I.’lli MO ni s .1/ E - 1 C 1 E X
les éléments de sa nutrition, ne suivent plus l’ordre naturel de leur circulation; incompatibles entre elles, inconciliables, elles attaquent ce qui fait l’unité et la stabilité du corps dont elles entraînent la ruine et la corruption ».
On le voit, Timée affirme nettement l’existence d’une lésion des solides comme substratum de certaines maladies ; bien plus, il nous montre dans les altérations viscérales l’origine de quelques humeurs morbides, se rapprochant ainsi des théories contemporaines. Il ne faudrait pas beaucoup forcer les termes pour être en droit de lui attribuer la première mention des auto-intoxications.
« Enfin (i), formant une dernière classe, sont les maladies qui dérivent du pneuma, de la bile et du phlegme, lorsque, accrues dans leur masse, ces humeurs se portent hors de leurs voies naturelles ou vers des organes importants. Alors en efïèt elles prennent la place d’un élément meilleur qu’elles chassent de son milieu légitime, s’y établissent, altèrent l’organisme entier où elles finissent par se dissoudre (2) ».
Platon donne quelques exemples : le tétanos est dû aune distribution vicieuse du pneuma, les diverses phlegmasies a l’excès de la bile qui fait irruption dans tel ou tel organe ou dans les vaisseaux sanguins, les dartres à une variété de
(1) Tim.ki Lociti. De anima muntli cl natiira, in Fragin. Philos Græc Didol. 18O7. II. |j. 4i-
(2) Ce.s lignes sont cxlrailcs, non du dialogue célèbre, mais du petit opuscule intitulé De l'dme du monde et f|ui est un résumé du discours que Platon lait tenir à Timée. L’auteur, ((uel qu'il soit, use de la langue médicale avec précision et avec justesse. S’il se borne le plus souvent, comme dans le fragment (jue nous rapportons, à abréger et à éclaircir le texte assez didus de son modèle, il en modifie quelquefois le sens, pour le rap[)rocher de doctrines plus récentes. On en trouvera un exemple [)lus loin. Pour celte raison, et pour d’autres, on a été amené à penser que le traité De l’nme du monde avait été écrit au plus lot au premier siècle de notre ère par un médecin allacbé- aux sentiments d’Âlbénée, c’est-à-dire à la secte pneumatique.
Voir : .I.-K.-W. .Vntü.n. De origine libclli -sp'- etc. Numburgi ad
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phlegme, le phlegme blanc; enfin les maladies catarrhales ont pour origine le phlegme aigre ou salé.
En dehors de cette classification ternaire, qui n’appartient pas en propre à la médecine pythagoricienne, on relève, dans la doctrine exposée par Timée, un caractère particulier: elle porte une empreinte orientale. Est-ce à dire que l’humorisme ancien soit un legs de la civilisation hindoue? nullement. Ce n’est plus comme naguère une croyance générale que l’Inde ait été le berceau du langage, de la poésie et de la science ; on a peur d’avoir été dupe d’un mirage et l’on tend à rendre h la race hellène la gloire d’avoir tout tiré de son propre fonds.
L’histoire de l’humorisme et de la goutte montre précisément combien peu la médecine classique a emprunté à la médecine hindoue. Elles sont restées presque étrangères l’une à l’autre, et cela à leur détriment commun. L’Inde a prêté à la philosophie grecque, ou plutôt à une école de cette philosophie, non des notions précises de pathologie, mais des idées générales sur la constitution de l’homme et les conditions de sa santé. Sur ce point, le doute est impossible. Si l’on compare la médecine de Timée à celle des Vedas, l’identité de certaines données est telle qu’elle suppose une transmission directe. Cette transmission, d’ailleurs, a été admise de tous temps et, si c’est une légende, c’est une légende bien vieille qui nous montre Pythagore allant demander aux sages de l’Inde une philosophie médicale que les prêtres de l’Egypte n’avaient pu lui donner (i).
Timée fait reposer son système nosologique sur l’existence, au dedans de nous, de trois humeurs qui sont la bile, le phlegme et le pneuma, le sang n étant pas considéré comme une humeur, mais comme un organe, au même titre que la moelle et les viscères. Or, c’étaient là également les principes de la physiologie hindoue aux temps les plus re-
(i) .'Vi'Ci.ÉE. Les l'iorides, XV.
