‹ La grace de DieuChapitre 11 sur 16 · MONSIEUR LE MARQUIS · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE MARQUIS

Le somptueux hôtel qu'habite M""* la marquise de Sivry, place Royale, est tout en émoi.

Car ce n'est pas une fête ordinaire qui se prépare chez la noble et imposante dame. Il s'agit de l'avenir de deux illustres maisons, et l'on ne saurait trop bien faire les choses.

Sous la solennelle porte cochère, dans le grand escalier éclairé de mille bougies, sur les paliers, dans les chambres où l'on s'apprête, en tous les coins des salons, c'est un mouvement endiablé, une ardeur, une fièvre sans pareilles.

Un régiment de domestiques va, vient, court. Des tapissiers, des fournisseurs de toute espèce se croisent d'un air affairé. Les valets les plus intimes, ceux qui vivent en contact direct avec leurs maîtres et qui sont dans la maison depuis longues années, s'emballent, comme on dirait aujourd'hui, et travaillent, donnant le dernier coup de main avec le zèle et l'entrain de gens qui prennent leur part des joies de leurs seigneurs.

— Est-ce que tu as vu M"« d'Elbée, toi, Bourguignon? demande une femme de chambre à un grand drôle fort chamarré qui achève de mettre en place les derniers quinquets, luxe encore nouveau à cette époque...

— Oui, une fois, répond Bourguignon.

— Où donc?

— A Versailles, chez la reine.

— Est-elle jolie?

— Oui et non. Moi, tu sais, Manon, je n'aime que les blondes.

M"^ Manon, qui n'est pas brune, moulre, en un sourire, ses jolies dents et fait des mines...

Après quoi, elle reprend :

— Mais elle doit avoir grand air, sans quoi M™^ la marquise n'aurait

sans doute pas jeté les yeux sur elle pour lui faire épouser'M. le marquis Arthur.

Bourguignon n'eut pas le temps de répondre, une voix très aigre partit du second étage :

— Manon! où est Manon?

— Ici, mademoiselle Verger,

— Eh bien! que faites-vous ? où sont les paniers de M"'Ma marquise?

— Je les apporte, répondit Manon... Puis, en a 'parie, :

— Il paraît que ce n'est pas le jour où l'on peut causer...

Et elle monta, quatre à quatre — façon de parler, — les trente-trçis degrés qui la séparaient du second. Bourguignon, entre temps, avait pris le commandement d'une escouade de jardiniers et d'aides qui, sous sa direction, installaient des sièges, des fauteuils, des banquettes.

— Allons, toi, l'endormi, secoue-toi un peu; nous ne serons jamais prêts, de ce train-là, où vas-tu? ce n'est point là qu'il faut porter ce tabouret.

— Où donc, alors ?

— Là, devant ce fauteuil. Ah! voici la harpe. Placez-la dans ce coin, avec précaution.

— Où met-on ces pots de fleurs?

— Dans les angles ; c'est ça.

— Voici une voiture.

— Aïe! nous ne serons pas prêts, je le disais bien.

— Il vaut mieux que M""* la marquise nous voie en pleine action ; si nous avions trop tôt fini les préparatifs, on croirait que nous n'avons rien fait.

— Vous avez de l'esprit, monsieur Philippe !

— Et du cœur, mignonne.

En disant cela, Philippe, oublieux de sa gravité de maître des cérémonies, déposa un baiser copieux sur la joue rose de l'appétissante chambrière qui portait une corbeille de fleurs et qui venait de le complimenter.

Cependant, la voiture signalée était passée, sans s'arrêter, devant l'hôtel, mais les domestiques n'en furent pas moins surpris au milieu de leur remue-ménage.

En effet, la marquise de Sivry fit son entrée dans le grand salon, elle était accompagnée du Commandeur de Boisfleury, l'aimable roquentin qui semblait toujours défier du temps l'irréparable outrage.

La marquise rehaussait, de son plus grand air de cour, une élégante

et imposante toilette qui lui eût assuré une place estimable parmi les jeunes douairières de Versailles. Ainsi faite, elle eût rallumé les cœurs des bons seigneurs sexagénaires et charmé l'imagination des jeunes bourgeois pour lesquels une duchesse, ou une marquise, a toujours trente ans.

La grande dame continuait, avec le Commandeur, une conversation commencée.

Cet entretien ne pouvait avoir trait qu'à la grande affaire qui préoccupait tout l'hôtel, et nous pouvons dire tout le beau monde de Paris et de Versailles : au prochain mariage du jeune marquis avec M"^ d'Elbée.

La marquise avisa Philippe.

— On est bien en retard, ici?

— Madame, dit respectueusement le valet de confiance, nous sommes prêts.

— C'est bien, priez M. le marquis de venir me parler. Philippe s'esquiva pour exécuter au plus vite l'ordre donné.

Cinq minutes plus tard, le jeune marquis Arthur faisait son entrée dans l'appartement.

Dès qu'il aperçut sa mère, il s'inclina profondément devant elle, lui baisa la main avec un geste et une physionomie qui exprimaient également la tendresse et le respect, et dit :

— Ma mère, vous m'avez fait appeler, me voici à vos ordres.

Le Commandeur, après avoir amicalement serré la main du jeune gentilhomme, se retira discrètement à quelques pas et parut bientôt très intéressé en contemplant alternativement sa tabatière et une superbe corbeille de fleurs placée entre deux fenêtres.

La marquise remarqua ce mouvement et cette nouvelle attitude de son frère, elle le rappela à lui, disant :

— Commandeur, restez, je vous en prie; non seulement votre présence n'est pas superflue, mais encore elle est utile. Ce que j'ai à dire à mon fils intéresse toute notre famille.

Le noble seigneur se rapprocha, le sourire le plus aimable voltigea d'aljord sur ses lèvres, mais ne tarda pas à faire place à une moue assez significative.

Évidemment, l'ancien roué ne nourrissait pas une passion outrée pour les explications de famille. Entêté dans les jeunes premiers, il ne se sentait aucune vocation pour l'emploi honorable des pères nobles.

Il prit, néanmoins, un fauteuil et s'assit à la gauche de la marquise.

Celle-ci, s'adressant alors au marquis :

— Oui, mon fils, ce que j'ai à vous communiquer est de la plus

haute importance. Il y va de votre bonheur et de la gloire de notre maison.

Le marquis eut un léger mouvement.

— Mais je ne pense pas, ma mère, que la gloire de notre maison soit, en aucune façon, compromise.

— Non, certes, dit en relevant orgueilleusement la tête, la grande dame; mais il faut, à la fois, maintenir la gloire de notre race et la perpétuer.

— Ma mère?

— Oui, mon fds, vous êtes l'unique rejet n des Sivry, et le temps est venu de prendre, dans notre monde, une compagne digne de vous.

Le Commandeur hochait la tête d'un air pénétré. Le marquis, qui avait rougi en entendant les paroles de sa mère, se remit et parvint à dire d'un ton assez indifférent :

— Croyez-vous, madame, que l'heure du mariage ait définitivement sonné pour moi; je suis encore fort jeune et, auprès de vous, je suis parfaitement heureux.

— Moi, mon fils, je ne serai entièrement satisfaite que le jour où j'aurai également, auprès de moi, une fille : votre épouse.

— Certes, ma mère, je comprends vos raisons, dictées par votre affection pour moi, mais...

— Ma résolution est bien prise ; si je vous ai laissé venir de notre domaine de Savoie, c'est que j'avais l'intention de vous marier et que j'avais trouvé pour vous une digne compagne,

— Ma mère, vous le savez, j'ai le plus profond respect pour vous; vos désirs ont toujours été des ordres pour moi, mais il me semble que, sur ce point, sur cette question du mariage, mon avis devait être obtenu et mon cœur consulté.

En dépit de la modération de ses paroles, de la parfaite convenance de son ton, le jeune marquis paraissait violemment ému; ses mains avaient un léger tremblement fébrile, des éclairs jaillissaient de ses yeux.

Le Commandeur, de son côté, paraissait prendre un certain intérêt à la scène, la résistance latente qu'il sentait dans l'esprit de son neveu piquait sa curiosité ; il flairait une histoire d'amour.

Quelque peu impatientée des réflexions du jeune homme, la marquise reprit, sur un ton plus sec :

— Celle que j'ai choisie pour porter notre nom est telle que votre cœur peut la souhaiter: belle, intelligente, riche, d'une illustre famille.

— C'est trop pour moi,

— Comment cela, mon fils?

Al

mr

Le chanteur fit son entrée avec des trémoli de reins infinis. (P. 424.)

— Encore faudrait-il aimer cette personne belle, riche, intelligente et noble.

— Mon lils, ces sentiments bourgeois m'aftligent. Vous parlez comme un commis-marchand ou comme un poète. D'ailleurs, vous aimerez sûrement celle que je vous destine.

La voix de la grande dame était devenue tout à fait impérieuse.

LIVRAISON 53. — A. d'eNNERY. — LA GRACE DE DIEU. — JCLES RÛCFK ET C'S EDITEURS. — LIVRAISON 53

Le Commandeur crut devoir intervenir. Il le fit dans son style ordinaire :

— Vraiment, mon neveu, je ne vous comprends pas!... La jeunesse d'aujourd'hui, est gangrenée de philosophie, affolée de sensiblerie ! On ne vous parle pas d'aimer, mon cher Arthur, mais de vous marier. Pour mettre une fleur à sa boutonnière, on n'en a pas moins le droit de respirer les autres!

Arthur ne se crut pas obligé de répondre à la galante sortie du Commandeur, il se leva et, d'une voix calme et ferme :

— Ma mère, je vous remercie de vos bontés; veuillez croire que j'apprécie les motifs qui vous font agir, mais je vous le déclare, avec tout le respect que je vous dois, avec toute l'affection que je vous porte, ce mariage est impossible.

— Impossible! fît la marquise qui se leva.

— Impossible ! répondit le Commandeur, comme un écho.

— Ma mère, je ne puis aimer, je ne puis épouser celle que vous me destinez.

— Mais vous ne la connaissez pas, mon fils !

— Il faut connaître d'abord! appuya M. de Boisfleury.

-T- Inutile, ma mère; inutile, mon oncle! Ma résolution est formelle.

— Mais au moins, daignerez- vous me dire?

— Ma réponse sera simple, ma mère, j'en aime une autre.

— Yous en aimez une autre, et je ne le savais pas!

— Yous l'auriez su le jour où j'aurais pu vous ouvrir mon cœur. La marquise, s'adressant au Commandeur :

— Que pensez-vous de cette lubie, Commandeur?

— Dame ! l'amour, c'est une raison.

— Yous n'y pensez pas, mon frère!...

— Je veux dire, ma sœur, que ce n'est pas une raison, c'est tout au plus un prétexte. On peut toujours aimer plusieurs femmes... Aimer, c'est un art. Ovide dit fort bien... Tenez, mon neveu, voyez plutôt Saîomori.

— Mon frère, dit M™= de Sivry impatientée, votre érudition nous égare loin de la question. Je croyais, mon fils, pouvoir compter sur votre affection, sur votre obéissance.

— En tout autre circonstance je recevrais vos ordres avec une soumission aveugle, mais aujourd'hui...

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui, il y va du bonheur de toute ma vie, il y va du bonheur de cette jeune fille que vous me destinez et que vous condamne-

riez à vivre auprès d'un cœur fermé pour elle, auprès d'une bouche qui se ferait muette pour ne pas être menteuse.

