‹ La grace de DieuChapitre 13 sur 16 · CHONCHON DANS LES ARTS · texte numérisé non relu

CHONCHON DANS LES ARTS

Pendant que le Commandeur de Boisfleury voyait finir si piteusement l'aventure dont les commencements avaient si bien marché, Chonchon et Pierrot continuaient à dormir de leur sommeil léthargique.

Ah ! le narcotique venait d'un fournisseur consciencieux, car l'un et l'autre ronflaient le plus drôlement du monde, la modiste, sur sa chaise, dans un laisser-aller qui ne manquait pas de grâce, le Savoyard, sous la table dont la nappe relevée par Marie au moment où elle faisait vainement appel à sa vigilance, le laissait voir dans une posture voisine du grotesque.

Sur la table, des verres à moitié vides, des plats à peine entamés et des bougies qui brûlaient tristement, laissaient tomber les gouttes de cire une à une sur la dorure des candélabres.

Tout d'abord la scène n'avait pas eu de spectateurs, mais bientôt des valets audacieux s'étaient montrés dans les embrasures des portes.

Un sourire insolent éclairait leur visage à la fois obséquieux et hardi. Ils restèrent à distance respectueuse.

Mais, peu à peu, encouragés par l'immobilité de Chonchon et de Pierrot, ils s'avancèrent sur la pointe du pied et vinrent contempler de plus près le spectacle réellement amusant qu'ils avaient sous les yeux.

— C'est égal, dit l'un d'eux, elle est jolie tout de même.

— Et rebondie! ajouta le second.

— Moi, je la préférerais diantrement à l'autre.

— A la petite maigrichotte qu'ils ont emportée? Je crois bien.

— Attends! il semble qu'elle a bougé.

— C'est qu'elle rêve, probablement. A-t-il de drôles d'invention, ce Commandeur tout de même.

— Je voudrais bien voir la figure qu'elle fera tout à l'heure quand elle va se réveiller.

— Oui, mais ce sera peut-être long.

— On aurait du plaisir à l'embrasser, mais ce plaisir-là c'est pour le Commandeur.

— On pourrait peut-être aller sur ses brisées pendant que la belle est endormie.

— Oui, mais si elle se réveillait!...

— Faut voir si elle a le sommeil dur, dit le premier des Frontin qui avait nom Benoît, on pourra se hasarder ensuite.

— Comment t'y prendras-tu?

— Attends un peu et, sur ces mots, l'impudent valet prit une serviette dont il se mit à rouler l'un des coins.

En tout autre circonstance, si Ghonchon eût été debout, ces trois ou quatre drôles se fussent tenus fort correctement, mais il n'y avait plus personne dans la maison et ils ne redoutaient aucune volée de bois vert, c'est pourquoi ils perdirent toute mesure. Celui qui avait roulé le coin d'une serviette en forme de corne se plaça près de Ghonchon. Il approcha la corne de la lèvre supérieure de la jeune fille, la promenant légèrement sur la peau de façon à la chatouiller.

Chonchon était trop endormie pour s'éveiller ainsi brusquement mais sa sensibilité n'était pas suffisamment engourdie pour qu'elle n'éprouvât pas une sensation nerveuse qui lui faisait remuer la bouche avec des grimaces très variées.

Et les laquais de se tordre.

Ils savaient, par expérience, que le sommeil des convives du Commandeur durait, en ces cas-là, deux ou trois bonnes heures. Ils avaient donc de la marge et s'en donnaient de tout cœur, occupés seulement de Chonchon et considérant Pierrot comme une quantité négligeable.

Est-elle drôle! disait Benoît pendant que la modiste tordait ses lèvres et s'agitait

— Dans le nez maintenant, souffla l'un des camarades de l'insolent.

— C'est une idée.

Et approchant son bout de serviette de la rose narine qui marquait la respiration régulière de Chonchon, il commença de la chatouiller.

Chonchon poussa, tout à coup, un profond soupir. Nos valets reculèrent avec précipitation et prirent, avec un empressement comique, leurs figures de circonstances.

Ce n'était qu'une alerte. Chonchon changea de position et reprit son somme.

b36 LA GRACE DE DIEU

Benoît revint à la charge et se mit à continuer l'épreuve.

S'il avait été malin il se serait aperçu que la dormeuse n'avait plus le souffle régulier de tout à l'heure et qu'à travers ses paupières moins bien closes pouvait se glisser un rayon visuel particulièrement traître.

Du bout de sa serviette il toucha, cette fois, la nuque de Chonchon, et tout en se livrant à ce plaisir, il tenait, sur le compte de celle-ci, des propos qui eussent fait rougir peut-être un escadron de la maréchaussée.

— Elle dort ferme, dit Benoît, on peut y aller!

Trois des laquais approchaient déjà leurs lèvres de la figure et des épaules de la belle Fanchette quand, tout à coup, celle-ci se dressa brusquement sur ses pieds et, sans plus de façons, distribua trois paires de soufflets tellement inattendus qu'ils allèrent à leur adresse avant que les bénéficiaires aient eu le temps de se reconnaître.

La serviette tomba des mains de Benoît. Les deux autres se frottèrent les joues. Et Chonchon de crier :

— Ah! faquins! Ah! polissons! Ah! impertinents galopins! Vous vous permettez...

— Madame ! voulut murmurer Benoît qui, le premier, avait repris son aplomb...

— Assez! fit Chonchon en levant la main.

— Je jure à Madame!...

— Tu aurais l'audace! quand voici vingt minutes que je sens sur mes lèvres! Ah! pardieu! voilà une injure que le Commandeur me paiera.

Les valets étaient consternés. Le narcotique les avait trahis. D'ordinaire il endormait pour plus longtemps. Leur calcul, d'ailleurs, était exact pour Pierrot qui ronflait plus énergiquement que jamais...

Ils voulurent tenter une fois encore de se justifier...

— Ah! je vous le conseille! s'écria Chonchon. Vous allez être chassés comme des chiens, vous m'entendez : oui, chassés, je vous en réponds, sans compter que votre maître verra de quel bois je me chauffe ! Me laisser exposée à la risée de ces manants! A-t-on jamais vu ça! Sortez, drôles, sortez, et plus vite que ça.

Puis, comme Benoît et ses acolytes faisaient mine de lui obéir.

— Non, restez, dit-elle.

— Toute cette valetaille savait bien que Chonchon, malgré les incartades du Commandeur, le menait par le bout du nez et pouvait fort bien la faire mettre à la porte. C'est pourquoi elle s'empressa d'obéir.

— Et Marie! s'écria Chonchon... La malheureuse aura commis l'imprudence de boire. Je l'avais pourtant avertie.

— Réponds-moi, coquin, dit-elle à Benoît.

11 s'arrachait les cheveux, jurait, trépignait de fureur... (P. 539.)

— Mademoiselle peut m'interroger.

— Depuis combien de temps étais-je endormie?

— Depuis deux heures et vingt minutes.

— Qu'a-t-on fait de la petite vielleuse? Elle dormait également?

— Non, Madame.

— Ah ça! maroufle, appellc-rnoi Madame ou Mademoiselle comme

LIVRAISON 6S. — A. D'ENNERY. — LA GRACE DE DIED. — TOLES ROCFF ET C'% ÉDITEURS. — LIVRAISON 68.

tu voudras, mais une fois que tu auras choisi l'un des deux termes, tâche de t'y tenir...

— Oui, Madame!

— Donc, Marie ne dormait pas?

— Non.

— Alors on l'a enlevée de vive force.

— Oui, Madame.

— A moins que le marquis ne soit arrivé...

— M. le marquis n'est pas venu.

— Et alors qu'a fait cet imbécile de Pierrot qui devait la défendre si énergiquement.

— Je ne sais pas, répondit Benoît, de qui Madame veut parler.

— Je parle d'un gros garçon du pays qui vous assommerait tous d'un coup de poing et qui s'était mis sous la table...

Ah! Madame, il y est encore!

Chonchon, se penchant avec vivacité, releva la nappe et vit, en effet, Pierrot qui, dans une pose abandonnée, dormait de tout son cœur.

— Ah! palsambleu! dit-elle, voilà un fameux défenseur. Eh! Pierrot. Pierrot, animal stupide!

Et d'une main vigoureuse elle saisit le Savoyard par le pan de sa veste et le secoua de toutes ses forces.

— Pierrot ! Pierrot !

Mais Pierrot dormait toujours. Il n'avait pas, comme Chonchon, un estomac à digestion électrique et, par conséquent, la léthargie durait plus longtemps que celle de la modiste.

Celle-ci s'acharna contre Pierrot, le traitant avec la plus grande visfueur sans rien obtenir.

— Eh bien! dit-elle, j'attendrai.

— Et maintenant, reprit Chonchon, répondez : savez-vous où l'on a conduit Marie?

— Non, Madame.

— C'est bien sûr, n'est-ce pas?

— Oui, Madame, je ne suis pas sorti de l'hôtel.

— Nous verrons demain si vous mentez.

Elle continua :

— Par conséquent, vous ne pouvez me donner aucune indication sur l'endroit où je pourrais trouver mon amie.

Non, Madame!...

— Même, si je vous donne une dizaine de louis.

La physionomie de Benoît s'éclaira. Mais il fut forcé de répondre, avec une sincérité désespérée :

— Hélas! Madame comprend bien que si je savais...

— Bon! Et si je te promets vingt-cinq ou trente bons coups de bâton.

— Ce serait en pure perte! répondit comiquement le drôle.

— Et pourtant il faut que je sache où est Marie. Il le faut, il le faut, entends-tu, faquin !

Comme elle achevait ces mots, un profond soupir suivi d'un bâillement sans fin sortit de sous la table.

Ah! voilà cette bête de Pierrot qui se réveille, dit Chonchon...

Le malheureux Savoyard ouvrit en effet les yeux, regarda autour de lui sans se rendre compte de l'endroit où il se trouvait et voyant les jupes de Chonchon crut que le repas continuait et qu'il s'était assoupi une minute seulement.

Mais son erreur ne fut pas de longue durée.

Quand il eut retrouvé à peu près ses esprits, il s'aperçut bien que la chaise de la vielleuse et celle du Commandeur étaient vides.

11 sortit donc de sa cachette et, tout effaré :

— Marie! dil-il, Mam'zelle Marie! Où est-elle? Que s'est-il passé? Comment et pourquoi me suis-je endormi.

Comme il achevait ces mots il aperçut la modiste.

— Ah! Chonchon! fit-il soulagé.

La grosse fille se leva brusquement et dit :

Enfin, M. Pierrot a fini de cuver son vin. Tu sais, mon petit, j'irai te chercher, une autre fois, pour garder les innocences.

— Qu'est-ce que tu veux dire!

— Ah ! peu de chose ! Apprends seulement qu'on a enlevé Marie à ton nez.

— Enlevée! On a enlevé M"^ Marie!

— Pardine! il y a déjà deux heures de cela.

— Et qui donc?

— Qui? Tu es encore malin! Qui? le Commandeur donc!

Pierrot, sans se demander davantage la cause du sommeil étrange qui l'avait terrassé. Pierrot entra dans un violent désespoir. Il s'arrachait les cheveux, jurait, trépignait de fureur...

— Où est-elle? cria-t-il en s'adressent à Chonchon.

— Si je le savais, crois-tu que je serais là.

— D'ailleurs, j'attendais que tu t'éveilles.

— Oui, dit Pierrot de plus en plus désole, je me suis endormi, faut-il être un rien du tout!

— Eh! non. Ce n'est pas ta faute, non plus. C'est des choses qu'on a mis dans le vin qui ont fait ça. Seulement, tu en as trop bu. Et moi aussi.

— Comment! toi aussi tu t'es endormie.

— Si j'avais été éveillée, est-ce qu'on m'aurait soufflé Marie de cette façon?

— En attendant, la voilà disparue. Mais ces grands diables de dômes- , tiques doivent savoir où elle est, si je cognais dessus pour les faire parler?

— Inutile...

— Tu as donc essayé?

— J'ai essayé autre chose et ça n'a pas réussi.

— Alors que faire?

— Pardine! c'est bien simple. Il faut retrouver le Commandeur.

— Tiens! c'est vrai. Et tu restes là, quand tu sais où l'on peut avoir au moins de ses nouvelles.

Oui, je reste là, parce que, si je n'y restais pas, ça serait la même chose.

Qui a dit ça! fit Pierrot qui ne tenait pas en place.

Tu crois bêtement qu'à cette heure... au fait, quelle heure est-il?

— Trois heures passées.

— Penses-tu qu'à cette heure le Commandeur soit chez lui à nous attendre ?

— Et où est-il?

— Ah! pour un bêla, tu es un beau bêta. Le Commandeur a dû conduire Marie quelque part où il est avec elle.

Mais, alors, Marie est perdue !

J'espère bien que non.

Comment?

