‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 58 sur 86 · LES DERNIERS · texte numérisé non relu

LES DERNIERS

GALÉNISTES. l’aLCHIMIE

ET LA CMIMIATRIE

L’époque de la Renaissance ne marque pas un grand progrès dans la connaissance de la goutte. On peut s’en étonner si l’on considère le merveilleux développement qu’ont pris au commencement du xvi“ siècle les sciences qui pouvaient le mieux compléter ou corriger ce qu’avait d’insuflîsant ou d’erroné la pathologie des derniers temps du moyen âge, et surtout si l’on se rappelle la courageuse indépendance des esprits, leur volonté de réagir contre les méthodes de la scolastique et contre les doctrines des Arabes.

Les occasions ne manquèrent pas cependant d’observer la goutte : l’Occident tout entier, l’Italie peut-être plus que les autres pays, « fut infecté de cette peste », selon l’expression d’un contemporain. Jamais la podagre avec ses maux très réels et ses problématiques bienfaits n’avait tenu tant de place dans la littérature. On vit de tous côtés paraître, signés parfois des plus grands noms, les encomium, les /ans, les Indus, les triuinphns podagræ. C’est que jamais ne furent réunies au même degré d'intensité et de diffusion les causes habituelles de la maladie, la sensualité de la vie physique et l’acuité de la vie intellectuelle.

'fant de conditions favorables, tant de libres efforts n’eurent pas le résultat qu’on en pouvait attendre, toujours pour la môme raison. Les médecins de ce temps, si instruits de toutes sciences, même des plus étrangères à la méde-

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cine, ne comprirent ptis rautonomle nécessaire de la clinique, ou au moins sa primauté ; ils furent avant tout et par préférence érudits et dialecticiens. Leurs controverses remplissent une foule de traités et de monographies. Nous n’essaierons pas de les faire revivre dans leur incohérence et leur fastidieuse prolixité. Nous en retiendrons seulement les traits qui nous paraissent utiles à une intelligence meilleure des affections articulaires au xvi® siècle. Ces traits sont les suivants : une confusion presque complète, sous le nom commun d’arthritis, des diverses affections des jointures ; une conception franchement humorale de la nature de ces mêmes maladies ; mais si, sur ces deux points, on restait fidèle à la tradition antique, c’était sans aucune servitude. Le pur système galénique, par exemple, la théorie des quatre humeurs, avait perdu beaucoup de son autorité.

A de rares exceptions près, les médecins de la Renaissance distinguent mal l’une de l’autre les deux grandes affections articulaires, leur attribuant, à l’une et à l’autre, les mêmes causes, les mêmes signes, le même traitement. Pourquoi cette doctrine, si contraire à l’observation clinique, est-elle restée si longtemps debout? Cela tient aux conditions mêmes que fit la restauration des lettres grecques et latines à l’étude des maladies que nous considérons. Jusqu’alors, on s’était fondé, pour les décrire, sur les médiocres traductions de Galien, d’Alexandre de Tralles, de Razès et d’Avicenne; or, vers le milieu du xv® siècle, la diffusion des manuscrits orientaux vint donner a des autorités déjà incontestées une force nouvelle. Le manuel de Paul d’Egine et la collection d’Aétlus apportèrent par exemple aux défenseurs de théories déjà classiques des arguments d’autant meilleurs qu’ils étaient moins attendus. Le douzième livre d’Aétius surtout, avec les paragraphes que nous en avons reproduits, fournit la matière de mainte description.

En dehors de ces œuvres qui, par cela môme qu’elles appartenaient à la période byzantine de l’histoire médicale, ne pouvaient contenir aucun élément de rénovation, la

Renaissance put bien lii-e et utiliser deux beaux livres, l’un nouveau pour elle, l’autre presque Inconnu, nous parlons du traité d’Arétée de Cappadoce et de l’ouvrage de Soranus mis en latin par Cælius ; mais, précisément sur le sujet qui nous occupe, les écoles pneumatique et méthodique avaient accepté et consommé la confusion des maladies articulaires. On put bien aussi connaître, dans un texte meilleur, les œuvres dites hippocratiques et les interpréter sans souci des commentaires de Galien. Mais une élite seule fut capable d’un tel effort; seule elle comprit les enseignements de la médecine prégalénique reparue à la lumière.

Comme aux temps anciens, la doctrine dominante fut l’humorisme, mais au lieu de s’en tenir aux formes vagues, presque conventionnelles, que ce système revêtait avant Galien, on voulut préciser davantage et définir plus nettement la nature, l’origine et les caractères de l’humeur en cause, et l’on se perdit dans les discussions fiistidieuses et les hypothèses aventurées. Quelques-uns, acceptant en ce point les enseignements d’Alexandre de Tralles, de Razès et d’Avicenne, admettaient que, dans certains cas, la seule intempérie des régions affectées pouvait causer la maladie articulaire sans l’intervention d’aucune humeur, que la goutte et l’arthrltis pouvaient être à l’oceasion, sine materia . Ainsi avaient pensé Mathieu de Grado, Michel Savonarole, Jean de Concorregio, Guainerio, et Arcolini (Arculanus). Mais ces auteurs appartenaient au xv® siècle, étaient les derniers adeptes des doctrines arabistes.

On reconnaissait maintenant que seule une humeur morbide, excrémentltielle, pouvait donner une raison sulfisante de la naissance, de la physionomie et de l’allure clinique de l’arthrltis. Mais cette humeur d’où venait-elle, où s’étaltelle accumulée et d’où était-elle partie pour tomber sur les jointures? Emanait-elle toujours de la tête, comme l’avaient enseigné les Ascléplades? Oui, répondaient la plupart et parmi eux Riolan et l’ernel ; mais, tandis que Eernel prétendait, presque seul, que l’humeur provenait des parties molles

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extérieures îhi crunc et clieiiiiutiit, clniis sa descente, a tra\eis les lacunes de l’habitus extérieur, les autres, et Riolan avec eux, maintenaient que le cerveau était la source de riiumeur et que celle-ci sortait de l’encéphale par les seules voies sanguines, veines ou artères.

