicture veniant. Le mot stricture vaut une profession de foi. Enfin Vindicianus fut le maître de Priscien chez lequel cette fusion des deux doctrines, dogmatique et méthodique, est plus évidente encore.

Nous ignorons la véritable origine de ce compromis entre deux systèmes jugés à bon droit inconeiliables, le nom du médeeln qui s’est rencontré assez éclectique pour associer à une pathologie franchement humorale un traitement qui avait d’autres intentions que de modifier et d’évacuer les humeurs morbides ou d’en changer le cours. C’est dans l’intervalle de deux siècles qui sépare Soranus de Vindicianus qu’a vécu ce médecin, mais l’histoire médicale ne nous fournit aucun nom qui puisse être le sien. Et pourtant il a fait école et son influence n’a pas été Inférieure pour la durée ni pour l’espace à celle des plus illustres.

A défaut de l’œuvre initiale, nous avons un des livres faits pour traduire, résumer et vulgariser la conception nouvelle.

LA GOUTTE RT LE lUlUMATlSME

Nous voulons parler du petit manuel de médecine, eneore manuscrit, dont il a été question à propos de Praxagore. Daremberg y avait fait une simple allusion, Costomlris l’a désigné exactement ; « La vlvaeité du style ainsi que le contenu montrent qu’il s’agit d’un traité très ancien et fort important. Dans chaque maladie, il est question : des

causes; 2® des symptômes; 3“ du traitement. Ce traité se trouve à Paris dans le M. S. 2824, fol. à 209'® et dans I le M. S. 636 du supplément grec fol. 21 h 82, et de plus à | Vienne. » j

Ce livre, intitulé Diagnose des maladies aiguës et chroniques (m. s., 636), nous offre h propos de chaque aflection :

1® un paragraphe Cause donnant du mal une explication i conforme à la vieille doctrine, ne faisant pas intervenir • d’autre humeur que la bile et la pituite, d’autre agent morbide que le chaud et le froid, invoquant les seuls noms de Diodes, de Praxagore et d’Erasistrate, sans recourir à de plus récentes autorités ; 2® un paragraphe Signes, courts tableaux qui paraissent des imitations en raccourci, et relevées de couleurs violentes, des peintures plus sérieuses de Soranus et d’Arétée ; 3® enfin un paragraphe Traitement où la médication interne est passée sous silence, ce qui suffirait à en établir les tendances méthodiques, si tout le reste, la nature des pratiques conseillées, le choix des applications | locales, les expressions mêmes qu’on y relève [diatritos et j autres) n’étaient déjà des preuves concluantes.

Les passages qui concernent la podagre et l’arthrltls, car elles ont l’une et l’autre leur description indépendante (i), sont absolument conformes au plan que nous venons de retracer. En un autre endroit du livre, l’auteur parle du catarrhe comme l’eût fait un Asclépiade des temps hippocratiques.

Nous n’insisterons pas davantage sur un ouvrage dont

(i) Ces chapitres mancjiienl dans le M. S. 23a4.

LA GOUTTE EN 0 CC 1 D ENT. — L' ÊC OLE AFRICAINE Sai

nous ignorons l’age et l’origine, mais il nous a paru nécessaire de lui faire une place à côté des traités écrits en latin qui s’inspirent des mômes sentiments éclectiques et émanent peut-être de la môme école. Le fait qu’il est écrit en grec porte à penser qu’il a été composé avant les livres de Priscien, de Cassius Félix et de Cælius Aurelianus ; là grande part de méthodisme qu’il contient permet de supposer que l’auteur n’est pas un Byzantin, mais un Occidental, un Africain peut-être, comme ceux dont il nous reste à parler et qui eux aussi avaient usé de la langue grecque dans leurs premiers travaux.