— Mon garçon, écoute bien ceci, quand une femme veut bien se défendre, il n'y a pas de séducteur qui tienne...

— Eh ben! et toi?

— Oh! moi, on m'avait endormie, comme aujourd'hui, tandis que Marie t'a fait boire tout son vin et qu'elle était parfaitement éveillée quand ils l'ont enlevée.

— Il faut donc attendre.

— Hélas! oui. Tiens, la table est encore servie... Est-ce que tu n'as pas faim, toi?

— Oh! merci, fit Pierrot avec un geste de répulsion.

— Quoi donc?

— J'en ai assez de ce qu'on mange et de ce qu'on boit cliez les grands seigneurs.

— Te voilà bien dégoûté !

— Je ne mangerai pas de bon cœur tant que je n'aurai pas retrouvé Marie.

— Commençons par sortir d'ici. Peut-être, par les voisins, apprendrons-nous quelque chose.

— Mon garçon, les voisins étaient couchés et, d'ailleurs, eussent-ils vu quoi que ce soit, ils seraient muets comme des carpes.

— Mais, Paris est donc un coupe-gorge?

— Pas plus que les autres villes et un peu moins que les campagnes. Du reste, je n'ai pas faim non plus. Viens avec moi. Nous allons rentrer à mon magasin où nous attendrons le jour. Allons, Pierrot, prends la vielle de Marie et en route.

Puis, se tournant vers Benoît, Chonchon ajouta :

— Si je n'étais pas une bonne fille, je me donnerais le plaisir de vous faire flanquer tous à la porte, mais je suis une bonne fille...

Et elle reprit :

— Vous pourrez dire au Commandeur, de ma part, que je suis dans une colère verte et qu'il saura, prochainement, ce qu'on gagne à se moquer de moi.

Benoît et les autres avaient repris leur air goguenard.

— Allons, éclairez-nous, marauds.

— Tu n'oublies rien? demanda Pierrot.

— Ah! mais si! D'abord, le carton dans lequel j'ai porté la coiffure de la marquise; qu'on me le trouve, manants.

Un des valets alla chercher le carton. Quand Chonchon en fut munie, elle reprit :

— Est-ce tout? non... Benoît, enveloppez-moi ce pâté et cette tarte à la frangipane, puis donnez le tout à Pierrot. Tiens! charge-toi aussi de mon carton. Pierrot. Et maintenant, dare dare, n'est-ce pas; ma première demoiselle de magasin doit être aux cent coups, depuis hier soir qu'elle m'attend.

Ils sortirent. Une fois dehors, par un petit froid piquant, la conscience des événements qui s'étaient accomplis pendant la nuit revint à Chonchon, plus nette et plus douloureuse.

L'idée qu'elle n'avait pu protéger Marie contre les indignes tentatives du Commandeur lui fît remonter la colère au cerveau. Pierrot, d'ailleurs, ne cessait de s'indii^ner de son côté.

— Jarni Dieu! dit Chonchon, tout en marchant d'un bon pas pour regagner la rue Saint-Martin; si je tenais M. de Boisfleury, je lui dirais si bien son fait qu'il n'aurait plus envie de recommencer.

— 11 ne t'écouterait pas.

— Tu crois ça?

— Pauvre mam'zelle Marie ! fit Pierrot pour toute réponse.

— Mais, patience ; il fera jour tout à l'heure, et nous verrons bien. II? arrivèrent à la boutique de modes; Chonchon frappa. On vint lui

ouvrir.

— Enfin! dit la première ouvrière; mademoiselle, je ne savais plus que penser.

— Eh bien ! ma chère, vous auriez pu imaginer tout ce que vous voudrez, vous n'auriez pas été encore à la hauteur des infamies qui ont eu lieu.

— Ah ! mon Dieu !

— Qu'on me prépare quelque chose, un rien... je ne voudrais pas sortir à jeun, c'est malsain.

— Mademoiselle ne va pas se coucher, dormir un peu?

— Dormir! j'ai dormi, ma chère, et Pierrot aussi, et j'en suis furieuse. Et dire qu'il faut attendre le jour, et que, peut-être, cet homme ne sera pas chez lui. Je bous d'impatience et de colère.

Elle eut, du reste, le temps de bouillir.

Son expérience lui disait qu'on ne pénétrait point chez les grands seigneurs avant des heures décentes.

A la vérité, une jolie femme pouvait se flatter de faire exception et de forcer la consigne, mais la situation de la modiste à l'égard du Commandeur n'était pas pour lui faciliter son introduction dans l'espèce, comme disent messieurs les avocats.

Elle allait et venait dans son magasin, poussant des exclamations, jurant de venger Marie, s'il lui était arrivé quelque chose.

— Et le jour qui ne vient pas, disait-elle.

Pierrot, lui, avait tourné au désespoir silencieux, à mesure que Chonchon se mettait à l'aigreur et à l'emportement.

— Je vois bien que c'est fini, disait-il lamentablement.

— Fini! éclata Chonchon; retiens bien ceci, mon garçon, ça commence, au contraire, tu verras.

Mais Pierrot n'avait pas de confiance.

Marie lui aurait dit un seul mot pour le rassurer, cela eut suffi ; mais Chonchon, non, le brave Savoyard ne la voyait bien qu'à table; pour le reste, il n'y croyait pas du tout.

LA GRACE DE DIEU r;43

Cela n'empêcha pas, cependant, la nuit de finir, le jour de grandir et dix heures du matin de sonner à quelques horloges peut-être un peu pressées.

Mais Chonchon n'attendit point que les autres eussent imité les premières. Elle se coiffa, prit sa mante et dit :

— Pierrot, tu vas rester là.

— Pourquoi faire?

— Tu m'attendras. Est-ce que tu ne veux pas savoir ce qu'est devenue Marie ?

— Oh ! si.

— Eh bien ! je t'apporterai des nouvelles avant une heure.

— Bon!

— Si quelqu'un vient qui puisse nous renseigner sur notre amie, lu feras attendre aussi.

Vingt minutes plus tard, la modiste, dont la fureur s'était exaspérée pendant le trajet, frappait à la porte du Commandeur.

Elle s'attendait à être consignée, et, d'avance, elle avait préparé une de ces entrées que les domestiques étaient impuissants à empêcher.

Mais, à son grand étonnement, on la reçut tout de suite. Le Commandeur donna l'ordre qu'on l'introduisit dans sa chambre. Il n'y avait point là de quoi effaroucher Chonchon. D'ailleurs, elle avait en tête bien autre chose que la pudeur un peu faisandée dont elle aurait pu se targuer.

Ce fut comme un ouragan qu'elle entra chez M. de Boisfleury.

— Eh bien! vous êtes encore un beau gentilhomme, vous, dit-elle sur un ton aigu. Et vous manquez joliment d'imagination, toujours les mêmes moyens.

— Voyons, Chonchon, dit doucement M. de Boisfleury.

— En voilà assez, vous êtes un scélérat!... Oh! mon Dieu! avec moi, ça n'avait pas d'importance; je suis une bête... et puis...

— Vous vous trompez, ma chère, je vous assure...

— Taisez-vous. Moi, je le sens bien, j'étais prédestinée à mon sort; ce n'est pas de ma faute, mon estomac est seul coupable... mais Marie! Marie! vous ne savez donc pas que c'est infâme!...

— Oh ! Pagode, faites-moi grâce.

— Mais pas du tout, je ne suis pas venue pour vous faire grâce de n'importe quoi, Marie est, pour nous, la vertu même, il nous semble qu'elle est d'une autre nature que nous tous, et ce qui la frappe nous frappe aussi.

Le Commandeur fit un geste.

— Oui, je sais, vous vous moquez de tout ça, mais il y a quelqu'un dont vous ne vous moquez point, je pense, et ce quelqu'un, c'est la Reine.

— La Reine!...

— Ah! oui, vous avez oublié que Marie a chanté devant la Reine, que Sa Majesté l'a complimentée et lui porte intérêt.

— Eh bien?

— Eh bien ! Commandeur, on fera savoir vos bons tours à la Reine.

— Qui donc?

— Moi, pardine!

— Vous allez à la Cour... à ce qu'il paraît?...

— Non, mais je connais des seigneurs qui y vont,... des seigneurs qui ne sont pas des cadets, comme vous,... des seigneurs qui tiennent à me faire plaisir, et à qui je n'aurais qu'à promettre une récompense... honnête, pour qu'ils se chargent de conter, devant la Reine, comment vous vous y prenez pour détourner les innocences.

— Eh bien ! ma chère.

— Ah ça! où est Marie? Je bavarde depuis une heure, c'est du temps que je perds; où est Marie?

Depuis le commencement de la conversation, M. de Boisfleury avait une mine fort déconfite, mais Chonchon était trop montée pour s'en apercevoir.

Cependant, quand elle eut demandé avec tant de crânerie et d'autorité où était Marie, et qu'elle eût vu l'air peu vainqueur de l'ancien roué, du vieux compagnon de Richelieu, elle eut un soupçon que M. de Boisfleury avait été victime de quelque empêchement aussi douloureux que désobligeant.

Néanmoins elle insista, et, tapant du pied :

— Répondez-moi, voyons, où est Marie?

Le Commandeur eut un mouvement d'impatience et répondit en haussant les épaules :

— Est-ce que je sais, moi.

— Comment! fit Chonchon.

M. de Boisfleury resta muet, les yeux indécis et l'air fort ridicule. De telle sorte que la grosse et bonne fille crut comprendre que le roué avait été dépouillé de sa conquête plus tôt qu'il ne comptait.

— Quoi! dit-elle en éclatant d'un rire insolent et sans fin... quoi! vraiment!... Ah! ah! ah! vous ne... ah! ah!... vous ne savez pas!... ah! ah! ah! c'est trop drôle... ah! ah! ah!... Pauvre Commandeur!... ah! ah! ah!...

Et vous allez choisir immédiatement entre celte femme et moi. (P. 549.)

Et M. de Boisfleury avait l'aîr si penaud, que la gaieté de Chonchon redoublait à chaque seconde.

— Quoi! reprit Chonchon en faisant des efforts pour se calmer; ah! ail! je vous demande pardon ! quoi ! on vous l'a soufflée? ah! ah! ah! vous me raconterez ça... ah! ah! ah! en détail, n'est-ce pas? Mais, j'y pense, c'est votre neveu, c'est le marquis.

— Le marquis!

UTBAISON 69. - i D■B^^£RT. - LA GRACE DE DIEU. - JCLBS BOCFF ET C", BDITEDRS. - LIVRAISON 69

— Eh ! qui voulez-vous que ce soit ?

— Qui vous fait penser ?

— Oh! laissez-moi rire, ah! ah! ah!... Mais aussi, pourquoi vous acharner ainsi, vous savez bien qu'elle vous porte guignon... moi, je vous assure qu'à votre place je la fuirais comme la peste; oh! que c'est drôle. Alors, vous ne l'avez pas menée bien loin ?

— Que vous importe!

— Comment! mais ça m'intéresse beaucoup, je vous assure, comme tout ce qui vous touche ; n'êtes-vous pas mon premier amour? ingrat ! . . .

Et Chonchon de se tordre, en répandant de tous côtés les fusées de son rire communicatif.

— D'ailleurs, reprit-elle, vous n'avez pas besoin de me dire comment les choses se sont passées.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que cela se devine.

Le Commandeur fit un geste de colère.

— Vous aviez fait prendre Marie par deux domestiques, n'est-ce pas? deux valets de pied qui l'ont portée dans votre carrosse; vous me rectifierez si je me trompe, mais je ne me trompe pas.

M. de Boisfleury resta muet.

Chonchon reprit :

— ■ Le coup fait, vous voilà triomphant; jamais vous n'aviez eu le succès à portée de votre main comme celte fois... Le Commandeur se dépitait de plus en plus.

— Fouette cocher ! continua Chonchon. Tout va pour le mieux, les chevaux tirent, le cocher pousse, la voilure s'ébranle...

— Vous y étiez donc! s'écria M. de Boisfleury.

Cette exclamatioii arracha de nouveaux éclats de rire à la modiste, qui se tenait les flancs et criait dans les intervalles :

— C'est ça, n'est-ce pas? c'est ça.

Elle fut obligée de reprendre haleine, mais elle avait trop d'avantage sur le Commandeur pour ne pas continuer.

— Tout à coup, dit-elle, un jeune homme s'élance à la tête des chevaux, les arrête, coupe les traits, rosse le cocher et les valets, ouvre la portière; Marie se jette dans ses bras et vous restez penaud, déconfit, hébété, pendant que votre conquête disparaît dans la nuit...

Le Commandeur venait sans doute de penser qu'après tout, le mal n'était pas si grand — amour-propre à part, — qu'il l'avait cru d'abord; c'est pourquoi il sourit de bonne grâce et dit à Chonchon :

— Eh bien! oui, c'est mon neveu... mais...

