LIVRAISON 7J
A. D'E>-.NERY. — LA GRACE DE DIEa. — JULES ROOFF ET C", EDITEL-RS, — LIVRAISON 74.
même plus l'idée de se défendre. Il se laissa glisser, mais à mesure que son poids l'entraînait, le boyau dans lequel on l'avait ainsi jeté se rétrécissait terriblement
Si bien qu'il finit par s'arrêter, le corps pris comme dans un effroyable étau, les bras toujours en l'air et les épaules presques disloquées par la pression...
Des flots de suie s'étaient détachés des parois et il en était aveuglé. Quand il voulut crier elle lui entra dans la bouche et manqua de l'étoufter.
Tout en haut, sur le toit, Garigou riait toujours. Et qui sait si, dans le fond de ce trou mortel, Benjamin n'entendit pas retentir le rire diabolique de son bourreau.
Ce qu'il souftrait, le pauvre enfant, nul ne pourrait le dire. Il lui semblait que les quatre murs de la cheminée se resserraient lentement, lentement pour l'écraser.
Quelle torture! l'Inquisition n'a peut-être rien eu de plus féroce parmi ses supplices hideux.
Et de la blessure qu'il s'était faite à la poitrine, il souffrait d'une horrible façon. Il sentait son sang s'échapper et couler tout chaud le long de son corps.
On ne peut rien imaginer de plus affreux.
]\lais alors, Benjamin, désespéré, fut pris d'une effroyable peur de mourir. Sa résignation ordinaire venait de l'abandonner.
Certes ! il ne savait pas assez ce que c'est que la mort pour la redouter à son âge, mais se dire qu'on va rester là, entre quatre murs meurtriers, comme entre les quatre planches d'un cercueil et quelqu'effort qu'on fasse, on ne pourra pas s'en tirer!
Cela passe la plus solide énergie, cela ravive le désespoir.
La suie, d'ailleurs, s'était tassée et ne voltigeait plus autour de lui qu'en poussière impalpable... Benjamin se mit à crier de toutes les forces que lui laissaient son supplice.
— A moi! A moi! J'ai mal!... Ah! J'ai bien mal!...
Mais qui pouvait l'entendre? Garigou venait de quitter le toit et revenait dans la pièce où l'enfant aurait dû descendre s'il l'eût pu...
— A moi ! A moi !
L'Auvergnat restait froid, impassible même, en songeant que l'enfant allait mourir de cette épouvantable mort! Et le pauvre ramoneur appelait.
— Au secours! Au secours! J'étouffe, disait-il d'une voix sourde.
Et de ses pieds qui pendaient dans le vide, il frappait, avec l'énergie d'un noyé, contre les parois de la cheminée.
— Au secours! A moi! J'étoutïe!
— En bas de la cheminée, à l'endroit où Garigou attendait, on ne percevait aucun bruit...
Le majordome survint.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Eh bien ! ça marche, répondit Garigou avec un calme horrible.
— Votre petit ramoneur?
— Il est en train de descendre... Voyez la suie déjà tombée.
Et, en effet, dans les premiers glissements de Benjamin, de îiros flocons de suie s'étaient détachés et gisaient sur la cendre froide de Tàtre.
— C'est drôle, dit le majordome, on ne l'entend pas.
— 11 est sans doute trop haut encore. Et puis, vous savez, c'en est un (jui ne se presse pas beaucoup.
Le majordome s'en alla.
Là-haut, Benjamin se tordait dans un effort suprême et, en désespoir de cause, essayant de se laisser couler, si c'était possible, puisque personne au monde ne venait à son secours.
Le temps s'écoulait, Garigou n'entendant décidément aucun bruit qui vînt de la cheminée. Il serait oiseux de dire qu'il éprouvait de l'inquiétude. Une âme comme la sienne se souciait fort peu de la vie d'un enfont. D'ailleurs, il en avait tué bien d'autres. Tué ou laissé mourir quand ils n'étaient plus bons à rien et de son propre aveu. Benjamin, vivant, ne valait pas un clou. Mort, il all.it, peut-être, lui rapporter une bonne somme...
Il monta sur le toit et, par l'orifice de la cheminée, il entendit l'appel désespéré du petit martyr...
Et il comprit.
Benjamin n'avait pas la fluidité nécessaire pour glisser jusqu'en bas de la cheminée et il lui était impossible de remonter. A moins de démolir des pans de murs, il ne fallait pas songer à le sauver. Tout à coup, une pensée de remords ou plutôt un sentiment d'épouvante, un sentiment de lâche terreur lui traversa l'esprit.
Si on allait le rendre responsable de la mort du petit!...
L'Auvergnat sentait qu'il s'était mis dans une dangereuse impasse. En pareille conjoncture, il fit ce que font d'ordinaire les misérables
enerénés dans une infamie. Il résolut de prendre la fuite et de laisser l'enfant mourir là.
Il ne lui vint pas à la pensée qu'on allumerait peut-être du feu, après son départ, que le supplice de Benjamin pouvait être doublé. L'horreur d'une aussi épouvantable situation ne se manifesta même pas dans son cerveau.
