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A. DELPEUGH. — La Goutte et le Rhumatisme.
Planche VI.
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RediUrèt lûJtricen Coiis ^volLo %i^s- ,
LuiXangker Philmtr.
J\fàtihs eji asvao Sai. ifo6. Denatiis anno '
1 S 5 8. p^x. cal . dlfaSj, an. . . czt.JLii.
Georges CARRÉ et C. NACÜ, Éditeurs.
ciiAPiTur: XVII
LE nUL'MATlSME AVANT BAILLOU
Ni la monotonie insipide des derniers galénistes, ni les conceptions délirantesde Paracelse, ni le mysticisme sincère de Van Ilelmont, ni même les hypothèses adroites de Sylvius n’ont laissé de traces reconnaissables dans la pathologie de la goutte, telle que nous la comprenons aujourd’hui. Leur œuvre à tous manquait également d’observation et de critique, les deux qualités qui importent le plus au progrès de la médecine.
En revanche, nos sentiments sur la nature de la goutte et sur les rapports qu’elle alï'ecte avec les autres maladies articulaires portent l’empreinte des cliniciens du seizième siècle, Fernel, Mercado, Baillou et autres. Les mots mêmes de rhumatisme, de goutte et d’arthritis ne peuvent être entendus dans leur acception actuelle, bien dilTércnte de l’ancienne, si l’on ne se reporte aux controverses dont ils ont été l’objet, à l’époque dontnous parlons, et si l’on n’associe :i l’histoire de la goutte proprement dite l’histoire des diverses afl'cctions groupées aujourd’hui sous le nom de rhumatisme.
Pour exposer avec quelque clarté cette question confuse, pour ramener :i sa mesure légitime le mérite de chacun de ceux qui y ont attaché leur nom, il nous faut dire comment ell c se présentait à l’esprit d’un médecin instruit du xvPsiècle. Si nous écartons le galénisme que condamnait l’observation Dkli'eucii. 38
journalière cl le système de Paracelse qui répugnait à la raison, ce médecin avait a choisir entre deux doctrines ; l’iine ramenait la pathologie aux temps hippocratiques, l’autre avait grandi dans l’école néo-latine, avait reçu sa forme dernière durant le moyen âge et, presque délaissée des médecins, s’était réfugiée dans le peuple auquel elle avait fourni sa langue médicale. C’est cette dernière qui devait l’emporter avec Fernel et avec Baillou.
Il semble cependant qu’aux jours de la llenaissancc l’érudition si profonde et si commune, l’esprit de révolte contre la scolastique et contre l’arabisme auraient dû assurer à la première de ces doctrines de plus nombreux adeptes. 11 s'agissait en somme de faire pour la médecine ce qu’on faisait avec tant de zèle pour les autres sciences, pour les lettres et pour les arts, de la ramener à l’imitation des modèles grecs de la belle époque. Mais il fallait pour cet elïbrt une Indépendance singulière; il fallait admettre que la décadence médicale avait commencé aA*ec Galien, que celui-ci avait défiguré l’ceuvre des anciens; il fallait chercher dans la collection hippocratique et mettre en lumière les livres dédaignés par l’école dogmatique comme inconciliables avec ceux qu’elle avait arbitrairement choisis pour seuls canoniques ; il fallait par exemple opposer au traité de la Nature de l’homme le traité des AfJ'ections, les Lieux dans rhomme et le Deuxième prorrhétique. Il est vrai que, cet ell'ort accompli, tout devenait facile et que l’histoire des adéctions articulaires illustrait avec une netteté parfaite les obscurités de la clinique.
Les Asclépiades du v“ et du iv" siècle avant notre ère, ceux de Cos comme ceux de Cnide, distinguaient parmi les maladies des jointures, abstraction faite des lésions traumatiques, les espèces suivantes ;
1“ La Podapre-, nous n’avons pas besoin de redire avec (juelle netteté ils avalent défini cette adeclion, avec quelle exactitude ils en avaient noté la marche, les causes et les symptômes principaux ;
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU
2° Les Doulein's arliculaires n affectant pas les caractères de la podagre, douleurs accompagnées de gonflement, tendant à la chronicité et suivies de déformalions. Ces arthropathies étaient précédées plus ou moins longtemps à l’avance par des épistaxis, des migraines, des sueurs, des éruptions prurigineuses, des hémorroïdes, des coliques sans diarrhée et notamment des coliques hépatiques. A cette description tirée du deuxième prorrhétùjue (i), on reconnaît notre rhumatisme goutteux, le rhumatisme subaigu ou chronique des arthritiques. C’est lui encore que concerne la phrase suivante : « Certaines douleurs aux articulations excitent des démangeaisons quand il va pleuvoir (2) ». On trouve une mention de cette espèce morbide dans le formulaire de Scribonius I^argus et dans quelques autres ouvrages, mais cela d’ordinaire sous une forme un peu vague ou trop brève, et il n’est pas douteux qu’on ne l’ait souvent confondue avec ce qu’on nommait la goutte froide ;
3° Les dépôts aux jointures à.rxa'zi.a'.zq e- ôcpOpa, arthrites simples ou purulentes qui survenaient au déclin de certaines fièvres ou de certaines maladies consomptives. On lit dans le Pronostic : « les fièvres qui se prolongent, sans que l’état du malade devienne grave et sans que douleur persiste par l’effet d’ une inflammation ou de toute autre cause évidente, déterminent la formation de dépôts, avec gonflement et douleur, dans quelqu’une des articulations et surtout des articulations inférieures (3) ». Il s’agit sans nul doute ici de nos arthrites secondaires, du pseudo-rhumatisme de quelquesuns ;
4“ V Arthriüs. Les passages cités du traité des Affections suflisent a établir l’identité del’arthritis ancienne et de notre rhumatisme articulaire aigu. Nous y avons ajouté chemin
(1) Éd. Litlrc, t. IX, p. 78.
(2) Des Humeurs. Ibid., t. V, p. /199.
(3) Éd. Littré, t. II, p. 181. Yoir aussi Aplior., t. IV, n. 5i3 Énid t. VI, p. 278, etc.
faisant quelques mentions relevées clans la collection hippocratique, clans les autres œuvres de la médecine grecque et surtout dans la littérature latine. Nous avons vu que Caton, Lucillus, Cicéron, Vitrine, Musa, Pline et bien d’autres savaient distinguer la podagre de raiïection qu’ils désignaient le plus souvent sous son nom latin de morbus articiilaris, quelc[uefois sous son nom grec d’arthritis. Scr. Largus écrit môme àpOpT-:'.; comme s’il s’agissait d’un terme technique, étranger à la langue vulgaire et nouvellement introduit.
Podagre, douleurs et déformations chroniques des jointures, épanchements survenus au cours de certaines maladies, arthritis enfin, c’étaient là les quatre étiquettes sous lescfuelles les anciens groupaient toutes les maladies qui avaient leur siège unique ou principal dans les articulations; et cette classification ne cliiïère guère de la ncitre que par la substitution aux appellations précédentes des mots goutte, rhumatisme chronicjue, rhumatisme secondaire, rhumatisme articulaire aigu.
Mais, eu dehors des affections proprement articulaires, les anciens avaient observé certains états morbides sans localisation précise, sans cause déterminée ; c’étaient des douleurs dllVuses occupant à la fois les muscles, les jointures et les os; c’était une fatigue générale, une gène de mouvement comparable aux courbatures qui sont l’effet des exercices violents ou des marches forcées. Aussi leur donnait-on une appellation commune, celle de lassitudes, de 7.07::'.. Nous avons pu négliger jusqu’ici cette forme morbide un peu vague que l’on ne pouvait en aucune manière confondre avec la podagre, mais il est bon d’y revenir maintenant parce qu’elle a eu quelque part à la constitution du rhumatisme tel que l’ont compris les auteurs du xvi“ siècle et Bâillon en particulier.
