‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 57 sur 86 · SALERNE. — LES A R AB IS T ES · texte numérisé non relu

SALERNE. — LES A R AB IS T ES

dérivent des seconds ou qu’ils ont les uns et les autres puisé à une source commune. Enfin la ressemblance est grande entre le Circa-instans de Jean Platearius et les traités des simples de Mésué et de Sérapion.

C’est qu’en fait de botanique, de matière médicale et de pharmacologie, les Arabes ne sont pas restés les élèves des Grecs. Ils ont fait œuvre originale à leur tour. Il est même arrivé ceci que, par un retour singulier, les Byzantins ont reconnu la supériorité de leurs voisins et ennemis et qu’ils en ont adopté les errements. C’est la pharmacopée arabe qui domine dans l’antidotaire de Nicolas Myrepse, dans le cinquième livre du de methodo medendi d’Actuarius (i). Ainsi au xiv® siècle, l’Orient et l’Occident, de l’Indus à l’Atlantique, ont une même matière médicale, une même pharmacologie, alexandrines par leurs origines lointaines, arabes par leurs agents ou par leur procédés, salernitaines par leur forme et par leur rédaction.

Quelques bribes de cette thérapeutique polypharmaque se retrouvent dans le fameux Régime de Santé. Mais les vers qui les renferment ne figurent pas dans le texte commenté par Arnaud de Villeneuve ; ils ont été sans doute ajoutés après coup, et font partie de ces additions qui ont porté au delà de deux mille vers le poème initial et en ont quelque peu altéré le sens et la physionomie.

Sous le bénéfice d’une réserve semblable, nousciterons seulementles versoù sont définies les diverses variétés de goutte ; Gulta petens latus dexlrum facit hæc paralysim,

Si petit ipsa pedes, generatur ahindè podagra,

Si petit ipsa maniis, generatur ahindè cJnragra, Memhri juncturam, arthetica dicitur indè ;

Si petit ipsa scimn, fit ahindè sciatica pestis (2).

(1) Gomme indice de ce courant nouveau, on peut citer encore la traduc-

tion en grec, sous le nom d’ « Éphodes », de la « Provision du Voya^'cur » d Abou Djafar. °

(2) Coll. Salem., I, p. 007.

Les lignes qui précèdent valent surtout pour l’histoire de I la langue ; elles confirment ce que nous avons dit ailleurs du ■ mot goutte et de la large acception qui fut la sienne durant ■ le moyen âge. Les Salernitains avaient fini par l’accepter ; I ils contribuèrent beaucoup h le répandre et à l’accréditer ■ avec son sens initial et vulgaire. Leur école eut en effet ee H double rôle d’arrêter pour longtemps les formes et les pra- fl tiques de la thérapeutique et de faire pénétrer, par le fl rayonnement et le succès de son enseignement, jusque dans fl les milieux populaires, la langue médicale telle qu’elle avait fl subsisté pendant plusieurs siècles en Occident, telle qu’elle fl persiste encore, mais dépouillée de sa forme latine, et par- fl lée des profanes seulement. H

A la fm du XII® siècle, commence par la goutte, comme fl< pour les autres maladies, une période monotone et presque » stérile. C’est le règne des Arabistes : il durera un peu plus w de 3oo ans. Le début en est marqué par la diffusion des « livres arabes et surtout par le prodigieux succès du Canon Fj d’Avicenne mis en latin par Gérard de Crémone ; la fin en ’î sera annoncée par une manifestation théâtrale de Paracelse H et hâtée par les critiques plus sérieuses de Fernel et de ses f

élèves. .

Salerne est sur son déclin; elle n’est plus le foyer unique L d’où rayonnait la science médicale, d’où se répandaient sur l’Europe presque tout entière les idées, les livres et les t. maîtres. De nombreuses écoles se sont fondées où son ensei- | ; gnement, qui retenait encore quelque chose de la médecine J ; néo-latine, disparaît peu à peu, effacé par l’éclat d’une j ; médecine qu’on croyait nouvelle et qui n’était qu’une forme dégradée de l’humorisme galénique. En Italie, en France, G en Angleterre, il en va de môme : runlformlté des opinions et des pratiques est plus grande ([u’ellc ne fut jamais : une ■ seule doctrine rèj^ne, en Occident comme en Orient. f

C’est au cours du xiii° siècle que s’achève ce passage d’une médecine à l’autre. Richard, Gilles de Corbeil sont