L'UUMOniSMË ANClE.y
Cillés, il l’époque védique. Ces principes sont assez, originaux pour n’avoir pu donner heu à une coïncidence. L assimilation du pneuma des Hindous) aux humeurs et du sang aux
viscères solides ne peut provenir d une double et indépendante initiative. La manière surtout d’envisager le sang était heureuse : elle permettait de lui constituer une pathologie propre, et de fait le rhumatisme articulaire et la goutte seront considérés par les Hindous comme le résultat d une altération sanguine. On a soutenu naguère que le sang n’était pas une humeur, mais un tissu. Ce paradoxe a été une vérité banale il y a trois mille ans.
Les idées que nous venons de rappeler devaient, en Grèce, rester pai'ticulières a une école et disparaître avec elle; mais dans l’Inde, au contraire, elles persisteront identiques et, après quelques siècles écoulés, Caraka et Suçruta ne connaîtront pas d’autre pathologie générale. Une ressemblance aussi grande, sur un point précis, devait être notée et ajoutée à la métempsycose et aux autres vestiges reconnus d’une inspiration orientale; mais, si elle établit la réalité d’un emprunt lait à l’Inde ancienne, elle montre aussi, par sa durée éphémère, que les éléments étrangers ne se sont pas incorporés à la science hellène, qu’ils ne s’y sont mêlés qu’un instant.
Dépouillé du masque oriental qu’il devait à Pythagore et qu’il perdit si vite, l'humorisme se présente comme une doctrine banale, n’appartenant en propre à aucun temps, à aucun pays. Au v® siècle, il était déjà assez répandu pour constituer un lien entre les doctrines des philosophes, les enseignements des médecins et les croyances les moins raisonnées des peuples barbai es. D’après Anaxagorc de Clazoniène, les maladies aiguës provenaient de la bile qui, devenue surabondante, se jetait sur les poumons, les vaisseaux ou le côté (i); mais les Libyens nomades de son temps
(i) .\kistoti;. De pari, niiim., IV, 2.
LA a O ü T T 11 E T L E It II U M A T IS M E
n’étaient pas moins luimoristes que lui, puis([ue Hérodote nous les montre brûlant chez leurs enfants les vaisseaux du sommet de la tête et même les vaisseaux des tempes, poulies préserver dans l’avenir des dangers du phlegme coulant de la tête, c’est-à-dire des catarrhes (i)
Un certain nombre de maladies étaient donc attribuées à des humeurs, soit aux humeurs normales, modifiées dans leur composition ou dans leur proportion relative, soit à des humeurs nouvelles, nées h la faveur d’un trouble fonctionnel ou d’une lésion viscérale.
d outes ces humeurs étaient-elles bien définies et pouvaiton dire de chacune le nom, l’origine et les propriétés? Loin de là. Une telle précision était alors plus impossible encore qu’elle n’est aujourd’hui. On se contentait d’une assez vague distinction. On avait l’intuition que les poisons formés dans le corps de l’homme malade étalent nombreux, incomptables peut-être, et que la physiologie rudimentaire du temps ne Iburnissait aucun moyen sérieux de détermination. Aussi, les anciens n’ont-ils pas attaché une signification invariable aux termes dont ils se servaient pour dénommer les diverses humeurs.
Souvent, on renonce à préciser et on emploie les expressions d’humeur ûypiv, de chyme y--i\3.bz ou tout autre aussi vague, que l’on fait suivre d’une épithète destinée à marquer le caractère supposé de l’humeur en cause. 11 y a des humeurs de toutes les couleurs, de toutes les consistances, de tous les goûts : blanches, jaunes ou noires-, épaisses, visqueuses ou lluldes; aigres, douces, salées, âcres ou amères. Ces divers attributs distinctifs rappellent tous une propriété physique ou organoleptique, parce ([u’il n’y avait pas d’autres propriétés connues avant la naissance de la chimie et de la biologie. C’était lii une classification toute
(i) Il liuoDori;. lav. I\ , cli. 187.
L'IfUMOrtlSME ANCIEN
provisoire, faite pour la commodité du discours, sans prétention à une rigoureuse exactitude.