La marquise sembla émue de l'éloquence qui animait la voix d'Arthur. Le Commandeur esquissa une grimace d'approbation.

M"* de Sivr}% après un silence, reprit d'un ton radouci :

— Soit, mon fils, soyez de fer contre votre mère, résistez au vœu de toute votre famille.

— C'est bien à regret, ma mère.

Pendant ce temps, la marquise murmurait :

— Il en aime une autre, c'était donc vrai? Puis, élevant la voix :

— Quand me nommerez-vous celle qui doit devenir ma fille?

— Il me tarde de connaître la charmante nièce que vous m'avez choisie, fit joyeusement M. de Boisfleury, pensant que tout allait s'arranger.

Mais Arthur n'eut pas l'explosion de bonheur qu'attendait le vieux gentilhomme. Son front s'assombrit, au contraire, un voile de tristesse s'étendit sur ses traits.

— Tiens, tiens, fit le Commandeur, on comble ses vœux et il n'est pas plus gai que cela... étrange! étrange!

L'étonnement de M""* de Sivry n'était pas moins grand. Elle allait poser une nouvelle question à son fils, lorsqu'elle dut interrompre l'entretien.

Les invités arrivèrent. Au dehors, sur la place Royale, on entendait le roulement des voitures; un bruit luxueux de robes caressait le grand escalier où quatre personnes pouvaient passer de front.

Comme on annonçait les premiers arrivants, la marquise se prépara à remplir ses devoirs de maîtresse de maison. Elle dit à Arthur :

— Mon fils, nous reprendrons cet entretien; je vous engage à bien réfléchir, celle dont vous me direz le nom, la future marquise de Sivry, ne peut être que digne de vous, de notre famille; elle égalera, je n'en doute pas, celle que je vous destinais pour femme, c'est-à-dire la jeune duchesse d'Elbée...

Puis, se tournant vers le Commandeur :

— Mon frère, dit-elle à voix basse, suivez votre neveu sans affectation, laites-le parler, tâchez d'apprendre quelque chose sur la belle ténébreuse qu'il nous cache.

Puis, étouffant un soupir, elle s'avança vers ses invités, le sourire sur les lèvres.

Pour la clarté de notre récit, il nous faut revenir quelques pas en arriére et quitter, momentanément, la place Royale pour la rue Saint- Martin : le sanctuaire de l'aristocratie pour le campement du commerce.

Le long de cette voie fréquentée, les magasins de modistes n'étaient pas rares, aucun n'était plus brillant et ne semblait plus achalandé que celui qui montrait fièrement, sur son enseigne, ce nom : « 3P^ Pagode, » modiste de la cour.

Un savant étalage de coiffures, de rubans,, de plumes attirait l'œil, que retenaient une dizaine de jeunes filles, au minois frais et fripon, qui chiffonnaient gracieusement des fleurs, tout en causant avec accompagnement de rires plus ou moins étouffés.

Pendant que les élèves de M"^ Pagode tuaient ainsi le temps, leur maîtresse s'empressait auprès des clientes nombreuses dans le magasin.

Certes, M"^ Pagode ne manquait ni de grâce, ni de vivacité; cependant elle commettait parfois d'étranges fautes dans sa conduite commerciale.

Ne venait-elle pas d'abandonner une vieille baronne qui discutait sur le prix d'un ruban, pour accourir, alerte, souriante et un brin respectueuse, au devant d'une chanteuse de l'Opéra, laquelle entrait dans le magasin avec un grand bruit de falbalas.

Indignée, la vieille baronne sortit après avoir rejeté dédaigneusement le ruban dans le casier, et en grommelant toutes sortes de réflexions aristocratiques sur l'envahissement des femmes sans naissance, sans vertu, etc.

Cette mécontente fut aussitôt remplacée par un seigneur d'un certain âge, mais très bien conservé et d'une allure encore juvénile.

Le nouveau venu paraissait fort à l'aise au milieu de charmantes femmes et de jolies filles maniant des rubans. Il est vrai qu'il n'était autre que notre vieille connaissance, M. le Commandeur de Boisfleury !...

Dès que M"^ Pagode eût aperçu son intermittent adorateur, elle abandonna sa cliente, fit un signe à l'une des apprenties et s'avança.

— D'une voix encore assez élevée pour être entendue par d'autres personnes que Boisfleury, elle dit :

— Ah ! vous voilà, monstre d'homme, vous arrivez bien.

— Mais, chère Pagode, j'espère que j'arrive toujours bien.

— D'abord, je ne m'appelle pas Pagode; aujourd'hui, je suis Chonchon.

— Tiens, belle amie, par quel caprice?

— Je reprends ce nom pour vous rappeler le passé.

— Ma conduite, dans le présent, vous prouve bien que je n'ai pas oublié le délicieux passé,

— Oui, parlons-en, vous m'avez laissée en plan, comme un vieux vêtement, et vous n'êtes revenu que lorsque vous avez vu que d'autres faisaient cas de moi.

— Ma bonne Chonchon, je t'en supplie, pas de scènes.

— Monsieur de Boisfleury, je vous défends de me tutoyer dans mon magasin; de plus, je ne m'appelle pas Chonchon, je m'appelle Pagode.

— Comme il te plaira, petite; calme cette humeur de tigresse et allons dans ton arrière-boutique.

— Vous pourriez dire dans mon salon, car c'est un salon, monsieur le Commandeur.

— Mais oui, un salon; il y a un sopha, une pendule, un clavecin, une bergère et des tabourets.

— Un clavecin, c'est une nouveauté! Pourquoi cet instrument de supplice auquel vous n'entendez rien?

— Vous le saurez, venez...

Les clientes de Pagode, d'abord intéressées par cette petite discussion, qui avait lieu, comme nous l'avons dit, à demi-voix, ne tardèrent pas à déserter le magasin, une à une, en se voyant oubliées par la directrice de l'établissement de frivolités.

— Elles s'en vont ! Bon voyage ! s'écria Pagode en faisant claquer ses doigts d'une façon assez délibérée.

— Ma bonne Pagode... dit le Commandeur.

— Vous savez bien que je ne m'appelle pas Pagode, je m'appelle Chonchon, répondit celle-ci, décidément très agacée.

— Soit, je vous appellerai comme vous voudrez... mais je vous ferai observer que vous me paraissez devenir une commerçante bien fantaisiste ! Moi qui croyais vous avoir ouvert ici le chemin de la gloire et de la fortune.

— Dites celui du malheur et du désespoir.

— Oh! pas de grands mots, pas de tirades. Nous sommes peut-être ici à la comédie... mais...

Pagode eut un soubresaut.

— A la comédie! vous m'insultez! A l'Opéra, bon, je veux en Taire partie, de l'Opéra... je veux y chanter, y briller, à l'Opéra, vous entendez?

— Ah çà! mais c'est le jour des lubies! tu deviens folle, ma chère Pagode.

— Pas folle de vous, en tous les cas, égoïste!

— Je ne t'en demande pas tant, sois seulement raisonnable et songe à ce que j'ai fait pour toi.

Le colloque avait repris dans la pièce que Pagode avait pompeusement appelée son salon. — Cet appartement n'avait pas trop mauvais air : les murs étaient tendus d'une étoffe claire, quelques petits meubles secs y profilaient leur grêle élégance, la harpe et le clavecin annoncés tiraient les yeux. La musique n'y tenait cependant pas toute la place, la gastronomie n'était pas oubliée : une oie grasse étalait son appétissante chair de volaille blonde, deux pâtés trônaient pompeusement sur la cheminée, quelques flacons se dissimulaient à demi dans les coins.

— Ilum! Hum! fit M. de Boisfleury, je vois, ma petite Pagode, que tu ne perds pas ton goût pour les bonnes choses.

— Il faut bien se soutenir pour supporter la vie que je mène.

— Et tu te soutiens?

— Hélas!

— Allons, tu penses toujours à ce petit estomac?

— Je pense également à vous, affreux homme.

— Oui, pour la carte à payer.

— Dame! chacun son emploi.

— Le tien est d'absorber et le mien de... Le digne seigneur termina sa phrase par un geste expressif, celui que fait un caissier dans l'exercice de ses fonctions.

— Parfaitement, appuya l'aimable modiste. — « Et puisque vous êtes dans de si bonnes dispositions, vous ferez bon accueil à ce brave garçon.

Elle venait, en effet, d'apercevoir un jeune marmiton qui avait fait irruption dans le magasin et qui échangeait quelques lazzis avec les jeunes apprenties. — Le jeune garçon tenait en main une longue pancarte, une facture, sans doute.

— Petit! cria Pagode, ne trouble pas mon monde et arrive ici.

— Mam'zelle, fit l'enfant qui avait aussitôt obéi à l'injonction, c'est la note de M. Coquart, le rôtisseur; il dit comme ça, M. Coquart, qu'il ne peut plus attendre et qu'il lui faut de l'argent.

— Offre ton papier à M. le Commandeur, dit Pagode avec gravité : il s'intéresse trop à moi pour ne pas satisfaire M. Coquart qui, décidément, est un bourreau d'argent! Que fait-il de tous ses écus?

— Dame! mam'zelle, il paie ce qu'il fournit à ses clients.

— Alors, si ie ne le payais pas, il...

— Il lerait comme vous.

— Nous serions tous d'accord, en ce cas.

— Cent soixante-quatorze livres de rôtisserie! fit M. de Boisfleury en parcourant la longue pancarte de maître Coquait, rival des apothicaires pour l'ampleur de ses notes, cent soixante-quatorze livres, mais on rôtit beaucoup pour vous, ma chère Pagode?

— Permettez-moi de vous faire observer que M. Coquart attend.

M. de Boisfleury s'exécuta, non sans se permettre une légère grimace. Il paya l'enfant.

— Et le pourboire! vous oubliez le pourboire de ce garçon, dit Chonchon.

— Voilà ton pourboire, galopin, dit le Commandeur en ajoutant quelque menue monnaie.

— Ah! mam'zelle! s'écria le gamin, vous êtes bien aimable. Maître Coquart m'a chargé de vous dire qu'il était toujours à votre disposition et au même prix. Personne ne rôtira avec plus de plaisir pour vous et pour M. le Commandeur...

— Petit polisson ! fit le Commandeur en levant sa canne.

Le gamin empocha son pourboire et s'esquiva en riant au nez de M. de Boisfleury.

— Il ira loin, observa la modiste, mise en gaieté par cette sortie du jeune drôle.

— Oui, à la potence!

— Vous avez eu tort de faire peur à ce petit, je voulais le charger d'une commission.

— Laquelle, ma belle amie? ne pourrais-je moi-même...

— Non, non, je ne puis, en vérité, vous charger de cette oie grasse pour M. Coquart. Un Commandeur porter une oie... ce serait leste.

— Pagode, fit Boisfleury avec beaucoup de dignité, je vous prie de faire trêve à ces plaisanteries déplacées, indignes d'un homme de mon ransî.

Le vieux seigneur baisa la main de la folle modiste, tempérant ainsi la rigueur de la leçon.

La jeune femme, peu impressionnée, se borna à ajouter d'un ton plus posé :

— Babet fera la commission.

Babet était l'une des plus blondes et des plus délurées apprenties elle reçut les ordres de sa maîtresse, prit l'oie avec respect et partit.