Les traités hippocrati([ucs n’en parlent qu’en passant,
LE RHUMATISME .^P'.l-Yr BAILLOU
mais un iVagmcnt de Théophraste (i) nous apprejid quelle place tenaient les lassitudes dans la pathologie ancienne et quelles hypothèses elles avaient suscitées. Avaient-elles leur cause première dans les valsseau.v et dans les nerfs (tissu fibreux périarticulaire) ou seulement dans ces derniers ; venaient-elles d’une désassimilation excessive, d une fonte rapide sjvTv;''.;, provoquée par l’abus des mouvements, ou bien étaient-elles liées au travail lui-même, la lassitude lui succédant, in situ, par un simple changement d’état ? Malgré le caractère séduisant de cette dernière hypothèse toute mécanique, Théophraste accepte, comme explication principale des phénomènes observés, un alflux d’humeur vers les parties fibreuses et vers les jointures, encore plus sujettes que le reste à la fatigue. Les muscles aussi et le corps tout entier peuvent être frappés et l’on a pu créer les mots 07T£:-/.ct:2'jç et C7~x'fpx;.
En somme c’est surtout sur les parties les plus mobiles et les plus riches en nerfs que la fluxion se fait et que la lassitude s’établit, c’est-à-dire sur les nerfs et sur les jointures. Cette affection du reste n’est pas nécessairement l’effet d’un travail excessif, puisque ceux-mêmes qui restent au repos, assis ou couchés, peuvent ressentir les mêmes lassitudes, au point que la simple pression leur soit douloureuse à l’égal d’un serrement ou d’une contusion. Il arrive par exemple que la pléthore abdominale, les veilles prolongées, le catarrhe provoquent la lassitude en raison de l’excès d’humeur qui les accompagne ; le catarrhe en particulier n’est qu’une fonte morbide, une transformation liquide.
Ces lignes de Théophraste nous permettent déjà de soupçonner que sous le nom de lassitude les anciens réunissaient un certain nombre d’affections que nous rattachons flu rhumatisme en donnant à ce mot son sens le plus large.
(i) T11É0P11U.VSTE. Fragm. de lassiliuUnc. Édit, grecque-latine de Didot, p. 898 et suiv.
LA GOUTTE ET LE RIlUMATfSME
par exemple le rhumatisme musculaire, certaines formes légères de rhumatisme articulaire, certaines névralgies. Une description plus étendue et plus précise que nous trouvons dans le recueil d’Aétius ne laisse place à aucun doute.
Aétius (i), ou l’auteur qu’il cite, commence par une bonne étude de la courbature et du surmenage : les symptômes sont dus à une acrimonie des humeurs, les produits d’une désassimilation, d’une fonte de la graisse et des muscles sous l’influence du mouvement n’étant pas sudisammentéliminés ; le traitement consiste, les premiers jours, en onctions, en frictions, en massages étendus pratiqués par plusieurs aides à la fols. A ces lassitudes provoquées correspondent les lassitudes spontanées, véritables maladies, dues elles aussi à des humeurs nuisibles formées au sein de l'économie.
Il en existe trois variétés : la lassitude dite ulcéreuse détermine au niveau de la peau et des muscles une douleur déchirante qui augmente au moindre mouvement; de plus les urines ont un dépôt particulier, la peau donne au toucher une impression mordicante ; enfin il y a des sueurs anormales parleur couleur et parleur goût. La lassitude tensive atteint surtout les muscles ; il n’y a plus de douleur déchirante, mais un sentiment de pesanteur et de distension, sans tuméfaction appréciable.
En troisième lieu vient la lassitude inflammatoire ; ici nous citons textuellement : « La lassitude inflammatoire, qui vient spontanément et sans fatigue préalable, cause des douleurs si intenses, une telle chaleur des parties enflammées, avec tuméfaction des parties molles, qu’elle ne comporte aucun délai, ni de quelques heures, ni de deux ou trois jours; c’est immédiatement qu’elle détermine une fièvre très forte, à moins qu’on ne prévienne celle-ci par une saignée. Ces malades, en effet, ont le sang très chaud et presque tous réclament une abondante déplétion sanguine, encore chez
(i) Aétius, in Mcdicæ .\.rlis Principes, p. 172.
Ui nilUMATISME AVANT BAILLOU
la plupart la lièvre persistc-l-elle après celte déplétion. Vussi ne laut-il pas tarder, ni retirer peu de sang; il faut saigner bien vite, saigner jusqu’à la défaillance, pourvu que l ien d’ailleurs ne s’y oppose. 11 est bon de faire celte opération deux fois le mèmè jour, en sorte que la première fois le su jet ne tombe pas tout à fait en syncope et que la seconde il n’aille pas jusqu’à la défaillance. Que l’on n’ouvre pas la veine ou qu’une hémorragie ne survienne pas spontanément ailleurs et ces malades n’auront à attendre leur salut que de leur bonne fortune ; encore ne seront-ils pas sauvés. Les douleurs sont-elles plus fortes dans la tète et dans le cou, il faut ouvrir la veine humérale ; dans la poitrine, le dos et les reins, la veine interne; si le corps souffre également partout, on choisira la veine médiane (i). »
Telle était, dans ses grandes lignes, la nosologie antique, en fait de maladies articulaires. Il ne fallait pas, semble-til, un grand effort d’érudition pour la retrouver dans des livres ejue chacun avait alors entre les mains, il ne fallait pas un grand courage pour l’adopter. Et pourtant nous ne pouvons citer parmi les médecins célèbres du seizième siècle que Cardan et Mcrcado qui aient fait cet effort, aient eu ce courage.
Cardan, il est vrai, ne craignait pas les paradoxes : il se proclamait lul-mème ennemi de la magisiri et l’on sait quelles furent les étrangetés de sa carrière; mais il faut reconnaître que l’esprit clinique le plus sage, le bon sens le plus lumineux ont inspiré le commentaire sur les aphorismes. A propos du fameux aphorisme 29, Puer non poda^ra lahorat ante nsuni venereoruni. Cardan s’exprime ainsi : « Ce n’est pas une même chose que le niorhus articularis et la podagre. Galien aurait mieux faltd’enselgner cela que de reprendre si souvent Hippocrate et sans raison. J’ai vu de
(i) Aétius. Liv. IV, In Medicæ Artis Princij)es. l. II, p. 170 et 176.
Itlto
nombreux enfants affectés d’arthritis, je n’en ai pas vu un seul qui eût la podagre et je ne me souviens pas d’en avoir lu un seul exemple cité. Hippocrate disait dans le livre des Affections : La podagre est la plus violente des affections articulaires, la plus longue et la plus rebelle ; et il ajoutait que dans le mal articulaire au contraire la douleur est mobile et passe d’une jointure à l’autre. Il n’en est pas ainsi de la podagre qui passe sans se jeter ainsi de côté et d’autre. Nous avons vu plus haut comment les arthritis surviennent souvent après les fièvres (aph. 3i), ce que ne fait pas la podagre, excepté chez ceux qui y sont sujets. En effet, quand l’humeur se résout, ce n’est pas le sang pur des veines, c’est un sang corrompu qui flue vers les jointures; et cette sorte de pus donne naissance à l’arthritls, non à la podagre. Aussi l’arthritis n’est-elle pas sujette aux retours de la podagre, parce que sa cause matérielle est étrangère à la constitution du sang’ et par suite n’est pas toujours prête à se porter sur les articulations; le mal articulaire ne revient donc pas sinon après des fièvres, tandis que la podagre a ses retours. Si parfois le mal articulaire revient sans être précédé d’une fièvre, même alors sa cause matérielle est une pituite échauffée, corrompue par la lassitude » (i).
Un peu plus loin (2), Cardan dit de Paul d’Egine et d’Alexandre de Tralles c[u’ils ont commis une erreur grossière, pessi/nè confuderunt, en confondant l’arthritis etlapodagre.
Dans le passage cité plus haut, nous relevons trois idées également justes, également méconnues par les contemporains de Cardan : 1“ l’arthritis d’Hippocrate et de rauteur des Affections est une maladie fort différente de la podagre, c’est le niorbus articniaris, notre rhumatisme articulaire aigu ; 2*^ elle a ce caractère d’être assez fréquente chez les
(1) lIiEK. C.uiDANi, in .\[)lior. Illppocr. Comment. Palavii, i()53, p.
(2) Ibid., p. 5o8.
Ui RHUMATISME AVANT BAILLOU
enfants cl cet autre, étranger aussi à la podagre, d’étre sujette à la généralisation et à lu inoblllté ; 3“ enfin I arthritls ressemble aux fièvres, elle est le résultat d’une altération septique du sang, tandis que la podagre trouve dans le sang lui-mème sa raison d’ôtre, sa cause matérielle. Aujourd’hui encore nous ne saurions mieux opposer l’une à l’autre la fièvre rhumatismale, proche parente des maladies infectieuses, et la goutte qui a dans les modifications chimiques du sang et des humeurs sa cause prochaine.