Cet homme était vraiment un monstre.
Redescendu en toute hâte, il réintégra la pièce où était la cheminée dans laquelle râlait Benjamin, et ramassa prestement tout l'attirail du ramoneur.
En ce moment le majordome entra.
— Où en sommes-nous? dit-il.
— C'est fini, répondit audacieusement Garigou.
— Fort bien. Voulez-vous venir avec moi. J'ai encore un autre ^monage à vous faire exécuter...
— Je ne peux pas.
— Pourquoi? demanda le majordome.
— Le petit est malade.
— ■ Au fait, c'est vrai, qu'est-ce qu'il est devenu?,..
— Il est parti devant...
— Ah ! Combien vous doit-on?
— Vingt-quatre sous...
Le majordome donna cette petite somme à Garigou qui avait l'audace de songer à empocher encore un salaire, et il allait s'éloigner.
Tout d'un coup la porte s'ouvrit avec violence. Une jeune femme, en robe de chambre, très émue, apparut sur le seuil, et s'adressant, d'une voix brisée par l'anxiété, au majordome.
— Ménard, dit-elle, que se passe-t-il donc?
— Mais, Madame la duchesse, je ne sais...
— J'entends des bruits extraordinaires dans ma chambre...
— Des bruits?
— Oui. Qu'est-ce que c'est que cet homme?
— Un ramoneur...
— Qu'il ne sorte pas avant qu'on ait éclairci cette affaire, il pourra nous aider, peut-être... Suivez-moi tous les deux.
Garigou se sentit pris au piège, et eut, comme les fauves, un mouvement de révolte...
Mais il fallait obéir,
La chambre de la duchesse était à l'étage au-dessus. En montant l'escalier derrière le majordome qui, lui-même, suivait la jeune femme,
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Garigou cherchait dans sa tète par quelle fable il allait tout expliquer et parer au danger qui se dressait devant lui. On arriva dans la chambre.
— Écoutez, dit la duchesse.
Chacun prêta l'oreille. L'Auvergnat, plus attentivement que les autres, si c'est possible, et avec une émotion aussi vive quoiqu'elle fut d'une autre nature.
D'abord on entendit rien, — mais au bout d'un instant le majordome, comme Garigou, d'ailleurs, perçurent un bruit sourd.
— Ah ! voici, fît la duchesse, ne dirait-on pas qu'on frappe derrière le trumeau, dans la cheminée...
Le majordome s'approcha.
— En effet, dit-il, c'est très distinct.
— Approchez-vous, approchez-vous, dit la duchesse. Il semble que ces coups sont accompagnés de gémissements...
— Oui, j'entends des cris de détresse.
— Qu'est-ce que cela signifie? interrogea la maîtresse do la maison avec effroi.
Depuis une minute, Garigou tournait dans la chambre et prenait un air aussi lamentable que. possible, attendant que son œil rencontrât celui de la duchesse pour commencer la comédie qu'il allait jouer pour se tirer de ce mauvais pas...
— Il y a quelqu'un dans la cheminée, reprit le majordome... Puis se tournant vers Garigou.
— Mais, j'v pense! s'écria-t-il avec une expression de terreur dans les yeux et sur la figure. Est-ce que ce serait?...
L'Auvergnat tomba brusquement à genoux devant la duchesse... et se mit à pleurer comme un enfant.
— Qu'est-ce donc, demanda la jeune femme. Qu'y a-t-il? vous savez ce qui se passe.
Oui, Madame la duchesse, répondit Garigou qui se lamentait avec obstination.
— Parlez!...
— Mais il faut que Madame la duchesse me promette de ne pas me perdre...
— Vous perdre? A propos de quoi?
— Quand Monsieur le majordome m'a demandé si je pourrais ramoner la cheminée avec mon petit, j'ai répondu que c'était très facile, parce que je voulais gagner quelque argent pour nourrir mon petit.
— Eh bien ! le petit n'a pas pu monter.
— Alors, ce n'est pas lui qui appelle et qui crie?...
— C'était trop étroit, reprit Garigou. Mais dans mon désir de servir Madame la duchesse, je n'ai pas voulu me retirer sans avoir fait toutes les tentatives...
— Voyons, hàtez-vous!...
— Eh bien ! nous sommes montés sur le toit.
— Et puis?
— Le petit est entré par les pieds dans la cheminée où il s'est laissé glisser. Ne le trouvant pas en bas, j'ai cru, d'abord, qu'il s'était enfui pour ne pas travailler,... mais je vois, maintenant, que mon malheureux entant est resté en route et qu'il ne peut plus monter ni descendre...
— Et alors ? dit le majordome.
— Alors, l'enfant est là, répondit Garigou...
— 11 est là qui étouffe, s'écria la duchesse...
— Je ne sais pas, moi, madame...
— Et vous ne disiez rien ! Et vous alliez le laisser mourir?...
— Mais, tout à l'heure, vous alliez partir, dit le majordome...
