ROUFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON
Yl
Ce fut un terrible coup de théâtre.
Les nobles invités des Sivry, étonnés du cri de Marie, effrayés par son évanouissement subit, ne soupçonnèrent cependant pas la vérité. Avec l'indifférence des gens du monde pour les événements qui ne les touchei\t pas directement, mais aussi avec le tact des gens bien élevés, ils se contentèrent des explications banales données par la marquise :
— Cette pauvre fille est malade; l'émotion, la chaleur sont la cause de cette syncope, dit la grande dame d'un ton posé.
Le Commandeur s'empressait, faisait respirer des sels à la malheureuse jeune fille, en lui murmurant des mots affecteux qu'heureusement elle ne pouvait entendre.
Puis le vieux seigneur pensait :
— Mais quel est donc ce mystère? Pourquoi cet effroi? Pourquoi cet évanouissement? Il y aurait-il quelque chose entre elle et mon neveu?
M"^ d'Elbée paraissait profondément irritée.
N'écoutant que son irritation, elle dit, en s'adressant à sa mère :
— Partons, ma mère, nous n'avons rien à faire ici ! M"ie de Sivry entendit ces paroles :
— Que dites-vous, ma chère fille? Mais vous êtes ici chez vous! Mon fils a pour vous la plus respectueuse et la plus tendre affection. J'espère que vous n'attachez aucune importance aux paroles et aux actes de cette petite folle qui, peut-être chez nous, en Savoie, a conçu, en nous voyant de loin, des idées fort au-dessus de son rang. Les imaginations sont bouleversées, aujourd'hui!
— Ce sont messieurs les philosophes qui nous valent ces histoires ridicules! appuya le Commandeur.
M"* d'Elbée s'inclina et s'approcha de la marquise qui la serra dans ses bras et la baisa au front.
Tout entier à celle qu'il aimait, mais n'osant s'approcher d'elle et lui prodiguer les soins nécessités par son état, de peur de donner une signification trop claire à la scène qui venait d'avoir lieu, Arthur souffrait toutes les douleurs engendrées par son amour, par sa nature généreuse, en lutte avec le respect de la famille et les exigences de son rang.
— Que faire? murmurait-il. Comment puis-je la voir mourante sous mes yeux, sans lui dire un mot, sans la consoler.
A un nouveau gémissement poussé par l'infortunée jeune fille, il n'y tint plus. Il fit un pas et dit :
— Marie, chère Marie, revenez à vous...
La marquise vit le mouvement et entendit l'exclamation. Elle saisit son fils par le bras, son visage était sévère. Elle lui dit d'une voix brève :
— J'espère que vous n'allez pas oublier ici, et devant tout ce monde, ce que vous nous devez, ce que vous vous devez à vous-même. Je connais votre secret, plus tard, nous en reparlerons. Offrez votre bras à M"^ d'Elbée, à votre fiancée, et quittez ce salon.
— Je vous obéirai, ma mère! mais je vous supplie...
— Pas un mot de plus, je compte sur votre obéissance, mon fils. Arthur détourna les yeux pour ne pas voir Marie qui ne revenait pas à
elle, et s'avança au devant de M"' d'Elbée. Rappelant toute son énergie, il balbutia quelques paroles gracieuses et offrit le bras à la jeune fille.
Celle-ci accepta les compliments et saisit le bras avec cet air de triomphe que toutes les femmes prennent quand elles humilient une rivale, fùt-elle la plus humble des servantes.
Les deux jeunes gens quittèrent le salon, suivis de la plupart des invités.
M^nc de Sivry appela le Commandeur.
— Mon frère, je vous laisse auprès de cette jeune fille, faites-lui comprendre toute la folie de sa conduite. Obtenez d'elle, à quelque prix que ce soit, l'engagement de retourner en Savoie. Faites enfin le nécessaire pour préserver, ainsi qu'il convient, l'honneur de notre maison. Je compte sur vous, sur votre habileté; vous avez carte blanche.
Boisfleury pensa :
— Très bien! c'est tout ce que je demande; je crois que je tiens mon succès.
Puis, à haute voix :
— Ma sœur, vous pouvez compter sur moi.
De son côté, Arthur avait pu, en sortant, glisser ces mots à l'oreille du Commandeur :
— Mon oncle, vous avez tout compris, j'en suis certain.
— Tout, mon cher neveu.
— Mon amour pour elle...
— Parfaitement...
— Veillez sur elle, je vous en conjure, jusqu'à l'instant de son départ. Expliquez-lui...
— Sois tranquille, mon cher, dit le Commandeur d'un air quelque peu ironique, j'ai l'habitude de ces sortes d'aftaires; la petite est en bonnes mains.
La marquise de Sivry se hâta d'interrompre ce colloque :
— Mesdames, messieurs, dit-elle, la collation vous attend; n'oubliez pas qu'aussitôt après, nous partons pour l'hôtel de la maréchale d'Estrées qui donne, ce soir, un grand bal.
La noble société traversa une longue galerie qui conduisait à la ^alle à manger, oubliant vite le singulier incident qui venait d'avoir lieu.
La marquise, toujours au bras de son fils paraissait en proie à de noirs soucis. Elle entraîna le marquis vers un petit salon attenant à la salle à manger, et, l'ayant fait asseoir auprès d'elle :
— Mon fils, dit-elle, voyez où vous conduit votre aveuglement et votre manque de confiance envers votre mère.
— Ma mère! Épargnez-moi, de grâce...
— Et pourquoi? M'avez-vous épargnée? Devant notre famille, devant celle que je vous destinais pour femme, devant nos invités, dont quelquesuns sont nos envieux, vous m'infligez la honte d'un pareil scandale, vous affichez l'amour qui vous unit à une fille de rien ! c'est une tache à notre blason !
— Ma mère, celle que j'aime...
— Je la connais, enfin, celle dont vous me cachiez le nom! Une paysanne, une chanteuse des rues, une coureuse de carrefours; voilà celle qui est aimée du marquis de Sivry ! Et c'est par hasard que je l'apprends, dans mon salon, où se joue une odieuse comédie!
— Ma mère, croyez que je déplore profondément la scène qui s'est produite. J'aurais donné tout au monde pour l'empêcher! Mais ma conscience, et cet honneur de gentilhomme que vous invoquez, m'obligent à vous dire que Marie, la pauvre Marie, est digne de tout mon amour, digne de tous les respects.
— Et vous êtes prêt à l'épouser, sans doute?
— Nulle n'est plus digne aussi de porter notre nom !
— Vous blasphémez, monsieur! Un pareil aveu dans cette maison pleine de notre gloire. Ainsi, les Sivry ont versé leur sang sur tous lec champs de bataille de la monarchie; ils ont brillé dans les conseils royaux, leurs mères, leurs femmes et leurs filles ont été des modèles d'honneur, de vertu; et vous, leur indigne rejeton, vous allez jeter tout cet honneur, toute cette vertu, aux pieds d'une drôlesse !
LA GRACE DE DIEU 46i
— Ma mère, je vous le répète, Marie est digne de nous !
— Allez, vous n'êtes pas mon fils! Grand Dieu! c'en est donc fait de la noblesse, que de pareilles idées peuvent entrer dans le cœur d'un gentilhomme!
Arthur fut violemment ému par les paroles de sa mère dont la douleur était bien réelle, il se mit à genoux devant elle, lui prit les mains et s'écria avec des larmes dans la voix :
— Ma mère, je vous respecte et je vous aime au-dessus de tout. Mais pouvez-vous exiger mon malheur? Rappelez-vous mon enfance! Tenez, là, à vos genoux, il me semble que je suis encore tout petit et que je vous confie mes chagrins. Ma mère, soyez indulgente, pardonnez à la pauvre Marie son humilité, ne voyez que sa vertu, que sa beauté, que la tendresse que j'ai pour elle.
La marquise fut d'abord attendrie par les douces paroles d'Arthur ; quelques larmes roulèrent sur sa figure sévère; mais, en entendant les derniers mots de son fils, en voyant proclamé cet amour qui lui semblait si odieux, elle eut une révolte de fierté, un retour de rigueur.
Repoussant Arthur, elle s'écria :
— Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je ne deviendrai jamais aussi faible, aussi lâche que vous ! Un mot de plus et je fais enfermer cette fille qui me ravit mon fils, cette aventurière qui veut audacieusement se glisser parmi nous!
— Ah! ma mère, vous êtes trop grande, trop noble, trop généreuse, pour commettre une telle injustice. Marie ne saurait être coupable, ce n'est pas le marquis de Sivry qu'elle a aimé en moi. Elle a toujours ignoré mon nom, mon titre. Son cœur est incapable d'une pensée ambitieuse ou cupide.
— Que prétendez-vous me faire croire?
— La vérité, ma mère! Si dans cette malheureuse affaire il y a un coupable, ce coupable c'est moi, moi qui, sous un nom supposé, empruntant une condition humble, ai suivi, recherché Marie, et qui me suis fait aimer d'elle.
— Que me dites-vous là! Quelle histoire romanesque me contez-vous? C'est vous, mon fils, qui vous amusez à de telles bergeries en action. C'est là l'occupation d'un gentilhomme? Dans votre intérêt, j'aime mieux faire honneur à votre imagination de cette belle invention. Si vous disiez la vérité, je craindrais, je vous l'avoue, pour votre raison !
— Cependant, ma mère, dit tristement le jeune marquis, je ne vous ai dit que ce qui s'est passé.
— Allons, VOUS êtes fou! Quel avantage auriez-vous trouvé à déguiser votre qualité?
— Quel avantage! Mais j'ai connu ce bien suprême d'être vraiment aimé! Mais j'ai pu faire parler ce jeune cœur qui serait resté muet devant le gentilhomme. Oui, j'ai eu cette joie, si souvent refusée aux hommes de notre monde, qu'ont quelquefois les gens du peuple, sublime compensation de leurs misères. J'ai été aimé, je suis aimé pour moi !
— Mon fils, je vous en prie, quittez ces façons de clerc de procureur, ne m'infligez pas le récit de vos bonnes fortunes de barrière. Exécutez mes ordres, puisque vous ne voulez pas tenir compte de mes prières.
— Je vous écoute, ma mère !
— Que cette fille ait aimé en vous le marquis de Sivry ou celui qu'elle croyait son égal, peu m'importe. Vous comprendrez que cette ridicule passion ne peut durer. Vous ne reverrez plus cette Marie.
— Hélas! Seriez-vous assez cruelle...
— Je n'ai pas fini : vous ne reverrez plus cette jeune fille dont j'assurerai l'avenir. Celle que mon fils a... distinguée, ne fût-ce qu'un instant, ne saurait être plus longtemps le jouet des badauds des boulevards! Je la mettrai donc à l'abri du besoin.
— Ma mère, si vous êtes fière, elle l'est aussi, elle n'acceptera rien.
— Nous verrons bien. Vous épouserez M"* d'Elbée qui vous aime.
— Jamais, ma mère ! Jamais ! s'écria le marquis avec toute son énergie.
La marquise était préparée à tout. Avec une grande dureté de ton, mais avec un calme absolu, elle dit :
— Vous réfléchirez jusqu'à demain. Alors il faudra choisir entre votre maîtresse... et votre mère.
— Hélas! ma mère, ayez pitié!
— J'ai dit, et j'espère, du moins, que vous ne me refuserez pas la dernière chose que j'aie à vous demander.
— Qu'ordonnez- vous, ma mère?
— Que vous me promettiez, sur votre foi de gentilhomme, de respecter ma maison et de ne point revoir cette fille avant qu'elle n'en soit sortie.
— Je vous le promets, je m'y engage, ma mère.
— Sur votre honneur?
— Sur mon honneur.
— C'est bien.
La marquise s'éloigna; Arthur avait voulu lui baiser la main en la quittant, mais cette main avait été vivement retirée.
Il allait sortir à son tour, lorsqu'une femme apparut dans l'encadrement de la porte.
Le marquis ne put que balbutier en reconnaissant la nouvelle venue.
— Vous ici, mademoiselle, et comment?
— Oui, c'est moi, ma présence vous étonne, monsieur le marquis, fit Mlle d'Elbée; car c'était elle qui faisait cette démarche compromettante.
— Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle?
— Répondre franchement à mes questions. Si je vous ai cherché, si, prétextant un oubli, je suis venue ici où je savais vous trouver, il faut, vous le sentez bien, qu'un grand intérêt ait guidé ma démarche.
— Je le crois, mademoiselle.
— Peut-être ne suis-je pas une jeune fille comme les autres. On me reconnaît quelque netteté dans l'esprit, quelque courage dans le cœur.
— Je suis persuadé, mademoiselle, que chez vous ces qualités s'unissent à la beauté et à la grâce.
— Quittez ce langage, monsieur le marquis, la dissimulation n'est digne ni de vous, ni de moi.
— Mademoiselle, je suis incapable de trahir la vérité.
— J'y compte; voilà pourquoi je viens à vous et je vous dis : On veut nous marier, vous ne m'aimez pas, vous en aimez une autre?
Arthur fut surpris au dernier degré par la franchise de la jeune fille, l'éducation française ne prépare pas ordinairement les jeunes personnes à s'exprimer de cette façon et à traiter directement avec le principal intéressé. Néanmoins, il répondit :
— Il est vrai, mademoiselle, ma mère et vos parents ont formé le projet de nous unir.
— Et vous êtes prêt à obéir à votre mère?
Arthur baissa la tête et ne dit rien. Il se refusait à mentir; d'un autre côté, il considérait comme une brutalité toute réponse nette et décisive. M"" d'Elbée reprit :
— Vous hésitez ! Et cette hésitation est aussi éloquente qu'un aveu.
— Mademoiselle, je ne puis cependant...
— Vous pouvez parfaitement vous conduire en honnête homme, en gentilhomme. Je vous crois le cœur assez haut pour apprécier la démarche que je fais en ce moment. Il ne me convient pas d'être ballottée au hasard d'une intrigue que je devine, sans la connaître dans tous ses détails.
— Je vous atteste que je saurai agir comme je le dois, votre honneur ne sera même pas effleuré.
— Je le sais, mais ma fierté est en péril. Peut-être même ai-je des craintes d'une autre nature, craintes que vous ne pouvez soupçonner.
Le marquis fut remué par les dernières paroles de M"' d'Elbée. Il y voyait une lueur de tendresse; sa situation n'en devenait que plus pénible. . — Je suis prêt, mademoiselle, dit-il enfin, à vous donner toutes les satisfactions désirables.
— Je n'en veux qu'une, votre aveu loyal. Vous aimez une femme? . — Oui, mademoiselle.
— Une femme qu'il ne me conviendrait pas d'avoir pour rivale. Je connais, moi, les exigences de mon rang.
Arthur sentit son cœur se serrer. Il lui semblait encore entendre les arguments aristocratiques de sa mère.
— Certes, mademoiselle, dit-il avec dignité, plus qu'aucune femme vous êtes digne de l'affection d'un gentilhomme, d'un roi; mais celle que j'ai aimée avant de vous avoir connue est un ange de douceur et de pureté.
— Pourquoi donc, si vous ne rougissez pas d'elle, si vous la placez si haut dans votre estime, si vous pensez enfin qu'elle mérite tous les respects et tous les hommages, pourquoi n'avez-vous eu, devant tout ce monde qui nous entourait, ni une parole, ni un regard pour cette noble fille?...
— Ah ! vous ne savez pas ce que j'ai souffert durant la terrible scène que vous me rappelez. Pouvais-je intervenir devant ma mère, devant vous, devant tous nos amis, mais si j'ai dû garder le silence, mon âme n'en est pas moins fidèle et ferme, et quand le moment en sera venu, je saurai le prouver.
A ces mots, prononcés d'une voix énergique, il passa comme un nuage sur le visage de M"^ d'Elbée.
Elle chassait une pensée qui déjà lui était venue, et cherchait à dissiper un espoir qui commençait à se former.
Qui comprendra jamais les mystères d'un cœur de femme.
Toutes les jeunes filles se font un roman de leur mariage et s'attachent peut-être à ce roman selon le nombre et le charme de ses épisodes. M"^ d'Elbée avait regardé d'un œil favorable celui qu'on lui destinait pour époux et qu'elle croyait lui être entièrement dévolu. Piquée par l'incident déterminé par Marie, elle s'était davantage intéressée au fiancé qu'on lui disputait. Malgré sa fierté, elle venait d'entreprendre une démarche exorbitante pour une fille de son rang; cet effort et l'attitude d'Arthur avaient mis le comble à son exaltation. — Maintenant, si elle n'aimait pas encore le marquis, elle était du moins fortement engagée sur la pente de l'amour.
Reprenant son sang-froid, son calme extérieur, M"^ d'Elbée dit :
— C'est bien, monsieur, je vous remercie de votre loyauté, nous
Je les tiens, s'écria-t-il, ces laquais. (P. 471.)
sommes aujourd'hui, nous serons toujours, comme nous étions hier : étranger l'un à l'autre.
— Mademoiselle, fit Arthur d'une voix très douce, je regrette profondément que le ciel ne nous ait pas créés l'un pour l'autre. Mais si je ne veux être pour vous un époux déloyal, je puis être un ami sûr et dévoué. Votre âme est assez grande pour tous les nobles sentiments.
LIVRAISON 59 — A. d'ENNERT. — L4 GRACE DB DIEU. — JULES ROUFF HT C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 59
— Monsieur, fit la jeune fille en tremblant légèrement j je n'ai qu'à vous répéter ce que je viens de vous dire : — Nous ne pouvons être que des étrangers l'un pour l'autre. Adieu I
Arthur s'inclina et murmura :
— Adieu, mademoiselle.
Il voulut offrir son bras à M"« d'Elbée pour la conduire dans le salon du bal, mais la fière jeune fille le refusa et couvrit le marquis d'un regard froid et dédaigneux.
Elle sortit seule, bien seule, car elle venait de perdre son premier rêve déjeune fille.
Peut-être, en traversant les brillants salons où sa beauté soulevait des murmures d'admiration, M""= d'Elbée, enrichie de tous les dons, possédant tous les avantages du rang et de la fortune, enviait-elle l'humble Marie, la pauvre chanteuse des rues.
Nous avons laissé Marie évanouie. Etendue sur un canapé, elle était entourée de femmes de chambre lui prodiguant des soins et caquetant à qui mieux mieux autour d'elle.
Auprès de la jeune fille se tenait le Commandeur de Boisfleury investi d'une double mission par la marquise et par Arthur, mais au fond ne songeant qu'à mettre ses projets personnels à exécution.
Le vieux seigneur paraissait sous le charme, et, pour parler le langage de nos jours, semblait hypnotisé par la beauté de Marie.
Il sortit un instant de sa contemplation.
Et s'adressant aux femmes de chambres :
— C'est bon, vous pouvez vous retirer et aller rassurer votre maîtresse, cette jeune fille va beaucoup mieux ; elle va revenir à elle. Il ne faut pas l'effrayer par un trop grand déploiement de gens.
Les femmes de chambre obéirent à regret; elles n'auraient pas été fâchées d'assister au réveil de Marie et d'apprendre peut-être quelque curieuse histoire.
Resté seul, Boisfleury s'assit à côté de Marie, lui prit la main qui pendait inerte, et contempla les traits pâlis de la jeune fille.
Il murmura :
— Gomme elle est jolie ainsi! Comme cette pâleur lui sied, comme elle poétise sa beauté. Comme ce front est pur!
