LIGONDÈS
Éclairée sur ce point, M™e de Sivry dirigea ses investigations d'un autre côté.
Mais ce fut, pour ainsi dire, par hasard, qu'elle apprit des choses qui la plongèrent dans une véritable stupéfaction.
Un vieil ami à elle, M. le comte de Tabanac, mestre de camp des armées du roi, qui jadis avait dépensé, à ses genoux, beaucoup d'éloquence amoureuse, et pas trop en pure perte, ajoutaient les mauvaises langues, M. le comte de Tabanac, disons-nous, lui rapporta qu'il avait rencontré un jeune artisan dont la ressemblance avec son fils était si frappante, qu'il avait été sur le point de lui frapper sur l'épaule et de l'interroger.
— Marquise, dit-il en terminant, je n'ai jamais vu pareille ressemblance.
— Vraiment?
— Elle servirait à justifier toutes les tragédies où l'on représente de faux Démétrius et de faux Smerdis.
— Achevez...
— Je m'imagine, ajouta le comte, que si vous veniez à perdre le marquis, on pourrait, avec un tel sosie un peu bien stylé, on pourrait entamer un procès au Parlement pour établir les droits de ce croquant à votre succession. Et les trois quarts de ceux qui connaissent Arthur témoigneraient en sa faveur.
— Dans quel, quartier l'avez-yous rencontré?
— Vers la place Royale. * .
— ■ Du même âge?
— Exactement... Et j'étais tout à fait à même de faire la comparaison, car, depuis deux mois, je vois, très souvent le marquis. sur le boulevard du Temple, où il paraît s'amuser beaucoup aux tours, des bateleurs et aux chansons des mendiants.
— Ce qui est fort indigne de lui.
— Pas trop, marquise, car moi-même je me divertis fort aux parades» dans ces parages.
La conversation fut un instant interrompue. Le comte de Tabanac reprit :
— Ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez le marier?
— C'est mon voeu le plus cher.
— Et avez-vous distingué la personne qui deviendrait sa femme? -
— Oui, mon cher comte.
— Qui donc, s'il vous plaît?
— M»^ d'Elbée. .;
— Malepeste! marquise, c'est une des plus pures et de plus anciennes noblesses de France.
— Comme les Sivry, comte.
— C'est vrai! ;
— Au reste, je ne consentirais jamais à un mariage qui ne serait pasdigne de notre maison. ...
— M"^ d'Elbée est, en outre, très riche.
— Oui. ; .
— Et vous tenez d'autant plus à cette union...
— Que les Sivry et les d'Elbée réuniraient, sur deux têtes uniques, d'immenses biens , territoriaux, tels qu'aucune famille n'en posséderait d'équivalents au soleil.
— Je comprends votre ambition, marquise.
— Et vous consentiriez à la seconder? demanda M'"^ de Sivry.
— Pourquoi pas?
— Eh bien! écoutez-moi : je vais vous faire des confidences.
— C'est trop d'honneur.
— Je ne saurais, d'ailleurs, m'adresser mieux.
— Cette fois, c'est trop de flatterie.
— Non. Il s'agit de mon fils. Parmi les parents à qui je pourrais me confier, je ne vois...
— Que le Commandeur! interrompit le comte.
— En effet?
Marié! s'exclama-t-elle à son tour. (P. 301.)
— Mon frère est vraiment trop léger, trop entiché d'aventures amoureuses pour que je l'intéresse à mon désir.
— Pourquoi donc?
— Je soupçonne mon fils de nourrir une passion indigne de lui, de moi-même et de ses nobles aïeux.
— Vraiment?
LIVRAISON 3S. — A. DE.N.NERY. — LA GRACE DE DIEC. — JULES ROCFF ET C'' , ÉDITEURS. — LIVRAISON 38.
— Oui, ce n'est pas la première fois qu'on me rapporte des choses semblables à celles dont vous m'entreteniez tout à l'heure.
— Touchant cette étonnante ressemblance.
— Ce n'est pas une ressemblance.
— En ce cas,... fit le comte en hésitant, car il craignait de proférer une énormité.
— Achevez, mon ami !
— En ce cas, ce serait lui-même que j'aurais rencontré.
— Je le crains...
— Déguisé en homme du peuple.
— Oui, comte, oui.
— Et tout cela par amour?
— Probablement.
— Ah! mais marquise, savez-vous bien que c'est charmant.
— Bon! vous voilà comme les autres.
— Mais c'est donc un Amadis, que votre fils, chère marquise, un Artus, un chevalier de la Table ronde.
— Allons, ne riez pas et conseillez-moi.
• — Soit, pour qui brûle donc ce jeune cœur?
— Yoilà, je n'en sais rien.
— Et vous ne soupçonnez pas davantage.
— Mon Dieu, ce que je pense est invraisemblable.
— Dites toujours.
• — Je crains qu'il ne soit épris d'une petite fille qui joue de la vielle dans les rues.
— Ce n'est pas possible, marquise, votre tendresse maternelle s'alarme à faux, je crois.
— flélas! j'ai bien peur que non.
— Quels sont les faits qui viendraient à l'appui de vos soupçons?
— Ils sont insignifiants, je le sais, mais...
— Eh bien! marquise, il faut en avoir le cœur net, et pour cela, je ne vois qu'un moyen : vous adresser au lieutenant-général de police.
— Oh! non.
— Est-ce que cela vous répugne?
— Pas absolument.
■ — Eh bien! alors?
— Mais ce que je vous dis à vous, je ne saurais le confier à un homme tel que le lieutenant-général.
•— Il est discret, cependant.
— D'ailleurs, il sera toujours temps, reprit M™^ de Sivry, il sera toujours temps d'avoir recours à ses bons offices.
— Alors, vous avez un plan?
— Oui, et non.
— Dites-moi tout, marquise.
— Je voudrais d'abord être bien certaine qu'il est amoureux de cette fille.
— Mais comment s'y prendre?
— Ah! voilà ce qui m'a décidée à vous consulter. Avez-vous un avis sur ce point délicat?
Le comte réfléchit un instant.
— Le plus sur, dit-il, serait de prendre le taureau par les cornes.
— Qu'entendez-vous par là?
— Pensez-vous que votre fils aille voir la petite vielleuse chez elle?
— Oui.
— Eh bien! il faut l'y surprendre.
" — Comment?
— Dame! en allant, sous un prétexte, faire une visite à la donzcllc.
— Mais encore, quel prétexte?
— Ah ! c'est difficile, j'en conviens. Il est clair que Madame la marquise de Sivry ne peut aller demander des leçons de vielle à la petite montagnarde.
— Attendez!
— Est-ce que vous auriez une idée?
— Je crois que oui.
— Voyons !
— Vous savez que, depuis quelque vingt ans, il est de bon ton de faire venir chez soi les baladins à la mode.
— Oui.
— La Du Barry, reprit la marquise, mandait, naguère, à Versailles, le théâtre de Nicolet.
— C'est même à celte occasion qu'il a donné à sa troupe le nom de grands danseurs du ro-i.
— Celte vielleuse n'est-elle pas à la mode?
— Je suis un peu vieux pour savoir ça, répondit le comte, mais je crois avoir entendu dire qu'elle est très écoutée sur le boulevard du Temple.
— On affirme même, reprit M"^ de Sivry, que déjà elle a été produite dans plusieurs salons, notamment chez la princesse de Béarn. ■
Piien ne serait donc plus plausible que de la visiter, sous le prétexte de lui demander de paraître dans une fête que je donnerai. Et pendant que je serai là, en tête-à-tête avec elle, il faudra qu'elle soit bien fine pour ne pas me laisser voir si elle aime mon fils.
— Vous avez raison.
— Faites-moi l'amitié de préparer les voies.
— De quelle façon, marquise?
— ■ En vous informant du logis de cette baladine.
— Dès ce soir?
— Aussitôt que vous saurez son adresse...
— Je vous l'apporterai.
— Et nous verrons bien.
— Il ferait beau voir, en effet, qu'une petite vagabonde se mit en travers du mariage que vous projetez et auquel, par affection pour vous, marquise, je m'intéresse comme s'il me touchait de plus près encore.
Mariedemeuraitsur le boulevard Saint-Martin, dans une maison dans la cour de laquelle un montreur d'animaux féroces avait installé sa ménagerie.
Depuis déjà vingt-cinq ans environ, le terre-plein du boulevard du Temple servait à tous les bateleurs qui désiraient s'exhiber devant le public parisien.
On y voyait des artistes en plein vent de toute farine, depuis le personnage vêtu d'un complet en toile à matelas, dont l'unique occupation consistait à faire des grimaces — et que pour cela on appelait le grimacier — jusqu'aux puissants seigneurs Audinot et Nicolet qui, venus de la foire Saint-Laurent ou de la foire Saint-Germain, avaient installé là deux théâtres dont les noms existent encore dans Paris, l'Ambigu et la Gaité.
Il se tenait donc sur le boulevard une sorte de fête perpétuelle, où se montraient des saltimbanques de toute sorte, des hercules, des danseuses de corde, des escamoteurs, des paillasses, des arracheurs de dents, des chanteurs ambulants, des violoneux, des vielleuses comme Marie, et bien d'autres industriels dont la nomenclature serait trop longue à détailler.
Il y eut même un moment où l'affluence des nomades de tous pays, qui avaient la prétention d'amuser le public, devint si extraordinaire qu'il leur fallût franchir des frontières jusque-là respectées et s'installer dans la rue de Bondy et sur le boulevard Saint-Martin.
Ce fut principalement sur ce dernier théâtre de leurs exploits que les montreurs d'ours, les dompteurs de bêtes féroces se manifestèrent avec le plus d'ardeur.
Un moment, on compta jusqu'à sept ménageries entre la rue du Temple et la rue Saint-Martin. Une seule maison était exempte de cette cohabita-
tion trop odorante, la maison même du chevalier du guet, dont nous parlions plus haut et qui avait son entrée dans la rue Meslay, comme toutes les maisons donnant alors sur le boulevard, et comme, par conséquent, celle qu'habitaient Marie et son ami André.
La charmante petite Savoyarde était donc à portée du théâtre de ses succès : le boulevard du Temple.
Elle se trouvait, du même coup, la voisine de Chonchon qui, nous l'avons dit, demeurait à l'entrée de la rue Saint-Martin, à quelques pas de la porte...
Les allées et les venues de l'une et de l'autre ne pouvaient manquer d'amener une rencontre et, vers le commencement de novembre, effectivement, la modiste revenait de course, un matin, avec une de ses ouvrières, lorsqu'elle entra, poussée par la curiosité, dans la cour où la ménagerie était installée.
Elle comptait voir les bêtes féroces et s'amuser un peu, mais les cages étaient fermées.
En revanche, elle ne fut pas médiocrement surprise de voir se planter devant elle une jeune fille assez élégamment mise qui s'écria :
— Chonchon!
M"* Pagode ouvrit de grands yeux, démêla rapidement les traits de celle qui venait de prononcer son nom.
— Marie ! s'exclama-t-elle à son tour.
— Oh ! quelle surprise !
— Qu'est-ce que tu fais là? demanda Chonchon.
— Et loi?
— Moi, je voulais voir les bêtes et c'est loi que je rencontre, ce qui n'est pas du tout la même chose.
— Moi, je demeure ici.
— Ah ! bah !
— Veux-tu monter dans ma chambrette?
— Je crois bien, tu dois en avoir à me dire du long et du large!
— Oui, oui... et toi, donc?
— Mademoiselle Gertrude, dit Pacode avec une certaine solennité, retournez au magasin.
— Faudra- t-il faire les modifications demandées par M™^ de Gourgues à sa coiffure?
— Certainement.
— Quand mademoiselle rentrera-t-elle? La comtesse des Bruyères doit envoyer vers deux heures.
— Je le sais, allez, allez.
M"^ Gertrude s'éclipsa.
— Montons vite chez toi, dit Chonchon à Marie, en prenant la petite vielleuse par la main.
Elles avaient des jambes de dix-huit ans. Les cinq étages, au bout desquels se trouvait le petit logement de Marie, furent promptement et joyeusement escaladés.
La petite Loustalot ouvrit sa porte.
Chonchon entra et poussa de nouvelles exclamations :
— Oh! mais que c'est joli chez toi! Tu es logée comme une marquise. Quel charmant petit lit et cette table propre et luisante, et ces rideaux! ma chère, tu gagnes donc bien ta vie?
— Je fais des journées de deux pistoles, quelquefois.
— Allons donc, et avec quoi?
— Avec ceci.
Et Marie montrait sa vielle.
— Mais tu ne savais pas en jouer, là-bas?
— J'ai appris en route.
— Oh! mais alors, j'y suis.
— Que veux-tu dire?
— C'est toi qui es la jolie vielleuse?
Marie sourit. Elle était trop modeste pour répondre affirmativement, mais elle ne pouvait pas dire le contraire, puisque c'est sous ce nom flatteur qu'elle était connue au boulevard et dans tout Paris.
— Mais toi, Chonchon, parle-moi de toi?
— Avec plaisir, mais n'aurais-tu pas, par hasard, une croûte à casser, nous bavarderons aussi bien en mangeant.
■ — Tu as faim?
— Toujours.
— Au fait, c'est vrai, ma pauvre Chonchon, je n'y pensais plus... mais lu vas m'aider à mettre le couvert et je ferai cuire deux andouillettes.
— Mets en quatre, va.
— Je n'en ai que deux.
— Alors, je vais cliercher de quoi corser le déjeuner.
Chonchon descendit comme une bombe, pendant que Marie préparait la table et allumait le feu. Une demi-heure plus tard, les deux amies attaquaient le festin. Chonchon en mangeait naturellement les trois quarte tout en riant, tout en disant des folies, ce qui amusait Marie prodigieusement.
— Et moi qui te croyais CMCore au pays ! dit Marie.
— Ah! ben oui.
— Tranquille, heureuse.
— Je t'en... moque.
— Et mariée à Jean Leblanc.
— N'en parlons pas, veux-tu, Marie?
— Et pourquoi?
— J'ai des remords. Je devrais être sa femme et, au lieu de demeurer avec lui, au pays, je me trouve à Paris depuis deux mois, tout près de toi.
— Mais comment cela s'est-il fait?
— Ah! voilà, dit Chonchon, ce qui sera difficile à dire, surtout à toi, qui es partie de là-bas, bien honnête, bien vertueuse et qui dois être, je n'en doute pas,... ce que tu étais au pays.
— Oui, dit Marie : mais va toujours.
— Eh bien! figure-toi, ma chère, une suite fantastique d'aventures, une série d'événements, des voyages, des émotions. Ah! des émotions, surtout.
— De quel genre?
— Du genre masculin.
— Je ne comprends pas....
— Ah! ma petite Marie, tu ne te doutes point d'une chose.
— De laquelle?
— C'est que tu as joliment bien fait de ne pas accepter la place de jardinière qu'on t'offrait au château.
— Oui, hein?
— Tu l'as échappée belle.
— Comment? le Commandeur?
— Ah! ma chère, quel monstre! un Satan...
— M. le curé l'avait bien jugé.
— Comme il m'a entortillée, le renard. Quand j'y pense. Chonchon venait de prononcer ces derniers mots avec l'accent de la
plus violente indignation. Mais, tout à coup, elle reprit sa voix naturelle et du ton le plus calme :
— Donne-moi du flanc! dit-elle.
Marie emplit l'assiette de Chonchon d'une composition tremblotante qui frémissait à chaque mouvement de la table, et la modiste reprit :
— Ce que c'est que l'ambition ! Quand tu fus partie, je me dis à part moi : Tiens, tiens, mais puisqu'il y avait une place de jardinière, je ne Yois point pourquoi je ne l'aurais pas.
— Évidemment.
— Et puis je pensais à Jean Leblanc comme sommelier.
— La place que voulait Pierrot?
— Précisément.
— Continue...
— Redonne-moi du flanc! Il est bon, ce flanc. Je m'en vais donc au château et je demande M. le Commandeur.
— Ah?
— Tu sais, il m'avait dit que j'avais de belles dents.
— Oui, oui, je me souviens.
— Je lui rappelle ça. Il me reconnaît et me prend le menton. Je ne sais pas quelle rage ils ont de vous prendre le menton. Bref, quand je lui parle de la place, il m'invite à souper.
— A souper... avec lui?...
— C'était me prendre par mon faible. Et si tu savais ce qu'il m'a fait ' manger.
— Tu as donc accepté?
— Pardine!
— Tout de suite? comme ça?
— Puisqu'il me prenait par mon faible. Et voilà qu'il me fourre dans mon assiette des choses étonnantes, mêlées à des truff'es, à des perdreaux, moi, j'e riais. Et cependant, j'étais un peu intimidée parce qu'un seigneur c'est toujours un seigneur. Et puis, son habit à paillettes, sa culotte de soie et ses bas brodés, tout ça m'émerveillait.
— Après? après?...
• — Tiens! le flanc est fini, c'est dommage.
— Prends autre chose...
— J'y pensais, dit Chonchon, mais je continue. Il me faisait manger comme quatre et boire comme cinq, du Champagne surtout. Sais-tu ce que c'est que du Champagne?
— Non.
— Et tu fais bien. Ah! qu'on est simple quand on est ingénue, à force de manger et (^ boire, je m'endormis.
^ — Ah! mon Dieu!
— Si bien que le lendemain, je me réveillai... dans un autre lit que dans mon lit de jardinière!... Et puis, quelques temps après, il m'a offert une berline pour venir à Paris, une fameuse berline, va, qui roulait, qui roulait, on est infiniment mieux là-dedans qu'en charrette, tu peux me croire, car je m'y connais maintenant.
— Et une fois à Paris?
— Ah! c'est là qu'il comptait me planter pour reverdir. Mais je ne me suis point laissé faire, je me suis cramponnée à lui, je l'ai menacé et
Pierrot en rer<;onne, aussi gauche qu'à Saint-Laurent, fit son entrée chez la petite vielleuse.
il a fini par m'offrir la propriété d'un magasin de modes que je dirige sous un nom d'emprunt.
— Comment! tu as changé de nom?
— 11 paraît que c'était nécessaire.
— Et comment t'appelles-tu, maintenant?
— J'ai un nom bien beau, ma chère, bien distingué. Mam'zelle Pagode. Marie s'était levée et ôtait le couvert, pendant que Ghonchon lui
racontait son histoire.
LIVRAISON 39. — A. d'eNNERV. — LA GRACE DE DIEU — JCLBS RODFF ET C", ÉDITEURS. - LIVRAISON 39.
— Pagode? dit-elle, Pagode? c'est drôle. Chonchon, pleine de dignité, ajouta :
— Je confectionne pour Paris et j'envoie dans les provinces. Tu ne te figures pas comme j'ai eu vite pris le train-train du commerce.
— Tu étais née pour cela, sans doute.
— Apparemment. Je fais les modes tout à fait en grand, et le chiffre de mes affaires est d'une conséquence étonnante.
— Alors, tu fais fortune?
— C'est-à-dire que je ferais fortune si je n'avais pas si bon appétit.
— Est-ce que tu mangerais ton fonds?
— J'en ai peur. Mais, sans m'inquiéter de l'avenir, je fais mon métier comme il faut, va, je t'assure. Il n'y a pas de femme un peu huppée qui ne se serve chez moi.
— Vraiment?
— Tu n'as qu'à demander, on s'arrache mes chapeaux, on se bat pour avoir mes bonnets. Quant à mes nœuds galants, ils font fureur. C'est du déhre, du vrai délire.
— Mais tu ne savais pas travailler en quittant Saint-Laurent?
— Et je ne sais pas davantage aujourd'hui.
— Comment fais-tu?
— Je fais travailler les autres. C'est bien plus adroit, plus commode, et ça va plus vite...
— J'ai des ouvrières... une entre autres, nommée Gertrude,... je ne te dis que ça. Grâce à elle, mon magasin est encombré d'altesses, de princesses, de duchesses. Et je les reçois! faut voir. Enfin, il vient du si beau monde chez moi, que je ne me dérange pas pour une femme qui n'est pas au moins marquise... oui, je m'abaisse jusqu'aux marquises, mais au-dessous, fi! fi!
— Et le Commandeur?
— Je ne l'avais pas revu jusqu'à ces derniers jours, quand ma réputation étant arrivée jusqu'à lui, il a eu le front de me faire une visite.
— Dans ton magasin?
— Pardine! mais je l'ai reçu comme un carlin dans un jeu de boules.
— Et il s'en est allé?
— Oh! pour revenir, ne crains rien, je connais les hommes. Tant que j'aurai des pratiques de la cour, il me fera la sienne...
Chonchon en était là de son discours, quand, sur le palier où donnait la porte de Marie, on entendit retentir le bruit que faisaient deux souliers ferrés.
— Tiens! dit mam'zelle Pagode, voici des escarpins qui ont l'air de chercher quelque chose devant ton logis.
Et au même instant, une voix de baryton, un peu dure, entama un air que des oreilles savoyardes ne pouvaient entendre sans émotion. C'était le Digo Zannette!
— Ah! mon Dieu! s'écria Chonchon, qu'est-ce que j'entends là. Je connais cette voix, si c'était lui?
— Qui donc?
— Mais oui, c'est lui, dit Chonchon qui s'élança vers la porte.
— Mais qui? qui? interrogea de nouveau Marie.
— Pierrot !
— Pierrot ici?
En ce moment Fanchette ouvrait la porte et Pierrot en personne, aussi gauche qu'à Saint-Laurent, fit son entrée chez la petite vielleuse.
— Eh! oui, c'est moi,... bonjour Chonchon, salut mam'zelle Marie et toute la compagnie.
— Ah! quel jour heureux! s'écria Marie en prenant la main de Pierrot et celle de Chonchon. Je retrouve un ami et une amie, quel plaisir ça fait quand on e^t loin du pays.
— Ah! oui, c'est bon, dit Pierrot avec un accent de singulière et naïve sincérité,
— Et comment as-tu découvert que je demeurais ici?
— Ah I pour ça, mam'zelle, ça n'a pas été facile.
— Je crois bien...
— J'ai couru! j'ai couru dans Paris, je vous promets que j'en ai vu de ces rues et de ces cours, comme y disent, et de ces boulevards, et de tout, depuis plus de quinze jours.
— Mais enfin?
— Je demandais à tous les pays que je rencontrais. Ils me disaient qu'y savaient pas, je rageais, je rageais, quand voilà qu'un jour j'ai branché sur une petite futée, pas trop belle, mais qu'est une fine mouche, oui-dà.
— Qui donc?
— Dame! devinez.
— Ah! Pierrot, interrompit Chonchon, ici, faut pas être si bête qu'à Saint-Laurent,... on n'a pas le ten^ps.
— Pourquoi que vous me dites ça?
— Parce que tu t'amuses à nous faire droguer, dis-nous tout de suite de qui tu veux nous parler !
— De la Colette, vous savez bien.
— Oui, dit Marie. C'est elle qui m'a appris à jouer de la vielle.
— Tiens! c'est donc vrai. Elle m'a conté ça; mais je voulais pas la croire.
— Et elle connaît mon adresse?
— Puisque je vous le dis, rapport à ce que vous êtes son élève, comme elle dit, elle vous suit de l'œil dans la vie et elle est fière de vos succès, approximativement.
— Ah! mais sais-tu que tu parles joliment bien. Pierrot, dit Chonchon d'un air goguenard.
— Assez bien, oui, on se forme vite à Paris.
Marie regardait avec attendrissement Pierrot qui semblait lui apporter, à la semelle de ses souliers, un morceau des montagnes natales.
— Comment! mon pauvre Pierrot, reprit-elle, tu as quitté le pays? Pierrot se débarrassa de sa vielle et de son chapeau qu'il posa sur une
chaise à côté de la porte.
— Qu' voulez-vous, mam'zelle, je ne pouvais plus y rester, vous n'y étiez plus.
— Oh ! mais il est galant, ma chère, observa Chonchon. Marie souriait.
— Dieu de Dieu! la bonne air qu'on respire ici. C'est pas comme ça dans nos montagnes. Ah! dame! c'est que tout est bien changé, là-bas, depuis votre départ.
Marie, en entendant ces paroles, crut à quelque malheur, et s'avançant avec vivacité vers Pierrot :
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.
— Ah! mam'zelle Marie.
— Mon père serait-il malade?
— Oh ! pour ça, non.
— Alors, ma mère, ma bonne mère, qui m'aime tant et que j'adore ! Oh! donne-moi vite de leurs nouvelles. Pierrot?
— Ne vous tournez pas les sens, mam'zelle.
— Mais, parle-donc!
— Y se portent tous comme des charmes, comme des chênes et des bouleaux, quoi !
— Ah ! fit Marie avec soulagement.
— Alors, qu'est-ce qu'il y a? demanda Chonchon d'un ton bref.
— Ce qu'il y a?
— D'abord, laissez-moi accomplir une mission...
— Que veut-il dire ?
— M. le curé, qui se porte aussi comme un arbre, m'a chargé, ainsi
que le père Loustalot et la bonne Madeleine, ils m'ont chargé, à mon départ, de vous bénir pour eux.
— Nous bénir, toi!... Et Ghonchon partit d'un éclat de rire.
— Ah ! mon bon Pierrot, ça fait plaisir de te revoir, dit-elle.
— N'est-ce pas?
— Mais, tu n'as pas beaucoup changé...
— Pierrot! interrompit Marie, achève; dis-moi ce qui se passe au pays.
— Attendez que je vous bénisse, d'abord, ma mission.
Pierrot, grotesquement, étendit les mains sur la tète de Marie, et d'une façon si drôle que les deux jeunes filles se demandaient si le paysan savoyard était tout à fait idiot ou jouait un rôle comique pour les faire rire.
Pierrot reprit ensuite :
— Mais ce n'est pas du père Loustalot ni de la mère Loustalot, ni de M. le curé que je parlais.
— Et de qui donc ?
— Des autres, pardine ! des autres.
— Quels autres?
— Tous les autres du pays. Ah! sapristi! si vous saviez comme ils devenaient embêtants. Personne ne disait plus rien.
— Allons donc ! s'écria Ghonchon.
— Tout le village était gai comme mon bonnet. On ne s'amusait plus, on ne riait plus.
Mazette, interrompit Ghonchon, nous avons eu un fier nez de nous en aller -. ^T^angeait-on au moins ?
— Encore un peu, mais presque pas.
— Brrr!! fit la modiste en se secouant comme un cheval qui frissonne et s'ébroue.
Enfin, continua Pierrot, jusqu'au violoneux qui nous faisait danser le dimanche, il cassait toutes les cordes de son violon. Et puis, il jouait faux. Je m'hébétais, quoi !
— T'avais pas grand chose à faire pour ça.
— Oh! non, Mais quand j'ai vu tout ça, moi, j'ai vendu un quartier de terre que j'avais hérité de mon oncle Pierre.
— Il est mort?
— Oui, le pauvre homme. Quand j'ai eu touché tout mon héritage (trente-sept livres, six sous, six deniers), j'ai acheté une vielle et je les ai plantés là pour venir vous voir.
— Tu as bien fait, mon bon Pierrot.
— Et aujourd'hui, je suis un virtuose ambulant sur le pavé de Paris.
— Gomme moi, dit Marie.
— Comme vous, mam'zelle Marie? oh! non, vous avez dU talent, vous, de la réputation.
— Mais oui, mon ami, je suis à la mode, comme Ghonchon.
— Vous êtes aussi à la mode, vous, Ghonchon?
— Oui, mon garçon, je suis à la mode, et dans les modes.