— Oui, fit Garigou... Je croyais... Je supposais...
— Et vous m'avez dit que l'enfant, malade, avait déjà quitté l'hôtel.
— Il a prétendu cela! dit la duchesse...
— Et on aurait trouvé, plus tard, le cadavre du malheureux enfant!... Au mot de cadavre, prononcé par le majordome, la jeune femme
avait poussé un cri de terreur. Puis, elle avait repris
— Mais nous perdons un temps précieux!
— Cet homme est un assassin, reprit le majordome indigné.
— Nous réglerons cela, tout à l'heure, dit la duchesse, maintenant que l'on coure chercher un maçon.
— Allez-y vite, ou envoyez quelqu'un.
— Peut-être, madame la duchesse, y a-t-il un moyen de le sauver sans rien démolir, dit Garigou...
— Et lequel ?
— En montant sur le toit, et en lui jetant une corde.
— A laquelle il se cramponnerait?
— Oui.
— Pourquoi n'avez-vous pas essayé déjà?
— Je vous l'ai dit, madame, j'ai perdu la tète.
— Allons ! pas de paroles inutiles ! vite, vite, sur le toit.
Garigou ne se le fit pas dire deux fois. 11 s'élança suivi du majordome, pendant que la duchesse envoyait un domestique chercher un maçon
qui se tiendrait prêt à travailler, au cas où Ton ne parviendrait pas à retirer l'enfant par le haut de la cheminée.
Dès que l'Auvergnat fut en mesure de se faire entendre de Benjamin, il poussa le cri dont se servent les ramoneurs, pour connnuniquer entre eux...
— Oh! oh! fit-il, sur un ton convenu... Puis il prêta l'oreille :
Le majordome, de son côté, se penchait à l'ouverture béante de la cheminée, pour écouter.
— Oh! oh! reprit Garigou plus fort...
Un gémissement lui répondit.
— Cet enfant est fort mal, dit le majordome, il n'a pas la force de se faire entendre...
— Attendez...
Et l'Auvergnat, mettant ses mains autour de la bouche pour en faire un porte-voix, cria de toutes ses forces.
— Prends courage, Benjamin ! je vais te jeter une corde. Tâche de la prendre h deux mains. Je te tirerai en haut dès que tu la tiendras bien solidement.
Et joignant l'action à la parole, Garigou laissa glisser dans la cheminée une sorte de câble luisant, pareil à ceux qu'on voit, en hiver, sur les épaules des ramoneurs.
Et le misérable feignait de se lamenter.
— .Mon pauvre Benjamin! disait-il hypocritement. Et comme l'autre le regardait d'un œil soupçonneux
— C'est que c'est mon fils, voyez-vous...
— Votre fils?...
Le bandit préparait avec une infernale habileté, la scène, grâce à laquelle il comptait se tirer sans dommage, et peut-être avec profit de cette aventure.
— Et vous alliez le laisser mourir?...
— Oh ! que nenni ! j'allais courir chercher du secours.
— Ah!
— Tenez, reprit l'Auvergnat, voilà que ma corde est arrivée à destination.
— Comment savez-vous cela?
— Mais parce qu'elle est floche !
— La prend-il?
— .le ne sais pas encore.
— Peut-être qu'il ne pourra pas!
— Ça dépend comment il a les mains, dit Garigou, qui affectait maintenant tous les dehors d'un homme désespéré.
— Parlez-lui, dit le majordome, peut-être faut-il que vous l'avertissiez !
— Oui, peut-être.
Et Garigou recommença ses appels.
— Oh! oh! Est-ce que tu m'entends, Benjamin. Tu sais, la corde est en bas, prends-la et tiens bien, je vais tirer.
Mais la corde remonta sans que Garigou sentit la moindre résistance.
— Il ne peut pas, dit le majordome.
— Probablement, fit Garigou...
— En ce cas, il faut descendre et faire travailler le maçon.
— Faisons une dernière tentative, reprit l'Auvergnat.
Le majordome se pencha et d'une voix bien timbrée, il appela :
— Benjamin!
Ayant écouté, il n'entendit pas d e réponse.
— Benjamin! Benjamin!
Et après un moment de silence.
— Serait-il déjà mort? dit-il.
— Oh! ne me dites pas ça! fit Gangou, affectant un violent désespoir.
— Ah! j'entends quelque chose, oui, il gémit.
— On dirait qu'il appelle, appuya Garigou.
— Renvoyons-lui la corde.
Mais cette nouvelle tentative n'amena pas de résultat plus heureux que les précédentes.
— Il ne faut pas nous éterniser ici, alors, dit le majordome, retournons auprès de M™^ la duchesse.
Garigou fit semblant de quitter la cheminée avec regret, mais il suivit son interlocuteur.
Toutefois, il se désespérait disant :
— Mon fils! mon pauvre petit Benjamin! Pourvu que je le retrouve vivant...
— Eh bien? demanda la duchesse en les voyant reparaître.
— On l'entend encore, mais il n'a sans doute pas la force de saisir la corde qu'on 4iii tend.
