‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 72 sur 86 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE ET DES AFFECTIONS QUI LUI SONT CONGÉNÈRES

Arrivés au bout de notre tâche, telle que nous l’avions restreinte et définie, nous n’essaierons pas de résumer les observations justes, les pratiques utiles, les théories heureuses qui ont fourni, avec tant d’erreurs, d’ignorances et de rêves, la matière de notre travail. Ces détails échappent, par leur nombre et par leur variété, à tout effort de synthèse, à tout essai de groupement. Mais, ce qui est chose possible et profitable, c’est de rechercher si, sous leur apparence mobile et contradictoire, les idées des maîtres antiques n’ont pas eu un fond commun plus solide et plus durable qu’elles; c’est d’isoler et de mettre en lumière ce qui fut la substance de l’enseignement médical, dès avant Hippocrate et jusqu’au temps de Sydenham, ce qui fut l’âme du vieil humorisme, où, pendant plus de vingt siècles, nos pères ont trouvé des règles sûres pour leur pratique et, pour leur conscience médicale, une tranquille sécurité.

Or, durant cette période de deux mille ans, abstraction faite de quelques théories individuelles sans action durable, l’histoire de la goutte et des affections qui ont la même origine qu’elle a été dominée tout entière par une seule et même doctrine, philosophie médicale dont les idées essentielles peuvent être formulées en quelques propositions :

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

i” Il y a un rapport nécessaire entre l’alimentation et le travail. Quand la première dépasse les exigences du second, la pléthore survient et, avec elle, l’encombrement de l’organisme par des matières superflues, c’est-à-dire inassimilables, par de véritables poisons formés au sein de l’économie.

2° Les diverses parties du corps, même les plus humbles, ou les plus petites, sont dans un état continuel de lutte, chacune repoussant loin d’elle ce qui pourrait lui nuire et le rejetant sur la partie qui, pour une raison ou pour l’autre, est la plus faible et se défend le moins, qui est un lieu de moindre résistance, comme on dira plus tard.

3“ Une conséquence directe de ce conflit, c’est le déplacement possible du principe morbide d’un organe à l’autre selon les changements survenus dans les conditions de résistance de chacun d’eux, que ces changements restent inexpliqués ou qu’ils soient manifestement dus à un accident, à une erreur de régime ou à une faute thérapeutique. De là les suppléances morbides et les métastases.

4° L’organisme entier a, lui aussi, sa défense à assurer. Il le fait de lui-même, qu’il y soit aidé ou non. Le corps de l’homme, selon l’expression même d’Hippocrate, est son propre médecin. La chose est rendue évidente par l’étude des maladies aiguës, de leurs crises et de leurs autres modes de guérison.

5“ Les paroxysmes qui surviennent au cours des maladies chroniques ont la même origine et la même signification. Aussi le devoir du médecin est-il de ne rien faire qui puisse troubler l’effort spontané de l’organisme. C’est dire que l’exspectation convient seule aux épisodes aigus des maladies chroniques, que la thérapeutique a son champ d’action limité aux périodes intercalaires et doit être surtout prophylactique.

Nous avons, chemin faisant, mentionné ces lois pathologiques et, suivant l’ordre des’ temps, nous avons noté au passage les applications qu’en ont fiiltes les anciens et les

modernes. Il nous paraît bon de revenir, en terminant, sur chacune d’elles pour en dire l’origine, le sens véritable et les conséquences utiles. Ce sera reconstituer en quelquesuns de ses traits la plus ancienne ébauche de pathologie générale que nous connaissions.

Le travail était en honneur chez les Grecs de toute condition. On sait les hères paroles de Périclès : « La richesse, pour nous, est moins un sujet de gloriole qu’une faculté plus grande d’agir, et, d’autre part, s’il est honteux, parmi nous, de ne pas avouer sa pauvreté, il est plus honteux encore de ne pas s’y soustraire par le travail (i) ».

Cette nécessité de l’activité physique pour tous les citoyens, sans distinction d’aisance ou de misère, a été comprise de bonne heure. Bien que le luxe, et la paresse qu’il entraîne après lui, fussent alors de date récente, Socrate, dans les discours que Platon lui prête, regrette déjà le temps où la vie était sobre et laborieuse et condamne l’oisiveté et la bonne chère, pour les maladies, les maladies catarrhales entre autres, qu’elles ont introduites parmi les hommes (2).

Peu de temps auparavant, l’auteur du traité du Régime, qui fut sans doute Hérodicus de Sélymbrle, avait affirmé plus nettement encore la même théorie. « Les aliments et les exercices, disait-il, ont des vertus contraires, mais concourent également au maintien de la santé : les exercices dissipent les ressources, les aliments, solides ou liquides, comblent les vides... et si l’on pouvait trouver, pour chaque nature d’homme, la mesure des aliments et la juste propor-

(0 (2) et 54.

Thucydide, tlisl. de 1» guerre du l’éloponèsc. liv. II, 4o. Pi.ATO^'. La llépublique. liv. III. Kd. grecque-laliiio de Didot.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

tion des exercices, sans écart en plus ou en moins, on aurait trouvé, par cela meme, la santé parfaite (i) ».

Une pathogénie si simple, d’où découlaient une prophylaxie et une thérapeutique raisonnables, séduisit les hommes de ce temps; ils l’étendirent à la nosologie entière, au point que Ménon, passant en revue leurs sentiments sur les causes des maladies, les divise en deux groupes : ceux qui incriminent de préférence une altération de nos éléments constituants G-zc’.ytXx et ceux qui font des résidus excrémentitiels provenant de l’alimentation le point de départ et la matière xpyjrN y.i'. ja-/;v des maladies. Parmi ces derniers, Menon cite Euryphon de Cnide, Hippocrate, Alcamène d’Abydos, d’autres encore et les deux Hérodicus, celui de Cnide et celui de Sélymbrie (2).

La conséquence de ces théories était facile à déduire ; pour prévenir la stase et l’accumulation des résidus, deux seules voies étaient ouvertes : modérer la nourriture, accroître l’énergie des exercices. Nous n’insisterons pas sur le régime alimentaire conseillé par les anciens à ceux que menaçait la pléthore, il nous faudrait rappeler trop de mets étranges, aujourd’hui délaissés et oubliés. Tout, d’ailleurs, se résumait dans les prescriptions suivantes : faire peu de repas, se contenter d’un déjeuner frugal et d’un dîner, éviter la multiplicité et la variété des plats, les assaisonnements et les sauces; ne prendre les viandes que grillées ou rôties; s’abstenir de chairs trop nourrissantes, comme celles du bœuf ou du porc, user plutôt du mouton ou mieux encore du chevreau, de l’agneau et du jeune chien; manger peu de poissons et peu de coquillages; préférer l’orge aux autres céréales; choisir, dans la longue liste des légumes, des herbes vertes et des fruits considérés alors comme co-

(1) Œuvres d'IIippocrale. Éd. Littr^, t. YI, p. 4>yo.

(2) Anon. londin. ex Arislotclis lalricis mcnoiiiis, etc. Berlin, i8o3, p. 6

et suiv. J ’ 1

mestibles, ceux qui nourrissent modérément et ne sont ni flatulents, ni échaufTants. En fait de boisson, les vins forts, épais, rouges ou sucrés étaient défendus; seul un vin blanc et léger était permis. En somme, le grand danger, aux yeux des anciens, était l’abus des viandes, la crèophagie.

Mais les Grecs avaient, contre les affections issues de la polytrophie, une sauvegarde aussi sûre que la sobriété, c’était l’habitude du travail musculaire, la philoponie. On sait, les textes abondent qui le prouvent, en quelle estime étaient tenus les exercices du gymnase, mais on n’en précise pas toujours avec assez d’exactitude le caractère véritable et le but avoué. C’était, pour quelques-uns, une préparation aux luttes des jeux publics, c’était, en Crète et à Sparte, un apprentissage de la guerre, mais c’était surtout, et dans le monde hellénique tout entier, une pratique hygiénique, commune à tous ceux qui ne trouvaient pas dans une profession pénible l’occasion et le moyen de dissiper, par la sueur ou autrement, les résidus laissés par l’alimentation. Aussi, la gymnastique fut-elle de bonne heure un élément essentiel de l’éducation.