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encore les élèves dociles de Salerne, mais déjà Gilbert l’Anglais suit Razès, le cite souvent, le copie plus souvent encore et fait bien petite la part des Salernitains, auxquels il n’emprunte que leur thérapeutique. Le chapitre de son Laurier (i), où il traite « de l’arthritis et de ses variétés )),. montre nettement le contraste que nous avons déjà noté entre les doctrines enseignées dans les écoles et la langue parlée par le vulgaire. Après avoir défini l’arthritis, la sciatique, la podagre et la chiragre comme le faisaient les Byzantins et les Arabes, l’auteur ajoute que parfois la maladie s’étend plus loin, provoque la céphalée, la migraine, les affections douloureuses de la poitrine ou d’autres régions encore et que la chute de l’humeur tombant goutte à goutte sur les parties qu’elle envahit à cause de leur faible résistance justifie l’appellation générale de goutte.

jNIalheureusement, cette concession une fois faite à l’opinion commune, Gilbert l’oublie et, dans une description sans intérêt, nous ne trouvons à relever que deux choses : cette remarque clinique que l’arthritis peut être la maladie tout entière ou n’être qu’un accident survenant avant, pendant ou après une autre maladie, et la mention d’une arthritis erratique, vagativa, à côté des variétés dormante ou fixe, noueuse ou osseuse, ce qui nous paraît se rapporter à notre rhumatisme articulaire aigu, d’autant plus que l’auteur insiste sur la fluidité extrême et la mobilité des humeurs qui courent d’une jointure à l’autre. Ainsi se trouvent énumérées les diverses espèces morbides que nous groupons aujourd’hui sous l’étiquette commune de rhumatisme.

Le siècle suivant, le xiv®, est le siècle d’Avicenne, du prince de la médecine, du Prince tout court, comme on dira souvent. Dante Alighieri se conforme au sentiment de ses contemporains quand, parmi les grands païens qu’il

(i) Compcmliuin Mcdicinæ Gilbcrti anglici lam morborum univcrsalium, clc. Lyon, i5io, in-fol., 809 v".

admet dans les limbes de son enfer, il nomme ces trois seuls médecins : Hippocrate, Galien et Avicenne, placés an même rang, non loin d’Aristote, de Socrate et de Platon. Pourtant, nous l’avons dit, Avicenne, venu après les meilleurs représentants de la médecine arabe, n’apportait aucune notion nouvelle; la seule originalité de son œuvre était que tout y était classé avec ordre, et en apparence au moins, logiquement déduit. Cette qualité, il est vrai, devait séduire les esprits au temps de la scolastique. L’engouement fut universel.

Une seule voix s’éleva parmi les médecins pour condamner l’abus des théories et des raisonnements et cette voix resta sans écho ; elle se perdit si bien qu’aujourd’hui encore elle n’éveille aucun souvenir. Arnaud de Naples, l’auteur de cette véritable rébellion, est ignoré ou confondu avec son homonyme et contemporain Arnaud de Villeneuve, par la plus incompréhensible et la plus ridicule des méprises. H y avait cependant mérite et courage h combattre la manie arabiste, au début du xiv“ siècle, avant Pétrarque auquel on fait honneur de cette Initiative.

L’école de Naples était l’héritière plus que la rivale de Salerne, sa voisine : elle en avait le sens clinique, l’esprit pratique. Si l’on en croit Arnaud (i), ses élèves possédaient une connaissance suffisante des généralités et de la théorie, mais ne dédaignaient pas, pour cela, le détail des applications particulières, bien dilFérents en cela des médecins d’outremont, des Parisiens en particulier. L’un de ces derniers, pris pour exemple, était « un grand savant, un raisonneur exact, un excellent théoricien, mais il était incapable de formuler un simple clystère, et bon tout au plus a soigner une fièvre éphémère m.