— En ce cas, maçon, démolissez la cheminée, vite, vite... mais avec précaution cependant, afin de ne point faire de mal au pauvre enfant...
Le maçon se mit aussitôt à l'ouvrage.
^^^^d^^^^iÀs-
Veux-tu venir m'embrasser? (P. 600.)
Garigou, pendant qu'on travaillait à délivrer Benjamin, accentuait son attitude désespérée.
11 s'était dit qu'avec cette femme sensible et nerveuse il n'avait qu'un moyen de se tirer de là : c'était de feindre une sensibilité plus grande et de se poser en père idolâtre de son enfant.
Aussi continua-t-il sa comédie.
Quand le maron eut pratiqué une brèche dans la muraille, le misé-
LIVKAISON 75. — A. d'eN.NERY. — LA GKACE DE DIED — JCLES ROUFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVRAISON 75.
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rable Auvergnat s'approcha de lui, affectant une oppression insurmontable et lui dit :
— Prenez srarde! Prenez bien erarde !...
— A quoi? demanda l'ouvrier, aux oreilles de qui cette douleur sonnait terriblement faux...
— A ne pas blesser mon fils.
— N'ayez pas peur, répondit le maçon.
— Est-ce que vous vous doutez de l'endroit où il est? demanda la duchesse.
— Non. Mais tout à l'heure il m'a semblé entendre frapper par ici. Et le démolisseur indiquait du doigt un point de la cheminée situé à
un pied au-dessus de la brèche qu'il entamait.
— Hâtez-vous! Dépêchez-vous! s'écriait cependant Garigou qui continuait sa comédie.
La duchesse regardait l'Auvergnat avec quelque méfiance, trouvant que sa douleur, maintenant bruyante, ne s'accordait pas entièrement avec la conduite par lui tenue à l'origine de l'accident...
Mais comme elle avait beaucoup de cœur et que par nature, elle se sentait entraînée vers la charité, la bonne dame commença à s'intéresser à ce drôle de Garigou.
L'ouvrage avançait.
Il ne fallait d'ailleurs pas plus de dix minutes pour faire un trou, après quoi la besogne serait facile.
Dès qu'on put passer le bras, Garigou s'élança et essaya, en tâtant, de savoir si Benjamin était plus haut ou plus bas que le trou.
— Il doit être plus haut, dit le maçon... . — Pourquoi ?
— Parce qu'il frappait avec ses souliers contre le mur et qu'on enLendait les coups plus haut...
— Alors, que faut-il faire?
— Arracher les briques une à une avec précaution, de façon à ce qu'il ne tombe pas brusquement quand il sera dégagé.
— Faites, alors; mais faites vite.
Le maçon se remit à l'œuvre.
Malgré la poussière et la suie qui voltigeaient autour d'elle, la duchesse n'avait pas fait un pas en arrière.
De son côté le majordome s'était rapproché pour recevoir l'enfant ou tout au moins l'aider à prendre pied.
Garigou, lui, se démenait hypocritement et se mettait à aider le maçon en exagérant les précautions avec lesquelles on enlevait les débris...
— Voilà ses pieds... dit tout à coup l'ouvrier.
Et prenant la cheville de Benjamin, il lui secoua doucement la jambe, en criant :
— Eh! garçon, nous arrivons à ton secours. Un peu de courage et c'est lini.
A cette apostrophe, on ne reçut aucune réponse. La jambe du petit ramoneur pendait inerte dans le tuyau...
On s'empressa de continuer à démolir en remontant vers sa poitrine pendant que la duchesse disait :
— Il est peut-être évanoui.
Sur ce mot, tout le monde se mit à la besogne. On vit- apparaître d'abord les jambes de l'enfant, puis ses genoux enveloppés de cuir, et le corps enfin.
Mais ce fut alors qu'on s'aperçut du supplice que venait de subir le pauvre petit.
— Oh! regardez donc, madame la duchesse, dit le majordome, le corps de cet enfant a pris la forme de la cheminée.
— Mon fils! mon fils! se lamentait Garigou.
— Malheureux petit être ! s'écria la grande dame en joignant les mains.
Le majordome avait raison.
Le poids de Benjamin l'avait entraîné si vite et si fort dans le fond du tuyau que les angles de la muraille avaient été remplis par les chairs repoussées du milieu.
L'infortuné ramoneur avait le ventre pour ainsi dire modelé sur la forme de la cheminée dans laquelle il avait été enserré vivant.
On arracha très fiévreusement les dernières briques et, comme on l'avait prévu. Benjamin tomba, ainsi qu'une masse inerte, dans les bras de ceux qui l'attendaient...
Garigou, jouant toujours son odieuse comédie pour échapper au châtiment dont il était menacé, Garigou arriva le premier au secours de sa victime et la reçut dans ses bras.
Alors se pas^a une scène ignoble pour ceux qui, comme nous, connaissent l'infâme bourreau... mais qui produisit une impression favorable sur les autres acteurs de ce sombre drame.