Cardan ne s’était pas contenté de résumer brièvement ses sentiments dans une page de commentaire ; il les avait enseignés et propagés autour de lui. Nous avons sur ce point le témoiofnaa'e d’un de ses élèves, Taddeo Duno, de Locarno, qui a laissé des lettres médicales dont quelques-unes sont adressées Optinio inaxiinofjue medicinæ professoriHieronymo Cardano, prœceplori meo colendissimo (i). Deux autres, où il est question de douleurs articulaires, survenues chez une femme de trente ans, ont été écrites, la première pour demander, la seconde pour réfuter l’avis d’un médecin de Corne, Jean-Paul Turriano. L’auteur s’y exprime ainsi (2) : « Jet’al écrit que le mot grec àpOpÏTi; est rendu proprement en latin, c’est-à-dire chez les médecins latins, par l’expression articularis morlms, et cela parce que l’arthritis est une affection de toutes les jointures du corps, et que de même les affections particulières des jointures tirent leur nom des régions mêmes qui sont frappées et ne sont pas appelées en grec àpOpTt'.c, ni en latin morbns articularis, bien que ce soient des affections articulaires... Ce que l’on dit de l’arthritis ne peut l’être de la podagre, de la sciatique, de la chlragre, ni des autres : car tout differt et les causes et le siège du mal et le choix des remèdes et la nature même des maladies. Ainsi, l’arthrltis est due parfois à la surabondance du sang, la po-
(1) Thaddici Duni locarnensis mcdici epistolæ mcdicinales. Tiguri, iSga
(2) Ibid. Epist. XII, p. 08-73.
LA GOUTTE ET LE Eli U MAT! SME
clilgrc presc|ue jamais. L’arthritis envahit toutes les jointiire.s du corps, nous l’avons dit et nous le répétons, la podagre ne touclie que les seules jointures du pied ou les pieds seuls. Le traitement de l’arthritls ne ressemble pas toujours à celui de la podagre, surtout quand elle est engendrée par l’excès de sang. En outre, l’arthritis n’est pas héréditali-e comme est la podagre; enfin, elle guérit quelquefois très facilement, tandis que la podagre n’admet pas de guérison parfaite. ))
(c Souviens-toi, je t’en prie, des malades atteints de morbus articularis, si tu en as jamais eu à soigner, ce dont je ne doute pas, et demande-toi si leurs tortures occupaient seulement les pieds, ou les mains et les pieds en même temps, ou ne s’étendaient pas plutôt à toutes les jointures du corps. Ceux qui souffrent du mal articulaire sont le plus souvent des amateurs de bonne chère, crapniosi, farcis d’humeurs crues, pituiteuses et épaisses, cause habituelle des affections articulaires, et, quand ils sont pris, ils ne peuvent remuer facilement ni les genoux, ni les pieds, ni les bras, ni les mains, ni le cou, ni le dos, ni aucune partie du corps, mais ils gisent cloués au lit, sans bouger. Et c’est là ce que les Grecs et les Latins appellent l’arthritis. »
La lettre, dont nous extrayons ces passages, est datée du mois de juin i553; elle répond à une épitre médiocre où Turriano soutenait, à grand renfort de citations empruntées à Galien, qu’il importait peu de discuter les noms, puisque les deux affections étaient de même nature et avalent la même cause, une humeur qui pouvait être sanguine, bilieuse on pituiteuse.
L’élève de Cardan, dans sa vive réplique à son correspondant galénique, a heureusement traduit et développé les doctrines de son maître ; aux raisons données par celui-ci, il ajoute une affirmation plus nette de la curabilité du rhumatisme articulaire, un sentiment plusjustc des différences fondamentales qui distinguent l’arthritls de la podagre, cette assertion enfin si exacte, et que nous voyons émise pour la
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU
première fois, que l’arthritis n’est pas héréditaire comme la podagre. Si nous joignons à cela le bref et saisissant tableau clinique qui termine notre citation et qui a devancé de quarante ou cinquante ans la description si justement louée de Balllou, il nous semble que l’on pardonnera volontiers a Thaddée Duno ses opinions contestables sur la genèse du rhumatisme attribué à une pléthore sanguine, opinions presque générales alors, opinions soutenues récemment encore et qui ont eu en ce siècle cette lamentable conséquence, la saiffnée à blanc des rhumatisants.
Les pages, si originales, de Cardan et de son élève passèrent presque inaperçues. La critique, si franchement formulée, de Galien et de la manière dont il travestit la pensée hippocratique, parut simple boutade d’un génie inégal et l’on s’empressa de l’oublier. Sennert seul s’est souvenu de Cardan, et Schneider de Thaddée Duno. Mais un esprit tout différent, si éloigné des nouveautés qu’on a pu, à une lecture superficielle, le considérer comme le dernier des scolastiques, Luiz Mercado a précisément émis sur le sujet qui nous occupe les mêmes sentiments que Cardan, dont il ignorait sans doute les commentaires. 11 l’a fait pour des raisons tirées de la seule observation et non de la critique des textes, mais son témoignage n’en a que plus d’autorité (i).
Après avoir proposé, au sujet des maladies articulaires considérées en général, des idées que nous aurons à rappeler, il étudie dans un chapitre séparé l’arthritis. Le fait d’une description indépendante n’a pas par lui-même grande signification. D’autres auteurs, Mercuriali par exemple, avaient agi de môme, sans réussir adonner à leur arthritis une physionomie propre, à lui trouver d’autre caractère distinctif que la multiplicité des jointures afièctées. Mais Mercado ne sc borne pas à admettre une espèce morbide nommée ar-
(i) Lud. Mercatus. Operum Tomus II. Francfort, 1620. De internorum morborum curationc, lib. IV, p. 43 1.
thiitis, il 1 oppose a la podaorc et à la sciatique et il réunit les éléments d’un diagnostic dinérentiel. Il les emprunte pour une part à quelques médecins des siècles précédents, mais il est un des premiers qui les ait groupés de manière a en établir la valeur nosologique.
L cuthiitis est une affection tout autre que la podagre pour les 1 «usons suivantes : i° la podagre exige ces deux conditions pour naître, une faiblesse innée ou acquise des jointures et une petite quantité d humeurs; l’arthritis, an contraire, demande une plus grande quantité d’humeurs, une moins grandefaiblessepréalabledes jointures. Dépouillé de la forme que lui donnait la pathologie humorale du temps, forme à laquelle Mercado resta toujours fidèle, cet argument repose sur deux faits cliniques bien observés; dans le rhumatisme articulaire aigu il y a une exsudation séreuse considérable, occupant presque toutes les jointures; on ne saurait donc attribuer h celles-ci une prédisposition particulière puisqu’elles sont toutes également frappées ; dans la goutte, au contraire, répanchement est peu abondant et la lésion n’atteint qu’un petit nombre de jointures, toujours les mêmes ; on est donc amené a chercher h ces articulations une tare héréditaire ou acquise, une faiblesse naturelle qui les prédispose au mal, a 1 e.xclusion des autres. Si le problème n’est pas mieux résolu de nos jours qu’au temps de Mercado, il se pose dans les mêmes termes.
2° Dans l’arthritis, la douleur commence avec le sfonlle-
ment des parties, dans la podagre elle précède le gonileinent. Dans le rhumatisme articulaire aigu en effet les douleurs sont sensiblement proportionnelles à l’abondance de l’épanchement ; dans la goutte, on peut éprouver d’atroces douleurs sans que la vue fasse saisir une tuméfaction notable, et quand celle-ci vient à se produire la souffVance est souvent sur son déclin.
3“ L’arthritis ne demande pas quarante jours pour se résoudre comme la podagre. Ici il ne faut pas prendre dans toute sa rigueur ce délai de quarante jours imposé à la
LE IlllUMAriSME AVANT BAILLOU l\l\^
goutte par Hippocrate : il est trop long ou trop court selon cpie l’on considère les formes aiguès et récentes ou les formes subaiguës et invétérées de la maladie. Mais la raison invoquée par Mercado reste juste dans sa généralité. Le rhumatisme articulaire aigu, le seul qui soit désigné sous le nom d’artliritis, a d’ordinaire, et par définition, une évolution rapide; la podagre reste la podagre dans l’intervalle de ses attaques et quelle que soit la durée de celles-ci.