Ce qui avait perdu la médecine occidentale, c’étaient les

(i) Arnaud. Breviarium, cli. x, in Oiicra Omnia. Bàle, i585, in-fol., |). iSga.

s A L E R E. - L E S A R A BIST E S

livres arabes, le Canon surtout. Arnaud, dans un beau mouvement d’indignation, nous montre ces disciples d’Avicenne tout fiers d’étudier dans un aussi gros livre, ne pas même essayer de le comprendre, mais se contenter de le reo-arder, de le lire et surtout d’en étaler l’énorme masse sur le haut de leur chaire (i). « Avicenne, conclut-il, a fait extravaguer la plupart des médecins. »

Cela était vrai des auteurs qui l’avaient précédé et devait l’être plus encore de ses successeurs. Pour lui, dans le Brei^iariitm ,^eüt traité de médecine pratique, il résume l’enseignement de son maître, Jean Casamida, passe les Arabes sous silence, nomme souvent Hippocrate et Galien et donne aux vieilles notions classiques une forme vive et pittoresque. La goutte a toujours pour causes l’oisiveté et l’intempérance, mais elle est devenue sous sa plume « la maladie des prélats et de tous ceux qui, après avoir connu la pauvreté, sont parvenus à la richesse et au bonheur, n’ont plus songé qu’à leur ventre, ont négligé les remèdes et vilipendé les médecins, leurs conseils et leurs soins. »

Il cite, après bien d’autres, le fameux vers d’Ovide :

Solvere nodosam nescit medicina podagram

Mais il ajoute : « Ovide dit bien noueuse, car dans ces afiections (la chiragre et la podagre), lorsqu’elles durent depuis longtemps, les doigts et les orteils se déforment; il se montre, au niveau des jointures, des gonflements pareils aux galles qu’on voit aux arbres. »

Enfin, parlant du traitement de la goutte, il n’a garde d’oublier une pratique qui s’était conservée h travers les siècles de barbarie et dont il a, un des premiers, loué l’iitillté. « Les bains d’eau sulfureuse, styptique [aliuninosa] ou salée conviennent dans ces afiections. Il est très bon aussi d’envoyer les malades aux bains Arculi ou à la fontaine de

fd. De considcralionc opcris mcilicinæ. Ibid., p, Delpeuch.

879 el 890.

LA C.OUTTE ET LE It HUM AT! SME

rKvèque, qui sont piès de Pouzzoles, à 6 milles d’ici (de Naples). » Nous reviendrons sur ces dernières lignes.

Pour rendre à Arnaud son bien propre et sa véritable gloire, le mot n’est pas excessif, pour montrer combien est étrange la confusion faite des œuvres et des personnages des deux Arnaud, il sulfit de mettre en regard des lignes consacrées à la goutte par le médecin de Naples, les aphorismes d’Arnaud de Villeneuve sur le même sujet. On ne peut guère douter de leur authenticité. Guy de Chauliac les reproduit en les faisant précéder de ces mots, plus justes qu’il ne croyait : « Maistre Arnaud a recueilli dix aphorismes extravagans, lesquels pour leur excellence seront cy insérez »; ils sont imprimés dans V Articellaü\e,c les paraboles du même Arnaud. La forme et le fond en sont également éloignés des habitudes et des sentiments d’Arnaud de Naples, comme on peut en juger par l’aphorisme suivant : « Le septième : la verveine récente pilée, portée avec soi, aide les colonnes des pieds par vertus occultes, etc. »

On trouve encore dans les Opéra Omnia d’Arnaud de Villeneuve un consiliam si\>e regimen podapræ . C’est une consultation adressée ii un goutteux et qui reproduit, entre bien d’autres, la plupart des préceptes contenus dans les aphorismes, tels que la défense d’user de légumes, de fruits, de châtaignes, de poissons non squameux, de laitage, de porc ; le conseil de ne pas tenir trop longtemps les jambes pendantes, etc. On y lit encore sur la saignée des recommandations qui n’ont rien d’imprévu sous la plume de l’auteur, celle, par exemple, de ne pas saigner quand la lune est dans le signe des gémeaux. Cet opuscule, que nous croyons authentique, était sans doute adressé au pape Clément V, et il semble bien que Guy y fasse allusion quand il parle d’un « certain régime du Pape ». C’est une preuve de plus qu’on a tort de citer Arnaud de Villeneuve parmi les maîtres de la médecine : ce fut un alchimiste, un astrologue, un mysti{[ue, c’est-à-dire tout le contraire d’un médecin véritable, comme était son homonyme le Napolitain.

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Nous l’avons dit, la voix d’Arnaud n’eut guère d’écho, même dans son propre pays.

François de Piémont, qui écrivait a Naples sous le règne de Robert d'Anjou, fait la part égale aux yVrabes et aux anciens qu’il dépouille tour à tour. De ce mélange est résultée une compilation faite avec plus d’érudition que de critique, tout à fait digne d’être placée à la suite du traité inachevé de Mésué le Jeune, auquel elle sert de complément.