Chonchon comprit, à l'expression de visage que venait de prendre iM. de Boisfleury, Chonchon comprit que l'espérance renaissait dans l'âme du Commandeur.

Celui-ci, en effet, se faisait le raisonnement suivant :

— Oui, Arthur m'a joué ce tour-là, mais il me sera facile de savoir où il a conduit Marie, et alors...

Chonchon devina parfaitement les secrètes pensées de l'ancien roué.

Mais elle réfléchit que Marie devait être fort bien gardée et qu'il n'y avait plus de danger pour elle à ce que le Commandeur sût où elle avait été emmenée. Celui-ci, en effet, ne manquerait pas de le savoir bientôt en faisant épier le marquis. Et Chonchon ajouta qu'à son tour elle l'apprendrait en faisant suivre M. de Boisfleury.

De cette façon elle parviendrait à retrouver Marie et elle la protégerait de nouveau dans la mesure de ses forces.

C'est pourquoi elle répondit :

— Oui, ça doit être M. le marquis!

— 11 l'aime donc sérieusement?

— Dame ! mon cher Commandeur, vous devriez savoir, par vous-même, que Marie peut inspirer une passion sérieuse.

— C'est vrai.

— Mais ne vous avisez pas de tenter de nouveau de la séduire ; parce que cette fois. Monsieur, je ne vous le pardonnerais pas.

M. de Boisfleury prit un air sceptique. Chonchon se remit en colère aussitôt et lui dit :

— Ne vous donnez pas cette figure spirituelle, on ne prend pas Chonchon comme pis-aller. Je veux que vous soyez tout à moi et que vous teniez vos promesses. Du reste, vous allez obéir au doigt et à l'œil ou je ne me gênerai point pour faire conter vos prouesses à la reine, comme je vous l'ai promis tout à l'heure.

Et quand à la cour, on saura que vous utilisez vos loisirs en essayant de mettre à mal de pauvres filles qui ne demandent qu'à vivre honnêtement...

— Voyons, Pagode... tu m'ennuies à la fin.

■ — Est-ce que vous croyez que vous ne m'ennuyez pas aussi, depuis longtemps, et que vous ne m'inspirez pas un profond dédain ?

— Pagode!

— Laissez donc Pagode où elle est et répondez à Chonchon. A-t-on jamais vu un gentilhomme si peu soucieux de sa parole que vous !.. .

— Que voulez-vous dire?

— Que VOUS n'avez tenu aucune des promesses que vous m'aviez faites. Que continuellement vous courez après Marie ou après une autre tout en refusant de me laisser aller en liberté.

— Plaignez-vous donc!

— Oui, je me plains, et puisque vous avez fait la sottise de cette nuit, le moment est venu d'avoir définitivement une explication complète.

— Je n'ai guère le temps de vous écouter, dit le Commandeur d'un ton fort impertinent.

— Vous le prendrez, riposta Chonchon avec la même inflexion de voix.

— Au fait, dit le Commandeur...

— D'abord je commence à être furieusement assommée de ne paraître pour vous qu'un paravent.

— Comment cela?

— Ah ça! est-ce que vous allez toujours me planter là pour vous acharner après Marie.

— Vous êtes jalouse? dit le Commandeur que cette supposition flattait.

— Oui, répondit carrément Chonchon

— C'est délicieux.

— Délicieux ou non, c'est comme ça. Je veux que vous me soyez fidèle d'abord, et ensuite.

— Ensuite?

— Que vous fassiez ce que vous m'avez promis.

— Quoi donc?

— Vous deviez me donner une position.

— Mais vous en avez une.

— Modiste? demanda dédaigneusement Chonchon.

— Oui.

— Oh! j'en ai assez de vos modes et de tout ce qui s'ensuit. D'abord, c'est un métier qui ne nourrit pas celle qui l'exerce.

— Quand elle a, comme vous, un insatiable appétit.

— Vous en avez abusé, scélérat! de cet appétit, n'est-ce pas. Eh bien! maintenant il faut le satisfaire.

— Expliquez-vous mieux, je vous en prie.

— Très volontiers... Vous m'avez affirmé que vous n'aviez qu'un mot à dire pour me faire entrer à l'Opéra.

Le Commandeur allait répondre quand Benoît vint lui annoncer que dame Bernarde désirait être reçue le plus tôt possible pour affaire urgente.

— Qu'elle entre, dit le Commandeur...

Une minute après dame Bernarde comparaissait avec un maintien fort embarrassé devant M. de Boisfleury.

— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda ce dernier. Dame Bernarde hésitait à répondre.

— Oh! vous pouvez parler devant moi, la vieille, lui dit Chonchon avec familiarité, M. le Commandeur et moi ne faisons qu'un.

— Pagode! fit sévèrement le gentilhomme.

Dame Bernarde, en quelques mots, mit le Commandeur au courant de ce qui s'était passé à la Folie-Popincourt : Comment le petit Gabriel s'était montré revèche et inxliscipliné, comme quoi elle avait cru devoir, pour l'assouplir, lui donner quelques corrections et enfin comment l'enfant avait disparu ne laissant d'autre trace de son passage que quelques gouttes de sang dans les massifs.

— Et la fenêtre de sa chambre était ouverte? demanda Chonchon avec une émotion sincère.

— Oui, Madame...

— 11 se sera jeté par la croisée. Eh bien! vous avez fait là un joli coup, dit Chonchon.

— Mais ce n'est pas moi, repartit aigrement dame Bernarde, qui se croyait sans doute le droit de rabrouer la modiste. D'ailleurs, ce n'est pas à Madame que je parle.

Chonchon éclata.

— Ah! vraiment! Ma... adame!

Et elle regardait dame Bernarde dans les yeux.

— Ah ! vous ne me parlez pas. Commandeur, vous l'avez entendue !

— Voyons, Pagode, calmez-vous.

— Est-ce que vous auriez l'intention de laisser impunie une semblable insolence, Commandeur?

— Permettez...

— Je ne permets pas, Monsieur. Oui ou non, voulez-vous châtier cette femme et la chasser de chez vous?

— Me chasser! fit dame Bernarde ahurie.

— Oui, oui, oui! fit Chonchon tout à fait en colère.

Et il fallait qu'elle fût vraiment exaspérée, la bonne fille, pour n'avoir pas pris la chose du bon côté :

— Ne perdons pas notre sang-froid, dit le Commandeur. Dame Bernarde, vous allez faire des excuses à Mademoiselle.

— Je n'en veux pas, s'écria Chonchon. Et vous allez choisir immédiatement entre cette femme et moi.

M. de Boisfleury réfléchit un moment.

— Vous avez été bien maladroite, dit-il ensuite à dame Bernarde.

— Mais, Monseigneur!...

— D'abord, qui vous avait permis de fouetter cet enfant?...

— Je croyais...

— Vous êtes une sotte et M"^ Pagode a raison. Si vous trouvez une place, vous ferez bien de la prendre.

— Monseigneur me renvoie!...

— Je vous préviens que si je trouve à vous remplacer, je le ferai... , allez...

Ce n'était pas tout à fait ce qu'exigeait Chonchon. Aussi cette dernière garda-t-elle une certaine rancune sourde.

Quand la femme de charge fut partie, elle demanda :

— Quel est donc cet enfant?

Et, en effet, elle ignorait de qui il s'agissait. Son bon cœur s'était ému par un mouvement de charité naturelle et générale.

Le Commandeur, que la disparition de l'enfant ennuyait plus qu'il n'avait voulu le laisser voir, lui expliqua qui c'était.

Chonchon, comme tous les émigrés de Saint-Laurent, connaissait les deux jumeaux orphelins et savait que Marie leur avait voué une affection extraordinaire.

Par sympathie pour cette dernière, /es j9a?/5 s' intéressaient à Gabriel et à Benjamin, les considérant un peu comme des frères plus déshérités qu'euxmêmes et regardant presque comme un mal personnel tout ce qui arrivait de douloureux aux deux jeunes orphelins.

Aussi, en apprenant que le petit à qui elle venait de témoigner au hasard le banal intérêt que les bonnes âmes portent à tout malheureux, était l'un des enfants que Marie aimait, la modiste reprit sa colère et s'écria tempêtueusement.

— Ah ça ! Commandeur, vous ne ferez donc que des sottises.

M. de Boisfleury aurait voulu protester qu'il n'en aurait pas eu le temps. Chonchon reprit :

— Voilà les coups que vous faites ! Je vous en adresse mes compliments. Ah! pardine! vous auriez mieux employé votre temps à vous occuper de moi.

— Toujours.

— Oui, toujours...

— Vous avez d'excellentes raisons pour parler ainsi.

— Et de meilleures encore pour penser ce que je dis. Comment! Vous avez la ridicule prétention de vous faire aimer de Marie et vous laissez cette temme pousser ce petit à se jeter par la fenêtre !

[LA GRACE DE DIEU o:;i

— Je ne pouvais pas le prévoir. . .

— Vraiment! Vous connaissiez bien le caractère de la geôlière que vous aviez donnée à l'enfant ?

— Ah! geôlière! vous exagérez...

— Et vous croyez que le lieutenant de police va vous porter dans^ son cœur...

— Le lieutenant de police!

— Oui, il tient beaucoup à ce qu'on répète assez dans Paris qu'il emploie tout son pouvoir à soulager les malheureux...

— C'est vrai!

— Vous lui demandez de vous charger de Gabriel et voilà de quelle façon vous exercez votre charité.

— Encore une fois, Pagode...

— Tenez, vous n'êtes bon qu'à courir après les filles et à ne les attraper que par ruse et par trahison,

— Prenez garde, Mademoiselle, je ne supporterai plus que vous me manquiez de respect.

— Ah ben ! voilà qui ne m'empêcherait guère de vous dire vos vérités, si j'en avais envie,... mais ça serait trop long.

Adieu, Monsieur le Commandeur...

— Où allez-vous? demanda M. de Boisfleury.

— Je vais m'enquérir, adroitement, de la maison où l'on a bien pu cacher Marie, l'avertir de ce qui se passe et prévenir M. le marquis de Sivry que vous n'avez pas renoncé à vos projets et qu'il a toujours à se défier de vous...

— Et comment trouverez- vous la retraite de la vielleuse?

— Ça, c'est mon affaire, mais je vous préviens que ce ne sont pas des bénédictions que je vais attirer sur votre tête.

— Pagode, vous ne ferez pas cela.

— Je le ferai, jarnibleu ! Monsieur le Commandeur, et plutôt aujourd'hui que demain.

— A quoi cela vous servira-t-il?

— Tiens! à vous faire voir qu'on ne se moque pas de moi, d'abord, et ensuite à rendre service au marquis et à Marie.

— Je vous le défends.

— Laissez-donc. Suis-je une gaillarde à vous obéir! Mais je vous connais et je sais à quoi m'en tenir. Tenez, je vous déteste, je vous abomine!

— Quelle colère!

— Elle vous étonne?...

— Certes, oui! car vous savez bien que je ne suis pas un méchant homme, Pagode!

— Oh! oh! vous voudriez m'enjoler! Vous avez peur que je dise tout au marquis.

— Non, mais enfin, qu'est-ce que vous exigez? voyons. Voulez-vous que... Voulez-vous entrer à l'Opéra?

— Vous m'avez déjà calmée une douzaine de fois en me parlant de c-ette façon et je suis Pagode comme devant, mais je ne vous crois plus.

— Eh bien ! vous avez tort, voyons, ma chère, si je vous donne des

gages

— Qu'est-ce que vous appelez des gages?...

— Bien mieux, des preuves.

— Des preuves? lesquelles?

— Ecoutez-moi...

— Bon ! vous allez mentir ! s'écria Chonchon.

— Attendez donc, que diable!

— Oh! c'est que je connais la marche.

— Je ne m'arrête pas à ce que vos soupçons ont d'injurieux pour moi, et je vous assure que je me suis occupé de vous.

— Pour l'Opéra ?

— Oui. J'ai vu M. de la Ferté, surintendant des menus...

— Votre parole de gentilhomme?...

— Ma parole de gentilhomme! me croyez-vous, maintenant? Pagode eut un éblouissement. Entrer à l'Opéra lui semblait aussi

désirable que, pour une dévote, pénétrer au Paradis. Il lui semblait qu'une fois admise dans la troupe de l'Académie royale de musique, elle n'aurait plus rien à désirer et que son bonheur serait complet...

— Si vous me trompiez! s'écria-t-elle par un retour à sa défiance... Qu'a dit M. de la Ferlé?

— Qu'il n'y avait, pour le moment...

— Aucune place vacante, ajouta Chonchon en coupant la parole au Commandeur.

— Oui.

— Eh bien! monsieur, voilà déjà dix fois que vous me racontez ça. Je la connais donc.

— Mais, par là, mordieu! ayez un peu de patience.