— Je ne comprends pas, dit Pierrot.
— Ce n'est pas nécessaire.
— Eh ben ! ajouta le paysan, vous faites bien de vous tirer d'affaire, Chonchon, parce qu'il y a des faiseurs de ragots, au pays, qui disent des choses sur votre compte.
— Ils n'en diront jamais autant que moi, répondit Chonchon en éclatant de rire.
— Enfin, je vous ai trouvée, même que je sais comment on vous appelle dans le quartier.
— Vrai?
— Oui, on vous appelle la Perle, rapport à votre grande sagesse et à vos talents. On dit aussi que vous faites de grosses recettes.
— C'est vrai; j'ai gagné, depuis quelque temps, assez pour acheter ce petit mobilier que tu vois...
Pierrot l'interrompit :
— Et pour envoyer un peu d'argent à votre pauvre mère, ce que vous ne dites pas.
— N'est-ce pas mon devoir?
— Tout le monde ne le fait pas.
— Du reste, ça n'est pas venu tout de suite. J'ai été sous la domination d'un mauvais homme qui me prenait tout ce que je gagnais et qui me maltraitait.
— Vous! il y a quelqu'un qui osait!... s'écria Pierrot rempli d'indignation.
— Oui, moi.
— Et comment se nomme-t-il?
— Garigou !
— Et où demeure- t-il, que j'aille lui casser les reins.
— Il a disparu, le misérable, en emmenant avec lui les deux pauvres petits jumeaux du hameau de Savary.
— Ah! il a disparu! Eh ben! mam'zelle, il a bien fait.
— Moi, je ne suis pas de ton avis; car je voudrais bien savoir où sont mes deux pauvres petits amis. Benjamin et Gabriel, les petits chérubins que j'aimais tant. Il faudra m'aider à les chercher, Pierrot.
— Je vas m'v mettre.
— Oh! les mignons chéris, comme ils doivent être battus avec cet homme abominable et pervers.
— Nous les trouverons, mam'zelle.
— Dieu vous entende !
— 11 m'entendra, j'en réponds. Mais comment avez-vous fait pour devenir célèbre comme ça.
— Ah ! ce n'est pas venu tout seul.
— Je le crois bien...
— D'abord, personne ne m'écoutait.
— J'en suis encore là, moi.
— Pierrot, tu es trop bavard, dit Chonchon.
— C'est la joie !
— Brave Pierrot! reprit Marie. Je disais donc qu'on ne m'écoutait guère. Les chansons du pays ne faisaient aucun effet sur les passants.
— Et ils prétendent qu'ils ont du goût, jarni ! si ça ne fait pas de la peine d'entendre ça.
— Mais je ne me décourageai pas et je continuai de les chanter tant, tant et tant, qu'un jour on en parla chez la reine.
— Chez la reine! répéta Pierrot ébahi.
— Oh! c'est comme ça ici, dit Chonchon. Telle que tu me vois, je la coifferai un de ces jours, la reine.
— Et puis, continua Marie, le roi lui-même entendit parler de moi, demanda qui j'étais, si bien que les grandes dames et les seigneurs se mirent à venir m'entendre.
— Des seigneurs !
— Tous les jours, quand je me mets à chanter, il y a, autour de moi, un cercle de gens de qualité...
— Eh ben ! mam'zelle, nous voilà deux à présent, déclara Pierrot. Nous unirons nos deux vielles et nos deux voix, et vous verrez comme ça marchera. On viendra des provinces pour nous entendre. D'abord, j'ai le talent de chanter à perdre haleine.
Marie souriait; sa pensée s'en allait par delà les monts retrouver son pays et ses parents, un attendrissement vague s'emparait d'elle. Elle reprit :
— Ma mère me l'avait bien dit : « Sois sage, travaille bien et Dieu ne t'abandonnera jamais. » Elle avait raison, la pauvre maman, car Dieu ne m'a pas abandonnée, comme vous voyez.
Pierrot se sentait ému, lui aussi, malgré sa grotesque figure et ses idées biscornues.
— Mam'zelle Marie, dit-il, vous êtes une brave et honnête fille et je l'écrirai au pays, vous pouvez être tranquille.
— Ah ! c'est vrai, remarqua la charmante vielleuse, tu sais écrire, toi; mais moi aussi. Pierrot, bientôt, je vais...
Chonchon, étonnée, levalatête, regardason ancienne compagne et lui dit :
— Quoi donc? bientôt?
Marie, qui s'était un peu abandonnée, se reprit vivement :
— Je vais,... je vais apprendre.
— C'est ça, fit Pierrot; mais en attendant, c'est moi qui serai votre écrivain public, et vous verrez comme je moule!
Puis, changeant de sujet de conversation :
— Comme ça, continua-t-il, c'est ici que vous habitez... seule?...
— Toute seule, répondit Marie.
Cette parole imprudente étonna Chonchon qui, malgré ses airs d'hurluberlu, n'était pas plus bête qu'une autre. Quant à Pierrot, il ne remarqua rien.
— Comment! dit-il, vous ne recevez personne?
A cette question formelle, Marie baissa les yeux, rougit légèrement et resta un instant muette.
Puis, d'une voix tremblante, elle répondit :
— Non... personne!
— Ah ! c'est gentil, ça.
Chonchon crut devoir protester.
— Gentil!... dit-elle, pas trop. Pour mon compte, je ne pourrai pas vivre comme ça. En hiver surtout.
— Pour lors, reprit Pierrot, je suis l'unique de mon sexe avec Chonchon,... qui entrent ici? Comme c'est flatteur. Eh bien! mademoiselle Marie, ce que vous me dites là me fait diantrement plaisir, car, tout à l'heure, j'ai rencontré, au premier, dans l'escalier...
Marie interrompit vivement le Savoyard.
— Qui donc? dit-elle.
En prononçant ces deux mots, elle était visiblement émue, et sa petite main tremblait. Il y avait quelque chose, évidemment. Chonchon, avec des yeux pétillants de malice, la regardait en dessous.
— J'ai rencontré, reprit Pierrot, un grand escogriffe de laquais, en livrée, qui m'a parlé de la Perle, de marquis.
Marie poussa un long soupir de soulagement comme si elle eut échappé à un grand danger.
— Ce n'était pas lui, pensa-t-elle.
— Et ça m'avait chiffonné tout le cœur.
De plus en plus ahuri, le naif garçon prit la porte. (P. 316.)
— Pourquoi donc?
Je m'étais figuré des choses. Ces grands seigneurs que vous coudoyez, à c'te heure, sont si entreprenants.
Ne t'inquiète pas, Pierrot, ce n'est pas pour les grands seigneurs que j'oublierai mon devoir.
— M pour d'autres, ajouta Chonchon.
— Ni pour d'autres, appuya Marie.
UVRAKO.S- 40. - A. .E.NEUY. - LA OK.CE .. DIBO. - ..LES ROCF. ET C, ÉOITEORS. - LIVRAISON 40
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Les trois enfants de la Savoie causaient avec animation et continuaient à échanger de semblables propos. Quand, tout à coup, on entendit un bruit qui fit relever toutes les têtes.
Quelqu'un, non loin de là, venait de frapper, dans ses mains, troiscoups irrégulièrement espacés.
Un silence profond succéda, tout de suite, à cette espèce d'appel. Puis Pierrot, en bon bavard qu'il était, ne manqua pas de s'écrier :
— Tiens! Qu'est-ce que c'est que ça?
Marie, secouée par un frisson, venait de pâlir. Avec une grande hâte elle détourna la tête pour cacher son trouble. Il n'y avait pas à s'y tromper. C'était un signal, et ce signal intéressait particulièrement la petite vielleuse.
— Qu'est-ce que c'est que ça? répéta Pierrot.
— Je ne sais pas, répondit Marie en tremblant.
Mais Chonchon n'avait point perdu la carte. Depuis qu'elle était modiste, son éducation s'était perfectionnée.
— Je connais ça,... je connais ça, grommela-t-elle à part soi. Ça veut dire que nous ferons joliment bien de filer.
La pauvre Marie était sur des charbons ardents. André, qui ne pouvait savoir... qui ne pouvait même pas se douter que son amie avait des amis chez elle. André signalait ainsi sa présence, comme à l'ordinaire.
Certes, la petite vielleuse n'avait rien à se reprocher. Dans ses rapports avec le jeune colporteur, jamais il ne s'était rien passé qui s'écartât dos commandements de la vertu. Mais, dans son innocence, la pauvre enfant se croyait coupable, par le seul fait qu'elle avait quelque chose à cacher.
Tremblante, le cœur sautant dans sa poitrine, elle osait à peine lever les yeux et se figurait que ses amis devinaient ce qui se passait en elle.
— Que faire? pensait-elle.
Et André, inquet sans doute, recommença son appel.
— Pan! pan! pan!
Rien n'aurait été plus risible que la figure de Pierrot, si les trois personnages de cette scène avaient eu envie de rire./
— Encore, dit le Savoyard.
— Oui, dit Chonchon qui cherchait à tirer Marie de là, car elle comprenait réellement.
— On dirait un signal, ajouta Pierrot.
Le rouge de la honte monta brusquement à la face de Marie. Elle se disposait même à tout avouer, quand Chonchon répondit :
— Eh! certainement c'est un signal...
— Ah! bah! fit Pierrot.
— Chonchon! articula Marie d'une voix suppliante.
La malheureuse enfant voyait, dans les paroles de la modiste, un doute qui commençait à poindre, car celle-ci ajouta presque aussitôt ;
— Un signal qui est pour moi.
— Pour toi Chonchon? demanda le vielleur.
— Eh! pardine! pour qui donc?
— Au fait, c'est vrai ; pour qui?
— Même qu'il m'avertit de rentrer au magasin. Ce n'est pas plus extraordinaire que ça.
Marie, pénétrée subitement d'une muette reconnaissance, leva, sur la modiste, des yeux déjà remplis de larmes.
— Que dit-elle? pensa la pauvre fille avec une émotion plus grande encore que tout à l'heure.
— Comment, demanda Pierrot, on vient te chercher, Chonchon?
— Oui, on savait que j'étais ici.
— Et alors?
— Et comme on a probablement besoin de moi, une de mes apprenties qui ne se permet pas d'entrer sans permission...
Un troisième appel, plus pressant, coupa la parole à l'excellente mam'zelle Pagode.
— Tenez, dit-elle, voilà qu'on s'impatiente. Pierrot, tu vas me conduire.
— Moi!
— Oui, toi. Et tu porteras mon carton.
Pierrot aurait pu répondre que l'apprentie du magasin de modes était là pour ça. Mais il n'y pensa point. Et, d'ailleurs, il ne savait probablement pas les usages.
Cependant il demanda :
— Et ma vielle?
— En sautoir, mon garçon, en sautoir...
— Comment dites-vous ça?
— En sautoir. Mais il ne faut pas flâner... quelque duchesse qui m'attend pour payer sa note. Allons, ho!
Pierrot, un peu étourdi, avait mis sa vielle derrière son dos. Il se coiffait quand Chonchon lui mit un carton dans la main.
— Es-tu emprunté? dit-elle.
Puis, sans attendre davantage :
— Adieu, Marie, au revoir.
— Au revoir, murmura la jeune fille.
— Passe devant. Pierrot.
Le brave paysan obéit, sans trop savoir ce qu'il faisait, tant il était vivement mené.
Puis, Chonchon se penchant à l'oreille de Marie :
— J'te débarrasse!... à charge de revanche, hein?
Marie était trop émue pour bien comprendre et surtout pour trouver quelque chose à répondre.
— Salut, mam'zelle Marie, dit Pierrot qui lanternait et n'y voyait que du feu, salut et la compagnie. Je reviendrai, comptez sur moi, je reviendrai.
— Moi aussi, je reviendrai... déjeuner, appuya Chonchon.
Puis, prenant Pierrot par les épaules, elle le poussa rudement devant elle en lui disant :
— Dare dare, voyons, on n'a jamais vu un Savoyard plus lourdaud que le fils de ta mère, Pierrot.
De plus en plus ahuri, le naïf garçon prit la porte, s'embarrassa dans le chambranle avec sa vielle et son carton, mais il finit par sortir, suivi de Chonchon qui le poussait toujours et lui fit descendre l'escalier, quatre à quatre, comme si le feu eut été à la maison.
Marie resta seule.
Oppressée, interdite, elle n'osait faire un pas dans sa chambrette. En elle s'agitaient des sentiments divers . Son cœur s'élançait vers André qu'elle savait à deux pas, plein d'impatience et d'espoir. Mais en même temps la voix de la pudeur se faisait entendre, mêlée à la crainte que Chonchon et Pierrot ne surprissent son doux secret.
Peu à peu, pourtant, un calme relatif lui rendit sa liberté d'esprit et la mémoire de ce qui venait de se passer.
Mais il y avait quelque chose qu'elle ne comprenait pas, et c'étaient les paroles de la modiste.
— Que voulait dire Chonchon? murmura-t-elle.
Et il lui sembla entendre résonner encore à son oreille ces mots :
— Je te débarrasse!... à charge de revanche.
Chonchon soupçonnait donc quelque chose. Que voulait-elle dire? oh! ce serait une humiliation d'être ainsi à la discrétion de cette grosse fille, un peu brutale, et point délicate, quoique au fond dévouée et bonne.
Elle réfléchissait et se jugeait, la pauvre Marie.
— Je fais donc mal, pensait-elle, puisque je me cache de mes amis, puisque j'ai peur de leur avouer ce qui se passe, de leur laisser voir ma vie et ce qui me tient au cœur.
Mais, suis-je maîtresse de mon secret? non, puisque André m'a défendu de ne jamais le laisser pénétrer par personne. D'ailleurs, pouvaisje ne pas recevoir cet ami, quand je lui dois tant de choses? N'est-ce pas lui qui m'a arrachée aux cruautés de Garigou? Sans lui, est-ce que je ne serais pas encore sous la domination de cet homme. Ma petite chambre, il l'a trouvée, mes meubles, il m'en a avancé le prix. J'ai pu lui restituer ce qu'il avait dépensé pour moi; mais je ne lui en dois pas moins une reconnaissance qui durera jusqu'à la fin de ma vie et que je lui voue avec joie, avec transport, avec bonheur.
Et dans un trouble déficieux, elle se souvenait de la rencontre qu'elle en avait faite quelque temps auparavant".
— C'est grâce à ses conseils et à son courage que j'ai reconquis ma liberté, que j'ai pu garder tout l'argent qu'on me donnait après mes chansons.
Et dans sa naïve iimocence elle remerciait ardemment le ciel de lui avoir envoyé cet ami, ce défenseur.
— Oui, André doit être mon guide, reprenait-elle, et je sens là quelque chose qui me dit que je ne fais pas mal en le recevant.
Cependant, André attendait toujours.
Comme nous l'avons dit, il habitait un petit logement semblable à celui de Marie et dont la porte donnait sur le même palier.
Arrivé depuis un moment, le jeune colporteur, vêtu d'un costume de drap qui lui seyait à merveille, se tenait sur le seuil de sa porte et c'est de là qu'il avait fait entendre le signal.
Quand Chonchon et Pierrot étaient sortis de chez Marie, il s'était prudemment éclipsé, pour ne pas être aperçu. Puis, il s'était remontré quand la modiste et son pays avaient fini par disparaître dans les profondeurs de l'escalier.
Alors, il avait été sur le point de s'élancer vers la chambre de sa bien-aimée.
Mais il lui était venu tout à coup à l'esprit que la jeune fille pouvait ne pas être seule encore.
Savait-on si quelqu'un n'était pas resté avec elle?
D'ailleurs, il devait attendre un signal correspondant à celui qu'il avait donné et qu'on avait entendu ! puisque déjà la jeune vielleuse avait fait partir des importuns.
Enfin, il respira.
Une voix pure venait de s'élever dans le logement de la jeune fille. Aux trois coups frappés dans les mains, Marie devait répondre ordinairement en chantant un air champêtre, dont elle l'avait souvent charmé, dans la montagne, à l'époque des premières rencontres.
Déjà vient le soir, Je vais te revoir, C'est la voix, la voix, la voix de Marie Qui t'appelle comme au hameau Que ta voix chérie Réponde au plus tôt.
Les paroles n'en étaient pas bien merveilleuses, mais l'air, dans sa naïveté campagnarde, leur donnait un accent exquis et la voix délicieuse de Marie ajoutait encore au charme qui enveloppait ceux auxquels il était donné de l'entendre.
D'ailleurs, par sa naïveté même, la chanson rentrait dans la catégorie de ces œuvres populaires qui vous vont droit au cœur.
André tressaillit.
Il aimait! il aimait de toutes les forces de son être cette enfant divine et chaste qui, en quelques mois, s'était affinée à Paris, au point de forcer le respect de tous. Chacun l'appelait mademoiselle, comme faisait Pierrot, et cela n'étonnait personne.
Du reste, dans ses rapports de tous les jours avec André, Marie apportait une si pudique confiance, elle restait si merveilleusement vierge, dans les moments du plus complet abandon, que le jeune colporteur sentait, à chaque minute, grandir en lui un amour qui n'allait pas, quoiqu'il en eût, sans une certaine vénération.
Quoique souvent, dans le tête-à-tête, les sens du jeune homme eussent parlé bien haut, il avait trouvé, dans sa passion même, la force de se contenir.
Dès qu'il eût entendu le signal, André se dirigea vers la porte de
Marie, et entra :
— Quel bonheur! dit-il, avec la bonne foi de cet âge où l'on aime sincèrement, je craignais...
— Quoi donc, mon ami?
— Que vous eussiez encore quelqu'un.
— Non, ils sont partis.
— Qui donc était-ce?
LA GRACE DE DIEU 3l9
— Des amis de Savoie,... mais je n'ai pas oublié que c'est aujourd'hui dimanche.
— En effet.
— Et si les autres jours sont consacrés au travail, au gain de ma vie, celui-ci est consacré à Dieu et...
— Et à qui?
— A ma mère, au souvenir de ma bonne, de mon excellente mère qui, ce jour-là, prie aussi pour moi.
— Et n'y a-t-il pas une autre personne pour qui, ce dimanche est un jour de bonheur?
— Je ne sais pas, répondit malicieusement Marie.
— Ah! vous ne pensez pas à moi? s'écria André.
Marie eut un gracieux haussement d'épaules. Elle jeta de côté un regard sur celui qu'elle aimait tant.
— Le croyez-vous, vraiment? dit-eUe.
— Je serais forcé de le croire. . si...
— Taisez-vous. Est-ce que vous seriez ici, dans ma chambre, si je ne vous considérais pas comme mon ami le plus dévoué. Et puis aussi un peu comme mon maître...
— Oh! Marie!
— Comme celui qui prend la peine de m'instruire; moi, pauvre petite paysanne, si simple, si ignorante.
— Et c'est précisément cette ignorance, Marie, cette ravissante candeur qui me séduit, qui me charme en vous, qui fait que je donnerais, sans regrets, tous les biens de la terre, le luxe des riches, les honneurs des grands et tout au monde pour avoir la certitude d'être aimé de vous.
— Ne détournons pas la conversation, interrompit la jeune fille qui savourait, malgré ses paroles, les douceurs dont André la comblait.
— Que disions-no^B donc qui ne fut pas bon à dire?
— Nous parlions de mon ignorance.
— Et je disais qu'elle vaut toutes les sciences du monde.
— Oh! non. Je me connais bien, allez. Je ne sais rien, rien du tout. Et c'est ce qui me chagrine, ce qui me désole.
— Pourquoi?
— Malgré vos bonnes leçons, je n'apprends pas. Faut-il croire que j'ai la tête trop dure pour m'instruire.
— Quelle idée!
— Je fais si peu de progrès.
— Ah ! dame, ma chère Marie, ce n'est pas de votre faute, cela.
— Comment?
— Vous ne prenez qu'une leçon par semaine. Ce n'est vraiment pas assez, croyez-moi.
Marie, naïvement, répondit :
— Pourtant, quand je suis seule, je repasse dans ma tête tout ce que vous m'avez dit.
— Vrai?
Il y eut un tel accent de joie dans cette parole prononcée avec un empressement sincère, que la petite vielleuse ne put se méprendre sur la pensée qui venait de se traduire si bien.
Elle eut un mouvement de retraite.
— Je ne vous parle que de la leçon, dit-elle en hésitant un peu et en rougissant beaucoup.
— Chère, chère Marie!
— Car, nous commençons toujours par causer beaucoup d'une foule de choses parfaitement inutiles, monsieur.
— Oh! inutiles, vous ne me ferez jamais croire ça.
— C'est pourtant ce que je pense.
— Eh bien! parlons encore de ces choses inutiles, parlons-en beaucoup, parlons-en toujours et je vous persuaderai bien qu'il ne peut rien y avoir pour moi de plus important, de plus heureux.
— Non, monsieur, non, parlons de mes leçons..
— Vous le voulez?
— Je l'exige.
— Soit, donc.
— Voyons, qu'est-ce que nous allons faire, aujourd'hui?
— Nous lirons, pour commencer.
— Ah! dans quel livre?
— Pas dans un livre. J'ai mieux à vous apprendre.
— Et quoi, s'il vous plait?
— Je veux que vous lisiez, aujourd'hui, l'écriture.
— C'est que je crains...
— De ne pas savoir. Vous connaissez pourtant vos lettres, vous en êtes même arrivée à les former très bien, en écrivant. Ce n'est donc pas plus difficile que de lire les caractères qu'on trouve dans les Uvres.
— Vous croyez que je suis capable?
— Je le crois.
— C'est charmant, vite, vite, essayons.
— Essayons, reprit André qui prit dans sa poche un papier plié en quatre.
Marie, malgré l'assurance de son professeur, ne se fiait point à son
La personne qui montait l'escalier n'était autre que M™* la marquise de Sivry. (P, 327.)
LIVRAISON 41. — A. DEN.NERY. — LA GR^CE DE DIED. — JULES ROOFF ET C", ÉDITEURS. — UVRAISON 41.
savoir. Elle tremblait un peu, à la façon des enfants qui vont subir une épreuve redoutable.
— Voyons, dit-elle pourtant d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre
aussi assurée que possible.
André souriant, mais infiniment plus ému qu'il n'aurait voulu le paraître, déploya son papier.
— Tiens ! ça a l'air d'une lettre.
— Quelque chose comme ça, oui.
— Oh! que c'est amusant! après, je pourrai donc lire les lettres qu'on m'adressera.
— Qu'entendez-vous par là? mademoiselle.
— Oh! André! fit Marie avec un accent de reproche...
— Là! là! je n'y entendais pas malice.
— Eh bien ! commençons, mon maître, commençons et faites-moi le plaisir d'être très sévère.
André, tout palpitant de crainte et d'amour, raffermit sa voix et se donnant l'air grave d'un magister qui va faire sentir la férule à son élève, André répéta :
— Très sévère.
— Oh! voilà qu'il se moque à présent! s'écria Marie.
Et tous les deux, le plus gentiment du monde, partirent ensemble d'un éclat de rire, tempéré chez André par l'émotion à laquelle il était en proie.
— Allons, vous riez maintenant, reprit Marie.
— Et vous?
— Moi, j'ai tort, car c'est très sérieux. Lisons.
Et alors, avec une hésitation charmante, et des silences où l'on sentait l'effort d'un cerveau qui s'essaie, Marie se mit à épeler les lettres à l'aide desquelles elle devait former les mots.
Comme la plupart des enfants qui apprennent à lire, elle était bien plus préoccupée d'assembler les syllabes que de donner un sens aux paroles qu'elle prononçait.
— « C'est bien malgré moi, lut-elle avec une sage lenteur, c'est bien malgré moi que mon cœur se déclare... »
Elle s'arrêta tout à coup, regarda le jeune homme, eut un mouvement de lèvres plein d'espièglerie et dit :
— Est-ce bien ça?
— On ne peut mieux.
— Alors, je continue.
— Oui, oui.
Elle reprit :
— « Mais... depuis... que... je... v, o, u, s vous... connais...
— Très bien, vous aurez des bons points. Et toujours gaie, Marie lisait encore:
— « Depuis... le jour... où je vous ai... Ici, elle se remit à épeler :
— R, e, n ren, rencontrée... dans... la montagne.
Toujours sans se soucier du sens, elle montra une joie folle, en disant :
— Hein! voilà que je lis couramment...
Et avec l'expansion de son âge, elle se mit à sauter de plaisir sur sa chaise comme une petite fille de dix ans, et à battre des mains avec une expression de triomphe.
La scène était délicieuse.
Marie n'était plus une petite paysanne, pas davantage la vielleuse du boulevard, c'était une écolière mutine, pleine des grâces les plus séduisantes.
André la contemplait dans une sorte d'extase. Dans ses yeux brillait le feu d'une passion inextinguible...
Ils étaient l'un et l'autre merveilleusement beaux et c'eut été bien dommage qu'ils ne se fussent pas aimés.
Elle se tourna joyeusement vers son professeur qui n'était point aussi libre d'esprit que l'élève et lui dit :
— Mais faites-moi donc des compliments, monsieur, n'est-ce pas que je lis très bien?
— Comme un ange, répondit André.
— Voyons, voyons, reprit Marie en s' agitant encore de la façon la plus naïvement amusante.
— Quoi?
— Il faut continuer.
— Je ne demande pas mieux, dit le jeune homme tout palpitant, qui, cependant, commençait à trouver que Marie ne comprenait pas assez^ quoique, d'autre part, il redoutait le moment où la charmante fille s'apercevrait que toute cette rhétorique était pour elle.
Marie se remit dans cette posture un peu gauche, mais dénotant l'attention que prennent volontiers les fillettes apprenant à lire. André lui avait pris doucement la main et l'encourageait... Elle lut :
— « Votre image adorée.
Mais en ce moment elle s'aperçut qu'André éprouvait une émotion que la seule leçon de lecture ne pouvait lui donner. Relevant la tête et regardant son ami, elle l'interrogea :
— Pourquoi votre main tremble-t-elle?
Le jeune homme qui, lui, n'était pas un roué, ni même un audacieux en amour, ne savait quelle contenance garder.
Voilà que maintenant il avait peur que Marie ne lui en voulut de sa ruse...
— Pourquoi tremblez-vous? Votre main est toute moite. Que veux dire?
— Mais... je ne sais pas, répondit le pauvre jeune homme avec l'accent et la mine d'un coupable.
— Vous n'êtes pas malade?
— Ohl non.
Eh bien! reprit Marie, en lui mettant la main un peu plus haut avec cette autorité si exquise que les femmes les moins coquettes savent prendre en de certains moments. Eh bien ! tenez mieux ce papier, vous l'agitez tellement que je ne vois plus les lettres.
André raffermit sa main et Marie se remit à sa lecture :
— « Votre image adorée ne me quitte plus,... je m'endors,... je... Ici la science de Marie se trouva en défaut, un peu honteuse, elle jeta
un regard sur André, comme pour lui demander son aide.
Celui-ci souriait, un peu contraint, car si Marie ne songeait qu'à sa lecture, lui n'y songeait pas du tout.
— Voyons, épelez, dit-il pourtant en secouant son émotion.
— Je m'endors et je m' apostrophe, accent aigu sur l'é, veil, veil, l, e, le, m'éveille, je m'éveille, je respire avec elle.
Marie s'interrompit. Cette fois, elle venait de comprendre.
— Tiens! dit-elle, c'est gentil, ça. Est-ce que vous savez à qui cette lettre est adressée?
— Oui.
— A qui donc?