L'Auvergnat ayant pris Benjamin dans ses bras, s'écria d'une voix mouillée par de feintes larmes.
— Mon petit! mon Benjamin!
Et l'enveloppant, le pressant sur sa poitrine à la façon des mères, il
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se baissa et couvrit de ses baisers la figure et les mains de l'enfant qui restait inanimé.
Mais bientôt il se releva, les yeux égarés, la face bouleversée et tendant la main comme s'il ne pouvait pas tirer de sa gorge des sons articulés :
— Est-ce qu'il est mort? Ah ! mon Dieu ! Il aurait donc eu le temps de s'étouffer là-dedans?
— Que l'on coure chercher un médecin! ordonna la duchesse, en tirant une sonnette. Je crois qu'il y en a un dans la maison voisine...
Un valet de pied partit comme un trait. Tout le monde, dans la maison, était au courant de ce qui se passait et chacun s'empressait de déployer le plus grand zèle...
Le bonheur voulut que l'homme de l'art fut chez lui.
Être appelé chez sa noble et riche voisine constituait pour lui un coup de fortune, s'il avait la chance de traiter un cas grave et de montrer tout son talent.
Il laissa presqu'en plan une cliente de second ordre et lui ordonna, pour ainsi dire à la volée, de se soigner et de se purger, puis il courut où on l'appelait...
— Me voici à vos ordres, madame la duchesse, dit-il, heureux d'accourir à votre premier appel..,
— Je vous remercie de votre empressement, monsieur, et je m'en souviendrai, dit la grande dame.
— De quoi s'agit-il?
— Voici un enfant à qui un accident terrible est arrivé. Il était descendu dans cette cheminée et ne pouvait plus ni remonter ni descendre.
— C'est mon fils' dit Garigou avec audace.
— Nous craignons qu'il ne soit étouffé... reprit la duchesse.
— Sauvez-le, monsieur le médecin, s'écria l'Auvergnat avec un accent de supplication.
— Je vais essayer, répondit le praticien, qui n'était plus aussi flatté qu'on l'eut fait venir pour ce ramoneur sans importance, mais qui eût l'esprit de faire contre mauvaise fortune bon cœur...
Puis ayant pris fenfant, il écouta si le cœur battait :
— Je crois, dit-il, qu'il n'est pas mort; mais avant de procéder à quoi que ce soit, il serait nécessaire de le débarbouiller et de le déshabiller... pour voir s'il n'a ni fracture, ni contusion...
On apporta d'abord un bassin dans lequel une femme de chambre avait versé quelques potées d'eau fraîche.
Et à l'aide d'une éponge on lui lava la face...
Ce ne lut pas une mince. besogne, celle qui le débarbouillait ne put retenir ce cri :
— Ah ! le malheureux, qu'il est donc sale !
Cependant on en vint à bout. Après quelques instants, toute la suie qui lui couvrait la figure était enlevée, le gentil visage du pauvre Benjamin apparut dans sa maigreur déplorable, mais aussi, dans sa grâce touchante.
— Mon Dieu ! qu'il est joli ! s'écria la duchesse, comme si elle eût corrigé, sans le vouloir, le cri de sa camériste.
Et, en effet, le pauvre ramoneur était vraiment exquis de finesse avec sa petite physionomie affinée par la souffrance et le désespoir.
Mais le médecin ne s'arrêtait pas à ces détails. Aidé par Garlgou qui ne montrait plus un zèle extrême, il le déshabillait pourvoir si la pression n'avait point provoqué des désordres internes.
— Prenez garde, lui dit Garigou!...
— A quoi donc?
— A ne pas lui faire mal en le dévêtissant !...
— Oh! ne craignez rien, brave homme! Ça me connaît,
Garigou fit, de la tête, un mouvement d'un naturel extraordinaire pour témoigner qu'il ne se fiait pas trop à l'adresse et à l'humanité du praticien.
Ce Garigou était un comédien presque parfait. Dès ce moment, il ne restait plus à personne le moindre doute sur l'affection qu'il portait à l'enfant et l'on se disait :
— C'est un malheur, mais il n'en peut pas être considéré comme responsable.
Mais voici que le médecin poussa un cri d'étonnement. Au moment où il déboutonnait la petite culotte de Benjamin, il sentit quelque chose de froid et retira sa main. Elle était pleine de sang...
— 11 est grièvem^ent blessé ! dit-il.
Garigou pâlit...
— C'est affreux ! dit la duchesse.
Benjamin, toujours inanimé, restait dans les mains du docteur et de son bourreau, comme une chose, ses bras et sa tête suivaient les mouvements qu'on imprimait à son corps, comme s'il eut été mort.
— Mais c'est un cadavre! s'écria la duchesse.
— Oh! non, madame, répondit le médecin. Le cœur bat faiblement, mais il bat...
— Ah ! tant mieux !
— Mais voyons sa blessure. •
En parlant ainsi, le médecin découvrait entièrement la poitrine et disait :
— C'est ici.
