LA GOUTTE E.\ OCCIDENT. - V ÉCOLE AFRICAINE
rhippoclrome, dans tous les lieux de plaisir, et surtout à la chasse. Danseurs et mimes, concerts et spectacles continuels, ils aimaient tout ce qui peut charmer les oreilles et les yeux. Beaucoup habitaient des jardins riches de sources et d’ombrages. Ils banquetaient sans cesse et se livraient à tous les raffinements de l’amour (i)w.
De tels voluptueux durent être doux aux hommes de lettres, ornement nécessaire de leurs fêtes, doux surtout aux médecins, auxquels appartenaient les lendemains. La goutte en particulier devait comniencer à être fréquente parmi eux quand Bélisaire les extermina en 534-
Le calme qui suivit la prise de possession de leur pays par les Vandales parut aux Africains un bienfait d’autant plus grand qu’ils étaient seuls à en jouir. Ce ne sont pas seulement des poëtes de cour, comme Dracontius et quelques autres dont on a recueilli les fragments, qui témoignent de la tranquillité et de la richesse de l’Afrique au milieu du trouble universel. C’est aussi Martianus Capella, l’écrivain carthaginois qui a été un moment, pour l’Occident, ce qu’Aristote devait être plus tard, qui a fourni à la fois le cadre et la substance d’un enseignement encyclopédique dans son livre au titre singulier : des noces de Mercure et de la philologie. Devenu vieux et pauvre, après avoir été riche et puissant aux derniers jours de la domination impériale, il parle de Rome comme d’une ville sur son déclin et de l’Afrique comme d’un pays prospère (2).
On peut rapprocher de nos médecins du v® siècle cet autre compilateur qui lui aussi a dépouillé Pline et dont les sept arts libéraux, auxquels on joindra plus tard la médecine, constitueront tout le programme des écoles occidentales. Par eux et par lui, Carthage a bien été l’éducatrice du moyen âge.
(1) Procope. De bcllo gotliico, II, ch. 6.
(2) -Martianus Capei.i.a. Éd. Teubner. Lcipig, i866, liv. VIII, p. 218 et liv. IX, vers 997 et suiv.
Quand la domination byzantine succéda à celle des Vandales, la médecine africaine continua son œuvre d’adaptation, de vulgarisation, juscju’au jour où la ruine définitive de Carthage en G98 dispersa pour jamais une école dont le rôle et les services, dont le nom môme a été méconnu jus- ([u’à ce jour. Et pourtant elle comble presque seule le fossé qui sépare la médecine ancienne de la renaissance salernitaine, elle occupe utilement les trois siècles les plus barbares et permet de renouer la chaîne des traditions (i).
On ne saurait s’étonner que Rome n’ait participé en rien à cette œuvre conservatrice. Au v° siècle, elle était dépeuplée, ruinée par les pillages successifs qu’elle avait subis ; l’Italie entière était la proie d’une tourmente inouïe. Mais, l’orage passé, Rome ne reprit pas sa place et son rôle ancien de capitale intellectuelle de l’Occident. La faute en est surtout aux évêques de Rome, à leur indilïerence en matière d’instruction profane. Restés en communication avec l’Orient, avec la cour de l’empereur dont ils se disaient les sujets, ayant sous leurs ordres un grand nombre de prêtres et de moines qui parlaient à la fois le grec et le latin, ils auraient pu, aux heures d’accalmie, être les initiateurs ou au moins les protecteurs du mouvement de translation de la science d’Orient en Occident. Ils n’en firent rien. Rudes et ignorants pour la plupart, ils furent encore amenés par les nécessités de leur politique à combattre, sous prétexte d’arianisme, les moins farouches des barbares, ceux qui auraient pu maintenir quelque ombre de la civilisation ancienne, et au contraire à favoriser, à porter au premier rang, celui de tous les peuples envahisseurs qui était le plus grossier, le plus rebelle à toute culture, le peuple Franc.
Aussi c’est loin de Rome et de ses pontifes qu’il nous finit
(i) C’est sans doute aussi pendant cette période que Moschion écrivit son abrégé des Maladies des femmes do Soranus. Moscliion était certainement Africain, et appartenait selon V. Rose au vi' siècle. N . Sorani Gynæciorum, etc. Éd. Val. Rose. Leipzig, i88a, p. iv.