Les auteurs français ou anglais n’usent d’aucun tempérament : ils sont franchement arabistes. Bernard de Gourdon, au début du xiv® siècle, résume sous le nom singulier de Liliiun medicime (i) les leçons qu’il avait faites pendant vingt ans dans sa chaire de Montpellier. Il écrit pour les élèves et s’interdit toute nouveauté. Aussi, son livre n’est-il guère autre chose qu’un abrégé du Canon, abrégé d’ailleurs clair et précis.

Qu’il s’agisse des causes, des signes, du traitement, Bernard suit son modèle pas à pas, se bornant à substituer aux causes patiente, eflîciente et instrumentale d’Avicenne les causes relatives aux parties, aux humeurs et aux forces qui rappellent davantage la vieille médecine grecque. La description symptomatique de la podagre, de la sciatique et de l’arthritis est d’une rigoureuse orthodoxie ; elle est conforme à la doctrine des quatre humeurs cardinales auxquelles les Arabes ont ajouté, en quelques occasions, la matière venteuse, empruntée peut-être aux Indiens qui faisaient d’un grand nombre d’alFections, de la goutte et du rhumatisme en particulier, des maladies du pneuma, du vent.

La rosa anglica de Jean de Gaddesden, venue après le laurier de Gilbert et le lys de Bernard, a été traitée plus sé-

(i) B. Gordonis opus Lilium Mcclicinœ, de. L)on, i55o, part. V[[, cli. XIX, p. 8io.

vèremeut encore ([ue ses deux modèles. Guy de Chaullac j n’a trouvé à cette « fade rose anglaise » aucune « suavité î d’odeur. » Et cependant c’est l’ouvrage c|ui peut le mieux | suppléer pour nous à la fastidieuse lecture du Canon dont î Jean reproduit le texte presque tout entier ; mais il y in- ] tercale à maint endroit quelques réflexions personnelles |^j tirées de son observation ou de ses lectures, et surtout il > use d’un style plein de vivacité et d’humour, peut-on dire, qui fait de lui l’ancêtre légitime des écrivains les plus orl- f ginaux de la médecine anglaise. ^

L’étiologie qu’il nous donne de l’arthrltis et de la podagre renchérit encore sur les chapitres correspondants de ses | ' prédécesseurs, en fait de divisions et de subdivisions, mais q; on y voit, pour la première fois, croyons-nous, la bière, cere- "J visia nova, mentionnée comme une des causes de ces aflec- G tions. Parlant de l’influence des agents extérieurs, il a ces. mots, devenus un lien commun : « Que les variations du i temps puissent causer la maladie, on le sait de reste : les . < arthritiques annoncent la pluie et le mauvais temps siint ^ pliiviarwn voies) et, aux approches delà pluie et de l’orage, ' ils ne peuvent rester en repos » (i). Ambroise Paré s’en sou- • venait sans doute quand il écrivait : « Davantage, les goût- \ teux prognostlquent ordinairement le changement detemps, comme pluye, neige ou quelque autre temps nublleux, tellement qu’ils portent avec eux un almanach qui leur serl j toute leur vie M (i). '

C’est au chapitre du pronostic que Jean de Gaddesden traite de l’hérédité de la goutte ; il en parle longuement, (. compare l’influence de la mère à celle du père, déclare- [ celle-ci prépondérante, et, considérant la question dans sa . généralité, entreprend une fastidieuse discussion où il invo- ([ue, en citant leurs propres paroles, les plus grandes auto-

(i) .loannis Anglici Praxis mcJica, Rosa anglica clicla. .\ug. Yind., iSgô. |). (3i(3.

(a) A. Paué. Liv. XVIII, cli. xii.

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rités de son temps : Constantin l’Africain, Avicenne, Averroès et surtout Aristote.

Quant an traitement, les indications en sont bien comprises et henreusement remplies. Nous résumons ici cette médication, non qu’elle soit personnelle à Jean, mais parce qu’il l’a exposée avec assez de méthode et de clarté. La première indication, ou intention, comme on disait alors, est de calmer la douleur. Mais on ne doit user des narcotiques (opium, mandragore, pavot, jusquiame,morelle, etc.) que si les souffrances sont extrêmes, car ce ne sont que des palliatifs dangereux. « Les applications narcotiques peuvent même causer la mortification du membre malade ; il est vrai que cela vaut encore mieux que de mourir tout simplement. » Aussi est-il bon d’user, après ces applications, de remèdes excitants tels que les feuilles d’hièble, les orties, le sel, l’huile de laurier, ou encore cette mixture dont Jean se servait avec succès dans la goutte froide : « Castoréum, 2 drachmes ; eau ardente,! drachme 1/2 ; baies de laurier, une once. Mêlez et appliquez. » L’eau ardente n’est autre que l’eau-de-vie que nous voyons apparaître pour la première fois.