D’autres, plus éclectiques, admettaient l’existence de sources multiples. Solenander accusait tour à tour, et selon l’occasion, le foie, le svstème veineux tout entier, les viscères, la tète, ou plusieurs de ces régions ou organes a la fois, et cette opinion était à peu de chose près celle de Crato, de Thomas Eraste, d’Houlller, de Rondelet, de van Foreest, de Nicolas Lepois et de bien d’autres. L’estomac, l’intestin, les reins, l’utérus même eurent leurs partisans. Quant aux routes suivies par l’humeur excrémentitielle pour gagner les jointures, c’étaient les vaisseaux sanguins, ou les nerfs, ou les tissus fibreux, ou les espaces libres de l’hypoderme ou habitus extérieur; on supposait, dans les cas obscurs, des voies mystérieuses et invisibles, ^ias inconspicuas .

Mêmes dissentiments, mêmes disputes au sujet du siège véritable des lésions, du point d’arrêt et de fixation de l’humeur morbide. L’opinion classique était que seule la cavité articulaire était le réceptacle de la fiuxion ; mais Mercado admettait que les réglons voisines, les ligaments, les tendons, les membranes étalent affectés au même titre et dans la même proportion. Fer ncl et Adrien Spigel restreignaient encore davantage la part de la jointure elle-même, s’appuyant sur ce fait que les concrétions pierreuses se formaient presque toujours hors de la capsule articulaire.

Quant h la nature même de l’humeur, Fernel la disait pituiteuse et séreuse, ajoutant qu’après l’évaporation de la partie la plus tenue il restait quæclam fæx terrena. Plate r parle aussi d’une humeur terreuse et salée ; et, bien avant eux, Cassiodore avait qualifié de bourbeuse (limosa) l’humeur de la podagre. Quelques-uns enfin, sans appartenir au groupe des alchimistes, acceptaient l’épithète de tartarique, si souvent répétée par Paracelse.

Ces sentiments divers, si contradictoires, si inconciliables qu’ils paraissent, avaient cependant un fonds commun. Presque tous les médecins du seizième siècle admettaient l’existence d’une altération sanguine à l’origine de la podagre et de l’arthritis, et les dissidences ne portaient que sur ces deux points : quelle était la nature de cette véritable intoxication, dans quel organe le poison s’étalt-il formé ou s’était-il accumulé? Comme jadis, la corruption du san«était considérée, au moins le plus souvent, comme la suite d’une élaboration insuffisante ou vicieuse des aliments, dont le surplus, quoiqu’il ne fût pas assimilable, n’était pas éliminé tout entier. De là la rétention dans le sang d’une humeur excrémentitielle, qui, sortie des vaisseaux par exsudation au niveau de tel ou tel organe ou de telle ou telle région, devenait l’origine et la matière d’une fluxion. On peut sourire de quelques-unes des réponses faites aux deux questions posées, mais il faut reconnaître que le problème s’ofire encore dans les mêmes termes à nos méditations.

Ainsi, sans sortir du cercle de l’humorlsme, les médecins de la Renaissance avalent fait preuve d’initiative et d’indépendance ; ils avaient renoncé au système des quatre humeurs cardinales que les Arabes et les Arabistes leur avaient transmis. Ils n’avaient pas attendu pour ce faire les diatribes de Paracelse. Mais ce n’est pas à dire pour cela que la doctrine qui avait si longtemps régné en maîtresse n’eùt plus un défenseur. Jusqu’au dernier jour du seizième siècle, il se trouva des médecins pour témoigner de leur fidèle orthodoxie. Dans quelques traités de médecine, dans quelques monographies on relève les vestiges du système condamné ; nous n’en citerons que deux : le livre d’Ambroise Paré, l’opuscule de François India.

En sa qualité de chirurgien. Paré ne pouvait faire œuvre personnelle, aussi se borne-t-ll à nous donner une compilation, d’ailleurs claire et ordonnée. Mais il ne faut pas se laisser prendre à l'aisance et au charme du français : a part

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lieux OU trois paragraphes, tout est traduit textuellement, traduit d’Aétius.

La part d’Ambroise Paré est minime : si nous laissons de côté quelques observations qui ne concernent en rien la goutte, il lui reste une théorie originale qu’il propose en quelques mots et dont il ne déduit pas les conséquences logiques, fort contraires h l’humorisme classique. « Arthritis, ou Goûte, dit-il, est une maladie qui afflige et gaste principalement la substance des articles d’une maiiere virulente, accompagnée des quatre humeurs. » Cette conception d’une matière virulente plaît à son esprit de chirurgien ; il ■« ose affirmer qu’aux goûtes il y a un certain virus incogneu

et indicible matière virulente, très subtile et vénéneuse,

non toutesfois contagieuse, laquelle pêche plus en qualité qu’en quantité » (i).

Mais il abandonne, aussitôt après l’avoir exprimée, son idée première en disant : « Combien que nous ayons démonstré la cause des goûtes estre incogneuë, toutesfois communément on lui assigne des causes dont le médecin peut donner quelques raisons. » Après cette phrase, où il semble laisser aux seuls médecins la responsabilité de ce qu’il va dire, il commence une longue description de la goutte où l’on ne trouve à louer que les formes heureuses dont il revêt les banalités de l’humorisme galénique.

Nous y relèverons seulement une juste critique de l’abus des saignées et des évacuations, l’observation d’un gentilhomme gènevois auquel il conseille, comme l’eût fait un ancien, le vomissement par indigestion : « M’ayant dit qu’il estait difficile à vomir, je luy conseillay qu’il crapulast, et qu’il beust d’autant, etc. » et enfin cette remarque que devait confirmer l’histoire de la dilatation de l’estomac: « Ceux ([ui sont sujets aux goûtes se doivent bien garder de boire

(i) Le clix-huiclièmc livre, traiclant de la maladie arthriiique, vulgairement appelée Goûte. Œuvres d’Ambroise Paré. Lyon, iG33, p. 4i)5.

Dhi.peucii. 2(3

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trop, non seulement de vin, mais aussi de tout breuvage ; car cela l’ait nager la viande en l’eslomach et empesche et esteint la chaleur naturelle, à cause de quoy la concoction est plus dillicile; de là s’ensuivent grandes crudités, dont sont engendrez beaucoup d’humeurs séreux et subtils, les- (juels facilement coulent aux jointures » (i).