Sorti, vers l’âge de six ou sept ans, des mains des femmes, l’enfant grec était confié à deux maîtres : le grammaliste lui enseignait ce que l’on appelait naguère le rudiment, le pédotribe l’initiait aux pratiques du gymnase; et la tâche de l’un égalait celle de l’autre en dignité, le corps ne méritant pas moins de soins et d’égards que l’âme, au sentiment des anciens. I.ucien nous dit, après Platon, Hérodicus et autres, ce qu’était cette éducation physique : « Voici comment (c’est Solon qui parle) nous exerçons le corps de nos enfants dans les cfvmnascs. Nous les mettons nus à un âge où ils ne sont plus trop délicats et commencent à se former. Nous voulons, en agissant ainsi, les habituer au grand air et les familiariser avec les diverses saisons, pour ([u’ils supportent facilement la grande chaleur et résistent au grand froid. Ensuite nous leur faisons une onction avec de l’huile et nous

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

les malaxons pour les rendre plus vigoureux (i) ». Cette mise à nu, expliquée ici par des raisons tout hygiéniques, ces onctions, ce massage étaient les premiers éléments de la gymnastique pédagogique, puis venaient les diverses sortes de lutte, de course ou de saut, le jet du disque ou du javelot, sans parler des exercices respiratoires ou de quelques autres.

Dès que l’enfant touche à l’adolescence, dès que ses formes s’accusent et que son tempérament se dessine, il quitte le pédotribe et appartient désormais au gymnaste. Celui-ci n’est pas, comme l’autre, un maître élémentaire, c’est un personnage. Il ne se contente pas de faire répéter à tous les enfants, sans acception d’âge, de constitution ou de santé, les mouvements, les exercices traditionnels ; il choisit parmi ces pratiques, adapte, proportionne et dose chaque chose selon les forces, les tendances ou les aptitudes de chacun. Aussi a-t-il c[uelc[ue prétention médicale et, alors même que son rôle se sera réduit, avec le temps, à des pratiques manuelles, à des onctions, à des massages, il revendiquera encore pour son art, pour V aliptiqiie , le nom et les prérogatives de la médecine. Il pourra, sans trop d’erreur, se couvrir de l’autorité des vieux philosophes qui laissaient aux médecins de profession les remèdes de la pharmacie et se réservaient, comme un domaine propre, tout ce qui concerne le régime, tout ce qui peut prévenir et atténuer d’avance les maladies, toute la prophylaxie.

La virilité, l’âge mûr venus, le gymnase absorbait encore la moitié de l’existence antique. Les exercices volontaires qu’on y pratiquait étaient le contre-poids nécessaire d’une nourriture trop abondante ou trop délicate ; ils suppléaient aux labeurs, aux fatigues corporelles, inconnues de citadins riches, oisifs ou adonnés aux seuls travaux de l’esprit. Aussi un contemporain d’IIlppocrate écrira-t-il que seul le gout-

(i) Lucien. Anacliarsis, in Œuvres. Éd. Didot, p. 558.

teux qui est jeune, qui est attentif h son régime et qui aime l’exercice, qui est philopone, peut espérer la guérison complète de son mal (i).

Malgré d’aussi sages précautions, malgré cette institution des gymnases dont notre civilisation cherche en vain l’équivalent, il arrivait souvent que l’équilibre était rompu, que l’alimentation dépassait non seulement les besoins, mais les forces de l’organisme. Alors survenait la plénitude, la pléthore, alors s’accumulaient les résidus, les matières excrémentitielles, les periltomata. On peut railler ce que ces mots ont de vague, ce que les idées exprimées par eux ont de superficiel, mais il est juste de reconnaître que toute tentative d’approfondir les choses davantage, d’analyser et de définir ces produits nuisibles par les seules méthodes que l’on pût suivre alors, l’observation clinique et le raisonnement, eût conduit à de pures hypothèses, à de fragiles inductions.

Aujourd’hui même, nous ne pouvons dire, à beaucoup près, le nombre, les caractères, les effets de ces mêmes déchets dont nous faisons la suite et la preuve d’un véritable empoisonnement. Dans le groupe confus de ces matières, nous ne pouvons même distinguer nettement celles qui sont des résultats indifférents du travail morbide, sans conséquence appréciable pour la santé, sans autre Intérêt pour le médecin que de lui fournir, à l’occasion, des signes précieux, et celles au contraire qui, nées comme les précédentes, ont de plus qu’elles une action malfaisante et contribuent, pour une part, h donnera la maladie sa physionomie clinique, son allure particulière et sa gravité. L’histoire de l’acide urique, la discussion de ses origines, l’étude de son rôle dans l’évolution des maladies goutteuses, nous fourniraient mainte excuse à la réserve et au laconisme des anciens.

En somme, pour cette matière peccante, pour ces déchets excrémentitiels, nous pourrions encore accepter la définition

(i) Pao;;u:iÉTHitE. Liv. II, in Oi'iiivros cl llippocralc. t. IX, p. aS.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE C3g

que Galien donnait du pèriltoma : « Ce qui (dans le travail de la nutrition), n’a pas été élaboré ni assimilé complètement, (ce sont les expressions mêmes de l’auteur jj/i; xaTepyatjôèv a7.p’.5«^ £;3p,s'.o)ÔÉv), ne saurait s’incorporer à l’organisme,

mais erre h travers les espaces libres ouverts au dedans de nous, comme une chose inutile, superflue, TTcpcuTov ; aussi, est-ce à bon droit que nos ancêtres lui ont assigné le nom de périttoma (i) ».

De quelque nom qu'on l’appelle, une matière inassimilable et nuisible erre donc, mêlée aux humeurs normales, et parcourt avec elles les cavités, les vaisseaux et les moindres lacunes du corps humain. Si elle est peu abondante, elle reste quelque temps sans siège déterminé, modifiant à peine l’ensemble de l’organisme, touchant légèrement les diverses régions sans en léser gravement aucune. Mais bientôt elle s’accroît et devient une charge intolérable ponr l’économie, elle créerait même un péril extrême si elle tardait à se fixer en un point unique et circonscrit, si elle ne se localisait, comme nous disons.

Mais quel endroit sera choisi comme refuge, quel sera le mode et la raison de ce choix ? 11 n’y a pas en pathologie générale de problème plus important. Ce qn’il s’agit d’expliquer ici, ce sont les déterminations partielles des maladies générales et les localisations morbides qui se font au cours des diathèses. Les anciens ont abordé ce problème avec une belle hardiesse et lui ont trouvé une heureuse solution.

Nous avons cité ailleurs le passage du traité des Lieux dans l’homme, où il est parlé du flux qui cause les affections

(i) Galie.n. Desan. luend., lib. I. Éd. Kuhn, t. VI, p, 8.

articulaires du membre inférieur : repoussé de tous côtés et plus faible que tout ce qui l’entoure, il se réfug'ie dans les jointures. De même, au déclin de certaines maladies, « ce qui constituait le mal une fois revenu h l’état normal, s’il reste dans la chair quelque chose qui n’ait pas d’issue, qui ne fasse éruption ni au dedans ni vers la peau, ce reliquat se réfugie i>ei's Vendroit qui cède, \evs les jointures (i) ». Dans les Humeurs, à propos des métastases, l’auteur, sans doute Hippocrate lui-même, mentionne « les lieux suspects qui reçoivent la matière morbide en raison d’une fatigue antérieure, de la pesanteur, ou pour toute autre cause (2) ». Ce sont-là les plus anciennes formules connues de la loi de moindre résistance.