On se pencha pour voir. Benjamin, nous l'avons dit, avait eu les chairs entamées par une pierre coupante qui se trouvait en saillie dans la cheminée. En tombant assez lourdement sur cette pierre, il s'était fait dans le côté gauche du thorax, une entaille profonde qui avait même affecté l'une des côtes. Gela saignait abondamment. La hanche, le ventre, îa cuisse et la jambe du petit étaient teints de sang.
On lava la plaie et tout le reste du corps. Ce fut alors que, a3us l'action de l'eau froide, l'évanouissement de Benjamin cessa.
Le malheureux poussa d'abord un soupir et fit avec les bras deux ou trois gestes comme pour repousser des ennemis.
Puis il ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec stupéfaction, retomba dans une courte syncope et revint définitivement à lui...
— Ah! fit Garigou avec une explosion de joie merveilleusement jouée, il est sauvé mon petit, il est sauvé!...
— Pas encore, fit le médecin. Il faut voir cette blessure et s'assurer qu'elle n'a rien de grave...
L'homme de l'art examina l'enfant avec la plus grande attention et hocha plusieurs fois la têle :
— Ah ça! mais, dit-il, en regardant Garigou dans les yeux, vous battez votre fils d'ordinaire?
— Moi ? fit l'Auvergnat.
— Oui, vous !
La duchesse et les autres personnes qui se trouvaient là furent repris de leurs méfiances. L'ouvrier maçon surtout, qui se connaissait en gens du peuple et qui n'avait pas cru à la sensibilité de Garigoit, grommelait en a parte.
— Avec ça que ça ne se voit pas.
— Regardez, reprit le médecin, les petits membres de cet enfant sont couverts d'ecchymoses.
— Ah! c'est les bleus que vous appelez comme ça?
— Oui, les bleus et les écorchures...
— Mais on trouve ces marques-là sur le corps de tous les ramoneurs.
— Allons donc!
— Comme je vous le dis.'..
— Vous vous moquez...
— Non. Vous comprenez bien qu'en montant dans les cheminées et en glissant quelquefois un peu fort, ça peut arriver...
Le médecin venait d'examiner la blessure de Benjamin et réfléchissait sans plus écouter bien attentivement l'Auvergnat.
— Et puis, dit-il, vous ne le nourrissez pas?
— Qui a dit ça?
— Ou vous le nourrissez mal...
— Je le nourris comme moi , répondit Garigou. Puis, prenant un air patelin, il ajouta :
— C'est vrai que nous ne mangeons pas tous les jours, mais c'est la misère ordinaire des pauvres gens...
— On dit pourtant, que le gens de votre métier gagnent leur vie? dit la comtesse.
— Quand ils trouvent à travailler,... répliqua Garigou, et ce n'est pas tous les jours...
— Enfin, reprit le médecin impatienté, cet enfant est beaucoup moins bien soigné qu'une infinité d'autres dans sa condition. Il est étique et d'ailleurs, nous allons bien voir. Si madame la duchesse veut l'interroger il nous dira certainement comment on le traite.
La duchesse, s'adressant alors à Benjamin, lui demanda :
— Est-ce que ton père te bat?
Garigou, qui s'était placé en face de l'enfant, lui fit des yeux terribles.
Mais Benjamin venait de passer par des angoisses sans nom, et il n'avait plus sa résignation ordinaire.
D'ailleurs, il se sentait la sympathie et l'appui de ceux qui l'enlouraiejit, il répondit :
— Oh!... oui, il me bat...
— Souvent?... demanda la duchesse.
— Toujours!...
— Ce n'est pas vrai. Il ment! s'écria Garigou.
— Laissez-le parler, ordonna la duchesse.
— Non, non, il ment. Je ne le bats point. Quelquefois, seulement, je le corrige un peu... je le corrige parce qu'il est paresseux et gourmand.
Benjamin eut un regard farouche et faillit répondre. Mais Garigou lui adressa, sans doute, quelque secrète menace qui lui fit garder le silence.
— Si on savait combien je l'airne, reprit l'Auvergnat qui s'approcha de Benjamin, le prit dans ses bras et le couvrit de baisers et de larmes, si on savait à quel point je suis heureux qu'il soit sain et sauf après cet accident...
Et comme on se taisait autour de lui :
— Oh! madame la duchesse, dit-il avec une émotion étonnamment bien jouée, nous sommes, dans notre pays, plus rudes et plus brutaux qu'à
Paris et l'on nous reproche notre sévérité, mais nous n'en aimons pas moins nos enfants, je vous jure...
— C'est possible, dit la duchesse, mais vous n'en avez pas l'air et je voudrais bien pouvoir protéger ce petit...
— En tout cas, dit le médecin, si vous l'aim'ez comme vous le dites, vous ferez bien de le soigner sérieusement.
— 11 est en danger? demanda Garigou comme effaré.
— Non, pas en danger immédiat, mais il va être pris de la fièvre et s'il était maltraité, il se pourrait qu'il fut incapable de supporter son
mal...