Dans la dernière année du seizième siècle, parut à Vérone un petitlivre qui nous met sous les yeux, en trente tableaux symétriquement dressés, l’histoire entière de la goutte et de l’arthritis. L’auteur, François India, quoi qu’il en dise dans une préface ambitieuse, n’apporte aucune notion nouvelle ou utile, il se montre au contraire le gardien sévère de la tradition et nous avons peine à comprendre que Sennert et que Conrad Schneider aientaccordé à son opuscule l’honneur de nombreuses citations. Dans le texte qu’il a joint à ses tableaux, il critique Fernelpour avoir dit que l’arthritis provenait de la seule pituite, Ambroise Paré pour avoir cherché à la même alTection des causes occultes, alors que toutes étaient depuis longtemps connues. Il prend la théorie des quatre humeurs cardinales pour être le cadre de ses descriptions et la règlede ses jugements. En somme ce travail, dont le titre seul méritait d’être retenu, pour l’emploi qui y est fait du mot vulgaire gutta, est un éloge outré du galénisme, mais c’est un éloge funèbre (2). La chute de l’humorisme, tel que l’avait fait Galien, était une conséquence fatale du discrédit qui frappa la médecine arabe dèsles premiers jours de la Renaissance et n’avait pas été avancée d’une heure par les attaques furieuses de Paracelse et de ses émules.

Nous voudrions passer sans plus tarder à l’étude des seuls

(i) A. Park. Ihid., p. 5o5.

(a) Pr. India. De fJRilla jwdagrica, chiragrica et arlhritica Uhri duo. Voron œ. 1600.

LES DEn.MEnS GALÊMSTES. — L'ALCHIMIE ET LA CIIIMIATIUE ho'i

ouvrages qui ont eu quelque influence sur notre conception actuelle des maladies articulaires, mais puisque l’on voit encore citer Paracelse et son imitateur Van Helmont comme les agents les plus hardis et les plus heureux du progrès scientifique, comme leurs noms sont souvent prononcés a propos delà goutte, il nous faut rechercher en toute loyauté ce que notre sujet leur doit. Non seulement, nous le verrons, ils n’ont rien ajouté à ce que nous savions de cette maladie, mais ils ont, à son occasion, montré à l’évidence le caractère mystique de leur méthode et de leur système. Ils n’appartiennent ni l’un ni l’autre à l’histoire de la médecine, étrangers qu’ils ont été l’un et l’autre à tout esprit d’observation.

Au début du seizième siècle, si le galénisme pur, tel qu’on l’avait admiré et pratiqué pendant trois siècles, était sur son déclin, l’humorisme, compris dans son acception la plus large, ralliait presque tous les sentiments. Tous les médecins d’ailleurs se faisaient un pieux devoir de rapporter aux vieux maîtres grecs ce qu’ils savaient ou croyaient savoir de vrai. Toute menace de renverser l’humorisme, toute révolte contre l’autorité des anciens eussent passé pour insensées et presque criminelles. La hardiesse de l’entreprise tenta Paracelse, et l’exemple de Luther.

Il voulut faire la Réforme médicale; il brûla les livres de Galien et d’Avicenne ; il donna ses leçons en lansue vulgaire; il tourna en dérision les dogmes reçus. Il choisit d’ailleurs avec une rare clairvoyance son point d’attaque. La théorie des quatre humeurs, des quatre qualités et de leurs c[uatre degrés, qui avait été longtemps le fondement de la médecine classique, en était aussi la partie la plus faible. Paracelse feignit d’ignorer tout ce que l’œuvre de Galien contenait de notions éprouvées pour ne voir que le cadre usé qui les enfermait. Les mots de galénistes, d’arabistes, d’humoristes reviennent sans cesse dans sa bouche comme les pires injures qu’il puisse ajouter à un vocabulaire singulièrement riche en invectives.

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Il dit très sensément ; « 11 est diincile de croire aux quatre humeurs du corps humain. C’est alïaire de foi : or la médecine ne doit pas reposer sur la foi, mais sur le témoignage des yeux. Le domaine de la foi, ce sont les maladies de Tâme et le salut éternel » (i). Il insiste sur la nécessité pour le médecin de tout contrôler par son expérience propre, par l’exercice de ses sens; il raille ces prétendus médecins qui ne font que réciter mot h mot ce qu’ils ont lu dans de vieux bouquins : « Notre bibliothèque, ii nous autres, c’est le monde; les meilleurs livres sont ceux qui se parcourent et se lisent avec les pieds. » Mais ce sont là de vaines paroles que démentent les actes et les écrits. Il révèle mieux ses véritables tendances quand il ajoute qu’il faut être, à son exemple, géographe, astronome, théologien et philosophe.

La polémique furieuse de Paracelse, servie par une tumultueuse éloquence, a assuré sa gloire. Quand le galénisme eut succombé sous des assauts moins bruvamment menés, on attribua sa chute aux coups les plus retentissants qu’il avait reçus et qui ne l’avaient pas même ébranlé. En réalité l’œuvre de Paracelse fut stérile et éphémère; la science moderne n’a rien à reprendre dans le fatras qu’il a laissé. La médecine en particulier ne lui doit rien : on ne trouve dans ses livres aucune trace d’observation clinique, aucune notion précise de pathologie, aucun effort utile de thérapeutique. Il nous sera facile de le montrer en prenant pour exemple la classe même de maladies qu’il passe pour avoir le mieux comprise et le mieux expliquée, celle des maladiesgoutteuses ou arthritiques, des maladies tartaréennes pour parler sa lano-ue bizarre, des maladies humorales comme nous disons

encore .

Malgré l’étrangeté du parallèle, on ne saurait comparer l’entreprise de Paracelse qu’à celle de Galien. L’une etl’au-

(i) Paracelse. Opus paraniirum. Liv. I, ch. ii. Édit, de Genève, i658, 1. 1, p. 33.

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tre procédaient de la même illusion, faire reposer la medecine sur ce qu’on savait à leur époque de la constitution et des propriétés des corps. L’une et l’autre supposaient la vérité absolue et le caractère immuable de ces notions, toutes provisoires pourtant, modifiées sans cesse, remplacées par d’autres, h chaque étape du progrès scientifique. Bien des médecins ont poursuivi après Paracelse et poursuivent encore la même chimère, une théorie chimique de la goutte et des maladies congénères. Mais, en dépit des découvertes qui ont renouvelé de fond en comble les sciences physiques et chimiques, nous ne possédons encore que des hypothèses incertaines, contradictoires, où nous aurions tort de voir des lois démontrées. Ce serait, au grand détriment de la médecine, retomber dans l’erreur commune de Paracelse et de Galien.