— Faut-il, continua la modiste, que je sois toujours assez bête pour m'y laisser prendre.

— Lorsque M. le surintendant des menus m'a fait cette réponse, il n'y avait, en effet, aucune place.

Lk GRACE DE DIEU

Le jeune homme tomba aux genoux de celle qu'il adorait. (P. 558.)

— Et depuis?...

— Depuis, il s'est produit des vacances.

— Vraiment! dit Chonchon qui se sentit renaître à l'espérance la plus folle.

— Une jeune fille, M"« Dubois, est passée parmi les danseuses et une autre, M"' BounifTcl s'est fait enlever par un violon de l'orchestre.

— Alors, c'est dans le ballet que vous me faites entrer?...

LIVRAISON "0. — A. lJ■E^^•IiRY. — LA GRACE LE

LIEU. — JULES KOCFF ET C'S ÉDITEURS. — LIVKAISON 70.

— Oui...

— Quand donc?

— Ce soir même, si vous voulez.

— Je crois bien que je veux. Mais je ne sais point danser?

— Aussi, ferez-vous partie d'un groupe de jeunes personnes qu'on appelle des marcheuses, et qui figurent de mille façons différentes dans les ballets.

— Voyons! voyons! c'est bien vrai, au moins?... ■ — Il me reste à faire une dernière démarche.

— Ah ! fit Chonchon, je croyais que c'était sûr.

— Si vous voulez souper, ce soir, avec M. de la Ferté, il vous dira lui-même que vous serez engagée dès demain.

— Comment? si je veux souper! mais je souperais avec tout l'univers^ avec le diable même, pour être siîre d'entrer à l'Opéra.

— Alors, à ce soir.

— C'est donc tout à fait sérieux?

— Vous verrez...

— Mais que cela ne vous empêche pas de rechercher Gabriel.

— Gabriel et Marie...

— Oh! pour Marie, je m'en charge. Il est inutile que vous vous donniez du mal pour elle.

M. de Boisfleury ne répondit pas, mais, disons-le tout de suite, il était résolu à satisfaire Chonchon, et il tint parole.

Le soir même, après le souper qui avait eu lieu dans un cabaret du boulevard, ce qui était alors le nec 'plus ultra du bon ton, M. de la Ferté remit à la modiste un billet pour le directeur de l'Opéra.

Ce billet était ainsi conçu :

« Le directeur de l'Académie de musique est invité à faire tout son « possible pour engager M"^ Fanchette dans les marcheuses du ballet.

Le Surintendant des nienus^ La Ferté.

Cine telle invitation équivalait à un ordre.

Le lendemain, Chonchon, vêtue des plus beaux atours qu'elle eut à sa disposition, fardée, poudrée, en paniers, la tête surmontée d'un de ces échafaudages qu'on appelait des coiffures, se rendait solennellement à l'Opéra.

A la lecture du billet qu'elle remit au directeur, celui-ci s'inclina :

— Mademoiselle, dit-il, dès ce moment vous faites partie de la maison.

— Vraiment?

— Oui, mademoiselle...

— Comme ça, tout de suite, sans rien signer?

— Voici un engagement tout prêt. Il suffira d'y mettre votre nom et la chose sera faite.

— Ah! palsembleu! ventre de biche! jarnibleu! s'écria Ghonchon, voilà ce que j'appelle mener rondement les affaires... Vous êtes un amour de directeur, il vaut mieux que je vous le déclare moi-même que de vous l'envoyer dire.

— Avez-vous des costumes?

— Non, mais dites-moi ce qu'il me Huit et ce sera fait dans la semaine.

On lui fit une liste de ce qui lui était nécessaire, elle signa son engagement et s'en alla ruisselante d'enthousiasme.

— Mesdemoiselles, mesdemoiselles, s'écria-t-elle en rentrant dans son magasin, qu'on me serve un ambigu, tout de suite, j'ai une faim! moi, d'abord, la joie me creuse. Ah! si vous saviez, quelle joie! quel bonheur, je suis engagée à l'Opéra!...

Et comme son personnel la regardait avec de grands yeux.

— Oui, mesdemoiselles, oui, à l'Opéra. Ça vous étonne. Pas moi, mais pas du tout.

— C'est comme chanteuse que madame?...

— Non, comme premier sujet de la danse ; je suis une disciple de Persichore, comme dit le Commandeur.

— Voici l'ambigu de M"^ Pagode!

— Je ne m'appelle plus Pagode.

— Ah ! firent les ouvrières toutes ensemble.

— J'en ai assez de ce nom chinois ..

— Et comment madame s'appelle-t-elle?

— Je n'en sais rien, mais nous chercherons. 11 me faut un nom qui ne soit pas banal... nous chercherons, nous chercherons; je suis d'une joie! Mais, voyons! qu'est-ce que vous m'avez servi : un pâté... bien! ça, c'est de fondation, un pâté, une volaille, trois perdrix et quatre douzaines de gâteaux, avec quelques confitures ; c'est peu de chose ! mais il faut savoir se contenter à peu de frais. Quand j'aurai débuté, il m'en faudra au moins le double.

— Alors, dit une petite apprêteuse très effrontée, madame va être la rivale de M"^ Guimard?...

— Quelque chose comme ça; mais je suis plus jeune et plus jolie... sans me vanter.

— Et plus ronde, ajouta tout bas l'apprêteuse.

— Et le magasin, tjue va-t-il devenir? Est-ce que madame va nous mettre à la porte?

— Et pourquoi donc?

— Dame!

— Il est vrai que je pourrais vous licencier, mesdemoiselles, mais que deviendriez-vous? Et puis, ma foi, je suis trop bonne fille pour ne pas m'occuper de vous...

Chonchon parlait la bouche pleine, gesticulant avec son couteau et engloutissant, avec autant de grâce, d'ailleurs, que de rapidité, une incroyable quantité de nourriture.

Elle reprit :

— Le magasin, je le donne à mademoiselle.

Et, du bout de sa fourchette, elle désignait sa première oiivrière.

— Comment, madame, vous êtes assez bonne!...

— Oui, je suis assez bonne pour ça. Et puis, il est temps de remettre les choses en leur place; c'est vous qui aviez le talent, et c'est moi qui empochais les écus et la renommée. Désormais, si vos coiffures se vendent cher, vous en profiterez vous-même; seulement, j'exige que toutes ces demoiselles y trouvent aussi leur compte, vous augmenterez leurs appointements, et buvant à grands traits, elle ajouta : à votre santé, et que le bon Dieu vous aide à devenir très riches...

— Merci! madame, crièrent ensemble toutes les demoiselles de magasin.

Chonchon les arrêta d'un geste, et poussa un cri en levant les bras en l'air :

— Ah! fit-elle, je sais comment je vais m'appeler.

— Oh! dites-le nous, madame.

— Je m'appellerai... Ophélia... oui, Ophélia.

Et, se levant, elle se mit à marcher dans son atelier avec une solennité comique, en dodelinant de la tète et répétant :

— Ophélia! Ophélia! C'est charmant.

On sait ce qui s'était passé, lors de l'intervention du marquis, au moment même où le Commandeur, se croyant sûr de tenir Marie, chantait déjà victoire dans son cœur.

On a vu comment il fut forcé de renoncer au dénoùment qu'il croyait tenir, et de quelle façon Arthur de Sivry, ayant rassuré Marie, fit partir au galop le carrosse, qui disparut aux yeux du Commandeur furieux, sans qu'il songeât, tant son trouble était profond, à faire suivre le ravisseur qui venait de se substituer à lui, sans autre forme de procès.

Marie se tenait silencieuse et les yeux fermés, au fond de la voilure.

A ses pieds, celui qu'elle appelait la veille encore son cher André, s'était agenouillé, lui avait pris les mains et l'appelait avec toute l'ardeur d'un amour désespéré.

Pauvre Marie I

Quelles épouvantables secousses venait-elle d'éprouver ! Ah ! si elle avait été mise en présence d'Arthur d'une façon normale et régulière, de quels cruels reproches ne l'aurait-elle pas accablé.

• ^Quelques minutes avant d'être enlevée par le Commandeur, et quand elle avait vu Chonchon endormie et Pierrot impuissant à la secourir, un secret mouvement de colère lui faisait attribuer au marquis la responsabilité de tout ce qui lui arrivait.

En une seconde, pendant qu'on l'emportait, elle eut la vision complète de ce qui lui était arrivé depuis près d'un an.

Sans doute, elle comprit à quel point elle avait été imprudente, mais aussi, elle s'indigna contre ce marquis, dont les ruses et les mensonges l'avaient fait tomber en des pièges odieux.

Elle ne se disait point que ces pièges lui auraient été tendus, quand même le marquis ne l'aurait pas trompée sur sa qualité, sur sa personnalité.

Dans son âme s'agitait donc un ressentiment très vif, et auquel Marie s'acharnait d'autant plus qu'elle se sentait, au fond, animée d'un sentiment qui ressemblait terriblement encore à de l'amour...

Le marquis comprenait bien qu'en reparaissant devant Marie, il essuierait les plus durs reproches, et il s'était préparé à dissiper, par de tendres paroles, la colère légitime qu'elle ressentait.

Mais voilà que, par une chance qui devait donner aux sentiments de Marie une tournure bien différente, il était arrivé au moment même où le Commandeur enlevait celle qu'il aimait tant, celle dont il parlait à sa mère avec un respect si ferme et si loyal.

Et il l'avait reconquise en un tour de main. En sorte que la jeune fille ne pouvait lui en vouloir aussi mortellement, quand elle saurait la vérité.

Le carrosse roula pendant quelque temps et semblait se diriger vers la Seine, quand, après avoir dépassé la rue Saint-Antoine, il s'arrêta net.

5b8 LA GRACE DE DIEU

Une porte cochère s'ouvrit devant la voiture, qui entra dans une petite cour. Le jeune homme et celle qu'il aimait se trouvaient à l'abri des regards indiscrets. Ils venaient d'être transportés dans un petit hôtel appartenant au marquis de Sivry, dont les fenêtres donnaient sur la petite place où s'élevait l'église de Saint-Paul ; des fenêtres de l'hôtel, on pouvait voir les fidèles aller et venir sous le porche de la basilique.

Dès que la voiture fut arrêtée, Arthur fit un signe au suisse qui venait de refermer la grande porte. Celui-ci sonna d'une certaine façon, et aussitôt, sur le perron, apparurent deux chambrières à la mine sérieuse et à la tournure convenable.

— Venez par ici, leur dit le marquis.

Elles s'avancèrent.

— Conduisez cette jeune fille dans le petit salon.

Il désignait une pièce du rez-de-chaussée. x .

Les deux femmes de chambre obéirent. Quelques minutes, après, Marie se laissait aller sur un de ces meubles tant recherchés, de nos jours, par les amateurs d'antiquités, et qu'on appelait des bergères.

Quelques instants après, Marie sembla sortir de son profond abattement et reprit ses esprits ; elle regarda autour d'elle.

Son premier mot, en voyant Arthur à ses côtés, fut :

— André !

Puis la mémoire lui revint et son visage s'assombrit

— Oh ! pardon, dit-elle; pardon, monsieur le marquis...

Arthur fit un signe impérieux. Les servantes s'éloignèrent rapidement. A peine avaient-elles disparu que le jeune homme tomba aux genoux de celle qu'il adorait.

— Oh! ne m'en veuillez pas, dit-il sur le ton de la supplication, et appelez-moi toujours André.

Mais la pauvre enfant était si émue qu'elle ne put ouvrir la bouche. Sa poitrine se gonfla, et de ses yeux obscurcis jaillit un flot de larmes, auxquelles succédèrent bientôt des sanglots douloureux qui la brisaient.

Le marquis ne savait quelle contenance garder. Il soulïrait cruellement, en voyant pleurer celle qu'il aimait.

— Ne m'accusez pas! ne m'accusez pas ! répétait-il, sans trouver autre chose à dire.

Et des pleurs lui montaient aux yeux, à lui aussi.

Ils testèrent ainsi pendant quelques minutes. Marie, sans défense, abandonnait sa main au marquis et cherchait à retrouver son sang-froid, pendant que celui-ci se répandait en sincères protestations d'amour éternel et d'absolu dévouement.

Enfin, Marie put parler.

— Où m'avez-vous conduite? demanda-t-elle.

— Yous êtes chez vous, Marie, répondit le marquis...

— Non, non! s'écria-t-elle avec eftVoi,]'e ne veux pas que cette maison soit la mienne ! Je veux partir, partir à l'instant ! Oh ! monsieur, comme vous m'avez trompée.

Et les larmes jaillirent de nouveau de ses yeux, plus abondamment que la première fois.

Au bout d'un instant, néanmoins, elle reprit :

— Est-ce pour votre compte que le Commandeur m'a fait violence, qu'on m'a bâillonnée et jetée en voiture?...

— Que vous êtes cruelle.