Marie fit un mouvement.
— Elle va reprendre connaissance! Je veux que ce soit la main dans la mienne, elle me verra ainsi comme son an^'e gardien.
Le Commandeur nageait en plein bleu; l'idéalisme emplissait son cœur. Il devait être sincère, car il y a, dans l'évanouissement d'une jeune fille, un charme pénétrant auquel ne peuvent se soustraire les hommes même débauchés.
Cependant les pensées amoureuses du bon seigneur devinrent plus accentuées. Il reprit son monologue en ces termes :
— Oh! la divine bouche! les beaux yeux, même récouverts de leurs paupières, ils sont séduisants. Je voudrais les voir s'ouvrir sous mon souffle, comme des fleurs sous le souffle du printemps.
Marie, toujours évanouie, remua les lèvres et sembla murmurer quelques mois.
Le Commandeur crut saisir les noms d'Arthur et d'André échappés de cette bouche adorable.
— Arthur, dit-il, oui, il est mon rival! mais je saurai m'opposer aux entreprises de mon beau neveu. Ces jeunes gens croient qu'ils n'ont qu'à paraître pour vaincre. Je lui ferai bien voir qui je suis.
— Arthur! prononça encore iMarie, plus distinctement, cette fois.
— Toujours ce nom ! Bah ! elle rêve. Quand elle recouvrera sa raison, elle me verra à ses pieds, et je saurai lui faire oublier l'autre. — Mais elle tarde bien. Je crois qu'un baiser sur ce beau front ferait plus d'effet que tout l'éther qu'on lui a prodigué sans résultat.
Le vieux Céladon se pencha sur le front de Marie pour mettre son projet à exécution. Il allait appuyer ses lèvres sur ce doux visage. Dans son érudition mythologique, il se comparait déjà à l'Amour visitant Psyché, lorsqu'une voix bien connue l'arracha à son extase.
— Ah ! je vous y prends !
Le Commandeur se retourna et s'écria avec dépit :
— Pagode! Encore Pagode!
— Oui, c'est moi; il paraît que je vous dérange?
— Pas précisément, mais je vous croyais loin.
— J'étais à l'office.
— Vous deviez vous y trouver fort bien, et je ne comprends pas que vous l'ayez quittée.
— Mais je vous dérange, à ce que je vois?
— Que voyez- vous?
— Rien, sinon que vous êtes en train de me trahir et d'oublier les promesses que vous m'avez faites.
4r,S LA GRACE DE DIEU
— Mais non, je vous assure, je fais mon devoir de galant homme en donnant des soins nécessaires à une jeune fille malade.
— Peste! vous avez une singulière façon de soigner les gens. Enfin, c'est bon à savoir.
Marie ouvrit les yeux.
— Où suis-je? dit-elle.
Elle vit d'abord le Commandeur et ne put maîtriser tout à fait un significatif mouvement de répulsion. Boisfleury prit sans doute ce mouvement pour de l'émotion pure, car il dit de sa voix la plus aimable :
— Ah ! chère petite, vous revenez à vous ! Vous nous avez donné bien de l'inquiétude.
— Vous êtes trop bon, monseigneur! Je ne suis pas digne de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, moi, pauvre fille des rues!...
— Charmante fleur des champs, voulez-vous dire.
Marie ne répondit pas; d'ailleurs, elle venait d'apercevoir Chonchon.
— Chonchon! s'écria-t-elle, toi ici!
— Oui, c'est moi, ma chère Marie, moi qui viens de t'arracher à un grand danger, tu m'as fait une fière peur!
— Ah! que de reconnaissance je te dois! Combien je suis heureuse d'avoir une amie auprès de moi.
— C'est bien par hasard, mais c'est de bon cœur tout de même. Figure-toi que j'étais venue ici pour affaires de mon commerce. On me connaît, on me conduit à l'office...
— A l'office!
— Oui, là où l'on mange! Tu sais, j'ai souvent besoin de me restaurer... J'ai toujours été comme ça, moi, même chez nous, dans nos montagnes.
Marie soupira.
— Pauvre pays, fit-elle; si pauvre qu'il soit, je le regrette bien, j'aurais dû y laisser mon cœur.
— Ça, c'est des histoires pour te rendre malade. On se nourrissait à peine, là-bas, et avant le cœur, il y a l'estomac!
Malgré sa profonde tristesse, Marie ne put s'empêcher de sourire, elle reconnaissait sa Chonchon; sa gaieté et son entrain un peu grossier lui déplaisaient moins que l'obséquiosité intéressée de Boisfleury.
Celui-ci, se sentant mis à l'écart, intervint et, s'adressant à Chonchon :
— Ma bonne Pagode, vous étourdissez M"^ Marie. Dans son état, toute fatigue est nuisible.
— Mais non, monseigneur, interrompit la jeune chanteuse, Chonchon est mon amie d'enfance, sa présence et ses paroles me font du bien.
— Laissez-nous tranquilles! fît Pagode, tout ça c'est nos affaires. Boisfleury eut un mouvement de dépit. Marie parut surprise de la
familiarité avec laquelle Chonchon traitait le grand seigneur. Pagode reprit :
— Donc, pour t'en revenir, j'étais à l'office; un laquais très aimable m'offre un peu de ceci, je l'accepte. Un autre m'offre un peu de cela, je l'accepte. Enfin, j'accepte tout ce qu'on m'offre...
— Arrivez au fait, ma bonne Pagode, interrompit Boisfleury.
— Mais au moment où j'allais m' attabler, on m'annonce que M"'e la marquise me fait demander. Je cours; la marquise était au salon, impossible de parvenir jusqu'à elle. Et, comme je retournais à l'office, j'a[)prends que la Perle de Savoie vient de se trouver mal ! Oh ! alors, j'accours encore plus vite.
— Bonne Chonchon! dit Marie en serrant la main de son amie.
— Je te vois étendue! morte peut-être! Tu juges de ma profonde douleur; heureusement te voilà tout à fait bien. Mais c'est étonnai;' comme les émotions me creusent l'estomac! Je prendrais bien quelqu., ihose, et toi?
— Moi ! Oh ! je ne prendrais par une goutte d'eau dans cette maison I Je veux m'en aller, et tout de suite. Tu m'accompagneras, ma bonne Chonchon?
— Certes, mais nous avons le temps.
— Certainement, fit Boisfleury, vous resterez un moment. Après la crise dont vous venez de triompher si péniblement, il faut absolument vous réconforter. Je considérerai comme un crime de vous laisser partir ainsi. Vous feriez à peine dix pas dans la rue sans tomber de nouveau en syncope.
— Monseigneur, je suis tout à fait bien maintenant. Je vous remercie et je désire...
— Je désire, moi, dit Chonchon, me réconforter un peu, nous partirons, ma chère, quand j'aurai pris quelque chose.
— Je vais donner des ordres à ce sujet, dit le Commandeur, et il s'éclipsa; mais avant de s'éloigner il donna, à un grand laquais, la consigne de monter la garde devant le salon et d'empêcher la jeune Savoyarde de sortir si elle en manifestait l'intention.
Marie ne se doutait nullement des projets du vieux gentilhomme ; elle ne voyait donc pas la nécessité de s'enfuir précipitamment. — Cependant, elle songeait à préparer son départ et, pour cela, fut enchantée de se trouver seule avec Chonchon.
— Je voudrais être loin d'ici, ma chère amie, dit-elle.
— Ah! je sais; tu te méfies du vieux Boisfleury! Et tu n'as pas tort... il est traître comme un chat. Mais avec moi rien à craindre : je le dompte.
— Soit, mais je préfère retourner dans ma pauvre chambrette. Mais où donc est Pierrot?
— Il était avec moi à l'office.
— Eh bien ! va, je te prie, le chercher, ramène-le et nous partirons aussitôt.
— Pas avant d'avoir soupe, dit à part Chonchon. Puis, elle ajouta :
— Je vais chercher ton Pierrot, ne te fais pas de mauvais sang. Chonchon se dirigea d'abord du côté de l'office et, naturellement, ne
trouva pas Pierre.
— Il n'est certainement pas dans les salons, pensait-elle. Il est peutêtre dans les cuisines.
Elle descendit dans les cuisines, pas de Pierrot.
Jalouse de remplir sérieusement la mission dont son amie l'avait chargée, elle parcourut les couloirs, les communs, en poussant de temps à autre quelques appels. Dans son zèle, elle alla même jusqu'aux caves et fut bien inspirée. Tout à coup un bruit métallique vint frapper son oreille.
— N'est-ce pas cet imbécile qui s'amuse avec son triangle, dit-elle; que fait-il dans cette cave?
Parvenue devant la porte de la cave d'où paraissait provenir le bruit entendu, elle cria à plein poumons : Pierrot, Pierrot!
Pierrot entendit, car de sa plus grosse voix qui ne parvenait à l'oreille de Chonchon que confuse et affaiblie, il demanda :
— Qui est là? Ayez pitié de moi?
— C'est moi, Chonchon! cria la modiste. Que fais-tu là?
— On m'a emprisonné. Je veux sortir d'ici.
— Je ne demande pas mieux que de te délivrer, d'autant plus que Marie te réclame!
— C'est pour elle que je veux être libre, je veux la sauver!
— La sauver! de quoi?
— Suffit! J'ai mon idée! Ouvre-moi, Chonchon, ouvre-moi I
— Comment faire?
— Je ne sais pas; mais ouvre-moi!
— Je vais essayer.
Pagode tira d'abord deux verrous et poussa la porte. Elle fut étonnée de la voir céder sous son effort.
— Tiens, pensa-t-elle, ils n'avaient pas fermé le cadenas! mauvais geôliers.
Elle n'eut pas le temps de réfléchir sur ce cas intéressant, car Pierrot, qui se trouvait derrière la porte, surgit ébouriffé, rouge, brandissant son triangle d'un air menaçant.
— Je les tiens, s'écria-t-il, ces laquais, ces marquis et ces ducs! Tous des brigands!
— Tais-toi, malheureux, fit Chonchon. Dis-moi doucement de quoi il s'agit.
— Non, non, je veux prévenir le lieutenant de police, la maréchaussée, le roi.
— Oui, tu n'as que cela à faire si tu veux qu'on te remette encore dans une cave mieux fermée que celle-ci
— Où est Marie?
— Là-haut, dans le salon.
— Allons-y, il faut que je l'avertisse de tout ce qui se passe.
— Ce qui se passe?
— Je veux dire ce que l'on médite; des infamies, Chonchon, d'affreuses scélératesses !
— Contre Marie?
— Oui, de la cave où j'étais enfermé, j'ai tout entendu.
— De la cave! |
— Voilà : — Celui qui expliquait le complot, c'était Laflcur.
— Achève.
— Il s'agit de griser Marie, de l'endormir et de l'enlever pour le compte du Commandeur.
— Du Commandeur!... le scélérat 1... Et tu es bien sûr de ce que tu me dis-là?
— Comme du jour qui nous éclaire.
— Du jour qui nous éclaire!
— Eh! oui.
— Bêta! il est bientôt minuit.
— N'empêche que j'en suis sûr.
— Eh bien!
— Soyons prudents. Toi, ne te fais pas remarquer; les salons et l'antichambre sont pleins de monde. Je vais d'abord rejoindre Marie; tu feras comme moi dans quelques instants.
— C'est bon, je vais me glisser comme un serpent et je vous rejoins.
— C'est cela.
Chonchon quitta Pierrot, ne sachant si elle devait prendre au sérieux les frayeurs de celui-ci.
— Ce pauvre Pierrot, n'a-t-il pas rêvé tout cela? pensa-t-elle. N'aurait-il pas trop bu dans cette cave? Dans tous les cas, ayons l'œil ouvert.
Le Commandeur était revenu auprès de Marie, juste au moment où Chonchon se mettait à la recherche de Pierrot.
Dès qu'il fût en présence de la jeune fille, il lui dit, de sa voix la plus caressante :
— Eh bien ! chère petite, vous nous restez, c'est entendu.
— Non, monseigneur, je suis bien décidée à quitter tout de suite cette maison, je n'attends, pour partir, que mon compagnon et ma bonne Chonchon.
— Cet arrêt n'est pas irrévocable. Nous ne pouvons nous résoudre à perdre si tôt la Perle de Savoie.
— Ne vous moquez pas, monseigneur. Je pars.
— Je sais un argument qui va modifier votre intention.
— Lequel?
Mon neveu Arthur vous prie de rester à souper, il veut se justifier à vos yeux, dit hypocritement le Commandeur.
Quand Marie entendit ces mots, elle rougit et ses yeux brillèrent. Elle fit un grand effort sur elle-même pour répondre avec un calme apparent : p
— M. le fitarquis veut se justifier et de quoi?
— Vous le savez bien ! De vous avoir trompée sur sa qualité, sur son rang! De ne pas avoir osé, ce soir, se jeter à vos pieds. Ah! si j'avais été à sa place!
— Monseigneur, vous vous méprenez, M. le marquis ne m'aime pas. Il ne me connaît pas.
— Allons, cessez de feindre. Renoncez à cette indifférence que démentent l'éclat de vos yeux, le tremblement de vos lèvres. Arthur vous aime, et, je le répète, il veut se justifier.
— Il m'aime, s'écria Marie, qui ne put dissimuler plus longtemps son émotion. Il m'aime et il n'a pas trouvé un mot à m'adresser pour rassurer mon cœur ! . . .
— Était-ce possible devant tout ce monde? Il vous aime! insista Boisfleury qui voulut assurer la réussite de sa ruse, et il vous prie d'assister au souper qui va être servi.
— Souper! on parle de souper! J'en suis! fit une voix joyeuse.
Vous voulez acheter mon départ. (P. 476.)
C'était Chonchon qui rentrait de son expédition dans les caves et qui, avec son appétit ordinaire, se mettait de la partie.
Le Commandeur fit la grimace en présence de cette irruption. Se tournant vers Pagode, il dit :
— Vous avez, ma chère amie, une façon d'entrer!
— C'est vrai, j'entre sans façon, je suis sûre de vous faire plaisir.
LIVRAISON GO. —A. riENNERY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES ROUFF ET C", EDITEURS. — LIVRAISON 60.
— C'est selon !
— D'ailleurs, on parle de souper... J'en suis... Quoi de plus naturel?
— Mais, encore une fois, ce souper n'est pas un souper ordinaire. Mon neveu, le marquis de Sivry, qui veut se justifier, a besoin de parler à M"* 3Iarie. Ce n'est donc pas à vous qu'il a affaire.
— Je n'ai pas besoin qu'il me parle, le marquis, dit Chonchon. Il cause avec Marie, et je soupe... Ils s'expliquent et je soupe, il se justifie et je soupe. Je soupe toujours, moi.
A part. Pagode pensait :
— Tu veux te débarrasser de moi, vieux renard! Ce que m'a conté Pierrot serait donc vrai? Plus souvent que je vais te laisser roucouler auprès de Marie, pour que tu oublies tes obligations envers moi, l'Opéra... et le reste.
— Décidément, fit assez gracieusement Boisfleury, quand Pagode a quelque chose dans la tète, on ne peut le lui arracher. C'est entendu, ma bonne amie, vous souperez avec nous.
— Lui aussi eut son a parte :
— Tu crois me tenir, friponne, murmura-t-il, va, va, je suis plus fin que toi. Le narcotique de Lafleur aura raison de ton obstination aussi bien que de la résistance de la belle Marie.
Chonchon frappa dans ses mains avec satisfaction.
— A la bonne heure! s'écria-t-elle. La fête sera complète. Le Commandeur laissa Pagode et s'adressant à Marie :
— Si vous voulez me suivre, belle mignonne, nous allons passer dans le salon voisin, où le souper va être servi.
La jeune fille fit encore résistance.
— Non, non, dit-elle, si M. le marquis veut me parler, qu'il vienne maintenant, sinon, je pars.
M"^ d'Elbée entra à ce moment. Elle était au bras d'un vieux gentilhomme, son parent. — Elle entendit la dernière partie de la conversation que nous venons de rapporter et resta un moment muette, contemplant Marie d'un œil quelque peu courroucé.
Ce n'était pas par hasard que la fière jeune fille pénétrait dans cette pièce. Depuis son entretien avec Arthur, elle tenait à se retrouver en présence de Marie, dans laquelle, en dépit de toutes les révoltes de son orgueil, elle voyait une rivale.
Marie frémit d'abord en voyant M"* d'Elbée, mais elle se raidit et sentit, dans son cœur, une énergie, une fierté qu'elle ne se connaissait pas. Elle comprenait qu'une pénible épreuve s'apprêtait pour elle.
La noble demoiselle s'adressa à la pauvre chanteuse des rues d'un ton qui n'avait rien de sympatliique mais qui, cependant, semblait reconnaître une certaine égalité. Ce n'était plus l'accent hautain d'une grande dame s'adressant à une grisette ou à une paysanne. Toutes deux aimaient le même homme : c'était une rivale en face de sa rivale.
— Vous avez été très souffrante, mademoiselle, dit J\F^ d'Elbée, je vois, avec plaisir, que vous êtes remise.
— Oui, mademoiselle, je vous remercie de l'attention que vous daignez m'accorder.
— A quelle cause attribuez- vous votre... accident?
— Que sais-je? la chaleur.
— Ne serait-ce pas plutôt une cause morale, une émotion, un chagrin.
— Marie ne recula pas.
— Peut-être, mademoiselle. Tout le monde a ses peines, les pauvres comme les riches, les paysannes comme les grandes dames.
— M"*^ d'Elbée fut étonnée de la réponse de Marie, qui, par sa fermeté etrii'onie cachée qu'elle contenait, contrastait fort avecle visage, le rang de celle qui la lui adressait. Elle n'en conçut que plus de dépit.
— Donc, vous avez des chagrins, reprit-elle, ne pourriez-vous pas les confier à quelqu'un qui s'intéresse à vous?
— Mes chagrins sont à moi, mademoiselle, comme leurs joies sont aux autres plus heureuses. — Ils ne vous intéresseraient pas si je vous les contais.
— Après tout, il m'importe fort peu de les connaître! répliqua vivement M"= d'Elbée qui eût une révolte d'orgueil.
— Pardon, mademoiselle, je croyais que vous m'interrogiez à ce sujet.
La noble héritière vit qu'elle avait fait une faute et qu'elle ne prenait guère le bon chemin pour gagner la confiance de son interlocutrice. Elle eut un retour.
— Si je vous dis que je n'ai pas besoin que vous me contiez vos chagrins, mademoiselle, c'est que je les connais, ou plutôt, je les ai devinés.
— Comment cela?
— Ah! c'est bien facile... quelqu'un... a eu des torts envers vous.
— Aucun, je vous jure! s'écria vivement Marie.
— Voyez, vous vous trahissez!
Marie rougit.
— Pour vous prouver que je m'intéresse à vous, je vais vous donner
un bon conseil, je puis dire un conseil d'amie et vous offrir les moyens de le suivre.
— Vous, mademoiselle?
— Moi!
— Vous êtes trop bonne et je m'étonne... j
— Il n'y a rien dans tout cela qui doive vous surprendre. Je trouve l'occasion de rendre un service à une personne qui me semble digne d'intérêt et je saisis cette occasion. Ecoutez-moi donc.
— Je vous écoute, mademoiselle.
— Vous êtes originaire de la Savoie, née sur les terres de la marquise et... de M. le marquis de Sivry.