Le rapprochement fortuit de ces deux noms ne doit pas impliquer une assimilation qui serait une injustice. Galien avait trouvé toute faite une physique qui expliquait tout par les quatre éléments, les quatre qualités et les quatre degrés de ces qualités. Nous savons avec quelle logique spécieuse il en a déduit un système entier de médecine, mais au moins il ne faisait aucune place dans ce système au mystère, à la superstition ; loin de la, il a dépensé des trésors de dialectique, d’éloquence et de science véritable à montrer que ces données premières s’accordaient avec les nécessités de la clinique, telles que les lui avaient apprises l’expérience et l’observation de tous les jours. Sur ce point, il fut vraiment médecin. Paracelse, au contraire, qui revendique à tout propos ce titre de médecin, réservant à ses adversaires les noms de paysans et de vétérinaires, n’appartient pas à la lignée médicale. Par ses préjugés, par sa méthode, par sa langue, par sa vie même, il est étranger à notre art : il n’est pas plus médecin que ne le furent les prêtres d’Esculape, les prophètes des temples égyptiens ou les alchimistes, ses modèles et ses maîtres.

Il fut un alchimiste, comme tant d’AIexandrins, d’Arabes

LA nourri': i:r le luiUMArisME

OU de moines qui avaient travaillé clans l’ombre à une œuvre qu’ils jugeaient eux-mêmes à peine ébauchée, après de longs siècles de recherches et de tâtonnements. Son oriirinalité

on ne peut dire son mérite, lut de croire cette œuvre achevée. 11 fallait en effet avoir une confiance absolue dans les méthodes et dans les résultats de la nouvelle science, ou prétendue telle, pour vouloir substituer, du jour au lendemain, à l’ancienne explication des phénomènes naturels tirée des caractères physiques des corps un système fondé sur leurs seules propriétés chimiques, tentative impossible et condamnée d’avance, alors même que son auteur ne l’eût pas compromise et avilie par tout ce qu’il mêla à ses erreurs de rêveries et d’insanités.

Bien que, pour les raisons cjue nous venons de dire, la théorie de Paracelse ne marcjue pas un progrès, mais un recul, nous sommes tenus d’en dire quelc[ues mots parce cjue, trompés par c[uelques formules sonores, par des rencontres de mots qui ont paru des pressentiments, un grand nombre d’auteurs y ont vu la première ébauche d’une médecine nouvelle et le premier essai d’une thérapeutique scientifique. Un court résumé nous montrera ce qu’il en faut penser. Ce résumé, nous l’emprunterons, presque exclusivement, à VOpus pararnirum et au de morhis lartareis, parce que ce sont les deux ouvrages où la médecine de Paracelse se montre sous le jour le moins défavorable; dans les autres, qu’ils soient sortis de sa plume, ou qu’ils ne soient que des leçons recueillies de sa bouche et rédigées avec plus ou moins de fidélité, on voit se dérouler jusqu’au bout les conséquences de son système. En dépit des incohérences delà forme, on ne peut lui refuser une certaine logique, d’autant plus évidente parfois qu’il ne recule pas devant une conclusion absurde où le raisonnement l’a conduit. Trop souvent cependant le raisonnement est remplacé par une simple association d’idées que réunit le lien le plusiragile, une analogie de mots, une sorte de calembour. La pensée de Paracelse prend alors l’apparence d’un rêve aux Images conluses,

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mobiles, contradictoires, et fait songer h l’aphorisme de f^asègue : « T^e délire alcoolicpie n’est pas un délire, c’est un rêve. »

La pathologie générale de Paracelse repose sur le postulatum suivant : toutes les choses du monde, c|u’elles soient animales, végétales ou minérales, sont constituées uniquement par trois substances, par trois corps élémentaires cjui sont le soufre, le mercure et le sel. Ces dernières expressions sont métaphoric|ues et l’auteur a pris soin de les définir ainsi : que l’on mette le feu h un morceau de bois, tout ■ce qui brûle est soufre, tout ce cjui s’évapore ou se sublime est mercure, la cendrequi reste, c’estlesel. Le feu estl’agent nécessaire de ces transformations, mais il n’est pas toujours visible à nos yeux : il peut exister sans flamme et sans lumière. Ici il faut rendre cette justice à Paracelse qu’il a plus clairement affirmé que ses devanciers le rôle de la chaleur dans les opérations naturelles; les modifications qui s’accomplissent dans les êtres organisés sont pour lui les effets d’une simple combustion. 11 a poussé aux extrêmes ce sentiment ; tout, en nous et au dehors, se passe comme dans un laboratoire, comme sur un fourneau ; Vulcain, c’est-à-dire le feu, préside à tout; la nature est la grande alchimiste. Cette tendance h ne voir partout que des combustions, lentes ou rapides, complètes ou incomplètes, a été léguée par Paracelse aux chimistes des siècles suivants : après les découvertes de Lavoisier elle s’est imposée davantage encore aux esprits qu’elle a séduits par sa simplicité. Les théoriciens de la goutte abusent encore tous les jours du mot de combustion ou d’expressions analogues qui ne sont guère plus que des métaphores.

Une autre expérience, complétant celle du bois brûlé, servit de transition h Paracelse pour passer à la chimie pathologique; nous voulons parler de la fabrication du vin. Le moût qu’on enferme dans un tonneau s’y comporte comme l’eau dans une chaudière : il s’échaufic, il bouillonne, il émet des vapeurs, il laisse, sans parler de la lie, se former

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sur les parois un résidu, un dépôt, qui est le tartre. Ce tartre c’est la cendre de tout à l’heure, c’est le sel.

Ce mot de tartre, de tartare, existait avant Paracelse qui l’a emprunté, avec beaucoup d’autres choses, à ces Arabes qu’il dénigre volontiers, mais il l’adopte, le transforme, le grandit démesurément. Jouant sur les mots, à son ordinaire, il dit en parlant des maladies dues à un dépôt de matièresexcrémentitielles : « Le nom que je leur impose est celui de Tartare. Le tartare est ainsi nommé parce qu’il brûle et consume les malades comme le fait la Géhenne. Tartare en effet veut dire Géhenne. » Paroxysme tartarique veut donc dire tourment de l’enfer et cette simple phrase nous découvre les procédés intellectuels de Paracelse ; une équivoque puérile le fait passer du mot arabe h l’enfer des anciens et a la géhenne de la Bible.