— Continuez, continuez, vous allez bientôt le savoir, dit André. Docilement, la jeune fille se remit à sa lecture, et continuant.
— « Car c'est... vous,... Marie...
Au moment où la vielleuse prononçait ces quelques mots qui ne laissaient aucun doute sur les sentiments de celui qui les avait écrits, André se sentit envahi par un trouble incroyable. Et ce trouble devint de la
terreur, quand brusquement Marie s'arrêta et regarda son compagnon dans les yeux avec une expression d'inquiétude visible.
André ne respirait plus.
Marie s'écria :
— Mon Dieu!
Puis brusquement, elle se leva, fit un pas vers la porte et prêta l'oreille avec une attention troublée.
— Qu'avez-vous? demanda le jeune homme.
— Écoutez, n'entendez-vous pas?
— Quoi donc?
— On monte l'escalier.
— Eh bien! quoi d'étonnant à cela, dans une maison qui a trente locataires au moins.
— Ce n'est point le pas d'un locataire.
— Qu'en savez-vous?
— Je suis habituée à tous les bruits de la maison...
— Enfin que craignez-vous?
— La visite que quelqu'un du pays.
— Au diable l'importun!
— Si c'était Pierrot.
— Pierrot? qu'est-ce que c'est que ça, Pierrot?
Marie, extrêmement émue, resta un moment silencieuse et dit : • — C'est un pays, un enfant de Saint-Laurent, qui ne sait pas,... à qui je n'ai pas dit... que j'avais... un professeur...
— Eh bien?
— Eh bien ! il va vous voir.
— Non, si vous ne le recevez pas,
— Mais je ne puis pas dire que je n'y suis pas.
— Oh ! que c'est ennuyeux !
— André, André, qu'il ne vous voie pas, qu'il ne vous voie pas, vous comprenez,... ma réputation...
— Que faire?
— Cachez-vous ! cachez-vous ! insistait Marie qui parcourait son logement dans un état de violente agitation.
— Me cacher, mais où?
Marie et André, presque affolés, regardaient autour d'eux pour trouver un coin qui servît de refuge au jeune homme.
Il n'y avait qu'un petit cabinet complétant le logement de Marie et dans lequel il était facile au colporteur de se dissimuler pendant quelques instants.
Marie en ouvrit la porte avec une violence effarée et dit :
— Là, entrez là.
Jamais on ne l'avait vue si troublée. La pauvre enfant était persuadée que Pierrot revenait et comme elle lui avait menti, la crainte d'être surprise avec André l'agitait à un point qui eut donné à réfléchir à plus d'un autre amoureux.
Heureusement André était garçon de bon sens et quand Marie lui parlait la première de Pierrot, il avait trop confiance en elle pour la soupçonner le moins du monde.
— Allons! pensa-t-il, non sans un secret mouvement de révolte, allons, cédons la place à M. Pierrot.
Et sans enthousiasme il se laissa pousser dans le cabinet dont il est très important de donner une description sommaire.
C'était une pièce à feu dans laquelle Marie faisait sa petite cuisine, la chambre même de la jeune fille n'ayant pas de cheminée.
Pour tout mobilier, on y voyait un buffet en bois blanc auquel le frottage quotidien de la maîtresse du lieu avait d^yà donné ce luisant, ce vernis qu'on admire dans les meubles des paysans soigneux.
Outre le buffet, il y avait une petite table également de bois cru et une batterie de cuisine réduite à sa plus simple expression.
Plutôt longue que large, la pièce était éclairée par une fenêtre qui donnait sur un entablement d'une largeur de cinquante à cinquante-cinq centimètres, ce qui n'est guère large à la hauteur d'un cinquième étage. Cet entablement passait devant quatre autres fenêtres appartenant à des logements semblables à celui de Marie et dont l'un, d'ailleurs, était celui d'André lui-même.
Dès que le jeune colporteur eut disparu derrière la porte du cabinet, Marie fit un effort pour se remettre de son trouble et attendit que l'on frappât.
Mais voilà que le bruit des pas, un peu lourds, que Marie attribuait aux souliers de Pierrot venait de cesser.
Et l'on entendait monter encore des pas inégaux, mais chaussés de souliers fins et même l'oreille de Marie crut distinguer, derrière sa porte, le bruissement délicat que ferait une robe de soie comprimée dans un étroit passage.
— Ce n'est donc pas Pierrot? se demanda la jeune fille. Non ce n'était pas Pierrot. . .
La personne qui montait l'escalier n'était autre que M^e la marquise de Sivry.
Devant elle, un valet de pied qui faisait tout le vacarme. Derrière, M. le Commandeur de Boisfleury.
La noble dame était tout en nage quoiqu'on fut en hiver. A chaque pas c'était une plainte.
— Ces petites gens ont-ils donc besoin de demeurer si haut? disaitelle.
— Dame! ma sœur, à Paris, c'est, pour eux, le seul moyen de respirer.
— Est-il bien nécessaire qu'ils respirent?
— C'est à discuter, répondit le Commandeur.
— Dieu ! que c'est haut...
— Le paradis l'est bien davantage, fit M. de Bo isfleury, en veine de philosophie, sans doute.
— Magloire, combien de marches encore?
— Onze, madame la marquise, répondit le valet de pied.
— Mais , continua le Commandeur , qui soufflait aussi , quelle diable d'idée avez-vous eue là?
— Mais, mon cher Commandeur...
— Voyons un peu?
— D'abord, ne me faites pas parler, je n'en puis plus.
— S'aventurer sur une échelle — car cet escalier est une simple échelle — pour le plaisir de...
— Aïe! s'écria la marquise, je n'en puis plus. Et tout bas, elle ajouta :
— Ah! monsieur le marquis, mon fils, vous me paierez cette expédition ce qu'elle vaut, c'est-à-dire très cher, si je ne me trompe pas, comme c'est probable.
Que venait donc faire si haut la marquise de Sivry, cette fière dame qui traitait tout le monde avec tant de morgue.
Il fallait qu'elle eût un intérêt bien puissant pour se transporter de sa personne dans une maison qui n'avait rien de bien aristocratique.
Nos lecteurs se souviennent qu'au cours de la visite que lui avait faite M. le comte de Tabanac, mestre de camp des armées du roi, M^e de Sivry avait laissé comprendre que son noble héritier avait l'étonnante, l'incroyable, l'incompréhensible faiblesse d'aimer une honnête fille de Savoie qui jouait de la vielle et chantait dans les rues.
C'était, pour elle, l'abomination de la désolation.
Elle n'en était pas sûre, à la vérité, et ses soupçons étaient bâtis sur un terrain peu solide ; mais elle s'était mis martel en tête, et, en femme
Du premier coup d'œil, Marie avait reconnu M. de Boisfleury. (P. 332.)
qui ne recule pas devant une réalité quelle qu'elle soit, M"» la marquise s'était mise en campagne.
Elle avait donc imaginé, comme elle le disait naguère au comte de Tabanac, puisque Marie était à la mode et qu'on en parlait partout, de la servir, elle et ses chansons naïves, de la servir, disons-nous, comme un hors-d'œuvre pendant la fête qu'elle allait donner à l'occasion du mariage projeté de son fils avec M"* d'Elliée.
LIVRALSOv'i lii. — A. D'eNNF.Kv — LA GRACE DE DIEU. — ^l. LES ROPFF ET C'», ÉDITEURS. — LIVRAISON 43.
Et si M"'^ de Sivry avait tenu à venir elle-même, ce n'était point qu'elle éprouvât le besoin d'inviter elle-même, en la payant bien, la petite chanteuse du boulevard à venir distraire ses nobles hôtes.
En toute autre circonstance, elle lui eût envoyé, par Magloire, un petit billet sans orthographe, mais sec, impérieux, contenant l'invitation de venir chanter chez elle.
Mais puisqu'elle soupçonnait son fils d'adorer la Perle, il fallait en avoir le cœur net et le surprendre en flagrant délit d'amour platonique et popul acier, pour pouvoir le confondre, lui faire honte et enlever de haute lutte l'union avec M"^ d'Elbée.
C'est pourquoi, nous le répétons, la marquise de Sivry se transportait de sa personne dans la maison du boulevard Saint-Martin et faisait l'ascension d'un escalier de cent vingt-deux marches, en haut duquel elle espérait trouver la pie au nid.
Et c'est pendant qu'elle se meurtrissait les pieds et se donnait une courbature en escaladant ces cent vingt-deux degrés qu'André et Marie prenaient la charmante leçon dont nous avons donné le récit et qui fui si brusquement interrompue.
Arrivée tout en haut de l'escalier, la marquise dit à Magloire :
— Sonnez!
— Madame la marquise, c'est que...
— Quoi donc ?
— Il n'y a pas de sonnette.
— Eh bien ! frappez, imbécile.
La marquise n'était pas de l'école des maîtres qui traitent leurs gens par la douceur.
Magloire frappa du poing à la porte de Marie.
— Qui est là? demanda celle-ci, étonnée.
— Ouvrez ! cria Magloire.
— Tiens! fît Marie, ce n'est pas la voix de Pierrot...
Et, fortement intriguée, elle se rapprocha du cabinet en disant :
— C'est quelqu'un qui se trompe.
— Renvoyez-le bien vite, lui souffla André.
— Je crois bien. Vous allez voir.
Marie alla ouvrir et se trouva face à face avec la marquise qui portait sa robe à grands paniers, si large, si large qu'on se demandait par quel miracle elle avait pu monter jusque-là.
En apercevant la grande dame, Marie poussa un petit cri d'étonnement d'abord.
Puis, reculant avec une bonne grâce parfaite, elle laissa le passage libre et dit :
— Que puis-je pour votre service, madame?
La marquise entra, jeta autour d'elle un regard inquisiteur et, braquant sa face-à-main sur ses yeux, examina attentivement la jeune fille qui gardait son attitude intriguée, mais point inquiète le moins du monde.
— Est-ce vous, mademoiselle, qu'on appelle la Perle? Marie répondit timidement, mais sans embarras :
— Oui, madame.
— C'est bien vous qui jouez chaque jour de la vielle sur le boulevard du Temple?
— Oui, madame.
— C'est elle, grommela la marquise en a -parle en la regardant toujours avec son lorgnon, ce qui finit par mettre Marie fort mal à son aise.
Il y eut un silence.
La marquise observait attentivement la Perle en connaisseuse et semblait chercher par quels charmes irrésistibles la jeune fille avait séduit son fils, en supposant que la chose fut vraie, comme elle se l'imaginait.
Son inspection fut sans doute favorable à la petite vielleuse, car on aurait pu l'entendre murmurer :
— Oui, elle est vraiment jolie, très jolie même. Puis elle ajouta tout haut :
— On dit que vous avez des talents?
Tout en parlant ainsi, M"" de Sivry regardait autour d'elle, cherchant un indice, quelque chose qui fut capable de confirmer les soupçons dont elle était assiégée.
Marie lui répondit :
— Des talents? non, madame. Je ne suis ni assez vaniteuse, ni assez sotte pour croire que j'en aie réellement.
— Ah ! fit la marquise étonnée.
— Je suis une pauvre fille ignorante qui se rend compte du travail auquel il lui faudrait se livrer pour acquérir les talents que vous voulez bien me prêter.
— En tout cas, vous êtes modeste.
— J'ai chanté les airs de mon pays en m'accompagnant sur la vielle. Ces choses ont plu au public qui s'en est engoué peut-être plus que cela n'aurait dû arriver. De là mon succès. Il n'y a rien de plus.
La marquise attachait des yeux étonnés sur cette petite baladine — comme elle disait — qui lui parlait le langage du bon sens.
Elle était étonnée et consternée.
— Si mon fils l'aime, pensait-elle, je comprends qu'il en soit fou, car ce n'est certainement pas la première venue.
Puis feignant une grande bonté :
— Mademoiselle, dit-elle. Je vous fais mon compliment. Les gens qui vous connaissent doivent vous aimer ardemment...
Marie leva les yeux sur la marquise, rougit un peu, mais ne répondit pas directement.
Au contraire, elle détourna la conversation :
— J'ai déjà eu l'honneur de demander à madame ce que je pouvais pour son service.
— Vous allez le savoir...
En ce moment, le Commandeur de Boisfleury, qui s'était arrêté dans le corridor parce qu'il entendait chanter une fillette dans une mansarde voisine, le Commandeur fit son apparition.
— Ah! mon Dieu! dit-il dès qu'il eût pénétré dans la chambre de Marie en s'époussetant.
Quoi donc? demanda la marquise.
Du premier coup d'œil, Marie avait reconnu M. de Boisfleury. Une certaine anxiété s'empara d'elle au souvenir des persécutions dont celui-ci s'était rendu coupable envers elle sur la grande route de Paris.
— Mais je ne me trompe pas! reprit le Commandeur.
— Enfin, qu'y a-t-il? demanda la marquise.
— Je vais vous le dire, ma sœur.
— Connaissez-vous mademoiselle?
— Je la connais parfaitement...
— Par... fai... tement? dit la marquise en appuyant sur chaque syllabe et caressant l'espoir que, peut-être, le Commandeur avait courtisé, non sans quelque succès, la jeune fille, ce qui aurait singulièrement simplifié les choses à l'égard de son fils.
— Non... non... fit M. de Boisfleury sur un ton badin, et à mon grand regret, je vous assure.
— Alors, expliquez-moi d'où vous connaissez mademoiselle?
— Mais vous la connaissez aussi, marquise!
— Non.
— Vous ne vous souvenez pas de l'avoir vue?
— Où donc?
— Mais à Sivry.
— Au château?
— Oui...
— Quand donc?
— L'été dernier. C'est une de vos vassales.
— Vraiment ! fit la marquise devenue tout à coup plus soucieuse et plus inquiète.
— La petite Loustalot... ajouta le Commandeur.
— Loustalot! n'est-ce pas le nom de ce fermier pour lequel vous m'avez demandé une faveur?...
— Peut-être bien, dit le Commandeur...
— Mais attendez donc, je me souviens, reprit M™» de Sivry.
— Aïe! Aïe! j'ai trop parlé, se dit le Commandeur.
— Vous aviez sollicité pour la fille uneplacedejardinière au château,... n'est-ce pas?
— Oui, en effet.
— Et j'ai entendu dire que cette petite paysanne n'avait pas voulu prendre possession de l'emploi. Est-ce exact?
— Oui, madame la marquise, dit Marie, car si je ne me trompe pas, c'est madame la marquise de Sivry que j'ai l'honneur de recevoir.
— Oui, mademoiselle. Mais, répondez-moi. Pourquoi n'avcz-vous pas voulu être jardinière au château?
— Ce n'est pas moi, madame, qui ai refusé.
— Ah ! et qui donc?
— C'est mon père.
— Et pour quelles raisons?
— Je l'ignore, madame.
Le Commandeur, qui était sur des charbons ardents, respira.
— Charmante! adorable! et spirituelle comme un démon! se dit-il. Quel dommage qu'elle n'ait pas su apprécier mon amour. Elle est mille fois plus jolie que là-bas, et je crois que je vais en retomber amoureux.
— Alors, vous avez préféré venir jouer de la vielle à Paris plutôt que de nous servir?
— J'ai suivi le conseil de M. le Curé, madame la marquise.
— De quoi se mêle-t-il le curé, dit le Commandeur, et tout bas, il ajouta : je lui revaudrai cela.
La marquise paraissait de plus en plus nerveuse. Évidemment Marie avait eu des raisons particulières pour quitter le pays et venir à Paris. Or, comme le jeune marquis, Arthur, après avoir passé quelque temps au château, s'était brusquement envolé, lui aussi, vers la capitale, au moment où l'on s'y attendait le moins, il y avait bien, dans la conduite de l'un et de l'autre, de quoi confirmer les soupçons de la marquise.
En ce cas, reprit U^^ de Sivry, veuillez me dire pourquoi vous êtes venue seule à Paris?
Ici le Commandeur, qui se doutait un peu de la réponse, jugea que, peut-être, les choses allaient mal tourner pour lui.
Il se mit à fredonner, en faisant le tour de la chambre.
Marie répondit :
— Nous autres, pauvres gens, madame la marquise, nous avons toujours, depuis les temps les plus lointains, le même motif pour abandonner le pays qui nous a vus naître : la misère.
— La misère ! nous ne nous entendons pas.
— .J'ignore ce que veut dire madame la marquise.
— Vous n'aviez aucune misère à redouter.
— Je vous demande pardon...
La marquise continua sans avoir égard à l'interruption.
— Car, si j'ai bonne mémoire, cette ferme que j'ai accordée, devait suffire pour occuper et nourrir toute votre famille.
— Oui, madame la marquise.
— Mais il y avait quelque chose qui nous obligeait à refuser.
— Comment! quand la veille encore vous sollicitiez...
— Oui. Mais ce qui nous a forcés à repousser votre bienfait s'était produit brusquement le jour même ou un de nos amis nous apporta le bail.
— Et ce quelque chose, pouvez-vous me dire ce que c'est?
— Oui, madame la marquise, car je ne sais pas mentir...
Marie, en prononçant ces derniers mots, regardait le Commandeur et celui-ci vit, dans l'expression de ses yeux, une menace, sans doute, car il s'empressa de prendre les devants.
— Je crois, plutôt, moi, qu'il y avait quelque amourette sous roche...
A ces mots, M™' de Sivry se tourna vers son frère et lui dit :
— Vous savez donc quelque chose?
— Mais non, dit M. de Boisfleury.
— Alors, pourquoi formulez-vous une accusation?...
— Je ne formule rien. Je me borne à supposer. Y a-t-il du bon sens à quitter une situation comme celle que nous offrions à M^ie Loustalot. s'il ne se passait pas, dans son cœur, des choses qui ne nous regardent pas?
Le Commandeur ne savait rien des inquiétudes et des soupçons de sa sœur. Et c'était fort heureux, car, soit par esprit de vengeance, soit pour
obliger Marie à se rendre à discrétion, il aurait fortement appuyé sur la note.
— Ainsi vous parliez en l'air? demanda la marquise.
— Je parlais en homme qui sait quel rôle joue l'amour dans la destinée, quand on a l'âge de Mademoiselle.
— Monsieur le Commandeur se trompe pourtant, dit Marie avec une résolution timide.
— Ah!...
— Mon frère, dit la marquise avec impatience, laissez parler celte tîlle, s'il vous plaît.
— Voici, madame la marquise, ce qui est arrivé. Au moment même où pénétrés de reconnaissance pour vos bontés, nous étions tout entiers à la joie que nous causait le renouvellement du bail, M. le curé m'avertit qu'un grand danger me menaçait.
— Qu'est-ce que le curé avait bien pu imaginer? demanda le Commandeur d'un ton hautain,
— Il me prévint que mon honneur était en jeu et mon père qui, comme nous, n'avait pas d'autre bien, décida que je partirais aussitôt avec les autres enfants de la commune qui devaient se mettre en route le jour rnème.
— Et vous avez obéi sur-le-champ? demanda la marquise.
— Ma mère et moi, madame la marquise, nous avons résisté.
— Et?...
— Mais mon père a exigé. M. le curé avait parlé d'honneur, et nous avons fini par nous résigner.
— Ne pouviez-vous venir me trouver, me dire tout.
— Madame, la personne d'où venait ce danger étdit puissante... Il fallait partir tout de suite pour éviter ses poursuites.
Le Commandeur n'était guère à son aise. Mais quoique son esprit passât par des alternatives singulières, il faisait bonne contenance et semblait prendre un vif intérêt au récit de Marie.
— J'entends, dit la marquise, mais quelle était cette personne?
A cette question, M. de Boisfleury se sentit un peu plus ému encore, qu'allait répondre la jeune fille?
Mais l'humble jeune fille prit son air digne,... celui qui avait étonné la marquise à son arrivée, et dit :
— J'ai oublié son nom, madame.
— La réponse était significative. Le ton dont elle fut faite l'était davantage encore.
Il paraissait clair que Marie ne dirait pas ce nom qu'on lui demandait. La marquise, d'ailleurs, ne tenait pas extraordinairement à le' savoir.
En songeant à ce que lui avait dit son frère, elle pensait que l'on avait pu sauver son honneur d'un côté et satisfaire son amour de l'autre en trouvant une morale avec laquelle il est des accommodements.
Aussi ne fut-ce guère que pour continuer la conversation qu'elle interrogea encore la jeune fille.
— Mais alors, depuis que vous êtes à Paris, qui donc a pourvu à tous vos besoins?
Et, d'un geste, M^e Je Sivry montrait le mobilier modeste mais suffisant de la chanteuse.
— Dieu! répondit celle-ci avec une solennité qui frappa la grand© dame.
La marquise eut un sourire.
— Dieu? répéta-t-elle.
— Oui, madame la marquise, Dieu... et mon travail.
— Quoi! cette vielle?
M'i'e de Sivry montrait, d'un geste un peu dédaigneux, l'instrument national de Savoie qui reposait sur une commode...
— Oui, madame la marquise, cette vielle suffit pour me donner du pain. Elle a suffi pour me permettre de m'acquitter envers ceux qui m'avaient fourni ce mobilier et enfin les bénéfices qu'elle me procure sont assez fructueux pour que je puisse envoyer, tous les mois, quelque chose à mes parents.
La marquise était stupéfaite. Le Commandeur était charmé.
— Gomme j'avais raison d'adorer cette enfant, pensait-il. C'est une merveille de beauté, d'intelligence, et, Dieu me damne ! voilà que je me sens de nouveau pris pour elle d'une passion dont je ne saurais me débarrasser.
Quant à M«ïe de Sivry, elle restait plongée dans de profondes réflexions.
Les réponses de Marie lui paraissaient dictées par la vertu la plus pure et par la candeur la plus exquise. Mais chez les gens soupçonneux et surtout chez ceux qui ont un intérêt à soupçonner, vertu et candeur ne sant pas toujours estimées à leur prix.
Il en est qui vont jusqu'à se demander si la candeur n'est pas un masque, si la vertu n'est pas un déguisement.
La marquise de Sivry ne savait qu'une chose, c'est que son fils refusait de se marier avec M^e d'Elbée et elle soupçonnait que Marie était la cause déterminante de ce refus.
Gabriel! Benjamin! s'écria Marie... (P. 3'i4.)
Aussi se disait-elle que, peut-être, Marie était simplement une habile comédienne qui jouait supérieurement son rôle et dont il fallait d'autant plus se défier qu'elle paraissait plus naïve et plus sage.
Pendant ce temps que faisait André?
Nous n'avons pas besoin de dire qu'il s'impatientait terriblement. Il trouvait nécessairement que M. Pierrot occupait Marie bien longlemps et il en pestait, dans son cabinet, sans réserve.
LIVRAISON 43. — A. d'eNNEBT. — LA GRACE DE DIEU. — JDLES RODFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVRAISON 43
Il trouvait la station d'autant plus fatigante, qu'il n'entendait rien de ce qui se passait dans la chambre de Marie, la porte étant lourde et solide.
Quant à écouter ce qu'on pouvait dire. Cela ne lui vint même pas à la pensée. Car André était un garçon qui avait des sentiments et une éducation au-dessus de sa condition.
Mais comme il s'ennuyait ferme il ne pouvait manquer de vouloir faire cesser l'interminable entretien qui le tenait éloigné de sa bien-aimée.
— Ma foi, grommela-t-il, j'ai bien envie de me montrer.
Cette idée, cependant, lui parut d'abord impraticable tant il était sûr que cela serait désagréable à Marie. Et il y renonça.
Mais cela ne mettait pas fin à sa faction.
Et, peu à peu, il se dit que probablement des faits s'étaient produits qui avaient éloigné momentanément Marie de sa chambre.
La perspective de rester là pendant des heures à attendre ne l'amusait point. A l'âge d'André on n'est pas disposé à croquer le marmot sans protester.
— Si je regardais, pensa-t-il, d'un coup d'œil, je verrai bien si Marie est là ou si la chambre est vide.
Après cette réflexion, il s'avança sur la pointe des pieds et se rapprocha de la porte.
Et tandis qu'il monologuait ainsi, la marquise continuait, elle, à dialoguer avec Marie et avec son frère.
C'est ainsi qu'elle dit au Commandeur :
— Savez-vous, Boisfleury, l'idée que j'ai eue?
— Non, par ma foi.
— Une idée qui vous vaut d'être ici et qui m'a fait monter les cinq étages de mademoiselle.
— Voyons, voyons, parlez?
— Demain, j'ai nombreuse compagnie pour la présentation de M"' d'Elbée qui doit épouser mon fils, le marquis Arthur de Sivry.
La marquise avait appuyé sur ces derniers mots, les prononçant très distinctement et se tournant vers Marie pour voir quel effet ils produiraient sur elle.
La jeune fille entendit et ne laissa voir, sur son visage, que la plus parfaite indifférence.
Cependant la marquise, se défiant encore de la force d'àme de Marie qui venait de lui montrer son intelligence et sa volonté, la marquise insista un instant sur le mariage d'Arthur de Sivry avec M"= d'Elbée.
Dans une attitude respectueuse, la jeune fille écoutait comme si on eut dit des choses qui ne la regardaient en aucune façon.
— Pas la moindre émotion, murmura M^ne de Sivry. Décidément on m'a trompée ou bien elle est assez dissimulée pour me cacher même ses ennuis.
— Vous disiez,... demanda le Commandeur.
— Je disais que je donne une fête et puisque la Perle est à la mode, il m'a pris la fantaisie de la faire venir, après le dîner...
— Oh! vous avez raison...
— Elle chantera, avant que nous partions pour le bal de la duchesse d'Estrées.
— L'idée est admirable, fit le Commandeur.
— Et ce sera un très délicieux divertissement pour ces dames auxquelles nous ne dirons rien d'avance.
— Vous ne pouviez rien trouver de mieux, ajouta M. de Boisfleury. On ne saurait dire à quel point le Commandeur était enchanté. L'espoir
d'avoir Marie à sa portée, au milieu du grand monde, le ravissait. Il se flattait qu'enivrée par le succès, grisée par le luxe et qui sait — par autre chose peut-être — le procédé employé contre Chonchon était toujours bon — il pourrait faire agréer ses soins et vaincre les répugnances de la belle vielleuse.
Mme [le Sivry, de son côté, ne comptait pas moins sur cette... exhibition, pour découvrir la vérité tout entière.
Quelque discrète et prudente que pouvait être Marie, si elle voyait celui qu'on supposait être son amant aux côtés d'une autre personne destinée à être sa femme, il est probable qu'elle perdrait contenance et qu'elle se trahirait.
Toute la question était de savoir si Marie connaissait réellement le marquis Arthur.
Dans le cas de négative, il n'y aurait rien à dire sur les projcLs de Mtne (Je Sivry.
Mais dans le cas d'affirmative, la trame était ourdie de façon à faire endurer à la pauvre et innocente jeune fille, des souffrances bien cruelles.
La marquise reprit :
— Eh bien! mademoiselle, vous m'avez entendue?
— Oui, madame la marquise.
• — Consentez-vous à donner demain, chez moi, un échantillon de vos talents et de votre gentillesse?
— Je suis entièrement aux ordres de Madame la marquise de Sivry. J'irai.
— Fort bien.
— Madame la marquise veut-elle me permettre une question?
— Parlez.
— A quelle heure?
— A neuf heures.
— J'y serai.
— On vous récompensera généreusement.
— Je n'ai jamais douté de la générosité de Madame la marquise. La marquise murmura :
— Vraiment, elle a parfois des façons de princesse. De son côté, le Commandeur se disait :
— Elle est adorable.