Mais le besoin de clarté, qui explique et excuse bien des erreurs médicales, la nécessité de se plier aux exigences de la pratique et de renseignement amenèrent de bonne heure les médecins à une conception plus simple encore. Cette conception, on la voit poindre dans quelques-uns des fragments c|ue nous avons cités ; elle se développe franchement dans plusieurs livres de la collection hippocraticjue, dans ceux surtout c[ui émanent de Cnide ; elle finira par dominer toutes les autres et deviendra la théorie classique juseju’à la réforme de Galien. A oici en c[uoi elle consistait :
Les mots de yoAq et de çXsyjj.a désignaient depuis longtemps deux humeurs normales, la bile, venue du foie, la pituite coulant des narines et c[u’on croyait être une sécrétion physiologique du cerveau. Mais avec le temps, leur sens s’était élargi. Quelques auteurs avaient étendu ces appellations aux liquides nouveaux, formés au sein de l’organisme malade, et tout à fait étrangers aux deux humeurs primitives. 11 y eut une bile proprement dite, d’origine hépatique, et des biles diverses sans localisation particulière ; il y eut de même le phlegme et des phlegmes. Le Timée de Platon, après avoir parlé de biles, d’ichors et de phlegmes de toutes sortes, ajoute : « Le nom commun de bile a été donné à toutes ces humeurs par un médecin ou par quelque autre;» l’esprit généralisateur (i) ». L’auteur cnidlen du traité des maladies internes dit de son coté : « J’ai sur le phlegme la tnème opinion que sur la bile, à savoir qu’il y en a de pluslcui-s espèces » (p.). Enfin, les médecins dont les opinions sont résumées dans le Papyrus de l.ondrcs laissent souvent :iux mots bile et phlegme ce sens vague et indécis.
Lue pareille Incertitude dans l’acception qui leur conve-
(i) Pi.AToN. f.or. p. Mpi.
(•<) OImim-cs (I Iliiipocralc, l. \'lf, j). 2i5.
liait permit de leur faire subir un autre ehangement. bbi dépit de leur sens primitif et de leur nom, on leur imposa une signification nouvelle, on leur donna une valeur inattendue, toute clinique celle-là, et qu’il importe de fixer. Pour ne l’avoir pas fait, on a souvent prêté à la pathologie ancienne et à la médecine populaire, son héritière, des absurdités dont elles sont innocentes.
Dans le système que nous analysons, les accidents morbides, qu’ils fussent toute la maladie ou n’en fussent que des épisodes intercurrents, furent rattachés, selon leur apparence symptomatique et leur évolution, à deux groupes différents. Ce qui était lent, apyrétique, froid, fut rapporté au plilegme ; ce qui était chaud, aigu, fébrile, releva d’un excès de hile. II est évident que bile et phlegme ne sont là que des formes de langage traduisant, bien ou mal, des notions tirées de l’expérience, mais n’impliquant aucune pathogénie précise, tenant tout au plus la place d’une cause ignorée.
11 y aura donc des maladies dues au phlegme, d’autres dues à la hile, et dans une même maladie les deux humeurs pourront être incriminées tour à tour selon que l’aspect clinique du moment se rapprochera de l’un ou de l’autre des deux types préétablis. L’épithète de bilieux résumera la marche rapide des accidents, leur caractère inflammatoire et douloureux, celle de phlegmatique rendra le manque de réaction générale ou locale, l’indolence, l’allure lente et comme froide du mal. On se servira plus tard, dans les mômes conditions, des locutions maladie chaude, maladie froide. Celsc et Scrihonius parleront de la goutte chaude et de la goutte froide. Les mots chaud et bilieux, froid et phleginatiquc seront considérés comme synonymes.
L’idée était ingénieuse et simple, trop simple même, mais l’expression avait été arbitrairement choisie. Le terme de yo'Lr,, avec son double sens de colère et de hile, convenait a la rigueur à un état ([uc nous qualifions ([uelquefois d irritation, mais le mot de phlegme était moins heureux. Déjà, IMiilolaus faisait cette remarque ([ue le phlegme ne pouvait
HUMORISME ANCIEN
être froid puisque son nom venait de o)d'(v:>, brûler (i). L’habitude prise persista néanmoins : la bile resta la cause supposée des phlegmasies et le phlegme celle des maladies non inflammatoires. Notre langue garde encore les traces de ces lointaines discussions et les adjectifs phlegmasique et phlegmatique, si voisins de figure, ont des sens bien différents.