— Une oie rôtie, remarqua M. de Boisfleury, vous avez nombreuse compagnie à dîner, ce soir?

— Nous serons deux.

— Deux seulement?

— Certes ! vous savez que j'ai un appétit moyen.

— Oh! moyen, dites exceptionnel, et je vous en félicite. Et l'autre convive?

L'accent de Pagode devint respectueux, presque solennel.

— J'attends le signor Geronimo.

— Le signor Geronimo ! Quel est cet Olibrius?

— Ce n'est pas un colibri russe, mais un grand artiste. Le signor Geronimo est deuxième basso cantante assoluto au théâtre des Bouffons.

On sait qu'au siècle dernier, le théâtre des Bouffons était l'Opéra italien situé sur l'emplacement qu'occupait, naguère, l'Opéra-Comique, dont le terrible incendie est encore présent à toutes les mémoires.

— Mais, chère Pagode, reprit alors le vieux seigneur, qu'avez-vous à vous embarrasser d'un deuxième hasso cantante.

— C'est mon professeur, celui qui doit m'ouvrir les portes de l'Opéra, avec vous, bien entendu.

— Alors, c'est sérieux... Vous avez assez du métier de modiste, vous voulez devenir chanteuse?

— Chanteuse, danseuse, choryphée, je m'en moque. Je brûle d'entrer à l'Opéra...

— Soit! Je ne veux pas, quant à présent, contrarier votre fantaisie; mais permettez-moi une question.

— Parlez, cher Commandeur.

— Voulez-vous me dire comment il se fait que, désireuse d'entrer à l'Opéra où l'on chante en français; vous preniez un professeur italien? Est-ce pour améliorer votre prononciation?

— Peut-être, monsieur le Commandeur. Je suis une enfant de la Savoie; vous ne le savez que trop, scélérat!... vous qui m'avez enlevée à ma famille.

— A ta famille, — objecta le Commandeur, qui reprit le tutoiement auquel il avait renoncé depuis la plaisanterie hasardée par la modiste et relative à l'oie, — à ta famille! Oh! tu en avais si peu.

— J'en avais assez pour la quitter! Enfin, je suis Savoyarde, le signor Geronimo est de Turin; je l'ai pris par sympathie, comme voisin. Le voilà justement qui entre... cinq heures, c'est l'heure de ma leçon.

Le chanteur fit son entrée avec des tremoli de reins infinis. Il avait l'air d'un fier drôle; l'œil railleur et bas, la face joufflue et sinistre à la fois; au demeurant, vêtu avec une élégance de clinquant, féminin dans sa

Je vous l'ai dit, ma mère, j'en aime une autre. (P. 432.)

démarche, douteux dans ses allures. En un mot, ce que beaucoup de femmes appellent un bon enfant et un beau garçon.

— Bellissima signora, commença Geronirno, vous croissez chaque jour en grazzia et en beauté, permettez-moi de baiser vos zolies petites mains.

Pagode, qui s'était avancée à la rencontre de son bizarre professeur, avec plus de déférence qu'elle ne l'aurait certainement fait pour un évêque,

UVBAISON 54. - *. DKSNERY. - LA GRACE DE DIIÎU. - JL^LKS KOI Kf ET C". BDITEURS. l LIVRAISON 54.

parut flattée de ce compliment professionnel. M. de Boisfleury haussait les épaules et laissait flotter un regard dédaigneux sur le chanteur. La modiste répondit :

— Vous êtes toujours trop aimable, monsieur Geronimo, mais c'est ma voix qui ne va pas. Peut-être que je ferais mieux d'apprendre la danse ! tout le monde a des jambes, et tout le monde n'a pas de voix.

— Que me dites-vous là, signora? s'écria, avec une indignation jouée, le comédien... vous, pas de voix, mais vous çanterez comme oune rossignol ! prenez des lessons avec moi, et vous dépasserez toutes les cantatrices de Paris et de l'Italie.

M. de Boisfleury comprit que les trois quarts de la leçon du farceur italien se passaient en compliments.

Comme Geronimo se rapprochait enfin du clavecin, Pagode songea à faire un effet.

Montrant le Commandeur au comédien, elle dit, avec toute la majesté dont elle était susceptible :

— Signor Geronimo, je vous présente M. le Commandeur de Boisfleury, mon protecteur, qui parle au roi tous les jours.

L'Italien s'abattit dans une crise de respect.

— Ah! monsignor, souffrez que ze mette à vos pieds ma pauvre personne, ze ne veux plus, désormais, que çanter vos louanzes. Vous parlez au roi ! Ah ! monsignor, vous devriez dire à Sa Mazesté de venir un soir au théâtre, elle m'entendrait et, peut-être, elle serait contente; zé çanterais les airs de nos maîtres d'Italie, de Duni, de Bellini, de Tartoroli et tutti quanti.

— C'est bon, c'est bon, mon garçon, dit le Commandeur impatienté, faites donc chanter mademoiselle, que je puisse me rendre compte de son talent.

— A vos ordres, monsignor...

Il s'assit enfin devant l'instrument et donna une note. Pagode s'apprêta.

— Comment, Pagode, tu chantes sans musique? Geronimo se retourna.

— La signora, fit-il remarquer, ne lit pas encore la note.

— Comment, alors, peut-elle?...

— Elle apprend ses morceaux de la bouche à l'oreille, comme l'alouette ou le rossignol !

La jeune modiste commença, d'une voix assez fraîche, assez richement timbrée, mais passablement fausse, l'ariette du Devin du Village, de Jean- Jacques Rousseau :

« J'ai perdu mon serviteur! »

Pendant que le morceau coulait, tant bien que mal, Geronimo dodelinait de la tête, sa physionomie portait l'empreinte d'une satisfaction sans mélange.

— La peste soit du drôle, murmurait le Commandeur, il n'a donc pas d'oreilles, je voudrais bien les lui couper cependant.

Le drôle avait certainement des oreilles, et assez longues, mais il avait aussi un nez. Peut-être respirait-il déjà le fumet de l'oie grasse que l'on rapportait sans doute, en ce moment, de chez maître Goquart.

Il ne devait pas, du reste, tarder à manifester son espoir, car, après quelques minutes de pseudo-musique, il prit son air le plus béat et hasarda :

— Signora, vous né devez pas vous fatiguer; c'est en vous réposant, et avec des bons repas que vous nourrirez votre voix. Ça doit être bientôt l'heure de votre dîner? La lesson est finie.

Justement l'oie, toute rôtie, faisait son appétissante apparition dans l'atelier, au milieu de l'enthousiasme des jeunes apprenties qui se disposaient à quitter le magasin.

— Oh! bellissima! Souperbe! s'écria le faquin italien, ravi comme en extase.

— Elle vous plaît?

— Nous allons lui faire çanter un air! dit Geronimo en ricanant de sa lourde plaisanterie.

Malheureusement, l'oie n'arrivait pas seule; elle était accompagnée d'une vigoureuse commère, haute en couleur, poing sur la hanche, bonnet sur l'oreille, œil allumé. Cette dame était fort avantageusement connue sur le carreau de la halle, sous le nom de la mère Pottin, marchande de poissons.

La mère Pottin pénétra dans le salon de Pagode sans prendre la précaution de se faire annoncer.

— Qui est cette autre? demanda le Commandeur.

La dame n'était point timide, c'était là son moindre défaut; toisant M. de Boisfleury, elle lui lança au nez cette phrase menaçante :

— C't'autre, mon gros, c'est une brave femme qui ne doit rien à personne et qui ne veut pas qu'on se fiche d'elle. Je veux mon argent, je serai payée, quand je devrais emporter tout ce que votre péronnelle a sur le... dos.

— Madame Pottin, calmez-vous, je vais vous dire...

— Ta, ta, ta, pas d'enjoleries ; donnez-moi mon argent ou je fais un malheur.

Gcronimo se désintéressait de l'épisode et paraissait très occupé à frotter les touches du clavecin avec le revers de sa manche. Le Commandeur prit son plus grand air.

— Enfin, ma bonne femme, combien vous est-il dû? donnez votre note, s'il vous plaît, et tenez-vous avec plus de réserve.

— Vous, petit père, vous parlez d'or, payez-moi et vous serez dnns le cœur de la femme que j'aime le plus au monde, c'est-à-dire de M"' Ângé- Hque-Victoire Pottin qui est moi-même.

— Eh bien! donnez votre note, encore une fois.

— Je n'ai pas de note, et pour cause; mon inducation a été négligée, je ne sais lire que sur les enseignes et je n'écris jamais, de peur de me tromper. Mais j'ai mon compte dans l'œil et sur les doigts, c'est cent sept livres que me redoit la petite dame pour fournitures de raies, saumons et maquereaux.

— Soit, voici votre argent.

Et M. de Boisfleury s'exécuta une seconde fois.

— Très bien, petit père, vous payez, c'est de votre âge.

Contente de son petit effet, et faisant sonner les pièces, la mère Pottin quitta l'appartement.

Le Commandeur, s' adressant à Pagode.

— Eh bien! ma pauvre Ghonchon, depuis huit jours que je ne vous avais pas vue, vos affaires ont pris une singulière tournure.

— Ne m'en parlez pas, c'est aujourd'hui mon jour d'échéance, mais vous n'avez pas tout vu, et si vous avez une heure à me donner.

— Je suis attendu chez le vidame de Pamiers, mais...

— C'est pour tout cela, c'est à cause de ma ruine que je veux entrer à l'Opéra. Avec mon gosier, je gagnerai des millions.

— Ce sera justice! remarqua M. de Boisfleury, ce gosier vous a coulé assez cher pour qu'il vous rende quelque argent.

~ J'aurai du talent.

— Et vous ferez de zolies connaissances : des ducs, des princes, des fermiers zénéraux! dit Geronimo, homme pratique.

— Vous donnez de jolies leçons, monsieur l'Italien, et vous faites un joli métier! s'écria le Commandeur.

— Z'ai dé l'espérience.

— Soit, brisons là. Qui se charge, Chonchon, de t'ouvrir les portes de l'Opéra, réponds franchement.

— Vous, d'abord.

— Moi?

— Certes, par votre influence, vos relations avec les gentilshommes de la Chambre, avec le surintendant des Menus-Plaisirs.

— Et tu crois que je vais...

— II le faudra bien, dans votre intérêt.

— Comment cela?

— Je suis ruinée, vous l'êtes aussi si vous payez mes dettes passées et celles que je ferai.

— Mais je puis te tirer ma révérence,

— Monstre, je voudrais bien voir cela! Vous qui m'avez séduite! Vous qui m'avez ravie à ma famille, à mon pays! Je ne vous lâcherai plus, je crierai, je ferai du scandale.

— Oh! pour cela! fit M. de Boisileury, avec un geste de parfaite insouciance, si tu savais comme je m'en moque!

— Oui, mais moi encore plus que vous !

M. de Boisfleury resta un moment muet devant le sublime de cette réponse. 11 se remit pourtant et reprit :

— Décidément, Clionchon, pour une enfant de la naïve Savoie, tu as fait de rapides et étonnants progrès. 0 Paris, voilà bien de tes coups! C'est bon, je te laisse avec ton estimable professeur et ton oie, nous nous re verrons.

— J'en réponds, appuya Pagode, je ne me laisserai pas abandonner une seconde fois. Songez à l'Opéra.

— J'y songerai.

Le Commandeur sortit sans prendre garde aux salamalecs dont Geronimo couvrit sa retraite.