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chercher ce que devint l’étude de la goutte en Italie au VI® siècle. Théodoric règne à Uavenne, gouverne en véritable Romain et ramène un peu d’ordre et de prospérité dans la péninsule. Les Ostrogoths continuent pour la médecine l’œuvre bienfaisante des Vandales. Il est assez piquant de constater que ces deux peuples ont été les plus maltraités parles historiens. Théodoric a ses archiatres comme un empereur : l’un d’eux, Anthimus, adresse à Thierry I®’’, roi d’Austrasie, une lettre, qui nous a été conservée, sur l’hygiène de la table (i); un autre, Ilelpidius, ajoute aux nombreuses, applications locales conseillées aux goutteux, une mixture de son invention, c’est l’Oxyra Helpidii, sorte de vinaigre aromatique (2).
Cassiodore (3), le ministre tout-puissant de Théodoric et de ses successeurs, aime les lettres et la médecine ; il a pu lire dans sa bibliothèque Hippocrate, Galien, Cælius Aurelianus, d’autres encore. Aussi ne perd-il aucune occasion, même la plus imprévue, même la plus futile, de nous prouver l’étendue de ses connaissances médicales et l'aisance spirituelle avec laquelle il sait traiter les sujets les plus sévères.
En 535, le comte Vuinisad, gouverneur de Pavie, demande un congé : il a la goutte et veut aller aux eaux. Cassiodore lui répond au nom du roi Théodat une lettre qui est bien le plus étrange document administratif qui soit. Elle commence ainsi : a Pour honorer ton illustre naissance et reconnaître ta fidélité éprouvée, nous t’avons confié, pour la gouverner pendant la paix, cette ville de Pavie que tu as si bien défendue pendant la guerre ; et maintenant te voilà envahi subitement et imprégné tout entier des humeurs bourbeuses de la podagre et tu nous demandes la permission d’aller aux eaux Bormiennes, eaux siccatives et particulièrement elïi-
(i) A.nthi.mus. De obscrvalione ciborum epislule. Éd. V. Rose. Leipzig
(a) (JElivres d’Oribase, l. VI, p, 898.
(Z) C.vssiODOKi;. LcUrcs. Liv. XX, lellre 29. Éd. Migne, col. 817.
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caces contre cette alTection ». Cassiodoi’e se livre ensuite ii une débauche d’aphorismes, de saillies, de jeux de mots à peine traduisibles, sur la goutte et son incurabilité. C’est une mort vivante ; on est réduit tout vivant à l’état d’une chose Inerte ; la douleur cède, mais elle laisse une suite plus redoutable qu’elle; comble inoui d’infortune, il n’y a plus de maladie et il reste un malade ! Enfin, après avoir déploré l’humiliation d’un vaillant soldat habitué à s’avancer fièrement à cheval et obligé maintenant de se faire porter sur les épaules de ses serviteurs, il termine en conseillant un double traitement thermal, interne et externe : « On attaque ainsi la goutte des deux cotés à la fois ; on la force à courber la tète et à s’avouer vaincue ».
Quelles étaient ces aqiiæ Bormiæ si puissantes contre la podagre? C’étaient les eaux de Bormio, dans la Valteline, ^aux chaudes (40°), sans grande minéralisation, que l’on ■emploie encore, inlns et extra, contre les formes chroniques du rhumatisme et de la goutte. On les utilise aussi sous forme de boues, comme au temps de Casslodore, car c’est bien à cette dernière pratique que se rapportent les expressions citées ; « utere igitur aquis lllis, prlmum potu de enltoriis, deinde thermarum exhibitionibus siccatifis. »
Les eaux de Bormio comptent parmi les premières qui aient été étudiées au quatorzième siècle. A vrai dire, leur usage n’avait jamais été abandonné, et de nombreux malades, venus d’Italie, de Suisse et d’Allemagne avaient continué à y affluer comme autrefois. Mais, dans la première moitié du XIV® siècle, en i336, un médecin, Pierre de Tussignano, se transporte à Bormio, analyse les eaux comme on pouvait le faire alors, les soumet à la distillation dans un alambic, examine le résidu obtenu, s’enqulert de toutes les propriétés organoleptiques, et conclut que ces eaux sont nitreuses (c’est-à-dire alcalines) avec quelque chose de sulfureux. Elles conviennent, dit-il, aux gouttes, pourvu qu il n’y ait pas de mutilation, et à toutes les douleurs de jointures... On prend d’abord un bain entier, puis on reçoit
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Teau sur la tète et sur la nuque et surtout sur le membre malade ». T/uuteur date son ouvrage du i3 mars i336, diim esset in dicLis balneis (i). Aujourd’hui les noms de source de Cassiodore et de source des Ostrogoths rappellent justement le long et brillant passé des eaux de Bormio.