— Qu'est-ce qu'il y aurait d'étonnant à cela?

— Marie ! supplia le jeune homme.

— N'êtes- vous pas son neveu?...

— Oh ! je vous en prie, taisez-vous ! Le Commandeur, j'en conviens, a indignement abusé de sa situation et de votre présence chez ma mère, mais je saurai l'en faire repentir...

La jeune fille se cachait la figure dans ses mains.

— Oui, cet homme a tenté envers vous un rapt... mais, fort heureusement, je suis arrivé à temps et j'ai eu le bonheur de vous soustraire à la séquestration d6nt vous étiez menacée.

— Et qu'ai-je à redouter, maintenant, monsieur le marquis ?

— Que pourriez-vous craindre de moi, votre adorateur passionné? De moi qui, vous vous en souvenez, ai su vous respecter, en un moment où nous n'étions, ni l'un ni l'autre, maîtres de nous-mêmes.

Marie eut un pâle sourire. Elle se rappelait cette scène touchante, et la reconnaissance dont son âme s'était emplie à cette occasion, elle s'en apercevait bien, n'était pas éteinte.

— Aujourd'hui, ajouta le marquis, je vous respecte davantage encore, parce que je vous connais mieux et parce que vous savez qui je suis...

— Hélas!...

— Et je vous donne ma parole de gentilhomme qu'en cette demeure vous n'avez rien à redouter ni de moi, ni de personne...

— André ! fit Marie involontairement.

— Oui, appelez-moi André, toujours, toujours, et croyez à ma parole-

— Le puis-je, hélas !

— Votre honneur, ô ma bien-aimée, m'est plus cher aujourd'hui que le mien propre, et je vous garderai ici fidèlement jusqu'à ce que le ciel me

permette enfin de réaliser des vœux que je ne cesse, que je n'ai pas un moment cessé de former...

— Que dites-vous?

— Ce que je pense au fond de l'àme...

— Mais qu'espérez-vous?

— Tout...

— Monsieur le marquis, je ne serai jamais votre maîtresse!

— Non, mais tu seras ma femme!...

— Ah! ne me dites pas cela, puisque ce ne peut pas être. ' — Comment?

— Un funeste hasard ne m'a-t-il pas tout appris?

— Quoi encore?

— ■ Cette jeune fille...

— M"-d'Elbée?

— Elle est votre fiancée...

— C'est-à-dire que ma mère veut me la faire épouser,... mais les fiançailles n'ont pas encore été célébrées...

— Ah! fit Marie avec un retour vers l'espoir.

— Et elles ne le seront jamais, ajouta le marquis.

— Elle est très belle ! . . .

— Pas autant que vous, Marie.

— Riche, noble!...

— Que m'importe, c'est vous que j'aime, Marie, vous seule, et vous le voyez bien, puisque je suis revenu, en toute hâte, pour vous protéger, pour vous sauver...

— Oui, mais votre mère,... M""* la marquise... — ■ Ma mère ? Eh bien ! que voulez-vous dire ?

— Elle désire ce mariage, elle le désire ardemment...

— C'est vrai, mais elle m'aime de toute son âme, répondit André, non sans un imperceptible embarras qui, fort heureusement, échappa à la pauvre jeune fille ; elle m'aime, et quand je lui dirai, quand je lui répéterai que sans vous, Marie, je n'ai plus qu'à mourir, elle ne voudra pas le malheur de son enfant...

— Monsieur le marquis... interrompit Marie.

— Non, non, André,... je vous en conjure.

— Laissez-moi m'habituer à ce changement qui me trouble, et, peu à peu, je reviendrai, peut-être, à la confiance, à l'amitié, à...

Elle reprit :

— Monsieur le marquis, j'ai trop besoin de vous croire pour n'être

Comme la timidité était toujours son moindre défaut, elle accueillit tous les soupirauLs. i.r. ovo.j

LIVRAISON 71. — A. DE.-SNERT. — LA GRACE DE DIEO. — JULES ROCFF ET C" , EDITEURS. - UVKAISON 71.

pas portée à accepter vos paroles, mais je ne me fais pas d'illusion; il faudra que vous entriez en lutte ouverte avec votre mère...

— J'irai me jeter à ses genoux, je vous assure qu'elle se laissera attendrir.

— Vous devriez me laisser retourner à mes chansons ou partir pour la Savoie!

— Vous ne m'aimez donc pas?

— Oh! André... ou plutôt Arthur, puisque c'est ainsi que vous vous nommez réellement... Arthur, Dieu m'est témoin que ma vie tout entière vous sera désormais consacrée. Soyez le mari de cette jeune fille ou ne le soyez pas, il n'existe pas d'autre époux que vous, pour moi. Si M"^ d'Elbée devient votre femme, je serai veuve, voilà tout.

— Restez ici, Marie, croyez-moi. Je vaincrai les résistances de la marquise, si elle m'en oppose, et nous lui ménagerons, si vous voulez me seconder, nous lui ménagerons de si ravissantes surprises, qu'elle ne pourra plus persister dans ses projets de fiançailles avec celle qu'elle me destinait.

— Des surprises!

— Oui, Mais, d'abord, il faut que je lui parle auj-ourd'hui même, et ie reviendrai vous dire ce que nous devrons espérer.

— Vous allez me quitter !

— Oui, pour quelques heures.

— Pourquoi ne pas me laisser retourner chez moi?...

— Vous le saurez à mon retour.

— Et là-bas, à mon logement, que va-t-on penser?

— Ne vous inquiétez pas de cela. D'ailleurs, vous devez avoir un impérieux besoin de repos, après les émotions et les fatigues de cette nuit affreuse.

— C'est vrai, je suis bien lasse.

Le marquis sonna, une des femmes de chambre parut.

— Vous allez conduire mademoiselle dans la pièce où son lit est préparé, et quand elle sera endormie, vous veillerez à ce que rien, ni personne, ne vienne troubler son repos.

— Oui, monseigneur.

— Monseigneur! répéta Marie à demi voix, comme si elle eut vécu dans un rêve.

Cette idée qu'on appelait : monseigneur celui qu'elle avait pris si longtemps pour un modeste artisan, la comblait de terreur et de désespoir. Elle ne pouvait se figurer qu'une pauvre fille comme elle put être aimée

par un noble seigneur, celui-ci fût-il le plus loyal du monde, sans finir par être déshonorée et par devenir folle de chagrin.

— Monsieur le marquis, dit-elle d'une voix altérée, je vous en supplie, faites-moi ramener dans ma mansarde..-.

— Marie, ayez confiance en moi...

— Je ne puis pas...

— Oh! que vous êtes cruelle. Faut-il que je vous supplie à deux genoux?

Arthur parlait à. demi- voix, ainsi que Marie, de sorte que la servante n'entendait point et surtout ne comprenait pas le débat. Le marquis reprit :

— Attendez-moi, vers le milieu de l'après-îiiidi, je reviendrai. Vous saurez ce que j'aurai fait et vous déciderez vous-même, alors, si vous devez m'abandonner ou me croire...

— Eh bien! soit... j'attendrai.

— Mais rappelez-vous que si vous ne voulez pas rester ici, sous ma garde, vous me rendrez si malheureux que je ne pourrai supporter semblable douleur...

Marie tressaillit. Elle le crut, parce qu'elle sentait elle-même combien elle souffrirait, si l'amour du jeune homme venait à lui manquer.

— Conduisez mademoiselle, ordonna de nouveau le marquis. Marie suivit la chambrière, qui voulut la déshabiller.

— Non, dit la jeune fille un peu brusquement, je me déferai moimême, laissez-moi.

Puis, quand elle fut seule, Marie se laissa tomber sur un fauteuil et murmura de nouveau :

— Monseigneur ! . . .

Le marquis, pendant ce temps, assemblait les cinq ou six domestiques attachés au petit hôtel qu'allait habiter Marie.

— Je vous recommande, dit-il, de témoigner le plus profond respect à cette jeune fille. Celui qui oublierait cet ordre serait chassé sans rémission. Ceux qui s'en souviendront verront, plus tard, à quel point ils auront servi leurs propres intérêts, en se dévouant à leur maîtresse.

Tous promirent fidélité et respect.

Le marquis reprit :

— Et, au cas où M. le Commandeur de Boisfleury se présenterait céans, ou essaierait d'y pénétrer de n'importe quelle façon, on réconduira sans faiblesse. Et si, par hasard, il vous mettait dans une situation où vous ne pourriez exécuter mes ordres sans lui manquer de respect, vous m'avertiriez sans retard, et je me chargerai de tout.

Tous les domestiques s'inclinèrent.

Le marquis se fît ouvrir la porte et sortit. Vers trois heures de l'aprèsdîner, il était de retour et faisait demander à Marie, avec les formules de la courtoisie la plus raftînée, si elle pouvait le recevoir dans le salon où avait eu lieu la conversation de la matinée.

Marie avait à peine dormi quelques heures d'un sommeil agité par les plus cruelles préoccupations.

— Je suis aux ordres de monseigneur,... dit-elle.

Et elle descendit au rez-de-chaussée où l'attendait Arthur. La jeune fille était toujours vêtue de son costume de vielleuse. On avait voulu lui en faire prendre un autre à son lever, mais elle s'y était refusée.

Depuis le matin, ou plutôt depuis son réveil, Marie avait beaucoup réfléchi. C'est presque définitivement résolue à réclamer sa mansarde et sa liberté, qu'elle descendait. '

Le marquis lui désigna une bergère.

— Asseyez-vous, Marie, lui dit-il.

Marie obéit.

— Et écoutez-moi, continua le jeune homme. Il y eut un silence. Arthur reprit :

— Ma chère Marie, dit-il, j'ai vu ma mère.

— Elle persiste, n'est-ce pas?...

— Attendez... vous sentez bien que je n'ai pu, du premier coup, vaincre toutes ses préventions; mais j'ai eu raison de ses résistances.

— Que voulez-vous dire?

— Ma mère consent... ou plutôt consentirait à notre mariage, si elle ne craignait de voir son fils le mari d'une personne qui n'aurait pas les usages de notre monde.

Marie écoutait attentivement.

— Qui ne serait pas, reprit Arthur, suffisamment familiarisée avec les détails de l'étiquette et certaines conventions mondaines que, dans notre rang, nous ne pouvons ni dédaigner, ni braver...

— M"'*' la marquise a raison, dit Marie. J'ai bien vu qu'il y a des habitudes qu'on doit prendre toute petite, pour être à la hauteur de ceux...

— Arrêtez, vous n'êtes pas assez âgée pour ne pas prendre rapidement ces habitudes, pour ne pas vous conformer, sans effort d'aucune sorte, à ces usa!?es...

Ici Arthur eut une minute d'hésitation et rougit légèrement.

— Ma mère, reprit-il cependant sans trop d'embarras, ma mère l'a, .d'ailleurs, parfaitement compris. Elle consent à tout ajourner en votre

faveur. « Donne-lui des maîtres de toute sorte, m'a-t-elle dit, qu'elle s'instruise, qu'elle se forme, qu'elle reste dans la retraite pendant le temps nécessaire à son éducation, qu'elle fasse, en un mot, oublier entièrement la chanteuse des rues, et je ne m'opposerai peut-être plus, alors,... à ce que vous soyez heureux, puisqu'il y va de la vie de mon fils. »

— Arthur, votre mère a dit cela?

— Oui, fit le jeune homme.

— Est-ce vrai? Est-ce bien vrai, grand Dieu!...

— Vous doutez de ce que je vous dis?...

Il y eut un moment pendant lequel Marie parut réfléchir longuement. Et tout d'un coup, elle releva la tête, et regardant le marquis dans les yeux, elle dit :

— Eh bien ! mon ami, je suis prête à tout ce qu'exigera votre mère-. . .

— Quelle joie! chère Marie!

— Envoyez-moi des maîtres, décidez, vous-même, la longueur du temps qu'il faudra consacrer à mon instruction. Je vous jure que je serai une écolière assidue, mais, à votre tour, vous me jurez que vous ne me trompez pas?

— Marie, pourquoi n'avez-vous pas confiance?

— Hélas! ne dites pas cela, je ne suis que trop portée à croire vos paroles et à m'abandonner à l'espoir.

— Et vous avez raison.

— Ne verrai-je pas votre mère?

— Si Marie, si, plus tard, quand je lui aurai dit que vous travaillez et qu'elle n'aura point à regretter sa condescendance...

Arthur, en parlant ainsi, éprouvait une émotion profonde. Il avait besoin de toute sa force pour dissimuler ses angoisses et cacher l'état de son esprit.

Car il mentait! il mentait! Et sa loyale nature en soufi'rait terriblement.

Mais que pouvait-il faire? A aucun prix il ne consentait à renoncer à son amour, et, d'autre part, il savait bien que la marquise resterait inébranlable, qu'elle n'accepterait jamais la pensée d'avoir Marie pour bru.