Comme dans le monde minéral, comme dans le monde végétal, il se fait dans l’économie humaine, dans notre microcosme, des opérations chimiques, des combustions qui laissent après elles leur résidu, leur capat mortuiun^ leur tartre (ce sont les expressions mêmes de l’auteur). Ce tartre se sépare, se dépose dans les divers organes, c’est l’origine et l’explication d’une foule de maladies, de la goutte en particulier. L’isolement des matières inflammables et des matières volatiles cause aussi de son côté un certain nombre d’affections, mais nous n’avons pas à nous en occuper ici. Les transformations seules du tartre se rapportent à notre sujet.

Avant d’être visible et palpable, comme dans la cendre du foyer ou dans le dépôt cjui incruste les tonneaux, le tartre existe à l’état de dissolution. Qu’on le considère dans le corps de l’homme ou au dehors, il en est de même. Tous nos aliments, solides ou liquides, le contiennent : les légumes, le lait, la viande, le poisson, le vin, la bière, l’eau pure elle-même, chaque chose a son tartre particulier. 11 pénètre en nous, avec la nourriture, et, si l’estomac n’a pas la force de le repousser avec les excréments, il séjourne et provoque

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diverses affections ayant ce caractère commun de se révéler par des douleurs paroxystiques. Le tartre dentaire et les calculs du rein, les douleurs de dents et les coliques néphrétiques se trouvent avoir une même explication. Le dé^ pot tartarique causera de même les accès douloureux qui ont leur point de départ au cardia, a 1 estomac, a 1 intestin, au foie ou à la vessie.

Tout cela est d’une physiologie puérile; ce qui suit ne vaut guère mieux. En dehors du tartre externe dont nous venons de mentionner les méfaits, il y a un autre tartre qui ne se dépose pas au long des voies d’excrétion, comme fait le préeédent, bien qu'il ait lui aussi son origine première dans l’alimentation ; c’est le tartre intérieur, le tartarus criioris. Il occupe le poumon, la vésicule du fiel, le cœur, la rate, le cerveau et les reins : « Tout ce qui constitue le corps de l’homme a besoin de nourriture, réclame son aliment quotidien. Chaque partie est son estomac à elle-même, sépare et repousse ce qui lui est nuisible ou ce qui lui déplaît. Aucune ne remplit cet office pour une autre; l’estomac seul travaille pour la communauté (i). » Des émonctolres particuliers évacuent les résidus de ces digestions locales ; c’est le nez pour le cerveau, les bronches pour le poumon, les hémorroïdes pour la rate, l’estomac pour la bile, la vessie pour les reins ; quant au cœur il a un émonctoire inconnu, « il se purge dans le chaos, w

Comme les viscères, le sang, la chair, la moelle des os ont leur tartre. Celui de la moelle a ceci de particulier qu’il ne se concrète pas en sable ou en calcul, qu’il reste liquide, et n’en provoque pas moins pour cela les mêmes douleurs que le tartre solidifié ; c’est ce tartre dissous qui provoque les arthritis, les descentes, les sciatiques. « Il passe, il courtd’un lieu à un autre, à la façon des tempêtes de l’Océan quand elles sont le jouet des vents (2). » 11 est impossible

(1) [.oc. cil., [). '•flx.

(2) De Morljis Tart, cli. xii, j>. 3i/|.

LA GOUTTE ET LE llIfUMATISME

de ne pas remarquer ici combien Paracelse est influencé, à son insu peut-être, par les idées humorales de ses contemporains qui donnaient pour cause aux descentes, aux arlhritis, c’est-à-dire au rhumatisme, des humeurs essentiellement subtiles et mobiles, dépourvues de toute tendance à se transformer en pierre. Il fait fléchir un peu la rigueur de son système pour qu’on ne lui objecte pas l’évolution du rhumatisme articulaire aigu, passant rapidement, sans laisser aucune trace dans la forme ou le jeu des jointures touchées. C’est un des rares exemples de concessions faites par Paracelse aux nécessités de la clinique.

Il en vient enfin à la podagre : cc Dans l’eau des jointures (il emploiera dans ses œuvres ultérieures les termes de synovie, de gluten, et arrivera à confondre ces mots avec le tartre lui-même), dans l’eau des jointures, il se fait aussi une véritable digestion suivie d’une séparation du tartre, ce qui crée des affections particulières. Cette eau articulaire est une partie noble du corps, douée d’une exquise sensibilité ; moins qu’une autre, elle peut soulTrir, ou endurer. Le tartre qu’elle rejette revêt une double forme, il est liquide ou solide. D’abord il n’y a que du liquide, mais h la longue celui-ci est coagulé par Vesprit du sel» (i).

Qu’est-ce que cet esprit du sel ? « Le philosophe le sait, non le médecin. » Et en effet l’intervention de cet esprit, inutile à l’explication des phénomènes pathologiques, se rattache à la philosophie de Paracelse. Selon lui, les substances ont toutes un corps et un esprit ; elles sont à la fois matérielles et spirituelles, et c’est l’esprit qui agit en elles, (jui est «le mâle». Le tartre resterait éternellement dissous, si l’esprit du sel ne remplissait son rôle qui est de provoquer la coagulation, comme l’esprit du mercure provoque la vaporisation et l’esprit du soufre rinflammatlon. Paracelse ajoute encore à cette physiologie mystique l’action d'nrc/iàes

(i) On. naratiiinim. p. 82.

LES DERNIERS GALÊNJSTES. — U ALCHIMIE ET LA CIIIMIATRIE /,ii

'particuliers chargés de veillerai! jeu l'égulier des divers organes. Maison peut laisser de côté ces rêveries qui ne font ipas partie intégrante du système médical.