Quant à Marie, il lui tardait que cette scène prit fm, tant elle commençait à trouver le temps long pour André.
Mais ce dernier le trouvait encore bien plus long. Nous avons vu qu'il avait conçu le projet de jeter un regard dans la chambre de Marie pour s'assurer qu'elle était encore là.
Au moment même où le Commandeur, après avoir constaté que Marie était adorable, dressait dans sa tête le petit plan, grâce auquel il espérait réussir auprès d'elle, André ouvrit carrément la porte.
Par un bonheur providentiel, la marquise et le Commandeur lui tournaient le dos et ne l'aperçurent pas. Jusque-là, d'ailleurs, il n'avait fait aucun bruit et personne ne s'aperçut de rien.
Sauf cependant Marie, qui plus morte que vive, n'osait faire un signe et se consumait en efforts pour ne rien laisser voir de son émoi sur son visage.
Mais l'émotion n'était pas moins grande chez André, probablement pour une autre cause. A peine eut-il aperçu la marquise et le Commandeur que la stupéfaction se peignit sur son visage.
— Qu'ai-je vu? dit-il à demi-voix.
Puis se rejetant en arrière avec la plus grande vivacité, il ne put pas mesurer la vigueur de sa main et il referma la porte assez fort pour que tout le monde l'entendit.
La marquise principalement se retourna, comme si elle eut été poussée par un ressort.
— Hein? fit-elle.
— Quoi? demanda le Commandeur.
— Mon Dieu! murmura Marie.
Puis il y eut un moment de silence plein d'angoisse pour la pauvre chanteuse des rues.
Chacun faisait ses réflexions.
Le Commandeur se disait qu'il avait là un rival, quelque clerc de procureur qui se ruinait pour Marie. Mais il n'en était pas moins épris pour cela.
IJuant à Mme de Sivry, reprise de son soupçon, elle se demandait si son fils était là.
Et naturellement naquit, dans son esprit, un impérieux besoin de s'en assurer. L'occasion était trop belle, il fallait la saisir. Du reste, elle n'avait pas escaladé les cent vingt-deux marches pour s'en aller sottement, quand ce qu'elle était venue chercher semblait à portée de sa main.
Il s'agissait donc pour elle de voir la personne qui venait de bouger dans le petit cabinet et par conséquent d'y entrer.
En femme qui sait le cœur féminin, la marquise se doutait que l'exploration ne serait pas chose facile, Marie lui paraissant fort capable de se défendre et de ne pas permettre qu'on viole les secrets qu'elle tenait à cacher.
Aussi se mit-elle, sans en avoir l'air, à chercher mentalement par quel subterfuge elle parviendrait à pénétrer dans le cabinet en question.
Marie était trop tremblante pour voir naître et grandir le danger qui la menaçait.
D'ailleurs, elle était encore trop innocente pour déjouer les ruses d'une femme de cour habituée à attaquer et à se défendre.
Mme (je Sivry feignit de ne plus pensera ce qui venait de se passer.
— Commandeur, dit-elle.
— Marquise?
— Vous n'avez pas remarqué une chose?
— Quoi donc?
— L'exquise propreté de ce petit logement...
— Mais si, mais si, dit le Commandeur et même je me disais : on voit bien que c'est une fée qui l'habite.
Marie, il faut le dire, ne prit pas le compUment du Connnandeur pour de l'argent comptant.
Elle se contenta de s'incliner avec un sourire.
— Et plus on regarde, plus on est frappé du goût qui a |UL'.-idé à tout cet arrangement, ajouta la marquise.
— Absolument.
— C'est même de l'élégance...
— Tout à fait de votre avis.
— Je m'étonne qu'on ait pu, en un si petit espace, faire quelque chose d'aussi charmant.
— Je vous l'ai dit, marquise, une fée.
Mme (le Sivry regardait autour d'elle avec une admiration bien jouée,
son examen était accompagné d'exclamations, d'étonnements merveilleusement rendus.
Tant et si bien que Marie, jusque-là sans défiance, finit par se mettre sur ses gardes.
Et c'est alors que vint le quart d'heure psychologique. Sans y mettre aucun empressement de mauvais goût, en femme qui marche de surprise en surprise, M">e de Sivry faisait le tour du petit domaine de Marie, lorgnant à droite et à gauche avec une suprême désinvolture.
Elle arriva ainsi devant la porte du cabinet.
Elle s'y arrêta.
Puis reprenant la parole :
— Et ici encore une chambre, je crois, dit-elle, en montrant avec son lorgnon, la porte qui l'intéressait.
M. de Boisfleury crut devoir être spirituel.
— Le boudoir, sans doute.
Marie commençait à trembler, une secrète intuition lui disait que cette femme en voulait à ses secrets, mais elle ne se figurait point que la marquise aurait l'audace d'ouvrir le cabinet dans lequel se cachait André.
M""^ de Sivry ne lui donna pas le temps de la réflexion,
— Voyons, dit-elle.
Et, sans hésiter, elle mit la main sur la clef
Une sueur froide envahit les tempes et les épaules de Marie, un frisson de fièvre la secoua pendant que des paroles lui montaient aux lèvres. Mais que dire à une aussi grande dame?
Néanmoins, elle s'élança en passant devant le Commandeur et, se mettant devant la porte, elle dit avec un accent de virile résolution.
— Madame, vous n'entrerez pas !
Mais M'"' de Sivry, avec une rare adresse, s'était glissée entre Marie et la porte du cabinet dont elle faisait jouer le pêne.
Elle entra et jeta des regards avides dans tous les coins. Personne ! il n'y avait personne!...
— Ah! murmura-t-elle imperceptiblement, je me trompais.
Marie qui s'était retournée regardait aussi le cabinet vide avec des yeux qui semblaient se refuser à croire ce qu'ils voyaient. Mais André n'y était véritablement pas.
La marquise en était pour son indiscrétion. Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la petite veil-
leuse pendant que le Commandeur pénétrait à son tour dans la chambrette en fredonnant un refrain du temps :
C'est ici que Rose respire.
Lui aussi se confondit en admirations et s'extasia sur toutes choses.
Mais Marie ne l'entendait guère. Elle était tout occupée à se demander comment André avait fait. L'explication n'était pas du reste bien difficile à trouver. Le jeune colporteur s'était sauvé par les toils pour ne pas compromettre sa bien-aimée.
En constatant le fait, la pauvre petite frémit des pieds à la têle, et sentit dans son cœur un mouvement de profonde reconnaissance pour l'ami qui savait si bien la respecter et l'aimer véritablement.
Elle ne se doutait guère que le jeune homme venait de parcourir un chemin qu'il pourrait reprendre en d'autres circonstances, mais en sens inverse, non pas pour s'en aller, mais pour venir auprès d'elle.
— Mademoiselle, dit la marquise de plus en plus bienveillante, vous aviez tort de craindre.
— Madame la marquise est bien bonne.
— Tout ce que je vois ici me ravit et m'enchante.
— Ma sœur a raison, interrompit le Commandeur.
— Monseigneur, dit Marie jouant la confusion.
— Et Ton vous a bien nommée en vous baptisant la Perle. Vous êtes une perle d'un orient incomparable.
— Pas tant de compliments, Commandeur, dit la marquise avec son autorité hab'tuelle, et pai^tons.
Elle se dirigea vers la porte. Marie la suivait :
— Ainsi, dit-elle, c'est convenu. Demain?
— Oui, madame la marquise.
— A neuf heures.
— Oui, majdame la marquise.
— On viendra vous prendre dans mon carrosse, et l'on vous conduira à mon hôtel où nous vous attendrons avec impatience.
— Je remercie madame la marquise.
— Allons, adieu, dit M"^ de Sivry.
Marie s'inclina profondément, la marquise passa, gagnant le palier pendant que le Commandeur, incorrigible, essayait de glisser quelques douceurs à Marie, mais celle-ci lui imposa par son attitude.
Et quand ils furent partis, elle dit, en se parlant à elle-même:
— Oui, j'irai chez vous, madame la marquise, mais un ami m'accompagnera.
De qui voulait-elle parler, avait-elle formé le projet d'emmener André avec elle ?
André! le brave garçon! Plutôt que de la compromettre, il avait osé se risquer sur l'étroite corniche par laquelle on pouvait rejoindre son propre logement.
Pénétrée de reconnaissance, Marie, sans plus se soucier de montrer- à quel point elle aimait le jeune colporteur, se dirigea vers le palier pour aller chez André lui dire combien elle était touchée et que d'3 remerciements elle lui devait.
Mais au moment même où elle ouvrait sa porte et où André, de son côté, poussé par le besoin de revoir Marie, revenait chez elle, voici que le Commandeur reparut en haut de l'escalier.
Cette fois, Marie lui fit une réception peu chaleureuse.
— Que désirez-vous, monseigneur? lui dit-elle, sur un ton peu fait pour engager le conquérant à renouveler ses tentatives, au cas, très probable, où il serait revenu dans ce but.
— Mademoiselle, dit-il, veuillez m'accorder un instant d'entretien.
— Parlez, monseigneur?...
— Comment! ici, sur ce palier?
— Oui monseigneur.
— Je vous préviens que vous serez, tout à l'heure, aux regrets de me recevoir ainsi.
— C'est possible, répondit Marie, mais je ne puis faire mieux.
Le Commandeur qui s'attendait, sans doute, à être accueilli au moins timidement, n'en revenait pas.
— Je vous apporte, dit-il, des nouvelles qui vous intéressent.
— J'ai déjà prié monseigneur de parler.
— Eh bien! n'avez- vous pas une vive affection pour deux petits enfants qui, ces jours derniers encore...
— Gabriel! Benjamin! s'écria Marie...
— Oui, oui, c'est bien cela.
— Vous les connaissez, monseigneur?
— Pas intimement, dit, en riant, M. de Boisfleury.
— Ah! ne vous moquez pas; vous les avez vus, alors?
Regarda l'entablement par lequel le jeune colporteur s'était enfui. (P. 351.)
— J'en ai vu un,
— Lequel?
— Celui qui s'appelle Gabriel, je crois.
— Où est-il? dites-le moi, monseigneur...
— Je vous ferai remarquer, mademoiselle, que nous sommes ici fort mal à notre aise pour causer de nos petits amis.
— C'est vrai, fit Marie, je vous demande pardon.
LIVRAISON 41. — A. d'eNNERT. — LA GRACE DB DIEU. — JULES ROUFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 41.
Et ouvrant sa porte, elle indiqua sa chambre d'urî geste tout gracieux, en disant :
— Entrez, monseigneur.
Le Commandeur eut un sourire de triomphe et pénétra dans le logement de la jeune fille. Il prit même un siège et s'assit avec un rare sansfaçon.
— Monseigneur? reprit Marie.
— Vous désirez savoir?...
— Où ils sont; que je coure les chercher!
— Permettez-nioi, d'abord, de vous apprendre comment et où j'ai eu la chance de les rencontrer.
— Oui, monseigneur, oui, racontez-moi cela, dit la jeune fille qui bouillait d'impatience.
— Mon Dieu, mademoiselle, c'est tout simplement chez M. Lenoir, lieutenant-général de police.
— Chez le lieutenant-général de police?
— Oui, mon enfant...
— Pourquoi?
Dans l'esprit de Marie, comme dans l'esprit de bien des pauvres gens, tout contact avec les gens de police est un malheur provoqué par quelque méfait.
Elle reprit :
— Qu'est-ce qu'il a donc fait?
— Rien de mal, que je sache.
— Pourquoi donc alors, l'a-t-on conduit là, et qui l'a arrêté?
— C'est un brave homme de sergent du guet. Seulement, vous pouvez vous rassurer, Gabriel n'a pas été arrêté.
— Ah! fit Marie soulagée.
— C'est lui, au contraire, qui a été demander protection à la patrouille.
— Contre Garigou?
— Oui, contre Garigou qui le battait en pleine rue.
— Le méchant homme! Mais Benjamin?
— Ah! voilà. Garigou a disparu, emportant l'autre petit, et depuis on n'en a plus entendu parler.
Marie resta un moment muette. Elle réfléchissait.
— Monseigneur, dit-elle enfin avec un vague accent de défiance, monseigneur, à quelle époque cet événement est-il arrivé?
— Il y a un mois environ, mademoiselle.
C'était bien l'époque où Marie avait perdu de vue les enfants et où André avait si rudement secoué Garigou,
Depuis, la pauvre jeune fille et André lui-même s'étaient presque constamment préoccupés de retrouver les deux petits. Mais en vain.
Tous les deux avaient disparu.
Chaque jour, c'était pour Marie un chagrin nouveau de n'en avoir pas de nouvelles.
Il lui semblait que Dieu les lui avait confiés et qu'elle était coupable de ne pas s'être complètement attachée à eux, même au prix des persécutions de Garigou.
Et voilà que tout à coup, le Commandeur venait lui dire :
— Je les ai vus ou plutôt, j'en ai vu un.
C'était, chez la jeune fille, une joie folle, cependant elle continua d'interroger M. de Boisfleury, pour s'assurer qu'il ne la trompait pas.
— Dites-moi, monseigneur, comment est-il?
— C'est un pauvre petit, très brun, avec des yeux bleus et un regard excessivement vif,
— Vous n'avez rien remarqué de particulier dans sa figure? -Si.
— Dites quoi, monseigneur?
— Il a, sur le côté gauche du menton, un signe.
— C'est lui, c'est Gabriel, s'écria Marie...
Et, dans sa joie, elle s'approcha presque familièrement du Commandeur, lui disant :
— Ah! monseigneur, que je vous dois de bonheur aujourd'hui? Comment vous remercier. Vraiment, vous ne pouviez m'apporter une nouvelle plus heureuse, vous êtes bon. Je vous assure que je voudrais vous témoigner ma profonde reconnaissance.
M. de Boisfleury souriait, regardant Marie, plus jolie et plus désirable que jamais.
Et comme il ne répondait pas, Marie reprit :
— Où est-il, monseigneur, où est-il?
— Qui? demanda le Commandeur.
— Mais... Gabriel! répondit Marie, que cette question interloqua quelque peu.
— Ah! voilà! fit M. de Boisfleury.
Marie regarda son interlocuteur et demanda :
— Que voulez- vous dire?
— Mademoiselle, dit le Commandeur, je suis trop vieux pour faire le bien et pour pratiquer la vertu sans compensation. Vous vous êtes moquée
de moi, jadis. Aujourd'hui, je liens dans mes mains un moyen de vous combler de joie ou de tristesse.
— Eh bien?
— Eh bien! ma chère, je ne vous dirai pas où est Gabriel.
— Oh! fit Marie absolument stupéfaite.
La pauvre enfant, d'ailleurs, ne comprenait pas bien ce que lui avait dit M. de Boisfleury.
Elle conçut le vague soupçon que le Commandeur lui offrait un marché honteux, mais la chose ne lui apparaissait pourtant pas très claire.
Comme tout autre innocente de son âge, elle crut se tromper et revint à la charge.
— Vous ne voulez pas me dire où il est?
— Non!
— Pourquoi?
— Ecoutez, dit le Commandeur, cela dépend de vous...
— Expliquez-vous, dit Marie sur un ton glacial, car cette fois, elle comprenait.
M. de Boisfleury, habile en circonlocutions, trouva alors quelques phrases fort impertinentes dont la substance, quelque alambiquée qu'elle fût, signifiait clairement :
— Donnant, donnant, acceptez un rendez-vous et je vous mets en présence de Gabriel.
Marie répondit à ces propositions par quelques paroles pleines de dignité, comme elle en avait trouvées pour la marquise. ,
Puis elle ajouta :
— Je saurai le découvrir toute seule.
— Essayez, dit le Commandeur, qui sentait qu'on allait le prier de se retirer et qui ne voulut pas s'en aller, sans tenter, encore une fois, de traiter avec Marie.
— J'aurai le plaisir de vous voir demain, chez ma sœur. Jusqu'à ce moment, réfléchissez bien.
— C'est tout réfléchi, monseigneur...
— Voyons, mon enfant, ne vous apercevez-vous pas que je veux votre bien?
Marie ne répondit pas et fit un mouvement vers la porte comme pour indiquer au Commandeur qu'elle ne pouvait en entendre davantage. Mais ce dernier ne bougea pas plus qu'un terme.
— Me prenez- vous pour un ogre?...
— Monseigneur, je vous en prie.
— Écoutez, je conviens que j'ai été un maladroit avec vous, et que je
m'y suis Ibrt mal pris. Mais il n'en est pas inoins vrai que je vous aime, ardemment, follement, comme on aime au début de la vie. Demandez-moi ce que vous voudrez...
— Monseigneur...
— Il n'y aura pas de femme plus enviée que vous.
— Je voudrais ne pas entendre ces choses-là. Mais le Commandeur continuait :
— Je vous entourerai de luxe et de puissance. Toute mon influence, toutes mes relations, toutes mes amitiés à la cour, je les mettrai à vos pieds.
Marie fit un geste d'indifférence.
— 11 n'y aura pas, à Paris, une femme dont le pouvoir s'étendra plus loin, à part la reine... Et encore.
— Ah! monseigneur! fit Marie, scandalisée qu'on osât parler ainsi de la reine, qui lui apparaissait, dans sa majesté, comme quelque chose de divin et d'aussi respectable que le bon Dieu.
— Le lieutenant-général de police, l'intendant des menus plaisirs du roi, ces messieurs du Parlement, la cour et la ville, vous seront tout dévoués. 11 n'y aura là, pour vous, que des pantins dont vous ferez manœuvrer les fils à votre gré.
Il y eut un silence.
Puis le Commandeur reprit :
• — Vous serez idolâtrée. Vous aurez tout Paris à vos genoux. 11 n'y aura pas de fantaisie que vous ne puissiez satisfaire. Je suis puissant et ma sœur est plus puissante encore. Tenez, vos deux petits amis, Gabriel et Benjamin vous seront rendus et l'on punira Garigou de la hart.
— Je n'en demande pas tant.
— Voyons, Marie, faut-il que je m'humilie devant vous, que je tombe à vos pieds?
— Non, monseigneur, répondit la jeune fille... C'est inutile.
— Encore une fois réfléchissez, mon enfant...
Marie renouvelait à chaque minute son mouvement vers la porte. Mais le Commandeur restait. A la fin, un peu inquiète et ne doutant pas de l'audace que pouvait déployer M. de Boisfleury, elle lui dit, fort résolument :
— Monseigneur, je n'ai de goût ni pour la puissance, ni pour le luxe... ni pour le vice!... Tout ce que vous m'offrez ne réussira donc pas à me tenter.
— Que vous faut-il donc?
- Rien, monseigneur...
Le Commandeur eut un geste de colère, ses yeux brillèrent d'un éclat fiévreux. Marie reprit la parole .
— Et comme vous ne paraissez pas disposé à me quitter ainsi que je le désire.
— Eh bien? interrogea M. de Boisfleury.
— Eh bien ! c'est moi qui vais vous laisser.
— Chez vous?
— Oui, monseigneur.
— Ah! vous êtes bien la plus têtue des filles que j'aie jamais rencontrées.
— Parce que vous n'en avez jamais rencontré d'honnêtes.
Le Commandeur, réellement ému — car il sentait renaître en lui la passion conçue à Saint-Laurent — le Commandeur fit un geste de colère et, avec une décision brusque, s'en alla, disant :
— Adieu donc ! mais je vous aime et nous nous reverrons.
— Si vous m'aimiez, monseigneur, dit Marie, vous me ramèneriez Gabriel. Tandis qu'au contraire, vous vous en servez comme d'un gage pour me faire souffrir et m' humilier.
Le Commandeur s'arrêta :
— Et si je vous le rendais sans condition?... Marie resta muette.
— M'aimeriez-vous enfin? demanda M. de Boisfleury.
— Non, monseigneur.
— Au moins, voilà de la franchise, fit le grand seigneur, en descendant les premières marches de l'escalier.
Marie l'entendit bougonner jusqu'au second.
— C'est qu'elle est vraiment charmante. Et quand elle a quelque chose de rude à vous dire, elle vous prend des airs de princesse qui siéraient merveilleusement à plus d'une fille de roi. Il n'est pas possible que cette charmante enfant soit la fille d'un Loustalot.
Et il s'en allait, le découragé Commandeur, grommelant ainsi mille folies qui donnaient une idée de l'état de son cœur et de l'état de son esprit.
Dès qu'elle fût sûre qu'il s'était réellement éloigné, Marie poussa un profond soupir de satisfaction.
— Enfin ! dit-elle.
Puis, se mettant à ranger autour d'elle :
— Il commençait à me faire peur, ajouta-t-elle. La nuit est venue pendant qu'il me parlait. Je n'aurais eu qu'une ressource, celle de me réfugier chez Chonchon.
Et tout en monologuant, Marie faisait ses petites affaires.
Après avoir allumé une chandelle, la charmante fille prit une aiguille, s'assit dans un coin de sa chambre, et se mit à raccommoder une robe qu'elle portait seulement le dimanche, et qu'elle comptait mettre le lendemain, pour aller chez la marquise.
Rien n'est plus favorable à la rêverie, que la couture.
Tout en tirant son aiguille et en faisant une habile reprise, Marie s'était mise à songer aux événements de la journée.
Elle se souvint de la visite de la marquise et un frémissement terrible la secoua des pieds à la tête quand elle se rappela la scène de la porte du cabinet.
— Est-ce qu'elle voulait savoir quelque chose ? se deraanda-t-elle avec une certaine inquiétude.
Puis, après un moment de réflexion :
— Mais pourquoi l'aurait-elle voulu? Qu'est-ce que ça peut lui faire?
D'ordinaire, quand Marie travaillait dans sa chambre, elle chantait allègrement, comme un oiseau, repassant ses airs du boulevard et cherchant des effets pour étonner ou séduire les spectateurs.
Machinalement et par la force de l'habitude, elle commença un refrain...
Mais bientôt, celui-ci expira sur ses lèvres, et la pauvre enfant retomba dans sa méditation.
— C'est égal, pensait-elle, j'ai eu joliment peur quand M™« la marquise a ouvert cette porte. Comme je me suis élancée sans même réfléchir à ce que je faisais.
Elle coupa son fil avec ses dents et reprit :
— Pauvre André ! C'est bien heureux qu'il ait eu le temps de s'échapper, mais quel courage !
Elle se leva, déposa son ouvrage, ouvrit sa petite fenêtre et regarda l'entablement par lequel le jeune colporteur s'était enfui.
— Oui, quel courage! et comme il m'aime! Plutôt que de me compromettre, il a affronté un danger effrayant! A cette hauteur!... s'il était tombé dans la cour? mon Dieu! je suis toute tremblante. Vraiment il m'aime bien, mais moi aussi je l'aime, quoique je ne lui laisse pas trop voir.
Marie reprit son travail.
L'image d'André, passant sur le toit de la maison pour se sauver, lui passa encore devant les yeux et elle lui adressa un sourire, en même temps qu'une bénédiction.
Puis son esprit se reporta sur le Commandeur...
3o2 LA GRACE DE DIEU
— Quelle singulière destinée! Il faut que le hasard me mette sans cesse en présence de cet homme, pensa-t-elle. Mais je suis prévenue, maintenant, quand même je n'aurais pas eu contre lui une grande défiance, je sais à présent qu'il a séduit Ghonchon. Et je me défendrai, je le jure, de toutes mes forces.
Demain, je me ferai accompagner par Pierrot. Il n'est peut-êlre pas très malin, mais c'est un gars solide et je suis sûre qu'il m'est dévoué, celui-là.
Elle cousait toujours, en songeant... Elle fit une maladresse, et s'écria très vivement :
— Aïe ! je me suis piquée !
Elle mit son doigt dans sa bouche, aspira la goutte de sang qui venait de perler sur sa peau et, sans plus de façons recommença son travail et sa songerie.
— En voilà du nouveau, dans une seule journée. Pierrot et Ghonchon à Paris. Pauvre Ghonchon! ça m'a fait bien plaisir de la revoir.
Tout de même, comme M. le Guré a eu raison de me faire partir. Voilà ce que c'est que d'aller au château, de croire qu'on va vous donner une place de jardinière pour vos beaux yeux. On écoute les cajoleries des seigneurs. Et comme ils savent vous prendre par votre côté faible. Car ils ne pensent qu'à une chose, vous tromper et vous laisser là. Et puis après, les regrets, la honte... Allons, bon, voilà que je viens de me piquer encore... Ce n'est pas André qui tromperait une jeune fille...
Comme elle prononçait ces dernières paroles, un bruit indistinct se fit entendre dans le petit cabinet que la marquise avait si indiscrètement ouvert, lors de sa visite.
Marie prêta une oreille distraite et continua tranquillement sa couture.
Toute à son rêve, elle ne soupçonna point que ce bruit venait de chez elle et qu'il fût une menace.
— Pauvre André, il est trop bon pour ça. Il a trop d'honneur et de véritable vertu.
Un sourire heureux se dessina sur les lèvres de Marie. Si quelqu'un lui eut demandé, en ce moment, de quelle manière elle comprenait le bonheur en ce monde.
— Vivre et mourir avec André, aurait-elle répondu, sous les yeux de ma mère.
Quant à l'argent, quant à l'aisance, quant à ce qu'on appelle aujourd'hui le confortable, Marie s'en souciait aussi peu que possible. Elle aimait, elle aimait André. Il n'y avait rien au monde, qui put valoir la joie d'être aimée, elle aussi.
Elle ne montrant, à travers la fente des rideaux, que sa figure. (P 3G0.)
— Il est si genlil, si doux, si bon, si complaisant. Personne ne savirait trouver, comme lui, des délicatesses pour me charmer.
11 est bien dommage que cette marquise de Sivry soit venue nous interrompre. La leçon marchait si bien, si bien. Oh ! que j'étais contente de ne pas faire plus de fautes.
Et elle cherchait à se souvenir, reprenant :
— J'aurais lu la fin de la lettre et si elle correspondait au commence-
LIVRAISON 45. — A. d'ENNERY. — LA. GRACE DE DIEO.
— JULES ROUFF ET c", ÉDITEDRS. — LIVRAISON 45.
ment, ça devait être bien agréable à lire. Oui, oui, je me rappelle parfaitement.
Marie avait laissé tomber son ouvrage sur ses genoux et le regard vague, elle semblait goûter une étrange et divine béatitude. A coup sûr, il y avait à Paris, ce soir-là, peu de femmes plus idéalement heureuse qu'elle.
Elle se mit à réciter :
— « Votre image adorée ne me quitte plus... » Puis se parlant à elle-même.
— Je ne sais pas pourquoi je trouve ces paroles tout à fait charmantes : « Votre image adorée ne me quitte plus ». Oui, il y avait ça et puis, avant, quelque chose qui parlait de la montagne. Tiens ! pourquoi donc la montagne... Il y avait aussi : « je m'éveille, je m'endors,... je respire avec elle... Oh! comme il y a des gens qui savent écrire de jolies choses. Peut-être qu'un jour, moi aussi, je pourrai faire des lettres comme celles-là, et écrire à André, quand il sera mon mari et qu'une raison ou une autre nous aura séparés pour un moment: « Je m'éveille,... je m'endors,... je respire avec elle... Mon Dieu, que c'est gentil!...
En ce moment, au clocher d'une église voisine, on entendit sonner lentement dix coups.
Marie était trop absorbée dans son travail, qui avait duré trois longues heures et aussi, dans ses réflexions, pour compter les battements de l'horloge... Mais un instant après, ayant levé la tête et regardé machinalement à travers la vitre de sa fenêtre.