11 est facile de faire à la goutte l’application de ce système. Les paroxysmes douloureux, les signes d’inflammation locale comporteront l’intervention momentanée de la bile, agent irritant par définition ; mais la maladie elle-même, si lente dans son évolution qu’elle peut durer la vie entière, si peu fébrile que cette apyrexie, au moins apparente, la distingue mieux que tout autre caractère des affections qui la simulent, la maladie elle-même sera due au phlegme.
Comment tout cela se conciliait-il avec l’anatomie et la physiologie du temps ? Très facilement et pour cause. Ici encore on peut surprendre la méthode suivie parles anciens. Ils ne cherchaient pas à déduire leur pathologie de la connaissance incomplète ou inexacte qu’ils avaient de la « nature de l’homme ». Ils procédaient inversement. Leur médecine une fois établie sur une observation sérieuse, ils cherchaient à en tirer l’explication physiologique par voie d’induction et de cette physiologie hypothétique ils s’élevaient, par une nouvelle hypothèse, à une anatomie nécessairement plus théorique encore et plus chimérique.
On a écrit que la physiologie des anciens, malgré ses faiblesses, valait mieux que leur anatomie et n’avait pas nui au progrès de leur médecine. La chose est évidente et nous
(i) Anon. Lond., p. 33. — Galien allrihuc cctlc criliquc à Ilcrodicus.
En réalité, le choix du mot est moins étrange qu’il ne parait. Dans
certaines conditions, en cas de coryza aigu, récoulement nasal brûle, enllamme les narines et la lèvre. G est à cette sécrétion morbide que l’appellation fut réservée d abord ; on 1 étendit ensuite aux autres sécrétions qui n’avaient pas le môme caractère irritant, mais dérivaient, croyait-on, de la môme source.
32 LA GOlirTE ET LE It HUMA Tl SME
venons de dire pourquoi. La physiologie ancienne n’avait pas d'existence propre ; elle n’avait ni matière, ni moyen d’investigation; elle était fille et esclave de la clinique qui l’avait créée de toutes pièces à son usage. 11 ne pouvait donc y avoir entre elles de désaccord.
Dans cette œuvre, toute de théorie et presque d’imagination, les Grecs ont eu des trouvailles admirables. L’invention du pneunia, cet élément vital que le sang empruntait à l’air extérieur pour le distribuer partout et le faire servir à la respiration interne des organes, est un coup de génie qui leur permit d’ignorer, sans trop de dommage, le mécanisme anatomique de la circulation et la chimie des échanges respiratoires.
Sans avoir, à beaucoup près, le même mérite, la théorie des catarrhes, c’est-à-dire des migrations du phlegme eut le même succès. Née elle aussi de l’hypothèse pour obéir aux exigences de la clinique, elle rendit pendant plus de deux mille ans un compte suffisant des symptômes, des accidents, des anomalies observées au cours de certaines maladies, de la goutte par exemple. INlals elle ne put survivre h la ruine des fondements anatomiques qu’on lui avait donnés.
Le catarrhe, qui deviendra, par voie de synonymie, le 7.x-a(7-aYiJ.6; de quelques-uns (i), de Soranus entre autres (2), \ü destillatio des Latins, \n gutta du moyen âge, le rhumatisme de la Renaissance, la goutte de nos jours au sens étendu du mot, le catarrhe est un (lux venu d’en haut, delà tête, c’est une descente du phlegme vers les parties déclives.
Aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire médicale, nous trouvons établie cette croyance que 1 encéphale sécrète une sérosité particulière, phlegme des Grecs,.
(i) Cei.pi;. Liv. IV, cli. v.
(y) SoiiANUs, iii Rklius Auh. Maladies clironiqucs.
DELPEI'CII. — La Goutte et le Bhumatisme. Plakciik II.
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Goutte et le Rhumatisme.
L' HUMORISME ANCIEN
pituite des Latins, qui est le résultat d’une véritable dépuration. A l’état normal, cette émonction est presque insensible et se fait par les cavités nasales, buccale et pharyngée ; mais qu’une intempérie survienne, qu’un refroidissement atteigne la tête, l’écoulement augmente : il envahit la trachée-artère, le poumon lui-même et provoque les catarrhes si graves que l’on observe surtout en hiver et surtout chez les vieillards. Tel a été le premier sens du mot catarrhe.