4“ L’arthritis ne revient pas aussi souvent que la podagre. L’argument n’a pas besoin de commentaire : il est d’une évidente vérité.
5“ L’artbritis ne laisse rien après elle qui puisse causer une infirmité, in arthritide vero radicitus discutitiir materia oinnis, qiio nihil superest quod impotentiani articulorum adaugeat. Sur ce point encore l’exactitude du parallèle est absolue. Dans le rhumatisme articulaire aigu la reslitulio ad inlegrum est la règle ; dans la podagre les déformations, les dépôts tophacés, les lésions de diverse nature aboutissant h l’impotence sont la suite presque obligée d’accès un peu fréquents.
Les traits distinctifs énumérés par Mercado étaient pour son temps les meilleurs qu’on pût noter pour justifier l’autonomie de l’arthritis. Ils sont tirés non d’un choix arbitraire parmi les symptômes, mais de l’étude de la marche et de l’évolution, c’est-à-dire de ce qui révèle le mieux la nature propre d’une maladie, de ce qui en marque le caraetère spécifique. L’auteur complète son œuvre en relevant avec non moins de bonheur les signes particuliers qui font reconnaître les douleurs de la vérole et empêchent qu’on ne les confonde avec celles de l’arthritis.
Ainsi pensaient au cours du xvi“ siècle le savant italien et le clinicien espagnol. Pour retrouver une pareille netteté dans la conception de cette entité morbide qu’ils nommaient niorhns arûcidaris ou arthritis, il faut remonter aux livres hippocratiques ou descendre à l’œuvre de l’anglais Cullcn (177G). Que l’on réunisse en clfet les caractères propres à
LA anUTTE ET LE nilUMATJSME
l’arthritls, énumérés par Cardan, Duno et Mercado, et l’on a une excellente ébauche du rhumatisme articulaire aigu, tel que nous le comprenons aujourd’hui. Et pourtant leurs noms sont oubliés. On a pris à la lettre l’aflirmation audacieuse de Bâillon que 1 aflectlon décrite par lui était restée, jusqu’à son livre, anonyme et méconnue.
Nous venons d’esquisser à grands traits la conception que s’était formée des maladies articulaires l’ancienne médecine grecque et que Cardan, Duno et Mercado furent seuls à adopter dans son intégrité. Il nous faut en agir de môme avec la médecine que nous nommons néo-latine et qui, née à Carthage de l’union du méthodisme et de la vieille pathologie humorale, domina en Occident jusqu’à l’invasion des livres byzantins et arabes, et garda encore, durant les règnes d’Avicenne et de Galien, quelque action, inavouée ou inconsciente, sur l’esprit des médecins, sans parler de l’empire qu’elle eut toujours sur le peuple dont elle avait inspiré les opinions et dicté le langage, en fait de maladies.
Cardan et ïNIercado se rattachaient directement aux Asclépiades ; c’est à Théodore Priscien et à Cassius Félix que se rattachent Fcrnel, Charles Lepois, Félix Plater, Baillou, Rivière, tous ceux qui ont contribué à rétablir sous une forme nouvelle, mais non meilleure, l’espèce morbide qui était jadis l’arthritis et qui est aujourd’hui le rhumatisme. C’est une tâche assez ingrate de rechercher et de relever les vestiges d’une tradition obscure, il importe cependant de suivre la marche des idées, même aux heures d’hésitation et de tâtonnements. A voir à quelle cause légère tient parfois le triomphe d’une notion sérieuse, on comprend qu’il ne faut en médecine négliger aucun secours et que l’iilstoirc, la philologie même peuvent avoir leur prix. Une science mieux avertie, une critique plus avisée, chez les médecins <lu xvi° siècle, eussent évité bien des confusions, bien des erreurs dont, après trois siècles, nous sommes encore em- Ijarrassés,
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Sans reprendre dans tons leurs détails les variations de doctrine et les vicissitudes de langage qui ont abouti a la i^enèsedu mot goutte, nous rappellerons que, pour les auteurs du v“ siècle, les mots destillatio, caiarrhus, reunia ne s’appliquaient pas seulement à certaines alléctions des voies respiratoires, mais que déjà on désignait sous l’un de ces noms devenus synonymes les désordres survenus du côté des viscères, des membres et des jointures, du fait d’une même cause, agissant par les mômes voies, c’est-à-dire d’une humeur coulant hors de ses voles naturelles, d’une deriçatio d’un flux, reiunatismns. Cette dernière expression avait servi à dénommer tous les écoulements, même la diarrhée, même l’incontinence d’urine, mais avec le temps sa signification s’était précisée. La médecine latine la réserva aux poussées fluxionnaires et sécrétoires qui étaient l’efiét d’un catarrhe, d’une descente, comme on traduira plus tard.
Dans la médecine grecque, le rhumatisme resta une poussée fluxionnaire, surtout sanguine, se portant sur un organe quelconque, peau, viscères ou jointures. A ne considérer que cette dernière localisation, nous voyons Rufus (dans la vieille traduction latine du traité de la goutte) (i) chercher des remèdes ad doloves rheumaticos et ad inflaminationes arliculortim . Il ne s’agit nullement dans ces cas de rhumatisme, mais d’une complication de la podagre, d’une fluxion locale, quasi inflammatoire, plus intense que de coutume.
De même encore, Alexandre de Tralles, dans son onzième livre, parle du rhumatisme comme d’un symptôme occasionnel de la podagre, d’un signe de l’humeur sanguine. Il énumère les précautions à prendre et ajoute : « Voilà ce qu’il convient de faire pour ceux chez qui le rhumatisme c p£'j[Aa-:-.o'j;.ô; naît d’une surabondance de l’humeur sanguine » (2).
(1) Rufus. Œuvres. Éclll. Darembcrg, p. 285.
(2) Alexandre de TiiALi.Es. Loc. cit., p. 63.L
LA GOUTTE ET LE lilIUMATISME
De même enfin Démétrius Pep;igomène, emploiera ce même mot psj[j,aT'.7|xo{, alors qu’il s’agira des poussées goutteuses qui se portent non seulement sur les mains et les autres jointures, mais encore sur le cerveau, le foie et le cœur (i). Ici les mots fluxion ou poussée traduisent exactement la pensée de l’auteur. Les passages que nous venons de citer et la doctrine qu’ils impliquent n’ont eu du reste aucune part à la genèse de l’entité morbide que nous nommons rhumatisme.
Quant à la théorie latine, Priscien l’a formulée un des premiers : « Tout catarrhe, dit-il, doit être l’objet de soins attentifs, ayant son origine et son principe dans la tête. Un débordement (2), découlant de là par les divers canaux, inonde les régions qu’il atteint et à la longue les affaiblit, pour peu qu’on le néglige. Trois sortes d’affections peuvent en naître ; l’une occupe le nez, c’est le coryza ; l’autre occupe la gorge, on l’appelle branchos ; la troisième atteint la poitrine et, quand elle dure longtemps et envahit les poumons, elle provoque une phtisie absolument incurable. Je n’oublie pas non plus que quand ce débordement se précipite et tombe sur les régions inférieures, poussant devant lui la matière morbide déjà entraînée par son propre poids, il lèse souvent les organes vitaux de la région centrale (3), y détermine au passage divers accidents el enfin se jette sur les pieds, endroit condamné d’on il est difficile de le chasser. ÎNIais d’abord c’est le corps tout entier qu’il émeut : une sorte de pesanteur douloureuse saisit toutes les parties du corps, sans lièvre concomitante, par l’action propagée de ce flux descendant. Cette action intéresse d’abord et surtout la tête ; aussi est-ce sur elle et sur les parties voisines et
(1) Demetiuus Pepago.mène. Loc. cit., p. 20.
(2) Dtdjordement ne rend pas le sens cljinologique de derivatio, mais il traduit fidèlement, croyons- nous, la pensée de Priscien et de scs successeurs.
(3) Le texte dit précordiale, mais ce mot avait alors un sens beaucoup moins précis (juc son sens actuel.