— Oui, mademoiselle. ,
— Vos parents sont encore dans votre pays? Marie soupira et inclina la tête pour toute réponse.
— Eh bien! ma chère, il faut les rejoindre au plus tôt. L'air du pays, les caresses de ceux qui vous aiment... réellement, vous consoleront.
Le bon cœur de Marie s'ouvrait d'ordinaire aisément, et accueillait avec joie la sympathie qu'on lui témoignait, mais, dans cette circonstance, son amour la rendait clairvoyante, elle sentit le serpent caché sous les fleurs de sensibilité que M"^ d'Elbée lui donnait à réfléchir.
— Mademoiselle, répondit-elle, les conseils que vous voulez bien me donner sont de ceux que je suivrais avec joie. Malheureusement, mes parents sont pauvres, et, pour ne pas leur êlre à charge, je dois rester dans cette ville où je gagne honorablement ma vie!
— Très bien, très bien, approuva le Commandeur qui avait vu, avec dépit. M"'' d'Elbée s'engager dans cette voie et mettre ainsi ses projets en péril, très bien, ces sentiments sont forts respectables.
— Sans doute, répliqua M"^ d'Elbée, mais je n'ai pas dit encore la seconde partie de ma proposition. J'ai engagé mademoiselle à retourner en Savoie, je veux lui donner les moyens de faire ce voyage et d'aider ses parents à vivre.
— Vous, mademoiselle! j'accepterais de l'argent... de vous!... s'écria Marie, toute tremblante d'émotion et de colère.
— Qu'y a-t-il d'étrange dans ma proposition?
— Vous voulez acheter mon départ.
— Qui vous parle d'acheter votre départ ! Que me fait votre présence ici? Vous vous méprenez étrangement, ma petite!
— Diable! diable! murmura le Commandeur, la fiancée d'Arthur tient beaucoup à éloigne*^ la mignonne Marie! Elle a compris, la rusée! Mais je
la débarrasserai plus facilement de celte rivale qu'elle ne saurait le faire elle-même. C'est égal, la lutte est amusante.
— Mais de quel droit, mademoiselle, me parlez-vous ainsi? Pourquoi voulez-vous pénétrer les secrets de mon cœur malgré moi ! s'écria Marie, perdant toute mesure.
— Du droit qu'a toute femme de s'intéresser aux malheurs d'une pauvre fille comme vous, reprit avec dédain M"« d'Elbée qui retrouva tout son calme, et qui sentit qu'il était de sa dignité d'éviter un éclat.
Un pâle sourire parut sur les lèvres de Marie. Boisfleury intervint :
— Je trouve, dit-il, que M"* Marie a raison ; elle a des amis à Paris aussi bien que chez elle, des protecteurs qui sauront la soutenir, son talent est très réel, elle peut mieux faire encore que gagner péniblement sa vie.
Chonchon, qui était restée silencieuse durant toute cette scène, comme elle devait le faire, se permit de frapper sur l'épaule de Boisfleury. Celui-ci se retourna et la modiste lui glissa ces mots à l'oreille :
— Ah çà! est-ce que vous allez la fiire entrer à l'Opéra à ma place?
— Taisez-vous, fit à voix basse le Commandeur furieux, et tranquillisez-vous; vous entrerez à l'Opéra, et j'espère que vous n'en sortirez pas pour venir me persécuter.
— C'est entendu !
M"* d'Elbée, relevant les paroles de Boisfleury, dit avec ironie :
— Il est certain que si monsieur le Commandeur de Boisfleury se charge de l'avenir de Mi'e Marie, elle peut être tranquille et n'a pas besoin d'une autre protection.
Le Commandeur salua et dissimula une grimace dans un sourire. Un maître d'hôtel entra à ce moment et dit, sans doute en suivant les instructions du Commandeur :
— Le souper est servi !
— Venez-vous, belle Marie? dit le Commandeur en lui présentant son bras.
— Non, dit celle-ci; je vous l'ai dit, je veux partir.
Au même instant, un valet de chambre entra, s'approcha de la jeune Savoyarde, et, très respectueusement, lui présenta une lettre.
Marie ouvrit sa lettre.
La missive n'avait qu'une ligne, mais une ligne qui lui fit venir le sang aux joues et qui alluma un éclair de joie et de fierté dans ses yeux.
Elle lut en effet :
« Ne m'accusez pas, ne désespérez pas et attendez-moi
« Signé : André. »
M"^ d'Elbée vit la métamorphose de la jeune chanteuse et en éprouva une commotion.
— Eh bien! mademoiselle, que décidez-vous? dit-elle.
— Je reste, mademoiselle, dit Marie,
Cette phrase fut accompagnée d'un regard clair, presque triomphant.
M"^ d'Elbée dut en comprendre la signification, car elle se mordit les lèvres.
Comme a dû le faire pressentir la promesse d'Arthur à sa mère de ne point revoir Marie ce soir-là, le billet apocryphe n'émanait pas du marquis, c'était une ruse imaginée par le Commandeur pour décider Marie à ne point s'éloigner.
M"*" d'Elbée n'ajouta pas une parole, elle prit le bras du gentilhomme qui l'avait accompagnée et qui n'avait pas prononcé une parole. Elle se disposait à se retirer, lorsque Boisfleury s'approcha d'elle, et, sous couleur de la saluer, lui glissa ces mots :
— J'avais bien vu que cette jeune paysanne vous gênait, de même qu'elle nous gêne tous ici; j'y mettrai ordre ce soir, dans l'intérêt de la famille.
La riche héritière ne répondit rien, mais elle couvrit le vieux seigneur d'un regard expressif, et, en quittant l'appartement, elle dit à son parent :
— M. le Commandeur de Boisfleury est décidément un homme charmant.
— Certes, et c'est un parfait gentilhomme! ajouta l'autre. Et M"^ d'Elbée s'éloigna en murmurant tout bas :
— La lutte n'est pas finie entre nous, petite... nous nous reverrons!..* Le Commandeur revint auprès de Marie et lui dit gracieusement :
— Je bénis ce bienheureux billet qui a été plus éloquent que M"= d'Elbée et moi réunis.
— Je le bénis autant que vous, monseigneur!
— Eh bien! j'espère qu'on va enfin souper! s'écria Ghonchon que tous ces manèges impatientaient fort.
— Pour cette fois, vous parlez d'or, ma chère, dit le Commandeur. Et, offrant le bras à Marie, il passa dans la salle à manger. Chonchon
suivit en donnant les signes de la plus vive allégresse.
Le seigneur de Boisfleiiry n'avait pas perau son temps, pendant sa courte absence du salon où se trouvait Marie.
Il avait vu Lafleur, son cynique confident, et avait arrêté avec lui les détails de son plan de bataille.
Ce Lafleur était un précieux personnage, il avait toutes les grandes traditions de son emploi et devenait véritablement indispensable pour un grand seigneur amoureux, entreprenant et peu scrupuleux.
Grâce aux protections efficaces que lui avaient valu ses services, il avait évité les galères et peut-être bien la corde méritée par ses hauts faits. Par exemple, il se dévouait corps et âme à ses patrons, et ne les trahissait que pour une somme importante et supérieure à celle qui lui était promise par cenx-ci.
Sa probité se bornait là, et l'on remarquait souvent la disparition de certains objets, dans les maisons où il exerçait ses talents.
— Monseigneur, avait-il dit à Boisfleury, pour ce que vous voulez faire, il vous faut un narcotique et une bonne voiture, avec un cocher dévoué. J'ai votre affaire, tout cela a été préparé par moi, et les hommes qui doivent nous seconder n'attendront qu'un signal pour agir.
— Fort bien. Mais ce narcotique, au moins, n'offre aucun danger pour celui qui le prend?
— Ne craignez rien, monseigneur, un sommeil d'enfant.
— Le cocher?
— Un ami à moi, un drôle qui, pour une récompense honnête, écraserait son père, s'il voulait lui barrer le passage.
— Un joli coquin !
— Dame! dans la partie que nous jouons, on ne peut exiger des mœurs bien délicates.
— Enfin, c'est convenu. Tu nous serviras à table.
— Oui, monseigneur, c'est moi qui verserai le Champagne... et le sommeil ; le narcotique est infaillible.
— Ne vas pas te tromper !
— Monseigneur, on sait son métier.
— Tu trouveras bien moyen de te débarrasser des vieux serviteurs de l'hôtel?
— Monseigneur, ces vénérables personnages dorment déjà sur leurs
mollets, je les enverrai coucher lorsqu'il le faudra et je* les remplacerai par ceux dont, hier, je me suis assuré le concours.
Boisfleury, tranquille, était revenu auprès de Marie.
Ce Lafleur qui, on l'a vu, s'était chargé de procurer au Commandeur tout le personnel de l'enlèvement, s'était adressé, la veille au soir, à certains personnages douteux qu'il connaissait et qui, moyennant finance, consentaient à se charger de n'importe quelle besogne.
Valets au besoin, soldats à la rigueur, mais plus communément bandits; Lafleur les avait fréquentés à diverses époques de sa vie, et savait où les trouver quand il le fallait, pour faire un coup mauvais ou bon.
Cette fois, il était allé passer la soirée dans un tapis-franc des environs du marché des Innocents, dans l'une de ces tavernes où se réunissaient les sujets du roi de Bohême, pour y discuter les aubaines et les attendre.
Donc, la veille du jour où Marie devait aller chanter chez la marquise, Lafleur s'était transporté dans ce bouge pour y chercher des aides.
Une cinquantaine d'individus y attendaient la fortune, Lafleur les examina les uns après les autres et allait se retirer pour chercher son affaire ailleurs, quand il avisa un groupe qui se tenait tout à fait à l'écart et qui comptait quatre gaillards à mines patibulaires.
L'un d'eux, en ce moment, frappait vigoureusement sur la table en faisant frémir, du coup, les verres et les bouteilles, puis s'écriait :
— Quel chien de métier!
— Pourquoi dites-vous ça, patron?
— Voilà quinze jours que nous n'avons fait une affaire.
— Eh! Dieu me damne! s'écria Lafleur avec la plus parfaite désinvolture, c'est le brave, capitaine Lampourde.
— Tiens! Lafleur! Bonjour, répondit d'un ton bourru le prétendu capitaine qui, pour justifier cette appellation hyperbolique, portait, sous le nez, une paire de moustaches exorbitantes, lesquelles semblaient lui couper la figure en deux.
— Bonjour Lafleur!
— Bonjour, les amis. Est-ce que vous êtes dans le marasme?
— Un peu, répondit Lampourde. Et toi, fainéant, que deviens-tu? ■ — Moi, je viens vous voir.
— Pourquoi faire ?
— Mon Dieu, capitaine, je ne sais pas si je me trompe, mais vous allez me sauter au cou.
— Me prends-tu pour une corde? car tu finiras par là. Et Lampourde fit un geste expressif.
■^■^i'^.uc.\...xM\.
Aligne les pistoles; nous acceptons. (P. 483.)
UVRAISON ni. — A. d'enNERY. — LA GR.VCE DE DIEC. — JULES RODFF ET C'% ÉDITEURS. - LIVPAISON' 61.
— Après vous, capitaine! répondit insolemment Lafleur.
— C'est bon, bavard, qu'y a-t-il?
— Étes-vous disposés à prêter le secours de vos bras à une expédition nocturne...
— Dont le but est?.., demanda Lampourde.
— Dont le but est de cueillir une jolie poulette.
— Un enlèvement...
— Oui.
— Combien donne-t-on?
— Six cents livres.
— Penh ! ce n'est guère.
— Eh bien! capitaine, restons-en là; je vais m'adresser à d'autres.
— Il y eut un murmure parmi les autres seigneurs du clair de lune qui se récrièrent.
— Mais nous acceptons, nous, dit l'un d'eux.
— Et moi-même, fit Lampourde, je n'ai point refusé, que je sache, dégoise-nous ton affaire et mets-nous au courant de la besogne qu'il faudra abattre.
— Ah! ah! vous vous humanisez!
— Trêve de réflexions et venons au fait.
En quelques mots, Lafleur mit Lampourde et ses affidés au courant.
— Comme vous le voyez, dit-il ensuite, vous agirez pour le compte de mon maître, le Commandeur de Boisfleury.
— C'est toi qui paieras?
— Oui.
— Alors, tu dois y gagner cent pour cent.
— C'est à prendre ou à laisser. Je donne des arrhes...
— Combien?
— Cent cinquante livres.
— Aligne les pistoles; nous acceptons. Et dis-nous ton plan.
— Voilà : toi, Caussinard, tu as été cocher, je crois...
— Je m'en flatte...
— Eh bien ! tu trouveras une chaise attelée de deux bons postiers, et tu l'amèneras, dans la nuit de demain à après-demain, aux environs de l'hôtel de Sivry, place Royale.
— Je vois ça d'ici, fit Caussinard; il y a, par là, un coin obscur où je serai très bien, mais minute!
— Qu'y a-t'il?
— Le carrosse, c'est toi qui le paie, je pense?
— Parbleu! Et les chevaux aussi.
— Alors, c'est entendu.
— Maintenant, reprit Lafleur, il me faut deux gaillards d'une physionomie honnête qui puissent endosser la livrée et que j'introduirai dans l'hôtel pour emporter la jeune personne, quand elle sera endormie.
— Eh bien! dit Lampourde, il y a Carasson et Romagnole qui sont des lapins biens découplés.
— Bon! fit Lafleur, qu'ils soient à minuit à la porte de l'hôtel.
— Ils y seront; vous y serez, n'est-ce pas, vous autres?
— A minuit moins cinq, dit Carasson d'une voix un peu rogommée.
— Eh bien ! et moi et Cassamort, qu'est-ce que nous ferons ? nous voulons gagner notre argent...
— Toi, Lampourde, tu te dissimuleras derrière la statue du grand roi qui orne le milieu de la place, et, si les choses n'allaient pas comme il faut, tu nous prêterais main-forte.
— Yoilà qui va bien; où est le quibus que tu as promis?
— Je vais vous le donner.
Cela dit, Lafleur tira un sac de sa poche et le vida ; il contenait cent cinquante livres...
— Tu peux bien ajouter une pistole pour boire ! dit Lampourde
— Soit. Mais je veux que ce soit de l'ouvrage bien fait...
— ]N'aie donc pas peur, ce sera mieux fait que tu ne crois, répondit Lampourde avec un sourire ironique auquel Lafleur ne prit pas garde.
— Ainsi, c'est bien convenu, reprit ce dernier, à minuit, Carasson et Romagnole, très propres et prêts cà endosser la livrée.
— On y sera.
— Vers deux heures, Caussinard avec la voiture, comme c'est dit
— Convenu.
Lafleur crut devoir payer une tournée qui fut bien accueillie, fit l'aimable et s'en alla satisfait, en murmurant :
— Le Commandeur donne cent louis pour l'affaire. Je gagne encore dix-huit cents livres. Ce Lampourde et ses hommes, on les aurait eus à moins.
Nous retrouverons Lafleur tout à l'heure. Revenons auprès des hommes dont il doit payer, le lendemain, les services.
Aux yeux du valet de M. de Boisfleury, les personnages avec lesquels il venait de s'entendre n'étaient pas sans reproche, il les croyait capables de certains menus forfaits auxquels, vu l'état de la société, l'on n'attachait pas grande importance.
Besoigneux, hardis, sans scrupules, c'étaient, à ses yeux, de mauvaises connaissances, mais rien de plus.
En cela, maître Lafleur se trompait, comme on va le voir.
Dès qu'il fut parti, Lampourde ébaucha un ricanement et, d'un geste, ramassa son monde autour de lui pour lui confier des propos qui ne devaient pas tomber dans l'oreille de tout le monde.
— Ce Lafleur est une providence, mes enfants.
— Comment?
— Vous pensez bien que je ne consentirais pas à passer ma nuit à la belle étoile pour les quelques louis qui me reviendraient en dehors de ma part de capitaine.
— Que veux-tu dire?
— Il y a longtemps que je guettais l'occasion de faire un bon coup. Lafleur vient de nous l'apporter. Prêtez-moi vos ouïes.
On se rapprocha du bandit.
— Demain soir il y a fête à l'hôtel de Sivry. Qui dit fête, dit un peu désordre. Je suis convaincu qu'on laissera tramer de l'argenterie. Il s'agit de ne pas tolérer une pareille négligence.
Un rire général accueillit ce langage.
— Je me suis laissé conter, continua Lampourde, que dans ces maisons de grands seigneurs, et principalement chez M^ic de Sivry, on mange dans de l'or, on boit dans du vermeil...
— Mâtin! fit Caussinard en se passant la langue sur les lèvres.
— La valeur de l'argenterie, dans certains hôtels, dépasse cinq cent mille livres. Je vous demande un peu qu'est-ce que ça pourrait faire à ces gens-là si, le lendemain de leur petite fête, il leur en manquait pour une dizaine de mille livres.
— Et même pour une vingtaine, appuya Cassamort.
— Par conséquent, continua le capitaine, quand Carasson et Piamagnole seront dans la place, ils trouveront bien le moyen de nous apporter une livrée, à nous aussi, et dès que nous l'aurons endossée, Cassamort et moi, nous nous donnerons comme les gens d'un duc et pair quelconque.
— Ou d'un simple baron. Moi, vous savez, ça m'est égal : je ne suis pas vaniteux.
— Nous saurons vite où est l'office et, avec les grandes poches de nos livrées, ce sera bien le diable si nous n'emportons pas de quoi faire la noce pendant six mois.
— Ah! capitaine! dit Carasson, vous êtes le roi des lapins.
— Et de cette façon, conclut Lampourde en souriant, ce jobard de Lafleur, qui nous donne à peine la moitié de ce qu'il reçoit pour l'enlève-
ment, nous paiera, sans s'en douter, le maroufle, un peu plus cher qu'il ne croit.
— On partagera? demanda Cassamort qui ne devait pas participer directement au vol.
— Une fois ma part prélevée, dit Lampourde.
— Bien entendu!
Ces messieurs firent apporter des liqueurs et autres bonnes choses avec l'argent de Lafleur et se disposaient à se griser outrageusement quand Lampourde, qui était un capitaine sérieux, coupa court à ces velléités en disant :
— Assez causé! assez bu! mes lapins, il faut aller vous coucher et dormir tout le jour pour être frais et dispos à l'heure dite. Allons, houste! en route.
En quittant le cabaret où il avait embauché son monde, Lafleur ne prit pas le chemin de l'hôtel de Sivry. Un homme comme lui pouvait-il renoncer au plaisir de vivre libre pendant quelques heures. Remontant la rue Saint-Honoré, il s'engagea dans la rue des Bons-Enfants qui, à cette époque, n'était point le camp retranché de la vertu.
Il s'arrêta devant l'une des maisons de cette rue, s'engagea dans un corridor sombre. Parvenu au deuxième étage, il frappa d'une certaine façon à une porte sous laquelle filtrait de la lumière. La porte s'ouvrit et Lcrfleur se trouva tout à coup au milieu d'une société bigarrée qui sentait la caque d'une lieue.
D'abord, des femmes décolletées, barbouillées de rouge, puis des hommes à l'œil inquiet, aux gestes discords, aux vêtements bien coupés, mais fripés, des gardes françaises, des exempts de police à peine déguisés, de jeunes débauchés, des vieux maniaques. Ce monde se roulait sur des canapés défraîchis, s'entassait autour des tables sur lesquelles voltigeaient des cartes et où sonnaient des pièces de monnaie.