— Tiens! dit-elle, la voisine d'en face qui est déjà couchée. Il est donc tard. Moi qui croyais que j'aurais fini mon ouvrage en quelques instants et voilà que j'en ai encore pour un bon quart d'heure, au moins.
Elle se remit à l'ouvrage avec ardeur, mais cette fois, sans songer à autre chose que sa besogne.
Alors, elle en abattit plus, en quelques minutes de labeur acharné, qu'elle n'en avait fait dans une heure d'assiduité distraite.
Il n'en était pas moins dix heures et demie quand elle acheva.
— Vite au lit, maintenant, dit-elle. Brrr! qu'il fait froid.
Le fait est que Marie s'était engourdie et refroidie pendant cette longue immobilité.
Et cependant elle ne voulut pas se coucher sans avoir fait sa prière, une oraison charmante dans laquelle la naïve Savoyarde adressait des vœux au bon Dieu et à sa mère.
A genoux, au pied de son lit, elle disait :
— Depuis que je suis loin de tes yeux, ma bonne, mon adorée mère, je t'adresse chaque jour, matin et soir, la prière d'une fille respectueuse,
LA GRACE DE DIEU 3oo
qui t'aime, qui te vénère. Demande à Dieu, pour moi, les biens et toutes les vertus qui me manquent. Et protège-moi, ma douce Providence, pendant que je suis loin de toi, comme tu me protégeais quand j'étais au berceau, quand j'étais près de tes caresses et de ton amour.
Et avec une entière bonne foi, elle termina cette prière, dont la principale saveur était une profonde sincérité, par un signe de croix qui, évidemment, devait monter au pied du trône de Dieu, tant celle qui venait de le faire était convaincue et loyale dans sa religion ingénue.
— Et maintenant, reprit Marie, il va falloir dormir ferme pour se lever avant le jour...
La brave petite vielleuse tira un rideau qui dérobait l'intérieur de sa chambrette aux regards indiscrets de ses voisins, puis elle se déshabilla en toute hâte, murmurant à plusieurs reprises, comme tout à l'heure :
— Brrr! Brrr! il fait vraiment froid.
Enfin, quand elle fut prête à se mettre au lit, elle coiffa sa mignonne tête d'une fanchon qui la rendait encore plus jolie, si c'était possible.
Par un mouvement de coquetterie bien pardonnable à son âge, elle se regarda pendant quelques secondes, dans un modeste miroir que surmontait un morceau de buis bénit, puis elle prit sa chandelle, la porta sur une tablette, à la tête de son lit, et l'éteignit. Après quoi, elle se coucha, non sans adresser une dernière pensée à sa mère et aussi à André.
L'obscurité la plus complète régnait dans le petit logement.
De nouveau, certain bruit se renouvela qui partait du cabinet. Marie aussitôt se dressa et prêta l'oreille.
Lorsqu'André s'était caché dans ce cabinet, il croyait n'avoir que fort peu de temps à attendre. Dans la persuasion qu'il cédait momentanément la place à Pierrot, il prenait assez gaîment son mal en patience.
Nous avons vu comment, à la longue, il finit par trouver que la conversation était interminable, et de quelle façon il avait ouvert, puis refermé la porte en disant :
— Qu'ai-je vu?
Et pendant que la marquise manœuvrait pour découvrir ce qu'il y avait dans le cabinet, ce à quoi, — on le sait, — elle attachait une très
grande importance, André semblait en attacher une bien plus considérable à ne pas être surpris dans sa retraite.
Sans perdre une minute, le brave garçon chercha autour de lui s'il n'y avait pas quelque recoin où se cacher.
Mais non, pas un placard, pas la moindre soupente, pas même une cheminée où se dissimuler plus ou moins heureusement.
— 11 ne faut pourtant pas qu'on me trouve ici, disait-il en tournant dans la petite pièce, à la minute même où la marquise, avec son air indifférent, commençait à faire le tour de la chambre de Marie, comme un bon général opère un mouvement tournant dont l'objectif n'est pas toujours ce que l'ennemi suppose.
Après avoir constaté que la seule issue par où il put s'éclipser était la fenêtre, André mesura de l'œil la saillie sur laquelle il était obligé de passer et, avouons-le, il frémit.
On était au cinquième étage, l'entablement mesurait deux pieds à peine de largeur. Il fallait une tète solide ou une grande habitude pour se risquer sur ce chemin étroit et périlleux.
Notre homme hésita.
André n'était ni maçon, ni couvreur, ni marin, et la perspective de se promener à côté d'un abîme, au fond duquel l'attendait peut-être la mort, n'était pas séduisante.
Mais il n'avait pas le choix des moyens.
D'ailleurs, le jeune homme était brave et ne manquait pas de présence d'esprit. De plus, au temps où il parcourait la montagne pour aller faire les doux yeux à Marie, il avait côtoyé plus d'un précipice au moins aussi effrayant, sans avoir le vertige.
11 se fit une raison, et sans se donner trop le temps de réfléchir, il sauta légèrement sur la fenêtre.
En ce moment même, la marquise arrivait à la porte du cabinet et mettait la main sur le loquet.
André l'entendit et, cette fois, sans aucun souci du danger auquel il ne pensait même plus, il se dressa sur l'entablement et s'en alla, d'un pas ferme, vers une autre fenêtre : celle de sa chambrette à lui, mais qui était fermée en dedans.
Mme de Sivry ouvrit la porte, comme on sait, et ne trouva pas ce qu'elle cherchait. Le Commandeur pénétra dans le cabinet à son tour et ne vit rien non plus.
Mais si l'un ou l'autre se fut dirigé vers la fenêtre et eut eu la fantaisie de contempler les toits, André n'aurait pu se soustraii^e à leurs regards, et probablement cette rencontre eut été fort désagréable à tout le monde.
et principalement au jeune homme. Heureusement, ni la marquise, ni son frère ne poussèrent leurs perquisitions aussi loin, André, blotti sur les toits devant sa propre fenêtre, attendit quelques instants et revint dans le cabinet.
Mais il entendit encore parler et il supposa que le Commandeur, dont il croyait reconnaître maintenant la voix, se trouvait encore avec la marquise, chez Marie.
Ah ! s'il avait su que M. de Boisfleury, revenu seul, se permettait de tenir des propos impertinents, et plus encore, offensants pour celle qu'il aimait, on ne sait point s'il aurait eu la force de se contenir et de rester tranquillement dans sa cachette.
— Que peuvent-ils bien avoir à dire à Marie? pensait-il.
Le temps s'écoulait et la nuit venait. André reprit le chemin de la corniche et retourna vers sa fenêtre, presque décidé à casser une vitre pour rentrer chez lui.
Mais à cela il vit plusieurs inconvénients.
D'abord, le verre brisé ne manquerait pas de tomber dans la cour où était la ménagerie et pourrait blesser quelqu'un.
Puis cela ferait un bruit du diable, et qui pouvait savoir si la marquise, dont André paraissait avoir peur, ne prendrait pas prétexte de cela pour continuer et mener à bien ses investigations.
Enfin, ne prendrait-on pas André pour un voleur et ne lancerait-on pas à ses trousses quelque soldat du guet qui l'emmènerait devant un ma- Liislrat.
11 revint donc encore dans le cabinet.
Certes, il n'avait aucune mauvaise intention, son continuel souci était de montrer à Marie autant de respect que d'amour.
Et quand le Commandeur fut parti, il n'osa pas se montrer à Marie ; elle-même était loin de penser qu'il fût là, si près.
Elle se mit à travailler, comme on sait.
Quant au jeune colporteur, il jugea qu'une seule chose lui restait à faire : se coucher tranquillement sur le plancher et dormir, jusqu'au lendemain matin, à poings fermés.
Dormir ! c'est bientôt dit.
Malheureusement, pour l'exécution de ce programme, la couche parut singulièrement dure à André. Mais cela n'aurait rien été, à vingt-deux ou vingt-trois ans, on finit par dormir sur des cailloux quand on se porte bien.
Mais comme devait le constater Marie quelques instants plus tard, il faisait froid et le pauvre amoureux fut bientôt tout transi.
11 se leva et remua silencieusement bras et jambes pour se réchauffer.
ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait point de penser sans cesse à Marie,... à Marie qui travaillait là, dans sa chambre, à deux pas, et avec qui il serait si doux de recommencer la leçon de lecture de l'après-midi, leçon intempestivement interrompue par l'arrivée de la marquise et du Commandeur.
André, nous le disions tout à l'heure, avait vingt-deux ou vingt-trois ans ; si, d'aventure, cela pouvait lui servir pour dormir vaillamment sur la dure, c'était aussi un âge où le sang bout et fermente facilement, et il aurait fallu qu'il fiât en fer forgé pour ne pas se sentir étrangement ému par le voisinage de Marie et par l'assurance, qu'après tout, s'il se montrait, elle ne le recevrait pas si mal qu'il le craignait.
La première fois que cette idée lui vint, il la repoussa énergiquement.
Et puis il s'arrangea de nouveau pour dormir en disant :
— Non, ce serait mal. D'ailleurs, elle m'en voudrait et peut-être se fàcherait-elle pour tout de bon.
Mais un jeune homme ardent, et follement amoureux pouvait-il fermer l'œil quand il sentait, à deux pas de lui, respirer et vivre celle dont il était épris?
Une force, pour ainsi dire invincible, l'attirait vers la porte et le poussait à l'ouvrir, à se montrer, à courir se jeter aux genoux de Marie et à lui dire combien il l'aimait.
Une fièvre dévorante l'envahissait peu à peu, s'emparant de tous ses sens. Déjà il n'était plus le maître de ses pensées et son amour menaçait de rester seul possesseur de son âme, chassant bien loin le respect dont, jusqu'à ce moment, sa passion était toujours restée accompagnée.
Une flamme lui passait parfois sur le front et sur les lèvres ; sentir Marie à deux pas, être jeune, l'adorer follement et se tenir tranquille, étendu sur le plancher; ce n'était pas possible.
Il s'approcha de la porte et fut sur le point de l'ouvrir.
Sa jeunesse battait la chamade au milieu de son cerveau. Sous l'impulsion de son sang enflammé par la passion à laquelle il était en proie,. ses tempes recevaient, à chaque seconde, des coups sourds et troublants.
Il aimait de toutes ses forces, mille raisons lui prouvaient que, de son côté, Marie n'était point indifférente ; l'heure avait sonné où il fallait céder à la passion qui le brûlait.
— Que va-t-elle dire? pensa-t-il en mettant résolument, cette fois, la main sur le loquet.
Ah! comme son cœur battait dans sa poitrine.
— Et de quelle façon va-t-elle me recevoir, reprit-il en s' efforçant d'être plus hardi.
C'est en ce moment même que Marie éteignait sa lumière et se mettait au lit.
André ne se rendait pas compte de ce que faisait celle qu'il aimait ardemment. On aurait pu penser qu'il ouvrît la porte justement parce que la chambre de Marie venait de tomber dans l'obscurité.
Il n'en était rien.
Le hasard seul avait fait que sa décision prenait le dessus au moment où Marie, se croyant seule chez elle, allait s'abandonner au sommeil.
En ouvrant la porte, qu'il poussa sans aucune précaution, le jeune homme s'attendait à trouver Marie debout. Aussi fit-il assez de bruit pour que la jeune fille inquiète, se dressât comme nous l'avons dit et écoutât.
— J'ai entendu quelque chose, murmura-t-elle avec une grosse émotion. Il y eut un moment de silence.
André, un peu interdit de se trouver dans l'obscurité, pensa tout à coup que Marie était couchée.
Qu'allait-il faire? certes ! il ne le savait guère lui-même, quand la jeune fille, malgré sa peur, éleva la voix :
— Qui est là? demanda-t-elle sur un ton qu'elle s'efforçait de faire paraître assuré.
André tressaillit en entendant cette voix tremblante et fut sur le point de se retirer, car on n'agit pas toujours logiquement quand on est tout à fait amoureux.
Mais il avait, dans le caractère et dans l'esprit, une telle loyauté qu'il n'hésita pas à faire face à la situation.
Il avança de deux pas, gagna le milieu de la chambre et répondit :
— C'est moi.
— Vous! André! vous! ici!...
— Oui, Marie, oui, moi.
La jeune lille, vraiment scandalisée, ferma ses rideaux plus hermétiquement encore qu'ils ne l'étaient, quoique la nuit profonde empêchât dô voir à dix centimètres devant soi.
— Et que voulez- vous?
— Rien, rien, répondit un peu jésuitiquement le bel amoureux.
— Mais alors, comment se fait-il que vous soyez encore là.
— Quand j'ai vu que vous alliez être compromise par moi et bien innocemment, n'est-ce pas?
— Oui, oui, oh! vraiment pour ça, oui.
— J'ai voulu regagner ma chambre.
— Par les toits? demanda Marie.
— Naturellement...
— Pauvre garçon, mais vous auriez pu vous tuer!
— Qu'est-ce que ça fait !
— Comment, monsieur, qu'est-ce que ça fait?... mais vous avez commis là une grande... une très grande imprudence.
— Yalait-il mieux vous laisser soupçonner?
— Bon! bon! mais enfin, pourquoi êtes-vous là, dans ma chambre?
— Je vais vous dire, répondit André.
Pour la troisième fois, le jeune homme eut un moment d'hésitation. Il lui fallait mentir, malgré sa répugnance, et le mensonge auquel il n'était pas habitué ne venait pas tout seul.
— Eh bien? fit Marie.
La scène était toute gracieuse et aurait charmé celui qui aurait pu la voir dans cette petite chambre noire.
Ils se tenaient tous les deux, l'un vis-à-vis de l'autre, comme s'il avait fait grand jour, lui, tout ému, un peu gauche, l'œil baissé et la mine point audacieuse; elle ne montrant, à travers la fente des rideaux, que sa figure pudiquement inquiète.
Il reprit :
— J'étais sur la corniche, tout à l'heure...
— Comment, dans la nuit?...
— C'est-à-dire, à la tombée de la nuit.
— Ah ! fit Marie rassurée.
— Mais ma fenêtre était fermée.
— Et alors?
. — Alors, je n'ai pas pu rentrer chez moi.
— Il fallait casser un carreau.
— Oui, j'y ai pensé. Mais voilà qu'au moment où je commençais à frapper sur la vitre pour la briser, j'ai entendu quelqu'un, de l'autre côté de la cour, qui disait : qu'est-ce qu'il fait là, celui-ci.
— Ah! mon Dieu! s'écria Marie. Quelqu'un vous avait vu sortir de ma chambre?
— Non, je ne crois pas.
Marie eut un soupir de soulagement. Elle commençait, d'ailleurs, à se rassurer. Ayant pris un fichu sur le pied de son lit, elle s'en couvrit les épaules, passa une jupe tout en parlant, et, descendant de son lit, chaussa des pantoufles. Tout cela sans le moindre bruit et de telle façon qu'André ne s'aperçut de rien.
Celui-ci continuait à causer d'ailleurs, et c'est ici que vint se placer le gros mensonge.
— Mais il me semble qu'on m'a pris pour un voleur...
Aimée 1 elle était aimée. (P. 368.)
LIVRAISON 4Ô. — A. d'eNNERT. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF ET C'*, ÉDITEURS. — UVRAISON
— Vous !
— Oui, ma chère Marie, que voulez-vous qu'on pense d'un homme qui se promène sur les toits à une heure pareille ?
— C'est vrai.
— Alors, cet imbécile m'a fait peur,... j'ai tourné les talons et il s'est mis à crier...
— Oh ! pauvre André.
— Beaucoup de gens se sont mis à leurs fenêtres. Je ne savais où me fourrer. C'est alors que je suis revenu sur mes pas et que je suis rentré chez vous.
— Quelle aventure, mon pauvre ami! Mais maintenant, vous n'avez qu'à traverser le corridor et à vous rendre chez vous.
Ce n'est pas possible.
— Pourquoi donc?
— Et parce que l'on me poursuit. Il y a du monde sur les toits, dans l'escalier, si je sors, je suis un homme perdu, on me tramera en prison et Dieu sait quand je pourrai en sortir.
— Mais vous êtes innocent...
— Ah ! Marie, est-ce qu'un pauvre diable comme moi peut avoir raison contre la justice.
— Que dites-vous?
— On cherchera dans mon passé, on saura que je me suis caché dans vos montagnes. On ressuscitera cette affaire de contrebande et je serai condamné, qui sait? A être pendu, peut-être!...
— Pendu ! . . .
— Ah! Marie, ma chère Marie, cachez-moi, si vous avez, au fond du coeur, quelque sympathie pour moi.
Les paroles du jeune homme avaient fait naître, chez Marie, une profonde anxiété. La pauvre enfant ne savait rien ou presque rien des choses de la vie.
Il était très facile de lui en faire accroire et d'ailleurs, si André eut dit la vérité, s'il eut été réellement poursuivi comme voleur et pris — l'erreur fut-elle flagrante, — il aurait eu probablement bien du mal à se tirer des griffes du parquet.
Marie frémissait donc dans tout son être. Quoi! ce charmant garçon, qui lui avait sauvé la vie, cet André qu'elle aimait, — elle pouvait bien se l'avouer à elle-même, — qu'elle aimait à en mourir, on l'arrêterait comme un vulgaire bandit, lui, l'honnêteté même.
— Mais que faire? dit-elle, avec des sanglots dans la gorge.
— Je vous l'ai dit, cachez-moi...
Marie entendait bien... Mais elle comprenait aussi que pour cacher André il lui fallait le garder auprès d'elle toute la nuit.
Et, dans la sincérité de son âme, elle se sentait trop faible pour s'exposer à un entraînement, dont les conséquences pouvaient être irréparables.
Elle balbutia :
— Je voudrais bien,.., mais c'est que...
Les mots ne venaient pas. Il lui semblait qu'elle était cruelle en mettant en balance son honneur et sa réputation avec le salut de celui à qui elle devait la vie.
Par un hasard extraordinaire un bruit quelconque se produisit dans l'escalier.
— Grand Dieu ! s'écria André, je crois les entendre. Marie, chère Marie, ne me renvoyez pas.
La jeune fille ne sut pas résister à cette supplication qui lui paraissait si sincère.
Au reste, elle venait de concevoir un plan qui arrangerait tout.
— Je vais m'enfermer, moi-même dans le cabinet pensa-t-elle, et je lui laisserai ma chambre. Ainsi tout ira bien et il ne courra aucun danger...
— Eh bien! Marie? interrogea le jeune homme.
La petite vielleuse, marchant sans bruit et contournant le pied de son lit, s'était dirigée vers la porte du cabinet, mais avant d'y entrer, elle commit une faute, celle de parler, faute dont les résultats pouvaient être déplorables.
— Eh bien ! dit-elle,... voyons, monsieur, restez un moment, puisqu'il le faut.
André s'élança de son côté, en disant :
— Oh ! Marie que vous êtes bonne!
Il y avait, dans l'exclamation du jeune homme, une telle joie, que Marie, tout à l'heure, si naïvement crédule, conçut un soupçon.
Au reste, elle entendait marcher André, qui se dirigeait vers l'endroit où elle se trouvait.
— Eh bien!... Eh bien! monsieur, dit-elle avec une expression d'effroi, où allez-vous donc?
Dans son élan, André répondit avec la plus grande et la plus étourdie des sincérités :
— Mais près de vous.
— Du tout, monsieur!... je ne l'entends point ainsi.
— Pourquoi?
— Restez par là, monsieur, ne bougez pas... dit Marie.
Puis ayant réfléchi un moment, elle ajouta d'une voix qui trahissait la profonde émotion à laquelle la pauvre et naïve enfant essayait de ne pas s'abandonner :
— ... Et allez-vous-en.
André fit entendre un petit rire qui, disons-le, scandalisa un peu la jeune fille.
— Comment! vous riez, dit-elle.
— Il y a bien de quoi? Vous me dites de rester là.
— Oui.
— Et puis de m'en aller...
— Vous avouerez, reprit André, qu'il est assez difficile de vous obéir...
— Oui, mais je vois que vous n'avez plus si grand peur de ceux qui vous poursuivent.
— Quand je suis près de vous, je n'y pense plus.
— Des compliments! Allons, André, allez- vous-en, allez-vous-en. vite, je vous en prie.
— Je voudrais bien, mais c'est que...
— C'est que... quoi ?
— Dans l'obscurité profonde qui nous enveloppe, je ne sais pas me diriger. '
— Si seulement vous vouliez me donner la main pour me guider...
— Non, monsieur... allez-vous-en.
— La porte doit être de ce côté, dit André hypocritement, en faisant quelques pas dans la direction du cabinet.
La pauvre Marie s'efforçait de paraître très ferme et de ne point laisser Yoir le trouble infini de son cœur. Mais si André, dans cette conjoncture, se sentait violemment secoué par l'angoisse amoureuse qui le dominait, la . jeune fille, de son côté, sentait bien qu'il ne faudrait pas grande éloquence ni longs efforts pour la jeter dans une émotion dangereuse.
Et elle avait hâte de mettre un terme à une scène, pendant laquelle ses forces s'amollissaient, et sa tendresse pour André menaçait de rester seule victorieuse.
Ah! quoiqu'ils pussent dire, en ce moment, ils s'aimaient tous les deux d'un amour sans pareil.
Ce fut, sans doute, cet amour même qui, les attirant l'un vers l'autre à la façon d'un aimant irrésistible, fit que leurs mains se rencontrèrent, leurs mains tendues dans l'ombre.
Et dès que le contact se fut produit, ils se sentirent remués comme par un coup de foudre. Leurs doigts s'enlacèrent.
— Ah! j'y suis, dit André.
Marie, croyant toujours que le jeune homme parlait de la porte, répondit avec naïveté :
— Mais non, c'est moi.
Seulement, cette fois, elle était trop oppressée pour pouvoir ajouter autre chose.
Leurs cœurs battaient si fort qu'on aurait pu les entendre dans le silence dont l'exclamation de Marie fut suivie.
Car ils se taisaient tous les deux.
Que dire, en effet, dans des moments pareils?
Tout homme qui, en face de celle qu'il aime est assez maître de lui pour bavarder, pour débiter des phrases sonores, comme on en trouve dans les romans, n'est vraiment pas épris sincèrement.
Un serrement de main, un soupir, un œil baissé sont bien plus éloquents que toute la rhétorique du monde. Là poitrine oppressée d'une vierge, l'hésitation d'un amoureux de vingt ans sont des poèmes infiniment plus gracieux, plus exquis que toutes les dissertations amoureuses des pédants.
Ils restèrent donc quelques minutes sans bouger, savourant cette joie paradisiaque que donne le premier abandon, celui qui est chaste et inconscient encore et qui vaut certainement toutes les ivresses dont l'avenir sera peut être fait.
Est-ce à dire qu'ils comprenaient cela et qu'ils en jouissaient en raffinés?
Non, toutes les sensations de leur être, nouvelles pour eux, échappaient à leur conscience.
Ils se contentaient d'être heureux, sans savoir comment, ni même pourquoi.
Enfin André murmura :
— Chère Marie!
Il ne s'était pas approché d'elle davantage. Leurs deux mains qui tremblaient té^noignaient de l'extase divine en laquelle ces beaux enfants étaient plongés.
Marie essaya de parler à deux ou trois reprises, voulant se ressaisir; mais en vain.
Sa voix ne put trouver un son dans sa gorge. Elle resta muette et charmée, s'abandonnant presque...
Et André répéta :
— Chère Marie ! . . .
Ne trouvant pas autre chose qui valut la peine d'être dit en un
moment si délicieux. Des fanfares sonnaient dans son cœur; il se sentait aimé, quoique put dire l'adorable enfant, et il n'eut pas échangé l'heure présente contre les honneurs et les richesses les plus invraisemblables...
— Chère Marie !...
Quand il murmura ces deux mots pour la troisième fois, il fit un pas en avant et se trouva côte à côte avec la jeune fille qui comprit le danger et essaya de fuir.
Alors André la prit doucement par la taille.
Elle s'attendait si peu à ce mouvement, qu'elle poussa un petit cri d'effroi.
— Qu'avez-vous? lui demanda le jeune homme.
— Vous m'avez fait peur. Je ne m'attendais pas...
— Quoi donc? vous avez peur de moi?
— Non, mais...
Marie ne savait trop que dire. Cependant, par un effort suprême de volonté, elle revint au premier objet de la conversation.
Elle se souvint que le jeune homme était venu chez elle pour se soustraire à la poursuite de gens qui le prenaient pour un malfaiteur.
— C'est, dit-elle, que je pensais, malgré moi...
— A quoi ?
— A ces hommes qui vous poursuivent, et j'ai cru peut-être que l'un d'eux avait pénétré...
— Oh! pour cela, Marie, soyez sans souci,... je saurai vous défendre.
— 11 n'en est pas moins vrai que le danger auquel vous êtes venu vous soustraire existe encore.
André, mis au pied du mur, n'hésita pas.
— N'importe, dit-il, ce danger, je l'oublie en ce moment auprès de vous, auprès de toi, Marie, auprès de toi si jolie, de toi que j'aime tant...
— Grand Dieu! fit Marie, presque fascinée et amollie par les douces paroles du jeune homme.
Celui-ci continua :
— De toi que je voudrais vainement fuir.
— Oh! par pitié, ne me parlez pas ainsi, André, je ne sais plus que vous dire.
— Toi dont l'image adorée me poursuit partout. Je m'endors, je m'éveille, je respire avec elle.
Marie fit un mouvement de surprise.
— La lettre, dit-elle, c'est la lettre que nous lisions ensemble.
— Eh bien! oui.
— Comment, pourquoi la récitez-vous?
— Elle était pour toi.
■ — Pour moi !
On ne saurait décrire le ravissement qui s'empara de Marie en entendant les paroles d'André.
Jamais elle ne se serait figurée que ces belles phrases, épelées par elle quelques heures plus tôt, étaient destinées à peindre le sentiment que l'on éprouvait pour elle.
Cela ne contribua pas médiocrement à l'attendrir encore et à la mettre, pour ainsi dire, à la merci du jeune homme.
— Oh! Marie, reprit André, tu ne sauras jamais à quel point j'avais peur en essayant, ce matin, de te faire comprendre le grand secret de mon âme.
— André! André! taisez-vous, je vous en supplie, allez-vous-en. Mais Marie avait beau prier maintenant. Le jeune homme avait fait les
premiers aveux et il n'était pas assez maître de lui pour ne pas continuer.
— Oui, reprit-il, c'est moi qui t'écrivais! Je t'aime, Marie, je t'aime comme un fou, comme un insensé. Je t'aime avec idolâtrie.
— Est-ce bien vrai? se demandait la petite vielleuse.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Marie qui se sentait envahie par la plus pure des joies qu'elle eut jamais éprouvées.
— Pour moi, ma chère Marie, reprit André, il n'existe rien au monde qui te soit comparable! Je t'aime sans restriction, de toutes mes forces.
Le jeune homme parlait avec un accent de si complète sincérité que la petite Savoyarde n'avait pas besoin de voir son visage pour être sûre qu'il disait vrai.
Aimée! elle était aimée.
Est-il beaucoup de femmes qui ne seraient pas troublées, surtout à l'âge qu'avait Marie, en recevant la certitude d'un tel bonheur?
Elle ne résistait plus.
Sa voix, tout à l'heure impérieuse et inquiète, s'était radoucie tout à coup.
Ses mains tremblaient et, quand André les prit dans les siennes, il put s'apercevoir que la fièvre de Marie était aussi ardente que la sienne.