11 y avait, nous l’avons vu, d’autres phlegmes que cette humeur excrémentitielle de l’encéphale : les uns provenaient d’une lésion des solides, d’une fonte des chairs comme on disait; les autres résultaient d’une élaboration vicieuse des aliments dans l’estomac ou dans l’intestin. Ces phlegmes n’avaient donc pas leur source dans la tête comme la sécrétion dont ils usurpaient le nom, mais leur sort n’en était guère changé, ni leur rôle. En effet, formés loin de la tête, ils s’y portaient en masse par un mouvement naturel, développaient davantage encore dans cette « métropole du froid )) leurs propriétés caractéristiques et devenaient eux aussi la matière d’une catarrhe, d’une fluxion descendante qui se Elisait non seulement par les cavités de la tête, du cou ou de la poitrine, mais encore par les divers vaisseaux et par toutes les voies que lui ouvrait la laxité des tissus.
On assignait donc aux fluxions diverses qui constituaient les catarrhes un point de départ unique, la tête, et on en faisait dériver une affection comme la podagre, aussi éloignée par sa nature que par son siège des troubles céphaliques. C’était une conséquence nécessaire des errements que nous relevions tout à l’heure. L’observation superficielle du corps humain, de ses fonctions et de leurs désordres, la clinique en un mot, livrée a ses seules ressources, avait enfanté un véritable roman physiologique, où la tête jouait le premier rôle.
Llle était le centre, la citadelle de 1 organisme. Toute force venait de là. La médecine avait appris qu’elle commandait aux opérations de la sensibilité, du mouvement et Dei.peucii.
LA GOUTTE ET LE lUIUMATlSME
de l’intelligence. Comme on ignorait alors le véritable usage des nerfs, on avait dû donner au sang déjà chargé de distribuer l’aliment assimilable, une fonction nouvelle, celle de conduire les sensations et les volontés. Les mêmes raisons théoriques qui, a défaut d’autres meilleures, nous feraient placer encore dans l’encéphale l’origine de tout influx nerveux, avaient conduit les anciens à faire du réseau vasculaire de la tète, la source de tous les vaisseaux de l’organisme. Lesvoies qui portaient aux extrémités l’énergie, le mouvement et la vie ne pouvaient avoir d’autre point de
Les progrès de l’anatomie, en renversant cette physiologie naïve, ne porteront aucune atteinte à la théorie des catarrhes.
Les découvertes d’Lrasistrate et d’ilérophile, qui révéleront la fonction véritable des nerfs, laisseront la théorie debout. Les nerfs, émanés du cerveau ou de la moelle allongée, serviront seulement d’une voie de plus pour l’écoulement et le transport au loin du plilegme céphalique. Il faudra bien des siècles et bien des efforts pour anéantir cet humorisme. La découverte d’Ilarvey n’y suflira pas. Mais, un jour les choses seront ramenées à leur point de départ et les patientes recherches de Conrad Schneider viendront démontrer l’inanité de cette prétendue sécrétion encéphalique dont on avait fait la cause et la matière du premier catarrhe. Or, la disscrtntio de osse crihrifonni et le livre de catarrkis qui l’a suivie ontété écrllsylans la seconde moitié du xvii” siècle, au temps de Sydenliam, il n’y a guère plus de deux cents ans.
Revenons aux catarrhes et à leur rôle dans la genèse de la ffoutte. L’auteur des Lieux dans ntoninie, comme il nous
a dit la nature et la raison d’ètrc des maladies humorales, nous expliipie aussi le mécanisme îles divers catarrhes, ou plutôt des flux venus de la tète, car il semble ignorer la première a[)pellation. Nous lui empruntons seulement ce qui concerne les fluxions articulaires.
fil U MO R I SME A N C I E N
Comme il pense que « la connaissance de 1 anatomie humaine est le point de départ de toute recherche médicale », il fait précéder son étude d’une description des vaisseaux, artères ou veines, car il confond sous le nom commun de cfkictz les vaisseaux qui battent comme ceux des tempes et nos veines proprement dites. Les lignes suivantes intéressent seules l’histoire de la goutte, j « Deux autres vaisseaux se portent du slnciput, le long i des oreilles, dans la partie antérieure du cou des deux cô- I tés, jusqu’au vaisseau creux (i). Celui-ci marche avec l’œsophage, passe à travers le diaphragme, à travers le cœur et dans l’intervalle du diaphragme ; il se partage aux aines ! et aux cuisses en dedans, émet des rameaux dans les cuisses et se porte aux jambes en dedans le long des malléoles; ces vaisseaux coupés rendent l’homme stérile; ils se terminent dans le gros orteil (2) ».