Galien a repris et développé ces idées en maint endroit de ses œuvres. Dans son opuscule sur la saignée, il rappelle qu’il a décrit ailleurs les vicissitudes de l’humeur morbide rejetée d’une partie sur l’autre, jusqu’à ce qu’elle parvienne à une partie trojD faible pour la repousser. « C’est ce qui arrive aux parties qui ont une faculté d’expulsion plus faible que toutes celles qui les entourent; elles ne peuvent rejeter ce qui leur nuit sur ces dernières qui ne le recevraient pas, en raison même de leur force. Nous avons montré cela dans les commentaires cités, et aussi que chaque partie ne repousse pas seulement autour d’elle ses propres résidus, mais qu’elle renvoie aussi et rejette, sans se l’incorporer, ce qu'elle reçoit d’ailleurs, et dans cette lutte, c’est le plus faible qui est battu. C’est la raison pour laquelle les parties les plus faibles sont frappées les premières par les maladies dues aux produits excrémentltiels ; et c’est aussi l’origine des maladies qu’on nomme fluxlonnaires, p£’j;j.x':i7.aç (3) ». Ailleurs, Galien dit qu’une partie est faible « ou par un vice datant de la première formation de l’animal, ou par l’effet

(1) Œuvres d’Hippocrate, t. VI, p. 296.

(2) Ibid., t. V, p. 5oi.

(3) Galien, l. XI, p. 374.

coycEPTio.y antique de la goutte

trime lésion ultérieure, ou encore par destination, comme est la peau (i) ».

Enfin, à propos de la goutte elle-même, Aétius, ou l’auteur qu’il résume, rappelle une fois de plus cette lutte des parties qui se renvoient de l’une à l’autre l’humeur morbide, jusqu’à ce que la matière repoussée de partout arrive enfin à la partie la plus faible de toutes et s’y fixe à demeure.

« Les affections Iluxionnaires n’ont cju’une seule et même pathogénie : les parties les plus fortes rejettent loin d’elles le superflu, le periUon-, les parties les plus faibles le subissent ; or les parties les plus faibles ce sont les jointures en raison de leurs mouvements continuels (2}. »

11 est à peine besoin de rappeler à ce propos les expériences récentes qui ont montré que, dans les maladies Infectieuses comme dans les intoxications chronicjues, l’agent morbide, qu’il s’agisse d’un être organisé ou d’une substance minérale, envahit de préférence les organes ou les réglons eju’une cause antérieure, une lésion préalable, traumatique ou autre, a rendus moins résistants. Les jointures ont même été pour ces études le champ favori de l’expérimentation. Le travail de Max Schüller est célèbre. Charrin ot Carnot ont cherché quelle était « l’influence des lésions •des tissus sur leur aptitude à fixer des subslances dissoutes. » Après avoir provoqué chez un lapin une arthropathie du .genou, ils empoisonnent l’animal en lui faisant ingérer pendant quelques jours une solution au dixième d’acétate de plomb : le plomb se retrouve en plus grande quantité que partout ailleurs dans les tissus de la jointure lésée. Los auteurs formulent en ces termes la portée de leur expérience et l'enseignement qu’on en doit tirer : « Elle fait entrevoir le rôle des altérations traumatiques ou autres dans la genèse des accès de certaines maladies dites de nutrition, en aidant

(i) Gai.ieji, l. VU, p. 20.

(q) Aétil-s. Le douzième livre. Ld. Costomiris, p. 33.

Delpecch. /j j

LA GOUTTE ET LE Jt HUM A TI SME

il comprendre comment, par exemple, un choc sur une articulation va provoquer en ce point le dépôt des urates, ou du moins va faire partie des causes multiples dont la mise enjeu aboutit à ce dépôt. Cette donnée explique pourquoi, au cours d’un empoisonnement général, les tissus antérieurement en souffrance, les lieux de faible résistance seront les plus touchés (i). » L’expérimentation moderne a donc confirmé sur ce point les résultats de l’observation antique et justifié le soin qu’on mettait alors à rechercher les causes locales et les causes provocatrices de l’accès goutteux.

On incriminait tour à tour le labeur continu de certaines jointures, leur position déclive qui faisait que les humeurs y découlaient naturellement, la contusion permanente subie par quelques-unes d’entre elles prises et serrées entre la résistance du sol et le poids du corps. On ajoutait h cela les coups, les heurts, les entorses, les blessures faites par les souliers, les marches forcées, le trouble local résultant d’un bain trop chaud ou trop prolongé, et l’on avait un ensemble de causes qui étaient conformes à la fois à l’observation clinique et à la loi de moindre résistance.

Quelques-uns s’élevaient au-dessus de ces notions presque évidentes et se demandaient pourquoi, dans l’échange des produits nuisibles, les jointures étaient si souvent la partie recevante, comme on disait alors, étaient si souvent en état de réceptivité, comme nous disons aujourd’hui. Cette recherche a abouti à une théorie séduisante, sortie do l’école stoïcienne, c’est-à-dire de la secte pneumatique.

Selon les disciples d’Athénée, les articulations, celles des extrémités surtout, sont, plus que le reste du corps, sujettes à la goutte pour deux raisons : d’une part, elles sont plus rapprochées de l’air extérieur et moins protégées par les parties molles, d’où les refroidissements plus faciles et la

(i) (liiAKiu.N- cl Gak.not. Noie à IWcaclomic des Sciences. 20 aoét 1S9Ï. Coiiijitca liendus, l. 119. {)• 43i.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

vulnérabilité plus grande ; d’autre part, elles sont plus éloignées du centre de la vie et de la chaleur. « La goutte, dit Arétée, passe le plus souvent des pieds aux mains et en effet ces deux régions sont bien voisines, au regard de la maladie : elles sont de même nature, grêles et déeharnées l’une et l’autre, rapprochées du froid extérieur et éloignées de la chaleur interne (i). »

Ce qui revient à dire que les vaisseaux portent aux extrémités un sang moins riche en éléments nutritifs, un pneuma d’une énergie, d’une tension moins grande. Or le pneuma réunissait en lui-même les attributs de notre oxygène et ceux de notre influx nerveux ; son rôle était de porter partout la vie, la force et la chaleur, trois choses synonymes pour les stoïciens.

Pour la médecine actuelle, les extrémités des membres, leurs articulations surtout, sont encore le siège prédestiné des lésions trophiques, et les causes qu’elle en donne, vascularisation moins riche, activité vitale plus faible, insuffisance des combustions, diffèrent à peine, même dans la forme, de celles qu’invoquaient Archigène ou Arétée. Aussi les mêmes indications qui règlent encore notre thérapeutique des suites locales de la podagre inspiraient déjà à Hérodote le pneumatique son étude si minutieuse des ressources que la médication externe fournissait au médecin, pour rappeler dans un membre perclus et affaibli par la goutte le sang, la chaleur et la vie.

La localisation des maladies humorales étant commandée par l’état de faiblesse, de réceptivité, de certaines parties du corps, devait varier avec les changements survenus dans ce

(i) Arétée. Édil. Kuhn, p. 171.

LA GOUrrE ET LE nil UMATISME

môme état. f.,a loi de moindre résistance impliquait donc l’existence des métastases. Cependant ce n’est pas au raisonnement, c’est à l’observation clinique qu’est due la notion que nous avons de ces dernières.

Hippocrate avait remarqué que les hémorroïdes prévenaient diverses alTections cutanées, thoraciques ou autres, et que leur guérison pouvait au contraire provoquer l’apparition ou le retour de ces mêmes accidents. Aussi est-ce à propos des hémorroïdes qu’il définit ce phénomène singulier qu’il nomme ici ailleurs métastase, ailleurs

encore et plus souvent apostase, bien que ce dernier terme ait chez lui d’habitude un sens plus restreint. « Scepsis, dit il, ce qui, venant après certaines maladies, en délivre, venant avant en préserve (i). » On ne saurait dire en mots plus brefs ni plus clairs qu’il s’agit là d’une sorte de substitution, d’une véritable suppléance entre diverses afiections.