Il s'était- fait entre eux un échange d'électricité qui les unissait pour la vie. Quoi qu'il pût arriver maintenant, quels que fussent les destins qui leur était réservés, ils s'aimaient!
— Marie!
— André?
Prends donc garde, butor, dit André. (P. 375.)
Encouragé par la faiblesse de Marie, le jeune homme continuait de s'enhardir.
Voilà que maintenant il osait la prendre dans ses bras et la serrer contre sa poitrine avec une sorte de frénésie amoureuse dont il ne se rendait pas compte.
L'un et l'autre avaient perdu la conscience des objets extérieurs.
LIVRAISON 47. — A. d'e.NNERY. — LA GRACE DÉ DIEU. — JULES ROOFK ET C'", EDITEURS. — LIVRAISON 47.
Rien, rien au monde n'existait en dehors de leur passion délicieuse, ravissante.
Paris eût brûlé qu'ils ne s'en fussent pas aperçu. Le tonnerre eût écrasé la maison qu'ils ne s'en fussent pas inquiétés.
Et pendant que Marie, frémissante, haletait dans les bras d'André, celui-ci continuait de lui peindre son amour, . .
— Je t'aime tant, lui disait-il, que je préfère vivre ici, avec toi, près de toi, pauvre et obscur, à toutes les grandeurs, à toutes les gloires, aux honneurs que ce monde pourrait m'offrir.
Marie ne chercha pas quel sens caché pouvaient avoir ces singulières paroles dans la bouche d'un garçon qui se disait colporteur et pour qui les grandeurs de la terre ne paraissaient point faites.
Est-ce qu'elle pouvait réfléchir, penser, en un pareil moment.
— Oh! mon Dieu! répéta-t-elle extasiée, oh! mon Dieu! vous l'avez entendu!
Ce qu'il y avait de bonheur dans cette invocation de la jeune fille, il est impossible de l'écrire.
André continua :
— Que ce Dieu qui nous voit, qui nous juge et qui sait ce que je pense, me punisse à l'instant, sous tes yeux, à tes pieds, si je mens.
Cette dernière phrase n'était pas d'un roué et prouvait, en effet, la sincérité d'André, car elle ramena, dans le cerveau de Marie, un éclair de raison.
Et avec la raison se montra aussi la résistance.
— Eh bien! oui, André, oui, mon ami, oui, je vous crois, mais... Elle hésita.
André lui serra la main avec une chaleur qui lui fit comprendre le péril.
— Mais, reprit-elle, il faut me quitter.
— Alors, tu doutes de moi!
— Non, je vous jure...
— Pourquoi me renvoyer, alors; n'avons-nous pas le bonheur entre nos mains, et penses-tu que j'aurai maintenant la force de m'en aller.
— Il le faut.
— Tu ne crois donc pas à mon serment. Tu ne sens pas que ma voix te dit la vérité.
Marie retombait peu à peu sous le charme. Vraiment, André n'avait qu'à parler pour endormir la vigilance de cette enfant dont la vertu se dérf'endait encore.
— Oh! non, dit-elle, cette voix si douce, cette voix si tendre ne voudrait pas me tromper.
— Abandonne-toi à celui qui t'aime, soyons unis pour toujours...
— André! André!
Le jeune homme eut un mouvement de violente passion et, sans plus rien calculer, il serra ardemment Marie dans ses bras et lui dit, avec le ton de la folie :
— Oh! je le jure ici, à tes genoux, je suis ton esclave, ton amant et, quoi qu'il advienne, je suis à toi pour toute ma vie.
Marie, après cette explosion d'amour, se sentant enlacée dans les bras d'André, eut un mouvement de révolte qui, hélas! ne dura pas longtemps.
Se débattant faiblement, de cette façon adorable qui fait qu'un amoureux ose encore davantage, elle murmura :
— Laissez-moi, André!...
— Marie!
— André! au nom du ciel.
Sa voix s'affaiblissait à chaque minute. Elle ne cédait pas encore, mais elle ne résistait plus qu'à peine.
Le jeune homme s'apercevait qu'elle était vaincue et qu'il allait triompher.
— Que je te laisse ! . . .
— Oui, encore une fois, allez-vous-en.
— Que je te laisse, toi si belle, toi sans qui je ne puis plus vivre, toi mon bonheur, ma vie, le plus cher de mes biens.
Cette fois, ce fut d'une voix éteinte que la jeune fille répéta presque machinalement :
— Laissez-moi! Laissez-moi!
Le moment était décisif et vraiment solennel.
Lequel des deux allait triompher de ces deux enfants qui s'aimaient de toutes leurs forces? la vierge ou l'autre.
Marie était à bout de résistance. Comment aurait-elle lutté, quand elle était aussi éprise qu'André.
Et pourtant, elle voulait rester pure. Il y avait en elle un sentiment de chasteté qui se révoltait encore, mais qui ne pouvait plus la sauver... La pauvre enfant était perdue, à moins qu'il ne se produisit quelque miracle, ou que la Providence n'intervint elle-même par quelque incident inattendu.
Déjà le jeune homme serrait plus vivement encore Marie dans ses
bras. Déjà celle-ci, presque inanimée, ne parvenait plus à éloigner ses lèvres des lèvres d'André ivre de passion.
Quand, tout à coup, un chant d'une nature naïve et charmante monta du boulevard jusqu'à eux.
Celui qui chantait était évidemment un enfant de la Savoie. D'abord, il s'accompagnait de la vielle, ensuite, on ne pouvait pas s'y tromper à son accent.
Dès que Marie eut entendu les premières notes de cet air du pays, ce fut comme si une baguette enchantée lui eût enlevé son trouble et sa faiblesse.
L'égarement auquel elle était en proie se dissipa bientôt comme par
magie.
Avec une force qui surprit André, elle parvint à s'arracher aux étreintes
du jeune homme.
Puis elle s'écria :
— Écoutez ! Écoutez !
André, stupéfait, prêta l'oreille et entendit, en effet, le son de la vielle et la voix du chanteur...
La voix disait ;
Travaille bien, fais la prière.
La prière donne du cœur!...
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'allais-je devenir?
— Mais qu'y a-t-il? demanda André.
Tandis que, sur le boulevard, la voix continuait
Et quelquefois pense à ta mère, Cela le portera bonheur.
Marie se rapprocha vivement d'André, qu'elle venait de repousser si brusquement tout à l'heure, et lui dit :
— Entendez-vous cet air, ne le reconnaissez-vous pas? C'est la voix même de ma mère.
— Marie!...
— De ma mère, reprit la jeune fille, de ma mère qui me crie : Marie! tu veux donc me faire mourir de honte et de douleur, . .
En cet instant, la lune, que voilait un gros nuage noir, brilla d'un éclat sans pareil et inonda, de ses rayons d'argent, le visage charmant de Marie.
Et André s'apert,^ut qu'il était baigné de larmes. Son cœur se serra
douloureusement et il s'inclina, muet, pendant que la voix du Savoisien continuait à chanter la chanson :
Va, mon enfant. Adieu.
A la glace de Dieu.
Adieu I Adieu I A la grâce de Dieu.
Comme le silence se faisait et que la vielle venait de finir vivement la ritournelle, Marie tendit la main à André :
— Vous ne voudriez pas tuer ma mère, dit-elle, car, si elle apprenait mon déshonneur, elle mourrait.
Le jeune homme ne trouvait plus un seul mot à prononcer, dans son étonnement...
C'était, pour lui, comme un coup de théâtre qui venait de se produire au son de cette musique si pénétrante qu'elle le troublait lui-même.
Marie reprit :
— Je n'ai pas le courage de nier ma faiblesse, André, mais vous aurez pitié de moi... Je ne sais plus que vous dire. C'est la vie de ma mère que vous prendriez, André, et vous ne voudriez pas sa mort? vous ne voudriez pas la mienne...
— Je vous en supplie, Marie...
— Ayez pitié de moi, de mes larmes; ne me pfongez pas dans le désespoir le plus cruel.
Et, sous la lumière de la lune qui éclairait cette scène dramatique, Marie tomba aux genoux d'André, les mains jointes. De grosses larmes continuaient à couler de ses yeux dans lesquels on lisait une supplication aussi ardente que celle de ses lèvres.
— André! André!
— Grand Dieu ! murmura le jeune homme stupéfait, quelle profonde douleur!
— Oh! partez, partez à l'instant...
Le pauvre André tombait du septième ciel, et la chute était rude. Mais nous l'avons dit : il aimait réellement, ardemment, loyalement Marie, et s'il était capable de profiter d'un instant de faiblesse, les larmes de la jeune fille l'avaient vaincu.
Elle ajouta :
— Respectez-moi, je vous le demande à deux genoux, respectez-moi si vous m'aimez et, à mon tour, je vous le jure, je vous aimerai bien et je vous bénirai toute ma vie.
L'accent avec lequel ces paroles furent prononcées était si touchant, il y avait une telle sincérité dans le ton de Marie, que le jeune homme fit un pas pour se retirer. . .
Une sérénité parfaite parut sur son visage et, avec une dignité audessus de sa condition, il dit :
— Je vous demande pardon, Marie, c'est la violence de mon amour qui m'avait entraîné...
Il y eut un assez long silence pendant lequel on entendait les halètements de leur respiration à tous deux.
André reprit :
— Mais voyez à quel point cet amour est grand, irrésistible!... Je vous aime assez pour vous obéir. Adieu ! Adieu !
Le brave garçon avait la voix brève en prononçant ces derniers mots. Il avait raison. Il fallait que son amour fut plus grand que tout au monde pour agir comme il le faisait.
Et pendant que Marie, les yeux agrandis, le regardait avec admiration, il se dirigea vers la porte comme s'il s'enfuyait, l'ouvrit et disparut.
Par un sentiment naturel, Marie courut après lui, non pas qu'elle aurait voulu le retenir, mais il lui semblait qu'André pouvait interpréter ses paroles, ses supplications dans un sens qui ne serait pas le vrai.
— André ! dit-elle avec l'expression d'une joie ineffable et reconnaissante, mais le jeune homme ne l'entendit pas.
La pauvre enfant, plus doucement émue qu'elle ne l'avait été de la soirée, ferma doucement sa porte, puis se mettant à genoux :
— Oh ! cher, cher André ! dit-elle.
Comme elle l'aimait maintenant, comme elle aurait voulu le lui dire cent fois, mille fois pour le consoler.
Mais elle ne devait pas avoir de regrets.
André s'en allait heureux, malgré tout, car c'était un honnête homme et Marie lui paraissait bien plus digne de son amour, quand, malgré le trouble auquel elle était en proie et malgré l'affection ardente qu'elle avait laissé entrevoir, elle s'était montrée si honnête, si chaste.
Oui, il s'en allait la tête pleine de pensées joyeuses, le cœur rempli de la plus douce ivresse.
— Elle n'est pas à moi, murmurait-il, mais je ne l'en adore que davantage.
Puis, quelques instants après il ajoutait : — Elle m'aime !...
Et après un silence :
— Elle n'avait pas besoin de me le dire, je Tai vu, j'en suis sûr; quel bonheur!
Il parlait ainsi tout en descendant l'escalier de la grande maison, car il ne rentrait pas dans son petit logement.
Sans doute, il avait besoin de respirer le grand air après une soirée pareille.
Quoiqu'il en soit, on aurait pu le voir sortir sur le boulevard et prendre à droite.
Il n'avait pas fait vingt pas qu'il buta contre quelque chose et quelqu'un. Ce quelque chose était une vielle qui poussa, en recevant ce choc, un gémissement lamentable; ce quelqu'un ne pouvait être que l'individu providentiel dont la chanson venait de jouer un si grand rôle dans la vie d'André.
— Prends donc garde, butor, dit André.
Ce ton en imposa sans doute au Savoyard qui se rangea contre le mur en disant :
— Faites excuse, monseigneur.
André ne releva pas le mot et disparut dans la nuit, un quart de lieue plus loin il prit une rue à gauche, gagna la place Royale et entra dans une maison de fort belle apparence, contiguë à l'hôtel de la marquise de Sivry et qui, croyons-nous, appartenait à son fils, le marquis Arthur.
Marie, restée seule, avait solidement verrouillé sa porte et, un peu calmée, alluma une chandelle.
Ayant regardé autour d'elle, il lui sembla qu'elle venait de faire un rêve, un de ces rêves fait d'autant de plaisir que de souffrances, mais dont on se souvient délicieusement le reste de sa vie, durât-elle cent ans.
Cependant, au moment où la fenêtre de la jeune fille s'était éclairée, lorsque Marie avait allumé sa lumière, l'homme à la vielle avait levé le nez.
— Ça doit bien être sa fenêtre ça, dit-il. Puis faisant un cornet de ses mains :
— Mam'zelle Marie ! mam'zelle Marie ! cria-t-il de sa grosse voix comme s'il eut été dans sa montagne.
La jeune fille ouvrit sa croisée et se pencha au-dessus de l'entablement. Elle entendit alors l'organe bien connu de Pierrot qui lui disait avec un bon rire.
— C'est moi, mam'zelle Marie, c'est moi. Pierrot.
— Oui, oui, mon bon Pierrot, c'est toi, tu ne te doutes guère du service que tu viens de me rendre.
— Vrai! mam'zelle, eh ben! tant mieux alors; c'était une manière de vous dire bonsoir avant de rentrer.
— Bonsoir, mon ami, bonsoir... mais attends une seconde.
— Vous avez quelque chose à me dire?
— Quel bonheur ! parlez mam'zelle.
— Viens me voir demain matin.
— A quelle heure?
• — A neuf heures. J'ai un service à te demander.
— G'est-y Dieu possible. Ah! mam'zelle, vous pouvez être tranquille, j'y serai plutôt à huit heures et demie.
— Non, non, neuf heures seulement.
— Bon ! bon ! à neuf heures. Bonsoir mam'zelle.
Marie referma sa croisée en grelottant un peu, car le temps se mettait de plus en plus au froid et, revenant au pied de son lit, elle s'agenouilla et levant les yeux au ciel.
— Et toi, ma mère, dit-elle, merci, merci, car c'est toi qui m'as sauvée ce soir, tu m'as sauvée !
Le lendemain matin, Marie, selon sa constante habitude, était levée au petit jour.
D'ordinaire, elle consacrait toute la matinée à son petit ménage et aux soins de sa toilette qui étaient pour elle une grosse affaire, puisqu'elle était tenue à une certaine élégance pour chanter l'après-midi devant le public du boulevard.
A neuf heures précises, le bon Pierrot s'annonça dans l'escalier par un bruit de souliers ferrés.
Le brave garçon ne se doutait guère du rôle important qu'il avait joué la veille au soir dans la vie de Marie. Qui sait si, avec sa chanson de la Grâce de Dieu, il n'avait point exercé une influence décisive sur les destinées de sa compatriote.
Marie le devina rien qu'au bruit qu'il faisait.
Vite, elle alla lui ouvrir.
— Bonjour, Pierrot.
— Bonjour, mam'zelle, me voilà, vous pouvez dire ce qu'il y a pour votre service.
Marie prit sa vielle et donna, pendant une heure, des leçons à Pierrot. (P. 379.)
Et il se donnait cet air bête que prennent volontiers les paysans quand ils sont amoureux.
Car, ne l'oublions pas, il était toujours amoureux de Marie, le pauvre Pierrot. A la vérité, il ne le disait pas, mais il le laissait voir et il espérait que celle dont il était épris se jetterait elle-même à sa tête quand le moment serait venu.
Marie savait cela et attendait qu'il parlât pour le désabuser, mais elle
LIVRAISON 48 — A. DE.NNERY. — LA GRACE DE DIEC. — JCLES ROUFF ET C", ÉDITB0E3. — LIVRAISON 43.
savait aussi que le dévouement de Pierrot, pour n'être pas des plus fins, n'en était que plus complet et plus résolu, et elle comptait sur lui comme un véritable ami.
— Pierrot, mon ami, dit Marie.
— Quoi donc, mam'zelle.
— Tu m'aimes bien?
— Ah ! pardi ! s'écria Pierrot en faisant un geste avec le bras qui pouvait signifier tout ce qu'on voulait.
— Eh bien ! j'ai besoin de toi.
— Ah ! ça c'est bien, mam'zelle.
— Es-tu libre?
— Je ne le serais pas que je le serais tout de même.
— Brave Pierrot.
— Pour quand vous me faut-il? interrogea le Savoyard en essayant de parler le beau langage.
— Pour ce soir...
— Quelle heure?
— Neuf heures.
— Bon ! faudra vous accompagner, je prendrai une trique...'
— Non, non, écoute-moi.
— Parlez, mam'zelle.
^ Une grande dame,... mais je puis bien te la nommer, M™= la marquise de Sivry...
— La nôtre? interrogea Pierrot, celle de Saint-Laurent...
— Est venue hier ici et m'a retenue pour aller chanter chez elle ce soir...
— Allons donc!
— Cela t'étonne?... mais ce n'est point la première fois que pareille chose m'arrive. J'ai déjà chanté chez beaucoup de grands seigneurs et même devant la reine.
— Devant la reine ! répéta Pierrot en joignant les mains admirativement.
— Oui, mais il ne s'agit pas de ça. Donc, je vais ce soir chez la marquise et je te prie de m'accompagner.
— Pourquoi faire ?
— D'abord pour chanter avec moi. Est-ce que tu sais quelque chose que nous puissions chanter ensemble?
— Ah dame ! mam'zelle, je ne m'en doute point ; il y a bien la Grâce de Dieu.
— Non, autre chose.
— Je ne vois point.
— Alors je t'apprendrai une chanson nouvelle.
— Laquelle?
— La dot d'Auvergne.
— Je ne connais pas.
— C'est très joli; mais ce n'est pas tout, reprit Marie.
— Ah ! ah !
— Je t'emmène surtout, parce que j'ai besoin d'être protégée.
— Chez la marquise?
— Oui.
— Ce serait donc vrai, alors, dit Pierrot, que M. le Commandeur de Boisfleury vous poursuit pour vous séduire et faire de vous une... amante qu'y disent comme ça, ces beaux messieurs, une impure...
— Tais-toi... Si par hasard il m'arrivait quelque chose, puis-je compter sur ton amitié ?
— Sur mon amitié, oui mam'zelle, et sur mes poings aussi qui sont solides, je vous assure.
— Bon. Ainsi tu t'habilleras de tes plus beaux habits de Savoie, tu mettras ton gilet rouge.
— Oui mam'zelle.
— Et nous chanterons ensemble.
— Seulement, je te recommande bien une chose.
— Quoi donc?
— De ne jamais me quitter.
— Pardine !
— Et si quelque ohose nous séparait, de ne point me perdre de vue un seul instant.
— Oh! pour ça, n'ayez pas peur...
— Et si le Commandeur rôdait autour de moi...
— Nous tâcherons de le décourager.
— Maintenant, mon brave Pierrot, reprit Marie, si tu veux, nous allons répéter la chanson de la dot d'Auvergne.
— J'y suis, mam'zelle, vous pouvez aller.
Marie prit sa vielle et donna, pendant une heure, des leçons à Pierrot; celui-ci, d'ailleurs, en profita si bien qu'il s'en alla, sachant parfaitement sa partie et prêt à la faire comme il faut dans les salons de M™e la marquise.
Mais avant de partir, il avait fait part, à la jeune fille, de certaines découvertes qui ne devaient pas la laisser indifférente.
— Vous VOUS souvenez bien qu'hier, dit-il, vous m'avez parlé des deux gamins de Saint-Laurent...
— Gabriel et Benjamin ?
— Oui mam'zelle.
— Eh bien ! tu les as retrouvés ?
— Pas tout à fait. . .
— Un peu, alors? demanda Marie.
— Comme vous dites. Je n'avais point perdu de vue que celui qui les cognait s'appelait Garigou.
— Ah! eh bien?...
— Quand je vous ai quittée hier, je me suis mis à arpenter Paris dans tous les sens, en jouant de ma vielle et en cherchant des pays.
— Bon! après?
— D'abord, j'ai fait une grosse recette. Quand je vous ai souhaité le bonsoir, à dix heures et demie, j'avais une livre et trois liards dans mon bourset.
— Vraiment...
— Si j'allais de ce train-là, je serais riche en six mois
— Bon, mais les petits?
— Ah! oui, c'est vrai...
Pierrot reprit :
— La vielle, vous savez, c'est, pour les Savoyards, comme la chandelle pour les papillons. Quand on en grince quelque part, tous ceux du pays qui sont par là ne manquent pas de venir entendre les airs de la montagne.
— Oui, oui, tu penses que je suis fixée.
— Eh bien! toutes les fois que je rencontrais un pays, je lui demandais s'il ne connaissait pas le Garigou.
— Eh ben ! mam'zelle, paraît que l'Auvergnat a changé de quartier pour le moment...
— Qui t'a dit ça?...
— Le neveu à Jean Sallard, du Bas-Moulin, au hameau de la Sarrette, vous savez?...
— Oui, il était avec nous, quand nous sommes venus à Paris.
— Et puis, il y a aussi Colette, qui prétend qu'elle a vu le petit Benjamin du côté de la porte Saint-Honoré, par devers la place Louis XV.
— Et tu y es allé?
— Oui, pour voir. Je m'étais fait bien indiquer...
— L'as-tu trouvé?
— Non, mais c est pas étonnant. Hier dimanche, peut-être que le Garigou a fa'it travailler l'enfant dans un autre quartier.
— On ne t'a pas parlé de Gabriel?
— Non. Il n'est pas avec son frère...
— Le Commandeur n'a pas menti.
— Le Commandeur!
— Oui, mais ca ce serait trop long à t'expliquer maintenant. Ce soir, pendant que nous irons chez la marquise, je te conterai tout de point en
point.
— Bon ! fit Pierrot.
— Mais tâche de savoir où demeure maintenant Garigou...
— Dormez tranquille, quand je le tiendrai, il me rendra le mamignard ou je cogne comme sur du bois. J'ai comme une vague idée qu'y s'e'^t envolé du côté de Grenelle ou de Vaugirard... ou peut-être encore devers le Gros-Caillou d'où il envoie le pauvre Benjamin à la porte Samt- Honoré. Mais demain, j'en aurai le cœur net, vous pouvez vous fier à ce
gaillard de Pierrot.
Marie sourit, tendit la main à son compagnon et lui dit :
— A ce soir, en grande tenue, neuf heures.
— Oui, mam'zelle.
— La voiture de la marquise viendra nous chercher.
— Ah bah !
— Il ne faut pas nous faire attendre, tu comprends.
Je le crois bien! Je vas m'asliquer toute la journée pour monter là-dedans. Est-ce que vous êtes déjà allée en carrosse comme ça, mam'zelle
Marie?
— Oui, deux fois.
— A Paris?
— Oui, le soir où j'ai chanté devant la reine, et huit jours après,
chez la princesse de Rohan. ,
— Ça doit être joliment flatteur et agréable, dit Pierrot qui mit sa vielle sur son dos, salua Marie avec toutes les démonstrations d'une amitié sincère, et s'en alla tout à fait pénétré de l'importance qu'il aurait dans la soirée, en montant, de sa personne, dans un carrosse de gala.
Cette affaire réglée avec Pierrot, Marie continua ses affaires et se prépara pour aller jouer et chanter sur le boulevard, comme à l'ordinaire,
dans l'après-midi.
Mai< elle était distraite et regardait souvent du côte de la porte. Au moindre bruit, elle tressaillait, s'attendant à voir entrer André dans sa chambre.
Elle désirait même qu'il vînt.
La scène de la soirée précédente avait fait disparaître tout ce qu'il pouvait y avoir entre eux de sous-entendus.
Elle aimait, elle était aimée, vraiment aimée. Sa vie prenait une face nouvelle.
Tout autour d'elle prenait un air de fête. Elle se sentait pleine de force. Le ciel lui paraissait plus idéalement pur qu'à l'ordinaire. Jamais elle n'avait imaginé qu'un pareil bonheur put lui emplir le cœur et le cerveau.
Elle allait, trottinant dans son logis, légère et quelque peu fiévreuse, s'étonnant qu'André ne parut pas.
Enfin, un pas bien connu retentit dans l'escalier
C'était lui.
Quand il arriva devant la porte de Marie, il s'arrêta. La jeune fille, l'oreille tendue, attendait qu'il frappât pour lui crier de sa voix joyeuse le traditionnel :
— Entrez !
Sans doute, il hésita, car ce ne fut qu'au bout d'un temps relativement assez long qu'il se décida à frapper dans ses mains, comme cela était convenu.
Au lieu de lui répondre de la même façon, Marie courut à la porte, l'ouvrit, et lui dit avec une vive effusion :
— Venez, mon ami, venez...
— Chère Marie, vous ne m'en voulez pas?
— Moi! répondit la charmante jeune fille, moi, vous en vouloir! mais ne voyez-vous pas que je suis pleine de reconnaissance et d'affection pour vous.
— D'affection seulement?...
— D'amour, mon ami. Oui, j'en conviens, oui, je peux vous l'avouer maintenant, quand je sais à quel point vous êtes noble, à quel point je puis me fier à vous, car je crois que vous m'aimez, et je serais bien ingrate si je ne vous payais pas de retour. Mais nous ne serons heureux que dans une union bénie par le ciel, et ce que vous avez fait hier, c'était votre devoir. Encore une fois, merci!
Elle disait tout cela, non sans une certaine dignité tout à fait singulière chez une jeune fille qui était, quelques mois aup aravant, une simple paysanne.
L'amour lui avait donné, à elle aussi, une véritable noblesse de sentiments, sans compter une attitude et des gestes qui justifiaient, on ne peut mieux, son surnom de Perle de Savoie.
Et André, souriant, aus?i heureux qu'elle, la contemplait en silence, ravi de la voir si charmante...
— Vous souvenez-vous, Marie, lui dit-il, de ce que j'ai eu l'audace de vous dire, hier soir?
— Oui, mon ami.
— De tout?
— Oui, de tout.
— Eh bien! ma chère, bien chère Marie, je n'ai pas un mot à retrancher à mes paroles...
— Vous êtes bon !
— Vous pourriez croire, reprit André, que dans l'ardeur de mon amour, et au moment où je n'étais pas entièrement maître de moi, j'ai dit et promis des choses dont plus tard, le calme revenu, je n'accepterais pas toutes les conséquences.
— Oh! André.
— Eh bien! vous vous tromperiez. Il n'existe, pour moi, au monde, qu'une femme, vous.
— Faut-il que je vous dise aussi mon amour?...
— Peut-être, reprit André avec un accent quelque peu mélancolique, peut-être aurons-nous, plus tard, des luttes à soutenir...
— Des luttes!
— Mon Dieu, ma chère Marie, tout ne va pas éternellement bien dans la vie.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien que ceci : Je vous aime pour toujours, quoi qu'il arrive, et je serai votre époux...
— Oh! mon ami, quel bonheur!
La conversation continua sur ce ton pendant de longues, longues minutes. Cela leur paraissait toujours bon et toujours nouveau d'échanger des serments et des promesses, et ils s'oublièrent dans une félicité radieuse...
Puis, peu à peu, ils descendirent de leur ciel et en vinrent à parler de choses qui les intéressaient autrement.
C'est ainsi que, sans parler à André des propositions du Commandeur, Marie lui apprit qu'elle avait eu des nouvelles de ses petits protégés.
— Nouvelles bien vagues, dit-elle, mais enfin, je sais qu'ils sont séparés, les pauvres enfants!
— Ils doivent être bien malheureux?