C'était un tripot, un tripot d'un ordre moyen, une concurrence à l'Hôtel de Transylvanie. En cherchant bien, on aurait découvert des Grieux et sa Manon, et peut-être bien l'abbé Prévost, leur aimable biographe, si ce dernier n'avait pas été mort depuis dix-huit ans.
L'entrée de Lafleur ne passa pas inaperçue.
Il fut salué, appelé par plusieurs femmes et hommes.
Il se laissa aller sur un canapé, à côté d'une créature assez jeune et déjà fardée comme une quinquagénaire.
— Êtes-vous en fonds, chevalier? demanda la jeune personne. Lafleur ne parut nullement surpris de ce titre nobiliaire. Il était gêné-
ralement connu, dans les brelans, sous le nom de chevalier de Lafleur; on le trouvait très homme du monde. Il répondit :
— Je vous ferais la même question, si je ne vous voyais loin des tables, ma chère Cydalise.
— Confiez-moi donc deux ou trois pistoles.
— Pas possible pour le quart d'heure, chère amie, mais je sens ici de l'argent frais, et j'espère, dans quelques instants, combler le vide de ma bourse.
En disant ces paroles, Lafleur regardait deux jeunes gens d'une mise et d'une physiosoraie assez honnêtes, fourvoyés dans ce tripot, amenés par d'habiles racoleurs.
— Je vais proposer une partie de lansquenet à ces aimables gentilshommes, reprit Lafleur.
Cinq minutes plus tard, il était attablé en compagnie des deux individus et battait les cartes d'un geste entendu. Cydalise semblait beaucoup s'intéresser au jeu de ses adversaires. L'excellente personne accompagnait même chacune des péripéties de la partie d'un geste, d'un clignement d'œil, d'un soupir.
Les jeunes gens paraissaient flattés des attentions délicates de la dan^e. Lafleur ne devait pas non plus en être très fâché, car il gagnait tous les coups.
Quand les joueurs novices n'eurent presque plus de pistoles dans les poches, ils s'avisèrent de devenir méfiants.
— Mais vous trichez, monsieur! s'écria l'un d'eux en s'adressant à Lafleur.
— Vous dites? fit celui-ci avec un froncement de sourcil menaçant.
— Vous n'y pensez pas! s'exclama Cydalise. Le chevalier tricher!
— Et pourquoi pas! fit l'autre victime. — Monsieur nous a filé la carte plus de trois fois de suite.
Les personnes assises autour des autres tables s'étaient retournées et prêtaient une certaine attention à la scène qui commençait. — Par exemple, l'émotion n'était pas très grande; on était sans doute habitué aux débats de cette nature.
Cependant, Lafleur comprit qu'il devenait nécessaire de s'indigner.
— Drôles ! s'écria-t-il, vous apprendrez ce qu'il en coûte pour insulter un gentilhomme! "
— Peut-être vous apprendrai-je qu'il en coûte plus cher pour dépouiller un honnête homme! riposta l'un des volés.
— Vos noms ! tout de suite ! votre heure !
^ Nos noms? dites d'abord le vôtre, gentilhomme de grand chemin!
— Renverse la table, conseilla Cydalise à voix basse. Lafleur apprécia la sagesse du conseil, car il le suivit.
Les autres tables s'étaient dégarnies; maintenant, on serrait d'assez près les trois hommes. — On réservait son appréciation, attendant que l'une des parties en lutte eût affirmé sa supériorité.
— Oui, votre nom, canaille ! cria le premier des jeunes gens en saisissant Lafleur au collet et en le secouant sans aucun respect pour sa qualité.
Celui-ci jeta un regard circulaire sur la galerie; s'apercevant que les amis, c'est-à-dire les complices étaient en majorité, il lâcha le grand moyen :
— Messieurs, je reconnais ces individus, ce sont deux agents du lieutenant de police. Ils cherchent un scandale pour nous faire empoigner tous et fermer la maison.
A ces mots, un hurlement d'indignation s'éleva.^ — Les deux ou trois agents authentiques qui figuraient dans l'appartement crièrent le plus haut.
Les deux individus ainsi désignés à l'animadversion générale, essayèrent vainement de s'expliquer. Ils voulurent raconter qu'ils étaient d'honnêtes bourgeois, sans accointances avec la police. — Il était trop tard; le signal était donné; ils devaient quitter la place.
Lafleur, qui avait retrouvé tout son aplomb, brodait des variations sur son thème.
— Moi, insulté par des policiers ! C'est infâme ! Voyez à quoi l'on est exposé dans les meilleures sociétés. — Que dirait mon ami, M. le marquis de Sivry, s'il entendait ainsi traiter le chevalier de Lafleur? Et le Commandeur de Boisfleury, comme il irait laver la tête au lieutenant de police qui se sert de tels instruments.
— C'est vraiment malheureux ! appuyait un ami.
— On ne sait pas à quoi l'on est exposé dans le monde! ajoutait une vieille dame.
Lafleur reprenait :
— Mais soyez tranquilles, messieurs, demain je me charge d'obtenir toute satisfaction. On sait que je fais figure à la ville et à la cour.
— A la cour... des miracles! interrompit l'un des bourgeois.
— Ce fut la dernière protestation des victimes; ils furent secoués, houspillés, finalement jetés dans les escaliers et conduits jusque dans la rue avec force bourrades et coups de pied.
Ils durent se tenir pour battus et contents; car, avec leurs vêtements
Après cette expulsion... (P. 489.)
déchirés, ils ne pouvaient songer sérieusement à déposer leur plainte. — On les eût incarcérés sur leur mine.
Après cette expulsion, l'ordre régna de nouveau dans le tripot. Lafleur compta son bulin, distribua quelques écus aux amis, n'oublia pas Cydalise. Même, en compagnie de cette Muse de brelan, il alla, dans un coin, consommer deux ou trois bouteilles d'un Champagne frelaté. On sait que la sophistication des liquides ne date pas de la Révolution de 89.
LIVRAISON 62. — A. D'ENTŒRY. — LA GRACE DE DIEO — JTLES ROCFF ET C", ÉDITEURS. - LIVRAISON 62.
Vers cinq heures, il se décida à regagner l'hôtel de Sivry, qu'habitait M. le Commandeur de Boisfleury en qualité de frère unique de la marquise.
Il pénétra dans la demeure seigneuriale par une petite porte dont, en homme avisé, il avait la clef.
A pas de loup, il gravit quatre étages et arriva dans le quartier des domestiques.
Au moment de pénétrer dans sa chambre, il se trouva en face d'un homme d'un âge mûr. C'était le père Pacôme, un honnête homme, celuilà, ancien quartier-maître de caronade à bord du vaisseau où l'ancien marquis de Sivry, le père d'Arthur, arborait son pavillon de chef d'escadre.
Tout dévoué à la famille, il exerçait, dans l'hôtel, des fonctions qui, sans être celle de majordome, s'en rapprochaient sensiblement. On le considérait comme une sorte de surveillant général.
Ce brave marin avait voué un véritable culte à Arthur que jadis il faisait sauter sur ses genoux, et à qui il apprenait tout un répertoire de chansons nautiques.
Pacôme, qui jouissait d'un sorte d'autorité sur les autres valets, fit une grimace en voyant Lafleur rentrer à l'aube, dépouillé de sa livrée et titubant quelque peu.
— On découche, maintenant! dit-il en regardant fixement le valet.
— Comme vous voyez, père Pacôme.
— Ce n'est pas régulier, mon garçon !
Pacôme aimait la discipline.
— Possible, mais c'est bien agréable ! répliqua Lafleur d'un ton dégagé.
— On pourrait toujours demander la permission.
— Et si on la refusait?
— Eh bien! on ne sortirait pas.
— Allons, allons, père Pacôme, vous ne dites pas ce que vous pensez. Ne pas sortir quand une jolie payse vous attend. Voyons, franchement, on ne peut faire attendre une femme.
— Je me moque pas mal des femmes! Je ne connais que le service moi, et l'ordre !
— Vous n'avez pas toujours tenu ce langage, comme on dit à la Comédie.
— Toujours!
— Alors, je vous plains.
— Les domestiques qui courent après les cotillons, la nuit, sont de
mauvais et de dangereux serviteurs. — Vous ne ferez pas long séjour dans la maison, vous!
— Qui sait!
— Si M"* la marquise s'aperçoit de votre conduite, gare la casse...
— Ce n'est pas vous qui me dénoncerez, père Pacôme, un ancien marin !
— Non, mais si l'on me demande mon opinion, je m'expliquerai!
— Décidément, vous ne m'aimez guère, Pacôme !
— J'aime les bons sujets et, foi de marin, vous ne l'êtes guère!
— Merci, père Pacôme, à l'avantage de vous revoir. Et Lafleur rentra dans sa chambre.
Le vieux Pacôme resta un instant pensif; il se décida pourtant à descendre l'escalier en murmurant :
— En voilà une pratique ! Cette figure de fouine ne me revient pas. Il sort, il rentre sans que l'on sache pourquoi ni comment. Ce n'est pas naturel. Ce paroissien-là doit couver de mauvais desseins. Je ne peux pourtant pas dire tout ce que je pense à M™^ la marquise; je ne suis pas un homme de police! Cependant, je surveillerai ce gaillard-là.
A ce moment, un bruit métallique, venant de la chambre de Lafleur, vint faire dresser l'oreille au vieux loup de mer. C'étaient comme des pièces d'or roulant et dansant sur le parquet. Lafleur vidait ses poches un peu précipitamment.
— Qu'est-ce? fit Pacôme. On dirait de for! Le coquin est économe, si ce sont ses appointements. Pas possible, avec ses habitudes de sortir la nuit. Je crois plutôt que le gaillard va à la chasse quand nous dormons.
Le bruit recommença.
— Encore, mais il a une fabrique, cet animal-là. Oh ! ce n'est pas naturel, je vas faire une perquisition. Le salut avant tout.
Quelques heures plus tard, Lafleur avait quitté sa chambre pour vaquer à son service. Pacôme qui, ainsi que nous l'avons dit, était l'homme de confiance de la famifle de Sivry, et qui errait librement dans la maison, s'introduisit dans la chambre de Lafleur.
Il ne vit rien de suspect d'abord. Une malle fermée attira ensuite ses regards. Il ne songea pas à l'effraction. Seulement, il eut l'excellente idée de regarder dans le lit. Sur la paillasse, il vit avec stupéfaction un masque noir, un paquet de cordes et des pistolets.
— Diable! Diable! ce ne sont pas des instruments utiles à un bon domestique. Décidément, ce Lafleur devient énormément suspect. Ce n'est pas assez de le surveiller, il faudrait l'arrêter. Laissons cela et avisons.
Il sortit de plus en plus perplexe.
Il hésita encore, par dignité de vieux soldat, à prévenir la marquise ou le jeune marquis. — 11 prit un moyen terme. — 11 consulta le Commandeur de Boisfleury.
Quand le vieux marin fit cette démarche, il s'adressa mal et prit mal son temps.
On se souvient que Lafleur devait sa place au Commandeur qui connaissait ses talents spéciaux. — De plus, le vieux seigneur comptait, à ce moment, sur ledit Lafleur pour l'enlèvement de Marie.
Il écouta d'une oreille distraite, puis révoltée, les doléances de Pacôme.
— Lafleur est un garçon spirituel, très utile, dévoué ! répliqua Boisfleury. Ces qualités ne sont pas à dédaigner.
— Mais ce masque, ces cordes et ces armes?
— Tout cela, se dit en a parte le Commandeur, lui sert, sans aucun doute, dans les expéditions amoureuses.
— Mon pauvre Pacôme, dit-il, vous vieillissez beaucoup. Je ne m'étonne pas que vous ignoriez l'usage de ces instruments, mais moi je le connais et ne suis point inquiet, faites comme moi.
Boisfleury dit cela avec un magnifique accent de fatuité.
Pacôme n'était pas très convaincu mais le respect lui ferma la bouche. Il n'insista pas et laissa le Commandeur à ses projets et à son enthousiasme pour Lafleur.
Dans le silence qu'il s'imposa, ses soupçons s'accusèrent, sa méfiance s'augmenta et il ne tarda pas à voir un Cartouche ou un Mandrin dans le valet de confiance de M. de Boisfleury.
Lorsqu'il le rencontrait, il lui jetait des regards inquisiteurs et murmurait des paroles indistinctes. Il l'épiait, le suivait de loin pour saisir une démarche, un geste suspects.
Son enquête n'aboutit pas, il n'en devint que plus acharné.
Lafleur ne fut pas sans s'apercevoir de l'attitude hostile de Pacôme; mais il méprisa cette surveillance et ne vit, dans le loup de mer, qu'un vieux maniaque. Il le railla, le tourna en ridicule dans l'esprit du Commandeur et dans celui de ses camarades.
Le jour de la fêle que nous avons décrite au début de cette partie arriva enfin. Pacôme, occupé durant toute la journée et toute la soirée pour des courses, n'eut guère le temps d'observer Lafleur, mais il se promit bien de se rattraper.
Il se trouvait dans l'office à surveiller les préparatifs de la collation qui devait, comme on l'a vu, précéder le départ des invités, lorsque Pierrot y arriva.
Pacônie avait la bosse de la méfiance.
— Qui est cet autre? pensa-t-il, en voyant entrer le compagnon de Marie. On voit de drôles de figures dans cet hôtel! Ah! que dirait feu mon commandant s'il revenait. Cependant, ajouta-t-il après quelques secondes d'examen, ce garçon n'a pas l'air d'un coquin.
La bonne tète de Pierrot produisait son ordinaire effet.
— Qui es-tu, garçon? où vas-tu? d'où viens-tu?
— Moi, je suis Pierrot, et vous?
— Moi, je suis Pacôme. Après?...
— Eh bien! monsieur Pacôme, vous m'avez l'air d'un honnête homme, vous, et je répondrais franchement à vos questions... je vais retrouver M"^ Marie, la Perle de Savoie qui a chanté, ce soir, ici, devant la noble compagnie et je viens de la cave de l'hôtel où m'avait enfermé un coquin appelé M. Lafleur.
— Un coquin, tu l'as bien nommé.
— Ce Lafleur est ma bête noire. On ne veut pas m'écouter, ici, mais je suis sûr qu'il incendiera la maison.
— Il en est capable, c'est un brigand.
— Le dernier des coquins!
— Un gibier de potence !
Pierrot raconta à son nouvel ami tout ce que nous savons, son incarcération, le complot soupçonné contre Marie; bref, tout ce qu'il avait entendu.
Le vieux marin frémissait, levait les bras au ciel, et lâchait à demivoix d'énergiques jurons.
Quand Pierrot eut terminé son récit, Pacôme s'écria :
— Ah! l'affreux scélérat! mais je serai là et je le défie d'exécuter ses projets, il devra, pour cela, passer sur mon corps.
— Et sur le mien aussi ! appuya Pierrot.
Les deux nouveaux amis se serrèrent la main, se promettant d'agir de concert.
— A présent, dit Pierrot, il faut que j'avertisse M"= Marie. Où est-elle?
— Je vais te conduire dans le petit salon où elle doit souper.
Au moment où M. de Uoisfleury, averti que le souper était servi, avait présenté la main à Marie et à Pagode qui, on se le rappelle, s'était fait inviter, il avait eu une galante idée.
Cette idée consistait à se rendre à la salle à manger improvisée par le chemin le plus long, afin de faire les honneurs des appartements, des galeries de tableaux aux deux femmes. L'attention était charmante et tout a fait dans les mœurs de l'aimable crentilhomme.
Pendant que Marie se laissait conduire, Pagode trouvant la promenade superflue, et suivant ses douces habitudes, préoccupée du repas qu'elle allait faire, avait faussé compagnie au Commandeur et s'était directement rendue à la salle à manger.
— Ah! c'est toi. Pierrot! s'écria-t-elle en reconnaissant son compatriote qui entrait en compagnie de Pacôme.
— Oui, c'est moi.
Sans prendre garde au ton solennel du jeune musicien, Chonchon n'eut d'attention que pour la table servie. Elle ne tarda pas à tomber en extase. Le coup d'œil, à la vérité, était imposant : les pâtés, les viandes, les gâteaux, les fruits, les flacons aux formes diverses unissaient leurs séductions dans un admirable ensemble.
— Ah! superbe! superbe! murmura la modiste. Elle continua :•
— J'ai bien fait d'accepter l'invitation et même de l'avoir provoquée. Ça va être une fête complète. Puis, j'ai une faim atroce.
Pierrot saisit Chonchon par le bras et gravement :
— Assez de bêtises comme ça, Chonchon. Il faut songer aux choses sérieuses. Le danger approche; il ne faut pas se laisser mettre dedans.
— Toujours tes idées, fit Chonchon, voyons, explique-moi bien. Quel est le danger qui peut nous menacer dans un souper?
— Ce n'est pas un souper, c'est un volcan! articula Pierrot de plus en plus grave.
— Un volcan?
— Oui, un volcan. Je vous l'ai déjà dit, Chonchon.
Celle-ci commençait à s'émouvoir de la persistance de Pierrot et des gestes affirmatifs de Pacôme.
— Tu affirmes donc, dit-elle...
— Qu'il s'agit d'enlever une jeune fille, et pour cela de la griser.
— Griser une jeune fille, ce ne peut-être moi. Je les en défie.
— Non, c'est de Marie qu'il est question.
— De Marie ! . . .
— Je te l'ai déjà dit, c'est elle que l'on veut endormir afin de l'enlever pour M. le Commandeur. $
— Ah! le monstre! le scélérat! Mais je suis là! Décidément, j'ai eu bien raison de me faire inviter. Compte sur moi, Pierrot. Mais où vas-tu te cacher? J'entends qu'on se dirige de ce côté. Ce sont eux!
Pierrot, comme les grands capitaines sur le champ de bataille, eut une inspiration.
— Sous la table, s'écria-t-il, comme Médor ! Mais c'est pour elle.
Et, sans hésitation, joignant l'aclion à la parole, il se blottit sous la table où quatre couverts étaient disposés.
— Préviens Marie de ma présence, dit-il à Ghonchon.
Cette recommandation était à peine faite que Marie et le Commandeur firent leur entrée.
Ils trouvèrent Pacôme qui, une assiette à la main, avait l'air parfaitement décidé à imposer ses services. M. de Boisfleury le regarda avec hauteur et se disposait à le chasser, quand Lafleur lui fit un signe et le vieux seigneur consentit à garder le silence.
Du reste, Lafleur attencjait du renfort, comme on sait, et ce renfort était déjà dans l'hôtel.
En effet, dès que l'impudent valet eut été arraché à la surveillance du père Pacôme, il avait invoqué un prétexte quelconque et s'était hâté de descendre sur la place...
D'un coup d'œil, il s'assura que les gens du capitaine Lampourde étaient à leur poste. Ceux qui devaient être introduits dans la maison se tenaient à deux pas. Lafleur leur fit un signe; ils s'avancèrent...
— Allons hol dit le drôle, ne flânons pas...
— Nous voici, nous voici...
— Venez avec moi.
Très précipitamment il fil entrer les deux bandits, leur fit signe d'enfiler un escalier de service et les conduisit dans les hauteurs, et leur montrant sept à huit livrées, il leur dit :
— Déguisez-vous dare dare...
Les autres se regardèrent avec un sourire.