Qu'espérait-il donc?

Il se flattait que le temps apporterait des tempéraments à la situation aiguë en laquelle il se trouvait.

Fermement décidé à ne pas épouser M"^ d'Elbée, d'ailleurs, il attendait tout d'un avenir qu'il souhaitait plus clément.

Ce qui le navrait, c'est qu'il allait être obligé de vivre maintenant une vie de mensonges, une existence de ruses.

Il ne pouvait, en effet, se faire illusion. Marie, dans l'espoir qu'il venait de faire luire à ses yeux, allait se mettre au travail, mais elle demanderait souvent si la marquise ne lui ferait pas bon accueil, elle trouverait le temps long, et il faudrait s'ingénier pour la calmer, pour la rassurer, pour lui faire prendre patience.

Dés le lendemain, il organisa, pour ainsi dire, la claustration de Marie. Des maîtres de toute sorte lui furent donnés. Comme elle n'aurait pas consenti à s'habiller luxueusement, il fallut lui dire que cela faisait partie du programme arrêté par M^e de Sivry,

— Il est nécessaire, lui disait Arthur, que vous sachiez porter avec aisance les atours d'une grande dame, pour être en état de faire figure dans votre nouvelle position, quand le moment sera venu; re résistez donc plus, on apprend à s'habiller comme on apprend à écrire et à broder.

Et Marie répondait :

— Je me soumets à votre volonté, et je suis heureuse de m'y soumettre.

Chonchon était, depuis trois semaines, entrée à l'Opéra. Le roi, comme on pense et comme on dit, était à peine son cousin...

Dès le moment où elle avait eu son engagement, la brave fille, incapable d'un calcul, s'était empressée, ainsi que nous l'avons vu, de donner sa clientèle à sa première ouvrière.

Puis elle s'était lancée à toutes voiles sur l'océan de la grande vie.

Dès son apparition sur la scène et quoiqu'elle fut confondue avec les plus humbles figurantes, on l'avait distinguée et mise, pour ainsi dire, en relief.

Sa nature exubérante, son rire frais et de bon aloi, son teint éclatant, ses lèvres rouges comme des cerises, ses dents blanches et ses formes opulentes lui firent bien vite une réputation.

— Ah! mes amis. Quel succès! disait-elle avec une entière bonne foi, quel succès ! Si je voulais, j'attacherais à mon char, la moitié de la Cour et toute la ville...

Et c'était vrai.

A peine eut-elle montré ses jambes et son nez audacieux sur la

scène, qu'elle fut entourée d'une foule de courtisans qui se disputaient la moindre faveur!...

Comme la timidité était toujours son moindre défaut, elle accueillit tous les soupirants avec son inaltérable bonne humeur, accepta d'emblée à souper, charma les uns et les autres par son appétit sans fin et ses reparties joyeuses.

Tant et si bien que, huit jours après, elle était encore plus à la mode, comme future danseuse, qu'elle ne l'avait été auparavant comme modiste.

Un prince de Guéménée lui offrit un hôtel.

Le duc des Deux-Ponts se déclara son esclave.

M. le marquis de Boufflers lui envoya un carrosse avec deux nègres pour monter derrière et un cocher plus gros qu'une tonne...

On ne parlait que d'elle dans toutes les ruelles. En sorte que M. le Commandeur de Boisfieury, qui s'était promis, une fois qu'elle serait à l'Opéra, de l'abandonner à ses destins, pour voler à d'autres conquêtes, lui revint par amour-propre, la combla de cadeaux, la produisit partout et lui donna l'hôtel et l'équipage qu'elle avait refusés du prince de Guéménée et du marquis de Boufflers.

Quinze jours après son entrée à l'Opéra, la joyeuse Chonchon n'allait plus au théâtre qu'en voiture et faisait des scènes à M. de Boisfieury pour qu'il lui fit ferrer ses chevaux en or fin, pour que la Guimard en séchât de dépit, les siens n'étant ferrés qu'en argent...

— Et ne vous faites pas tirer l'oreille, lui disait-elle...

■ — Voyons, Ophélia, exprimez-vous plus convenablement...

— Laissez-moi donc tranquille...

^ — Yous me devez tout... disait le Commandeur...

— Allons donc! ripostait Chonchon. C'est moi qui vous lance. Comme on ne parle que de moi, on s'occupe de vous. Par ainsi, je n'irai pas à Longchamps, le Vendredi-Saint, si mes chevaux ne sont ferrés en or. . .

— Vous êtes folle!

— Et si vous refusez, j'accepte les hommages d'un fermier-général qui me donnera, lui, une voiture, quatre chevaux et autant de valets, tout ce que je voudrai en or...

— Les chevaux, les carrosses?...

— En or...

— Et les laquais, en or aussi?...

— En or massif, et faut-il que je vous aime, pour ne vous demander que ça!

— Eh bien! soit...

— Ah ! voilà que vous vous humanisez, comme dit la Saint-Huberty.

■iCO

Chonchon alors se baissa de nouveau, tira l'enfant par un pied. . . (P. 572.)

— Mais à une condition!

— Et laquelle ?

— C'est que vous ne recevrez plus chez vous...

— Qui? le chevalier d'Aubusson?

— Non. Mais ce gros lourdaud de Savoyard, éternellement charge de sa vielle et qui...

— Pierrot?

L1VRAIS0^ 72. — A. u'eNNEBY. — LA GRACB DE DIEU. JDLES RO0FF ET C'*, ÉDITEURS. — LIVRAISO.N 72.

— Oui, Pierrot, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Chonchon partit d'un joyeux éclat de rire...

— Vous êtes jaloux de Pierrot, dit-elle, en se tenant les côtes. Le Commandeur s'enveloppa dans sa dignité.

— Ophélia, riposta-t-il, apprenez qu'un Boisfleury ne peut pas être jaloux d'une espèce pareille.

Chonchon riait toujours.

— Alors, pourquoi voulez-vous que je cesse de le voir? Ah ! j'y suis. C'est parce que vous lui en voulez encore de ce qu'il a contrecarré vos machinations contre Marie...

— Ce n'est point cela non plus.

La pensionnaire de l'Opéra devint tout à coup sérieuse, autant du moins qu'elle en était capable.

— Pauvre Marie! reprit-elle, nous avons eu beau fouiller tout Paris, nous ne savons pas ce qu'elle est devenue.

— Oh 1 dit le Commandeur, je m'en doute bien,... mais...

— Oui, vous prétendez toujours qu'elle est la maîtresse du marquis...

— Dame! ,

— Eh bien ! je n'en crois rien.

— Pourquoi donc?

-^ Marie est une fille sage et souvent je me demande si elle n'est pas retournée au pays. Mais on le saurait. Elle est encore dans Paris, c'est sûr, et c'est pour cela que je conserve mon amitié à Pierrot, qui la cherche avec acharnement...

— Mais sans succès?

— Hélas! quand j'y pense, ça me donne des tiraillements d'estomac.

— Enfin, voulez-vous consigner Pierrot?

— Non, cent fois non. Pierrot continue ses recherches, et tant qu'il n'aura pas réussi, je le verrai aussi souvent que ça me plaira...

— C'est votre dernier mot?

— D'ailleurs, pourquoi vous êtes vous mêlé d'enlever Marie. Si vous n'aviez pas fait cette infâme tentative, on n'aurait pas eu besoin de la sauver et nous ne gémirions pas sur sa disparition.

— Cependant!...

— C'est comme les jumeaux. Encore deux dont vous auriez mieux fait de ne pas vous occuper.

— Oh ! ceux-là ! . . .

— Ils sont probablement retombés dans les mains de Garigou qui les exploite et les assomme, sans que ni vous, ni le lieutenant-général de police soyez capables de les retrouver.

Donc, pour me résumer, que mes chevaux soient ferrés en or pour le Vendredi-Saint, ou vous verrez de quel bois Ophélia se chauffe.

Le Commandeur commençait à trouver un peu excessives les exigences de Chonchon et il songeait, dans ces moments-là, à ne plus s'en occuper, comme cela lui était arrivé déjà trois ou quatre fois, sans qu'il persistât jamais dans son dessein, sa vanité venant toujours se mettre au travers de ses intentions.

Du reste, l'un et l'autre furent un instant distraits de leurs préoccupations par un événement inattendu.

Un soir, à neuf heures et demie, Chonchon revenait de l'Opéra, son service fini, et rentrait chez elle, fort inquiète de savoir si son souper serait digne d'elle.

En quittant le théâtre, elle avait dit à son cocher :

— Jasmin, ramenez-moi dare dare...

— A l'hôtel?

— Oui, mon garçon. J'ai une faim du diable.

Sur ce mot, elle était montée en voiture. Jasmin avait touché ses chevaux et ceux-ci, qui se faisaient remarquer par leur vivacité, prenant la rue Saint-Honoré, brûlèrent le pavé jusqu'au coin de la rue des Moulins.

Là, il y avait une charrette de paysan et un fiacre qui se disputaient le passage, échangeant force injures et faisant claquer leurs fouets d'une façon démesurée.

Les chevaux de Chonchon prirent peur et se jetèrent de côté. Justement un enfant qui passait par là, n'eut pas le temps de se garer et les chevaux le renversèrent.

Vingt passants poussèrent des cris terribles.

La situation du pauvre petit était, en effet, des plus périlleuses. Jasjiiin ayant vu tomber l'enfant, avait pris ses guides à deux mains et tiré de toutes ses forces sur ses chevaux, pour les empêcher d'avancer.

Les vaillantes bêtes s'étaient arrêtées tout net. Mais elles s'étaient cabrées avec tant de violence, qu'un moment on crut qu'elles allaient se renverser en arrière sur la voiture...

Pendant ce temps, l'enfant, évanoui, restait immobile sur le sol et le danger qu'il courait était devenu plus effrayant, car en retombant à terre, les pieds des chevaux pouvaient lui écraser la tête ou la poitrine...

Chonchon, ne sachant ce qui se passait, mais devinant au mouvement du carrosse qu'il advenait quelque chose d'insolite, se pencha vivement à la portière, en disant :

— Ah ça! Jasmin, vous allez donc me retarder encore?...

— Mais, madame, voyez...

— Quoi?

— 11 y a un enfant sous la voilure!

— Un enfant! s'écria Chonchon qui, sans l'aide de personne, et avec une agilité qui faisait bien augurer de sa carrière de future danseuse, sauta sur la chaussée.

— Où est-il, où est-il? demanda-t-elle.

A cette époque, les rues de Paris étaient éclairées par des appareils appelés quinquets, du nom d'un apothicaire qui les avait inventés. xMais il faut convenir que ce luminaire ne répandait que bien parcimonieusement les rayons destinés à guider les passants.

Chonchon ne vit pas d'abord le petit malheureux.

En ce moment. Jasmin sentit ses chevaux qui poussaient en avant et frémit...

— Tenez ferme, disait Chonchon qui, pour le moment, ne pensait plus à l'Opéra ni à ses paniers, ni à sa coiffure monumentale et qui se sentait de force à saisir les bêtes parla bride pour les forcer à reculer...

Mais Jasmin ne pouvait plus les maintenir sur leurs jambes de derrière. Ils finirent pas retomber sur leurs pieds de devant.

Un éblouissement passa dans les yeux des spectateurs de cette scène.

Chonchon, sans rien calculer, s'élança et au risque de se faire écraser ou piétiner, se baissait quand quelqu'un la retint en disant...

— Prenez donc garde, madame.

Elle se retourna. C'était un jeune officier, fort agréable à voir mais auquel, rendons-lui cette justice, elle ne lit aucune attention.

— Il s'agit bien de prendre garde, répondit-elle.

Le sabot d'un des chevaux avait, en retombant, eftleuré la tète du petit qui ne revenait point à lui... Excités par le brouhaha, ils piaffaient maintenant et l'on ne savait ce qui allait arriver, chacun s'attendait à voir écraser l'enfant, quand l'officier, saisissant vigoureusement les naseaux des chevaux, força ceux-ci de demeurer immobiles.

Chonchon alors se baissa de nouveau, tira l'enfant par un pied et Dnrvint, non sans s'exposer beaucoup, à le prendre enfin dans ses bras...

— Je le tiens! dit-elle.

— Ah! la brave femme! dit un homme du peuple.

— Mais qui c' est-il donc que cette grande dame si courageuse, demanda une vieille femme.

— Je n'en sais rien.

— Madame, vous êtes une héroïne, reprit l'officier.

Pendant que ces propos et d'autres semblables étaient échangés. Chonchon, le gamin dans ses bras, cherchait des yeux autour d'elle.

LA GRACE DE DTEU ;;7n

Tout le monde comprit qu'elle s'inquiétait d'une officine de pliai'macien, de barbier ou de chirurgien, enfin d'un endroit où l'on trouvait, à cette époque, des secours pour les blessés...