— Vous pensez. Eux qui ne pouvaient vivre l'un sans l'autre.
— Et où sont-ils?
— On a vu l'un d'eux, Benjamin, je crois, du côté de la porte Saint- Honoré.
— Et Gabriel?
— Ah! celui-ci n'est pas aussi malheureux, dit-on.
— Comment cela?
— On m'a rapporté qu'il avait échappé à Garigou et qu'une patrouille du guet l'avait conduit chez le lieutenant-général de police.
— Qui vous a révélé cela?
— Pierrot, répondit Marie en rougissant un peu.
— Le même Pierrot dont vous me parliez hier?
— Oui.
— Et qu'en a fait le lieutenant de police?
— Ah! voilà, fit Marie embarrassée. Elle sentait que, si elle répétait ce que lui disait la veille le Commandeur, il faudrait donner des explications odieuses...
— Vous ne savez pas?
— Pierrot prétend, répondit Marie en rougissant davantage, qu'un grand seigneur, qui se trouvait là quand on l'a mené devant M. Lenoir, a voulu s'en charger.
— Et le nom de ce grand seigneur?
— On ne le sait pas, dit Marie en baissant les yeux.
— Ce serait pourtant la chose importante.
— Pourquoi?
— Parce que l'on retrouverait vite ce pauvre enfant auquel le grand seigneur dont vous parlez ne doit pas tenir. En tout cas, on saurait où le voir, où le trouver.
— Vous avez raison.
— Qui a donné ces renseignements à Pierrot? demanda le jeune homme sur un ton d'autorité et de confiance qui étonnèrent Marie.
— Ce sont des gens du pays?
— Ah! mais lesquels?
— On pourra lui demander. Pourquoi voulez-vous le savoir?
— Ma chère Marie, dit André, vous avez vu combien je me suis intéressé au sort de vos petits protégés,
— Oui, et je vous en remercie.
— J'ai traité Garigou comme un drôle...
— Peut-être avez-vous été trop dur...
— Vraiment? Je ne croyais pas qu'on dut ménager un bandit de cette espèce.
— Je veux dire, reprit Marie, que c'est sans doute la crainte de
Et prenant Benjamin par la main. (P. 390.)
retomber sous votre main qui a décidé Garigou à changer de quartier et à disparaître ainsi, de façon à ce que nous ne puissions lui enlever les enfants.
— C'est plutôt une autre crainte, croyez-moi.
— Que voulez-vous dire?
— Le petit Gabriel a dû parler devant le lieutenant de police, et c'est
LIVRAISON 49. — A. d'E>.-NERY. — LA GRACE DE DIEU. — JOLES ROCFF ET C'«, ÉDITEURS. — LIVRAISON 49.
sans doute la peur d'avoir affaire à M. Lenoir qui a décidé cet homme à se cacher.
— En attendant, les pauvres petits doivent être bien malheureux de cette séparation.
— Oui, bien malheureux !
— Que faire? dit Marie avec un accent d'anxiété visible.
— Je ne vois qu'un plan à essayer.
— Dites, dites, mon cher André.
— Gabriel, à ce que prétend Pierrot, a été recueilli par un grand seigneur.
— Oui.
— Ni vous, ni Pierrot ne savez le nom de ce grand seigneur...
— Je vous l'ai déjà dit.
— On perdrait donc son temps à diriger les investigations de ce côté.
— Probablement, fit Marie, qui écoutait de toutes ses oreilles.
— Ah ! si l'on avait quelqu'un qui put nous mettre en relations avec M. Lenoir, ce serait bientôt fait. Mais vous ne connaissez personne, n'est-ce pas?
— Hélas! non, répondit la vielleuse.
— Ni moi non plus.
— Et alors? interrogea Marie.
— Alors, il ne faut pas nous occuper de Gabriel. Recueilli et à l'abri, sans doute, de toute souffrance corporelle, il est, pour le moment, le moins malheureux.
— C'est vrai...
— Et comme nous n'avons aucun point de départ pour le chercher, nous perdrions notre temps.
— Vous pensez donc que nous devons nous occuper de Benjamin?
— Oui, de lui seul. Celui-là, nous avons des chances de le rencontrer dans la rue sollicitant la charité pour cet abominable monstre de Garigou. Et puisque c'est vers la porte Saint-Honoré qu'il faut aller pour ça, nous y passerons le plus souvent possible.
— Et quand nous l'aurons retrouvé...
— Ah! vous tenez surtout, je le vois, à réunir les deux frères.
— Puisqu'ils ne peuvent vivre sans ça. Mais, comment ferons-nous? Je m'adresse à vous, car, seul, vous avez de bonnes idées.
— Eh bien! je crois qu'il y a un moyen.
— Ah! j'en étais sûre.
— Quand vous irez quelque part, quand vous clianterez devant du
monde et qu'un grand personnage vous parlera d'une façon bienveillante. Cela vous arrive, n'est-ce pas?
— Presque tous les jours.
— Alors, vous raconterez, en quelques mots, l'histoire des deux petits jumeaux, vos compatriotes.
— Et puis?
— Et puis, il se* trouvera bien quelqu'un qui connaîtra suffisamment le lieutenant de police...
— Oui, oui, pour lui en parler.
— Et pour apprendre de lui quel est le haut personnage qui s'est tant intéressé à Gabriel.
— Oh ! mon ami, dit Marie en joignant les mains, comme vous avez de l'esprit...
André sourit d'un air sceptique.
— Non, ma chère Marie, un peu de bon sens seulement et le désir de vous plaire.
Marie était dans le ravissement. Le plan que venait d'ébaucher André devait lui permettre de faire intervenir, à un moment donné, la personne du Commandeur de Boisfleury, ce qu'elle ne pouvait faire à l'heure présente, sans raconter ce qui s'était passé la veille entre elle et lui.
Et, à aucun prix, elle n'aurait consenti à révéler au jeune colporteur, dont elle redoutait les violences, à révéler, dis-je, les tentatives du frère de la marquise.
Mais, à propos de Mn^e de Sivry, elle jugea, au point où en étaient les choses avec André, qu'il n'y avait pas d'inconvénient à lui apprendre que, le soir même, elle chantait dans ses salons.
Mais au moment où elle allait le lui dire, on frappa encore à la porte de Marie.
Comme la veille, André se cacha dans le cabinet. Mais, cette fois, il avait pris la précaution de laisser sa propre fenêtre ouverte, et il s'en alla chez lui par les toits.
Le nouveau venu était un domestique.
— Je viens, dit-il, de la part de la marquise de Sivry.
— Bien ! qu'y a-t-il?
— C'est vous qui devez chanter ce soir chez M""* la marquise? ' — Oui. Est-ce qu'il y a contre-ordre?
— Non, au contraire. Je venais pour rappeler à mademoiselle que le carrosse viendra la prendre à neuf heures.
— Je ne l'avais pas oublié, dit Marie.
— Ce n'est pas mon affaire. On m'a chargé d'une commission. La voilà faite et je m'en vais.
Cela dit, le valet sortit.
Marie alla vers le cabinet et, le trouvant vide, elle sourit.
— André, pensa-t-elle, aura eu peur de rester à attendre aussi longtemps qu'hier. Et il a gagné sa chambre.
Elle resta pensive un moment.
— J'aurais voulu, tout de même, lui parler encore de Gabriel et de Benjamin. On pourrait savoir probablement où loge à présent Garigou, par les Auvergnats.
Garigou habitait, ou plutôt se terrait pour quelque temps, dans une misérable baraque située sur le bord de la plaine Monceau, à deux pas du Roule.
Les nombreux métiers qu'il exerçait en dehors de celui de bourreau d'enfants, ne l'obligeaient à demeurer ni sur un point ni sur un autre de Paris. A cette époque, la plaine Monceau était le bout du monde pour bien des Parisiens, et personne n'aurait été le chercher là.
Trop avide pour renoncer aux bénéfices que lui procuraient les jumeaux, il envoya tout de suite Benjamin à la porte Saint-Honoré, par où passaient journellement le beau monde, les officiers et les fonctionnaires qui allaient à Versailles ou qui en revenaient.
C'était donc un poste avantageux pour un mendiant aussi intéressant que Benjamin.
Seulement, l'Auvergnat n'était point assez bête pour ne pas comprendre qu'un jour ou l'autre Marie, et à défaut d'elle, un de ses compagnons de voyage, reconnaîtrait l'enfant. Or, il ne tenait pas à renouveler connaissance avec les poings vigoureux d'André.
C'est pourquoi il imagina de déguiser Benjamin de façon à ce qu'on ne le reconnut pas.
Déjà, l'horrible exploiteur d'enfants avait noirci la figure de Gabriel et de Benjamin, quand il les envoyait dans le Marais ou sur le boulevard du Temple.
Ceux qui avaient l'habitude de les voir habillés en ramoneurs n'auraient certainement pu se figurer qu'ils voyaient un de ces mêmes enfants s'ils avaient rencontrés le pauvre Benjamin.
Affublé d'une perruque blondasse, le dos couvert d'une pièce d'étoffe grise, les pieds nus dans des sabots trop grands, le pauvre petit s'en allait, lamentable et désolé, recevant des aumônes qu'il ne demandait presque plus.
Ah ! c'est qu'il faisait vraiment pitié.
Pâle d'une pâleur qui donnait à sa chair la couleur de la cire, l'œil agrandi par le chagrin et par l'amaigrissement de sa figure, il ne paraissait plus se douter qu'il fût une créature de Dieu.
C'était un tout petit enfant que le petit Benjamin; eh bien! il n'avait plus qu'une idée, idée fixe, la douleur d'être séparé de Gabriel.
Tout était là, pour lui.
Et quand un passant s'attendrissait à la vue des larmes qui sillonnaient son visage, c'est que le malheureux pleurait désespérément sur son frère à jamais disparu, à jamais!...
Il n'y avait plus en lui d'autre sentiment.
Garigou pouvait le battre, l'assommer, l'affamer, peu lui importait maintenant.
— Où as-tu été? demandait le tourmenteur, qu'as-tu fait? Combien rapportes-tu?
A toutes ces questions, l'enfant répondait en tendant sa petite main dans laquelle était la recette.
Et comme la douleur lui attirait de nombreuses aumônes, c'était encore l'abominable Auvergnat qui profitait du malheur atroce sous lequel se consumait Benjamin.
Mais en dehors de cette passivité, le petit mendiant ne se gênait plus avec son bourreau.
Il allait où il voulait. Qu'il fût battu si on ne le trouvait pas à son poste, qui en douterait? Mais il s'y était habitué et, sans plus parler, sans cesser de penser à Gabriel, il tendait l'échiné, gardant déjà sa jeune âme et sa jeune volonté comme des refuges où Garigou ne pouvait pas pénétrer.
Bien souvent. Benjamin avait formé le projet d'aller par là-bas, du côté du boulevard, pour tâcher de retrouver Gabriel ou Marie. Oh! Marie surtout, car il se figurait que celle-ci lui rendrait son frère.
Malheureusement, le pauvre petit ne connaissait pas très bien Paris, et il y avait loin de la place Louis XV au Marais.
Plusieurs fois, il entreprit d'y aller, mais il n'était pas fort et, d'autre part, il en fut empêché par divers incidents, sans compter les jours où Garigou allait le chercher par l'oreille et le ramenait à coups de pied au poste qu'il lui avait assigné.
C'est ainsi que Benjamin dépérissait et devenait le type le plus complet de la misère parisienne : teint hâve, yeux cernés, maigreur affreuse.
Et cela ne touchait pas Garigou.
Le misérable, au contraire, avait reporté sur son prisonnier — on
peut bien appeler ainsi la douloureuse victime de l'Auvergnat — la haine et la fureur qu'avaient fait naître en lui le départ de Marie, la vigoureuse frottée d'André et la disparition du jeune Gabriel.
Et cependant, malgré une surveillance de tous les instants, Garigou, que ses autres affaires obligeaient à courir Paris, Garigou craignait que, d'un instant à l'autre, Benjamin ne lui échappât, comme son frère, comme Marie.
Et il n'avait pas tort de s'inquiéter ainsi.
Pierrot avait un tel désir d'être agréable à Marie qu'il était hanté par la continuelle préoccupation de retrouver les deux jumeaux.
Orné de sa vielle, il alla s'installer à l'entrée de l'avenue qui menait au Roule, et là, il se livrait à toutes les pasquinades qui pouvaient lui rapporter de grosses recettes.
Mais tout en faisant la bête — au naturel — il observait autour de lui.
C'était dans l'après-midi du jour où il avait vu Marie chez elle et où celle-ci l'avait retenu pour chanter, en sa compagnie, chez la marquise de Sivry.
Parmi les gens qui écoutaient ses chansons, Pierrot remarqua vite un gamin dont la figure maladive éveilla son attention.
Inspiré par un secret instinct qui lui disait que cet enfant était Benjamin, il bâcla son boniment, exécuta son air de vielle en un tour de main et s'approcha du petit.
Celui-ci, naïvement, sans se rendre compte que Pierrot faisait, comme lui, partie de la grande famille des misérables affamés de Paris, celui-ci lui tendit la main, demandant l'aumône.
Pierrot lui donna un liard, puis, lui adressant la parole :
— Est-ce que tu ne te nommes pas Benjamin? lui demanda-t-il en patois de Savoie.
— Si, répondit l'enfant avec un bon sourire que lui arracha le plaisir d'entendre la langue du pays.
— Tu connais Marie?
— Marie Loustalot? oui; vous savez où elle est?
— Oui, mon p'tiot.
— Oh! menez-moi près d'elle, vite, bien vite!
— Viens, dit Pierrot sans plus de façons.
Et prenant Benjamin par la main, il l'entraîna vers la rue Saint- Honoré. Mais pour atteindre un endroit où il leur serait facile de se dissimuler dans des rues détournées, il leur fallait franchir d'abord la porte
LA GRACE DE DIEU HOl
et une série de terrains vagues à travers lesquels on pouvait les suivre de l'œil.
Tout en marchant, l'enfant demanda :
— Et Gabriel? Il est avec Marie?
— Non, mon p'tiot.
— Ah ! où est-il donc?
— On ne sait pas, mais on le trouvera.
Benjamin, tout à l'heure radieux d'espérance, se mit à pleurer silencieusement. Pour lui, Marie c'était quelque chose, mais Gabriel c'était tout.
— Quoi donc, mon p'tiot, lui dit Pierrot, tu pleures?
L'enfant ne répondit pas, mais ses larmes continuaient de couler sur ses joues amaigries.
— Voyons, reprit le Savoyard, puisque je te dis qu'on le trouvera. Je t'ai bien retrouvé, toi...
C'était une raison. Elle consola un peu Benjamin, mais sa joie ne lut pas de longue durée.
Tout à coup Pierrot, qui s'en allait très fier d'avoir si promptement découvert le protégé de Marie et qui se réjouissait à l'idée de la joie qu'elle allait éprouver. Pierrot sentit la main du petit qui frémissait dans la sienne.
— Qu'est-ce que t'as donc? lui demanda-t-il.
Pour toute réponse. Benjamin s'arrêta et prit l'attitude résignée d'un pauvre diable qui va être ballu.
Pierrot regarda autour de lui et il vit venir un être au regard faux, à la bouche mauvaise.
Il devina qui c'était.
— Garigou ! je parie que c'est Garigou ! dit-il à Benjamin. Ce dernier fit, de la tête, un signe affirmatif rempli d'eflroi.
C'était en effet Garigou qui, voyant une vielle sur le flanc de Pierrot, n'eut pas beaucoup de peine à comprendre ce qui se passait.
Instruit par une expérience encore récente, il ne prit pas le parti de sauter sur l'enfant et de l'arracher au Savoyard.
D'un coup d'œil, l'Auvergnat avait jaugé Pierrot. La largeur des épaules, la solidité des jambes et la dimension des mains de ce dernier n'égalaient certes pas les dimensions et la solidité des siennes. Il résolut, cependant, d'éviter une lutte ouverte.
Mais Garigou ne renonçait pas pour cela, on le pense bien, à récupérer Benjamin.
De son côté, Pierrot plaça l'enfant derrière lui et, se mettant en garde, alla droit à Garigoii.
— Tu vas me laisser le p'tiot, lui dit-il.
— Celui-là? demanda l'Auvergnat en faisant l'innocent.
— Pardi!
— Mon fils?
— Ton fils! répéta Pierrot abasourdi. Tu oses prétendre que ■Benjamin est ton fils?
— Pardi!
— Yoilà qui est fort! s'exclama Pierrot.
Garigou avait l'air d'un homme peu enclin à discuter.
— Donne-moi mon petit, dit-il.
Pour toute réponse, Pierrot saisit l'enfant, le mit dans ses bras, et s'adressant à Garigou :
— Viens le prendre.
Le bon Savoyard ne se doutait guère qu'il rééditait le mot héroïque de Léonidas. Mais sa réponse n'en était pas moins crâne pour cela.
D'ailleurs, il n'attendit pas que Garigou vint à lui.
Ouvrant largement le compas de ses jambes, Pierrot marcha pendant cinq où six secondes.
Mais Garigou vint se placer devant lui.
— Vous plaisantez, lui dit-il.
— "Moi ! fit Pierrot. Tu es bien Garigou, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien ! je te connais.
— C'est possible... mais moi aussi, je te connais peut-être, et ce que je sais dç toi, c'est que tu es un voleur...
— Ah! dis donc, prends garde.
— Un voleur d'enfants...
Garigou parlait très haut. Si Pierrot eût été plus fin, il eût facilement compris que l'Auvergnat allait lui susciter quelque algarade.
Mais Pierrot en était encore à croire qu'un homme qui est dans son droit n'a rien à craindre.
— Allons, houste! laisse-moi passer, dit-il.
— Rends-moi mon fils! hurla Garigou en voulant saisir l'enfant que Pierrot tenait dans ses bras.
Il y avait, sur la place et dans les terrains vagues, pas mal de gens qui se rapprochèrent en entendant la dispute.
Quatre ou cinq soldats du Royal-Champagne, qui jouaient aux boules
On saisit Pierrot au collet. (P. 395.)
dans le jardin d'une guinguette, suspendirent leur partie pour s'occuper de ce qui se passait.
Enfin, deux ou trois personnages à mine patibulaire, et qui avaient tout l'air d'être des mouches à M. Lenoir, c'est-à-dire des agents de police, s'approchèrent d'un air indifférent.
La querelle s'envenimait, Garigou criait : Au voleur! au voleur!
Ce cri-là fait toujours venir du monde. Une véritable foule accourut,
LIVRAISON 50. — A. d'ENNEKY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF ET C'', ÉDITEURS, — LIVRAISON 50.
les soldats du Royal-Champagne et les mouches du lieutenant général de police furent bientôt au premier rang. On demanda naturellement à Garigou pourquoi il criait. Ce fut Pierrot qui voulut répondre, car il comprenait qu'il devait se faire accusateur au lieu de se laisser accuser. Mais on lui imposa silence.
— Qu'est-ce qu'on t'a volé? demanda un des soldats à Garigou.
— Mon petit, qu'il veut emmener.
— Ce n'est pas vrai ! cria Pierrot.
— Quoi! tu soutiens que ce n'est pas mon llls?
— Je crois bien que je le soutiens. C'est un p'tiot de Saint-Laurent, en Savoie, et...
— Demandez donc, alors, à la mère Bounard! s'écria Garigou en s'adressant aux soldats.
— La mère Bounard, l'aubergiste?
— Oui. Demandez-lui.
— Est-ce qu'elle est là, m'ame Bounard?
— Oui, me v'ià, répondit une voix.
Et une horrible vieille, à la face enluminée, dont on ne pouvait pas dire qu'elle avait cessé de bien faire, pour la bonne raison qu'elle n'avait jamais dû commencer, s'avança dans le cercle dont Garigou et Pierrot étaient le centre.
— Vous connaissez cet homme? lui demanda un des agents de M. Lenoir en montrant Garigou.
— J'crois ben, dit-elle, c'est un Auvergnat de mes amis.
— Et c' petit, est-il mon fils? demanda Garigou.
— Je le suppose, répondit la mère Bounard.
— Pourquoi? interrogea Pierrot qui ne se démontait pas.
— Dame! mon garçon, parce que...
— Parce que quoi? insista le soldat qui avait pris la direction de l'interrogatoire.
— Parce que, reprit la vieille, c'est lui qui, tous les matins, amène le gamin contre la porte Saint-Honoré.
— C'est pas une raison, ça, s'écria Pierrot.
— En tout cas, c'est plutôt son fils que le tien, dit la mère Bounard...
— Messieurs, faites-moi rendre mon enfant, disait Garigou en continuant à jouer son odieuse comédie...
— Et pendant ce temps, dans la foule, on échangeait des propos peu favorables à Pierrot.
— Y a, comme ça, des gens qui en vivent...
— De quoi?
— De ce métier de voleur d'enfants.
— Alors, vous croyez que cet homme en est un?
— Pardi ! ça se voit bien.
— Mais non, mais non, disait Pierrot qui voyait se resserrer autour de lui un cercle menaçant. Je prouverai que c'est lui qui a volé cet enfant.
— Ah ! tu joues d'audace ! fit Garigou.
Pierrot comprit qu'il venait de mal opérer et, avec la ténacité des gens de son pays, il cherchait par quel moyen il pourrait ramener l'opinion de la foule de son côté, lorsqu'une poussée eut lieu dans la foule. Des malandrins, qui en voulaient aux poches des curieux, venaient de provoquer ce mouvement.
GarigOu, au moment où Pierrot repoussait la cohue, en profita pour lui arracher Benjamin qui pleurait à chaudes larmes.
— Ecoutez, dit-il, demandez au petit qui il veut suivre.
Et, en parlant ainsi, le misérable serrait violemment les reins du pauvre petit contre sa poitrine.
— Oui, dit la mère Bounard, parle, petit...
— Suis-je ton père? dit Garigou en rendant plus violente encore et plus douloureuse l'étreinte de son bras,
— Oui... oui! gémit lamentablement le pauvre enfant.
— Veux-tu me quitter pour suivre celui qui est là?... Et comme l'enfant hésitait à répondre :
— Allons, allons, parle, mon petiot, dit d'une voix mielleuse Garigou, en même temps que ses doigts crispés meurtrissaient la chair de sa victime... parle donc, mon petit chérubin.
Et l'infortuné Benjamin, à partir de cet instant, pour échapper au supplice qu'il subissait, répondit à chacune de ses interrogations, ainsi que le désirait son bourreau. L'épreuve parut décisive à tous les assistants. On saisit Pierrot au collet.
— Où allez-vous me conduire? demanda Pierrot.
— Chez le lieutenant de police.
— Bon! je veux bien. Je lui expliquerai...
— Oh ! interrompit une des mouches, tu ne te flattes pas, je pense, que M. Lenoir t'interrogera lui-même?
— Et pourquoi pas? fit Pierrot avec aplomb...
Les soldats et les agents lui rirent au nez, mais lui reprit :
— Du reste, ça m'est égal. Celui qui va me juger sera bien assez malin pour comprendre, quand je le lui expliquerai, que vous avez fait une grosse sottise...
— Ah ! ah ! et comment?
— En m'arrètant...
Nouveaux éclats de rire.
— Et en laissant échapper Garigou, un scélérat fieffé que cherche le lieutenant de pohce.
— Tu te moques de nous. Mais quand tu seras en prison depuis huit jours, tu n'auras pas tant de toupet.
— Ah î morguienne ! s'écria tout à coup Pierrot en s'arrêtant net, vous dites huit jours !
• — Pour commencer, répondit un soldat.
— Comment! pour commencer!
— Y en a qui restent huit mois, dit un des agents.
— D'autres huit ans, ajouta un Royal-Champagne.
— Mais je ne veux pas y rester huit heures! s'exclama Pierrot. Cette parole fit rire tout le monde.
— Ce n'est pas possible, reprit le Savoyard.
— Tu verras!
— Que dirait mam'zelle Marie ?
— Qui ça, Marie?
— Et M"^ la marquise de Sivry, que dirait-elle aussi?
— Ah ! remarqua railleusement un des soldats, le bel esprit de la bande, la marquise ne serait pas contente...
— Je crois bien.
— xMors, tu la connais?
— Pardi ! nous sommes du même pays.
— Tu es peut-être un prince déguisé?
— Sans être un prince, ni un marquis, ni rien du tout, ça pourrait bien vous coûter bon de me malmener...
— Oh! tu n'es pas le premier qui invente de pareilles raisons pour se faire relâcher.
— Bon! bon! nous verrons tout à l'heure, dit Pierrot qui, malgré sa bêtise, venait d'avoir une bonne idée.
A partir de ce moment, il ne consentit plus à dire un mot, et se laissa mener où les soldats voulurent. Précisément, derrière le couvent des Capucines se trouvait le domicile d'un commissaire. Ce fut là qu'on le conduisit. Aux premières questions qu'on lui adressa. Pierrot répondit seulement par ces mots :
— Sur tout ce que vous me demandez, monsieur, dit-il, c'est M°>* la marquise de Sivry qui vous renseignera.
— La marquise de Sivry?
— Oui, monsieur.
Le commissaire savait suffisamment son métier pour ne pas ignorer que la marquise était toute -puissante. Malmener un homme qui se recommandait d'elle pouvait constituer une maladresse dont il était possible qu'on se repentit. Mais, d'autre part, ce n'était pas la première fois, comme l'avaient dit les policiers, qu'un scélérat employait un semblable moyen pour gagner du temps et préparer une évasion. Laissant donc là le prisonnier, le commissaire interrogea ceux qui le lui amenaient.
En quelques mots, on lui raconta la scène de la porte Saint-Honoré, comment Pierrot avait voulu voler un enfant...
— Est-ce vrai? demanda le commissaire au Savoyard.
— Tout s'expliquera devant la marquise de Sivry.
— Encore.
— Que l'on m'y conduise, et là, on saura que le malfaiteur c'était Garigou, et non pas moi.
— Ne faites pas l'insolent.
— Que l'on me conduise auprès de la marquise, répéta Pierrot avec obstination.
L'air dont il disait ça, le mystère qu'il semblait affecter, une soi le d'autorité boulfonne qu'il se donnait, et surtout son refus de répondre par autre chose aux questions qu'on lui adressait, tirent impression.
— Est-ce que vous agissiez par ses ordres? lui demanda tout à coup le commissaire.
— L'enfant est un des vassaux de M""* la marquise, dit Pierrot sans répondre directement à la question.
Et ce fut, certainement, la parole la plus adroite qu'il eût prononcée de la journée. Le commissaire avait le culte des gens puissants. 11 crut agir sagement en prenant une décision qui ménageait et la loi et les grands.
— Eh bien! soit, dit-il, on va te mener chez M""^ la marquise de Sivry.
— Ah ! fit Pierrot triomphant.
Mais si le Savoyard montrait sa joie, les soldats du Royal-Champagne n'en menaient plus si large, ils se faisaient, en effet, le raisonnement suivant :
— Si cet animal connaît la marquise de Sivry, il connaît probablement aussi son fils, qui est notre colonel. Et, dans le cas où nous aurions eu tort de l'arrêter, comme il le prétend, nous pouvons nous préparer à faire au moins quinze jours de salle de police, à moins que ce ne soit trente jours de prison.
Fort heureusement pour lui, l'imprudent soldat se trompait, Pierrot ne connaissait pas son colonel.
— Nicolas, dit le commissaire à l'un des agents qui était spécialement attaché à son ressort, savez-vous où demeure la marquise de Sivry?