Quand le vieux seigneur fut parvenu dans la rue, il se prit à agrémenter sa marche de solides et judicieuses réflexions. Celte Pagode devient impossible avec son insatiable appétit, ses incessantes dissipations, ses professeurs et tous les freluquets qui lui font la cour.

Illogique comme tous les passionnés, le brave Commandeur oubliait volontiers que c'étaient ces freluquets, ce bourdonnement produit autour de Chonchon la délaissée, qui avaient motivé son retour dans le magasin de modes. Après avoir abandonné la jeune Savoyarde isolée et pleurarde, il était revenu aux genoux de la jeune femme déniaisée, courtisée, presque brillante.

Seulement, sa nouvelle position lui paraissait enfin fatigante et coûteuse. D'ailleurs, Chonchon baissait surtout dans son imagination, depuis qu'il avait retrouvé les traces de Marie, cette fleur parfumée des montagnes, qu'il voulait cueillir dans toute son ingénuité, dans toute sa fraîcheur. C'était dans ce but qu'il comptait utiliser l'apparition de la jeune vielleuse

dans le salon de la marquise de Sivry, laquelle l'avait institué l'ordonnateur de la grande fête qu'elle se proposait de donner pour la présentation de la future épouse de son fils, et aussi, pour forcer celui-ci à démasquer son secret.

Comment le vieux Céladon parviendrait-il à ses fins? Quels procédés emploierait-il? De quels auxiliaires se servirait-il? Ces diverses idées roulaient vagues dans son esprit. Mais avant peu nous le verrons à l'œuvre.

Oui, Chonchon Pagode l'embarrassait fort.

— Bah ! se dit-il, je saurai bien la supprimer, dussé-je flatter sa marotte et la faire entrer à l'Opéra*. On doit bien cette satisfaction, cette récompense à mes services. En attendant, ne revenons plus dans son magasin; si elle crie trop, M. le lieutenant de police est toujours de mes amis et...

Ces explications nécessaires sur la nature des relations du Commandeur et de Mlle Pagode étant données, la situation de cette fille aimable et frivole étant établie, il nous faut rentrer dans le grand salon de Mme la marquise de Sivry.

Les invités sont arrivés.

On se réunissait de bonne heure, parce qu'après la présentation des fiancés, la plupart des nobles invités devaient se rendre au bal que donnait la maréchale d'Estrées dont l'hôtel, situé rue des Tournelles, était voisin de l'hôtel de Sivry.

Les plus belles dames richement parées, les plus galants seigneurs s'empressent autour de la marquise. Tous, dans ce coquet langage du xviii' siècle, la félicitent discrètement à propos de cette alliance, qui est encore un secret, officiellement du moins.

En grande mondaine qu'elle était, M^e de Sivry avait chassé de son visage le nuage qu'y avait amené son dernier entretien avec Arthur. Elle accueillait, avec un sourire, compliments et félicitations.

Dès que la première chaleur des congratulations se fut un peu calmée, la marquise put se retrouver seule avec son frère, le Commandeur, qui, on se le rappelle, avait été chargé d'accompagner Arthur et d'obtenir quelques éclaircissements sur l'objet de son amour.

— Eh bien ! mon frère, demanda la grande dame, mon fils s'est-il

montré moins discret avec vous qu'avec sa mère. Yous a-t-il nommé celle qu'il destine à devenir sa femme?

— Hélas! non, ma sœur, Arthur ne m'a fait l'honneur d'aucune confidence. Je crois même qu'il s'est retiré dans son appartement.

— Vraiment, le mal est plus grand que je ne le croyais. Cependant le temps presse; voici déjà celle que j'ai choisie pour lui.

En effet, une jeune fille blonde, d'une taille noble et élégante, accompagnée de sa mère dont le visage hautain semblait refléter tous les quartiers de la famille, s'avançait vers la marqnise.

Celle-ci fit quelques pas.

— Ah ! ma chère fille, dit-elle, que je suis heureuse et fière de vous voir chez moi, dans cet hùtd où vous apportez la grâce et la beauté.

La jeune fille s'inclina toute rougissante.

— Commandeur, continua M""* de Sivry, en se tournant vers son frère, permettez que je vous présente ma bonne amie, M'"= la duchesse d'Elbée, et sa gracieuse fille, M"= Laure-Anaslasie d'Elbée, votre future nièce.

M"' d'Elbée rougit davantage en entendant cette allusion à sa future parenté.

, — Duchesse, et vous, ma chère enfant, je vous présente mon frère, le Commandeur Hercule-Hector-César de Boisfleury.

Le galant seigneur déroula tout son riche répertoire de révérences et de compliments. Ce fut un vrai feu d'artifice de civilités.

La marquise reprit :

— Dans quelques instants, j'aurai le plaisir, ma chère fille, de vous présenter mon fils, le marquis Arthur de Sivry. 11 vous fera les honneurs de notre maison plus agréablement que moi-même. J'espère qu'il parviendra^ à vous faire goûter les modestes plaisirs que nous avons essayé de jassembler pour cette fête donnée en votre honneur. Je me propose devons faire entendre les humbles mais poétiques chants de notre pauvre Savoie.

— Yous ne sauriez, madame, mieux combler nos vœux, interrompit gracieusement M"^ d'Elbée, j'aime déjà la Savoie, n'est-ce pas là votre pays, celui de M. le marquis de Sivry?

— Yous êtes charmante, s'écria la marquise ravie, permettez-moi de vous embrasser comme une mère.

Attirant la jeune fille à soi, la marquise la baisa longuement au front. Elle ajouta :

— Le Commandeur de Boisfleury va vous guider dans nos salons,

pour moi, j'ai mes derniers ordres à donner, et je reviendrai bientôt auprès de vous avec mon fils.

Le Commandeur se prépara à remplir, avec toute sa bonne grâce, ^a mission dont il venait d'être investi.

La marquise se dirigea vers l'appartement de son fils.

Introduite par le valet de chambre d'Arthur, elle trouva celui-ci piongé dans les plus sérieuses méditations.

Au bruit que fit sa mère en entrant, le jeune marquis leva la tête, se dressa et dit :

— Ma mère, si vous n'étiez pas venue, j'allais vous prier de m' accorder quelques minutes d'entretien. Je dois vous parler.

— Avouez, mon cher fils, que cela est bien heureux; votre silence obstiné de tout à l'heure m'a profondément affligée. 11 n'est que temps de vous expliquer, Arthur, votre future épouse, IVP^ d'Elbée est ici, prête à recevoir votre foi.

— Ma mère!...

— Auriez-vous quelque objection à faire à mon choix. Connaissez-vous un parti plus avantageux, une fiancée plus belle, plus noble, plus riche, plus séduisante, en un mot, que M"^ Laure d'Elbée.

— Non, certes, ma mère, M"= d'Elbée est la fleur de la noblesse de France et je me crois indigne d'elle. En toute autre circonstance, je me serais considéré comme le plus heureux des hommes, le plus favorisé des mortels, de lui donner mon nom, mais...

— Achevez!

— Je vous l'ai dit, ma mère, j'en aime une autre.

— Je vous répéterai aussi ce que je vous disais : nommez celle que vous aimez et, si elle est digne des Sivry, je la reçois comme ma fille.

— Ma mère, s'écria Arthur, celle que j'aime est la plus pure et la plus belle des femmes î

— Son rang?

— Quelle que soit sa condition, je sens que je n'aimerai jamais qu'elle...

— Je comprends, elle n'est pas de notre monde! Et vous osez me parler d'elle, au moment où M"^ d'Elbée est dans mon salon, pour décider du jour de vos fiançailles.

— M"^ d'Elbée ne sera jamais ma femme.

— Mon fils, les Sivry sont d'un sang qui ne s'avilit pas. A la prière, et, au besoin, sur l'ordre de votre mère, vous oublierez une passion que vous ne pouvez m'avouer. Je représente ici votre père mort pour le roi et

Ah! je vous retrouve, vieux coureur. (P. 437.)

pour la gloire de noire race, Je parle au nom de tous vos aïeux : vous épouserez M"^d'Elbée!

— Je ne le puis!

— C'est assez, mon fils, vous me faites rougir. Penser à quelque bourgeoise, à quelque grisette, à une aventurière peut-être, lorsque je vous présente l'honneur et la beauté unis sur la même tige.

— Une- aventurière! celle que j'aime?

LIVRAISON 55. — A. DENNERY. - LA GRACE Dli DIEU. — JULES ROUFF ET C''% ÉDITEURS. — LIVRAISON o5.

— Sans doute, puisque vous ne pouvez la nommer!

— Ah! ma mère, vous ne la connaissez pas, si vous pouviez lire dans son cœur, vous lui ouvririez vos bras !

— Assez sur ce sujet, mon fils, je vous laisse, et songez que dans un quart d'heure, je vous présenterai à M"^ d'Elbée, comme son fiancé!

Arthur poussa un soupir aussitôt étouffé; son visage se rasséréna bientôt et prit un caractère d'énergique fermeté. Sa résolution était sans doute prise.

En dépit de sa galanterie exquise le Commandeur n'avait pas longtemps tenu compagnie aux dames d'Elbée. Un cercle aristocratique s'étant formé autour de la duchesse et de sa fille, le noble seigneur s'était esquivé avec une légèreté et une bonne grâce qui lui auraient valu l'estime du maréchal de Richelieu, aussi bon manœuvrier dans un salon qu'à Mahon.

M. de Boisfleury était, évidemment, sous le coup de captivantes préoccupations ; après avoir jeté un regard chercheur dans les divers salons , il avisa un domestique occupé auprès d'un buffet chargé de rafraîchissements, et lui glissa ces mots à l'oreille :

— Lafleur, suis-moi sans affectation.

Lafleur obéit et parvint, à la suite du Commandeur, dans un petit cabinet décoré de peintures pastorales où nul invité n'avait encore pénétré.

Ce valet, véritable valet de comédie, avait une physionomie éveillée, un brin cynique, qui tranchait étrangement sur les figures respectueuses et pacifiques des autres serviteurs de la maison de Sivry, la plupart blanchis sous la livrée de cette noble famille.

Lafleur, en effet, n'était entré au service de la marquise, que depuis un an environ, et précisément sur la recommandation du Commandeur. (( Ce garçon-là pourra être utile à mon neveu, il est adroit. » — Mais Arthur semblait se méfier du drôle et n'acceptait ses services qu'avec répugnance.

M. de Boisfleury devait avoir permis certaines privautés au valet, car celui-ci commença la conversation.

— Monsieur le Commandeur est toujours frais et vif comme un jeune homme.

— Tu trouves, Lafleur?

— Certes, monsieur le Commandeur, c'est vous qui devriez être votre neveu, en ce moment surtout où l'on ^onge aie marier.

LA GRACE DE DIEU 43r>

— Tais-toi, maraud, ces affaires ne sont pas les tiennes.

— J'obéis, monsieur le Commandeur, je deviens muet.

— Au fait, tu as peut-être raison, les années ont glissé sur moi; j'ai bon pied, bon œil et le reste. Ce pauvre Arthur, au contraire, est triste comme un clerc de procureur... amoureux de sa patronne.

— Monsieur le Commandeur le sait mieux que personne, la figure ne vieillit qu'avec le cœur, or le vôtre est toujours jeune.

— Sans doute, sans doute.