Quelques lignes plus loin, l’auteur, qui touche plusieurs fois ce sujet au cours du môme livre, donne un autre exemple. « Celui qui souffrait de l’intestin à droite fut pris de douleurs articulaires, et il était plus tranquille, mais ces douleurs ayant été guéries les premières revinrent et plus fortes (2}. » C’était là, sans aucun doute, un cas de coliques hépatiques alternant avec une affection des jointures. Notre mot colique est d’ailleurs aussi impropre que l’expression grecque, qu’il rappelle. L’auteur inconnu du deuxième Prorrhétique avait mieux dit, parlant des douleurs articulaires qui surviennent chez ceux qui ont eu antérieurement des épitaxis fréquentes, des crises hémorroïdalres, des mlfrraines, des éruptions prurigineuses ou « de vives dou- \euvs de ventre, sans dérangement, dans l’hypochondre droit

au niveau du foie (3). »

(i) llipronitATK. Ep- fi'-. M. 3. 33, l. P (a) Ihid.. i>. 3o() et Iluincur.s, t. V, ]>. 5o3. (3) Deuxième l’rorrliélique. l. IX.. p 73.

COyCEPTION A y TIQUE DE LA GOUTTE

On le voit, la métastase n’était pas toujours un épisode périlleux: elle était favorable ou funeste selon qu’elle se portait d’un organe essentiel sur une partie plus humble et substituait ainsi une affection légère à une maladie grave, ou qu’elle agissait inversement. L’art devait-il rester spectateur impassible de ce drame sans chercher à en assurer le dénouement heureux ? Les anciens, qu’on nous montre si souvent et à tort contemplant résignés et inertes le cours fatal des grandes maladies, le pensaient si peu qu’on pourrait au contraire leur reprocher d’avoir trop demandé a l’initiative du médecin et d’en avoir trop espéré. Elles sont en effet bien difficiles à suivre et à applic[uer les règles c|ue formule Hippocrate (i) : Suivant l’occasion et les circonstances, « le médecin doit prendre les devants et provoquer une métastase, modifier la direction de celles qui sont effectuées ou les accepter telles quelles si elles se font dans le sens et de la manière qui convient, les aidant au besoin si elles sont trop faibles ; il doit au contraire les conjurer si elles sont tout à fait nuisibles, et cela le plus possible quand elles ne font quemenacer, ou, sinon, dès leur premier commencement. » Telles sont les origines lointaines de cette doctrine des métastases c|ui a dominé si longtemps la pathologie et, plus encore, la thérapeuticjue des maladies humorales. Nous avons établi que cette doctrine, Rufus l’avait faite vraiment sienne par l’ampleur, par la précision, par la certitude, par la forme brillante qu’il lui avait données. Il a noté le premier les accidents pulmonaires ou cérébraux qui peuvent suivre la disparition brusque des poussées articulaires delà goutte ; il a montré le danger des applications froides qui refoulent I inflammation vers l’intérieur, il a mentionné avec une exacte prescience les désordres graves qui naissent d’une diminution des excrétions habituelles, d’un défaut d’élimination des matières nuisibles par les reins ou par l’intestin ;

(i) EpitJ. liv. VI. i. V, p. 28a.

O.'iG LA GOUTTE ET LE niIUMATIS ME

il a cité deux exemples de crises convulsives et de coma mortel survenus chez des goutteux qui avaient interrompu brusquement l’usage des laxatifs et des diurétiques, et il a formulé cette conclusion : « 11 est nécessaire d’arriver à évacuer graduellement les humeurs invétérées, dans la crainte que ces humeurs pernicieuses séjournant dans le corps et s’accumulant ne causent une mort subite. »

Enfin, reprenant le vieux mot d’illppocrate sous une forme approchée à'Ksr/.'ijp.ij.a et lui laissant l’acception si large que le maître lui avait donnée, il groupe à la fois dans quelques pages admirables et embrasse d’un même coup d’œil les métastases proprement dites, comme celles de la goutte, l’alternance qui s’établit au cours d’une même vie entre alFections de même origine et enfin les complications soudaines que cause la rétention dans l’organisme des déchets excrémentitiels, des poisons intérieurs.

La notion des métastases fut dès lors acceptée de tous : Arétée (i) mentionnera h son tour la substitution des

maladies l’une à l’autre, et parlera d’une goutte qui s’était changée àTuÉr/.r/i/î en hydropisie et en asthme ; Galien, énumérant les causes possibles d’une affection gastrique écrira ; c( Il faut aussi rechercher si quelque partie du corps, sujette à des atteintes périodiques, n’y échappe pas en ce moment. Chez quelques-uns, en effet, l’arthritis, la sciatique ou la podagre ; chez d’autres la céphalée, les catarrhes tombés sur l’œil ou sur l’oreille, se sont portés par métastase sur l’estomac (2) » ; l’auteur Inconnu de la thériaque à Pison donnera son explication des métastases pulmonaires; enfin Démétrius Pepagomène dira dans sa petite monographie que les fluxions goutteuses peuvent se porter sur le cerveau, le foie ou le cœur, et que, si l’accumulation des déchets est extrême, la mort en est la conséquence, à moins que n’intervienne une évacuation rapide et énergique. Démé-

(1) Ahétée. Ecl. Kuhn. Leipzig, 1828, p. \~k-

(2) Gai.ien. Métliocle lliérap., liv. II, t. X, p. 5i3.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE GA

ti ius se souvenait sans doute de l’empereur Isaac Commène, mort, à ce cpie raconte sa fdle, parce qu’on n’avait pas su prévoir ni prévenir un transport de la goutte sur le cœur.

Ces deux éléments essentiels de la nosologie antique, la défense individuelle des organes contre les divers agents morbides et la lutte des parties, humbles ou nobles, faibles ou fortes, se renvoyant l’une à l’autre les déchets excrémenlitiels, auraient engendré un désordre, un chaos incompatible avec la santé ou même avec la vie, s’il n’y avait eu un pouvoir supérieur, capable d’associer et de diriger vers un but commun tous les efforts épars.

Les Asclépiades, qui étaient les plus positifs des hommes, n’ont pas cherché ce pouvoir en dehors de nous-mêmes, ils n’ont créé aucune entité métaphysique. Pour eux, la structure intime du corps était le point de départ de tout raisonnement en médecine (i) ; ils savaient que l’organisme est comme un vaste cercle sans commencement ni fin (2) ; que tout y concourt, y conspire, y sympathise (3) ; que toutes les parties, qu’elles soient petites ou grandes, communiquent entre elles et subissent de l’une sur l’autre une influence continue. C’est cet ensemble qu’ils nommaient où'j'.q nature et qu’ils dotaient d’une puissance qui n’avait rien de mystérieux.

Hippocrate a dit : « Les organismes œuaisç sont les médecins de leurs maladies. L’organisme trouve de lui-même ses voies, sans réflexion : tels le clignement, les divers offices de la langue et les autres actes du même genre. La nature humaine, sans maître, sans leçons, fait ce qui convient (4) >).

(1) Lieux dans l'homme. IIippochate, t. VI, p, a'^8.

(2) Ibid., p. 276.

(3) De l’alimcnl., 28. — IIipp., t. IX, p. loG.

(A) IIippochate. Epid. VI, 5, i , t. V. p. 3i A-

Ces exemples et ceux qui viennent ensuite et que nous omettons sont pris parmi nos mouvements physlologl([ues involontaires, ce qui éclaire assez la pensée de l’auteur. Pour lui c’est aussi par des actes instinctifs et Inconscients que l’organisme se défend contre les maladies.

Tel est le fameux passage obscurci à plaisir par les commentateurs et si mal résumé en ces deux mots : nature médicatrice ; au moins aurait-il A\llu dire natures, au pluriel, comme dans le texte. « Et pourtant, dit Galien, le sens de ces mots est clair, à entendre simplement ce cpi’ils disent. Hippocrate nous y livre son intime pensée : il n’est pas de ceux qui croient que la nature n’a pas son art h elle ; elle a au contraire son art propre et sa prévoyance à l’égard de l’être vivant. Et il faut entendre par ce mot de nature, une force 0'jva[j.'.v immanente aux corps et les gouvernant » fi).