Il semble logique aussi d’évacuer la matière peccante, mais il ne faut, au début d’un accès, ni saignée, à moins qu’il n’y ait franchement pléthore sanguine et que les autres circonstances ne s’y prêtent, ni purgatif énergique, ni applications froides.

Ces réserves faites sur la conduite h tenir au fort d’un violent accès, Jean passe au cas le plus commun, au traitement d’un accès de goutte pituiteuse, c’est-à-dire subaiguë, et il eu résume ainsi les indications : 1" il faut digérer la matière morbide à l’aide de l’aristoloche, de la gentiane, de la germandrée, de l’ivette et de quelques autres substances. Cette préoccupation de modifier par une longue médication interne la diathèse goutteuse, car l’expression « digérer la matière » ne veut pas dire autre chose, est de tous les temps. Les agents seuls ont varié : aux remèdes très anciens re-

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commandés par railleur, et qui jouissent encore d’une véritable faveur auprès du public, nous n’avons guère ajouté que les sels alcalins; 2" il faut évacuer la matière par des médecines renfermantdes liermodactes(c’est-à-diredu colchique), de la casse, de l’aloès ou de la rhubarbe. Ces médecines étaient diversement composées selon que le malade était riche ou pauvre ; on a beaucoup critiqué cette distinction que .lean et la plupart de ses contemporains marquaient entre leurs malades ; elle partait cependant d’un véritable sentiment de charité, puisqu’elle n’avait d’autre but que d’assurer aux pauvres des remèdes aussi efficaces que ceux des riches, moins agréables au goût seulement, moins chargés d’aromates ou de matières précieuses, et partant moins chers. Les pauvres ne perdaient pas grand’chose h ne pas absorber le diamargarlton, électuaire aux perles.

Dans toutes ses formules, qu’il s’agisse des riches ou des pauvres, Jean introduit V Iva arthrilica, qu’il considère, avec la médecine ancienne, comme un véritable spécifique. Cette plante, c eslV ajuga chaniæpitys, l’ivette petit-pin, employée de toute antiquité ; les auteurs du moyen âge lui associent souvent l’ivette musc|uée, ajuga iva, variété très voisine de la précédente.

3“ Il faut fortifier le membre atteint pour qu’il puisse repousser loin de lui l’humeur morbide. On y parvient à l’aide de stimulants généraux comme le diatrionpepereon, le diacyminum, le dianthos, le diamargariton, ou encore en se serA^ant pour restaurer les extrémités osseuses de la substance même dont elles sont constituées. Jean loue beaucoup une (c poudre fortifiante de toute propriété », qu’il appelle poudre sarrasine et c|ui associe à l’ivette la poudre d’os humains brûlés, à la condition de pulvériser de préférence les os de la jambe si la douleur goutteuse siège au-dessous du genou.

Telle est dans ses grandes lignes, et dégagée des (ormes surannées particulières à celte époque, la conception de la goutte selon les auteurs des xiii®, xiv® et xv'’ siècles. L œuvre

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des derniers venus ne marque pas un progrès sensible. Aussi nous n’analyserons pas les chapitres consacrés à la goutte dans les traités de pathologie qui ont suivi la Rosa Anglica. Nous nous bornerons à reproduire quelques lignes de la Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, comme l’exemple le plus caractéristique, mais aussi le plus outré, de cette littérature singulière où l’observation était remplacée par l’érudition et le bon sens parla dialectique.