— Par ici, madame, lui dit quelqu'un.

Mais elle, poussant un cri...

— Ah! voici notre affaire, dit-elle.

Et courant vers la boutique d'un pâtissier qui était encore ouverte, elle y entra comme une bombe.

— Donnez à cet enfant tout ce que vous aurez de meilleur, dit-elle en s'adressant à la demoiselle du comptoir. Il est très mal, sauvez-le, sauvez-le !

La brave Chonchon ! Elle ne comprenait la médecine et la chirurgie que par la satisfaction de l'estomac. Manger, tout était là! La saignée, les lavements et les purgations, si fort en usage en ce temps-là, lui paraissaient des procédés bien pâles à côté d'un déjeuner copieux, et, qui sait si elle n'avait pas raison...

— Mais, madame, lui dit-on, ce petit être est évanoui!

— Eh bien ! avez-vous de l'eau, du ratafia ou du Rancio ?

— Oui, madame !

— Donnez-m'en!

Elle frotta les tempes de l'enfant, lui mit quatre ou cinq gouttes de liqueur dans la bouche et le pauvre petit rouvrit languissammentles yeux.

En ce moment il vit, devant lui, Chonchon qui lui tendait une assiette dans laquelle il y avait une tartelette, deux échaudés et trois gâteaux à la confiture.

— Ah! le voilà revenu! s'écria la pensionnaire de l'Opéra.

Le petit ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas pourquoi on lui offrait de si bonnes choses.

Sans être déguenillé comme l'étaient les mendiants d'alors, il portait un costume malpropre, usé, sali.

— Mange! mange donc! ça ira mieux après, dit Chonchon. Il sourit...

— Ah! le gaillard est de mon avis! reprit la bonne fille.

Et elle prit un baba qu'elle lui fourra, presque de force, dans la bouche.

Quand l'enfant eut mangé, elle l'interrogea?

— Ça va mieux?

— Eh bien! manges-en un autre, ça ira tout à fait bien. Puis au bout d'un instant :

— Est-ce que tu souffres?

— Non, dit l'enfant...

— Alors, mange tout de même. Tiens, du pâté, c'est solide ça, et c'est très bon. Est-ce que les chevaux t'ont fait mal?

— Oh! pas beaucoup.

— Et puis, si tu te soutiens comme ça pendant dix minutes, tu seras vite guéri, je t'en réponds.

Comme elle achevait ces mots, au milieu de l'hilarité générale, que d'ailleurs elle partagea bientôt philosophiquement, elle se pencha vers le petit garçon et, lui mettant la main sur la tête, avec ce sans-façon qui était dans ses habitudes, elle poussa un cri d'étonnement.

— Ah ça! mais, s'écria-t-olle, je ne me trompe pas!... L'enfant, surpris, cessa de manger.

— Je te connais!

Puis, elle ajouta :

— Il ne faut pas perdre pour ça un coup de dents, tu peux, du reste, me répondre la bouche pleine. Est-ce que tu n'es pas de Saint-Laurent, en Savoie?

— Si'.

— Tu as un petit frère?

— Oui, oui, vous savez où il est?

— Non, mais puisque je t'ai trouvé, je finirai bien par le retrouver aussi... Ah! que Marie va être contente.

• — Vous connaissez Marie ! demanda le bambin qui, en effet, n'était autre que Gabriel.

— Pardine! puisque c'est moi qui suis Chonclion.

— Où est-elle, Marie? demanda Gabriel.

— Ah! voilà le diable. Depuis trois semaines on l'a enlevée! mais sois tranquille, on la retrouvera aussi, je m'en charge. Mange encore de ce pâté.

— Oh! non, je n'ai plus faim.

— Plus faim! allons donc! fit la danseuse avec un accent d'indicible surprise, plus faim! on a toujours faim.

— Je voudrais voir Marie et mon frère.

— Tu les verras, mais, par exemple, voilà une chance! Te retrouver sous ma voiture, moi qui te cherche depuis si longtemps tout autour.

Gabriel regardait Ghonchon d'un air stupéfait. Celle-ci tira de sa poche un louis, paya la pâtissière, non sans faire entasser dans sa voiture une montagne de gâteaux et de nougats.

— C'est pour le petit, affirmait-elle.

Puis elle saisit Gabriel par la main en lui disant :

— Veux-tu venir avec moi?

— Oui, madame, dit l'enfant.

Gabriel avait confiance dans Chonchon. Peut-être, si toute autre personne lui eut fait la même proposition, il eut refusé, se souvenant de dame Bernarde, mais la joyeuse pensionnaire de l'Opéra attirait la sympathie. D'ailleurs, on mangeait ferme avec elle.

Revenue vers son carrosse, M"= Ophélia, de l'Académie Royale de musique, fît monter l'enfant en lui disant :

— Ne t'assois pas sur les gâteaux, hein!

Puis elle s'installa à son tour, saisit une galette, et la fit disparaître en un clin d'œil, après quoi elle reprit la conversation.

— Tu en veux toujours à dame Bernarde, demanda-t-elle au petit qui ne s'étonna pas trop, mais qui répondit avec conviction :

— Oh! oui

— Elle te battait?

— Pas trop, mais elle m'ennuyait. Et puis, je voulais retrouver Benjamin.

— Mais qu'es-tu devenu depuis que tu t'es sauvé?... L'enfant baissa la tête.

— D'abord, il paraît que tu t'es fiiit mal en tombant par la fenêtre?

— Oh! oui, madame.

— Tu as saigné?

— Oui, presque toute la nuit.

— Et où es-tu allé, ensuite?

— Je ne sais pas...

— Tu as marché au hasard

— Oui.

— Mais enfin que voulais-tu? Pourquoi t'es-tu sauvé?

— Je voulais chercher mon frère...

— Ah ça! c'est une idée fixe, il paraît. Pauvre petit! Et l'as-tu trouvé?

— Non, dit Gabriel d'une voix sombre, mais je sais une chose, ajouta-t-il après un moment.

— Ah! et quoi donc?

— Il ne mendie plus. Il est ramoneur.

— Avec Garigou?

— Oui, madame

— Comment as-tu vécu depuis près d'un mois?

— J"ai mendié. Mais hier on ne m'avait rien donné et je mourais de faim quand Faccident est arrivé.

— Pourquoi t'es-tu fourré sous les pieds de mes chevaux?

— Je venais de voir passer un ramoneur, et je courais après pour voir si ce n'était pas mon frère.

— Pauvre petit! répéta Chonchon.

La voiture arrivait à l'hôtel de la danseuse. Elle descendit, dit à Gabriel de la suivre et entra dans une salle à manger où l'attendait un repas copieux auquel elle adjoignit l'énorme provision de gâteaux qu'elle, rapportait.

Devant une cheminée où flambait un grand feu bien clair et bien gai, un gentilhomme se tenait debout et chauffait philosophiquement ses mollets en attendant Chonchon...

— Tiens! vous êtes là, Commandeur? dit cette dernière.

— Oui, et je trouve que vous êtes joliment en retard si vous voulez venir chez l'ambassadeur de Venise...

Et comme Gabriel entrait derrière Chonchon, le Commandeur reprit:

— Qu'est-ce que c'est que ce petit monstre?

Le pauvre enfant était, en effet, couvert de boue et, par conséquent, très malpropre.

— Ah! je vous conseille, dit Chonchon, je vous conseille de le trouver sale, celui-là, vous les perdez, moi je les retrouve.

— Que voulez- vous dire?

— C'est le petit protégé de Marie.

— - Allons donc!

— Comme je vous le dis...

— Vous l'avez ramassé dans un ruisseau?...

— Non, sous mes chevaux, où il était tombé, le pauvre chéri, c'est la Providence elle-même qui me l'adressait par ce moyen extraordinaire.

— Et qu'allez-vous en faire? rendez-le moi...

— Oh ! que nenni.

Gabriel avait reconnu le Commandeur. Quand celui-ci demanda que Chonchon le lui rendit, le pauvre petit eut un mouv(;ment de terreur et se dirigea vers la porte.

— N'aie pas peur, lui dit Chonchon... et fînissons-en tout de suite, veux-tu entrer à mon service?

Gabriel ouvrit ses grands yeux, ne comprenant pas.

— Veux-tu, reprit Chonchon, être mon petit domestique et monter derrière ma voiture. De cette façon, lu seras toujours avec moi. Nous

ii77

Malgré la résistance de l'enfaat, force devait rester à l'homme. (P. 584)

chercherons ton frère, et dés que nous saurons où est Marie, tu seras libre d'aller avec elle, si ça te lait plaisir...

— Alors, je veux bien, dit l'enfant.

Ghonchon sonna, une femme parut.

— j\lathurine, dit la future danseuse, voilà un p'tiot qu'il faudra faire habiller demain en velours vers tout galonné d'or, on enverra la facture chez M. le Commandeur.

LIVRAISON 73. — A. DtNNEPa-. — LA GRACE DE DIEU. - JULES ROOFF ET C'S ÉDITEURS. — LIVRAISON 73

— Grand merci, dit celui-ci.

Sans l'écouter, Ghonchon ajouta :

— Il montera derrière ma voiture. Qu'on lui serve à souper, avant de le mettre au lit.

Puis, s'adressant à l'enfant.

— Tu dois avoir faim?

— Non, madame.

— Ce n'est pas possible, d'ailleurs, moi. j'aime qu'on mange.

On emmena Gabriel. Quand il fut parti, Ghonchon, s'adressant au Commandeur :

— En voilà une chance. Depuis le temps que Pierrot court pour rencontrer ce petit!...

— Vous le connaissiez donc?

— Pardine! tout le monde, à Saint-Laurent, connaissait les deux jumeaux. Tout le monde savait — moi comme les autres — que quand l'un pleure, l'autre sangiotte, et dès que Benjamin rit, Gabriel se tord.

— Il va joliment vous ennuyer.

— Pourquoi?

— Parce qu'il réclamera son frère éternellement.

— Oh! moi, ça ne m'ennuie pas, ces choses-là, répondit Ghonchon avec bonhomie. Au contraire, j'aime qu'on s'aime, moi!

Après un court silence, elle ajouta :

— Mais vous me faites bavarder, et j'ai une /aim ! c'est à peine si j'ai croqué une douzaine de petits gâteaux dans la voiture... ça m'a creusée...

Le Commandeur sourit.

— Soupez-vous? lui demanda Ghonchon.

— Non, ma chère.

Le lendemain du jour qui s'était terminé par cette aventure, Gabriel, très vigoureusement débarbouillé, fut revêtu d'un costume théâtral et voyant, comme ceux dont on affublait les petits nègres à cette époque.

Quand elle l'aperçut dans sa livrée, Ghonchon poussa de véritables cris d'admiration.

— Tu es trop gentil. Ah! tu fais joliment mieux qu'un nègre. Vas-tu être heureux, avec moi.

Gabriel n'était pas bien loin d'avoir le même sentiment. 11 se trouvait vraiment superbe, avec son justaucorps en velours vert, semé d'étoiles d'or, sa culotte de soie cramoisie, ses bottes en chamois et une toque verte, également dorée et surmontée d'un flot de plumes pourpres.

Dans ses rêves d'enfant, il n'avait jamais rien imaginé de plus beau

et quand, pour la première fois, il monta derrière la voilure de sa mai tresse, il se serait estimé l'un des êtres les plus heureux de la création, s'i n'eût été séparé de son frère.

Il n'y avait qu'un empêchement à la perfection idéale de ce bonheur: c'était la pensée que ce frère et Marie vivaient loin de ces splendeurs.

A partir de ce moment, Gabriel mena une vie fort agitée qui lui fît oublier un peu ses chagrins.

Sa maîtresse, encore enivrée de son changement de position, menait une existence enragée. Elle changeait de toilette six fois par jour, faillit couramment ses six repas, et, dès qu'elle n'était plus à table ou entre les mains de ses femmes de chambre, commandait son carrosse avec orgueil.

En sorte que le pauvre enfant ne tarda pas à être fatigué.

Ajoutons-le tout de suite, la brave Chonchon s'en aperçut. Alors, elle le dispensa de monter derrière son équipage, lui donna le titre de petit coureur et l'envoya faire des commissions, ce que Gabriel aimait beaucoup, parce qu'il courait après les ramoneurs, continuant ainsi à rechercher son frère.

Le soir, elle l'emmenait à l'Opéra, le laissait dans sa loge pendant une partie de la soirée ou le plaçait dans les coulisses, pour qu'il put voir le spectacle.

La bonne fille le traitait, du reste, avec beaucoup d'amitié, et, presque chaque jour, gourmandait le Commandeur pour qu'il retrouvât Benjamin.

Cependant, peu à peu, Chonchon, emportée par les événements et la vie qu'elle menait, s'occupa moins de l'enfant et le laissa davantage à la maison.