Galien, dans ces lignes, s’approprie la pensée exprimée par Aristote dans quelques pages de ses Leçons sur !n nature où se devine, en plusieurs endroits, le souvenir d’IIippocrate et du court paragraphe des Epidémies. Nous croyons utile de nous arrêter un instant h ces Leçons parce qu’on y trouve la définition du mot nature, au sens hippocratique, et aussi une comparaison heureuse entre trois formes distinctes d’activité utile : l’œuvre raisonnée de l’homme, l’instinct des animaux et c|uelque chose d’approchant qu’on observe chez les plantes. « Les choses naturelles, dit Aristote (Hippocrate disait les natures) diffèrent des autres en ce qu’elles ont en elles-mêmes un principe de mouvement et de repos, que ce soit un mouvement de translation, de croissance ou de décroissance, ou de simple changement (2) ». Cette définition s’appliquant à l’homme, aux animaux et aux plantes, c’est-à-dire à tout le monde organisé, il nous semble que le mot organisme résume et traduit

(i) Gai.ien. Kdil. Kuhn. I. II, a, j). aad.

(a) Aiustdte. ISatural. Auscull.. lih. II, cap. 1. Kdil. grecquc-laliiic de Didot, p. aOü.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

exactement la pensée commune d’Hippocrate et d’Aristote.

Quelques-uns prétendent que tout, dans la nature, se fait au hasard et sans but ; qu’il en est ainsi dans l’économie humaine et dans chacune de ses parties; que les dents poussent nécessairement, les antérieures aiguës et tranchantes, les molaires larges et bonnes à broyer les aliments, et que ce n’est pas en vue de ce résultat, mais par accident, qu’elles sont faites ainsi ; qu’il en est de même de tous les autres organes qui paraissent avoir une destination. La doctrine entière se résume dans cette phrase, et c’est là, croyons-nous, la première mention de ce qu’on devait appeler la Sélection naturelle : « Toutes ces choses étant survenues par hasard, tout comme si elles avaient été faites à dessein, celles-là seules ont été conservées qui se trouvaient faites comme il le fallait, les autres ont péri ou périssent «.

Aristote repousse cette théorie en disant que les œuvres de la nature, si elles avaient été faites par l’art, ne l’eussent pas été autrement, et cice versa, et que les œuvres de l’art, ayant une fin manifeste, il s’ensuit que les autres en ont une également. Du reste il ne faut pas considérer isolément ce qui se passe chez l’homme. Or, la finalité « est évidente surtout chez les animaux, autres que l’homme, qui font ce qu’ils font sans art, sans recherche, sans délibération ; de là vient que quelques-uns se demandent si les fourmis, les araignées et bien d’autres, n’agissent pas aussi à l’aide de l’intelligence ou d’une autre faculté quelconque. Et, si nous poursuivons notre chemin, nous voyous se faire dans les plantes des choses ayant une fin, par exemple les feuilles pousser pour le fruit, les racines se diriger en bas et non en haut, en vue de l’aliment. 11 est donc évident qu’une cause semblable (à la cause finale) existe dans les choses d’origine et d’essence naturelles w.

Et Aristote songe si peu à quelque entité mystique ou divine que pour lui cette cause finale est loin d’être infaillible. « Il se commet des erreurs dans les choses de l’art :

LA GOUTTE ET LE lillUMATISME

'ÜSo

un granimatiste peut faire une faute d’orthographe, un médecin peut ordonner de travers. Cela arrive aussi dans les choses de la nature. Pour ce qui est de l’art, certaines choses sont bien faites et en vue de quelque chose ; les autres sont mal faites, mais l’art n’en a pas moins agi dans un but pour cela ; seulement il a échoué. Il en est de même des choses de la nature et les monstres ne sont que des erreurs commises dans la poursuite d’une fin ».

Ainsi les œuvres de l’intelligence et de la volonté humaines doivent être assimilées, dans leur mécanisme et dans leur exécution, aux actes instinctifs des animaux, h ces phénomènes obscurs qui se passent dans le corps de tous les êtres vivants et qui tendent à leur entretien et h leur préservation, à ces faits plus troublants encore qui nous révèlent chez les plantes un pouvoir analogue de défense et d’adaptation. Où gît la différence? Aristote l’indique d’un mot; « Il est absurde de ne pas croire qu’une chose a été faite en vue d’une certaine fin, parce qu’on ne voit pas l’agent la délibérer... Cela devient évident si l’on considère quelqu’un qui est son propre médecin. La nature n’agit pas autrement. Elle est donc une cause agissant pour une fin ».

11 faut, sans aucun doute, voir dans ces lignes une allusion à l’axiome hippocratique et nous souvenir de ce dernier pour mieux suivre le raisonnement d’Aristote. L’organisme, sans avoir rien appris, guérit ses propres maladies ; faut-il lui refuser la poursuite d’un but déterminé parce que nous ne le voyons pas réfléchir et délibérer? Non, car nous devrions agir de même à l’égard d’un médecin qui sc soignerait lui-même. Tout se passe alors en effet comme s’il était traité par un autre et le résultat est le même ; la seule différence est que l’on ne peut saisir les pensées dirigeantes et les motifs d’agir, ou plus simplement, comme dit Aristote, la délibération. Ce médecin paraît procéder d’instinct comme l’organisme abandonné à lui-même, comme les animaux, comme les plantes.

On le voit, Aristote et Galien lui-même, qui devait pousser

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

si loin l’abus des causes finales, quand ils parlent de la nature et de son action prévoyante, n’émettent pas l’hypothèse d’un pouvoir extérieur à l’humanité : ils voient dans des phénomènes logiquement enchaînés et qui nous semblent, à nous autres hommes, supposer intelligence et réflexion, la mise en jeu d’une force inhérente à tous les êtres organisés. Rappelant tout ce qu’il a écrit dans son livre de VUlilité des pai'ties, Galien ajoute : « Il n’est pas étonnant qu’IIippocrate écrive (dans le traité de l’aliment) ; la nature suffit en tout et à tout ; lui qui a dit ailleurs : les natures sont les médecins de leurs maladies. Si la nature a tout façonné pour le salut de l’être vivant, elle doit être, c’est une conclusion nécessaire, la première h guérir ses maladies en expulsant les humeurs nuisibles ou par une profusion de sueurs, ou par l’urine, ou par le ventre, ou par le vomissement. L’on voit souvent ce travail se faire par une force inhérente à l’organisme et le gouvernant et qu’IIippocrate a coutume d’appeler nature. Il dit que cette nature est sans maître, sans leçons et que, néanmoins, elle fait le nécessaire. Nous en avons le spectacle évident sous les yeux ; mais comment cela se fait, il est au-dessus de nous de le comprendre, et nous ne pouvons faire mieux que d’admirer (i) ».

Galien revient souvent sur cet effort spontané de l’organisme vers la guérison et il en cite encore, comme une preuve et un exemple, les crises favorables qui surviennent au cours des maladies par rétention des déchets excrémentitiels. cc C’est attribuer, dit-il, quelque raisonnement et quelque intelligence à la nature que de dire simplement qu’elle rejette des parties nobles sur les parties plus humbles tout ce qu’il y a en elle d’inassimilé ; il est visible pourtant que les crises heureuses qu’on voit au cours des maladies sont l’effet de quelque force semblable (2) ». Et Galien, sans

(1) Gauic.n. Edit. Kulm, t. XV, p. 3io.

(2) Id., t. VIII, p. 23.

Cas

aucun recours à la métapliysique, explique tout par le jeu normal des quatre forces naturelles qu’il a admises, celle qui attire, celle qui retient, celle qui modifie, celle qui élimine. Cette dernière surtout est la cause active des crises et des métastases.

