‹ La grace de DieuChapitre 9 sur 16 · MODISTE · texte numérisé non relu

MODISTE

Ce nom de Pagode qui, dans l'esprit du Commandeur, devait ridiculiser sa maîtresse, devint pour elle, au contraire, l'occasion d'un succès auquel la brave Chonchon ne s'attendait d'ailleurs pas plus que M. de Boisfleury.

Dès qu'on vit l'enseigne, on se moqua naturellement.

Puis, de jeunes seigneurs, plus effrontés que le commun des mortels, allaient appuyer leur nez aux vitres du magasin, en faisant des agaceries aux ouvrières.

Et enfin l'un d'eux entra sans façon.

Il s'attendait, on peut le dire, à être vertement rabroué par la patronne et, dans celte attente, il avait fait provision d'impertinences.

Mais au contraire, Chonchon vint au devant de lui.

— Que disirez-vous, monsieur le comte? dit-elle au hasard. L'autre, qui était fils de robin, fut très flatté de l'appellation, d'autre

part, il s'était figuré que M'i' Pagode lui apparaîtrait rébarbative ou bizarre et grotesque comme une chinoiserie. Tout au contraire, il se trouva en présence de la joyeuse fille, haute en couleur, le rire aux dents et dont les opulentes formes ne lui parurent point à dédaigner.

— Mademoiselle, dit-il, je crains d'être entré ici avec des intentions de croquant.

— Ce n'est pas possible, répondit Chonchon toujours avenante, voyons un peu, s'il vous plaît, monsieur...

— Je voulais vous demander une coiffe à la Maintenon pour ma grand'mère, et je pensais que vous me mettriez à la porte, ce qui aurait fait rire ces demoiselles.

— Ces demoiselles sont, de leur nature, d'humeur très joyeuse, mais elles ne se seraient pas permis de rire à propos de la commande que vous voulez bien nous faire, dit Chonchon, feignant de prendre le change...

Le jeune gentilhomme tombait de son haut.

— Asseyez-vous donc, monsieur.

Puis, ayant jeté un regard sur la rue.

— Est-ce que ces messieurs sont de votre compagnie?

— Oui, mademoiselle.

— Est-ce qu'ils ont aussi l'intention d'offrir des coiffes ou des bonnets à quelques dames de leur famille?

— Priez-les donc d'entrer aussi... Décidément, voici la vogue qui nous arrive, mes demoiselles.

Et Chonchon éclata gaiement, lançant, au plafond de son magasin, les fusées de sa joie.

Tant et si bien que les jeunes gens finirent par supposer qu'on se moquait d'eux et qu'ils étaient les mauvais marchands de leur plaisanterie.

Mais Mii^ Pagode, au contraire, les traita fort honnêtement, les amusa beaucoup et les pria de revenir la voir ainsi que de recommander sa boutique à l'attention de leurs mères, de leurs sœurs et de leurs femmes.

Et ils se retirèrent si enchantés, que, dès le soir même, ils s'en allaient, chantant les louanges de M^e Pagode et déclarant qu'ils n'avaient rencontré nulle part, modiste qui eut plus d'esprit et de goût.

On en parla à la ville, la Cour et, par un phénomène facile à expliquer, tout le monde voulut voir M^ie Pagode et ses modes.

Sa bonne humeur, son franc-parler, la façon dont elle s'y prenait pour essayer une coiffure, tout la rendait originale et aidait à son succès.

Un jour, une grande dame, alliée au roi, se présenta chez elle et lui

demanda une de ces gigantesques coiffures qui avaient été mises à la mode par M'"° de Rochefort.

La dame était jolie, mais petite et maigre.

Oh! madame la duchesse, dit Ghonchon, il ne faut pas porter de

ces choses-là, vous.

— Moi, et pourquoi donc?

Parce que cela ne vous irait point.

Interloquée par cet aplomb, la dame allait se scandaliser et traiter la Pagode de la bonne façon...

— Mam'selleGertrude! appela Ghonchon.

— Une ouvrière à l'œil intelligent se présenta...

— Que désire mademoiselle?

— Examinez bien madame la duchesse, et voyons ensemble quelle

coiffure lui siérait le mieux.

Gertrude fit un pas en arrière et contempla un instant, en silence, la

pratique un peu suffoquée.

— Mademoiselle, dit cette dernière sur un ton quelque peu rogue, je suis venue chez vous pour avoir affaire à M"e Pagode elle-même.

— En quoi vous avez tort, madame la duchesse, riposta Ghonchon en montrant ses dents blanches.