C’est pour une grande part, on le sait, h Cassiodore que nous devons d’a^mir conservé les livres de nos Africains et en particulier ceux de Cælius. Or, ces livres furent, selon l’expression de Daremberg, la somme médicale de l’Occident du VI® au X® siècle. On se bornait à inscrire en marge des manuscrits les recettes qui pouvaient venir à la connaissance de leurs possesseurs, moines ou médecins, recettes qui émanaient presque toutes de l’école néo-latine, sans mélange ■ sensible de théories ou de procédés empruntés à la médecine byzantine. C’est ainsi que l’ouvrage de Prisclen est presque doublé dans les manuscrits par l’addition de formules sérieuses ou ridicules. Celles qui concernent la croutte n’olFrent aucun intérêt.
Cependant on rencontre aussi des opuscules qui, au moins par leur titre, ont la prétention d’être des travaux originaux. Ce sont encore des formulaires, ou restés anonymes ou placés à tort sous le nom d’auteurs toujours les mêmes (2). 11 existait par exemple un prétendu antidotaire de Cassius Félix, un petit traité de matière médicale, de simplici medicina attribué à Priscien, enfin un livre tiré des ouvrages de Cælius Aurellanus (3).
Un manuscrit de Bamberg contient ce dernier ; on y trouve mentionnés un certain nombre de cataplasmes, d’emplâtres, d’onguents antigoutteux, sans grande nouveauté, et aussi cette pratique répugnante que nous avons déjà rencontrée sous une forme un peu dilférente : « gorger un âne de son
(1) PiîTiu DE Tussignano. Liber de balneis Burmi, dans la collection de Balneis. Venise, in-fol., i553, p. ig4.
(2) Cassius Félix. Éd. Bose, p. 219.
(3) PiusciEN. Éd. Rose, p. 4oi.
Dia.i’Eucii.
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pendant quinze jours, le tuer, lui ouvrir immédiatement le ventre et y mettre les pieds jusqu’à ce que la chaleur vous pénètre ». Ces procédés ne rappellent en rien l’Esculapius et il y aurait quelque injustice à les attribuer à Cælius Aurellanus (i).
Plus importants pour nous sont deux manuscrits de Paris qui nous ont fourni quelques renseignements utiles. Le premier (man. 11218) est du vnP ou du ix® siècle; il renferme, entre autres choses, un fragment des ^ij/iecia de Vindiclanus, sa lettre à Pentadius, un résumé très succinct de pathologie méthodique portant ce titre caractéristique Dogmida Epogratis et Galieni et Sura/ii (nous aurons à revenir sur cet opuscule) et enfin un Liber confeccionarius qui renferme des extraits du pseudo-Esculapius, c’est-à-dire de Cælius. Le traitement de la goutte chaude notamment est reproduit textuellement : si fuevit podagra calida ciun tiimore frigidis adjiiloriis curentur ; fovenda loca, etc. (fol. i23'“) (2).
Ce manuel de médecine dérive directement de nos Latins d’Afrique ; il en est de même du suivant représenté par le manuscrit 11219. Celui-ci est du ix® siècle et appartenait ' jadis à l’abbaye d’Echternach (Luxembourg); il contient un ' grand nombre de morceaux relatifs aux plantes médicinales, i aux arbres, aux poids et mesures, aux instruments de chl- ^ rurgle, à l’interrogatoire des malades, à la saignée, aux > maladies des femmes [gynecia de Vindiclanus), un petit ^ traité introductif (tractatus ysagogus) franchement métho- i dique, et enfin un travail plus considérable et plus intéressant.
Celui-ci mériterait d’ètre publié et étudié en détail, car il renferme des notions curieuses sur un grand nombre de
(i) M. S. (Ii: IX® siècle, dont il existe une copie à Paris (M. S. iiaao). L’auteur de cette compilation cite entre autres auteurs Vindiclanus, Plinius. Stephanus, Tlicodoretus.