— Tu nous attenijs? dit l'un d'eux.
— Non, il faut que je retourne auprès de mon maître. • — Alors tu viendras nous chercher.
— Oui.
— Dans combien de temps?
— Dans dix minutes. D'ici là, ne bougez pas.
— Ne crains rien.
— Lafleur, enchanté d'avoir à sa portée les gens sur lesquels il pouvait compter, retourna d'une haleine auprès du Commandeur, et lui dit à voix basse :
— Tout est prêt.
— Les hommes?...
— Sont là.
— La voiture? ..
— Attend sur la place.
— Parfait, avait répondu M. de Boisfleury.
— Pendant ce temps, Garasson et son camarade avaient endossé non pas une, mais deux livrés superposées.
Puis ils s'étaient hâtés de descendre et de gagner le dehors.
Toutes ces allées et venues auraient été remarquées et n'auraient pu manquer d'attirer l'attention en un autre moment.
Mais ce soir-là, il était venu tant de monde, tant de valets s'étaient croisés sous la porte cochère que deux de plus, et même dix de plus ne devaient étonner personne.
A peine dehors, Garasson poussa un cri particulier auquel il fut répondu par un coup de sifflet prudent qui partait de la statue.
Immédiatement après, deux hommes se démasquèrent. Les deux premiers drôles ôtèrent les livrées de supplément qu'ils portaient sur leur dos, les autres s'en affublèrent et, quelques minutes plus tard, ils se dirigeaient d'un pas résolu vers l'hôtel.
— Vous, dit Lampourde en s'adressant à Garasson et à son camarade, qu'allez-vous faire?
— Dame! remonter vite là-haut!...
— Pourvu que Latleur ne soit pas déjà venu.
— Bon! mais vous, capitaine?
— Parbleu! moi et Cassamort nous gagnerons l'office. Il y a toujours des chances d'y trouver quelque chose à mettre sous la dent. Et puis, c'est là que nous verrons bien si nous pouvons entrer en conversation avec celle pour qui nous sommes venus.
— Ah! oui, l'argenterie!
— En sorte qu'au moment où il faudra enlever la donzelle, nous aurons nos poches pleines.
Gela dit, les six malfaiteurs s'introduisirent, de l'air le plus dégagé du monde, dans l'hôtel de Sivry.
Arrivé dans la salle à manger, M. de Boisfleury installa Marie et Ghonchon et se mit au milieu d'elles. — Une place resta vide.
Marie donnait, depuis son arrivée, des signes d'inquiétude. D'une voix émue, elle demanda au Gommandeur.
— Mais André... M. de Sivry, veux-je dire, il ne vient pas?
Le» domestiques plaçaient, sur la table, un nouveau service. (P. 500.)
— Voici son couvert, ma toute belle, se hâta de répondre Boisfleury. Il ne saurait tarder; sans doute sa mère le retient pour quelques minutes; mais il va venir se ranger parmi vos adorateurs.
Cela fut dit avec une mine très avantageuse; la rougeur colora lesjoues de la jeune fille.
— Permettez-moi, continua le galant Commandeur, de ne pas trop souhaiter le retour de mon beau neveu. Je suis avare de vos regards, je
LIVRAISON 63. — A. D'eNNERT. — LA GRACE DE DIEU. — JTLES RODFF ET C'", ÉDITEURS. — LIVRAISON 63.
crains de les voir se distraire de moi et s'égarer sur ce jeune gentilhomme peut-être mieux fait que moi pour vous plaire.
— Monseigneur, laissez, de grâce! ne me parlez pas ainsi, c'est mal de vous moquer de moi.
— Me moquer! y pensez-vous? moi qui donnerais un trône pour un sourire de vous! Moi qui voudrais ipasser ma vie à vos genoux.
Le vieux seigneur, ragaillardi par la vue du souper, par l'éclat des lumières et des yeux de Marie, par les éclairs que lançaient les coupes et les cristaux, avait pris une main de la jeune fille et cherchait à lui entourer la taille.
La pauvre Marie commençait à être effrayée et cherchait à se lever de table, lorsque Chonchon intervint :
— Monsieur le Commandeur, s'écria-t-elle, pensons, je vous prie, aux choses sérieuses. Nous sommes ici pour souper et non pour dire des bêtises. D'ailleurs, vous savez que j'ai l'œil sur vous et que je suis jalouse.
— Peste soit de la goulue ! murmura Boisfleury.
Cependant il déféra à l'observation de Pagode et ordonna à Lafïeur de faire servir le repas.
Un autre incident s'était produit. Le vieux Pacôme, en voyant l'attitude entreprenante de M. de Boisfleury, avait eu un tremblement d'indignation. Juste en ce moment Lafleur lui poussa le bras et le bonhomme laissa échapper une assiette qui se brisa sur le parquet.
Lafïeur haussa les épaules et adressa un regard expressif au Commandeur.
— Pacôme, ordonna alors celui-ci, qui comprit l'invite de son confident, à votre âge, on ne vaut rien après minuit. Regagnez votre chambre, Lafleur suffira à faire le service; au besoin, il se fera aider par des auxiliaires plus jeunes.
— Mais, monseigneur... voulut dire Pacôme.
— C'est bon! sortez!
Le vieux marin ne put qu'obéir. Il partit en grommelant et en se promettant de ne pas s'éloigner et de continuer sa surveillance.
Lafleur sortit de son côté en toute hâte, mais, au bout de quelques minutes, il revint escorté de deux mascarilles qui, vraiment, n'avaient pas la mine trop patibulaire et qui prirent le service sans gaucherie.
Les premiers plats furent apportés.
Tout à coup, au milieu du bruit fait par les assiettes et les fourchettes, Marie avait poussé un léger cri. Son pied avait effleuré Pierrot qui cherchait à s'orienter sous la table et qui ne trouvait pas sa position aussi comique qu'elle l'eût paru à un spectateur désintéressé.
— Qu'avez-vous , chère mignonne? demanda le Commandeur en prenant un air poliment alarmé.
Chonchon avait compris, elle saisit rapidement la main de Marie et eut le temps de lui glisser à l'oreille :
— Silence! Pierrot est sous la table! il paraît qu'il y a du danger. Marie rappela tout son sang-froid et répondit d'un ton assez naturel :
— Je n'ai rien, monseigneur, j'ai heurté l'un des pieds de la table.
— Vous vous êtes fait mal, ma toute belle?
— Pas du tout, monseigneur, je suis une folle de crier pour si peu.
— Je proteste, votre voix est trop agréable pour que je vous reproche de me la faire entendre.
Cette galanterie parut si raffinée, si précieuse, que chacun se tut. Le vieux seigneur, content de son effet, reprit.
— Si vous le voulez, ma belle amie, nous allons noyer cette douleur dans le Champagne. Lafleur, versez!
Chonchon, enthousiasmée, battit des mains.
— Ah! bravo. Du Champagne! En voilà un vin que j'adore et que je connais.
— Pagode, vous avez d'excellentes connaissances, interrompit Boisfleury.
— Et je m'en flatte! II y a d'abord le Champagne d'Ail, celui de Sellery.
— Très bien ! très bien ! Je vois que nos grands crus n'ont pas de mystère pour vous!
— Allons, versez Lafleur! reprit la joyeuse modiste
Le valet, armé d'une bouteille, emplit les verres des deux femmes du liquide mousseux qui semble rire. — Un autre versa pour le Commandeur.
Pierrot qui, tant bien que mal, suivait sous la table les péripéties de la fête, toucha le pied de Chonchon. — Celle-ci se rappela la consigne et dit à Marie :
— Ne bois pas, il paraît qu'on veut te griser, méfie-toi.
— Ah! mon Dieu! c'est abominable, dit la vielleuse.
— Chut! Ne dis rien et ne bois pas; passe-moi ton verre ou donne-le à Pierrot.
— A Pierrot?
— Oui, sous la table.
— Le brave garçon !
— Ne nous attendrissons pas et ayons l'œil.
Cette courte observation ne fut pas remarquée par Boisfleury, ni par Lafleur qui tournait le dos aux convives.
Tout à coup une main souleva la nappe damassée et se tendit vers Marie. C'était Pierrot qui commençait son service de sauvetage.
Marie eut, instinctivement, un mouvement de crainte en apercevant cette main tendue. Néanmoins, elle ne se troubla pas et plaça le verre plein dans la main de son ami.
Le verre et la main disparurent bientôt, le verre reparut vide. Pierrot s'était dévoué; d'ailleurs, il avait pleine confiance en soi et ne craignait pas de se griser. — Dans sa naïveté, il attribuait le sommeil dont on avait menacé Marie, à l'abus supposé du vin seul et non à l'action d'un philtre quelconque.
— Bah! s'était-il dit en vidant la coupe dont nous avons décrit le trajet, je peux supporter sans danger le liquide qui griserait une jeune fille délicate comme mam'zelle Marie.
Chonchon s'était fait évidemment le même raisonnement, car elle vida la coupe d'un trait et fit ensuite gaiement claquer sa langue.
Le Commandeur qui la vit si bien absorber le Sellery, comme elle disait, eut un sourire équivoque et murmura :
— Va, ma petite, voilà un Champagne qui me débarrassera promptement de toi et de ton caquet.
Les domestiques plaçaient, sur la table, un nouveau service. Le menu était superbe, dithyrambique et capable de faire délirer toutes les grisettes du monde. Le noir rempart des truffes défendait mal de succulents volatiles, ornés de leurs plumes comme des chefs sauvages, beaux et bons, et qui devaient donner de l'orgueil aux convives admis à les déchiqueter et à les ingérer. Nous ne parlons pas des gelées, des pâtés semblables à des tours méritant et appelant de larges brèches.
Chonchon fut émue jusqu'aux larmes. Elle s'écria :
— Monsieur le Commandeur de Boisfleury, vous faites admirablimsnt les choses!
— Et vous, charmante Marie, que pensez-vous de ce souper, demanda le Commandeur.
— C'est fort beau, dit assez froidement la jeune Savoyarde, trop beau pour une pauvre fille comme moi!
— Ne dites pas cela, ma charmante! vous méritez d'être traitée en reine, vous, reine de grâce et de beauté. Mais les mets les plus rares, comme les parures les plus brillantes sont indignes de vos attraits.
— Je ne suis pas habituée à ces magnifiques choses. Ce luxe me fait pear !
— Vous vous y habituerez, beUe Marie; car, si vous voulez, ce sera
là votre régime quotidien. Que dis-je, si vous consentiez à m'écouter avec bonté, vous seriez mille fois mieux traitée encore.
— Il va bien, le vieux renard, murmura Lafleur qui se trouvait derrière M. de Boisfleury.
— Ah! ce n'est pas à moi que vous parleriez ainsi, s'écria Chonchon.
— Que voulez- vous dire? demanda Marie, effrayée de l'exaltation du \ieux seigneur.
Le Commandeur ne répondit qu'à Marie.
— Je m'expliquerai quand le moment sera venu! Mais je vous en supplie, ne vous inquiétez pas.
— M. le marquis ne viendra donc pas? demanda une seconde fois la jeune fille.
— Son retard se comprend aisément, répondit Boisfleury d'un Ion fort dégagé, un jour de fête, de grande réception, il a des devoirs impérieux à remplir. Il doit faire ses adieux à nos parents, à nos amis, à sa fiancée. M"' d'Elbée...
— Le Commandeur fit une pose sur ce nom. Il dut être satisfait de l'effet produit, Marie avait pâli.
M. de Boisfleury continuait, on le voit, son système d'insinuations piquantes, convaincu qu'il y a toujours à gagner à exciter la jalousie des femmes même les plus modestes, même les plus honnêtes. Puis, essayant de faire diversion : Lafleur, dit-il, versez! Buvons à Marie, la Perle de Savoie !
Puis, s'adressant spécialement à la jeune Savoyarde, Boisfleury ajouta :
— Ce n'est pas l'absence de mon neveu qui vous empêchera de me faire raison.
Elle tendit son verre. Efle allait même le porter à ses lèvres, oubHeuse de tout danger, lorsque Chonchon, qui ne perdait pas la tête, lui fit apercevoir la main fidèle de Pierrot apparaissant sous la nappe.
La jeune chanteuse tressaillit et fit faire, à sa coupe, le même voyage que précédemment.
— Ce n'est pas pour dire, déclara Chonchon après avoir bu, mais ce vin est exquis,
— Meilleur que tu ne crois, dit Lafleur entre ses dents.
— Il me remplit la tète de chansons, continua la folle Pagode.
— Buvons encore et chantons, s'écria Boisfleury jaloux de précipiter les événements.
Lafleur et son acolyte ne cessaient de verser. Marie faisait chaque fois disparaître son vin avec le même bonheur. Nul ne la remarquait. —
Pierrot, sûr de ses forces, égayé par le goût et le parfum du vin qu'il absorbait en contrebande, trouvait que son dévouement ne présentait rien de pénible et avançait la main avec une louable assiduité. Il est bon de dire que, très entendue dans toutes les questions d'estomac, Chonchon faisait passer quelques reliefs solides au jeune homme.
Pour ne plus donner prétexte aux plaisanteries, aux marivaudages de M. de Boisfleury, Marie ne faisait plus aucune allusion à l'absence d'Arthur de Sivry. Mais son cœur était agité des sentiments les plus violents. L'inquiétude, la jalousie s'y livraient de cruels combats.
Elle se représentait celui qu'elle adorait, oublieux de ses serments, souriant à M"^ d'Elbée, en qui elle osait maintenant voir une rivale. En proie à des irritations, à des révoltes que ne semblait pas autoriser son humilité, elle se sentait devenir tout autre.
Le Commandeur la troubla bientôt dans ses réflexions.
— Je ne donnerais pas ma place ici pour un trône, s'écria-t-il. Ce tête à tête à trois est adorable.
— A quatre, vieux singe! grommela Pierrot. Le Commandeur leva son verre.
— A vous, charmante déesse! fit-il en s' adressant à Marie. — A vous, belle tigresse! continua-t-il en adressant à Chonchon la seconde partie de son toast galant.
— Ah ! voilà qui est gentil ! s'écria Pagode. — Au moins vous ne faites pas de jalouse.
— J'hésite à décerner le prix de la beauté et veux, en tous les cas, rester en bons termes avec les deux parties.
Chonchon, que les libations rendaient indulgente, dit dans un élan d'enthousiasme :
— Il faut avouer, monsieur le Commandeur, que vous avez bien de l'esprit.
Le souper suivit son cours, chacun des convives conservant l'attitude que nous venons de constater. Le Commandeur, aimable, galant, prévenant; Marie, inquiète, triste, nerveuse; la consciencieuse Chonchon répandant sa bruyante gaieté.
Les libations continuaient. Pagode chanta, d'une voix contenue, quelques couplets folâtres, et célébra l'apparition du dessert par ses plus vigoureuses exclamations et ses superlatifs les plus énergiques.
Marie n'éprouva pas la même allégresse. Le souper était terminé et Arthur n'avait pas paru. — Il l'avait donc abusée avec son billet, il l'oubliait et pour une autre. — La douleur de la jeune fille devint aiguë; son malheur lui apparut complet.
LA GRACE DE DIEU o03
Cependant, Boisfleury commençait à s'étonner du peu d'effet que produisait, sur la chanteuse, le vin préparé par Lafleur.
— La petite a la tète solide, pensait-il, cela m'étonne grandement. — Pour Clîonchon, passe encore, c'est une vaillante. — Lafleur aurait-il négligé de préparer le sommeil ?
Il jeta un regard interrogateur sur le valet. Celui-ci avait l'air aussi étonné que son maître.
Il fallait précipiter les événements.
Une nouvelle rasade fut versée.
Marie voulut encore faire passer la coupe à Pierrot; mais la main ne se tendit plus.
La jeune Savoyarde, pour le coup, eut peur et se leva.
— Qu'avez-vous, ma belle amie ? demanda le Commandeur en voyant le mouvement.
— Rien, rien, monseigneur, l'heure est venue de me retirer. Je vous supplie de me laisser partir. Je ne suis pas bien.
— Vous voulez nous quitter, vous, la reine de cette fête ! Je ne me pardonnerais jamais de vous laisser partir.
— Monseigneur, je vous en supplie!
Chonchon qui, depuis quelques minutes, était silencieuse et paraissait sous le poids d'une préoccupation ou d'un malaise, voulut dire son mot :
— Marie,... je ne te quitterai pas,... attends-moi! balbutia-t-elle. Cet effort détermina sa chute. Ses paupières battirent; sa tête vacilla
et elle s'abattit sur la table, inanimée.
— Ah! mon Dieu! qu'a-t-elle? s'écria Marie qui se précipita à son secours.
— Laissez, ma belle, fit Boisfleury avec beaucoup de calme. M"^ Pagode est la victime d'un accident fort naturel. Elle subit les inconvénients de son appétit; une heure de sommeil et il n'y paraîtra rien!...
— Monseigneur, ce sommeil ne semble pas naturel, dit Marie effrayée.
— Qui vous fait croire?...
Marie ne répondit rien, mais son attitude était éloquente. Le Commandeur continua :
— Au fait, nous n'avons nul besoin de M"* Chonchon I Peut-être, au contraire, serai t-efle de trop pour ce que j'ai à vous dire.
— Monseigneur, je ne vous comprends pas.
— Ce que je vous dis est pourtant bien clair; cependant, je ne demande pas mieux que de m'expliquer. Mais, auparavant, je voudrais prendre quelques dispositions préliminaires.
— Lafleur ! fit-il en montrant Pagode, mademoiselle est fort mal ainsi. Ne troublez pas son sommeil, mais placez-la sur ce sopha où elle sera infiniment mieux.
L'ordre fut exécuté par le valet de confiance assisté de ses camarades.
— Maintenant, continua le vieux seigneur, retirez-vous tous trois et ne rentrez que lorsque je vous appellerai.
Ces ordres et leur exécution rapide eurent pour résultat de porter à son comble l'effroi de Marie. Elle se vit tombée dans un guet-apens; mais, avec un courage qui semblait incompatible avec sa nature douce et résignée, elle regarda fixement le Commandeur en face et attendit.
Celui-ci reprit :
— Oui, mon adorée, Ghonchon était de trop pour la confidence que j'avais à vous faire. Vous savez que depuis longtemps, belle Marie, je vous aime, et je suis à vos genoux.
Il joignit le geste à la parole.
— Relevez-vous, monseigneur, au nom du ciel! Ne me parlez pas ainsi!
— Et vous, cruelle, ne me repoussez pas! Déjà, en Savoie, vous m'avez accablé de vos rigueurs. Durant de long mois, je vous ai cherchée, j'ai fait des miracles pour me rapprocher de vous! Une telle fidélité vaut sa récompense.
Monseigneur ! Monseigneur, laissez-moi ! Je n'ai que mon honneur,
et je le défendrai au péril de ma vie.
— Marie, je vous adore! Écoutez-moi,... ne me repoussez pas, et je vous ferai la plus heureuse, la plus enviée des femmes. Vous ne formerez pas un souhait qui ne soit aussitôt entendu par moi et comblé !
■ — Monseigneur, je vous le répète, je ne puis vous entendre. Laissezmoi partir.
— Mais, si je vous ouvrais cette porte, si je vous laissais partir, je serais un aveugle et un fou. Que penseriez-vous de moi, après l'aveu que je viens de vous faire?