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU
iittenantes que nous clii’igerons nos premiers soins ; nous indiquerons ensuite ce qui concerne chacune des parties touchées ou envahies. »
Priscien énumère toutes les prescriptions qui conviennent reumalizanli : onctions chaudes sur le corps et sur la tête, repos absolu, diète sévère, purgation. « Lorsque par ces moyens la maladie se sera humanisée, j’insisterai sur les mêmes onctions, imitant les exercices de la palestre et frottant les réglons inférieures avec plus d’énergie. Le flux, reumatismus, rappelé ainsi des parties supérieures abandonne celles de ces réglons qu’il inquiétait et qu’il n’aurait pu atteindre sans péril, et le caractère bénin de la maladie nous permet de repousser les secours de la médecine interne )) (i).
Ainsi s’exprime Priscien; Cassius Félix, son compatriote et son contemporain, écrit de son côté : « On dit qu’il y a rhume reiinia toutes les fols qu’un afflux abondant d’humeur fait brusquement et sans cause préalable gonfler une partie du corps, he,?, Gvecs, diisenl renmalice cliathesis, c’est-à-dire affection rhumatlque. C’est une affection fréquente, surtout nu niveau des jointures, par exemple au genou, au coude, aux clavicules, à l’union de la mâchoire et de la tempe, audevant de l’oreille, quelquefois même à la face où les yeux se trouvent tout à coup fermés par une énorme tuméfaction » (2).
Cælius Aurelianus n’ajoute rien à ces notions. Le chapitre de calarrho de l’Esculapius (3) ne fait que résumer ce qu’avait dit Soranus dans le traité des maladies chroniques (livre II, ch. VII), où il est parlé des seuls catarrhes qui occupent les voies respiratoires, et où l’on relève cette seule phrase intéressante : « Le catarrhe bronchique se distingue du rhiuna-
(1) Tli. PiusciE.N. Liv. II, ch. xx. Éd. Rose, p. i58.
(2) Cassius Félix. Gli. xxiii, ad rcuma, p. 89.
(3) Ce chapitre a gardé plus cpie les autres la forme interrogative que lui avait donnée l'auteur du Liber responsionum.
Delpeucii.
LA GOUTTE ET LE nUUMATlSME
/is/ne de la poilrine^ a rheumatismo thoracis par ce fait que, les autres signes étant communs, la douleur paraît siéger dans la partie meme du thorax que l’on croit affectée. » Remarque qui se rapporte sans doute à notre pleurodynie.
On le voit, les troubles morbides c[ue Prisclen et Cassius Félix rattachaient au catarrhe, au rhume, au rhumatisme étaient décrits en dehors des maladies articulaires, comme n’appartenant pas au môme domaine qu’elles. La ligne de démarcation est bien tracée : la podagre, l’arthritis et la sciatique sont des alTections limitées aux seules jointures; au contraire, la diathèse rhumatique des Grecs n’est pas nécessairement et exclusivement articulaire. Nous retrouverons cette distinction sous la plume de Fernel, de Baillouet de Rivière ; elle ne disparaîtra qu’après les travaux de Cullen et de Bouillaud.
Quelle place occupait le rhumatisme ainsi compris dans la nosologie du moyen âge ? Pour s’en rendre eompte, il suffit de se rappeler ce que nous avons dit du mot goutte et de sa large acception. Goutte était le synonyme populaire de catarrhe, de destination, de rhumatisme ; c’était le terme générique sous lequel se groupaient un grand nombre de variétés, de types plus ou moins légitimes, tlont voici les ]3rincipaux.
1°11 y eut la goutte podagre que ce dernier mot définit suffisamment. Les médecins de l’Occident, pour des raisons assez connues, eurent moins souvent que leurs confrères orientaux l’occasion de l’observer et de la traiter, aussi occupe-t-elle dans leurs livres, dans leurs formulaires, une place moins exubérante que dans les manuels d’origine byzantine.
2“ Il y eut la goutte arthritique. Nous l’avons montré par mainte citation empruntée aux médecins africains, aux maîtres de Salerne, aux auteurs inconnus dont les fragments remplissent les manuscrits du moyen âge, la goutte arthritique, sous sa forme aiguë, mobile, fébrile, répondait aux variétés les plus nettes de notre rhumatisme articulaire
L E R II U.M ATI S ME AVANT B A ILL OU 6 5 1
aigu ; SOUS ses formes chronique, noueuse, délormante, ulcéreuse, elle embrassait à la lois, sans qu’on puisse trop blâmer cette confusion, les cas de goutte chronique avec déformations tophacées et les arthropathies diverses que nous réunissons sous l’étiquette provisoire de rhumatisme chronique ;
3° La goutte scialùjue était mise encore au nombre des affections articulaires, regardée qu’elle était comme une arthrite de la hanche, mais on savait déjà que les douleurs pouvaient gagner la cuisse, la jambe et le pied; on devait apprendre bientôt que les lésions siégeaient moins dans la jointure coxo-fémorale que dans le nerf sciatique, in nen’o lalo.
Enfin, et ce fut là le mérite propre de la pathologie de ces âges, il y eut autant d’espèces de goutte qu’il y avait d’affections catarrhales capables de se succéder, de se substituer l’une à l’autre, passibles d’une médication unique, issues des mêmes erreurs de l’hygiène individuelle. Nous avons mentionné en leur lieu la goutte migraine et la goutte paralytique, la goutte rose et la goutte caduque, la goutte sereine et \ü goutte à Vaine, quelques autres encore dont le groupement sous une appellation commune constituait la première et curieuse ébauche de cette disposition générale que nous appelons encore la diathèse goutteuse, que beaucoup désignent sous le nom d’arthritisme.
Si large que fût le cadre de ce système nosologique, il restait encore, en dehors de ses limites, quelques affections douloureuses sans localisation bien définie, qui occupaient les jointures, mais intéressaient aussi les muscles, les membranes fibreuses, les nerfs et les os. Nous avons vu que les médecins grecs s’étalent heurtés à la môme difficulté et l’avaient adroitement tournée en créant de toutes pièces l’entité lassitude spontanée. Nos médecins latins agirent plus simplement eneore : après avoir défini, à l’aide d’une épithète précise, chacun des types de goutte les plus faciles à reconnaître et à classer, ils laissèrent les autres sans place
LA GOUTTE ET LE lUIlIMATISME
détCM-ininéc parmi les maladies goutteuses; ils furent incerlusedis, incerli noniinis. Ou dit, pour les désigner, goutte, descente (r), catarrhe, destination tout court, on dit de même rhumatisme, les deux premières expressions étant laissées au vulgaire, les dernières seules étant acceptées des médecins. Or, parmi ces destinations simples et ces rhumatismes, nous reconnaîtrions aujourd’hui, comme nous l’avons fait plus haut dans le groupe des lassitudes, beaucoup des affections que nous nommons rhumatismales, celles qui atteignent surtout les muscles, les aponévroses, le périoste, frappés au même titre sinon au même degré que les jointures, celles aussi auxquelles on ne peut assigner un siège précis et que nous nommons vagues pour cette raison.
Un Ilux, un débordement, une inondation, l’envahissement d’une région du corps par une humeur légère, mobile, incolore, insipide ou légèrement salée, telle était la lésion matérielle qui servait d’explication commune et comme de lien à ces diverses affections.
A défaut de textes plus développés et comparables à ceux qui émanent de l’école africaine, les courts fragments extraits des manuscrits latins du moyen âge nous ont montré la persistance de ces idées, et l’histoire du mot goutte nous a prouvé combien était répandu le système humoral que nous venons de résumer. Mais, à l’apparition des livres arabes et byzantins, les médecins les plus érudits abandonnèrent à la i'oule la doctrine latine et les formes de langage qu’elle avait revêtues.