— Comment?

— Mam'selle Pagode, c'est moi.

— Mais je ne travaille pas par moi-même. — Je me contente de diriger mes demoiselles de boutique. — J'aurais, sans cela, beaucoup trop à faire. — Sans compter que, simple paysanne, il y a peu de temps, je ne serais pas très capable de bien monter un bonnet.

— Simple paysanne!...

— Je l'étais encore il y a quelques mois.

— Où donc, alors, avez-vous acquis ce goût si délicat, cet art qui vous distingue, de marier les couleurs d'une façon si charmante?

— En Savoie, madame.

— En Savoie ! . . .

— Où simple et naïve, je vivais au milieu des fleurs, en qualité de jardinière au château de monsieur, non, de madame, veux-je dire, de M'^e la marquise de Sivry.

— Vous êtes Savoisienne, dites-vous?

— Oui, madame.

— Peut-être, alors, connaissez-vous la jolie vielleuse?

— îson, madame la duchesse. Gomment s'appelle-t-elle?

— Marie, dit on.

— Marie Loustalol?

— Ah! je ne sais pas.

Pendant cette conversation, Gertrude avait bâti quelque chose d'élégant et d'imprévu, qu'elle essaya, séance tenante, à la duchesse. Celle-ci se laissa faire.

— Avec votre belle petite figure et votre charmante petite taille, dit Chonchon, sans se gêner, vous auriez été ravalée par le monument que vous vouliez porter, tandis qu'avec ça, vous serez jolie comme un cœur, et vous verrez ce que l'on vous fera de compliments.

Chonchon et Gertrude ne s'étaient pas trompées. La duchesse eut un succès fou et la réputation de Mii° Pagode fut établie, sur des bases inébranlables.

Bientôt, on accourut de toute part, pour se fournir chez la modiste en vogue qui devint « la bonne faiseuse. »

Pas une femme de qualité qui osât avouer qu'elle se servait ailleurs. Et, de plus, toute les bourgeoises entichées de noblesse, toutes les femmes qui, sans être nées, jouaient un rôle dans la société, accoururent chez M"e Pagode.

On y vit des danseuses et des duchesses, des conseillères au Parlement et des impures, des cantatrices et des chanoinesses.

M"'^ la marquise de Sivry crut, elle-même, qu'il lui fallait céder au torrent et commanda diverses coiffures.

Mais elle se contenta d'envoyer ses ordres, et ne vint pas chez Chonchon.

Au reste, la marquise avait d'autres soucis. Son fils Arthur, que nous avons entrevu en Savoie, le jour même où M. de Boisfleury et Laroque complotaient de courir après Marie, son fils Arthur lui donnait beaucoup d'inquiétudes.

Depuis son retour à Paris, il menait une existence singulière, mystérieuse, n'ayant aucun rapport avec son rang et sa naissance.

Parfois, il disparaissait des trois ou quatre jours et ne donnait de ses fugues aucune explication plausible.

Quand sa mère le pressait de questions, il répondait :

— Je suis allé à la parade de mon régiment.

Car le marquis était colonel du Royal-Picardie, qui tenait garnison à Amiens.

Colonel à vingt-trois ans!...

On sait qu'à cette époque, pourvu que l'on fut gentilhomme, on pouvait, à quelque âge que ce fut, acheter un régiment.

M. Arthur de Sivry était colonel à quinze ans!...

M™= la marquise n'ignorait pas qu'il fallait une bonne journée à cheval

pour aller de Paris au siège du régiment, et cela devait suftire pour expliquer d'assez longues absences.

MaisM'^ede Sivry ne se tint pas payée des défaites imaginées par Arthur.

Elle avait écrit au lieutenant-colonel du Royal-Picardie, non point pour lui demander s'il avait vu son fils — car la réponse eut été conforme aux désirs du jeune colonel — mais pour le charger de dire à son fils que le roi le mandait à Paris.

Au ce nom du roi le lieutenant-colonel n'avait point hésité.

Il avait répondu aussitôt :

Madame la marquise,

Mon colonel, M. le marquis de Sivry n'est point en ce moment à Amiens. On ne l'a pas vu depuis le printemps dernier. Si Sa Majesté le mande auprès d'elle, nous sommes incapables de vous dire où on le pourrait trouver. Nous savons cependant, par les derniers ordres qu'il a envoyés au régiment, qu'il était à Paris.

Je vous prie, madame la marquise, de recevoir les hommages profondément respectueux de son plus humble et dévoué serviteur.

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