Théodore Priscien est, sans conteste, le médecin le plus •savant et l’écrivain le meilleur du groupe des Africains. Son traité de pathologie, qui nous est parvenu sans trop de mutilation, a été l’une des sources principales de l’instruction médicale au moyen âge. L’auteur qui avait écrit jusque-là en grec, comme ses confrères, se décide sur ses vieux jours à composer en latin une médecine pratique, toute d’urgence, præsentaneam, d’où les discussions seront bannies. 11 déplore que les médecins aient abusé de l’érudition, de la philosophie et de l’éloquence; il n’admettra que les médications naturelles, faciles ; il n’ira pas chercher •ses drogues dans le Pont, au fond de l’Arabie, au bout du monde ; il se contentera des herbes les plus humbles que la mère nature a dotées de vertus salutaires pour que, partout •et toujours, on pût trouver un sûr remède. 11 nous donne enfin sa devise, la règle de conduite qu’il a choisie et qui est de préférer toujours l’action à la parole.

Nous ne savons à quel point Priscien était dupe de ces grands mots ; qu’il en eût conscience ou non, il obéissait comme Yindicianus son maître, comme C. Aurelianus et Cassius Félix ses contemporains, h une inéluctable nécessité.

(i) Tiieodori Prisciani. Eiiporislon, libri III, Éd. Val. Rose Leipzig i8cj4. ■ ‘

Delpeucii.

en réduisant la médecine à son utilité immédiate, en sacrifiant les remèdes venus de trop loin, ou coûtant trop cher, enfin en écrivant en latin.

11 ne faut pas croire cependant que Prisclen s’interdise toute considération générale, toute théorie ; il aime au contraire à montrer qu’il a des idées à lui. Il est le dernier des grands médecins. Après lui, il n’y aura plus, en fait de pathologie, que des abréviateurs sans originalité, en fait de thérapeutic[ue, que des compilateurs sans jugement.

Nous donnons ici textuellement le chapitre de Prlscien intitulé de d Arthritis, de la podagre et de la sciatique (i).

« Ces maladies dérivent d’une source commune, de la Iluxion, de reumate. Leur dilTérencc de siège seule leur a fait donner des noms différents. L’arthritis débute brusquement par une poussée [comniotatio) étendue à toutes les jointures ; la podagre commence par une seule, mais, comme on lu néglige à son origine, elle gagne peu à peu en étendue et en gravité et finit par occuper tous les ligaments, toutes les articulations. Dans la sciatique, l’unique source des douleurs est l’artieulatlon de la hanche. Cette fluxion, rhumatis/nus, provient presque toujours de la pituite, humeur froide par excellence, quelquefois cependant elle est vieiée et échauffée par d’autres humeurs plus chaudes qui déterminent les poussées inflammatoires. Souvent ce phlegme, bien cjue peu épais de sa nature, comme est l’humeur des plaies, s’épaissit par le jeu des jointures et par la pression qu’il subit et cause de la gène de la marche, des douleurs ou de graves accidents. »

« La guérison de tout eela se fait par les contraires : ce qui donne à la fols le sentiment et la sensation de la chaleur réclame, du moins au début, l’emploi des réfrigérants, plus tard, au contraire, dans les phases suivantes, on usera des applications chaudes, relâchantes cl irritantes, qui

(i) Th. PitisciEN. I..ÎV. II, ch. XXXIV. É(f. Rose, p. aiô.

LA GOUTTE EN OCCIDENT.— i: ÉCOLE AGHICAINË 323

puissent en échaiifïant, en subtilisant cette humeur visqueuse et épaisse, la rappeler des articulations occupées par elle. Si au contraire les pieds ou les jointures sont atteints de la forme froide de rafléction, et sont par conséquent enflés et pâles, il faut sans tarder recourir aux applications chaudes et irritantes dont nous parlions. »

ft Les espèces morbides étant si diverses, il faut laisser à l’initiative et à la sagesse du médecin le choix du traitement convenable, tout en reconnaissant que l’expérience des remèdes peut faire du malade lui-même un bon juge, que la fréquence des attaques et la pratique de ses moyens habituels de soulagement peuvent le faire médecin. Aussi, bien qu’en bonne logique, rationabiliter, les poussées aiguës, chaudes, de la podagre ne doivent être traitées que par des applications relâchantes et adoucissantes, qui puissent localement fortifier et réchauffer les ligaments et les jointures, j’admets qu’on use parfois d’applications vraiment froides, bien qu’elles engourdissent sur le moment plutôt qu’elles ne soulagent. Comme dit l’autre, on paraît guéri d’abord, mais pour souffrir ensuite plus gravement et plus cruellement. Notre autorité sur ce point, c’est Hippocrate, notre maître, disant que le froid a toujours été l’ennemi des nerfs. »