— Je penserais, répondit Marie avec l'habileté qui, dans les cas difficiles, inspire les femmes les plus honnêtes, je penserais que vous êtes véritablement gentilhomme, et je vous garderais, pour cette délicatesse, une reconnaissance éternelle.
Puis, se jetant aux genoux du Commandeur, et, avec des larmes, s'écria :
— Monseigneur, vous êtes noble et bon, ayez pitié de moi ! Epargnez ma jeunesse, épargnez mon honneur! Assez d'autres se montreront heureuses et fières de votre amour. Au nom du ciel, monseigneur, ayez pitié de moi...
Marie se crut perdue; trouvant des forces qu'elle ne se connaissait pas... (P. 503.)
La jeune fille était d'une beauté touchante, ainsi agenouillée et suppliante. Elle était même trop belle. L'attendrissement du Commandeur fit place au désir impérieux. Il s'avança vers elle, la releva et la serra dans ses bras.
Marie se crut perdue; trouvant des forces qu'elle ne se connaissait pas, elle se dégagea de l'étreinte et poussa ce cri :
LIVRAISON 64. — A. D'eNXERY. — LA GRACE DE DIEC. — JULES ROUFF ET C'% ÉDITEURS. — LIVRAISON 64.
— André! Monsieur le marquis! ù moi! Au secours.
Lafïeur et ses acolytes entendirent l'appel de la jeune fille, mais ne bougèrent pas : M. de Boisfleury n'avait ni appelé, ni sonné. — Ils ne remarquèrent même pas une ombre qui sortit de la pièce d'antichambre et qui s'engagea dans le couloir.
Boisfleury reprit sa dignité et devint amer dans ses paroles :
— Avez-vous le droit, mademoiselle, de parler de votre honneur, vous qui venez d'invoquer ce nom. Qui est cet André? Qui est ce marquis? Prétendez-vous que votre amour pour lui est honnête? Direz-vous qu'il est votre fiancé?
Marie rougit en entendant cette sortie, mais elle reprit vite sa fierté* Elle dit, le front haut :
— Monseigneur, vous avez maintenant rnon secret, dont je n'ai pas à rougir. Mon afl'ection pour celui que j'ai nommé est aussi pure que le ciel; elle est sans espoir, mais elle est sans souillures. Je puis avouer cet amour comme j'avouerais mon amour pour Dieu.
— Peste! ma belle, voilà de la poésie. Décidément, vous êtes faite pour vous entendre avec mon beau neveu. Vous ferez une délicieuse marquise de Sivry, si ma sœur et M"^ d'Elbée le permettent.
— Je n'avais pas besoin de vos railleries, monseigneur, pour connaître ma place en ce monde et pour apprendre à briser moi-même mon cœur. — Je n'ai jamais formé d'ambitieux projets; je puis vous jurer que si j'ai aimé André, je n'ai jamais aimé le marquis de Sivry.
— Ma toute belle, je ne comprends pas les énigmes!
— Monseigneur, comprenez au moins la voix de la sincérité et la voix de l'honneur!
— Comprenez aussi, quand je vous parle, cruelle. Si je vous ai raillée, c'est que je vous aime, c'est que j'envie cet Arthur que vous aimez, que vous appelez quand je m'avance vers vous! Arthur n'a pour vous qu'un caprice, il vous abandonnera; que dis-je, il vous a déjà abandonnée!
— Ah! s'il m'eût entendue, il fût venu, tout à l'heure!
— Non, il vous sacrifiera à son rang, à son avenir, à une autre femme aussi belle et plus riche que vous.
— Non, non, ce que vous dites là est impossible...
— Moi seul saurai vous aimer comme vous le méritez, continua Boisfleury, je suis plus vieux, mais plus fidèle que lui. L'amour des jeunes gens passe, ils muent comme les oiseaux au brillant plumage; le nôtre dure; nous sommes les mêmes jusqu'à la mort.
— Encore une fois, monseigneur, je vous, en supplie, ayez pitié... Laissez-moi! Laissez-moi...
— ^'on, vous serez à moi, je l'ai juré, je le veux!
En disant ces paroles, le Commandeur saisit de nouveau Marie qui, hors d'elle-même, s'écria :
— Je suis perdue! à moi, au secours!... Pierrot! Pierrot! à moi! Elle se précipita vers la table, souleva la nappe et, avant que Bois-
fleury eût pu s'opposer à son action, secoua violemment Pierrot qui dormait profondément.
Le Commandeur fit un mouvement en arriére en disant :
— Quel est cet homme?
Ce fut presqu'un miracle, mais Pierrot se souleva à demi. Des profondeurs de son sommeil, il avait entendu l'appel de Marie! Et dans la lutte de sa nature robuste contre la puissance du narcotique, il se dressa péniblement.
Ses yeux s'ouvraient et se fermaient alternativement, comme s'il combattait un engourdissement. Il vit le Commandeur et fébrilement passa la main sur son front. Il se rappelait tout.
Titubant, il s'avança, et d'une voix lourde :
— Je suis là... Je... Ne craignez rien, mam'zelle Marie, balbutia-t-il. Boisfleury, étonné par cette étrange apparition, avait reculé de quelques pas, mais il reconnut bientôt le musicien et comprit tout :
— Ah! ah! murmura-t-il, je ne m'étonne plus du calme de ma belle inhumaine, c'est ce gaillard qui a tout bu sous la table.
Pierrot s'immobilisait dans sa pose de protecteur. Le Commandeur dit alors d'une voix sévère :
— Encore une fois, quel est cet homme? Un malfaiteur, sans doute! Holà, Lafleur!
— Je ne suis pas un malfaiteur, reprit le musicien furieux,... c'est vous qui... qui êtes un...
Il voulut faire un pas en avant, pour défendre Marie, puis il chancela, et s'abattit bruyamment sous la table, où il resta endormi, presque mort...
— Nous en voilà débarrassés, murmura le Commandeur. L'élixir était de bonne qualité.
A ce moment, Lafleur et deux de ses camarades entrèrent.
Le Commandeur modifia les ordres qu'il se proposait de donner :
— Pielevez cet ivrogne, dit-il en désignant le malheureux Pierrot, et jetez-le dans la rue.
Les trois drôles se mirent à remplir le programme qu'on leur traçait. Marie intervint ;
— Monseiuneur, s'écria-t-elle, vous allez abandonner aux dangers de la nuit un homme inanimé, un malade!
— Exécutez mes ordres, dit le Commandeur.
— Eh bien! soit, dit Marie, mais traitez-moi de même ! Alors je pourrai protéger celui qui s'est sacrifié pour me défendre.
— Ma chère, mon affection pour vous est plus exigeante et plus bienveillante à la fois. Que cet homme reste ici jusqu'à l'heure de son réveil, j'y consens. . Je vous reconduirai chez vous.
— Non, monseigneur, non, je rentrerai seule.
— Je vous accompagnerai; si je n'ai pas le droit de prendre ce soin pour moi-même, pour satisfaire un amour que vous n'accueillez pas, je dois, dit-il avec ironie, cette marque d'égard à mon cher neveu qui m'a chargé de veiller sur vous.
■ — Monseigneur, vous osez parler de votre neveu après ce que vous me disiez tout à l'heure.
Boisfleury affecta de sourire sous ce reproche qui, cependant, l'avait fort désagréablement impressionné. Il reprit :
— Ma chère enfant, je suis désolé...
Mais Marie lui coupa la parole en disant :
— Au nom du marquis, monsieur, rendez-moi ma liberté.
— Ma belle Marie, ne soyez pas si cruelle, dit alors le Commandeur, comme s'il n'avait pas entendu, je n'ai que votre bonheur en vue; pardonnez en faveur du but tout ce qui, dans mes actes, a pu vous déplaire.
— Monseigneur, encore une fois, je veux être libre.
— Libre! Mais vous êtes ma reine! Ordonnez et vous serez obéie.
— Je vous l'ai déjà dit, je ne veux qu'une chose, me retirer seule, libre chez moi.
— Dans votre intérêt même, pour obéir aux recommandations de mon neveu, je ne le permettrai pas!
— Monseigneur, ne voyez-vous pas que cette fausseté me fait horreur.
— Est-ce ainsi que vous traitez un ami dévoué?
— Vous, un ami! Vous qui méditez une action honteuse, déshonorante. A ces mots, Boisfleury bondit. Devant ces injures d'une femme qu'il
considérait, au fond, comme une vassale, toute la fierté du gentilhomme se rebiffa. Pour un moment, la politesse et la grâce de l'habitué de Versailles firent place à la dureté du seigneur féodal.
— Peste, ma chère, vous lâchez des mots trop gros pour votre petite bouche. Ce que j'ai résolu s'accomplira.
— Ce que vous avez résolu est infâme, digne du dernier des manants et non d'un gentilhomme.
Le Commandeur frémit sous l'insulte; cependant il se contînt et parvint même à sourire. Son plan était arrêté. Il se borna à dire, d'un ton qu'il cherchait à rendre badin :
— J'ai toujours remarqué que les femmes qui vous qualifient de misérables, pour avoir fait certaine chose, vous traiteraient d'imbéciles pour ne l'avoir pas faite.
— Lâche ! Lâche ! répéta Marie.
— A votre aise, la belle enfant! Plus tard vous reconnaîtrez vos torts. Boisfleury sonna : Lafleur, rentra aussitôt.
— Tes hommes sont-ils prêts
— Parfaitement.
— Le cocher connaît la destination?
— La Folie de monseigneur, à Popincourt.
— C'est bien. Assure-toi que tout est en ordre, afin que rien ne vienne à clocher au dernier moment.
— J'y vais, monseigneur...
Lafleur sortit et se rendit à l'office où Carasson et son copain l'attendaient. Mais il ne fut pas peu surpris de trouver là le capitaine Lampourde et Cassamort.
— Qu'est-ce que vous faites là? leur demanda-t-il à voix basse.
— Tiens! cette question. Nous sommes pour l'affaire.
— Mais vous n'étiez pas autorisés...
— A pénétrer dans l'hôtel? dit insolemment Lampourde. Nous avons pris la permission.
— Ah ! mais, tu deviens impertinent.
— Mon vieux, dit Lampourde, nous avons pensé qu'il valait mieux être tous dans la place.
— Soit...
— Ah! tu te calmes!
— Mais voici le moment d'agir.
— Nous sommes prêts.
— Je suppose que Caussinard est sur son siège, au moins?...
— Parbleu!
— Ah ça! mais, reprit Lafleur, on dirait que tu es gris...
— Oh! que nenni! tu penses bien que pour quelques verres de ratafia...
— Mais Cassamort aussi, Dieu me pardonne!
Et prenant Cassamort par un pan de sa livrée, il voulut le faire marcher et le trouva singulièrement lourd.
Lampourde voulut couper la conversation et dit :
— Nous allons t'altendre sur la place.
— Sacrebleu ! s'écria Lafleur :
— Eh bien! quoi?
— Mais vous êtes des voleurs !
— Veux-tu bien être plus poli?
• — Vous avez vos poches pleines d'argenterie
— Pleines d'argenterie, si on peut dire, fît Lampourde en riant. Il en entrerait le double.
Pour le coup, Lafleur s'aperçut qu'il avait introduit de véritables loups dans la bergerie.
— Mais vous êtes des malandrins! dit-il.
— Allons, pas de gros mots.
— Je vais donner l'alarme !
— Je t'en défie! fît Cassamort en lui serrant le poignet.
— Tu m'en défies! Et pourquoi?
— Parce que d'abord, c'est toi qui as été nous chercher. Et que tu seras pincé avec nous comme complice.
Lafleur voulut parler, mais Lampourde l'interrompit :
— Et ensuite parce que nous dirons que M. le Commandeur de Boisfleury nous a donné ces quelques pièces d'orfèvrerie pour payer notre concours à l'enlèvement d'une donzelle.
— Par ainsi, ajouta Cassamort, motus! dans ton propre intérêt et dans celui de ton Boisfleury.
Nous n'avons pas besoin de dire que Lafleur se trouva, par la découverte qu'il venait de faire, dans une situation tout à fait pleine de perplexités.
D'une part, il sentait bien que son devoir était de dénoncer Lampourde et ses hommes.
De l'autre, il aurait fallu avouer que les gens dont il avait sollicité l'aide étaient des bandits sans pudeur.
Mais ce qui lui semblait le plus douloureux, c'était de passer pour un valet maladroit, et surtout de renoncer à l'aubaine que lui procurait l'enlèvement de Marie.
Enfin, troisième cause d'hésitation : que dirait M. le Commandeur, si, pour empêcher Lampourde d'emporter l'argenterie, il donnait l'alarme el mettait M. de Boisfleury dans l'impossibiHté d'exécuter ses projets sur Marie.
— Que faire? pensait Lafleur, qui n'en menait pas large.
— Eh ben! lui dit Cassamort, tu ne dis rien?
— Vous êtes des canailles!
— Parbleu! Et toi, donc?
— Enfin, je ne peux pourtant pas...
— Nous laisser gagner notre vie? interrompit Lampourde.
Pendant ce colloque, pendant que Lafleur réfléchissait, pendant qu'il ne se décidait pas à prendre un parti, le Commandeur s'impatientait.
il avait beau appeler à lui toutes les ressources de son éloquence, Marie était sur le point de lui échapper.
La jeune fille, à diverses reprises, avait tenté de courir à une porte pour appeler du secours.
— Yous allez voir que cet imbécile de Lafleur va me laisser en plan, disait-il.
Mais ce n'était pas tout.
Nos lecteurs se rappellent avoir vu une ombre se glisser hors de l'antichambre au moment où Marie, pressée par le Commandeur, avait invoqué le nom d'André et même parlé assez haulement du secours qu'elle attendait de M. le marquis de Sivry.
Cette ombre n'était autre que Pacôme.
Lorsqu'au moment de quitter le salon avec la marquise et M^^d'Elbée, Arthur avait recommandé Marie aux soins du Commandeur, celui-ci avait répondu quelques paroles ironiques dont avait été frappé le marquis et avant de se rendre avec tous les invités, à l'hôtel d'Estrées, il avait fait appeler Pacôme, en qui, nous l'avons dit, il avait toute confiance.
— Pacôme, lui avait-il dit, tu veilleras sur la petite joueuse de vielle!
— La perle de Savoie?
— Oui, j'entends qu'elle sorte librement de l'hôtel — si quelqu'un tentait de s'y opposer, tu me trouverais à deux pas d'ici...
— Rue des Tournelles, chez la maréchale d'Estrées?
— C'est cela...
— Le premier valet de chambre est mon ami...
— Tu lui remettrais un mot pour moi et j'arriverai aussitôt.
— J'obéirai à Monsieur le marquis.
Quand le brave homme eut été renvoyé par Boisfleury, il n'avait eu garde de gagner son lit. Il tenait trop à surveiller Lafleur et à connaître la fin de la scène qui se déroulait à deux pas de lui.
Blotti dans un coin, il avait prêté une oreille attentive à tout ce qui se passait :
La présence du Commandeur de Boisfleury dans cette aventure le troublait singulièrement. Ce seigneur, ce frère de la marquise, pour qui il professait un respect de vieux serviteur, lui paraissait incapable de prêter les mains à une mauvaise action.
Cet état moral n'était pas fait pour doubler les facultés du brave marin, or il serait sans doute resté toute la nuit entre deux résolutions si le nom du marquis n'avait été invoqué par Marie, sur laquelle Arthur lui avait ordonné de veiller.
Dès qu'il eût entendu l'appel de la jeune fille, il prit un parti.
Toujours avec ses allures de fantôme, le vieux loup de mer était descendu aux écuries où les valets faisaient encore la fête en compagnie d'une valetaille hybride qui n'appartenait pas à l'hôtel et dont la présence avait permis aux Lampourde et aux Cassamort de passer inaperçus, comme on l'a vu.
— Vite un cheval, dit Pacôme. Magloire, tu m'accompagnes.
— Ah! permettez, maître Pacôme, répondit celui-ci.
— Tu m'accompagnes! reprit le marin sur un ton qui ne permettait pas d'observations.
On savait que Pacôme n'avait qu'un mot à dire pour faire renvoyer quelqu'un, Magloire se tut, sella deux chevaux et les deux hommes partirent en toute hâte pour l'hôtel d'Estrées.
Lafleur, cependant, avait fini par prendre une résolution. Comme il n'était pas gêné par les scrupules, il se dit que l'important, pour l'heure, était de satisfaire les passions du Commandeur. Après quoi on verrait à punir les voleurs, si cela se pouvait sans trop de scandale.
C'est pourquoi s'adressant à Lampourde :
— Etes-vous disposés à gagner ce que je vous ai promis?
— Peuh! c'est bien misérable, six cents livres.
— Eh bien! si tu ne veux pas, fit Lafleur en colère, je vais...
— Mais, interrompit Lampourde, tu es un ami...
— Et alors?
— Et par amitié pour toi, nous allons te donner le coup de main demandé.
— C'est heureux! fit Lafleur.
— Non, c'est gracieux pour toi, riposta Lampourde.
— En ce cas, vous allez vous rendre sur la place.
— Tout de suite. Cassamort, pars avec les autres! je vous rejoins.
— Pourquoi ne vas-tu pas avec eux?
— J'ai aperçu quelque chose qui complétera mon chargement...
— Ah! mais non! fit Lafleur.
Arthur galopait à grand fracas, à travers les rues de Paris. (P. 519.)
— Du reste, continua le bandit, je n'en ai que pour une minute.
— Mais avant de partir, reprit Lafleur, écoutez-moi.
— Parle?
— Nous allons probablement bâillonner la donzelle...
— Je la croyais endormie?
— Non, elle n'a rien bu.
— Ah! ah!
uvi'.Aiso:'; G5. — a. D'£^'^ERT. - la grâce de diec. — jdles rocff kt C'% éditeurs. — livraison 63.
— Quand nous paraîtrons sur la place avec notre fardeau, Caussinard s'approchera vivement avec la voiture et vous-mêmes, vous l'entourerez!
— Bon! c'est entendu!
— Et si la petite offrait trop de résistance, vous nous donneriez un coup de main pour la faire entrer dans le carrosse?
— C'est dit. \
— Et puis, vous savez!...
— Quoi?
— Si on vous pince comme voleurs, je m'en lave les mains.
— N'empêche qu'elles resteraient sales tout de même.
— Et pourquoi?
— Parce que tu ne pourras pas dire que tu n'étais pas avec nous.
— Allons, c'est bon, à votre poste, vous m'entendez.
Quand ils furent partis, Lafleur revint vers le Commandeur et trouva, dans le couloir, les deux hommes qu'il y avait laissés en sentinelle.
— Ça va être le momer/l, leur dit-il.
— Ah! Eniin! On commençait à moisir.
— Oui, préparez- vous.
— Qu'est-ce qu'il faudra faire?
— Aussitôt que je vous appellerai, vous entrerez et vous vous dirigerez vers la donzelle.
— G'est-y la grosse qu'est si joviale?
— Non, c'est l'autre.
— La mauviette! alors, ce ne sera pas difficile.
— Vous la bâillonnerez avec le mouchoir...
— Bon! ça me connaît. Et puis?
— Et puis vous l'enlèverez le plus délicatement possible.
— Et puis?
— Et puis c'est tout, taisez-vous maintenant, et attendez-moi.
Lafleur, sur ces derniers mots, s'élança vers le petit salon où le Commandeur commençait à ne savoir plus quelle figure faire devant la résistance acharnée que lui opposait Marie.