— Monsieur le Commandeur n'a pas, du reste, de quoi s'attrister; tout lui réussit, il ne trouve pas de cruelles.

— J'avoue, dit le brave seigneur, visiblement flatté, que je sais assez convenablement faire le siège d'un cœur, et le forcer à se rendre à discrétion.

— Et, à ce sujet, tu n'as pas oublié que j'aurai besoin de toi ce soir.

— Je m'en souviens et je suis aux ordres de Monsieur le Commandeur.

— Assure-toi que l'on ne nous écoute pas

Lafleur se dirigea vers la porte, souleva les draperies et constata que les abords du cabinet étaient déserts. Il revint en disant :

— Nous sommes tout à fait seuls.

— Je t'ai parlé de mon goût pour cette jeune fille de la Savoie, Marie la vielleuse, que tout Paris connaît aujourd'hui et dont beaucoup de nos jeunes seigneurs raffolent.

— Je le sais, M. le baron de Château-Lansac lui a offert des diamants et un carrosse. Elle a refusé.

— Eh ! oui vraiment, Marie est pure et honnête.

— Vous croyez, monseigneur?

— Elle m'a résisté,... à moi!...

— Je me rends alors.

— C'est précisément cette pureté qui m'enivre, c'est de cette farouche vertu que je veux triompher.

— Vous triompherez !

— J'en accepte l'augure, mais j'ai besoin de ton aide. Appelle à toi ton génie le plus délié, tire de ta cervelle les ressources les plus ingénieuses. Il me faut Marie! Tu peux compter sur ma reconnaissance.

— I^t avec votre reconnaissance?

— Drôle!... cinq cents écus.

— La somme est honnête, aussi honnête que la jeune personne, et, depuis hier, j'ai agi dans l'intérêt de monsieur le Commandeur.

— J'ai moi-même déjà manœuvré, et pas trop mal, je crois. La belle Marie viendra ce soir ici-même. Sur mon avis, M™Ma marquise l'a engagée

à venir chanter ici les airs de la Savoie. C'est à nous de profiter de cette fête pour parvenir à nos fins; je serai bien malheureux si, aidé par toi, je ne réussis pas.

— M. le Commandeur tient toujours pour un enlèvement?

— Sans doute, c'est le moyen le plus simple, tout dépendra du plan que nous adopterons et c'est pour l'arrêter ensemble que j'ai compté sur tes lumières.

— Il faut que ce soir, lorsqu'elle quittera l'hôtel, la charmante Marie, au lieu de retourner dans sa pauvre mansarde...

— Soit transportée à la Folie ce Boisfleury ».

— Précisément.

— Monsieur le Commandeur sera servi. Mais cette Marie, qui a résisté à Monsieur le Commandeur, concevra peut-être quelque défiance en le reconnaissant.

— Je ne me montrerai pas d'abord. Puis, je te dirai, Lafleur, que si elle m'a résisté, cela n'a pu être que par timidité, je lui imposais trop, sans doute.

— Assurément. Je vais rêver à l'exécution de notre plan.

— A quel moment doit arriver l'intéressante vielleuse?

— Vers dix heures; éloigne-toi jusqu'au moment opportun. Jeté ferai siune.

— Nous serons prêts, mes hommes et moi. Lafleur s'inclina et quitta le cabinet.

M. de Boisfleury demeura songeur. — Son inquiétude ne provenait pas tlu rapt qu'il se proposait de commettre; grand seigneur, il se croyait tout permis. C'était là, jeu de prince! Le lieutenant de police apprendrait-il l'enlèvement qu'il en rirait en disant : « Ce Boisfleury est incorrigible ! Quand donc pensera-t-il à enrayer. »

Ce qui préoccupait le' Commandeur, c'était la fuite du petit Gabriel qui, on se le rappelle, s'était échappé de la Folie-Popincourt, en laissant, çà et là, quelques traces de sang. — Qu'était devenu l'enfant? N'avait-il pas retrouvé Marie? Ne la mettrait-il pas sur ses gardes? Lui, Boisfleîiry, ne verrait-il pas échouer tous ses plans par suite de la disparition de ce gamin? On le ^oit, les inquiétudes du Commandeur n'avaient rien à démêler avec sa conscience.

— Bah! fit-il, un enfant dans Paris, c'est un poisson dans la mer. On ne rencontre pas deux fois le même.

11 quitta à son tour le cabinet, sur cette consolante réflexion. Voyant qu'il n'était pas remarqué en traversant les salons, il poussa

jusqu'à l'antichambre, prit sa pelisse et descendit le grand escalier en se disant :

— J'ai du temps devant moi, je vais toucher à l'hôtel pour voir si l'on n'aurait pas quelques renseignements sur ce maudit Gabriel. Le limier que j'ai mis sur sa trace m'a l'air d'un gaillard fort habile.

Il se disposait à lièler son carrosse, lorsqu'un spectacle, intéressant pour lui, l'arrêta un instant.

Une jeune femme mise avec une certaine coquetterie, descendait à ce moment de l'une des voitures de la marquise, portant un carton à la main.

Le vieux roquentin vit une jambe bien faite; il s'avança pour voir aussi le minois. Mal lui en prit, car il s'entendit ainsi interpeller par une voix assez aigre.

— Ah ! je vous retrouve, vieux coureur, c'est ainsi que vous êtes revenu me voir? Je vous avais bien dit que je vous rattraperais.

C'était Ghonchon qui morigénait ainsi sa victime.

— Que venez -vous faire ici? balbutia le Commandeur un peu interloqué.

— Je viens faire œuvre de mon commerce, monsieur, répliqua Chonchon avec beaucoup de dignité. J'apporte à M^c la marquise de Sivry, des plumes et des coiffures. Je suis peut-être un peu en retard, mais c'est votre faute.

— Comment cela?

Il le demande, le monstre, mais ne savez-vous pas que je vous attends toujours et que j'ai peine à quitter mon magasin. Il me semble sans cesse que vous allez entrer.

— Vraiment, petite! fit le Commandeur, prenant instinctivement un air avantageux.

Chonchon allait répondre, lorsqu'un homme qui se trouvait derrière le carrosse dans lequel la jeune modiste était venue, sauta à terre et s'écria :

— J'espère que je vais être payé ici?

— Comment, c'est vous, monsieur Levin! Eh bien! vous arrivez à merveille, je suis enchantée de vous revoir. J'ai l'honneur, monsieur le Commandeur, de vous présenter mon pâtissier-confiseur, qui, depuis huit jours ne me quitte pas d'une semelle. Voyez de quoi il est capable, pour ne pas me perdre de vue. Il monte derrière ma voiture, au besoin il couche à ma porte.

— Dame! mam'zelle, ille faut bien avec une cliente aussi dure de poche que vous. Le pauvre monde a besoin de son argent.

— Et dire que c'est pour une malheureuse somme de deux cents écus qu'il me poursuit ainsi.

— C'est beaucoup pour moi, deux cents écus !

— Mon Dieu, Commandeur, que cet homme est donc gênant, ne pourriez-vous pas le renvoyer,... même en le payant.

Boisfleury paraissait anéanti, il ne put que murmurer :

— Encore, encore!... Que de dettes, grand Dieu! que de dettes!... Mais, malheureuse, tu mangerais tout Paris en quatre repas.

— Peut-être bien!

— Il est certain que si monseigneur consentait à me compter mes deux cents écus, tout serait fini.

Les nombreux cochers et valets de pied, rassemblés devant la porte de l'hôlel s'étaient approchés et commençaient à hasarder quelques brocards.

Boisfleury poussa un soupir, tira de sa poche un billet de caisse et désintéressa encore ce créancier récalcitrant.

Levin salua jusqu'à terre et partit d'un pied léger, non sans avoir soigneusement examiné le billet remis par le vieux seigneur.

Celui-ci, ayant repris ses esprits, regarda Pagode-Chonchon avec une stupéfaction qui n'était pas exempte d'effroi, et lui dit d'une voix altérée :

— Mais, mademoiselle! vous êtes donc la petite fille de Gargantua?

— Peut-être bien! Vous savez, dans la Savoie, on mange bien quand on a de quoi.

— Je m'en aperçois. Mais quelle est ta vie de tous les jours, voyons, parle?

— C'est tout simple.

— Le matin, à huit heures, huit heures et demie, je m'éveille, je sonne. On sait ce que ça veut dire. On m'apporte du café au lait.

— Bon !

— Et trois côtelettes.

— Corbleu!

— Je les mange et je me rendors.

— Fort bien!

— Je rêve un brin, ça me creuse, je me réveille, je me lève, il est onze heures.

— Mazette!

— Je bâille et je resonne... on sait ce que ça- veut dire, et l'on m'apporte mon déjeuner : six œufs à la coque, deux entrées, un rôti léger, du bœuf et du porc, du fromage, et des fruits.

— Superbe.

— C'est mon meilleur repas; ça me conduit jusqu'à trois heures.

— C'est bien heureux.

— A trois heures, je sonne, je prends un léger goûter, un rien ; deux ou trois tranches de jambon avec deux ou trois verres de madère. Ça me soutient jusqu'à six heures, l'heure de mon dîner.

— Ah ! vous dînez?

— 11 le faut bien, je ne peux pas me laisser mourir de faim.

— Ce serait un crime.

— Donc je dîne, c'est mon meilleur repas.

— Encore !

— Je sonne, on sait ce que ça veut dire; on m'apporte un potage ou deux, trois perdreaux, un poulet, deux bécasses, un «isot, un fricandeau, un fromage.

— Voilà une journée bien remplie.

— Ça n'est pas fini !

■ — Tant mieux.

— 11 est onze heures; il ne faut jamais se coucher sans souper.

— Je suis bien de ton avis.

— Je resonne...

— Assez, de grâce, lu vas m'enlever l'appétit pour le restant de mes jours.

— Vous comprenez bien, monsieur de Boisdeury, (ju'un tel régime doit être coûteux.

— Je m'étonne beaucoup que tu puisses y suffire.

— Aussi, vous êtes vous aperçu que je n'y suffis pas.

— C'est juste !

— Vous voyez donc. Commandeur, qu'il n'y a que l'Opéra qui puisse me tirer de là. Je vous l'ai dit l'autre jour, il faut que j'y entre et j'y entrerai. D'ailleurs, le seigneur Geronimo qui s'y connaît, m'a dit que je pouvais y faire figure.

— Cet intrigant a voulu dire que vous pouvez y figurer.

— Figurante! chanteuse! danseuse! peu m'importe, pourvu que je sois à l'Opéra. Je veux être reine, reine de la rampe.

— Vous croyez peut-être que lorsque vous serez à l'Opéra vous n'aura plus le même appétit? Erreur, rien ne creuse comme le chant ou la danse.

— C'est possible, mais je serai assez riche pour me payer toutes mes fantaisies.

— Riche!... tu crois donc que l'intendant des menus plaisirs, chargé de la direction de l'Opéra, couvre d'or ses jeunes pensionnaires?

— Non... pas lui... mais...

— Mais?,., achevez Pagode, achevez...

— Le reste est mon affaire, que je mette le pied dans ce paradis et je promets de ne pas rester longtemps à votre charge.

— Eh bien! soit, vous entrerez à l'Opéra. Je vous promets ma protection. Pagode, avant huit jours vous serez encataloguée.

— Cataloguée! Je ne sais pas ce que c'est! Mais c'est égal, je suis bien heureuse.