« Après avoir exposé brièvement les causes et les origines, il nous reste à dire les meilleures médications et la série des remèdes. Il est certain que les maladies locales ne vont pas sans un trouble du corps tout entier. Les divers organes sont unis entre eux par un lien qui les rend solidaires dans leurs fonctions naturelles. Les diverses parties ont un fond commun et se prêtent un mutuel secours. Aussi ne peut-on venir h bout des affections locales, si on ne leur oppose d’abord des prescriptions et des interventions générales ».

Nous n’entrerons pas dans le détail de ces prescriptions, ([ui commencent par des onctions d’huile rosat froide ou de toute autre substance styptlque sur la tête, pour resserrer et condenser. Nous nous bornerons à quelques remarques générales.

LA GOUTTE ET LE ItllUMATISME

Théodore Priscien compte sur l’hygiène plus que sur la thérapeutique proprement dite pour soulager les goutteux : il ne mentionne aucune médication interne de l’accès, suivant en cela les traditions de l’école méthodique. En revanche, c’est l’humorisme, l’humorlsme ancien, qui a suggéré la pratique des onctions astringentes sur la tète, sous le prétexte que la goutte, l’arthritis et la sciatique sont dues à la descente d’un (lux venu de la tète, c’est-à-dire d’un catarrhe : de capite reuma resolntum descendens has passiones fecil. Nous relèverons ailleurs ces mots et la théorie qu’ils impliquent, remarquons dès maintenant qu’ils sont l’origine d’expressions françaises à peine tombées en désuétude. Ambroise Paré dira de la o;oulte : « Aucuns

l’appellent descente, rheunie ou catarrhe . A défaut d’autre mérite, les écrivains de la basse latinité, et aussi de la basse médecine, ont celui de nous définir des termes que les médecins de l’Occident ont employés et que la foule a répétés après eux sans toujours les bien comprendre.

Cælius Aurelianus, de Sicca en Numidie (i), est l’écrivain le plus célèbre de l’Ecole africaine. Il a été tour à tour loué et dénigré sans mesure. Déjà lui-méme se plaignait de la jalousie de ses contemporains et y voj^alt une preuve de son propre mérite (2). Il nous semble cependant qu’il est facile de lui faire sa juste part ; mais pour cela il fiiut considérer isolément en lui les deux personnages qu’il a successivement revêtus, le traducteur et l’auteur original.

Nous connaissons le traducteur de Soranus, nous l’avons cité longuement et commenté. Sans lui attribuer un mérite qui n’appartient qu’à son modèle, et quelques reproches qu’on puisse faire à son travail, on ne saurait lui être trop reconnaissant d’avoir assumé une pareille tâche, ni trop regretter qu’il n’ait pas eu plus d'imitateurs.

(1) Sicca Vcncrca, aujourd'luii El Kcf en Tunisie.

(2) Celerum vel acutarnm passioiuim, liber 1. inil.

LA GOUTTE EN OCCIDENT. — L'ÉCOLE AFRICAINE 3a5

Cælius est moins connu comme écrivain original. Il commence à peine à nous apparaître sous cette forme, grâce aux recherches de Darcmberg et surtout à celles de Val. Rose. Le premier a publié un court traité de Acutis passiombiis (i) attribué par les manuscrits h un Aurelius; il a montré les analogies cjue ce petit livre avait, dans le fond et dans la forme, avec le grand ouvrage traduit de Soranus, au point d’en paraître un abrégé, enfin il a soupçonné que le nom d’Aurelius pouvait ne pas être un nom supposé, mais être une altération de celui d’Aurelianus ; cependant il n’émet pas, même à titre d’hypothèse, l’opinion que Cælius et l’auteur du de Acutis passionibus soient une seule et même personne.