Après ses entretiens avec Arthur et avec Marie, M"^ d'Elbée n'eut plus qu'une pensée : quitter l'hôtel de Sivry, d'où elle sentait qu'elle allait emporter un sentiment plus âpre et plus douloureux que le dédain.
Entourée de sa mère, de ses parents et de son tuteur, le duc de Sauveterre, elle se prépara à prendre congé de la marquise de Sivry, renonçant à l'accompagner au bal de M'"^ d'Estrées.
La marquise de Sivry fut tout émue, en recevant l'adieu de la jeune fille. Elle se sentait portée vers elle par une affection plus forte que n'en éprouvaient généralement les gens de son monde pour ceux ou celles qui étaient encore des étrangers pour eux.
Elle reconnaissait, dans M"« d'Elbée, toutes les qualités qu'elle souhaitait trouver dans sa belle-fille : la beauté fiére et gracieuse, le courage, l'élévation du cœur et la froideur un peu hautaine ; tout, jusqu'à la fortune territoriale importante, égale à celle du marquis. C'était bien la compagne rêvée pour son fils; elle devait bien difficilement renoncer à unir les deux jeunes gens.
La marquise embrassa M"^ d'Elbée, puis la regarda avec tendresse.
Elle crut sans doute apercevoir un nuage sur son visage et perler une larme dans les beaux yeux bleus dont elle admirait la profondeur.
— Ma chère fille, dit-elle, je ne voudrais pas vous voir emporter de chez moi un chagrin ou un simple soupçon de chagrin, et je sais que vous n'êtes pas satisfaite.
— Moi, madame, je vous assure que j'emporte de votre accueil et de cette fête le meilleur souvenir.
— Hélas! mon enfant, vous ne me dites pas la vérité; je mérite cependant un peu plus de confiance. Je vous le répète, traitez-moi en mère, et, d'abord, venez me conter votre gros chagrin.
La tendresse vraie que lui témoignait M"'« de Sivry remua le cœur de M"^ d'Elbée. La marquise n'était pas de ces femmes à amitié banale, qui offrent leur sympathie à tous et la retirent aussi facilement. Son caractère sérieux, son cœur clairvoyant et décidé étaient pour donner du poids à ses avances.
Résolue à confesser sa future belle-fille, M"'^ de Sivry, s' adressant aux parents de M"^ d'Elbée, leur dit :
— Madame la duchesse, monsieur le duc, excusez-moi de vous enlever votre plus beau joyau; je veux montrer quelque chose à M"« d'Elbée avant de la quitter et lui demander son avis.
Quand un mariage est en négociations, les parents comprennent à demi-mots et se prêtent gracieusement à leurs petites ruses réciproques.
La marquise put, tout naturellement, amener la jeune fille, en la tenant par la taille, jusqu'à son boudoir.
Là, 'elle la fit asseoir, et, lui prenant les mains, lui demanda :
— Mon fils vous aurait-il déplu?
— M. le marquis de Sivry, répondit iïoidement M"<= d'Elbée, a été parfait d'amabilité pour moi, et surtout de franchise.
— De franchise, dites- vous?
— Oui, madame, il s'est conduit, à mon égard, en vrai gentilhomme.
— Auriez- vous eu, avec lui, un autre entretien que ceux auxquels j'ai assisté?
— Oui, madame.
La jeune fille rougit en faisant cette réponse, surtout quand elle vit l'étonnement qui se peignit sur le visage de son interlocutrice. Celle-ci demanda avec une certaine hésitation dans la voix :
— Que vous a-t-il dit?
•M"« d'Elbée répondit :
— Madame, je ne sais pas feindre et j'ai horreur des fausses positions. Sachant que je devais entrer dans votre famille, que mes parents m'avaient fiancée à M. le marquis de Sivry, j'ai voulu savoir entre les mains de quel homme on plaçait mon bonheur.
— Ces préoccupations sont parfaitement légitimes, ma chère fille, mais...
— Elles sont rarement celles de notre monde, voulez-vous dire. Je pense que c'est un tort. Pour moi, le mariage est chose sérieuse et grave; je veux que mon mari m'aime, pour pouvoir l'estimer et le respecter.
— Mais qui a pu vous faire soupçonner, vous faire croire qu'Arthur ne vous aimait pas, vous qui seriez digne d'un roi?
— Pauvre reine, s'écria avec une amère ironie la belle jeune fille ; pauvre reine sacrifiée à une paysanne, à une chanteuse de rues!...
— Comment! vous savez; oh! quelle honte! quelle douleur!
— Oui, madame, je sais, car j'ai vu, compris, et j'ai interrogé M. le marquis.
— Et mon fils a eu le triste courage, le cynisme de vous avouer?...
— M. le marquis a eu la loyauté de me déclarer son amour pour M"= Marie... la vielleuse.
— Un gentilhomme descendre jusque-là !
— A mon avis, madame, il n'est pas descendu en m'estimant assez pour ne me pas tromper.
— Oh ! ma fille, je ne lui pardonnerai pas de vous avoir donné une telle rivale.
— Madame, il n'y a pas de rivale où il n'y a pas rivalité. Je n'ai pas eu une minute la pensée de disputer à... M"^ Marie... son amoureux. J'ajoute qu'à ma grande humilité, tous mes efforts dans ce sens eussent été vains... M. le marquis n'a eu d'yeux que pour cette fille.
Ces dernières paroles, où perçait le dépit, ne déplurent pas à la marquise. Elle y reconnut l'indice d'une espérance déçue, d'une inclination contrariée, et ne désespéra pas de calmer la jeune fille et de faire définitivement aboutir cette union qui lui tenait tant au cœur et qui paraissait si compromise.
Aussi reprit-elle d'un ton tendrement maternel :
— Je connais malheureusement mieux la vie que vous. Hélas ! nous n'avons pas toujours le premier désir de notre mari, c'est assez, c'est très beau d'avoir leur premier amoui .
— L'avons-nous, madame, ce premier amour?
— Pourriez-vous prendre au sérieux celte amourette ridicule entre un gentilhomme et une paysanne? C'est une idylle courte et fausse comme toutes les idylles. Croyez-en votre seconde mère, je vous demande huit jours pour amener Arthur à vos genoux, amoureux et désabusé.
— Oh! madame, je le repousserais! s'écria la fière jeune fille.
La marquise sourit légèrement en écoutant . cette protestation qu'elle croyait trop violente, trop indignée pour être durable et parfaitement sincère.
Peut-être ne se trompait-elle pas, et M"« d'Elbée cachait-elle trop de tendresse, sous sa fierté et sa froideur pour, le cas échéant, ne point tenir sa promesse. Peut-être aussi se trompait-elle, et, chez la belle héritière, la fierté devait-elle être plus forte que l'amour.
Toujours est-il que la grande dame crut la partie gagnée, et n'hésita pas à dire à M"* d'Elbée :
— Vous permettrez bien à une femme de mon âge, à une mère, de pénétrer dans votre cœur et de vous crier votre secret qui, d'ailleurs, s'échappe de vos yeux, de votre bouche : vous aimez mon fils, ou, du moins, vous êtes sur le point de l'aimer.
— Moi, madame, je vous jure...
Mais la voix de la jeune fille tremblait; elle ne put achever sa phrase, de gros sanglots l'étoufîaient, des larmes perlaient dans ses yeux.
Profondément remuée. M""* de Sivry ouvrit les bras, et, abdiquant toute fierté. M"* d'Elbée se jeta sur ce sein de mère et y resta longtemps, pleurant comme un enfant.
Les forces de la jeune fille la plus fière ont des bornes; élevée au milieu des adulations, la riche héritière devait cruellement souffrir de sa première déception; du reste, chez elle, le cœur et la fierté n'étaient-ils pas également blessés? Le dédain d'Arthur n'avait-il pas fait coup double?
— Vos larmes, chère fille, continua la marquise, constituent le plus éloquent des aveux. Mais, je vous le promets, ces larmes, nous les paierons
par les plus brillantes pierreries, et, ce qui vaut mieux, par autant d'années de tendresse.
— Non, madame, sanglotait la jeune fdle vaincue, c'est fini, bien fini, et fini sans avoir commencé.
— Laissez-moi agir, je vous promets de vous faire oublier cette mauvaise soirée par une éternité de bonheur. Arthur connaîtra le trésor que je lui réservais, et viendra bientôt demander son pardon.
M"^ d'Elbée tenta encore un geste de protestation.
— Non, ma fille! non! ne me répondez pas! Vous me ferez bien crédit jusqu'à demain?
La jeune héritière ne répondit pas. Ce silence fut significatif.
La marquise de Sivry reconduisit M"= d'Elbée vers ses parents; les larmes étaient séchées. Les adieux officiels se firent avec le cérémonial d'usage, et l'on put entendre bientôt un valet s'écrier :
— Les gens de M""^ la duchesse d'Elbée.
M'"' de Sivry vit s'éloigner la fiancée d'un œil un peu humide, et murmura :
— Quoi, mon fils dédaignerait une pareille femme, un trésor de grâce, de beauté, de tendresse, de dignité, de noblesse? Oh! c'est impossible, il n'est pas fou; du reste, je mourrais plutôt que de le permettre.
Elle se retourna, tout entière à ses devoirs de maîtresse de maison, car ses nombreux invités partaient pour l'hôtel d'Estrées. — Elle rejoignit son fils, et, pour plus de sûreté, l'emmena avec elle chez la maréchale.
Ainsi que cela avait été convenu, Pacôme s'était rendu en toute hâte à l'hôtel d'Estrées.
Une fois arrivé, il courut à l'office, fit appeler le premier valet de chambre de la Maréchale, lequel, on s'en souvient, était l'ami de Pacôme.
Il lui remit un billet qu'il venait d'écrire, et que le valet de chambre porta aussitôt au jeune marquis de Sivry.
Celui-ci arriva quelques minutes après.
— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il à Pacôme.
— On enlève la jeune fille, répondit celui-ci.
— On l'enlève?... Et qui donc?
— M. le Commandeur, aidé de plusieurs bandits.
Arthur, frémissant, ne voulut pas en entendre davantage. Il fit descendre de cheval le valet qui accompagnait Pacôme, et partit à fond de train, suivi par ce dernier.
De nouveau, il se souvenait de l'air ironique et de la réponse à double entente du Commandeur.
— Malheur îi lui, disait-il; je châtierai sévèrement une pareille
infamie.
— J'ai dit à monsieur le marquis, répondit Pacôme, qu'ils sont quatre ou cinq, escortant sans doute, à l'heure qu'il est, la jeune fille... je ne sais où.
— Je le sais, moi, à la « Folie Boisfleury », c'est là que nous allons, et, fussent-ils vingt pour accomplir ce rapt, j'aurai raison de ces misérables.
— Alors, répondit avec le plus grand sang-froid l'ancien marin, que monsieur le marquis n'oublie pas que j'ai glissé deux pistolets dans les fontes de sa selle.
Quelques instants plus tard, Arthur galopait à grand fracas, à travers les rues de Paris. Le pauvre vieux Pacôme, malgré sa bonne volonté, faisait fort mauvaise figure à côté d'un maître si furieusement pressé.
L'équitalion n'était pas son fait au brave matelot, et il se fut trouvé sans doute, plus à son aise, à cheval sur une vergue que sur un percheron.
Néanmoins il suivait, cramponné à la selle, laissant à son cheval la liberté d'initiative.
Le marquis, de temps à autre, lui jetait une question :
— Quelle heure est-il? Pacôme.
— Déjà près de deux heures.
— Et sais-tu à quelle heure M. le Commandeur se proposait de commettre le rapt que tu soupçonnes?
— Non, monseigneur.
II y eut un silence pendant lequel Pacôme pensa que son maître avait sur le mariage et ses préliminaires des idées suffisamment subversives. Mais il était de l'école des domestiques qui ne se croient pas le droit d'avoir une opinion.
D'ailleurs, il était si vigoureusement secoué par sa monture que c'était vraiment miracle qu'il put coudre deux idées ensemble...
— Arriverons-nous à temps? demandait le marquis haletant.
— Je f espère, monseigneur...
Et le galop furieux continuait. Bien des bourgeois furent réveillés en sursaut. Quelques têtes effarées apparurent aux fenêtres, coiffées du casque nocturne. Elles virent passer les deux cavaliers comme des visions...
Arthur et Facôme avaient raison de se hâter.
Le Commandeur, résolu à tout, avait pris ses dernières dispositions, une fois encore il avait tenté de se faire agréer de bonne volonté par la jeune fille.
Mais celle-ci l'avait repoussé avec une énergie hautaine, tant et si bien que le vieux seigneur impatienté s'était oublié jusqu'à dire :
— Prenez garde, Marie, l'amour qui me domine est capable de tout.
— Monseigneur, répondit Marie, vous pourrez me tuer, mais non pas me faire consentir à mon déshonneur.
En ce moment, sur un signe de M. de Boisfleury, Lafleur annonça : la voiture est aux ordres de mademoiselle.
— Mademoiselle, dit le Commandeur en affectant le plus grand calme, plus tard, je l'espère, vous vous montrerez moins cruelle... Permettez-moi, maintenant, de vous ramener chez vous.
Cela fut dit avec une si parfaite courtoisie, une si complète simplicité, que la jeune fille fut, un instant, sur le point d'en être dupe. Mais elle vit Chonchon endormie, et surprit un singulier éclair dans les yeux du valet, toute sa méfiance lui revint :
— Monseigneur, dit-elle d'une voix énergique, je ne vous suivrai pas...
— Mais vous devenez folle!
— Non, la raison me revient, au contraire. J'étais folle quand j'ai consenti à m' asseoir à cette table, auprès de vous.
Boisfleury s'était tout à fait rapproché de la belle vielleuse et la tenant par la taille, tentait de l'entraîner.
La jeune fille se débattit, parvint à se dégager et fit un bond vers la fenêtre en s' écriant :
— Monseigneur, laissez-moi ! un pas, une tentative de plus vous feraient commettre une lâcheté et peut-être un crime.
— Tudieu, la belle, vous devenez dramatique! Quel crime vais-je donc commettre ?
— Si vous faites un pas de plus, j'ouvre cette fenêtre et je me précipite sur le pavé.
— Ceci est tout au plus bon à dire, mais non à exécuter. Et il continua d'avancer.
Marie s'élança vers la fenêtre et tenta de l'ouvrir. Avant qu'elle ait pu saisir l'espagnolette, le Commandeur l'avait prise à bras le corps et appelait Lafleur à son aide.
— Lâche! lâche! infâme! s'écria la jeune fille. Lafleur et ses acolytes s'élancèrent sur elle.
l'on gagna dans cet équipage, la porte qui s'ouvrait dans une petite rue. (P. 524,)
Ll\ RAISON 6C. — A. DENNERY. — LA GRACE DE DIED. — JULES RODFF ET C'' , EDITEURS. — UVHAISOiN tiO
Marie, indignée, se débattait terriblement, mais que pouvait une femme contre trois robustes gaillards? Elle fut bientôt réduite à l'impuissance par Lafleur et ses camarades. L'un d'eux lui avait placé un mouchoir sur la bouche pour étouffer ses cris.
Le Commandeur ne contemplait pas précisément cette scène de violence avec l'air d'un triomphateur. Peut-être regrettait-il son action, mais l'orgueil avait été le plus fort. Ce n'était pas de cette façon qu'il avait rêvé de subjuguer Marie, mais il n'avait pu se décider à baisser pavillon devant la colère de cette fille de rien, qui le dédaignait et le bravait.
• Le champ de bataille offrait, à la vérité, un curieux et triste spectacle, cette jeune fille bâillonnée, au milieu de trois drôles en livrée, luttant encore mais plus faiblement.
— Allons, sortons! fit le Commandeur.
On souleva Marie qui se laissa aller comme une morte, elle était à demi évanouie et l'on prit l'escalier. Lafleur ouvrait la marche, le Commandeur la fermait.
— Par ici, disait le valet triomphant qui, dans l'ardeur de l'aventure, ne pensait plus aux larcins que Lampourde, Cassamort et les autres avaient commis.
— Et prenez bien vos précautions pour qu'elle ne soit pas maltraitée en passant à travers les portes, ajoutait le Commandeur.
— Nous prenons l'escalier du jardin?
— Parbleu ! dit le Commandeur, crois-tu que nous allons faire une esclandre devant la grande porte de l'hôtel?
— Mais alors il faudrait avertir Caussinard, dit Lafleur.
— Qu'est-ce que c'est que Caussinard? interrogea Boisfleury.
— C'est le cocher de l'équipage qui nous attend.
— Où nous attend-il?
— Devant la maison du conseiller au Parlement.
— Eh bien ! laisse-le, vous porterez bien la petite jusque-là.
— Ce sera comme monseigneur voudra...
— Ne vous occupez pas de Caussinard, puisque Caussinard il y a, nous sortirons par la porte du jardin et ce n'est pas cinquante pas de plus ou de moins...
Les deux bandits qui portaient Marie avaient l'air de transporter un cadavre.
La pauvre enfant ne se débattait plus. Elle était sans connaissance.
La descente par l'escalier du jardin fut assez pénible. Le passage était fort étroit.
— Corbleu! disait Carasson qui suait à éviter les accrocs! corbleu ! on gagne son argent ici.
Lafleur alluma une lanterne et l'on gagna dans cet équipage, la porte qui donnait sur une petite rue qui n'existe plus aujourd'hui.
— C'est maintenant, dit le Commandeur, qu'il s'agit de ne pas être maladroit.
— Oui, appuya Lafleur.
— Vous, reprit Boisfleury en s'adressant aux deux hommes qui portaient Marie.
— Quoi?
— Vous allez marcher le plus vite possible vers la place.
— Bon, en manœuvrant de côté...
— Toi, Lafleur!...
— Moi! Je cours avertir Caussinard et les autres.
— C'est ça.
Lafleur s'élança.
Le Commandeur le retint pour lui dire, à voix étoufl'ée :
— Ouvre la portière de façon à ce que nous n'ayons qu'à enfermer la petite quand nous vous rejoindrons.
— Ne craignez rien.
Les malandrins chargés de Marie toujours évanouie, se mirent à marcher fort vite. La robe de la vielleuse tramait sur le pavé et menaçait d'entraver l'un d'eux. M. de Boisfleury se baissa, la ramassa pour conjurer tout accident et se fit porte-queue de la belle qu'il enlevait ainsi.
Mais tout à coup on vit revenir Lafleur, qui courait à toutes jambes :
— Alerte! alerte! dit-il.
— Qu'est-ce donc? demanda Boisfleury.
— Voici deux cavaliers qui arrivent à toute bride.
— Et que veux-tu que ça nous fasse?
— On ne sait pas. Magloire m'a conté que Pacôme était sorti ta cheval.
— Eh bien! tu ne supposes pas que Pacôme...
— Je suppose tout, dit Lafleur en homme qui assume une grosse responsabilité.
Malgré tout, le cortège s'était hâté. Il venait d'arriver sur la place ; avec une incroyable justesse, les deux bandits avaient glissé Marie dans le carrosse et le Commandeur s'y était faufilé après elle.
Puis la portière s'était refermée. Cassamort et Lampourde s'étaient juchés sur le marchepied, Lafleur et ses deux acolytes montèrent derrière.
— Lafleur! Lafleur! cria M. de Boisfleury de l'intérieur,
— Monseicîneur?