(a) On lit aussi à celte meme page une recette ad gulta nvtetrilica aut podagrica et c’est la première fois que nous voyons apparaître dans 1 lûsloire médicale le mol goutte avec celte acception.
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sujets, sur les maladies vénériennes par exemple et sur la variole pour lacjuelle il conseille un traitement différent suivant que les pustules sont blanches ou noires. L’auteur parle une langue un peu meilleure que celle qu’on trouve d’ordinaire dans les manuscrits de cette époque ; il paraît avoir écrit assez longtemps après nos médecins du v° siècle, peut-être à une époque voisine de la confection du manuscrit.
Ce livre, qui est peut-être le même qu’un liber therapeuticus du IX® siècle (i), découvert à Londres par Daremberg(2) est intitulé : « liber niedicinalis de omni corpore hominis leraupetica. Hoc est collecliun ex libris nmltis philosophorum specialiter a capile, etc. ». Comme il arrive presque toujours, l’auteur de cette compilation n’est désigné ni au commencement ni h la fin, mais, précisément h propos de la goutte, il s’est peut-être nommé en toutes lettres : Potio ad podagra /piæ dicitnr catapodia cpietn ego Terreiitianns accepi et per annos vi dolni cum in ætate jmenili annoruni xxxvi esseni. Cette potion est bonne contre toutes les formes de podagre qui sont au nombre de sept, savoir : lente, rapide, froide, chaude, déformante [constrictwa], ulcéreuse, pierreuse. Elle guérit toutes les podagres. Elle évacue tout le mal par les urines entrois ou quatre mois; elle augmente beaucoup et continuellement la quantité des urines. On la prend pendant des mois entiers. Prenez-la pendant 366 jours et si, pour une cause majeure, le nombre des jours de l’année n’est pas complet ajoutez-y en prenant sur l’année suivante, etc. Nous connaissons ce genre de remèdes, que Soranus blâmait déjà. Celui que prenait Terrentlanus est composé d’aristoloche ronde, de cardamome, de persil de Macédoine, de myrrhe, de baies de laurier et de centaurée. On remarque dans les lignes précédentes une énumération complète des formes cliniques de la goutte, à peu près semblable à celle qui résulte des
(1) Les maladies y sont divisées en striclæ, sohitæ, comnii.rtæ.
(2) Dakemherg. llisl. des Sciences medicales, I, p. 2/17.
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indications thérapeutiques établies par Cæliiis (in pseudo- Itsculapius) ; la mention des formes ulcéreuses et pierreuses, de la goutte avec retraction est une particularité commune' aux deux auteurs. Ajoutez à cela que les mots de goutte lente ou rapide [tarda, citata) employés dans le sens de goutte chronique ou aiguë sont empruntés au vocabulaire des méthodiques; enfin que quelques lignes plus haut (ch. 12 fol. 121) l’auteur a donné le traitement de la goutte chaude et de la goutte froide dans les mômes termes que Cællus et que le manuscrit 11218. Nous pouvons conclure de tout cela h une action prépondérante, sinon exclusive, de l’Kcole de Carthage.
L’histoire de la goutte nous a permis de suivre les vicissitudes de la médecine occidentale au moyen âge, de montrer qu’elle a vécu d’emprunts, mais d’emprunts indirects, à la science grecque ; qu’elle a tiré ses éléments propres, ses caractères originaux d’une sorte d’adaptation faite par des mains connues, en des pays qu’il est facile de préciser. Mais l’action maîtresse des néo-latins du v® siècle sur l’instruction médicale des siècles suivants ne doit pas faire oublier que, pendant quelque temps, en un point limité, l’Orient byzantin a eu en Occident, en Italie, un foyer d'où la médecine purement grecque, riche de faits, de théories et de remèdes, aurait pu se répandre sur tout le monde latin, si elle n’avait trouvé dans l’ignorance et la barbarie des peuples occidentaux des obstacles infranchissables à son expansion. L’étude de la goutte éclaire encore ce point obscur de l’histoire médicale et fait voir quel rôle effacé a joué l’empire byzantin dans la diffusion des lumières aux vi®, VII® et VIII® siècles, malgré l’existence et la prospérité de cette enclave grecque en plein pays latin, l’Exarchat de Ravenne.