C’est Val. Rose (2) qui a identifié Cælius, le prétendu Aurelius et aussi un prétendu Esculapius, auteur d’un petit traité des maladies chroniques qui est h la seconde partie du grand ouvrage de Soranus ce que le de acutis est à la première. On sait qu’en dehors de sa traduction du traité des maladies aiguës et chroniques Cælius avait composé des livres où il avait mis peut-être quelque chose de lui-même. Le pseudo-Aurelius et le pseudo-Esculapius sont deux de ces livres-là, ce sont les livres interrogationum ac responsionum ; ils portent encore en maint endroit les traces de cette forme de questionnaire qui leur avait été donnée.

L’épithète de méthodique a toujours été accolée au nom de Cælius. Ceux qui n’ontconnu de lui que sa traduction des maladies aiguës et chroniques l’ont considéré même comme le plus exact, le plus sévère des méthodiques. Mais si l’on vient à lire après coX^yV Aurelius e\,V Esculapius on est frappé du contraste : Cælius emprunte encore à Soranus la substance de son œuvre, il copie des phrases entières du grand

(1) Aukelils. De Acutis passionibus, nuric jirimum in lueem edidit D’’ Darcmberg. Brcslau, 1847.

(2) Val. Rose. Anccdola Grœca et grœco-lalina. Berlin, 1864-1872, 2 vol. in-8«.

SaG

traité Iracluit par lui, mais ces empruuts, ces citations textuelles sont réunies, fondues dans une doctrine franchement humorale et hippocratique. On retrouve ici encore cette association du méthodisme et du dogmatisme qui a été le caractère propre de l’école africaine.

Dès la première ligne de l’Aurelius, l’humorlsme s’allirme. « Toutes les maladies de l’homme viennent des quatre humeurs dont il est fait, et, comme l’a dit Hippocrate, doctor nosler, c’est par elles que l’on est sain, c’est par elles que l’on est malade (i). Les afïections aiguës naissent du sang ou de la bile rouge. Elles passent vite ou tuent rapidement. Les affections chroniques naissent de la pituite et de la bile noire. » Quelques lignes plus loin, sans se soucier de la contradiction, Cælius énumère les maladies chronicjucs ducs au resserrement , les stegnnjiathies et, parmi elles, l’arthrltls, la podagre, le lumbago et la sciatique. Puis vient un exposé complet de la doctrine méthodique qui paraît être une traduction littérale de Soranus.

C’est dans le petit traité consacré aux maladies chroniques et placé, pour une raison inconnue, sous le nom d’Esculaplus (peut-être que c’était là le premier mot d’une préface perdue) (2), que l’on trouve la description sommaire de la sciatique, du lumbago, de l’arthritis et de la podagre. Quatre chapitres distincts leur sont réservés (ch. 44-47), par une dérogation aux habitudes des écrivains récents de la médecine grecque. Il ne faut pas voir là une réaction voulue contre la confusion si regrettable établie ou maintenue par Rufus, Archlgène, Soranus et Galien, mais plutôt l’influence du milieu, de ce monde latin oii le rhuma-

(i) Le texte de l’Aurelius est altéré en ce point. >ou.s le rétahlissons a l'aide d une |)hrase d’Isidore de Séville, cvidcinmenl empruntée à 1 ouvrage do Caîlius. (Isidore. Étym.. IV, cli. 7-3o). Habanus Maurus a la même phrase, mais il la copie .sans doute dans Isidore (Éd. Mignc, t. III. p. ."100).

(a) Dans la préface des maladies clironicpies, Soramis parle d .Vsclépius et donne h ce mot une étymologie bizarre.

LA GOUTTE EX OCCinEXT. — L' ECO LE AFRICAINE

tisme articulaire avait toujours été si nettement individualisé que les médecins sérieux et les empiriques ignorants s’accordaient pour lui faire une place à part dans le cadre nosologique, place voisine d’ordinaire, mais non toujours, de celle de la podagre.