Ainsi les maladies tartaréennes ont une pathogénie comtmune, très simple à concevoir; elles ont aussi les plus •grandes analogies dans leurs symptômes, qui consistent surtout en des paroxysmes douloureux dont le siège varie ■selon l’organe lésé. Ces accès ne sufïlsent pas pourtant à

■ déceler la nature du mal, il faut y joindre l’examen des urines. Ici Paracelse formule en bons termes des préceptes judicieux. Il ne faut pas se borner à contempler le fond d’un vase. Celui qui veut tirer quelque signe de l’examen de l’urine et reconnaître les caractères physiques du tartre en

■ cause doit extraire le sel de l’urine par une véritable opération chimique. « En dehors de cette voie, l’uroscopie ne

■ donne rien. » 11 va sans dire que Paracelse ne nous fournit aucune indication sur les réactions qui isoleraient ce tartre insaisissable; il s’est borné, comme toujours, hune affirmation gratuite, mais il a été servi, en cette occasion comme en d’autres, par une rencontre de mots singulièrement heu- ■reuse. Fidèle à une de ses habitudes de langage les plus familières, a celle peut-être qui a le plus contribué à rendre ses ouvrages obscurs, il considère comme synonymes tous des mots dont il est amené à user une fois pour désigner ou

■ qualifier un même objet, même ceux qu’il emploie au sens métaphorique, même ceux qui n’ont qu’un rapport lointain avec cet objet. La podagre, pour lui, c’est le tartre, c’est le sel, c’est l’alcali ; c’est aussi le sel ou l’esprit de l’urine. Dans un tableau de la génération de la podagre (i), travail dû sans doute à un de ses élèves, on lit ceci : « L’esprit de l’urine est l’artisan du calcul et de ses variétés, de la goutte par exemple. Aussi se trompent-ils étrangement ceux qui prétendent que la podagre est un flux; elle n’est rien autre

(i) Opéra omnia. Genève, i658. t. I, p. ySi.

(lu une tai-ta/'eifé contenue dans le sel. Bien loin qu’un flux puisse engendrer des graviers, ceux-ci ne peuvent naître que du sel contenu dans V urine.... 11 ne faut voir dans l’acte delà concrétion que l’esprit de l’urine et non les flux et les catarrhes. En cet esprit réside le mal et sa cause. » Nous avons reproduit ces lignes pour prémunir le lecteur contreune conclusion hâtive qui, en prêtant aux mots emplovéspar Paracelse et ses disciples une valeur qu’ils n’ont acquise queheaucoup plus tard, ferait de lui le père de la diathèse urique. Il n’est aucun auteur qui gagne autant que Paracelse aux courtes citations, il n’en est aucun qui perde davantageà une lecture suivie.

Telle est, réduite à ses éléments essentiels, la théorie desmaladies tartaréennes. Si le résumé impartial que nous en avons fait ne suffisait pas à en prouver l’inanité, il est uneépreuve qui ne laisserait place à aucun doute : nous voulonsparler de l’application pratique du système, des conséquences thérapeutiques qu’il devait entraîner. Nous le répétons, Paracelse fut un logicien sincère : aussi est-11 facile déjuger sa doctrine aux fruits qu’elle portait.

Il faut d’abord rechercher, en appelant à son aide toutesles ressources de la chimie, si le tartre n’a pas son origine dans l’alimentation propre au pays où l’on observe. Il arrivesouvent qu’un seul élément de cette alimentation, légume,, grain ou boisson, soit la cause du mal ; il suffira en ce casde le supprimer ou plutôt de le remplacer par un autre pour que tout rentre dans l’ordre. « Prenons un exemple. Le vin de Kochem détermine de nombreux malaises et embarras d’ordre tartarique, il suffira de s’en abstenir et de boire h la place du vin du Neckar pour être a l’abri de ces accidents. 11 ne faut pas en rester toujours et s’en tenir aux productions de notre sol et de notre pays, mais demander au besoin a nos voisins et aux étrangers ce qu’ils ont de bon et de sain. Les diverses régions doivent se donner la main. Il n en est pas qui ne connaisse les maladies tartaréennes, mais je n eiv ai vu aucune qui fût aussi peu exposée a ces allections que

LES DEIiMERS G A LÉGISTES. — L'ALCHIMIE ET LA CIIIMIATRIE 4i3

lu Valteline. Elle ne ressemble en cela ni a l’Allemagne, ni à l’Italie, ni à la France, niàl’orient, nia l’occident de l’Europe. Leshabitants de ce pays ignorent la goutte, les coliques •ou les calculs ».

Si l’on n’a pas su prévenir l’ingestion de tartre, il faut veiller à ce que l’estomac consume tout, comme le feu consume le bois; de là l’utilité des stomachiques et des acides qui augmentent l’appétit. L’auteur ne craint pas l’excès de nourriture ; ce que l’estomac désire, il le cuit et le digère. Loin de restreindre l’alimentation, il fournit à l’estomac des excitants naturels ou artificiels qui augmentent sa capacité digestive, certaines préparations chimiques, dites vitriolées, et surtout les eaux minérales acidulés. Parmi ces dernières il en est une qui est bonne entre toutes, qui assure à celui qui la boit une santé parfaite, à l’abri des graviers, des calculs, de la goutte, de l’arthritis : c’est l’eau de Saint-Moritz, dans l’Engadine (i).

Après l’hygiène, la thérapeutique préventive, externe ou interne. Les bains, naturels ou artificiels, ne doivent être ni sulfureux, ni vitrioliques, ni alumineux. Les meilleurs de tous sont ceux de Pfelfers, et, après eux, ceux de Tœplitz en Bohème. « Mais ces prescriptions concernent les maladies tartaréennes en général ; s’il s’agit de podagre il n’en va pas de même : il faut s’abstenir de bains, quoique cela convienne logiquement aux maladies du tartre; mais ici cela est nuisible et mauvais en raison des autres causes concomitantes et de circonstances particulières. » Cette réserve est bien étonnante sous la plume de Paracelse. Pour la seconde fois nous le voyons s’incliner devant les enseignements de la médecine traditlo-nnelle.

Les médicaments donnés à l’intérieur, dans une intention de prophylaxie, ne doivent pas être pris dans l’intervalle des repas, mais associés aux aliments si on veut qu’ils pénètrent

(i) Loc. cit., p. 323.

LA GOUTTE ET LE Itll UMATISME

tiiU

partout et atteignent le mal, où cpi’il soit. On mêlera à lar viande de l’ancolie, du gui de chêne, de l’alkali de cristal. Quant aux boissons, pour être bien sûr qu’elles ne contiennent aucun tartre, il faudra dès l’automne introduire dans le moût en fermentation des plantes douées de la vertu d’empêcher le dépôt de tartre, sinon dans les tonneaux, au moins dans le corps de l’homme. Ces plantes sont la benoîte, l’ancolle, le chardon-bénit et autres semblables.