— Dis au cocher où nous allons.
— Il le sait, monseigneur. Allons, Gaussinard, pousse.
Les deux cavaliers, dont Lafleur avait entendu le galop enragé, débouchaient maintenant sur la place, à fond de train.
Gaussinard enveloppa ses chevaux d'un double coup de fouet et ceux-ci enlevèrent le carrosse, avec une rare vigueur.
C'étaient de vaillantes bêtes. Le Commandeur crut l'affaire bâclée et se frotta les mains silencieusement.
Mais, tout à coup, les huit fers des chevaux d'Arthur et de Pacôme retentirent bruyamment derrière la voiture.
— Ce sont eux! Pacôme? dit Arthur.
— Oui, monseigneur.
— Charge-toi d'un de ces drôles?
— Ne craignez rien.
— Pour moi, je pique droit au cocher.
Et le marquis ayant fait voiler son cheval avec une adresse sans égale, le poussa violemment contre les bêtes de l'attelage.
Sous le choc les deux chevaux attelés chancelèrent et furent poussés contre la muraille.
— Arrière, détrousseur! cria le cocher.
Et, levant son fouet, il fit mine d'en frapper le marquis. Mais celui-ci tira son épée et en mettant la pointe entre les deux yeux de Gaussinard, lui cria :
— A bas, malandrin, à bas de ton siège!
— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda le Commandeur.
— Monseigneur, ce sont des coupe-jarrets que nous allons étriller. Mais. Arthur tenait la pointe de son épée au front du cocher et lui
répéta :
— A bas, te dis-je, ou tu es mort!
Gaussinard était fort empêché, mais les autres et surtout Lampourde et Cassamort se précipitèrent pour lui porter secours.
Heureusement Pacôme, qui arrivait à toute vitesse en ce moment, intervint en disant :
— Fuyez, canailles?
— Et du poitrail de son cheval il heurta si violemment le capitaine Lampourde lui-même, que celui-ci alla rouler contre la borne. Sa chute lut accompagnée d'une sorte de fracas métallique qui ressemblait fort au cliquetis de la vaiselle d'argent.
Cependant Marie qui était parvenue à se dégager du bâillon qui l'oppressait se mit à demander du secours :
— A moi ! André ! à moi ! Arthur !
— Arthur? répéta le Commandeur, serait-ce en efïet mon neveu.
— ^ Mais Cassamort et les autres bandits s'étaient rués sur Pacôme, et furieux de la déconfiture de leur chef, s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti.
Heureusement , le cheval que montait le vieux marin était très excité. Il s'agitait, se cabrait, ruait et il était fort difficile de l'approcher.
Pendant ce temps, Arthur s'était approché deCaussinard et le prenant vigoureusement par le collet, il l'attira à lui en disant :
— Mais descend donc, drôle!
Caussinard, déraciné, ne put se retenir à rien et tomba la tête la première sur le sol, où il resta sans mouvement.
Cassamort remarqua que les choses ne tournaient pas bien.
Arthur, une fois le cocher hors de son siège, avait pris, dans les fontes de sa selle les deux pistolets, remis son épée au fourreau, et sauté à terre.
— Pacôme, dit-il, rabroue-moi cette clique et viens me prêter mainforte.
Le vieux marin, en faisant faire demi-tour à sa monture, renversa encore un des bandits. Puis, ayant pris pied, il vint se ranger aux côtés du marquis.
Marie appelait toujours.
— A moi! A moi!
— Taisez-vous donc, carnibleu! fit le Commandeur brutalement.
— Courage ! ma chère amie , courage ! cria Arthur en chargeant les voleurs, je suis là, courage!
— Ah! je suis sauvée! dit Marie, et par lui.
Mais Lafleur, qui sentait que, cette partie perdue, il devenait inutile au vieux seigneur, Lafleur essaya, pour se débarrasser d'Arthur, d'un coup de traîtrise.
Pendant qu'il se glissait sous la voiture pour aller porter, dans les jarrets du marquis, un de ces coups sous lesquels un homme tombe, il envoya l'un des misérables qui l'accompagnaient attaquer le jeune seigneur, en face, pour l'occuper.
Et l'auxiliaire de Lafleur, brandissant une de ces grandes cannes à pomme d'argent dont étaient porteurs, à cette époque, les valets qui se tenaient debout derrière les carrosses de gala, se porta au devant d'Arthur.
Mais le marquis ne lui laissa pas le temps d'accomplir son exploit.
— Attends! tirelaine, dit -il.
Et, les yeux étincelants, il se jeta sur lui, le désarma et, en un tour de
main, fit pleuvoir sur lui une grêle de coups, distribués avec la canne conquise.
Le valet s'enfuit en hurlant et se perdit dans la nuit.
Lafleur, en attendant, arrivait ténébreusement et se disposait à accomplir son coup de jarnac.
Il touchait déjà au but, lorsque Marie, épouvantée, parut à la portière du carrosse et s'écria :
— André ! André ! derrière vous ! ce misérable ! prenez garde !
Averti par cette voix si chère, Arthur se relourna et jugea la situation. Son bras s'abattit rapide comme la foudre et Lafleur reçut une balle qui lui laboura la joue et lui enleva une oreille.
Le drôle chancela sous le choc, mais ne tomba point. Il ne demanda pas son reste, cependant, et lui aussi battit en retraite, privant le Commandeur de son plus ferme appui.
Des coups de sifflet désespérés retentissaient au loin, c'est vers l'endroit d'où partaient ces appels stridents que se dirigea Lafleur, traniant l'aile et tirant le pied. Il avait des amis de ce côté.
Cependant, le Commandeur suivait difficilement les péripéties du combat. Il était un peu dans la situation de son ami, le duc d'Aiguillon, que l'on accusait d'avoir passé tout le temps d'un engagement avec les Anglais, dans un moulin, pendant que ses troupes combattaient au loin.
Ce n'était certes pas par poltronnerie que Boisfleury gardait cette attitude expectante. Non, c'était pour rester auprès de Marie, de sa conquête disputée. D'ailleurs, il supposait à tort, on l'a vu, que ses quatre valets étaient de force à repousser l'assaut d'un seul homme. L'infortuné ignorait les ressources d'un amour ardent et pur, ainsi que les faiblesses d'un dévouement soldé.
Les malandrins étaient hors de combat. Seul, Cassamort n'avait pas éprouvé les eff'ets de la colère d'Arthur. En homme prudent, d'ailleurs, il s'était éloigné du champ de bataille, et se préparait à tirer ses grègues quand il fut aperçu par Pacôme, lequel, avec l'ardeur retrouvée de ses jeunes ans, courut à lui et lui planta un pistolet sur le nez en lui disant :
— Rends-toi ou tu es mort !
Cassamort se défendit. Mais il était embarrassé par le poids de l'argenterie volée et, dans sa lutte avec le vieux marin, il tomba en reproduisant le même bruit que Lampourde.
— Tonnerre de Brest! dit Pacôme, c'est bien étonnant.
Mais le Commandeur, n'entendant plus aucun bruit, se penchait à la portière pour s'informer de ce qu'étaient devenus ses gens, quand cette portière s'ouvrit et Boisfleury vit se dresser devant lui le marquis de Sivry.
Le Commandeur descendit de voiture. Le vieux seigneur, qui se croyait toujours jeune, se coiffa et, appuyant son chapeau d'un léger coup qui fit voler la poudre autour de lui, il mit la main sur la garde de son ëpée et se campa en face d'Arthur.
— C'est vous, mon beau neveu, dit-il, je ne m'attendais pas à vous voir ce soir.
— Je ne m'attendais pas, moi, à vous rencontrer, mon oncle! Boisfleury avait pris son air le plus dégagé pour mieux dissimuler la
pointe de honte qui le faisait rougir et pour ne perdre aucun de ses avantages.
— Ce qui se passe vaut une explication, continua-t-il. J'ai agi dans votre intérêt très réel, et dans l'intérêt de notre nom.
Arthur haussa légèrement les épaules, et répondit assez dédaigneusement :
— Je vous prie, monsieur le Commandeur, de ne chercher aucune explication. J'espère que vous comprendrez ce que votre présence ici a de déplacé. Rentrez à l'hôtel. J'oublierai ce qui s'est passé.
Le dédain manifesté par son neveu, l'ordre intimé d'avoir à remonter dans la voiture, tout remit en fureur le vieux seigneur. 11 reprit :
— Or çà! monsieur mon neveu, vous avez une singulière façon de congédier les gens et d'accueillir un parent auquel vous devez le respect.
— Je vous donne, mon oncle, le conseil que je crois compatible avec votre dignité.
— Je suis seul juge de ma dignité, monsieur le marquis, et vous dispense de tout conseil; un homme de mon rang n'en reçoit de personne.
— Retirez-vous, mon oncle, reprit Arthur, retirez-vous, je vous en prie... 11 le faut.
— - Monsieur le marquis, il ne me plaît pas de me retirer! Je crois même. que, dans les circonstances présentes, ce serait à vous à disparaître. Vous devez cette satisfaction à votre mère et à la famille d'Elbée.
/-r- Croyez-moi, monsieur le Commandeur, écoutez la voix de la raison, laissez-moi le champ libre! dit Arthur dont la voix commençait à trembler.
■ — J\Ionsieiir le marquis, je vous répète que je n'ai pas l'habitude de me laisser morigéner par les bons jeunes gens qui sortent des pages. — C'est vous, s'il, vous plaît, qui allez décamper; ou bien, si vous voulez ejïimenesr.pette enfant, il faudra mettre l'épée à la main.
i/'iUeiiCommandeur redevenait tout à fait mousquetaire. Dominé par le dépit,' jaloux de ne pas reculer d'une semelle en présence d'une femme, et
Les deux cpee* se joiguir-ent et se fioi'.^^i eut. (P. 53!).)
(J'une femme qu'il avait voulu enlever, il n'écoutait plus que sa vanité. Les considérations de famille n'avaient aucun poids, à ses yeux. Le bruit, même un combat étaient pour lui le meilleur moyen de cacher son humiliation.
Arthur s'écria d'une voix émue :
— Vous n'y pensez pas, monsieur. Un duel entre nous : croiser le fer avec le frère de ma mère !
LIVRAISON 67. — A. D'eN'NERY. — LA GRACE DE DIEU. — JOLES ROCFF ET C'", ÉDITEORS. — LIVBAISO.N 67
— Ne soyez pas sentimental, monsieur le marquis, il n'y a ici que deux gentilshommes face à face !
— Mon oncle, je ne consentirai jamais à me battre avec vous.
— Allons, monsieur le marquis, flamberge au vent ! Je vous dois une leçon !
Et comme Arthur hésitait :
— Ah çà! faudrait-il vous frapper pour vous décider, dit le Commandeur.
Le vieux seigneur qui avait tiré son épée, fit mine de la porter à plat au visage de son neveu.
Le marquis se sentit frémir. Pendant un instant, il oublia les liens qui l'unissaient au Commandeur, il ne vit en lui que le provocateur, que l'insolent qui, après avoir eu l'audace de lui voler Marie, la lui disputait encore alors qu'il venait de la reconquérir.
Sans plus hésiter il tira son épée.
Marie poussa un cri déchirant.
— André! André! murmura-t-elle, vous battre pour moi, non, je ne veux pas!
— En garde, marquis, dit Boisfleury.
— C'est vous qui l'aurez voulu !
Les deux épées se joignirent et se froissèrent. L'engagement, d'ailleurs, fut court, Arthur avait repris son sang-froid.
Boisfleury était crâne sous les armes, et trouvait un certain plaisir dans ce combat improvisé à la vieille mode pour les beaux yeux d'une femme. Il avait été beau tireur, mais son bras affaibli ne put soutenir l'effort du robuste poignet du marquis et laissa échapper le fer. Liée et fouettée parl'épée du marquis, celle du Commandeur sauta à dix pas.
Arthur se précipita, ramassa l'arme du vieux seigneur et le plus courtoisement du monde, le sourire sur les lèvres, la lui rendit en disant :
— Mon cher oncle, recevez toutes mes excuses pour ma maladresse. Cet incident et la courtoisie d'Arthur avaient fait rentrer Boisfleury
en lui-même. Il commença à apprécier plus sainement la situation et reconnut in petto ses torts, mais il n'en était pas encore à les avouer.
— Je suis à vos ordres, marquis, dit-il. Arthur remit son épée au fourreau.
Le Commandeur fit comme lui.
Sans plus s'occuper de son oncle, Arthur monta lestement sur le siège de la voiture qui avait dû servir à l'enlèvement de Marie, le carrosse roula à grand train, se dirigeant vers la maison de la jeune fille.
Le Commandeur ébahi regardait faire. Enfin, il prit son parti et, cherchant de tous côtés, il appela :
— Lafleur! Lafleur!
Mais Lafleur avait de bonnes raisons pour ne pas répondre. Il s'était prudemment éclipsé.
— Lafleur! maroufle! maraud! drôle.
M. de Boisfleury épuisa toutes les injures en usage, mais ne fut pas plus heureux. Lafleur ne se montrait pas.
— Cet imbécile se serait-il fait casser la tête par mon neveu? ajouta le Commandeur avec philosophie.
Puis, sans plus se soucier de son valet et bien forcé d'accepter sa défaite, il essaya d'une pirouette et grommela :
— Décidément, la fortune est femme et se donne avec plus d'abandon à un jeune marquis qu'à un Commandeur déjà un peu mûr.
Et, sur cette réflexion il se dirigea vers l'hôtel de Sivry, revenant ainsi, tout seul, de l'expédition amoureuse qu'il entreprenait, tout à l'heure, avec tant de monde.
Cependant il eut deux ou trois retours de colère et le souvenir de Marie lui fit monter le sang à la tête.
Il n'en était pas moins résigné quand il frappa, quelques minutes plus tard, à la porte de l'hôtel. D'ailleurs, il appartenait à cette race d'hommes qui ne perdent jamais l'espérance.
Au fond, il pensait qu'on pouvait reconquérir Marie...
— Bah! dit-il, je prendrai ma revanche. Puis, après un instant de méditation :
— D'ailleurs, je dois en convenir, j'avais quelques torts envers mon neveu. C'est égal, voilà un Sivry qui manie bien une lame! Ça fait honneur à la famille.
Cela dit, il referma la porte qu'on venait de lui ouvrir.
Le marquis parti dans le carrosse avec Marie, il n'était resté, sur le cliamp de bataille, que le cocher grièvement blessé, dans sa chute, le capitaine Lampourde, son ami et lieutenant Cassamort, un autre bandit et Pacôme qui voulait absolument tirer les choses au clair.
Lorsque le Commandeur eut tout à fait disparu, Pacôme s'empara de la lanterne que Lafleur portait si joyeusement quelques instants plus tôt, et s'approchant de Lampourde, il lui promena son falot sur la figure en disant :
— Joli gibier de potence!
Puis, s'étant baissé, il fouilla délibérément dans la poche de la livrée que portait le détrousseur.
Et il n'eut pas de longues perquisitions à opérer pour y trouver un plat de vermeil et plusieurs pièces d'argenterie aux armes de Sivry. Une sueur froide lui monta au front.
— Tonnerre de Brest! fit-il entre les dents, il y a du Lafleur làdessous. Le misérable s'inquiétait peu d'enlever la demoiselle, ce qu'il voulait, c'était la vaisselle plate.
Et sans hésiter, le vieux Pacôme commença de récupérer l'argenterie de ses maîtres, se proposant de fouiller Cassamort et les autres, quand il en aurait fini avec Lampourde.
Mais en ce moment même, comme si l'instinct de son horrible métier l'eût fait ressusciter inopinément, Lampourde, qui avait reçu de très fortes contusions, revint à lui et se dressa sur son séant pour défendre son butin.
Cassamort, de son côté, se tournait du côté du capitaine en disant :
— Tiens bon, Lampourde! tiens bon!
Pacôme, alors, ne fit ni une ni deux. Il courut à l'hôtel, frappa de toutes ses forces et, après avoir obtenu qu'on lui ouvrit la porte, donna l'alarme.
— Mais qu'y a-t-il? demanda le suisse.
— Des malandrins qui emportent l'argenterie de l'hôtel.
Un suisse est toujours majestueux et compassé. Mais celui-ci perdit toute son ampleur et faillit tomber à la renverse en apprenant un pareil événement de la bouche de Pacôme qui avait la réputation de ne jamais plaisanter.
Plusieurs valets étaient encore debout. Ils s'armèrent promptement de bâtons et, en quelques secondes, débouchèrent sur la place.
Lampourde, Cassamort, Caussinard e{, l'autre avaient été fort rudement étrillés. Mais quand ils entendireiit Pacôme appeler et quand ils aperçurent la domesticité de Sivry qui leur courait sus, il se secouèrent pour retrouver leurs esprits.
Mais leurs membres engourdis ne paraissaient pas disposés à suivre l'impulsion de leur volonté.
Ils parvinrent bien à se lever pour fuir, mais autre chose était de marcher. Gela leur était d'autant plus difficile qu'ils étaient pesamment chargés.
— Ne les ménagez point, criait Pacôme, et si Lafleur est parmi eux assommez-le sans vergogne.
— Sus! Sus! criait la valetaille enchantée d'avoir à taper sur quelqu'un ou sur quelque chose.
Lampourde fit deux pas en courant, mais il avait la têle trop lourde.
— J'ai failli tomber, dit-il.
— Moi, je ne ferai pas trois enjambées! dit Cassamort. Caussinard ne proféra pas un mot. Comme il était le plus mal, il
retomba sur le sol à moitié mort.
— Défendons-nous, dit Lampourde.
— Lafleur s'est envolé, grommela Cassamort, il nous abandonne.
— Je le retrouverai, et il me le paiera, le misérable, dit Lampourde. Cassamort étant incapable de quoi que ce soit, les trois autres bandits
s'accotèrent les uns aux autres et firent front.
La troupe des valets arriva comme une trombe.
— Tue ! Tue ! disait Pacôme qui accourait plus lentement.
— Ah! vieux gredin, si je te tenais! cria Lampourde.
— En attendant, tiens ça, dit une voix.
C'était un valet d'écurie qui assénait sur le capitaine un coup de crosse de vieux mousquet.
Mais Lampourde esquiva l'assommade et riposta par un moulinet de la grosse canne qu'il avait ramassée.
Ses deux acolytes avaient affaire à trois hommes chacun et furent garrottés en un tour de main. Lampourde se vit obligé de se rendre.
On les fouilla.
Les drôles avaient, comme l'avait si bien avancé leur chef quelques jours auparavant, les drôles avaient, dans leurs poches, pour une forte somme de vaisselle d'argent et de vermeil.
Pacôme envoya chercher le guet, qui s'empara des bandits.
Ceux-ci, furieux d'avoir si complètement échoué dans leur entreprise, n'hésitèrent pas à faire des aveux, mais en prétendant que Latïeur, auquel ils en voulaient mortellement, était leur chef à tous.
Ils ajoutèrent que lui seul avait monté le coup; qu'il était entré au service de M. de Boisfleury uniquement pour organiser le vol.
Et le lieutenant général de police lança contre lui ses plus fins limiers qui n'eurent guère de peine à le trouver, le maraud ayant une oreille de moins et étant entré à l'Hôtel-Dieu pour se faire soigner. On instruisit aussitôt son procès et l'on verra, plus tard, quelle fâcheuse issue il eut pour lui.