— Oh! vous pouvez être tranquille, dit Garigou, je vais le mijoter, le
pauvre chéri.
Et il l'embrassait avec une sorte de frénésie, à la grande stupéfaction de Benjamin qui ne savait pas ce que cela voulait dire et que ces caresses, quelques fausses qu'elles fussent, réconfortaient.
— Ainsi, monsieur le médecin, reprit la duchesse, vous affirmez que cet enfant n'est pas en danger de mort?
— Cela dépend, je le répète, des soins qu'on lui donnera.
— Est-ce que nous devons le laisser dans les mains de cet homme?
— Oh! vous le pouvez, madame la duchesse, s'empressa de dire Garigou. J'ai peut-être été un peu dur, mais vous pouvez vous fier à moi, ça ne m'arrivera plus. Je viens d'avoir trop peur. Pauvre enfant, pauvre chéri. Dire que j'ai failli le perdre! Qu'aurait pensé sa mère?
Et Garigou avait l'air, en parlant ainsi, du plus brave homme, du père le plus attendri qu'on puisse voir.
La duchesse se pencha vers le petit ramoneur... et lui dit :
— Veux-tu venir m'embrasser?
— Oh! oui, madame, dit l'enfant avec un élan qui étonnait de sa part, tant jusque-Là il avait paru réservé.
La grande dame sourit :
— Viens, dit-elle, en se baissant...
— Comment! madame la duchesse, dit le majordome, vous allez prendre ce petit dans vos bras.
— Eh ! pourquoi non?
— Mais il est sale, et tout sanglant encore.
— Pas du tout. Je parie même qu'il n'a jamais été si propre.
Et, sans plus de façon, l'excellente duchesse prit doucement Benjamin, l'assit pour ainsi dire sur un de ses bras, à la façon des nourrices qui portent les enfants, et se mit à le caresser.
Le petit ramoneur n'avait jamais été à pareille fête. Déjà fiévreux, il
Il prit BenjamiQ dans ses bras et s'en alla. (P. 608.)
LIVRAISON "6. — A. DESNERY. — LA GRACE DE DIED. — JULES RODFF ET C", BDITEU-RS. — UVRAJSOU 76.
se blotissait sur la poitrine de celle qui lui parlait et ses yeux qui s'emplissaient de larmes, semblaient dire qu'il aurait fait bon de mourir là.
— Li duchesse l'embrassait doucement et lui passait les mains sur la figure, sur la tête, dans ses petits cheveux blonds, que la suie teignait d'ordinaire en noir, au contraire de la poudre qui blanchissait à cette époque la chevelure des grands seigneurs.
Mais voici que tout à coup, la duchesse fit un brusque mouvement. Et quelqu'un qui l'aurait observée attentivement, eut remarqué en elle une étrange émotion.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle.
Sa pâleur était effroyable; un tremblement extraordinaire agitait ses lèvres...
Voici ce qui s'était passé :
Tout en découvrant le front de l'enfant, sur lequel de longues touffes de cheveux mal peignés s'obstinaient à tomber, elle avait mis à nu la tempe de Benjamin.
Elle avait aperçu une chose absolument elfrayante.
Le petit ramoneur avait un peu au-dessus et en avant de l'oreille, une tache ronde et couleur de sang; quelque chose de semblable au trou que peut faire une balle de pistolet, en pénétrant dans le crâne...
Avec un geste de folle, la duchesse découvrit de nouveau la tempe du petit et lit un effort violent pour retenir un cri qui lui étreignait la gorge...
Benjamin la sentit trembler, et la regarda étonné.
Elle le dévorait des yeux.
Puis, brusquement :
— Qu'a-t-il donc là? dit-elle.
Le majordome voulut s'approcher.
— Non, dit-elle, laissez-moi voir encore... laissez-moi voir...
Et, fiévreusement elle se dirigea vers la fenêtre comme pour mieux éclairer le visage de Benjamin.
A deux reprises, elle examina la tempe du petit. Son sein bondissait violemment. En proie à une agitation extrême, elle semblait prête à prendre Benjamin et à l'emporter...
Mais elle fit un puissant effort, et ce fut d'une voix presque tout à fait calme qu'elle se mit à interroger l'enfant :
— Qu'est-ce que tu as là, mon petit ami?
— Je ne sais pas, madame.
■ — Savais-tu que tu avais cette marque?
— Oh! oui, madame...
• — Et depuis quand l'as-tu?
— Depuis toujours...
— Ah!
Il y eut un silence. La duchesse avait l'air de chercher ce qu'elle pourrait dire encore.
— Tu n'es pas trop fatigué pour me répondre? dit-elle.
— Non, madame...
— Mon Dieu! mon Dieu!... fit inconsciemment la jeune femme avec des larmes dans les yeux.
Benjamin sentait vaguement qu'il y avait quelque chose d'insolite dans l'étreinte que, maintenant, la comtesse accentuait en le caressant. Il la regardait surpris, mais non inquiet. Elle haissa la voix tout à coup, sans s'en apercevoir, du reste.