Si tant de précautions n’ont pas suffi à prévenir les concrétions tartariques, il faut détruire le mal, dissoudre la matière peccante, Paracelse ne recule pas devant cette expression ; c’est le rôle des arcanes. 11 ne faut pas demander en vertu de quelle propriété ceux-ci agissent: ils enlèvent le mal comme la hache abat un arbre, comme le feu brûle tout ce qui est combustible. Mais comment trouver et à quoi reconnaître ces arcanes? C’est ici qu’intervient la scienlia signala^ la science des signatures. Toujours hanté de l’idée d’une concordance préétablie entre les choses du dehors et le corps de l’homme, entrelemacrocosme et le microcosme, croyantd’ailleursàune providence céleste, Paracelse cherche ses arcanes parmi les substances qui ont une analogie de forme, d’aspect, de composition, d’origine ou de nom avec le mal même qu’il s’agit de détruire. Dieu, en effet, a dû placer le remède à côté du mal et le marquer d’un signe visible qui en révélât la destination.

Cette doctrine mystique devait conduire Paracelse aux pires erreurs, aux absurdités du siniilia siniilibus. Le mol et la chose se retrouvent dans ses œuvres. Comme l’aboutissant du mal tartaréen est une concrétion d’apparence pierreuse, il faut chercher le remède parmi les pierres. Les arcanes de la podagre seront : les yeux d’écrevisse, lapierre judaïque, la pierrede lynx, le lapis-lazuli, la pierre d’éponge, la pierre d’aigle, le cristal et quelques autres substances, parmi lesquelles le Indus qui paraît avoir été la pierre même extraite de la vessie. On ne saurait pousser plus loin la recherche des semblables.

LES DEnXlElîS GALÉNISTES.— L'ALCHIMIE ET LA ClIIMIATRIE Z,i5

Il ne faut pas croire cependant que Paracelse administrât en nature, et simplement pulvérisées, les diverses pierres que nous avons énumérées. Les choses n’étaient pas dans son esprit si simples, si grossières. Il faisait le raisonnement suivant : le cristal et les autres pierres restent h l’état solide dans la nature, comme les concrétions des goutteux ou des graveleux, mais ce que la nature ne fait jDas, l’alchimie le peut faire. « Tout ne brûle pas, les pierres par exemple ; l’alchimie nous montre cependant que les pierres, les métaux et tout ce qu’on croit incombustible peut cesser de l’ètre ; beaucoup de choses ne peuvent s’évaporer, et cependant l’art arrive à les réduire en vapeurs, et de même du sel. Ce que ne voient pas les yeux des paysans devient manifeste dans les opérations de l’art, c’est-à-dire dans l’analyse chimique, in arte separationis, avant d’être perceptible aux yeux» (i).

Le problème thérapeutique se ramène à ces termes : réduire, à l’aide de la chimie, les pierres dites insolubles en une liqueur qui eu retienne les éléments et ne leur permettent plus de se concréter à nouveau. Absorbée par l’économie humaine, cette liqueur agira sur les divers dépôts tartariques pour leur faire subir une série analogue de modifications, qui les amèneront au même état qu’ellei-même, ce qui rendra possible leur expulsion. Pour préparer cette liqueur, ce magistère, on calcine les pierres, ou l’une d’elles seulement, on verse sur le résidu de l’esprit de vin poulie dissoudre comme l’eau dissout le sel, on distille, on recueille ce qui n’a pas été entraîné avec les vapeurs, on le calcine à nouveau, on reprend par l’esprit de vin, on redistille et l’on recommence autant de fois qu’il est nécessaire pour qu’il ne reste aucun dépôt et que tout ait passé dans la liqueur (2).

(1) Ibid., p. 34.

(2) Lac. cit., p. 327. Voir aussi, pour le mode de préparation du magistère des {lierres, Cl. Dariot. Trois discours de la préparation des méd^cainenls. Lyon, iGo3, p. 1G9.

AiG

C’est une vertu mystérieuse ([ue Paracelse attribue à son arcane, il ne songe pas à faire de la disparition du tartre le résultat d’une réaction chimique dont les sels alcalins ou terreux qu’il emploie seraient les agents. Aussi on aurait tort de voir en lui un des fauteurs de la médication alcaline. Bien loin qu’il ait pressenti quelque chose des théories contemporaines qui suggèrent l’usage des alcalins pour neutraliser un excès d’acides dans l’organisme des goutteux, il dit : Je donne les alcalis parce que la matière peccante de la podagre est un alcali, alcali est tartarus. (i) Et ce mot d’alcali, qui avait alors un sens moins précis, figure dans la synonymie de la podagre, à côté du tartre, en raison de cet axiome qu’on peut indilFéremment désigner une maladie par le nom de sa cause, ou par le nom de son médicament spécifique, cause et médicament étant de même nature.

Contre les tophus, «tartre granuleux que les vétérinaires appellent podagre noueuse, » il y a aussi des arcanes; ce sont des applications e.xternes, des llniments résineux. Mais la médication externe elle-même devait subir l’inlluence de la doctrine des semblables. Dans le petit traité de niorbis ex tartaro, on recommande les onctions répétées avec le baume de mumie, de mumie de potence, c’est-à-dire avec de la chair de pendu convenablement préparée. Quelle substance pourrait mieux rendre au corps de l’homme la vigueur et la santé que le corps humain lui-même. Or, la chair morte de l’homme a toutes les vertus de la chair vivante. Elle sera bonne pour toutes les maladies. Elle sera l’arcane par excellence. Nous renvoyons au livre de Dariot pour la préparation des trois sortes de mumies admises par Paracelse. Celle qui convient aux goutteux ce n’est ni la mumie liquide, c’est-à-dire le sang, ni la mumie sèche qu’on retire des tombeaux, c’est « la chair humaine, laquelle sort d’un corps sain et bien tempéré qui ne soit pas mort de maladie. » Une

(i) De Morbis mcllalicis, liv. I, ch. vu, p. 7/1.