Nous voyons aujourd’hui, comme le voyaient Hippocrate, Aristote et Galien, l’elFort de tous les êtres vers la vie, leur tendance et leur aptitude à maintenir ou à rétablir les conditions de leur santé, à se garder et à se défendre de toute offense, qu’elle vienne du dedans ou du dehors. Nous admirons de même une fécondité de ressources, une coordination de moyens qui paraissent trahir une volonté consciente agissant dans un but déterminé. Mais évitant, à leur exemple, de tout mesurer à notre aune, et soupçonnant qu’il peut y avoir d’autres modes d’action que ceux que nous employons nous-mêmes, nous disons : tout se passe co/jinie si une force intelligente veillait h la protection de l’organisme.

Ce que nous commençons à entrevoir des voles et méthodes suivies dans la lutte de nos éléments et de nos organes contre les infections et contre les empoisonnements qui les atteignenteût paru à nos vieux maîtres la preuve éclatante de leurs inductions. 11 n’est pas jusqu’aux causes finales, restées si ridicules depuis Voltaire, qu’il ne leur fût donné de voir reparaître au jour demandant timidement leur place dans nos tentatives d’explication (i).

Le langage même a peu changé. Pour décrire cette défense de l’organisme contre un envahisseur, pour peindre d’un mot saisissant une lutte méthodique et comme réglée d’avance, Galien puisera, comme nous puisons chaque jour, dans le vocabulaire de la stratégie. Dans un curieux passage où il traite une fois de plus des crises, des métastases et de

(i) Ch. Richet. L’cHorl vers la vie et lu théorie ilescauses finales. llc\-(ie Mcieiid/ifiiK’, 2 juillet i8i)8.

CONCEPTION ANTIQUE DE LÀ GOUTTE

leur mécanisme, il s’exprime ainsi : « I^a crise s’accompagne le plus souvent d’un combat et d’un grand tumulte et la violence de celui-ci force la nature à se débarrasser des éléments nuisibles, et cela avant l’heure. 11 y a en effet une force spéciale qui élimine les déchets non assimilés, et l’heure d’agir vient pour elle quand la force désassimilatrice a fini son rôle; alors en effet, quand celle-ci est au repos et que tout s’est accompli régulièrement, l’autre force entre on action. Mais elle est obligée parfois d’expulser les produits nuisibles avant leur complète élaboration. Cela arrive quand l’organisme a été provoqué, soit par une intervention du médecin lui-même, soit par une cause interne. INIais ce n’est pas seulement du médecin et d’une faute de sa pratique que peut provenir le mal, mais aussi du malade lui-même, de ceux qui le servent et en général de tout ce qui constitue le milieu extérieur; ce sont aussi les conditions somatiques, c’est-à-dire la maladie elle-même, sa cause et ses paroxysmes. Si l’une de ces influences provocatrices se produit, si un paroxysme survient, l’organisme n’a plus ni repos, ni trêve, il mobilise ses troupes (i), les entraîne, les excite au combat (2) ».

La théorie exposée par Galien convient surtout aux maladies aiaruës. L’effort de l’org-anisme vers la sfiiérlson v est plus soutenu, plus évident que dans les maladies chroniques. Les réactions de l’économie et les moyens de défense mis en œuvre par elle y frappent davantage les yeux, parce qu’ils constituent, pour la plus grande part, le tableau symptomatique. Il est aussi plus facile de suivre les péripéties de la lutte : soit que l’élément étranger triomphe et cause la mort, soit qu’il soit vaincu et chassé, après une recrudescence du combat, après un effort dernier de l’oro-a-

(1) etc. Lo mot ir.xy-'.'ji; a dans Hérodote (VU, kj) le même sens exactement fjiie notre mot mobilisation.

(2) G.U.IEN. Comment, sur les liumeurs d’ilijipocrate. Éd. Kuhn, t. XVI p. 277.

nisme qu’on appelle la procrise, cirort suivi de la crise proprezuent dite, que caractérisent un apaisement rapide, quelquefois brusque, des symptômes et l’expulsion en masse par les diverses voies d’émonction, reins, peau, intestin et autres, des déchets, des poisons laissés dans le corps et provenant les uns de l’agent morbide lui-même et de ses effets directs, les autres du travail, du surizienage peut-on dire, et des altérations que cause à l’organisme vainqueur la lutte soutenue par lui. Cette désassimilation des tissus c’est la fonte des chairs, la c-jv-y;Ç'.ç des anciens.

Parfois aussi la lutte est moins ardente et la guérison survient sans secousse, par lysis ; il en est ainsi dans les formes bénignes des maladies aiguës, dans celles que Timée compare, avec plus de bonheur qu’il ne le croyait lui-même, à des animaux, disant qu’elles sont faites comme eux pouzvivre un temps déterminé. Ces maladies ont une évolutioi» connue d’avance, une marche cyclique et le médecin doit en suivre des yeux le cours sans le troubler.

Telle était la doctrine hippocratique ; doctrine pure de mysticisme et de chimère. Le Professenr Bouchard en a marqué en quelques traits admirables de précision et de justesse, l’origine, le caractère et le mérite. « C’est le fondement de toute médecine naturiste, c’est l’idée mère de toutes les théores pathogéniques de l’époque moderne. Ce n est pas une hypothèse ci priori : c’est une déduction des faits empruntés à r observation journalière des actes morbides ; c’est l’expression concise et saisissante de cette vérité expérimentale que lorsqu’une cause nuisible lèse une partie du corps ou trouble le jeu d’une fonction, sans que la mort en résulte immédiatement, il se produit dans la partie intéressée ou dans tout l’organisme une série d’actes qui ont pour effet ou pour tendance de réparer la lésion et de rétablir le fonctionnement. De là à dire que la cause nuisible met en jeu une propriété naturelle de l’oi-ganisme qui tend au rétablissement de la santé, et que la maladie est l’ensemble des actes qui doivent conduire a la guérison, il n y avait qu un

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE Gôîi

pas et ce pas a été franchi par la plupart des théoriciens de la maladie. Ce fut également l’idée dominante des grands, cliniciens de tous les temps (i) w.

Il semble, de prime abord, douteux c^ue ces lois de ht pathologie générale soient applicables aux maladies chroniques et, parmi elles, à la goutte, objet particulier de notre étude. Ces maladies, en effet, diffèrent précisément des autres, de celles qu’on appelle aiguës, en ce que, tout au long de leur durée, elles ne provoquent, pour ainsi dire,, aucune réaction, aucun effort de résistance de l’organisme, ce qui peut tenir soit à la moindre puissance de l’agent morbide, soit h sa masse plus petite, soit encore à son mode d’invasion lent, graduel et insensible. L’économie en subit l’action sans révolte apparente et l’observation relève seulement dans le syndrome clinic[ue les effets directs de la matière morbide, qu’il s’agisse d’un empoisonnement proprement dit, comme est le saturnisme, ou d’une intoxication autochtbone, comme est la goutte.

Il y a là une sorte d’accoutumance. Mais un autre élément s’y ajoute qui assure davantage encore la chronicité. L’état morbide devient, selon l’expression consacrée, une seconde nature, un nouveau tempérament. L’organisme tout entier s’est laissé modifier peu à peu, adultérer, au point de conspirer en quelcjue sorte avec la maladie et de continuer, longtemps après l’éloignement des causes, le mode vicieux de vivre que celles-ci lui avaient imposé.

Il en est ainsi de toutes les diathèses, de celles surtout, c’est le plus grand nombre, qui sont transmises par héré-

(i) Cil. Bduciiakd. Maludics par ralcnlisscmcnl de la nurlilion, i88a. p. 6.

dité. Aussi conçoit-on que les anciens aient de bonne lieure proclamé l’incurabilité de la goutte et des autres dispositions morbides que l’homme trouve parfois dans son berceau. C’est la notion que le vieil et admirable auteur du Prorrlièiuiue a placé la première en tête des remarques pronostiques dont son livre est rempli (i).

Par bonheur, il n’est, en ces matières, rien d’absolu. La patience de l’organisme peut n’ètre que relative et temporaire. Il suffit souvent, pour en secouer la torpeur, qu’une ■des influences provocatrices énumérées par Galien intervienne, erreur de régime, excès nouveau ou plus grand, traumatisme, affection intercurrente ou encore simple accroissement de la matière morbide qui parvient à son comble •et crée par sa masse même un danger soudain.