Cependant, au cours même du xvi® siècle, un certain nombre de médecins gardaient encore quelques souvenirs des traditions occidentales. Qu’on ouvre par exemple un
(i) Nous avons cité deux lignes de Paracelse où, sous le nom de defUi.rus et il'artiiritis, il fait certainement allusion à notre rhumatisme articulaire, car pour lui ces alfections sont dues à un tartre « qui passe, qui court d’un lieu à l'autre, à la façon des tempêtes de l’Océan, n
LE EHUMAriSME AVAXT BAILLOU
petit livre d’un médecin de Hordeaux, Pierre Pieliol: cet opuscule, imprimé en a ce titre explicite: de vhn-
matisnio, catnrrho, <,uiriisque e cerebro destillationibus et. hoviun carnlione libellas. On y voit l’auteur faire, a la mode ancienne, du mot rhumatisme un synonyme exact de catarrhe et implicitement de goutte, trouver, dans ce rhumatisme descendu de la tète, l’origine d’une foule d’affections, et, entre autres, de douleurs articulaires et d’arthritis quand il atteint le cou, les épaules, les muscles du dos ou l’ensemble des jointures : tous méfaits qui le (ont s’écrier : Hitjus tantæ morboram iliados causa es/!
Le petit livre de Pichot n’eut sans doute pas grand retentissement, ni grande action. Tel qu’il est cependant, il nous aide à comprendre l’état d’esprit de médecins plus illustres, les raisons, conscientes ou non, qui leur suggérèrent telle ou telle doctrine dont on leur a fait honneur comme d’une création. Cela est vrai de Fernel, plus vrai encore de Bâillon.
S’il nous fallait fixer une date précise aux commencements de la médecine moderne et à la fin du moyen âge médical, c’est dans l’enseignement de Fernel que nous la prendrions il eut en effet la liberté d’esprit d’un Paracelse sans en avoir l’ignorance et la stérile agitation. Précisément, a propos d’un cas de goutte, il écrit dans une lettre datée de lo50, ces lignes aussi claires, aussi courageuses que les diatribes les plus vantées de l’alchimiste : ce Je ne me suis jamais laissé détourner de la recherche personnelle par l’autorité des anciens et pourtant il n’en est aucun parmi leurs écrivains, si médiocre soit-il, que je n’aie lu ; mais, je puis le dire, je dois moins à cette lecture qu’à mes propres observations (i). »
Le chapitre consacré à l’arthritis ne dément pas trop ces
(i) .lohannls Fcrnclii Ainbiani universa meclicina. Genève, 1679, P- (’TO-
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATISME
belles paroles : il atteste à la fois l’érudition de l'auteur et son Indépendance. En voici les principaux passages (i').
« L’arthritis est une douleur des jointures revenant par intervalles. Des douleurs diverses peuvent occuper les membres : les unes ad’ectent les membranes osseuses, les muscles, les nerfs ou les réglons Intermédiaires (entre deux jointures) : ainsi ont coutume de faire la vérole et la simple destUlatio. Les autres siègent uniquement dans les articulations; elles y tombent et y restent fixées. Les dernières seules sont comprises sous le nom d’artliritls. »
Fernel donne ailleurs cette définition de la destillatio : « chute sur les parties sous-jacentes d’une humeur superflue tombant de la tête. Ce mot a une signification étendue chez les modernes ; chez les anciens il désignait seulement les catarrhes qui se portent sur la gorge. »
L’observation est juste à cela près que les modernes, les juniores sont plus anciens que ne le croyait Fernel, qui se borne à reproduire ici les enseignements de la médecine néo-latine, la doctrine dePriscien.
Abordant l’étude des affections proprement articulaires, groupées sous le nom d’arthritis, il en énumère les diverses variétés, chiragre, podagre, arthritis de l’épaule, des genoux et des coudes, et y joint par égard pour la tradition la sciatique, dont il donne cette excellente description : « La sciatique, la plus violente de ces affections, siège non pas dans l’articulation de la tète du fémur avec l’os de la hanche, mais plus profondément au sommet de la (esse, a l’endroit où les nerfs venus des lombes et du sacrum pénètrent dans la cuisse. 11 y a une douleur atroce qui n’occupe pas seulement la hanche, mais se prolonge dans la cuisse, dans la jambe, jusqu’à l’extrémité du pied, partout enfin où s’étend le nerf descendu de la hanche allectée ». Il est juste de rappeler que ces lignes ont été écrites deux siècles avant le mémoire célèbre de Cotugno.
(i) Feiinei.. Palliologic. Liv. \1, cli. xviir.
LE niIUMATISME AVANT BAILLOU
Vient ensuite l’étude des causes. La cause prochaine et continente de l’arthritis n’est pas une simple dyscrasie sans lésion matérielle, c’est une humeur contre nature cjui infiltre les ligaments, les membranes pérl-articulaires et les tendons, ne pénétrant cpie rarement entre les deux extrémités osseuses. Cette humeur, et nous touchons ici au passage le plus hardi de ce chapitre, n’est pas aussi variée qu’on l’enseigne ; elle n’est jamais sanguine ni bilieuse, ni mélancolique ; elle est uniquement pituiteuse ou séreuse. « C’est à tort que l’on admet deux variétés d’arthritis d’après la nature de l’humeur, l’une chaude, l’autre froide ; toute arthritis est froide provenant d’une humeur froide. Si l’on observe parfois, surtout dans la podagre et la chiragre, de la rougeur ou de la chaleur, cela ne tient pas à l’essence même de la maladie, mais à la violence de la douleur qui appelle la rougeur, la chaleur et quelquefois la fièvre ». (i)
On ne pouvait condamner l’humorisme galénique avec plus de franchise. Aussi jamais assertion nouvelle ne suscita pareil tumulte dans les esprits. Rien ne prouve mieux l’autorité attachée à la parole de Fernel et le respect gardé a sa mémoire, que les controverses interminables soulevées par les courtes phrases que nous venons de relever. Pendant cent ans et plus, en quelque pays que ce soit, on ne dira rien de la goutte, du rhumatisme ou des catarrhes sans rappeler et sans discuter, sous une forme identique dans sa monotonie, une doctrine dont son auteur avait dit avec quelque assurance : « Tel est, fondé sur le raisonnement et sur l’expérience, mon sentiment sur la cause continente de l’arthritis ».
Partout meme éloge de l’homme, de sa science et de son éloquence ; partout même regret de ne pouvoir souscrire à ce qu’on regarde comme une véritable hérésie. On aurait peine à comprendre une émotion si vive, tant les raisons des deux parties paraissent futiles, si on ne réfléchissait que ces
(r) Feknel. I.oc. cil., p. 57G.
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATISME
raisons servaient surtout à masquer ce qui était le fond du débat, ce qui en expliquait la violence et la durée. En réalité,^ rainrmation que la cause de l’arthritis était une et non multiple, qu’il n’y avait qu’une humeur peccante et non quatre, avait seule déchaîné la guerre. C’était pour ou contre l’humorisme classique que l’on se battait : de là l’importance historique du fragment cité.
Un autre passage, d’une portée plus restreinte, bien qu’il ait provoqué d’aussi ardentes polémiques, intéresse plus directement l’histoire de la goutte et du rhumatisme, c’est le suivant : « On donne avec raison comme cause antécédente à l’arthritis l’afflux d’humeur dans des jointures alFalblies, mais la source de cette humeur, le chemin suivi par elle, c’est ce qu’on ne paraît pas avoir recherché avec soin. Cette ignorance fait qu’on a renoncé jusqu’ici à traiter la douleur articulaire, la croyant incurable ; aussi l’appelle-t-on l’opprobre des médecins. On se trompe quand on fait venir des viscères intérieurs l’humeur qui envahit les jointures... L’arthritis a sa source dans la tête d’où une humeur pituiteuse et ténue découle dans les articulations. Ce n’est pas le cerveau cependant qui est l’origine de l’arthritis, ni ses ventricules intérieurs, réservoirs où s’amassent les superfluités pituiteuses (celles-ci s’écoulent au dehors par les narines, ou tombent par le palais soit dans la trachée et les poumons, soit dans l’estomac et les réglons intérieures), mais ce sont les parties extérieures de la tête, situées au dehors du crâne qui sont le point de départ de l’humeur superflue qui en découle en parcourant sons la peau la surface du corps ». Fernel avait déjà exposé dans un chapitre précédent (Livre V, chap. IV) cette pathogénie commune à l’arthritis et aux destinations, et s’était étonné qu’aucun ancien n’eût découvert la distinction qu’il marque entre les catarrhes venus de l intérieur de la tete, selon le mode %ulgalrement admis, et les catarrhes venus des régions extracrâniennes.