— Allons, tant mieux. Allez, là-haut, vous acquitter de vos fonctions auprès de la marquise. C'est la dernière fois que vous venez ici comme modiste, vous n'y reviendrez plus qu'en qualité d'étoile.

— D'étoile! il dit ça pour me faire filer! Merci, Commandeur, merci, mais ne me trompez pas.

— Non, vous pouvez compter sur ma parole de gentilhomme. Allons, prenez l'escalier, je vous reverrai dans la soirée. Je vous quitte, une affaire importante m'appelle loin d'ici.

— Une affaire! Oui, je connais ça... Monstre d'homme, vous allez chez quelque belle dame! Encore une infidélité que vous me faites.

— Pagode, je vous jure! Une affaire ennuyeuse et pressée exige, pour quelques minutes, ma présence chez moi,

— Bien vrai !

— Parole de gentilhomme !

— C'est bien, je vous attendrai, nous causerons de' l'Opéra.

— Le Commandeur monta dans son carrosse et Pagode s'engagea dans l'escalier de service de l'hôtel de Sivry.

Dans sa fuite par la fenêtre de la Folie-Popincourt, où il était retenu prisonnier, le pauvre petit Gabriel s'était blessé, légèrement à la vérité, mais douloureusement. La fenêtre était pratiquée à trois mètres du sol ; l'enfant avait eu l'idée de s'accrocher à des plantes grimpantes, maintenues par des fils de fer et qui tapissaient le derrière de la maison.

Malheureusement les plantes avaient fléchi sous ce poids pourtant bien frêle, et, Gabriel s'était déchiré les mains aux fils de fer, de plus il était tombé sur la terre et sa jolie figure de chérubin portait des traces sanglantes.

Il n'avait pas poussé un cri cependant, pas un soupir. Le désir de fuir ses persécuteurs, de revoir son frère et Marie lui donnait un courage au-dessus de son âge.

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Approchez, petite, n'ayez pas peur! (P. 447.)

ÎVEAISON 56. — A. D'EN-NERY. - LA GRACE DE DIEU. — JULES ROUFF ET C" , EDITEURS. - LIVRAISON 5S.

Retenant son souille, allégeant son pas le plus possible, il se dirigea à travers le bois. La nuit était noire, pas une lumière dans la maison. L'enfant marcha, effrayé par le bruit du sable criant sous ses pas, se heurtant parfois aux arbres.

Tout à coup il se sentit frôlé, et entendit un souffle à côté de lui. Il eut grand peur et se laissa tomber. Deux yeux brillaient à un pas de lui. Le pauvre petit poussa un gémissement et ferma les yeux, l'émotion était trop forte; il crut qu'il allait mourir.

Mais il revint à lui sous une caresse ; il sentit en effet, un corps doux passant sur les plaies dont ses mains et son visage étaient couverts. 11 ouvrit les yeux et distingua un gros chien de montagne qui le léchait en agitant joyeusement la queue.

Gabriel n'eut plus peur, il avait retrouvé un compatriote plus miséricordieux que les hommes.

Il se leva et saisissant la grosse tête du chien, la baisa gaînient.

Le bon animal se mit alors en marche et sembla vouloir guider le pauvre petit...

Celui-ci, naïvement se confia au bon chien qui, sans hésiter, se dirigea vers une partie de la haie où une trouée assez large avait été pratiquée. Comme pour donner l'exemple à l'enfant, le chien se glissa le premier dans la haie. L'enfant suivit sans peur et tous deux se trouvèrent bientôt sur la route.

Ils allèrent longtemps, l'enfant rassuré par son compagnon, le chien prenant autant au sérieux son rôle de sauveteur que s'il eut trouvé un malheureux voyageur enseveli dans les neiges du mont Saint-Bernard. La route n'était pas absolument déserte, quelques charrettes chargées de fruits et de légumes se succédaient, c'étaient les maraîchers qui apportaient à Paris sa nourriture de tous les jours. Les conducteurs dormaient, pour la plupart, sous les bâches; les chevaux connaissant la route allaient tout seuls.

Gabriel considérait avec une certaine inquiétude ces voitures noires, marchant lentement vers un but inconnu. Il aurait pris une direction contraire s'il n'eut suivi le chien, en lequel il avait naïvement placé tout son espoir, qu'il considérait comme son seul protecteur.

Parvenu à la barrière, cette protection lui manqua tout à coup. Le bon chien se tourna vers la route, aspira l'air, et après avoir léché une dernière fois la main du pauvre petit repartit en courant vers Popincourt.

Gabriel eut un déchirement de cœur, pour cette fois il était bien seul. Il s'appuya sur une borne et pleura d'abord silencieusement, bientôt des sanglots se mêlèrent à ses larmes.

Le jour se levait, une pâle clarté commençait à accuser les objets; les voitures des maraîchers passaient toujours.

— Tiens! qu'a donc ce petit? encore un enfant perdu, peut-être; dit une voix d'homme partant de l'un des véhicules.

— Est-il mignon! fit une voix de femme partant du même endroit. Que va-t-il lui arriver? Des saltimbanques vont le voler; la police va le ramasser, qui sait ce qu'on en fera.

A cette époque, on colportait les bruits les plus sinistres sur les enlèvements d'enfants. Le Gouvernement n'était pas épargné par la voix populaire; des légendes couraient sur de prétendues déportations d'enfants aux colonies, sur certains bains de sang destinés à rendre la vigueur à de vieux et augustes personnages.

— Bah ! répliqua l'homme, ça n'est pas notre affaire ; nous avons à vendre nos choux et nos carottes.

— Mais j'ai des enfants, mon homme, et il me semble les voir abandonnés à la place de ce pauvre petit. Laisse-moi descendre et consoler ce mignon, il est peut-être égaré seulement.

— Fais comme tu voudras, femme!

La voiture s'arrêta, une femme de la campagne, paraissant âgée d'une trentaine d'années, douée d'une figure avenante, descendit et s'avança vers Gabriel.

Comme averti de l'approche d'une protectrice, l'enfant cessa de sangloter, mais les larmes continuèrent à couler encore sur son visage.

La bonne femme essuya ses pleurs et, le plus doucement possible, l'interrogea :

— D'où viens-tu, mignon?

— D'une belle maison tout là-bas, où l'on m'avait enfermé!

— Où vas-tu?

— Je sais pas.

— Enfin, tu as des parents, une mère?

— Maman est morte.

— Pauvre ami, quelqu'un prend soin de toi; tu aimes quelqu'un?

— Oh! oui, j'aime bien mon frère et petite maman Marie qui joue de la musique.

— Où est ton frère, où est Marie?

— Je sais pas.

— Pauvre enfant, il s'est perdu, dit le bonhomme.

— Dis, tu veux revoir ton frère et Marie.

— Oh! oui, madame, rendez-les moi, j'ai bien peur ici.

— Tu ne te rappelles pas l'endroit où tu vivais avec eux.

— Si, si, une grande maison noire, pleine de monde, une grande rue, là-bas, là-bas.

— Je ne puis, foi de Gertrude Michu, laisser ce pauvre petit tout seul. Qui sait, Dieu me protégera et je retrouverai peut-être ses parents.

Prenant l'enfant par la main, elle le conduisit vers sa charrette et s'adressant à son homme qui avait suivi la scène avec une certaine curiosité et un peu d'émotion.

— C'est le bon Dieu qui nous envoie cet enfant, sauvons-le, menonsle jusqu'à la halle. Peut-être trouverons-nous ses parents. Puis, une bonne action porte toujours sa récompense.

— Fais comme tu voudras, ma femme.

Gabriel fut hissé sur la voiture, placé le plus commodément possible contre un tas de choux. Le véhicule reprit sa route vers les halles. Michu fit une réflexion en fouettant son cheval.

— On a bien raison de dire, fit-il, qu'on trouve les enfants sous les choux.

Qu'allait devenir le pauvre Gabriel? C'est ce que la suite de cette histoire nous fera connaître, c'est ce qu'aurait voulu savoir M. le Commandeur de Boisfleury. Mais, arrivé à son hôtel, il ne put avoir aucune notion sur ce sujet intéressant. Il eut beau interroger les limiers qu'il avait envoyés en chasse, il n'apprit rien et se hâta de revenir à l'hôtel de Sivry.

L'hôtel, à ce moment, était dans tout son éclat. La marquise se prodiguait pour satisfaire ses invités. Cependant, elle attendait toujours son fils et souffrait de le voir s'obstiner à demeurer dans son appartement.

Tout à coup, un mouvement se produisit dans l'antichambre. On entendit des voix qui disaient : C'est elle! C'est la jolie vielleuse du boulevard du Temple!

Le Commandeur qui venait d'entrer et qui s'était remis en devoir de faire sa cour aux dames d'Elbée, s'élança.

C'était, en effet, Marie qui, docile à l'invitation de M^e de Sivry, et d'ailleurs, amenée par ses soins, venait de paraître sur l'escalier.

La jeune fille était ravissante de grâce et d'émotion; son simple costume de montagnarde rehaussait sa pudique beauté.

Auprès d'elle se tenait Pierrot, le dévoué Pierrot, qui, on se le rappelle, s'était sauvé de la prison en invoquant le nom puissant de la marquise de Sivry. Pierrot se donnait l'air important d'un protecteur et jetait sur les domestiques des regards qu'il cherchait à rendre dignes. — Il tenait à la main un triangle et balançait assez fièrement ce rudimentaire instrument de musique. Marie portait la vielle, son gagne-pain,

La grande porte de l'antichambre s'ouvrit, et les deux arrivants

purent apercevoir l'enfilade des salons et la foule brillante qui les emplissait. Ils furent éblouis et demeurèrent immobiles.

— Que c'est beau! s'écria Marie, je n'oserai jamais entrer.

— J'en suis tout ébaubi! fit Pierrot.

Tout à coup, il porta le regard à ses pieds et leva précipitamment les jambes, comme s'il marchait sur une plaque de fer rougie.

— Ah! mam'zelle Marie, sur quoi que nous marchons donc, on dirait de beaux châles qu'on aurait étendus sous nos pas.

— Tais-toi, Pierrot, ce sont des tapis.

— Des tapis! c'est possible, dame! je n'en avais jamais vu.

— Il faudrait pourtant avancer, dit Marie, M"^ la marquise nous attend.

— Oui, avançons, appuya Pierrot.

Mais pas un d'eux ne fit un mouvement. Ils se serrèrent, au contraire, l'un contre l'autre, et Pierrot se borna à dire :

— Si je n'avais pas mes souliers, je marcherais; mais j'ai de gros clous aux semelles et j'ai bien peur de déchirer ces beaux tapis. On n'aurait qu'à me les faire payer, — J'ai bien envie d'ôter mes escarpins, mais ça ne doit se faire qu'à la campagne.

Cependant la marquise s'était aperçue de l'embarras des deux montagnards. Elle allait donner des ordres pour qu'on les rassurât et qu'on les lui amenât, lorsqu'elle aperçût le Commandeur de Boisfleury auprès d'eux.

Quand Marie vit le vieux seigneur devant elle, elle ne put dissimuler une impression de déplaisir et d'effroi. Pouvait-elle être bien rassurée en retrouvant celui qui l'avait poursuivie de son amour et qui avait déterminé son départ de la maison paternelle.

Pierrot prit un air quasi-menaçant et eut un sourire ambigu. Etait-ce un sourire? Était-ce une grimace? Toujours est-il qu'il montrait les dents.