(( Arthretique ou goutte est douleur des jointures, engendrée de la fluxion des humeurs aux jointures. Car il est certain selon Galen (au commentaire de cet aphorisme du sixième : les Eunuques ne sont podagres), qu’icelle passion est faite de quelque humeur délluant au.x jointures. Si donc (comme s’ensuit en la lettre) la matière jamais n’y défluait, jamais passion n’y serait. 11 prend icy l’espèce pour le genre, sçavoir est podagre pour arthretique : ainsique disait Albert de Bologne sur ledit aphorisme. Or arthretique est aposteme, en prenant aposteme largement, qui est en la disgrégation des jointures, selon lialyabbas, au neufiesme sermon de la première partie du livre de la Disposition royale. Nonobstant que plusieurs disent, ainsique metRhasisen son livret de la Douleur des jointures, que telle passion peut estre laite de mauvaise complexion sans matière. Toutesfols cela est rare, comme dit Avicenne : et avec ce, telle douleur n’est goutte proprement, ains largement et improprement (i). »

Guy de Chauliac continue ainsi pendant treize grandes pages. Il faut dire, à sa décharge, qu’en sa qualité de chirurgien, il aurait pu se dispenser de traiter de la goutte « d autant que ces choses, dit-il lui-même, appartiennent plus à messieurs les Physiciens, et que les Chirurgiens n’y sont appelez, sinon pour la manuelle operation, etquelquefols en l’aflliction (à laquelle tous sont appelez, mesme les empiry(jues). »

(i) Guy de C^iiAui.iAc. Ed. Nicaisc, p. 887.

.-.ga

Que devenait au lit des malades cette médecine toute de mémoire et de théorie? 11 est facile de s’en rendre compte par quelques observations éparses dans les divers traités et surtout par la lecture des recueils de Concilia de Gentile de Foligno, de Cermison, de Mantagnana et de quelques autres. On y voit avec quelle habileté les médecins du xiv“ et du XV® siècles tiraient de la vie antérieure du malade, de son âge, de sa profession, plus rarement des symptômes actuels directement constatés, des raisons de le placer dans l’une ou l'autre des catégories préparées d’avance. Un goutteux était qualifié sanguin, phlegmatlque, bilieux ou mélancolique et traité en conséquence, pour des motifs qui nous paraissent aujourd’hui presque puérils. 11 est vrai qu’on volt aussi, ([uolque rarement, le médecin torturer son système pour l’adapter aux exigences de la clinique, pour justifier un traitement et un régime qui lui paraissaient commandés par l’état du sujet, sa situation ou ses goûts.

Nous ne reproduirons dans son entier aucune de ces consultations, ordinairement fort longues et fastidieuses, mais pour montrer quel parti auraient pu tirer de ce mode d’exposition et d’enseignement des esprits plus indépendants, nous résumerons un cas remarquable rappoi’té par B. de Mantagnana (cons. 2/19). (i) Il s’agit d’un révérend père, docteur en théologie, aflligé de six affections différentes ;

I® Un mal ancien et habituel. C’étaient des douleurs articulaires occupant les pieds ; quelquefois aussi la douleur remontait au genou, aux muscles des jambes, aux hanches ou aux muscles du dos ; mais tout cela, dit l’auteur, était de même nature et provenait d’une même source.

2° Une douleur intense des reins, revenant par accès; dans les urines il y avait en abondance du sable et des graviers.

(i) B. DE Montagnana. Consilia. à la suite île D. .Vnlonii Ccrniisonis g, coiisilia medica. Francfort, i(3o4, in-fol., p. 989.

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3® Une céphalalgie permanente on passagère, avec des excerbations périodiques assez fréquentes.

4® Quartuni est scotomica dispositio imaginationihiis no/i ieviter sociata. Ces imaginations, ces phantasmes, associés au vertige ténébreux, affectaient la forme de lignes, de cercles ou d’autres figures.

5“ Des troubles gastriques avec douleur intense, vomissements, éructations, déterminant une forte angoisse respiratoire et des battements de cœur.

6® Enfin un resserrement du corps avec accumulation de vents dans le bas-ventre. « Tous accidents qui ne lui font pas seulement une vie misérable, mais l’exposent aux plus grands périls. »

Il n’est pas difficile de mettre des étiquettes modernes aux divers accidents énumérés par Montagnana et de reconstituer ainsi l’histoire de son client. Nous dirions aujourd’hui que cet homme souffrait tour h tour d’accès de goutte, de crises de coliques néphrétiques, de migraine ophtalmique avec scotome scintillant, de dyspepsie flatulente avec troubles associés du cœur. Nous réunirions ensuite tous ces désordres en un bloc et nous y verrions les manifestations multiples et successives d’une même diathèse que nous appellerions goutte au sens le plus large du mot. Il n’échappe pas du reste à Montagnana que toutes les misères du révérend père doivent avoir une commune origine, mais il est imbu de l’humorlsme galénique et ne songe pas que le mot goutte a été créé précisément pour désigner ces états complexes dont les douleurs articulaires ne sont qu’un élément.