Il n'y avait qu'une chose qu'elle n'oubliait pas : c'était de s'informer si Gabriel mangeait comme il faut.

Quant à lui, le pauvre enfant était retombé dans sa tristesse profonde, et, confiné dans une pièce dont les fenêtres donnaient sur le boulevard, il passait son temps à regarder dehors, le front collé aux carreaux de vitres, et écoutant avec attention s'il n'entendait rien qui lui rappelât Benjamin.

Mais il regardait, il écoutait en vain.

De temps à autre, quand Chonchon le faisait venir pour lui donner un ordre ou l'envoyer en commission, il demandait quand on lui rendrait son frère. La brave pensionnaire de l'Opéra lui promit d'abord qu'on s'en occuperait, lui jura ensuite qu'on n'avait pas d'autre souci, et enfin un beau jour, l'envoya promener.

Gabriel pleura. Chonchon s'attendrit et se reprocha d'a\''oir été brulaie, et, pendant quelques jours, cajola le petit.

— Tu comprends bien, ma petite pintade, lui disait-elle, que nous faisons tout ce que nous pouvons, M. le Commandeur, M. le lieutenant de police et moi, pour retrouver ton frère...

— Et Marie?

— Et Marie aussi. Mais c'est très difficile, et, jusqu'à ces derniers jours, nous n'avions aucune piste. Depuis hier, pourtant, nous croyons être sur sa trace...

— Ah ! oui? demanda Gabriel d'une voix haletante.

— Oui.

Et Chonchon lui raconta ce qu'elle savait de la rencontre de Garigou et de Pierrot, sans se souvenir qu'elle avait narré cette histoire une dizaine de fois au pauvre petit garçon.

Celui-ci comprit qu'il ne verrait plus son frère, mais, ne pouvant se faire à cette idée, il retomba dans sa mélancolie et reprit ses longues stations à la fenêtre.

Il prêtait sans cesse l'oreille, écoutant les voix des petits ramoneurs qui passaient, et cherchant à reconnaître celle de Benjamin.

A chaque instant, il s'attendait à voir paraître le pauvre petit avec ses genouillères de cuir, sa raclette, ses cordes et les autres instruments de ramonage.

Son pauvre petit cœur battait à rompre sa poitrine, chaque fois qu'il entendait une voix grêle chanter le refrain bien connu :

— (( Haut en bas ! Ramona la chemina ! . . . Haut en bas ! »

Et quand la voix mâle du maître répondait à celle du petit ramoneur, disant à son tour :

— Haut en bas!

Gabriel essayait de se rendre compte, se demandant si ce n'était pas la voix de Garigou.

Il ne savait pas que l'organe de l'homme, comme celui de l'enfant, change en faisant un effort. L'être humain qui crie n'a pas la même voix que lorsqu'il parle.

D'ailleurs, si Gabriel ne voyait pas passer Benjamin, c'est que celui-ci ne circulait plus depuis quarante-huit heures dans les rues de Paris.

Garigou, en cela Gabriel ne s'était pas trompé, Garigou l'avait employé comme petit ramoneur, n'osant plus l'envoyer mendier d'une façon suivie, de peur qu'il ne rencontrât Pierrot, Marie ou tout autre.

Il le faisait donc travailler toute la journée, et quand le soir. Benjamin, la face couverte de suie, était méconnaissable, au point que son

frère hii-mènie ne l'aurait pas reconnu, il le plaçait dans une embrasure de porte, l'obligeant à tendre la main.

Mais le petit, pris d'une lassitude sans nom, et d'ailleurs totalement désespéré, regardait s'il voyait passer son frère, mais ne cherchait pas à apitoyer les passants, si bien que Garigou finit par le haïr plus effroyablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors.

Cet abominable Auvergnat avait une âme de bête féroce. Il aimait le mal, et son plaisir le plus grand était de faire souffrir Benjamin.

Il se vengeait ainsi de la disparition de Marie et de la fuite de Gabriel.

Des trois êtres qu'il s'était, pour ainsi dire, adjugés en qualité d'esclaves, et dont il comptait tirer de grands profits, il ne lui en restait qu'un, et c'était justement celui qui paraissait bon à rien.

Et il lui faisait expier durement son inutilité.

Mendiant sans conviction, Benjamin ne rapportait jamais que deux ou trois misérables liards, et le seul moyen, pour Garigou, d'en tirer un revenu, consistait encore dans l'exercice du ramonage.

Garigou s'en allait donc à travers les rues, suivi de Benjamin, le forçant à tendre la main, quand un passant cossu s'offrait à lui, et acceptant de ramoner les cheminées.

Dans ce travail, du reste, Garigou ne faisait rien que commander durement à Benjamin de monter dans les tuyaux remplis de suie, et de les racler avec un instrument spécial que l'enfant portait suspendu à une ceinture de cuir.

Le métier de ces pauvres enfants n'était pas sans danger. Souvent, on les obligeait à pénétrer dans des cheminées trop étroites, et ils faisaient de véritables tours de force pour accomplir leur tâche.

A diverses reprises. Benjamin avait dii s'introduire dans des conduits tels, qu'il en sortait à moitié étouffé, les yeux gonflés, le front couvert de sueur.

Cela faisait rire Garigou.

Un jour, dans la rue des Moulins, on les appela tous les deux. Benjamin et son bourreau, pour un ramonage.

Puis on les mena devant une sorte d'intendant qui dit à l'Auveranat :

— La cheminée qu'il s'agit de ramoner est très difficile.

— Ça ne fait rien, je connais mon métier.

— C'est possible, mais il faut un enfant très souple... Garigou montra Benjamin :

— Regardez celui-là. Je pense qu'il n'est pas trop gras... Et il éclata d'un rire cruel.

— Le fait est que si ce petit ne passe pas dans le tuyau, je ne sais pas qui pourrait y passer, dit l'intendant.

Garigou s'approcha de la cheminée.

— Allons, viens ici, toi, dit-il rudement

L'enfant obéit. Il savait, d'ailleurs, ce qu'il devait faire. Il se baissa, pénétra dans la cheminée et commença de racler la suie qui était à sa portée.

Mais il ne put aller bien loin. Au bout d'un instant il reparut.

— Je ne peux pas passer... dit-il.

— Allons donc! tu es un fainéant et voilà tout, dit Garigou qui lui donna un coup de pied.

L'intendant n'était plus là, Garigou pouvait être féroce sans danger. Et, comme Benjamin pleurait :

— Tu vas remonter tout de suite, lui dit son bourreau... sans quoi ! . . .

Il n'avait pas besoin d'achever, le pauvre petit savait, par expérience, ce que signifiait cette menace.

Il se résigna donc et remonta dans la cheminée, en faisant de nouveaux efforts pour y pénétrer. Il espérait que l'extraordinaire étroitesse de ce boyau n'était que de quelques pieds, et qu'on trouverait, plus haut, l'espace suffisant pour travailler à l'aise.

Mais il se trompait.

Il eut beau jouer des genoux et des reins, ses épaules ne pouvaient pas pénétrer davantage dans le tuyau.

— Et tu sais, lui criait Garigou, si tu descends, je te casse. Le pauvre Benjamin essaya de nouveau, sans plus de succès. Pendant longtemps, il racla le plus haut qu'il put, faisant durer l'ouvrage, pour retarder l'heure fatale où il serait battu.

Mais, enfin, il fallut bien se laisser tomber.

— Il n'y a pas moyen... dit-il tout haletant, et courbant le bras au-dessus de sa tête, pour parer les coups auxquels il s'attendait.

— Ah ! tu ne veux pas ! . . .

— Je ne peux pas! répondit Benjamin.

— Jamais, reprit l'Auvergnat ivre de colère, on n'a vu plus fainéant drôle . Il ne veut pas mendier, il ne veut pas travailler.

Et, comme l'enfant pleurait de nouveau :

— Il ne sait que brailler...

Ce dernier mot fut accompagné d'un coup de poing que Benjamin reçut en plein front.

Mais ce n'était rien que cela, et Garigou allait l'accabler de bien

d'autres brutalités, quand l'intendant revint, ce qui sauva l'enfant... pour le moment, du moins.

— Eh bien? demanda le majordome.

— Oh! ça va aller! dit froidement Garigou.

— Mais il me semble que votre moutard a fait des efforts inutiles. Benjamin eut un accès d'énergie.

— Non, dit-il, je ne pourrai pas monter, c'est trop étroit.

— Alors, fit l'intendant, il faut y renoncer, on va vous donner quelques sous pour votre dérangement...

— Voyons, voyons, dit Garigou, vous n'allez pas croire ce môme et vous figurer qu'il sait le métier mieux que moi.

— Non, mais...

— D'ailleurs, continua le monstre, il y a plusieurs manières de s'y prendre, pour ramoner une cheminée...

— Ah!... fit l'intendant.

Benjamin avait l'instinct que son tourmenteur allait imaginer quehjiio chose d'affreux.

Garigou riait sourdement, l'enfant ne devait pas se tromper beaucoup.

— Voulez-vous me permettre de vous demander quelque chose... dit l'Auvergnat.

— Parlez...

— Le toit sur lequel donne ce tuyau est-il bien en pente?

— Non, pourquoi?

— Parce que, s'il était trop raide, je ne voudrais pas y envoyer mon petit, comme vous pensez... Je l'aime trop pour ça...

— Oh! il n'y a pas de danger.

— Bien ! alors, ça va marcher, que je vous dis. Et, se tournant vers Benjamin :

— Tu vas monter avec moi, hein, malvas! Puis, s'adressant à l'intendant :

— Par où grimpe-t-on sur la maison?

— Par ici. Je vais vous conduire.

Quelques minutes après, Garigou et sa victmie arrivaient sur le toit, et trouvaient facilement la cheminée qu'ils cherchaient.

L'Auvergnat regarda dedans, et laissa flotter sur ses lèvres son méchant sourire de tout à l'heure.

Evidemment, il préparait quelque horrible infamie.

— Petiot, dit-il d'une voix brève.

Benjaujin leva la tète et l'interrogea des yeux, Garigou reprit :

— Ça va être bien plus facile par ici.

Le pauvre petit ramoneur, résigné à tout, demanda ce qu'il fallait faire.

— Pardieu! répondit l'Auvergnat, tu vas descendre dans la cheminée... Benjamin était trop petit pour voir le trou dans lequel son persécuteur se proposait de l'introduire.

Il ne protesta point...

Alors, l'abominable exploiteur d'enfants prit le petit ramoneur par dessous les bras et l'enleva pour le mettre dans le tuyau...

C'est alors que le petit s'aperçut, en frémissant, d'une chose : l'orifice, par en haut, était au moins aussi étroit que par en bas...

Garigou riait toujours.

Mais Benjamin voulut se défendre et se tordit pour échapper au supplice qu'il entrevoyait...

— Veux-tu bien te tenir tranquille, lui criait l'Auvergnat.

— Lâchez-moi ! répondait l'enfant. . .

— Tu vas te faire tuer...

— Je ne veux pas entrer là-dedans, reprenait Benjamin.

— Tu es une bète et un paresseux.

— Au secours! au secours! se mit à crier le pauvre petit misérable en se débattant de toutes ses forces.

— Mais, prends donc garde, polisson, tu vas me faire tomber dans la rue avec toi...

Malheureusement, la victime et le bourreau étaient seuls sur les toits. Le majordome, comme on pense, ne les avait pas accompagnés. Nul ne pouvait secourir le malheureux être que son infâme destinée avait jeté dans les bras de Garigou.

— Il n'y a pas de danger ! disait celui-ci. Tu glisseras de ton propre poids jusqu'en bas et tu ramoneras la cheminée du même coup.

L'idée de Garigou était infernale.

— Si cette petite vermine se blesse ou crève, se disait-il, les gens de cet hôtel sont des richards, ils me payeront cher la blessure où la mort du vaurien. Malgré la résistance de l'enfant, force devait rester à l'homme et Benjamin fut introduit, par les pieds, dans le tuyau de cheminée où le monstre le lâcha brusquement, de sorte que l'infortuné disparut tout à coup comme s'il se fut englouti.

Il coula d'abord très vite, puis plus lentement, et comme il n'avait pas eu le temps de ranger ses bras, ceux-ci restèrent levés au-dessus de sa tête en sorte qu'il ne pouvait s'en servir pour se retenir et éviter la terrible descente.

Qu'est-ce que c'est que cet homme? (P. 583.)

A la vérité, il pouvait user encore de la pression des reins et des genoux, pour arrêter sa chute et pour essayer de remonter, ce qui était, en somme, l'a, b, c, de son métier. Mais, juste au moment où il y songeait et où il allait faire son effort, une saillie de pierre très coupante lui entra dans la poitrine, déchirant les chairs et lui occasionna une douleur extrêmement violente sous l'impression de laquelle il faillit perdre connaissance.

A la suite de cette cruelle secousse, le pauvre petit martyr n'eut

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