Si nous laissons de coté ce qui concerne le nombre et la
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU ASy
nature des humeurs morbides, on relève dans le système de Fernel deux éléments qui reparaîtront à peine modifiés dans les éerits de ses sueeesseurs et contribueront pour leur part à l’édification de notre rhumatisme. D’une part, toutes les douleurs de jointures ne sont pas comprises dans le groupe des arthritis, celles qui frappent en même temps les os, les muscles et les parties fibreuses sont rattachées a la destination, au catarrhe, au rhumatisme, tous mots synonymes, comme nous l’avons montré. D’autre part, la périphérie du corps, ce qu’on appelait l’habitus extérieur, acquiert l’importance et le rôle d’un organe essentiel. C’est le lieu de passage, de refuge et d’arrêt de l’humeur séreuse dont le débordement cause tant de malheurs.
La conception d’un débordement d’humeur envahissant les parties extérieures et superficielles était ancienne : les médecins du xvi“ siècle s’emparèrent de l’idée et abusèrent de la métaphore. Rondelet (i), parlant des fluxions qui se portent des viscères intérieurs sur des régions moins nobles, a cette phrase : « C’est comme le débordement des fleuves hors de leur lit, lorsqu’à la suite d’abondantes pluies ils ne peuvent contenir la masse de leurs eaux qui inonde et couvre les réffions voisines ».
Mercado (2), étudiant les caractères communs des diverses maladies articulaires dans un chapitre où il fait preuve d’un éclectisme rarede son temps, nous montre l’humeur morbide venue de la tête, du foie, de l’intestin ou d’ailleurs, empruntant toutes les voies ouvertes, trou de la nuque, tunique des tendons, espaces sous-cutanés, cavité des veines, pour se jeter sur un seul endroit. « Mais, plus fréquemment, les douleurs naissent d’un consensus, d’une participation du corps entier. Aussi sont-ce les douleurs articulaires (c’està-dire l’arthrltis) plutôt que la podagre ou la sciatique qui sont ainsi éveillées. Comme on l’a dit, ce mode de fluxion
(1) Rondelet. Methodus curandi morbos. Liv. III, ch. lxxxi.
(2) L. Mercado. T. IV, p. 43/j.
est le débordement d’une rivière, l’inondation des cavités articulaires et des parties voisines. Et comme le corps tout entier est aflécté de plénitude et présente les mômes désordres du côté des veines, presque toutes les articulations sont atteintes du même mal, ainsi que les parties environnantes ». Mercado ajoute que l’issue de l’humeur hors des veines se fait par diapédèse ou par anaslomose (c’est-ii-dire par elîraction, mot à mot par un trou), et qu’en dehors de l’épanchement intra-articulaire, le gonflement veineux et l’exsudât sorti des vaisseaux contribuent pour leur part à la tuméfaction locale. Ce sont là de judicieuses observations qui complètent heureusement la description de l’arthritis que nous avons citée plus haut.
Les fragments des livres de Fernel et de Mercado que nous avons rapprochés et reproduits contenaient en germe trois théories de la goutte et des maladies articulaires qui naquirent vers le môme temps en Lorraine, en Suisse et en France, celles de Charles Lepois, de Félix Plater et de Guillaume Bâillon. On connaît mal, on juge mal surtouteette dernière si on l’isole des deux autres passées sous silence.
L'ouvrage de Charles Lepois est intitulé : « Livre d’observations et de consultations choisies sur les maladies méconnues et les affections contre nature, simples ou accompagnées de fièvre, dont la cause continente est une inondation séreuse, un débordement, etc. » Ce débordement, cette inondation que l’auteur désigne Indilféremment sous les noms de dilnvies, è-'illtHnes ou de coUavies serosa est l’origine d’un grand nombre d’affections de la tète, du thorax ou du ventre ; c’est aussi la source des affections de l’habitus extérieur, et par là il faut entendre les parties sous-cutanées, les muscles, les tendons et les jointures. Aussi l’arthrltis est-elle la matière principale d’une des sections du livre (i).
(i) Caholi Pisonis. Sclecliorum obsorvalioniim cl coiisilioniin... liber singularis, etc. f.iCydc, 1733, scct. V, cb. i cl ii.
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Le professeur de Pont-;i-Mousson comprend sous le nom d’arthritis les seules aneclions articulaires qui soient sujettes à des retours fréquents et réguliers, s’écartant ainsi et de la tradition antique et de l’enseignement de Mercado pour se ranger à l’avis de Fernel. Les autres affections, et en particulier notre rhumatisme articulaire aigu, ne sont pour lui que i< des douleurs analogues à l’arthritis w. « Les douleurs arthritiques, écrit-il, sont dues au seul sérum ou substance aqueuse mêlée dans les veines, et surtout dans les artères, à l’un et à l’autre sang; ce sérum, qui Hue dans les jointures, émane des veines et des artères du corps entier, mais surtout de celles de la tète... La tète est en effet le bassin, le château d’eau chargé de distribuer sans cesse l’eau aux parties qui réclament cette irrigation m.
Que ce sérum aqueux, qui rappelle de très près la pituite séreuse de Fernel, vienne à s’accroître du fait d’un mauvais régime ou d’une dyscrasie de la rate, qui en est pour Charles Lepois la cause première ; qu’il vienne à s’amasser par la suppression de ses évacuations naturelles et l’on verra se produire la plénitude séreuse, cette inondation qui est une chose possible, fréquente même, bien que dans les écoles on n’en fasse que rarement mention ou jamais.
C’est la corruption de ce sérum accumulé dans les vaisseaux qui est la cause des fièvres ; c’est son débordement qui est l’origine des maladies arthritiques. Ici, Lepois se souvient manifestement des propres paroles de Mercado : « qui niera que ce sérum grossi et surabondant ne puisse, de lui- même et h la façon des inondations d’un fleuve débordé hors de son lit , sortir des vaisseaux par diapédèse ou par anastomose ? »
La même pathogénie convient aux douleurs arthritiques et à celles que Lepois n’ose désigner ainsi et qu’il laisse inuomlnées. La description qu’il donne de ces dernières ne permet pas de méconnaître notre rhumatisme articulaire. Quelques personnes, des adolescents surtout « voient leur santé traversée par des fièvres à type continu, s’ajoutant à des douleurs articulaires d’une atrocité extrême, qui ne revien-
/iGo
lient pas périodiquement chaque année deux ou trois fois, comme chez ceux dont nous avons parlé précédemment, mais se montrent une ou deux fois seulement dans la vie. Aussi ne peut-on dire ici arthritis, car une hirondelle ne fait pas le printemps ».
L’auteur cite en exemple deux jeunes gens atteints d’une affection remarquable par les douleurs intenses, l’extension à toutes les jointures, le gonflement passager de celles-ci, la persistance de la fièvre jusqu’au 28“ jour, la rareté des récidives et le bénéfice retiré de la saignée.
Vient ensuite une courte mention des douleurs externes des membres et de tout le corps, ce Ce ne sont pas seulement les jointures, c’est aussi la continuité des membres, le thorax et tout l’habitus extérieur qui souffrent d’une descente abondante d’humeur aqueuse sans autre symptôme notable que celui-ci : l’invasion de la douleur, la crainte seule de celle-ci déterminent une certaine difficulté du mouvement dans les parties souffrantes. Par horreur, par peur de la douleur, qu’ils le veuillent ou non, les malades s’interdisent tout mouvement. On peut entendre chaque jour des malades accuser une douleur subite de l’un ou de l’autre bras, de l’épaule ou de la poitrine, succédant d’ordinaire à de la roideur du cou. D’autres, dans leur fièvre, clament que leurs cuisses ou leurs bras sont écrasés par le pilon, et, si l’on vient chez eux tous à examiner les régions souffrantes, on ne les trouve différentes de leur état normal ni par la couleur, ni par le volume, ni par l’apparence extérieure. »
Ces intéressantes notions cliniques sont malheureusement perdues dans la masse des hypothèses illusoires; aussi, malgré la mention de quelques observations sérieuses cl même de quelques ouvertures de cadavres, ne pouvons-nous souscrire aux éloges de Boerrhave qui place Charles Lepols au premier rang des cliniciens de son temps, recommandant aux élèves de lire nuit et jour, de relire dix fois son livre pour qu’il pénètre leur esprit des plus beaux et des plus solides enseignements de la sagesse médicale!