— C'est drôle! Cette petite me fait un singulier effet, pensa Boisfleury, je suis tout ému.

Ce fut avec une grande douceur qu'il dit à la vielleuse.

— Ma toute mignonne, ne tremblez pas ainsi, je vais vous conduire auprès de M"^^ la marquise qui vous attend avec grande impatience. Sans vous, la fête ne serait pas complète.

Et la touchant au bras il lui fit une douce violence, Marie s'avança d'un pas timide. Comme s'il eut été attaché à sa jeune compagne. Pierrot se mit aussi en marche; il s'étudia seulement à poser et à retirer ses pieds avec précaution de peur de déchirer les tapis.

La marquise s'était assise à côté de M""" d'Elbée, sur un canapé, qui fut bientôt entouré d'une brillante société.

— Approchez, petite, n'ayez pas peur! fit-elle.

Marie, toujours flanquée de Pierrot, se tenait debout devant le canapé. Elle gardait les yeux baissés, mais leva les paupières en entendant la phrase bienveillante de la marquise.

Elle vit alors Mi'o d'Elbée et, sans en comprendre la raison, sentit que son cœur se serrait.

De son côté, la belle fiancée d'Arthur n'éprouva aucune sympathie pour la jeune montagnarde, dont l'aspect était cependant fort intéressant.

— Cette fille est habillée d'une façon quelque peu grotesque! dit la fière héritière, en se penchant à l'oreille de M"'^ de Sivry.

— Vous trouvez, ma chère fille, répondit la marquise, c'est le costume de nos montagnes. Mais la petite est gentille.

— Peut-être... pour une chanteuse des rues! La marquise s'adressa de nouveau à Marie :

— C'est très bien, ma petite, d'être venue avec cette exactitude, vous n'aurez pas à vous en repentir. Si mes invités sont contents de vos chants, je vous promets d'ajouter à votre dot le jour de votre mariage.

Marie tressaillit et répliqua d'une voix tremblante :

— Les pauvres gens comme nous ne se marient guère, Madame la marquise.

— Mais si fait... ils se marient avec des gens de leur rang, bien entendu. Mais laissons ce discours, il nous tarde de juger de vos talents.

M'oe de Sivry fit un signe aux domestiques qui disposèrent les fauteuils en demi-cercle; les invités s'assirent.

— Nous y sommes, madame la marquise, articula Pierrot qui crut devoir prendre un air dégagé.

— (Jui est ce garçon? demanda M'^^ de Sivry. Votre fiancé, peut-être? Marie rougit et répondit :

— Oh! non, madame.

— Il n'y aurait pas de mal. à ça. Que d'honnêtes gens aient des intentions honnêtes, rien de plus naturel.

Pierrot, en entendant la question de la marquise, avait poussé un soupir de désespoir qui en disait long sur ses rêves et ses chagrins. Le Commandeur intervint à son tour.

— Pourquoi, demanda-t-il à Marie, jeune biche des montagnes, vous êtes-vous fait accompagner de ce drôle.

— Ce drôle! fit Pierrot vexé, mais s'en tenant prudemment à la mezza voce.

Puis, se tournant vers Marie :

— Mais je connais ce vieux, c'est celui qui, au pays, voulait... faudrait pas qu'il m'asticote.

— Tais-toi donc, Pierrot, fît Marie alarmée, tu sais bien qu'on ne gagne rien à se heurter aux grands seigneurs.

Pierrat trouva le conseil bon et se tut.

— Monseigneur, répondit la jolie vielleuse à Boisfleury, ce garçon c'est Pierrot, mon ami d'enfance, bien bon, bien dévoué, il ne peut pas me quitter, et craint toujours pour moi quelque danger.

Pierrot appuyait les paroles de sa compagne en hochant vigoureusement la tète et en montrant ses dents.

— Oui, oui, fit-il avec conviction, c'est moi qui accompagne toujotu-s Marie. 11 ferait beau voir que je perde la Perle de la Savoie! Qu'est-ce qu'on dirait sur la montagne?

— La Perle de la Savoie! Le joli surnom! fit-on dans l'auditoire, et mérité, sans doute.

— Oui, messieurs! oui, mesdames! s'écria Pierrot qui revint à la charge. La Perle de Savoie, aussi sage que belle.

— Mais tais-toi donc. Pierrot! fit Marie, suppliante.

— Enfin, je comprends, fit le Commandeur, tu es là pour faire ressortir la belle Marie, pour servir d'ombre au tableau.

— De quoi! de quoi! Je sers d'oncle au tableau! qu'est-ce qu'il dil! qu'est-ce qu'il dit?

— Toi, mauvais Savoyard, tu me gênes, pensa Boisfleury, mais je saurai bien te supprimer quand le moment sera venu.

-— Monseigneur, dit Marie, Pierrot m'est indispensable pour chanter une ronde du pays, la plus johe de toutes.

— Alors, c'est un duo, tant pis.

Pierrot jetait, à la dérobée, des regards furieux sur le Commandeur.

— C'est bien, dit la marquise, commencez avec Pierrot, puisque Pierrot il y a.

— Commencez! approuva Boisfleury.

Un profond silence se fît, toutes les dames étaient assises, le Commandeur avait pris un tabouret et ne perdait pas Marie des yeux; les seigneurs se tenaient debout derrière les dames, le chapeau sous le bras.

— Nous allons chanter la Dot de Savoie! dit i/Jarie à haute voix. Pierrot es-tu prêt?

— Oui, mam'zelle Marie, allons-y.

Et Pierrot frappa quelques coups sur son triangle, avec l'autorité d'un chef d'orchestre exercé.

Tous deux le firent sortir de l'office. (P. 452.)

Ils commencèrent cette chanson, aujourd'hui populaire.

« Pour dot ma femme a cinq sous,

« Moi quatre, pas davantage,

«< Pour monter notre ménage

« Hélas! Comment ferons-nous?

«« Cinq sous! — Cinq sous!

« Pour monter notre ménage

«( Cinq sous 1 — Cinq sous!...

« Femme, comment ferons-nous?

LIVRAISON 57. — A. d'eNXEFY. — LA GRACE DE DIEU. — JDLES ROGFF ET C", ÉDITEURS. — LIVIÎAI^ÏON 57

4o0 LA GRACE DE DIEU

Marie, au courant de la tradition savoyarde, prit Pierrot par la main et reprit ;

« Eh bien! nous achèterons

« Un petit pot pour soupière;

« Avec la même cuillère

« Tous les deux nous mangerons.

Ce couplet fut repris en duo. Le noble auditoire distrait, mais piqué par la naïveté de cette chanson, accorda quelques applaudissements aux deux Savoyards.

— Charmant, charmant! fit la marquise plus touchée qu'elle ne voulait le paraître, vrai parfum de Savoie!

M"^ d'Elbée ne paraissait pas très enthousiasmée. Elle dit à M™^ de Sivry :

— Madame, je vous suis bien reconnaissante de m'avoir fait entendre cette chanson de votre Savoie, c'est fort intéressant. Mais combien ces s,ens-là sont orossiers.

— Certes, ma chère fille, ce ne sont pas des paysans d'opéra!

— Bravo! Bravo! avait fait le Commandeur, c'est très bien. 11 y a un autre couplet, n'est-ce pas, la Perle de Savoie?

— Oui, monseigneur, et le voici.

« Et puis, nous vendrons de l'eau « Que l'on trouve à la rivière ; « Toi devant et moi derrière a Nous roulerons le tonneau.

« Si Dieu nous donn' des enfants <( Quand nous n'aurions que des filles « Pourvu qu'elles soient gentilles « Nous leurs dirons à vingt ans :

Marie continua seule avec gravité.

a Mes enfants, voilà cinq sous, « Pour monter votre ménage; « Avec ça quand on est sage <c Toujours on trouve un époux, « Cinq sous, cinq sous, etc, etc.

La reprise en duo produisit plus d'effet encore que le premier couplet, car, selon la tradition. Pierrot avait fait le geste de donner un coup de pied sur ce mot :

— Allez cherchTer un époux.

Les applaudissements lurent plus nourris, on félicita les Savoyards. Le Commandeur s'approcha de Marie et lui dit les choses les plus aimables du monde. Celle-ci, étourdie, troublée, saluait et ne savait que répondre. Peut-être se méfiait-elle moins du Commandeur, qui avait fort grand air, et qui avait quitté son ton léger et ses façons impérieuses.

Pierrot, flatté dans sa vanité de virtuose du triangle, commençait à se prendre au sérieux, saluait, lui aussi, remerciait, donnait des explications sur son talent, sa méthode, ses procédés.

A un jeune seigneur qui l'interrogeait ironiquement sur son professeur de triangle, il répondait avec une certaine dignité :

— Ça m'est venu tout seul, disait-il, le soir, en entendant chanter le grillon, je me suis dit : « Pierrot tu n'es pas plus manchot que ce petit animal, pourquoi ne ferais-tu pas, avec tes dix doigts, ce qu'il fait avec son nez.

M""' de Sivry complimentait Marie.

— C'est très bien, ma petite, disait-elle, j'espère que vous aurez plus de cinq sous pour entrer en ménage, je saurai d'ailleurs y mettre ordre.

Le Commandeur ne maîtrisait plus son enthousiasme.

— Charmante! adorable! j'en perds la tète, s'écriait-il. — Ah! je veux la complimenter comme elle le mérite ! Quel plaisir elle m'a fait.

Il s'avança vers Marie et heurta Pierrot qui se trouvait entre lui et la jeune fille.

Le Savoyard recommença sa phrase :

— Ça m'est venu tout seul, en entendant chanter le grillon.

— 11 m'ennuie, cet imbécile, fit le vieux seigneur, je le trouve toujours dans mes jambes, il faut que je m'en débarrasse, et tout de suite,

11 avisa Lafleur, le valet déluré avec lequel nous l'avons vu causer tout à l'heure et lui fit un signe.

Lafleur accourut.

— Tu vois ce garçon, dit Boisfleury en désignant Pierrot, je te le confie. Tu vas le conduire à l'office. Il doit être gourmand, buveur, je compte sur toi pour le tenir loin d'ici.

— Très bien, je comprends, monseigneur, je vais soigner votre homme.

— Pierrot, mon garçon, dit à haute voix le Commandeur, tu dois avoir soif; Lafleur, que voilà, va te conduire à l'office et il aura soin de toi.

— Merci, merci, monseigneur, fit vivement Pierrot, je ne veux pas quitter mam'zelle Marie, je n'ai pas soif.

— Non, Pierrot, non, tu as raison, ne me quitte pas, j'aurais peur sans toi dans ce beau salon.

— Vous plaisantez, ma chère, avoir peur au milieu de nous qui sommes enchantés de votre talent, qui voulons vous rendre tout le plaisir que vous nous avez causé.

— Monseigneur est trop bon! ce n'est pas bien de flatter ainsi une pauvre fille comme moi.

— Une pauvre fille ! vous qui serez bientôt la favorite de" tous nos salons parisiens. Permettez que je vous présente à nos amis.

Puis se tournant vers Pierrot :

— Va, mon garçon, va te rafraîchir un instant, tu reviendras tout de suite. Lafleur, je vous charge de Pierrot.

— Monseigneur peut compter sur moi, fit Lafleur en s'inclinant. — Suivez-moi, monsieur Pierrot, vous serez content de moi.