A cette disposition anatomique des vaisseaux, correspondait un certain nombre de fluxions. Notre auteur en compte ' sept, toutes venant de la tète. La dernière est celle qui suit la voie décrite plus haut. « Le flux, peu abondant, produit,
, quand il s’arrête, le mal de hanche et les engorgements articulaires ; il est peu abondant et repoussé de toutes parts. Peu abondant, il est plus faible que tout ce qui l’entoure; repoussé de toute part, il n’a point où s’écouler, aussi cherche-t-11 un refuge dans les jointures (3) » (page 276).
'l’elle est, largement esquissée, la plus ancienne des théories de la podagre. Elle comprend trois éléments ingé-
(1) Lillré traduit xo’/.r, çXc'l par veine cave. Mais comme l'auteur ne distingue pas les artères des veines, il vaut mieux ne pas préciser plus que lui, d'autant ([uc dans le passage cité ce ii'cst pas la veine cave, niais l'aorte qu'il a certainement en vue.
(2) llii-p. T. VI, j). 282.
(3) Plusieurs des auteurs cités dans le Papyrus de Londres, notamment Alcamène d’Abydos et Timothée de .Metaponte, expriment sur la genèse des maladies en général, et des catarrhes en particulier, des opinions fort analogues à celles de fauteur de Lieux dans 1 homme.
nieusement groupés : une surcharge humorale due à un excès de l’aliinentation, une poussée venue du centre et rejetant l’humeur morbide vers les parties inférieures, enfin l’arrêt de cette humeur au point le plus faible, la jointure du gros orteil.
La loi de moindre résistance, qui n’est qu’indiquée ici, est plus nettement formulée dans un autre passage où l’auteur nous dit : « Quand les voies sont interceptées et que le flux n’a pas où aller, il se porte sur les articulations, flue sur les endroits qui cèdent (i) ». C’était un lieu commun de la médecine ancienne que la lutte permanente des éléments de l’organisme. Un équilibre temporaire des forces, une harmonie précaire, sorte de paix armée, était la condition de la santé.
La thérapeutique des maladies humorales fut conlorme a ces principes. Deux idées la dominèrent : prévenir ou dissiper toute surcharge, toute plénitude; soutenir et diriger les efforts spontanés faits par l’organisme pour son propre salut.
Quelques noms qu’on leur donnât, les humeurs morbides avalent pour origine un vice de l’hygiène. L’alimentation avait dépassé les besoins ou plutôt les forces de l’économie : un résidu, un déchet était resté qui n’avait pas été éliminé par les voies normales d’excrétion, voles visibles ou invisibles. Ce résultat de la polylrophie., était 1 en-
nemi à combattre, à chasser; il fallait en purifier, en purger le corps. Mais comment?
C’était alors une opinion commune à toutes les écoles que les maladies avaient une tendance naturelle a la guérison ou plutôt que le corps humain trouvait de lui-même les
(i) Olùivrcs d’IIippocralc, l. VI. p. 3i4. Voir dans le dernier chapitre de ce livre une courte étude des lois qui réglaient la pathologie générale des
anciens.
L’ HUMORISME ANCIEN ^7
meilleurs modes de défense eontre le mal et qii il suffisait de surveiller cette lutte, d’être prêt à soutenir l’organisme en cas de défaillance. On reconnaît la doctrine formulée ainsi par Hippocrate : « Les organismes sont leurs propres médecins ».