« lia podagre, dit Cælius (i), est ainsi nommée parce que c’est une douleur du pied. Nous reconnaissons les goutteux à une douleur chronique du pied, commençant par le gros orteil, c’est-à-dire le ponce, ou par la plante, on par l’extrémité de celle-ci. Tantôt la couleur n’est pas modifiée ; tantôt il y a rougeur et gonflement, accompagnés de douleur ou d’engourdissement avec sensation de froid. Il y a deux variétés, la goutte chaude et la goutte froide; on les distingue ainsi : La goutte chaude est celle qui s’accompagne de tuméfaction et de rougeur; la goutte froide n’a ni gonflement ni rougeur, mais elle est très douloureuse et ceux qu’elle tient vieillissent avec leur mal. Ils peuvent certes recevoir quelque secours, quelque soulagement, mais ils ne peuvent pas guérir complètement, parce que leur alTection est intense toujonrs et chronique, c’est-à-dire très longue; la goutte froide est encore dangereuse et pénible parce qu’elle cause la pierre dans les reins, provoque des douleurs extrêmes, affaiblit les malades et les irrite. Cette forme de goutte est cruelle et longue parce qu’elle provient du phlegme et de la bile noire. La goutte chaude vient du sang et de la bile rouge, aussi frappe-t-elle surtout les hommes jeunes et admet-elle un secours et un allègement rapides. »

« Etudions la douleur locale. Elle commence par le gros orteil, par la plante ou par le talon, occupe un seul pied, et, sans qu’il y ait eu la moindre blessure, empêche le malade de se servir de ce pied, tout comme s’il y avait reçu un coup

(i) Nous suivons le texte donné par Gariopontus (BiUe, i536, p. 287) eu le rectifiant sur certains points à l’aide du texte imprimé dans E.rperiinentarius medicinæ. Strasbourg, i5/|L

;Vi8

OU une blessure. Quelquefois le mal cède de lui-même. II peut ne se montrer qu’une fois par an; mais le plus souvent il provoque deux accès (i). )>

« Tous les goutteux, en général, doivent s'abstenir de vin,, de femmes, de viandes, de légumes et de mets trop lourds (2 (fastidiosi) ; éviter aussi la colère, la tristesse et toute cause d’irritation. Quant au traitement particulier, il faut appliquer les remèdes comme nous l’avons dit souvent : opposer le froid au chaud, l’humide au sec et inversement. En effet, contraria contrariis curantur. »

« S’il s’agit de goutte chaude, qu’un seul pied soit pris, qu’il y ait grande douleur, tuméfaction et rougeur, que les forces l’âge et la saison le permettent, il faut saigner au bras du côté sain et (3), dix jours après, purger le ventre, user du dropax, de la sinapisation, des onctions à l’huile de coloquinte, couvrir le corps d’une poussière siccative dans la salle de bains ou au soleil. Il est bon encore d’appliquer localement un mélange des sucs de morelle, de coriandre et de jusquiame. »

Nous passons sous silence les minutieuses prescriptions de Cælius, empruntées presque toutes à Soranus. Nous ne retiendrons que les lignes suivantes :

« En cas on appliquera l’emplàtre

de dattes et le médicament ainsi composé — S’il existe des indurations fibreuses, duritia nerçonun, on appliquera sur le sièn-e des douleurs et de la rétraction, locis dolentibus et contract is , le malagme diachylon dur qu’on fera ramollir dans de l’eau tiède. »

Après cet exposé thérapeutique qui montre assez son caractère méthodique, Cadlus, pour maintenir la balance

(i) Experimcnlarius : « Quelquefois, il y a un seul accès par an, quelquefois doux. iSon seuloinenl un seul membre, mais le corps tout cnlier peut èlre pris. »

(a) Experimenlarius : et Icguminibus vctusliorihus.

(3) Exj)or. ; post .sex dios.

— L'ECOLE AERICAhXE Sacj

Page 1