— Me rafraîchir! Boire un coup, c'est bien différent, fit Pierrot. Ce n'est pas de refus, car j'ai le gosier fort sec. J'y vais! j'y vais! Mam'zelle Marie, vous inquiétez pas, le temps d'en boire un et je reviens.

Pierrot se dirigea vers l'office, guidé par Lafleur avec qui il se mit à causer d'amitié.

A l'office, Lafleur fit apporter une bonne bouteille et s'assit en face de Pierrot qui but un premier verre, en donnant les signes d'une grande satisfaction.

— Oh! oh! fameux, fit-il, ça rafraîchit et ça réchauffe en même temps ! . . .

— Un second verre? n'est-ce pas, monsieur Pierrot, dit Lafleur d'un ton engageant; un artiste comm3 vous doit prendre des forces

— Vous êtes bien honnête, ça n'est pas de refus. Deux verres, ça rafraîchit encore plus qu'un.

— Vous mangerez bien un morceau, une aile de poulet, un tranche de jambon?

— Impossible, le devoir avant tout, dit Pierrot. Je vais rejoindre mam'zeU' Marie.

Il se leva assez péniblement, ayant avalé, coup sur coup, plusieurs rasades.

— Vous avez bien le temps, monsieur Pierrot, dit Lafleur; M"^ Marie cause avec ces dames, vous la dérangerez.

— Non, non, c'est mon devoir, je vais la retrouver.

Voyant qu'il aurait difficilement raison de cjtte obstination, Lafleur prit Pierrot par le bras, fit signe à un autre valet qui observait la scène. Celui-ci saisit l'autre bras du Savoyard; lous deux le firent sortir de l'office, mais par la porte opposée à celle qui conduisait dans les salons.

Cinq minutes plus tard, Lafïeur trouvait moyen de se glisser auprès lie M. de Boisfleury et de lui dire :

— C'est fait, notre drôle est coffré.

— Où l'avez-vous mis?

— Dans la cave.

— Très bien ! Que dit-il?

— Il crie beaucoup, mais on ne peut l'entendre.

— A merveille! Et tes hommes?

— Ils sont prêts à agir au premier signal de monsieur le Commandeur.

— C'est bon, laisse-moi, mais tiens-toi à ma portée.

Cependant le jeune marquis n'avait pas encore paru dans les salons, son absence inquiétait et irritait la marquise, qui s'épuisait à trouver des prétextes pour expliquer à M"^ d'Elbée, à sa mère et à ses parents, le retard de son fils. M"^ d'Elbée paraissait irritée, son visage avait pris un aspect assez sombre.

La marquise comprit la nécessité de trouver une diversion, d'autant plus que son inquiétude et celle de M"^ d'Elbée s'était communiquée aux invités.

Une certaine gêne régnait dans le salon. Tout le monde savait qu'il s'agissait d'une cérémonie de fiançailles, et le fiancé n'arrivait pas. On ne se communiquait pas ses réflexions, mais on s'interrogeait du regard, on semblait redouter un épisode inattendu et regrettable.

— Le marquis serait-il souffrant, madame la marquise, demanda un oncle de M"^ d'Elbée qui portait son cordon bleu avec une grande majesté.

— Mais non, monsieur le duc, il doit donner quelques ordres et ne sera pas longtemps absent.

Puis, avisant Marie qui se tenait modestement à quelque distance du canapé :

— Ma petite, fit-elle, seriez-vous déjà fatiguée? Ce serait dommage, car nous ne nous lassons pas de vous entendre. Vos couplets, vos chansons ont une fraîcheur qui n'est comparable qu'à la vôtre.

— Oui, mignonne, appuya le Commandeur, chantez-nous encore quelque chose, nous ne serons jamais rassasiés de votre charmant ramage.

— Mais je ne vois pas Pierrot, c'est mon accompagnateur ordinaire, je n'oserai jamais chanter sans lui.

Boisfleury devint plus gracieux et plus pressant :

— Se peut-il qu'un rossignol comme vous, dit-il, ait besoin du concours d'un vilain pierrot.

A la ronde, on trouva le jeu de mots charmant.

4o4 LA GRACE DE DIEU

Marie rouiiit sous cet élooe et dit :

— Soit, je vais faire tous mes efforts pour satisfaire madame la marquise et la compagnie. Je chanterai donc seule.

— Allez, ma petite, fit la marquise; votre jolie voix nous charmera plus encore, si elle n'est pas mariée avec celle de M. Pierrot.

Marie commença sa nouvelle chanson d'une voix un peu tremblante, mais qui ne tarda pas à se raffermir. Le courage lui revenait, car elle se sentait devenir l'objet d'une sorte de sympathie. Ces grands seigneurs et ces grandes dames qui la voyaient si douce, si humble, si gracieuse, ne pouvaient se défendre de l'encourager d'un regard bienveillant ou d'un geste amical.

Le premier couplet était terminé, des cris de « bravo! bravo! )) des applaudissements s'élevaient de tous les points du salon, le Commandeur recommençait ses compliments, lorsqu'un laquais souleva la draperie de la porte principale et annonça :

— M. le marquis Arthur de Sivry !

— Enfin! murmura la marquise. Puis se penchant vers M"^ d'Elbée :

— Yoilà mon fils, voyez, ses yeux ne cherchent que vous.

M"^ d'Elbée rougit beaucoup à cette phrase, dont elle essaya instinctivement de contrôler l'exactitude.

Hélas ! Arthur avait les yeux baissés,

Marie s'était retournée en entendant annoncer le marquis.

A peine eut-elle envisagé le jeune homme, qu'elle étouffa un cri et murmura :

— Grand Dieu! qu'ai-je vu? Mais c'est impossible... je suis le jouet d'une étrange ressemblance!

Elle venait de reconnaître, sous ce riche costume, son sauveur de la Savoie, son ami du boulevard Saint-Martin, celui qu'elle aime et dont elle se croit aimé : André enfin.

. — André... un grand seigneur!... Non... non...

Elle crut à une illusion, ferma les yeux, les rouvrit et revit André. C'était bien lui, c'étaient ses traits chéris, son air noble et bon, relevé par la richesse de son ajustement et le luxe du cadre dans lequel il apparaissait.

De son côté, le jeune marquis avait reconnu Marie.

— Ciel!... Marie ici, s'était-il dit tout bas.

Son cœur battait à lui rompre la poitrine, il brûlait de s'élancer au devant de celle qu'il adorait, et se faisait une terrible violence pour demeurer froid et ne pas déchaîner un scandale affreux, qui aurait eu les plut graves conséquences pour lui et pour celle qui lui était si chère.

Cette scène muette, si poignante, avait passée inaperçue pour touîes les personnes réunies dans le salon, la marquise exceptée. Seule, elle avait tout observé, tout vu, tout compris.

Le Commandeur, qui ne songeait qu'à Marie, qui la dévorait des yeux, voulut faire reprendre le concert.

— Eh bien! dit-il, qui vous arrête, petite! Recommencez, rien n'est changé; il n'y a ici qu'un auditeur, un admirateur de plus.

— Monseigneur, répliqua l'infortunée jeune fille, excusez-moi, mais je ne puis... je ne sais... j'ai oublié...

La marquise intervint :

— Cette petite a raison, mon frère, fit- elle. Et, avec intention, elle ajouta : Nous avons, présentement, d'autres soucis que d'écouter des chansons. Il faut que nous présentions à M"^ d'Elbée notre cher fils, le marquis Arthur de Sivry.

A ces mots, Marie pâlit affreusement, et M^e de Sivry sentit trembler dans sa main la main d'Arthur.

La grande dame comprit. Le mystère qu'elle avait vainement essayé de percer se découvrait tout entier à ses yeux.

— C'était elle qu'il aimait! Quelle honte pour notre maison. Mais cette ridicule idylle ne m'arrêtera pas, je briserai ceux qui se trouveront sur mon passage!

Puis, rappelant tout son calme, toute sa dignité de mère et de grande dame, elle dit à M"= d'Elbée :

— Ma chère fille, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils, le mar. quis Arthur de Sivry, qui vous dira le plaisir que vous nous faites en venant ce soir dans cette maison, où vous apportez tant de grâce et de beauté.

Arthur s'inclina profondément devant la jeune fille et devant la mère de celle-ci.

Cette présentation froide et cérémonieuse fut une ardente torture pour Marie. Des sentiments qu'elle ne connaissait pas s'allumèrent dans son cœur, la jalousie s'y mêla à la douleur de voir celui qu'elle aimait à jamais séparé d'elle.

Pourtant, elle voulut douter encore.

— Lui, André! Un marquis! J'avais raison, tout à l'heure, une ressemblance m'abuse î

Elle entendit alors la voix de la marquise :

— A présent, mademoiselle, chantez, si vous vous sentez suffisamment reposée.

Marie s'inclina et commença en regardant fixement le marquis Arthur, qui détournait les yeux.

Elle chanta d'une voix tremblante, pleine de douleur et de larmes, les premiers vers d'une romance qu'ils avaient souvent redite ensemble dans son humble mansarde :

Déjà vient le soir!

Je vais le revoir, etc.

Le marquis causait avec M"= d'Elbée. Faisant un grand effort sur luimême, il sourit à une réflexion de la jeune fille, qui ne songeait pas à lui tenir rancune pour son retard et qui se faisait toute gracieuse pour lui.

Marie n'y tint plus, des larmes roulèrent dans ses yeux, sa voix s'étrangla, elle interrompit brusquement sa romance et, ne pouvant plus maîtriser son émotion, elle s'avança, l'œil fixe, le bras tendu vers le jeune marquis, et à haute voix, au milieu du silence de tous, elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots :

— C'est lui, c'est bien lui, André ! Au nom du ciel, ne me reconnaissez-vous pas?

Un coup de tonnerre, éclatant dans le grand salon de l'hôtel de Sivry, n'eut pas causé plus d'émoi que cette exclamation de Marie.

Elle restait droite devant Arthur et devant M"= d'Elbée qui s'était levée, et dont la lèvre hautaine frémissait.

Les invités, stupéfaits, demandaient, immobiles :

— Que dit-elle? André! quel André?

Le Commandeur s'empressait autour de la jeune chanteuse, et lui disait :

— Ma pauvre enfant, vous perdez la raison! Delà tenue, je vous prie, de la tenue!

La marquise ne perdait pas son sang-froid et s'écriait :

— Cette fille est folle! folle à lier. A qui en a-t-elle?

M"^ d'Elbée, avec l'intuition des femmes qui aiment ou sur le point d'aimer, ne se laissait pas abuser. Appuyée sur l'épaule de sa mère, elle disait :

— Une pareille scène devant moi! Cette fille des rues! Quelle insulte. Marie ne remarquait pas ces mouvements divers, n'entendait pas ces

exclamations. Elle se rapprochait du marquis, et, d'une voix suppliante :

— Oh ! dites-moi que je me trompe ! Dites-moi que c'est une illusion, un rêve !

Elle tomba évanouie. (P. 457.)

Ne pouvant se maîtriser plus longtemps, sans force devant cette douleur, cet amour débordant, il dit à voix basse :

— Marie! chère Marie!

Marie poussa un grand cri :

- Oh! c'est lui! C'est sa voix! C'est bien lui! Je meursl

Elle tomba évanouie.

rP,A,SON 58. - A. D'E.NNERV. - LA URACE DE DIEO. - JULES

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