La conséquence nécessaire fut que la médecine antique, celle des asclépiades comme celle des philosophes, répugna aux remèdes de la pharmacie, se contentant, a moins de nécessité urgente, du régime et des pratiques de la gymnastique. Lucien prête à Solon un langage que celui-ci n’eût pas désavoué, lorsque, dans son Anacharsis, il lui fait louer les exercices du gymnase et user pour en définir l’action salutaire d’une heureuse métaphore. Rappelant la polysarcie molle et blanche ou au contraire la maigreur blême de ceux qui s’étiolent comme des femmes vivant dans l’ombre, frissonnant, suant et haletant au moindre effort, ou au soleil de midi, Solon conclut : « Nos jeunes gens à nous sont colorés et brunis par le soleil, ont un air mtde, respirent la vie, l’ardeur et le courage, ont tous les signes de la santé ; ils ne sont ni secs et ridés, ni massifs et lourds; leur forme au contraire est d’un juste dessin ; ce que leur chair peut laisser d’inutile et de superflu, ils le dissipent avec la sueur, ce qui donne la force et l’énergie ils le retiennent et le conservent pur de tout mauvais mélange. Ce que fait au blé l’instrument du vanneur, le gymnase le fait au eorps humain : il jette au vent la balle et les barbes, sépare et ramasse le bon grain » (i).
Comme le Solon de Lueien, le Timée de Platon ne saurait trop louer les exercices physiques ni placer trop haut l’art dont ils relèvent. A l’entendre, la gymnastique et la médecine assurent au même titre les qualités du corps, santé, force et beauté, comme l’éducation et la philosophie développent les qualités de l’àme. Le travail, les pratiques
(i) Lucien. Édit, grccquc-lalino de Didot, [). 55(j.
LA GOUTTE ET LE TlIlUMATISME
du gymnase, la sagesse du régime, voilà leurs moyens d’action. Quant aux médicaments, ils peuvent avoir une utilité, mais toute passagère, tout exceptionnelle : on les prescrit comme on punit, comme on réprimande pour corriger les vices de Tâme.
L’auteur de « l’ànie du monde », ne reculant pas devant une assimilation aussi naturelle de son temps qu’elle nous paraît aujourd’hui étrange et injurieuse, ira jusqu’à dire : (c L’aliptique et la médecine, ces deux proches parentes (i), ont également pour but de maintenir la santé ; elles rendent plus purs le sang et le pneuma qui coule avec lui pour que, une maladie c|uelconque survenant, elle cède bientôt à l’action de ce sang et de ce pneuma devenus plus forts ».
Platon lui-môme avait mis dans la bouche de Timée des paroles tout autres, qui auraient mérité d’être respectées par l’abréviateur, et qui sont bonnes à reproduire car elles résument en termes heureux les sentiments de la médecine antique touchant la nature des maladies et le caractère fatal de leur évolution. « En fait de dépuralion et d’autres soins corporels, les meilleurs sont : en premier lieu les exercices du gymnase, puis le balancement d'un navire en marche ou les courtes promenades en voiture(2); enfin il est une autre manière de remuer l’organisme, très utile certes, mais
(i) Plillon a écrit : « L ali|)ti(|uc est sœur de la médecine. » Celle rencontre de pensée et d expression, l'imporlance donnée à la prali(pie des bains, des onctions et du massage ; le rôle attribue au |)nenma ilans la résistance aux maladies sont au nombre des argnmenis invoipiés par Anton à 1 appui de sa tbüsc (pie le jiclit opuscnl ’ De I diiie du monde a elé écrit an plus lut vers la fin du premier siècle et l'a été par un médecin pneumatique. Mais nous remarejnerons cpie Pbilon a lui aussi donne de la goutte uni' llu'orie ou le pneuma a cpicbpie nMc. et cela avant le prt'inier médecin pneumaticpie. avant Atliém'e (Pbilon. édit. Mangey. t. 11. p. .'i3a). — On pourrait donc reporter jusqu'au milieu du premier siècle la date /)e / dme du monde, et peut être jiiscpi'ii Pbilon lui inème.
(a) Ce sont là deux modi's do "ostallou. pratique fort aimée des anciens et fort délaissée des modernes.