LES DERXIERS GALÊXISTES. — L’ALCHIMIE ET LA CHIMIATRTE /117

longue et répugnante manipulation aboutit à a l’huile ou bauline de la inumie, lequel est très prompt et salubre remède pour les douleurs des gouttes et autres ; Paracelse y ajouste six onces de Thériaque pour livre de mumie avec une dragme de musc » (i).

Même en laissant de côté cette médication immonde, il nous semble qu’on ne saurait hésitera condamner ce que Paracelse a dit de la goutte. La thérapeutique qu’il propose est Inefficace et absurde : elle court après des arcanes chimériques et ignore l’existence du véritable spécifique. La pathogénie, plus séduisante, n’est qu’un roman, le premier des romans chimiques de l’arthritisme. Quelques intuitions à peine conscientes ne sauraient faire oublier l’absence de toute observation et de toute expérience cliniques. Nous ne parlons pas de la méthode suivie, du langage employé : ils sont l’un et l’autre aussi éloignés que possible de la méthode et du langage scientifiques. Loin d’être un précurseur des progrès contemporains, Paracelse eût ramené la médecine aux plus tristes époques de superstition et d’ignorance, s’il eût fait école.

Nous ne pouvons même souscrire au modeste éloge que fait de lui Dariot qui essaya de vulgariser en France ses œuvres, ses doctrines et ses pratiques : « Quand on aura leu et entendu ce que nous dirons ci-après, j’espère qu’on cognoistra qu’on ne devoit estre tant aigre ni rigoureux contre lui, et qu’il méritoit plus d’honneur : ayant beaucoup travaillé h descouvrir les secrets qui estoyent cachez pour les faire servir au bien public. J’eusse bien désiré qu’il eust escrit plus clairement, mais puisqu’il ne l’a falct, j’ay jugé qu’il ne fallait pas laisser de voir si parmi les espines et chardons on trouverait point quelque belle et bonne fleur qui puisse servir à la république (2) ». Nous avons lu et

(1) Dariot, p. 117-118.

(2) Id. Discours de la Goiillc. Lyon, i6o3, p. G.

Dei.peuch.

A.-l COlirTE ET LE EIIUMATISME

entendu tout ce que dit Dariot dans son curieux discours ; nous ne voyons pas qu’il ait trouvé plus ([ue nous celte belle et bonne Heur parmi les chardons de Paracelse.

Les admirateurs sincères de Paracelse, ne pouvant dissimuler les pires folies répandues dans ses œuvres authentiques, ont tenté de leur trouver une excuse. Elles ne seraient pas la conséquence logique de son mysticisme, elles seraient la suite accidentelle des désordres de sa vie et des égarements passagers de sa raison. Le personnage même de Paracelse prêterait le liane à toutes les attaques, mais son génie, son système, ni sa gloire n’en seraient atteints.

Il est inutile de nous arrêter à une explication si complaisante, le hasard ayant fait naître, avant la fin du seizième siècle, un autre Paracelse, orné de toutes les qualités qu’on accorde au premier et de quelques autres qu’il n’avait certainement pas. Et pourtant, pas plus que son devancier et son modèle, Van Ilelmont, car c’est de lui qu’il s’agit, n’a rien laissé dont la médecine puisse s’emparer comme d’une idée juste ou d’une pratique utile.

Paracelse demandait au médecin d’être géographe, astronome, théologien et philosophe : Van Ilelmont fut tout cela et, de plus, sobre, laborieux, indépendant et désintéressé. Sa vie fut belle (i). Mais son œuvre fut vaine, entachée qu’elle était de superstition.

Le chapitre qu’il a consacré à la goutte et qui porte ce titre, « la maladie qu’on croyait autrefois être celle des jouisseurs, çolupè viveniiiun » (2), montre mieux que tout autre ce ([ue devient la pathologie, quand on y introduit la métaphysique et en particulier la théorie des causes finales. Après avoir remarqué fort justement que le mot goutte, où

(1) V. W. Rom.mei.akue. lîUules !ïur .I.-ILVan Ilelmont. Rruxcllcs, iStiS.

(2) Vax ÜEI.MONT. Orlua mcdicina;, etc. .Vmstcnlani, iG.'it', p. 38i il suiv.

LES DEltNIEES GALllYISTES. - L’ALCIIIMIE ET LA CllIMIATRIE /ny

se résunie lu doctrine des cutcirrlies, a etc emprunté par les écoles au langage populaire, il rejette l’opinion qui voit dans la podagre la peine réservée aux esclaves de Bacchus et de Vénus, la chose étant incroyable alors qu’on voit souvent les ouvriers et même « les sobres capucins » en être affligés ; puis il se fonde sur un fait d’observation banale pour édifier sa théorie propre. La suite des idées est curieuse à noter.

La goutte est héréditaire ; elle peut se transmettre h plusieurs générations, attendant quelquefois en patience trente ans et plus pour se manifester ; bien plus, un père, qui n’est pas encore podagre, peut engendrer un fils qui le soit et dont le premier accès coïncide à peu près avec la première attaque paternelle. Un mal qui n’existe pas encore pourrait donc déjà procréer, « comme si le champ de la nature pouvait spontanément produire la podagre. » C’est là pour Van Helmont un argument décisif contre les théories humorales de la goutte. On ne peut admettre que quelque chose de catarrheux soit contenu dans la semence elle-même et passe ensuite dans le produit pour y rester latent pendant trente ans. Aucun élément étranger ne peut se mêler à la semence sans lui faire perdre sa fécondité.

Mais si rien de matériel ne peut altérer la semence sans en détruire les vertus, il peut n’y rester qu’un caractère, empreinte préalable des ehoses qui se feront dans l’être constitué, et ce caractère, cette empreinte sont choses trop subtiles pour compromettre la fécondité. « Le caractère de la podagre est donc dans lasemence comme en une première vie silencieuse, et il dort jusqu’au premier accès, comme l’hirondelle pendant tout l’hiver. »

Il n’y a rien de catarrheux en acte dans la semence, il n’y a donc rien de catarrheux dans la podagre qui en est issue, et comme il n’y a pas deux espèces de goutte mais une seule, la goutte acquise n’estpas pluscatarrheuse que l’héréditaire. Et Van Helmont fulminait contre les écoles et contre l’abus qu’on y faisait du syllogisme, leur opposant sa méthode de froide observation !

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