Après la victoire de Narsès, en 552, et rétablissement de l’Exarchat, d’autres archlatrcs remplacèrent au palais ceux des rois Goths ; la médecine qu’on fit h Ravenne et dans le pays d’alentour fut absolument grecque; elle ignora la
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médecine néo-latine. Ayant sous les yeux les œuvres classiques des anciens, recevant journellement les livres, les nouvelles, les produits de l’Orient, elle pouvait dédaigner les ébauches des médecins de Carthage et leur pauvre thérapeutique. Aussi le contraste est-il saisissant entre les manuscrits qui proviennent du nord de ritalie et ceux dont nous parlions tout à l’heure. Ces derniers nous offrent de petites encyclopédies où des disciples de Soranus tentent un rudiment de pathologie générale, où Cælius Aurelianus, sous le nom d’Aurelius ou d’Esculapius, résume un traité complet de pathologie, où VIndicianus Afer expose en quelques pages les maladies des femmes. Les manuscrits au contraire qui proviennent de Ravenne ou des villes voisines traduisent les œuvres anciennes ou récentes de la médecine grecque, de Rufus à Alexandre de Tralles, y ajoutant des extraits de manuels aujourd’hui perdus, et surtout des recettes empruntées à la pratique des médecins orientaux, de Jacques le Psychriste à Jean le grammairien.
En raison même de leur composition, ces manuscrits se répandirent moins que les autres dans l’Occident latin ; ils y étaient moins faciles à comprendre et surtout moins faciles à utiliser. Ils ne tenaient aucun compte des conditions nouvelles que le malheur des temps avait imposées à la Gaule, à l’Espagne, à la Germanie; ils ne mettaient pas la médecine à la portée de leur ignorance, la thérapeutique à la portée de leur pauvreté. Aussi furent-ils sans influence sur les connaissances médicales du moyen âge ; ils parvinrent, assez tard, dans quelques bibliothèques, mais ils y restèrent lettre morte.
La meilleure preuve et le meilleur exemple que nous puissions en donner, c’est l’histoire d’un manuscrit célèbre, le plus précieux de tous ceux qui concernent la goutte. Nous voulons parler du manuscrit latin io233 de la Bibliothèque Nationale (ancien 621 du supplément). Il provient de Ravenne, a été écrit peu de temps après la ruine des Goths, est resté plusieurs siècles dans la bibliothèque du chapitre
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de Charlres cl a été apporté à Paris à la fin du siècle dernier. Il contient la plus ancienne traduction latine de la synopsis d’Oribase et le traité de la goutte de Rufus, celui que Littré a publié.
Il a été écrit au vii“ siècle, ou même d’après quelques-uns au vi“ ; en tout cas, le texte latin qu’il donne pour la première fois ou qu’il reproduit d’après un modèle plus ancien, porte sa date avec lui : il remonte au temps des Goths.
A propos de l’isatis, il dit: « Isatis, hevva qnam tinctores hevva ailrum vocanl et Goti uvisdile (i).» Ce manuscrit vient de Ravenne, avons-nous dit; on y lit, en effet, des mentions comme celles-ci : « Emplâtre immotum, que je tiens de Martyrius, archiatre à Ravenne ; épithème diaspermatiim que je tiens de Maxime, droguiste à Ravenne ; enfin, cette observation plus explicite encore faite à propos de l’épithème diapsicon « les droguistes de Ravenne mettent deux setiers d’eau, etc. «.
Le contenu de ce manuscrit intéresse l’histoire de la goutte h plusieurs titres : il nous a conservé le traité de la goutte de Rufus ; il renferme, sous forme d’additions à la synopsis d’Oribase, des recettes antigoutteuses émanées de diverses sources ; enfin, à la suite de l’œuvre de Rufus, il donne un extrait concernant la podagre, d’un manuel inconnu.
Nous avons longuement insisté sur l’ouvrage de Rufus ; nous n’y reviendrons pas. Les additions à la synopsis sont presque toutes d’origine grecque : la composition des formules, la forme même de la traduction qui respecte les désinences grecques, tout le démontre.
Il existe cependant une exception qui mérite d’être notée. L’auteur des additions à la synopsis du manuscrit i0233 a eu connaissance du livre de Priscien, car il cite tcxluelle-
(1) Le mol barbare uvisdile esl ccriainemciil l'origine des noms vulgaires du pastel ou isalis. votiède el ^uède.
(2) Jbid. T. VI, p. 368.