L' Il CM on I s M E A A' CIE A
seulement quand elle est nécessaire, seul cas où un homme sensé doive y recourir. C’est la dépuration médicale à l’aide de remèdes. Il ne laut pas irriter par des médicaments les maladies peu dangereuses. En elFet la nature des maladies ressemble un peu à celle des animaux. Ceux-ci sont constilués pour vivre un temps déterminé, qu’il s’agisse de l’espèce entière ou d’un seul individu: ils reçoivent la vie pour une durée fatale, immuable, sauf les accidents... 11 en est <le même des maladies : si on veut les juguler avant le temps lixé, elles croissent en nombre et en gravité. 11 faut donc les diriger par le régime, Ttw.ox'fMyaX') csi.’ o'.aCaiç, autant C|u’on le peut, et ne pas exaspérer leur caractère difficile par des médicaments w.
Cette direction, cette éducation des maladies par le régime que loue et conseille ici Timée, Socrate la blâme .ailleurs et en reproche, à tort, l’invention à llérodlcus de Sélymbrie (i). Celui-ci n’avait pas créé la méthode que condamne Socrate, mais il l’avait poussée à ses dernières conséquences, vulgarisée dans ses écrits, appliquée étroitement dans son gymnase; enfin il lui avait donné un nom, celui-là même dont use Platon ou un autre très approchant 2). Elle l’avait conduit à une médication systématique des maladies humorales qu’il se flattait de prévenir ou de guérir par un ensemble de précautions, de soins et d’exer- ■clces minutieusement combinés.
Nous avons peut-être un des livres où il avait exposé <-omment on pouvait « adroitement ramener à l’état naturel w ce qui dans le corps humain s’en était écarté et ce livre n’est autre que le traité du Bègime de la collection hippo- <‘raticpie. On 1 attribuait dans l’antiquité à divers médecins,
(1) Hr-piibl.. liv. Ht. ]',(l. Didol, 1,, II. p. ;)5. Dons ce [>assagc, assez para- <loxal. Socrate (lit tic la iiiédeciiic d'ilérodicus rpi elle est -a’.oaytoYi/.r; des nialailics.
(2) I) apri's 1 anoiijnie de LomJres, llérodlcus avait défini la inédccino : 5VTÎ-/V0V àYwyl'v to zaTà çéi'.v, ioc. cil., p. i.").
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tous contemporains d’IIlppocrate ou plus anciens que lui. 11 ne faut retenir de l’énumération faite par Galien (i) (|ue l’ancienneté incontestable du livre; aucune des attributions proposées n’est aeceptable, au moins en ee qui concerne ceux des auteurs cités qui sont sullisamment connus.
Autrement séduisante est l’hypothèse formulée en ces termes timides par Daniel Le Clerc : « Si j’osais joindre mes conjectures à celles-là, je dirais que les livres en question pouvaient être d’Hérodicus, qui a passé, du consentement de toute l’antiquité, pour l’inventeur de la gymnastique médicinale » (2).
Nous croyons la conjecture bien près d’être vérifiée. Qu’était Hérodicus ? Un philosophe cc&'.s-vjç, un maître de gvmnaslique, 7:a'.5o-:pi6r,ç, qui avait associé cet art à la médecine Y'j|j.va7Tr/.r,v '.y.-piv.r,. Ainsi le désigne Platon.
Hippocrate lui reproche quelque part (épid. VI, 3, 18) d’épuiser ses malades par les courses, les exercices, les sudations qu’il leur impose, traitant la fatigue par la fatigue. 11 avait dû, si l’on en croit Eustathe, étudier tout ce qui concerne le régime [XcXcr?;7a'. -x Trep’t oix'-x'> (3).
Chose que ne pouvait prévoir Le Clerc, les notes de l’Anonyme de Londres sont venues confirmer qu’il avait écrit sur le régime, qu’il voyait dans les fautes de l’hygiène journalière l’origine des maladies et qu’il laisait des exercices violents, douloureux même, la condition nécessaire de la digestion et de l’assimilation des aliments, 1 instrument le meilleur du maintien ou du retour de la santé (/|.)
Si nous cherchons maintenant à apprendre par la seule lecture de son livre (5), ce qu’était l’auteur du Régime, nous
(1) Galikn. É(I. Kuhn, VI, p. In'i, XV, p. 4ô5, XVIIP, p. 8.
(2) Histoire de la médecine, liv. III, cli. xm.
(3) Eustathe. Comment, ad llomcri lliadcm. Leipzig, 1827-1880, t. b p. 277.
(4) Anon. Lond., j). lO.
(5) Traité du régime, in Œuvres d'Hippocrate, t. VI, p. 46G et suiv.