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU
ï.es ressemblances sont grandes entre le livre de Charles l.epois, publié en 1608, et le chapitre que Félix Plater a consacré aux douleurs de V Habitas corporis dans sa Pratique médicale, publiée en i6o3 (i). L’espace de cinq ans <[ul les sépare et, par suite, la connaissance que Lepols a pu avoir de l’ouvrage de Plater en sont une explication toute naturelle, mais il est possible aussi qu’ils aient pulsé, chacun de leur côté, aux memes sources et que le développement logique de la doctrine de Fernel les ait conduits séparément à des conclusions voisines, car c’est aussi à Fernel que le médecin de Bàle a le plus emprunté.
Il avait, on le sait, proposé et adopté pour son compte une classification nouvelle et toute physiologique des maladies, qu’il divisait en trois grandes classes : les lésions fonctionnelles, les douleurs et les vices corporels, ceux-ci comprenant les alFectioiis qui déforment le corps humain et les troubles de l’excrétion. Parmi les affections de la seconde classe sont les douleurs de Vhahilas, c’est-à-dire des parties situées entre la peau et les réglons internes du corps ; il en est trois variétés qui siègent au niveau des parties molles, au niveau des jointures ou au niveau des os.
Les douleurs qui affectent surtout les parties molles sont nommées défluxions, destinations, catarrhes, à cause de leur nriglne; ce sont, entre autres, le torticolis, la pleurodynie, le lumbago. Remarquons que les noms de défluxion et de catarrhe (Plater aurait pu ajouter le nom de rhumatisme) sont réservés ici à des affections lésant la continuité des membres et non leurs extrémités articulaires. Le sens habituel de ces expressions, nous le savons, était plus étendu; elles désignaient aussi des syndromes où l’élément articulaire entrait pour une part. Il est vrai que l’auteur lui-même
(i) Le second volume où se Irouvc ce chapitre lût publié en iGo3 ; le premier l’avait été en iGoa.
I’ei.ix Plater. Praxeos medicœ toini très, édit. Bàle, i-SG l. II p. .G;).'! et suiv. ’
renvoie au paragraphe des maladies des jointures ce qu’il a à dire des douleurs des parties molles situées autour des articulations, de 1 épaule ou de la hanche, par exemple, et dues comme les autres à une délluxion.
Viennent ensuite les douleurs qui occupent les jointures : elles sont dites arthritls ou douleur articulaire. L’arthritis est générale quand elle atteint un grand nombre d’articulations, elle est partielle quand elle se limite à quelquesunes.
La troisième variété est celle des douleurs osseuses^ qu’elles frappent les os de la tète ou ceux des autres régions. Les exemples qu’en donne Plater sont empruntés surtout à la symptomatologie de la vérole.
Distinguer ainsi les maladies par leur siège sans tenir compte de leur nature, de leur cause ou de leur marche, devait conduire à une description confuse. Celle de Plater est obscure, incomplète et dispersée. Une page, cependant, mérite d’être reproduite, surtout pour ce qui y est dit des tophus de la podagre: « Le plus souvent, une douleur intense se montre au niveau de la jointure ou des jointures afl'ectées. Fixée au début dans la hanche ou l’omoplate, elle devient mobile et s’étend d’un côté par le jarret et la jambe jusqu’au pied, de l’autre jusque dans le bras. Dans toutes les variétés, le mal est exaspéré par le mouvement de la jointure et par le contact, excepté dans la douleur de l’omoplate ou de la hanche, à moins que les parties extérieures ne soient envahies. Ces douleurs surprennent quelquefois le malade d’une façon soudaine et Imprévue. »
« Le plus souvent, une tuméfaction accompagnée de quelque rougeur, de chaleur et parfois de battements, survient tantôt plus tôt, tantôt plus tard, dans la podagre et dans la chiragre, quelquefois aussi ces signes se montrent dans la gonagrc, dans l’arthritls, surtout au niveau de quelques jointures non entourées de parties molles. D’autres fols, il n’y a pas de rougeur manifeste et la tuméfaction ressemble à de l’œdème. Dans la douleur de la hanche ou de l’épaule,.
LE RHUMATISME AVANT BAILLOU
à cause de l’épaisseur des chairs, c’est à peine s’il apparaît rien de tel, ou si l’on remarque quelque gonflement ».
« Avec le temps, dans la podagre et la chiragre, il se développe des nodosités au niveau des entrenœuds des doigts,^ des pieds et des mains. Elles s’ouvrent et il en sort tantôt une matière fluide, blanche, épaisse; tantôt une matière ressemblant à du plâtre ou à de la craie, solide, blanche et friable ; souvent aussi, elle durcit et sort sous forme de tophus et de calculs plus ou moins nombreux et plus ou moins irréguliers. Si ces concrétions, non expulsées-, s’accroissent encore, elles immobilisent la jointure qui ne peut plus bouger qu’avec peine ou ne peut plus bouger du tout. J’ai vu quelquefois des tophus de cette sorte étendus du coude jusqu’au carpe et faisant corps en quelque manière, développés chez un goutteux, et, après leur rupture, laisser sourdre une sorte de bouillie blanche. Chez un autre goutteux, j’ai vu des productions semblables se montrer à l’oreille et y persister. Que dis-je, chez un marchand atteint de la podagre, dont il était depuis longtemps et cruellement tourmenté, j’ai vu sortir de tout le corps par des fistules une semblable matière plâtreuse concrétée en tophus au niveau des orifices, et cela au point que les paupières mêmes n’étaient pas épargnées ».
« Une fièvre continue suit de près l’invasion de la douleur, presque toujours dans l’arthrite généralisée, souvent dans la podagre, la chiragre et la gonagre, quelquefois dans la douleur de la hanche ou de l’omoplate. Le malade est saisi d’un frisson que la chaleur suit de près. Ce qui fait que les malades ont soif, sont agités, que le pouls est plus rapide et que les urines rougissent (i) ».
La cause matérielle de ces affections est une humeur dite pituiteuse par la plupart, séreuse par quelques-uns, mais « comme la pituite aqueuse, seule espèce qui puisse se ré-
(i) Loc, cit. , p. ,^97.
pandre dans des légions si étendues, ou le sérum pur et 'fl simple, ou même le sérum mêlé de pituite aqueuse, en tom- | a bant sur un point, y causeraient des troubles fonctionnels, fl tels qu’une impotence, et des tuméfactions indolentes, plutôt B que des douleurs violentes, il est vraisemblable, puisque B d’aussi vives douleurs se voient dans les délluxions et dans I les arthritis, pour peu qu’elles soient intenses, qu’elles II proviennent d’une humeur plus malfaisante que celle-ci, en B raison de sa mobilité, est séreuse, mais que cette sérosité j n’est ni simple, ni aqueuse, qu’elle est imbue d’une qualité 3 étrauffère et mêlée d’humeurs Ichoreuses et excrémenti- 3 tielles qui la rendent plus violente; et suivant que ces hu- ^ meurs sont bilieuses, âcres ou salées, ou ont subi toute autre
altération, elles distendent, elles tiraillent la partie qu’elles | ont envahie, la tourmentent plus ou moins de diverses fa- j çons et y provoquent des douleurs (i) ». 1
La sérosité irritante dont parle Plater peut s’accumuler, j| avant l’apparition des accidents, en divers points de l’habi- î tus extérieur, quelquefois dans le voisinage des articulations | qui seront atteintes, mais le plus souvent dans la région { céphalique entre le crâne et le cuir chevelu, parce que la les veines sont nombreuses et que l’épaisseur de la peau * empêche l’exhalation, d’où la descente de la sérosité sur les ^ parties inférieures, sous la forme de défluxions. L’amas peut J se faire aussi à l’intérieur du crâne, inonder les ventricules et fluer de là à travers tous les orifices osseux de la région. Mais, quelle que soit l’étape passagère de l’humeur morbide ; avant sa fixation sur les jointures, elle provient du sang ^ <[u’clle a altéré, corrompu, et ce sang vicié peut, par lui- ; même et sans sortir des vaisseaux, déterminer des inflamma- j tions articulaires.
Ici, Plater fait une courte allusion au rhumatisme articu- ; lairc : « L’humeur sanguine enfermée dans les vaisseaux, si
(i) Ibid., i>. üoâ.
ii DBLPEUGH. — La Goutte et le Rhumatisme.
Planche VU-