— Oui, monsieur le commissaire : place Royale.
— Fort bien. Conduisez cet homme chez elle.
— Je puis me faire accompagner par les soldats?
— Parfaitement, mais qu'ils n'interviennent qu'au cas où celui-ci voudrait s'évader.
— Et s'il connaît la marquise, comme il le prétend?
— Que faudra-t-il faire?
— Mais vous le demanderez vous-mêm.e à M"'* de Sivry, et vous obéirez, en tous points, à ses ordres.
— Fort bien, dit l'agent.
Une heure après, Pierrot et ceux qui l'escortaient arrivèrent chez M"^^ de Sivry. Il fallut tout cet attirail de force armée pour que la noble dame consentit à se laisser voir, mais enfin elle ordonna qu'on fit entrer ceux qui la demandaient.
— Madame la marquise, dit un des agents, nous sommes envoyés chez vous par M. Herbeau, le commissaire des Capucines, pour vous demander si vous connaissez cet homme, que nous avons arrêté et qui se réclame de vous.
— C'est pour cela qu'on me dérange ! s'écria la marquise. Puis, se tournant vers Pierrot :
— Tu prétends que je te connais, toi?
— Madame la marquise, dit Pierrot sans se déconcerter, ce soir vous donnez un bal?...
— C'est vrai!
— Et vous avez demandé à Marie Loustalot, la Perle de Savoie...
— De venir chanter chez moi...
— Oui, madame la marquise.
— Eh bien ! ensuite ?
— C'est moi qui dois l'accompagner et chanter, avec elle, des chansons du pays.
— Ah ! est-ce bien vrai ?
— Madame la marquise peut le lui faire demander. Je m'appelle Pierrot et je suis le très humble vassal de madame la marquise.
— Mais cette Perle de Savoie peut bien venir toute seule ici. Elle n'a rien à redouter.
— M'est avis, madame la marquise, qu'elle ne viendra pas à la fête que vous donnez, sans moi.
— Pourquoi donc?
Ici, la sottise de Pierrot reparut dans toute sa splendeur :
— Je suis son protecteur! dit-il.
— Comment, son protecteur, dit M"^ de Sivry, est-ce que, par hasard, elle doit t'épouser?
— C'est peut-être bien ce qu'elle aurait de mieux à faire.
La marquise jeta un regard sur ce lourdaud et eut un sourire ironique. La veille, elle avait pu juger de la tenue et du bon sens de Marie; il lui parut impossible que cet imbécile ne péchât point par un excès de prétention.
11 est certain, pourtant, qu'elle eût été enchantée si Pierrot avait dit la vérité. Ses craintes, relativement à son fils, n'auraient plus eu d'objet.
— Je ne sais pas si je dois vous croire, dit-elle.
A ces mots, les argousins qui escortaient Pierrot se rapprochèrent de lui et firent mine de l'empoigner de nouveau.
— Un instant, s'écria la marquise.
Puis, ayant réfléchi, elle ajouta :
— Qu'on le laisse en liberté, dit-elle, jusqu'à ce soir. En tout cas, conduisez-le chez M. le lieutenant-général de police et priez-le, de ma part, d'éclaircir cette alTaire.
L'odyssée de Pierrot n'était pas finie, comme on le voit. Il s'en alla, suivi de ses gardes du corps qui ne se génèrent point pour lui distribuer quelques bourrades, et qui le conduisirent auprès de M. Lenoir.
Le nom de la marquise fit ouvrir les portes toutes grandes. Le lieutenant de police ne se dérangeait point d'ordinaire pour un si petit personnage que Pierrot. Mais, dans l'espèce, comme on dit dans la langue du droit, il n'hésita pas à obtempérer aux désirs d'une femme aussi bien en cour que M""^ de Sivry.
Quand Pierrot fut introduit auprès de lui, M. Lenoir interrogea les agents d'abord.
Ceux-ci, en quelques mots, racontèrent la scène de la porte Saint- Honoré, et, naturellement, arrangèrent leur récit de façon à ne point paraître avoir agi maladroitement. Mais Pierrot n'était pas un timide.
Il ne se troubla point devant le lieutenant de police; pas plus qu'il ne se serait troublé devant le roi, croyons-nous.
— Tout ça, dit-il, c'est bel et bon. Mais tout de même, ces messieurs ont laissé échapper ce scélérat de Garigou...
— Garigou ! répéta le préfet, je connais ce nom.
— Et c'est Garigou qu'il fallait arrêter.
— Pourquoi donc?
— Parce que, le voleur d'enfants, c'est lui.
— Ah ! -j'y suis, s'écria M. Lenoir qui se souvint alors de son entretien avec le Commandeur, j'y suis. Il a raison, c'est ce Garigou qui est le malfaiteur, et vous êtes de fiers sots, vous autres.
La foudre tombant sur les agents ne les aurait pas anéantis autant que ces paroles.
— Voyons, reprit M. Lenoir, raconte-moi comment et pourquoi tu voulais emmener ce petit mendiant.
Pierrot, sans se presser, et avec une prolixité dont nous ferons grâce au lecteur, expliqua compendieusement les faits. Le désir qu'avait la Perle de Savoie, jadis exploitée elle-même par Garigou, de retrouver ses petits protégés, et comment lui, Pierrot, décidé à tout pour plaire à Marie, avait découvert Benjamin.
— Si on m'avait laissé faire, dit-il, le petit serait, à présent, chez mam'zelle Marie.
— Vous l'entendez, dit le lieutenant de police. Les agents courbèrent la tète.
— Eh bien! il a raison, ajouta M. Lenoir.
— Là! quand je vous disais! s'écria Pierrot au comble de la joie.
— D'ailleurs, je n'ai jamais vu de gens aussi maladroits.
— Ah ! ça, c'est vrai, articula Pierrot de plus en plus gouailleur.
— Qui vous a donc appris votre métier?
Les pauvres agents, la tète basse, ne savaient quelle contenance garder.
— Vous avez agi comme des malandrins, reprit M. Lenoir.
— Attrape ! dit Pierrot.
— Où avez-vous vu qu'un agent de police doive prendre parti dans une bagarre?
— Cependant, la mère Bounard prétendait connaître Garigou et répondait pour lui.
— Vraiment! fit le chef suprême de la police, et qui répondra pour elle. Est-ce toi?
Le malheureux interpellé baissa, de nouveau, la tête.
— Quand à vous, soldats du Royal-Champagne, ce que vous avez fait n'est pas de mon ressort. Cependant, j'en informerai M. le marquis de Sivry, votre colonel. Retirez-vous et, désormais, ne vous mêlez plus d'arrêter les gens d'une façon aussi malencontreuse. ,
— Ils ont leur sac, ceux-là, fit Pierrot en se frottant les mains. Mais quoi! je les avais prévenus.
Les soldats vidèrent les lieux, enchantés de ne plus entendre les dures paroles du lieutenant-général de police.
LIVRAISON 51. — A. DBSNERY. — LA GRACE DE DIBC. — JULES ROOFF ET C'*, ÉDITEURS. — LIVRAISON 51.
Mais les agents n'avaient pas leur congé.
— Faudra-t-il, leur demanda M. Lenoir, que je fasse moi-même votre éducation?...
— Monseigneur!...
— Eh bien ! soit. Apprenez donc que, dans toute querelle, le premier devoir d'un homme qui remplit vos fonctions est de ne point laire de préférence entre les parties...
Les agents opinèrent de la tête.
— Ils n'en mènent pas large! grommela Pierrot en riant sous cape.
— Il faut les arrêter tous les deux et les conduire, soit au sergent, soit au commissaire. C'est à ces derniers de juger quel est celui qui a raison.
— Oui, monseigneur!
— Ce Garigou est un homme dangereux. Il faut le retrouver.
— Oui, monseigneur...
— Lui et le petit garçon que cet homme voulait, avec raison, lui ■enlever.
— Monseigneur, nous vous les aurons demain, sans plus tarder.
— Oh ! pas de vantardise.
— Si seulement, dit Pierrot, un de ces messieurs, au lieu de me bourrer, avait suivi Garigou !...
— Encore! fit M. Lenoir. Les agents étaient consternés.
— Allez-vous-en, allez, leur dit le lieutenant de police. J'aviserai votre commissaire de la bévue que vous avez faite, et c'est lui qui vous punira comme vous le méritez. Laissez donc cet homme en liberté, et hors d'ici, maladroits!
Ils ne se le firent pas dire deux fois. Dès qu'ils furent partis, le lieutenant de police renvoya Pierrot en lui donnant quelques bonnes paroles. Le bon Savoyard s'en alla lentement, en faisant, malgré tout, quelques réflexions philosophiques sur le danger qu'il peut y avoir à se mêler des choses qui ne vous regardent pas personnellement.
Il est certain que Pierrot s'en était tiré à son avantage, mais, tout bêta qu'il fût, il n'en était pas moins persuadé que, dans son aventure, il avait eu cinquante chances contre quatre d'être incarcéré sans rémission, et que, s'il ne gémissait pas sur la paille humide d'un cachot, cela tenait cela pour Marie lui vint à l'esprit et le rasséréna. Tous ces événements quelque peu du miracle. Heureusement, la pensée qu'il avait fait tout ayant pris beaucoup de temps, la nuit tombait quand il se trouva dans la rue.
Il jugea que le mieux était de rentrer chez lui et de vêtir ses habits de gala au nombre desquels il comptait son fameux gilet rouge, se réservant de mettre Marie au courant lorsqu'il irait la rejoindre chez elle.
La jolie vielleuse se préparait de son côté.
Elle mit, pour la circonstance, tout ce qu'elle avait de plus élégant : une brassière à fleurs bleues et blanches, comme les hommes de cinquante ans en ont pu voir à leur grand'mère, une jupe aurore, puis, par dessus tout cela, un beau tablier à bavette de soie puce à reflets changeants. Sur sa tête, un modeste poufl" au sentiment dont la blancheur faisait ressortir sa noire et abondante chevelure. Elle portait, en outre, une grosse croix à la Jeannette qui lui pendait au cou, et ses mains étaient emprisonnées, ainsi que le poignet et l'avant-bras, dans des mitaines de fil écru qui attiraient l'œil sur les plus jolis petits doigts fuselés que jamais fille de princesse ait pu montrer.
Dès la tombée de la nuit, et avant de procéder à sa toilette, Marie avait fait celle de sa vielle. Avec une* étofîe de laine, elle l'avait longuement et soigneusement frottée pour lui donner ce vernis que l'on admire aujourd'hui sur les vieux violons ou les violoncelles des anciens maîtres italiens.
Quand elle fut prête, efle attendit. Pas longtemps, car Pierrot arriva, dans son impatience, une bonne demi-heure avant le moment fixé.
— Faut pas m'en vouloir, mam'zello, dit-il, si je viens à c'te heure, mais j'ai des choses à vous dire.
— Quoi donc, mon bon Pierrot?
Le Savoyard eut un sourire béat.
— Son bon Pierrot, pensa-t-il. Si je lui disais que je suis amoureux d'elle...
Et peut-être il allait faire cette sottise, quand Marie 1 interrogea.
— Il y a donc du nouveau? dit-elle.
— Oui, mam'zelle.
• — A propos des enfants?
— Juste!
— Tu as vu Gabriel?
— Non, mam'zelle, mais Benjamin et Garigou.
— A la porte Saint-Honoré ?
— Oui, mam'zelle.
— Et tu n'as pas pris le petit?
-r- Oh ! que si^ mais ce Garigou est une satanée canaille.
— Je le sais bien.
Pierrot, alors, conta par le menu sa mésaventure. Comme quoi il
LA GRACE DE DIEU 40c
avait voulu cogner et de quelle manière les choses avaient tourné contre lui, par l'astuce et l'audace de l'Auvergnat qui martyrisait Benjamin.
— Comment, mon pauvre Pierrot! on t'a conduit chez M, le commissaire?
— Comme je vous le dis.
— Et qu'as-tu fait poiïr te tirer de là?
— Oh! je suis malin, allez, mam'zelle.
Marie sourit à cette prétention. Mais quand elle sut avec quelle adresse Pierrot s'était retourné, elle ne put s'empêcher de lui faire compliment.
— Tu as raison, tu as été très malin, mais c'est bien dommage que tu n'aies pas demandé au lieutenant de police où l'on a conduit Gabriel.
— Il le sait donc I
— Oui.
— Ah! morguienne, si vous me l'aviez dit! mais j'y retournerai et, comme nous sommes très bien ensemble, il me le dira, je vous assure. Peut-être qu'il viendra chez la marquise, et alors je le lui demanderai.
— Oh! pour ça, ne vas pas faire de bévues.
— Pauvre Benjamin ! Pauvre Gabriel ! reprit Marie en s'attendrissant, quand vous reverrai-je?
— Faut espérer que cf; sera bientôt, allez, mam'zelle Marie.
— Oui, dit-elle, il faut l'espérer.
— Moi, je compte bien repincer Garigou, et alors je le tramerai moimême chez le commissaire.
— En attendant, ils doivent être très malheureux. Marie ne se trompait pas.
— Mais, quoique Benjamin fut au pouvoir de Garigou, quoique ce dernier, poussé par sa nature féroce, fît expier cruellement au pauvre résigné la tentative de Pierrot, quoique le pauvre petit eût, par tout le corps, des ecchymoses affreuses et qu'il eût à peine la force de se traîner, ce n'était pas lui qui était le plus malheureux.
Les deux jumeaux, nous l'avons dit, se ressemblaient, au physique, d'une façon extraordinaire.
En revanche, ils étaient, au moral, assez dissemblables.
L'un était craintif, peu doué pour la révolte et pour la lutte, c'était Benjamin.
L'autre, Gabriel, au contraire, avait donné la preuve qu'il ne supportait pas facilement les mauvais traitements. La présence d'esprit avec laquelle il s'était délivré de Garigou donnait la mesure de son énergie.
Mais en quoi ils étaient encore absolument semblable l'un à l'autre, c'est dans l'amour qu'ils se portaient.
Ils ne pouvaient pas vivre séparés, Gabriel avait besoin de Benjamin, comme Benjamin avait besoin de Gabriel. C'était une affection indélébile qui ne pouvait et ne devait finir qu'avec leur vie.
Aussi, quand Gabriel eut vu que le lieutenant-général de police le traitait avec douceur, quand il avait entendu le Commandeur de Boisfleury déclarer qu'il se chargeait de lui, le pauvre garçon n'avait pas douté qu'on ne le rapprochât promptement de son frère.
Pour lui, M. Lenoir pouvait tout.
Et le frère de la marquise de Sivry, plus encore.
Il avait donc conçu la plus ardente espérance d'être réuni à Benjamin et ensuite de se retrouver avec Marie.
Mais voilà qu'au contraire, M. de Boisfleury l'avait fait conduire du côté de Popincourt, dans une Folie qu'il avait dans ce village.
On sait ce que c'était qu'une Folie, à cette époque. Les grands seigneurs, les Fermiers généraux, certains membres du Parlement appelaient ainsi de petites maisons élégantes, luxueuses et confortables, où ils allaient oublier, pour une heure, au milieu des plaisirs, les soucis de leurs affaires et la responsabilité de leurs charges.
C'est là qu'ils voyaient leurs maîtresses, leurs compagnons de débauche, et plus d'une de ces maisons vit des orgies dont notre époque se ferait difficilement une idée.
M. de Boisfleury avait, dans sa maison de Popincourt, un ménage de domestiques en qui il mettait sa plus entière confiance.
Ayant résolu de garder Gabriel comme une sorte d'otage dont il se servirait pour gagner la bienveillance de Marie, il envoya l'enfant dans sa Folie et le confia aux soins de ses domestiques, et particulièrement de la femme à laquelle il recommanda, d'ailleurs, de le traiter avec la plus grande douceur. Mais l'enfant, basant une espérance sur les paroles du Commandeur et sur celles du lieutenant-général de police, avait positivement compté qu'on allait lui rendre son frère et le ramener auprès de Marie. Il se laissa donc conduire à Popincourt, jouissant, dans son âme, d'une joie délicieuse.
Quand on l'introduisit dans la Folie, il eut un sourire et regarda de
tous côtés, cherchant Benjamin, s' attendant à voir la vielleuse apparaître.
Au lieu de ces êtres chéris, il eut affaire à une matrone qui n'était
pas plus déplaisante qu'une autre, mais qui n'était pas, non plus, une
femme bien gracieuse.
— Ah! c'est toi, dit-elle, après avoir écouté le domestique auquel le Commandeur avait ordonné de conduire Gabriel. La voix de dame Bernarde n'était pas agréable.
L'enfant la regarda d'un œil inquiet et ne répondit rien, ne comprenant pas bien ce qu'elle disait.
— Il va falloir joliment le débarbouiller, reprit dame Bernarde, il est horriblement sale.
Gabriel leva les yeux sur la ménagère et lui dit :
— Où est Benjamin?
— Que dit-il? demanda la femme au valet.
— Où est Benjamin? redemanda Gabriel d'une voix qui, cette fois, se fît inquiète.
— Benjamin! répéta dame Bernarde, qu'est-ce que c'est que ça. Benjamin?
— Je ne sais pas, répondit le domestique avec indifterence.
— Allons, viens que je te lave, commanda, sur un ton assez dur, la maîtresse femme avec qui Gabriel allait vivre désormais, au moins pendant quelque temps.
— Avant, je veux Benjamin, réprit Gabriel obstiné dans sa réclamation.
— Encore!
— Benjamin et Marie.
— Qu'est-ce donc que ce Benjamin?
— C'est mon frère.
— On ne me l'a pas donné à garder, répondit la servante. L'enfant, bien entendu, ne comprit pas cette réponse un peu sotte et
un peu méchante. Il insista.
Tout ce qui lui était arrivé à partir du moment où il avait échappé à Garigou, lui avait fait croire que, quand on se révoltait contre l'injustice et la méchanceté des hommes, on trouvait toujours à point un lieutenantgénéral de police pour vous protéger et un grand seigneur pour vous recueillir. Guidé par cette conviction étrange, mais naturelle chez un enfant de cet âge, Gabriel se figura promptement que dame Bernarde était de ceux qui, dans la société, faisaient souffrir les autres, et qu'elle cachait méchamment son frère.
C'est pourquoi il commença par faire un sabbat extraordinaire.
— Je veux Benjamin! si vous ne me le donnez pas, je le dirai au seigneur...
Le pauvre enfant, un peu énervé, après tant d'émotions, n'écoutait pas les bonnes raisons qu'on lui donnait, et trépignait et pleurait des torrents de larmes.
Il était clair qu'il ne pouvait vivre sans son frère. Cependant, comme dame Bernarde ne pouvait lui donner ce qu'elle n'avait pas, elle prit le
parti de le fesser, ce qui était, à cette époque, une manière expéditive et concluante d'avoir raison avec les enfants.
Cet inutile mauvais traitement n'eut d'autre résultat que d'exaspérer Gabriel. Dès ce moment, il se buta.
Hanté par l'idée fixe de retrouver Benjamin, il se renferma dans un mutisme presque complet et s'obstina dans cet entêtement qui, chez certains enfants, devient une monomanie. Il lui fallait son frère. Aucune autre pensée ne germait plus dans son cerveau.
Dame Bernarde, convaincue que le pauvre petit était une mauvaise nature, se mit, de son côté, à le traiter sévèrement, durement même, exigeant qu'il travaillât et imaginant, assez sottement, qu'il fallait lui apprendre à lire, ce à quoi il n'avait guère le cœur, on peut le croire.
Lui se refusait à nommer les lettres. Elle recommençait à le fouetter.
Cet état de choses n'eût pas été bien grave si on n'avait pas eu affaire à un enfant d'une nature particulière. On se souvient que, dès le départ de Saint-Laurent, les deux jumeaux s'étaient montrés soumis à de singuliers phénomènes naturels.
Un lien étrange, une affinité mystérieuse se manifeste souvent entre certains jumeaux.
Des faits nombreux, constatés par la science, ne permettent pas de mettre en doute cette communauté de sensations qui existe, parfois, entre deux enfants de la même mère, nés le même jour et à la même heure.
Gabriel et Benjamin étaient un exemple de plus de cette bizarrerie de la nature. Quand l'un pleurait, l'autre devenait aussitôt plus désolé encore que son frère.
La joie de celui-ci faisait rayonner le front de l'autre. Et, chose plus extraordinaire encore, il n'était pas besoin qu'ils fussent en contact l'un avec l'autre pour être ainsi en communauté de sensations et de sentiments.
Même séparés, quand Benjamin était battu et pleurait, Gabriel éprouvait une douleur aussi vive qu'inexpliquée; et, lorsque Gabriel avait ressenti une si vive espérance, l'âme de Benjamin en avait été pénétrée au point que les cruautés de Garigou n'eurent pas beaucoup de prise sur lui pendant une journée.
Cela n'est pas si extra-naturel qu'on pourrait le croire.
On raconte mille faits analogues. Bien plus, tout le monde connaît l'histoire de ces deux jumeaux qui, ayant éprouvé, d'une façon constante, les mêmes tristesses et les mêmes ivresses, moururent le même jour et à la même heure, quoiqu'ils vécussent, à cette heure dernière, l'un en Europe et l'autre dans une colonie lointaine.
Marie et soa compagnon montaient en voiture. (P. 412.)
Quoi qu'il en soit, Gabriel se renferma bientôt, comme nous l'avons dit, dans un silence farouche.
Et, dans sa petite tête, il rumina bientôt le projet de se soustraire à la tutelle et aux coups de dame Bernarde. Mais comment?
— Si je pouvais m'échapper, pensait-il, je me mettrais à courir dans la grande ville, et je retrouverais bien Benjamin.
11 n'y avait plus que cela pour lui. Avec sa petite ligure amaigrie par
LIVRAISON j2. — A. d'ENNERY. — LA GRACE LE DIEC. — JULES ROCFF ET C'c, ÉDITEURS. — LITEAISON 52.
les mauvais traitements de Garigou, mais maintenant bien blanche, il semblait constamment occupé à réfléchir...
Le désir qui le dévorait devint bientôt si impérieux que le pauvre enfant en vint à prendre des résolutions extraordinaires pour son âge.
Il résolut de s'enfuir.
Depuis qu'il était enfermé dans la Folie du Commandeur, il couchait dans une pièce du premier étage, espèce de grande halle où, de nos jours, on ferait un dortoir pour vingt personnes.
Mais, à cette époque, on était peut ménager de l'espace, et cette immense chambre n'avait, pour ornement, que deux gigantesques lits dans l'un desquels dame Bernarde plantait Gabriel, chaque soir, sans trop s'inquiéter s'il dormait ou non.
Le pauvre gamin, tout entier à son idée fixe, imagina de descendre, dans le jardin, par la fenêtre, de franchir le mur dudit jardin et de s'en aller, de nuit, à Paris pour y chercher ce frère qu'il aimait tant.
Un soir donc, il quitta sa couche, s'habilla silencieusement et, quand il supposa dame Bernarde endormie, — celle-ci couchait assez loin de là — l'audacieux enfant monta sur une chaise, parvint à tourner l'espagnolette de la fenêtre et eut la témérité insensée de monter sur l'appui, avec l'intention de sauter en bas.
Il y avait bien quatre ou cinq mètres.
La lune brillait, cette nuit-là. Il vit la terre, bien bas, au-dessous de lui.
— Je me ferai beaucoup de mal, se dit-il, et je n'aurai plus la force de chercher mon frère.
Puis il redescendit dans la chambre, ferma la croisée et alla se recoucher.
Mais le lendemain, toute la journée, il se reprocha sa faiblesse et la peur qu'il avait eue.
— Je recommencerai ce soir, disait-il en une sorte de refrain qui lui coupait toutes ses idées.
Et le soir venu, en effet, il recommença.
La lune, cette fois, était voilée par d'épais nuages. Gabriel remonta sur la chaise, ouvrit de nouveau la fenêtre, monta sur l'appui et, de là, sans l'ombre d'une hésitation, follement, il s'élança.
Quelqu'un qui l'aurait vu faire aurait pensé que le pauvre petit aimait autant se tuer que de rester dans la geôle de dame Bernarde, sans nouvelles de Benjamin.
Chose étrange, inexplicable, mais cependant bien réelle, à cette même heure, Benjamin ressentit comme un coup violent qu'on lui aurait porté à
la poitrine. Il lui sembla aussi qu'il venait de se heurter violemment le front.
Garigou, pourtant, ne l'avait pas battu, car le bourreau dormait non loin de là. Alors le pauvre petit pensa instinctivement à Gabriel et supposa qu'il lui arrivait un malheur.
Le lendemain matin, dame Bernarde alla pour lever son pensionnaire, mais, à son grand étonnement, elle trouva le lit vide, la croisée grande ouverte et, s'étant penchée, elle vit un peu de sang dans un massif dont la terre était tassée, en un point, comme si quelqu'un y fut tombé.
— Le polisson aura sauté dehors pour s'échapper, s'écria dame Bernarde avec l'accent de l'effroi le plus cruel. Que va dire M. le Commandeur?
Et elle courut, tout affolée, chercher son mari.
— Tu ne sais pas!
— Quoi donc?
— Le petit...
— Eh ben ! qu'est-ce qu'il y a?
— Il s'est sauvé! il a sauté par la fenêtre?
— Tu es folle. Il y a quinze pieds.
— Où veux-tu qu'il soit? sa chambre est vide. J'avais fermé la porte à clef.
— Il te fait une farce.
— Tais-toi donc, c'est pas un petit bonhomme à ça.
— Je te dis qu'il se cache.
— Et c'est en se cachant, sans doute, qu'il a laissé du sang dan>; le massif, au-dessous de la fenêtre.
— Du sang?
— Viens voir!
11 n'y avait pas à s'y tromper. L'enfant avait sauté par là. Du reste, les traces de sang étaient faciles à suivre. Gabriel, meurtri sans doute, s'était dirigé vers le mur de clôture.
— Tiens, il a passé par ici.
— Au fait, les gouttes de sang continuent.
— Il est peut-être caché dans quelque coin. Cherchons.
Et les deux époux se mirent à parcourir le jardin dans tous les sens, appelant de toute la force de leurs poumons :
— Gabriel! Gabriel!
Mais Gabriel ne répondait pas.
A rhrure même où le petit malheureux s'exposait à une mort presque certaine, en essayant de s'échapper de la Folie du Commandeur, un
carrosse élégant s'arrêtait devant la maison du boulevard où* demeuraient Marie et André.
La jeune fille, en grande toilette, comme nous l'avons dit, attendait sans impatience, enveloppée dans une de ces mantes à petits plis, fort à la mode, à cette époque, pour les artisans.
Pierrot, sa vielle sur ses genoux, se tenait assis à côté d'elle, bavardant toujours, disant parfois des sottises, parfois des choses très sensées.
On frappa discrètement deux coups à la porte.
Pierrot se leva et alla ouvrir. Un domestique, en grande livrée, parut sur le seuil.
— Le carrosse de M™* la marquise, dit-il avec un respect un peu. douteux, est aux ordres de mademoiselle.
— J'y vais, dit Marie.
Et, se levant, elle prit sa vielle.
— Allons, Pierrot, ajouta-t-elle, en route, mon garçon.
Quelques minutes après, Marie et son compagnon montaient en voiture, le laquais grimpait derrière, le cocher touchait ses chevaux et, en un rien de temps, l'équipage arriva place Royale, pénétra dans l'hôtel de Sivry et déposa Marie et Pierrot au pied d'un escalier inondé de lumières.