Alors survient le paroxysme dont la violence mesure moins l’étendue du mal que la résistance, latente jusque-là, <le l’organisme. Et ces épisodes passagers au cours des maladies chroniques sont de tous points comparables aux affections aiguës. Ils ont la même origine, la même signification, la même utilité. Ils sont le résultat du même effort vers la vie, de la même tendance à une guérison spontanée. Aussi pourrait-on dire sans paradoxe que c’est surtout dans le long intervalle qui sépare deux accès que le goutteux •est un malade, la crise douloureuse n’étant, comme l’écrira Sydenham, que le remède amer ménagé par la nature.

La conséquence se déduit d’elle-même, et la conduite à tenir à l’égard de l’accès. Il faut le détourner s’il n’est que menaçant, le respecter une fois venu, l’empêcher de revenir une fois passé. Sennert et Sydenham, à seize cents ans d’intervalle, ne penseront pas autrement que Rufus, sur ce point.

De l’aveu presque unanime, il est dangereux d’intervenir au cours même de l’accès ; mais il est une heure, heure

(i) ( H']nvrcs (1 Hippocrate, t. IX, p. 20.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

Qib']

brève h la vérité, où la voie semble ouverte à l’initiative du médecin : c’est le temps des prodromes, alors que ([uelques signes seulement annoncent le mal prochain. De vagues troubles digestifs, des vertiges, de la pesanteur, de l’insomnie, d’autres malaises encore, précèdent le paroxysme ; souvent même quelque douleur locale permet de désigner d’avance la région qui sera frappée.

C’est le moment d’agir. « Quelqu’un soufifre-t-il d’une jointure, dit Rufus, demandez-lui si la région malade n’a été blessée en rien, et, si la réponse faite est négative, hâtez-vous de le mettre à la diète, de lui faire donner un clystère et de lui ouvrir la veine la plus proche du point endolori. Je fais ces prescriptions, la diète d’aliments, pour diminuer la masse du sang et dégager d’autant les articulations, le clystère parce qu’il convient de vider l’intestin. Je crois donc utile de saigner et de relâcher le ventre modérément, mais si, de ce côté, il se fait spontanément une évacuation sanguine (c’est-à-dire un flux hémorroïdal), c’est mieux encore, car toute ao-gravation ultérieure de la maladie en est écartée (i) ». A ces précautions, un peu timides, d’autres médecins et Rufus lui-même à l’occasion, ajoutaient ou substituaient la saignée générale quand la pléthore sanguine était manifeste, une purgation douce quand il y avait constipation, uu vomitif quand l’estomac était embarrassé, (c Autant de mesures prohibitives qui devaient modérer l’inflammation (2).

Tout cela avait pour but, sinon pour effet, d’éliminer les produits excrémentitiels avant qu’ils ne fussent établis à demeure dans une région déterminée. On espérait supprimer l’accès dans ce qu’il avait de pénible, le remplacer dans ce qu’il avait d’utile. On supposait que la nature avait pendant quelques jours, ou au moins pendant quelques

(1) Rufus d’Éphèse. Œuvres. Éd. Daromberg, p. aâa.

(2) Ibid., p. 286.

DëU’EUCH.

LA GOUTTE ET LE lillUMATISME

heures, une sorte d’hésitation, qu’elle laissait llotter à l’aventure l’humeur morbide, incertaine encore de la direction à lui donner. C’était une occasion propice de détourner des éléments sans attache solide et de les pousser vers l’une ou l’autre des issues encore ouvertes à leur expulsion. Et, de fait, il semble qu’à la veille d’un paroxysme j^outteux, comme aussi à l’approche de certaines complications des maladies aigues, il se passe quelque chose d’approchant. Le malade se sent plus dispos, plus à l’aise, et les organes endoloris ou troublés dans leur fonctionnement sont brusquement soulagés avant que l’invasion d’une région nouvelle puisse expliquer ce mieux-être par un simple déplacement.

L’accès venu, le devoir est tout autre. Sans délai, le médecin doit résoudre un des problèmes les plus délicats de la clinique, un des plus émouvants parfois. Un goutteux est là, cloué au lit et comme paralysé, hurlant de douleur et montrant son pied rougi, gonflé, parcouru, ainsi que la jambe, par des veines gorgées de sang. Un secours paraît urgent et ce secours est facile. Certaines médications locales peuvent en effet faire tomber du même coup et les douleurs et les phénomènes inflammatoires ; certaines drogues peuvent rendre, et cela comme par miracle, la mobilité et l’indolence aux jointures, faire se lever, marcher, agir l’impotent qui gisait inerte tout à l’heure. On ne peut, semblet-il, refuser au malade un tel bénéfice, immédiat, assuré.

Cependant, l’histoire de la goutte nous révèle ces deux faits en apparence contradictoires : d’une part, les médecins reconnaissent la prompte efficacité de ces médications violentes, instituées au cours même de l’accès, et, d’autre part, ces mêmes médecins s’accordent pour en condamner l’emploi.

Hippocrate dit que l’eau froide soulage les douleurs de la goutte en provoquant l’engourdissement, mais il remarque ailleurs f[ue le froid est l’ennemi des nerfs, c’est-à-dire du tissu fibreux et par conséquent des articulations. Rufus

COSCEPTIO^ ASTIQUE DE LA GOUTTE G5

admet qu’on rafraîchisse les jointures brûlantes avec des cataplasmes de mie de pain triturée avec de l’euphorbe, de l'ache, de la renouée, des feuilles de pavot ou d’autres espèces ; qu’on les recouvre d’huile rosat, qu’on les arrose avec de l’eau, mais il ajoute aussitôt : « 11 ne faut pas pousser trop loin ce refroidissement, car le froid fait que l’inflammation rentre au dedans ; les articulations s’affaissent, d’autres douleurs plus fortes surviennent et le mal se fixe à l’intérieur (i) «.

« Il v a des cérats opiacés, dit, de son côté, Alexandre, qui ont mérité chez les anciens le nom de chlliochryses (mille fols en or), mais mol, bien qu’ils aient la propriété de calmer, je ne conseille pas d’en user, a moins d’une nécessité urgente (2) ».

Bien d’autres médications locales, les sangsues, les scarifications, les vésicatoires, les cautères, avaient partagé le sort des affusions d’eau froide et des applications narcotiques. On avait éprouvé leur utilité immédiate et appris à redouter, pour l’avenir, leur action fâcheuse tant sur la région malade que sur l’économie entière. On croyait, en effet, qu’il se faisait au niveau et au voisinage des jointures atteintes un travail de destruction des éléments nuisibles, ti’avail suivi d’une élimination complète des résidus par les pores de la peau ou par quelque autre voie. Si une intervention inopportune venait à supprimer la fièvre locale, avant que les déchets ne fussent brûlés et consumés, à soustraire le sang ou à le refouler à l’intérieur, avant que 1 épuration ne fût achevée, les fibres périarticulaires imprégnées de l’humeur morbide, privées de la chaleur et de l’énergie vitale que le sang leur portait auparavant avec le pneuma, finissaient par perdre leur forme normale, leur souplesse et leur mobilité.

(i) Rui-us. Loc. c/<., p. 28G.

(a) Alexandre DE Tüai.i.es. Liv. XI. Kd. grcccpic-lnliiie. Râle. lâr)!), p. ü'|3.

OGo

Mais, plus que ces infirmités partielles, le trouble de l’économie entière était à redouter. Chassée de l’endroit qui était en quelque sorte son refuge naturel, l’humeur morbide était rejetée dans la circulation. Nous pouvons user ici de ce terme sans le moindre anachronisme, car il ne s’agit pas de la révolution sanguine et du double cercle qu’elle décrit, mais de ce parcours fermé, de ce circuit comme on disait déjà du temps de Timée, où étaient entraînés et le sang et les humeurs.