Ces médecins, si attachés aux enseignements de l’école, si dépourvus d’initiative que l’œuvre de trois siècles pourrait être passée sous silence sans détriment pour l’histoire de la goutte, ont cependant rendu au traitement des affections articulaires un service signalé. Ils ont encouragé les pratiques thermales qui étaient un legs de la médecine ancienne et qui paraissent n’avoir jamais été tout à fait

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interrompues, au moins en Italie. Ils ont étudié les diverses sources, leurs propriétés et leurs indications. Bien que leurs travaux concernent plutôt les formes chroniques du rhumatisme que la goutte véritable, nous en dirons quelques mots.

En i336, nous l’avons vu, les eaux de Bormio étaient examinées sérieusement et soumises à l’analyse chimique. Pierre de Tussignano, après Cassiodore, les recommandait contre la goutte [conferl GuUis), et insistait sur l’eUlcacité et des bains généraux et des douches locales.

Arnaud de Naples envoyait ses arthritiques à Pouzzoles où les sources étaient nombreuses : il leur conseillait les bains Aveuli et la fons episcopi. Le texte imprimé porte balnea circiili, mais c’est sans doute une faute, car il n’existait pas de source de ce nom.

François de Piémont énumère les bains salés, sulfureux, alumineux et ferrugineux et loue les bains de Sainte-Lucie à Naples. Les deux sources du quartier Sainte-Lucie l’acqua sulfiirea et Vacqiia ferrala sont encore utilisées, mais en boisson seulement.

Puis viennent les travaux de Gentile de Foligno, de Mengo de Faenza, de Gualnerio, de Savonarole et de tous ceux dont on a réuni les écrits dans la collection de Balneis (i). Gualnerio préfère les sources où le soufre et l’alun (?) dominent et il nomme : Petriolo et san Filippo dans le comté de Sienne ; Corsena dans le comté de Lucques ; San Giuliano dans le comté de Pise; Santa Maria in Bagno dans la Romagne; Acqui dans le marquisat de Montferrat (2).

Savonarole (3) nous donne un traité complet de médecine thermale, décrit les diverses pratiques, le bain chaud ordinaire, le bain de vapeur (étuve humide), le bain d’air chaud

(1) De Bm.neis. Venise, i553, in-fol.

(2) Ant. Guaynerü l’apiensis de .luncliiris, sive de arllietica cl calcnlosa passionc comnienlarioliis. S. d., ch. .\.kx.

(3) In DE Bai.neis, p. 2 et suiv.

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(étuve sèche), et trouve que les uns et les autres sont nuisibles clans les formes aiguës ou subaiguës de la goutte et en donne une preuve. Le marc|uis Nicolas d’Este fut envoyé il Acqui soigner sa goutte et en revint avec ses 'douleurs. Par contre, ce même Nicolas vit un de ses amis calmé par une aspersion d’eau froide, bien cju’en général l’eau froide soit contraire aux jointures : « Mais par hasard elle réussit cjuelquefols, comme dans le cas précédent, w Etudiant en détail les diverses sources thermales, il recommande Abano, la Porretta, Corsena, San Gluliano, Petriolo, Viterbe, Asculo, San Casslano, Acqui.

B. de Clivolo (i) et Conrad Gesner vantent certaines stations de Suisse comme PfeifPers et Bade; d’Allemagne comme Baden-Baden, Wilbad, Gasteln, Ems et Aix-la- Ghapelle ; de Lorraine comme Plombières. Baccio (2) mentionne les eaux sulfureuses des Pyrénées et loue surtout Balnea ad Borbonium Ancerici, c’est-à-dire Bourbon-Lancy. Cette dernière source était fort ancienne; elle figure sans doute sous le nom d’Ac|uae Nesineii (les auteurs de la Renaissance ne disent pas Bourbon-Lancy, mais Bourbon-Nanci) sur la table de Peutinger ; enfin son nom même de Bourbon nous reporte à l’épocjue fort lointaine où une divinité nommée Bormo ou Borvo présidait aux cures thermales, à Bourbon-Lancy, comme h Bourbon-l’Archambault, comme à Bourbonne, à la Bourboule et à Bormio.

(1) De Bai.neis, p. 2/17.

(2) Baccio. De Tliermis, p. i53 et suiv.

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