La saignée générale, une forte purgation faisaient courir les mêmes dangers. Quel que fût le mode choisi, il en résultait une déplétion sanguine, un vide, et, par suite, un appel à toutes les réserves liquides de l’économie, aux humeurs morbides elles-mêmes, retenues jusque-là dans les extrémités. Une fois versées ainsi dans le courant, comment prévoir où elles se porteraient, comment mettre les organes essentiels à l’abri de leurs assauts, comment, en un mot, détourner la métastase vers les pai'tles moins nécessaires à la vie, moins nobles, comme on disait? La chose était impossible et l’espoir chimérique. Au moins fallait-il éviter tout ce qui pouvait faire ces périls plus proches, plus^ grands et plus certains. C’était donc un devoir étroit de proscrire toute évacuation sérieuse, la saignée générale comme la purgation.

Les médecins byzantins étaient dans ces dispositions d’esprit, au cours du v“ siècle, lorsque l’un d’eux, Jacques Psychriste, Inaugura l’usage de l’hermodacte, c’est-à-dire du colchique, contre les accès de goutte. Or, le colchique, on l’oublie quelquefois, est une espèce purgative et Jacques le prescrivait à une dose ( \ grammes et demi) où il provoque d’ordinaire plusieurs selles diarrhéiques. 11 devait encourir, à ce premier titre, la condamnation portée contre toutes les drogues évacuantes.

Mais l’observation clinique ne tarda pas à apprendre que riiermodacte agissait plus et mieux contre la goutte que les autres remèdes doués pourtant d’une action plus énergique

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

sur l’intestin. Il y avait donc en lui autre chose, comme dira Avicenne. De là un embarras visible des médecins grecs : leur doctrine bnmorale leur faisait repousser la pratique nouvelle, et cependant ils ne pouvaient nier les effets merveilleux qu’on lui voyait produire. Alexandre de Tralles <diercba un des premiers une solution h cette antinomie apparente et proposa un moyen de concilier l’expérience et la théorie. Outre les dangers qu’il faisait courir, quand on l’administrait à dose purgative au fort d’un accès, l’bermodac.te avait encore le grand défaut de ne dissiper, de n’évacuer les humeurs morbides que dans une mesure insuffisante, juste assez pour déterminer un soulagement momentané, non pour assurer une longue rémission. Voici les propres paroles d’Alexandre; « Quelques-uns boivent le remède àl’bermodacte et disent que leurs douleurs en sont soulagées, après quelques selles aqueuses, au point qu’ils veulent immédiatement marcher. Et cela est vrai et la recette tient toutes ses promesses, mais elle a cela de mauvais qu’elle cause, chez ceux qui en usent, des rappels pins frè- ■(ineiiis de leur fluxion (i) ».

Ce sont encore les mêmes scrupules qui rendent si timorés les cliniciens de nos jours dans l’emploi des préparations de colchique. A bien des siècles de distance. Trousseau parle comme un Byzantin : « Quand j’enrayais les accès, et cela est malheureusement trop facile, si j’évitais les dangers de la goutte déplacée, je courais grand risque de voir les accès revenir à des intervalles plus rapprochés et de changer une goutte franche et passagère en une goutte froide, atonique et persistante (2) ».

L’étude historique, dont ces pages sont la conclusion, nous porte à penser, tout au contraire, qu’on a exagéré les dangers du colchique d’automne; elle confirme en effet, et

(1) .Vlexandre de Thai.i.es. Loc. cit., p. 0/|3.

(2) Tkousseav. Clinirpie médicale de 1 Hôtel-Dieu. 1862, t. II, p. ■j3g

LA GOUTTE ET LE n II U M ATI SME

de tous points, les sentiments cpie d’autres, cjue Lécorché par exemple, ont demandés h l’expérience journalière et non à l’érudition. « Pour en obtenir les résultats désirables, il faut donner ces médicaments à dose suflisante. Pris à trop petite dose, ils ne font qu’atténuer l’intensité de la manifestation, et, n’enrayant pas sullisamment la production de l’acide urique, ou ne l’éliminant qu’incomplètement, ils peuvent favoriser le retour d’attaques ultérieures. Cet inconvénient disparaît lorsqu’on n’hésite pas à les prendre en quantité sulHsante pour juguler la maladie (i) ». Ces remarques de Lécorché concilient heureusement l’observation clinique et la doctrine traditionnelle; elles réhabilitent l’humorisme sur un point où il semblait être en défaut.

Si nous considérons maintenant, non plus les accès euxmêmes, mais leurs intervalles, c’est-à-dire les périodes plus ou moins longues de rémission et d’apparente santé, la thérapeutique préventive des anciens se règle et se moule plus exactement encore sur les lois générales que nous avons rappelées, qu’il s’agisse de modérer, par la sobriété et par l’exercice, l’accumulation des déchets excrémentitlels ou de les chasser une fois formés par les diverses voles d’émonction; qu’il s’agisse de rendre plus fortes, plus résistantes les parties du corps exposées aux poussées fluxionnaires, ou de refaire l’organisme entier en sorte qu'il soit plus apte à assurer lui-même sa défense, à être son propre médecin.

Le régime conseillé aux sujets sains (nous en avons énuméré les maigres ressources), était si frugal qu’on ne pouvait guère en conseiller un plus sévère à ceux que la goutte menaçait. On insistait seulement davantage sur quelques précautions. Un des auteurs cités par Orlbase dit « qu il faut par-dessus tout éviter, et cela absolument, la créophagie et Vœnoposie (2) », c’est-à-dire n’user ni de viande, ni de

(1) Lécokciié. Traité de la Goullc, i88.î, p. 7°7-

(2) Œuvres d'Oribase, l. IV, p. 5ga.

CO.\CEPTIO.\ ANTIQUE DE LA GOUTTE

vin. Rufiis, entrant clans cjuelcjiies détails, réserve la viande de porc, jugée trop nourrissante, aux athlètes, et ])ermet le chevreau, l’agneau et le veau, parce cjue les chairs jeunes et en voie de croissance se digèrent plus facilement; il condamne les poissons gras, ceux cjui vivent dans les eaux dormantes et proscrit de même le gibier d’eau (i). D’après Alexandre de Tralles, on peut manger avec avantage les faisans et les oiseaux de basse-cour pourvu cju’ils ne soient pas trop gras, les perdrix, les merles et les grives. Parmi les légumes il faut choisir ceux cjul relâchent un peu ou sont légèrement dlurétic[ues (2).

Le régime convenable aux goutteux de tempérament sanguin est résumé en cjuelc|ues lignes par Alexandre: « Il faut cju’il évite, dans son alimentation, tout ce qui est trop nourrissant, tout ce c[ul augmente la masse sanguine. Sans c[ue je le dise, tous les médecins savent que toutes les viandes, mais surtout celle du porc, ont cet effet, ainsi cjue les vins sucrés (nous dirions alcoolic[ues), et en général toute nourriture excessive, xpoo-q -koXXy;, la vie joyeuse et le peu de mouvement. Pour celui cjui prend ces deux précautions de se faire saignerai! commencement du printemps et de s’abstenir d’aliments qui font trop de sang, qui exerce sans cesse son corps dans les gymnases et ne répugne jamais h un mouvement quelconque, ne sera-t-il pas, celui-là, exempt de tout résidu à excréter, et, par cela même, ne restera t-il pas à l’abri de toute poussée fluxionnaire, àp£'j[j.aTi!7-:5ç, n’ayant rien en lui qui puisse fluer sur les jointures ? (3) ».

On sait, et nous avons redit, quelle place tenaient les exercices du gymnase elles luttes de la palestre dans la vie journalière des Grecs anciens, qu’ils fussent enfants, jeunes gens on hommes faits. Le retour à ces pratiques, interrompues parla maladie, était la première mesure conseillée pour

(1) UuFi's. OlMivrcs, p. aâf) cl siilv.

(3) Alc.\an(lrc ni; Thai.i.ks. Loc. cil., p. Oo,'). (3) .\lcxanclro dh 'ruAu.Ks. Loc.'cit., p. 033.

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