— Dis-moi, mon petit. D'où es-tu? Dans quel pays es-tu né? voulais-je dire.
— A Saint-Laurent.
— En Savoie?
— Oui, madame, en Savoie...
— Seigneur! avez pitié, ayez pitié! fît-elle avec une expression d'angoisse qu'elle put à peine dissimuler.
— Sais-tu ton âge?
— Oui, madame. Six ans.
— As-tu connu ta mère?
— Non, on nous a dit qu'elle était morte...
— Ah! Et tu as toujours eu cette tache-là au front?
— Oui, madame, et mon frère aussi.
La duchesse eut un soubresaut. Puis, regardant autour d'elle avec égarement, elle reprit la conversation d'une voix haletante, mais si bas, que dans ce grand salon, c'est à peine si le docteur, les domestiques et Garigou restés près de la cheminée, pouvaient distinguer quelques
mots.
— Tu as... Tu as un frère?
— Oui, madame,... Gabriel...
— Quel âge a-t-il?
— Le même âge que moi,... nous sommes jumeaux.
— Vous êtes jumeaux? fit la comtesse avec une explosion terrible.
— Oui, madame!...
— Et où est-il, ton frère?... oui, où est-il?... parle?...
— Je ne sais pas...
— Comment! Pourquoi n'est-il pas resté avec toi?...
Benjamin avait, maintenant, toute confiance dans la dame. l\ sentait
qu'il était dans les liras d'une proleclrice, d'une amie. 11 répondait sans hésitation, piètà tout dire.
— Il s'est cnsauvc , dit-il.
— De chez ton père?
— Garigou n'est pas mon père, dit-il tout bas, tout bas.
— Ah! et qu'est-il devenu, ton frère?
— Je ne sais pas. Si je savais !...
— Qu'est-ce que tu ferais?
— J'irais le trouver et nous nous ensauverions tous les deux.
— Où iriez-vous?
— Chez Marie, d'abord.
— Marie ! Qu'est-ce que c'est que Marie?
— C'est celle qui nous a protégés pendant que nous venions du jiays.
— Qu'est-ce qu'elle fait?
— Elle chante au boulevard...
— Ah! oui! je sais, Marie la vielleuse... ah! tu connais cette petite.
— Oui, madame...
L'agitation de la duchesse avait redoublé. Voilà que, maintenant, elle embrassait Benjamin follement.
Et tout en l'accablant de tendresses elle murmurait des paroles sans suite.
— Serait-il possible! sainte Providence! une pareille joie me seraitelle réservée, non, c'est de la folie! je m'abuse,... je suis folle,... je suis folie...
Et tout en prononçant ces paroles elle enveloppait Benjamin de ses bras et disait :
— Pauvre petit! Pauvre petit! que faire? une pareille joie... mais encore une fois, je me trompe, oui, oui, je suis folle.
Cependant, malgré le respect dont on entourait d'ordinaire et sa personne et son rang, la duchesse était l'objet d'une certaine curiosité dont elle ne se doutait pas tant elle était à cent lieues de songer à ceux qui l'observaient.
Tout à coup pourtant elle sembla prendre une résolution.
Et, sans abandonner Benjamin qui se laissait dorloter avec ce sansfaçon charmant des petits enfants que rien n'étonne jamais profondément, la duchesse tournant sur elle-même revint vers Garigou et lui adressant la parole d'un ton sévère :
— Vous avez menti tout à l'heure, lui dit-elle.
— Moi, Madame ! répondit l'Auvergnat très résolu à continuer son rôle de tout à l'heure.
— Oui vous. Cet enfant est votre victime et non pas votre fils.
En prononçant ces mots, elle se remit à couvrir de baisers le front et les tempes du bambin, les tempes surtout.
L'enfant semblait transfiguré par la joie et maintenant qu'il était débarbouillé et presque peigné par les doigts effilés de la duchesse qui ne cessait de lui lisser la chevelure avec ses mains, il ressemblait aux petits anges des tableaux de sainteté.
Un peu pâle à la vérité, les yeux battus et les lèvres légèrement violacées, mais charmant au possible.
— Madame la duchesse me soupçonne? dit Garigou.
— Oui, d'une infamie, d'un crime peut-être.
— D'un crime, s'écria Garigou rempli d'épouvante.
— Et je veux tout savoir, tout, entendez-vous bien...
En ce moment même une porte s'ouvrit, un gentilhomme parut sur le seuil,
11 portait le costume à la mode à cette époque : culotte de soie, habit et veste d'étoffes précieuses, l'épée en sautoir.
Sur sa physionomie, qu'un œil indifférent aurait pu trouver agréable, on pouvait lire quelque chose de sombre, de violent, qui éloignait de lui.
Trois ou quatre voix de domestiques murmurèrent presque en même temps :
— Monsieur le duc!...
C'était en effet le duc Hector de Montaigu, mari de la duchesse.
Celle-ci, en l'apercevant, dissimula mal un mouvement de terreur et un regard de haine. Mais ce fut certainement la peur qui fut la plus forte. Presque honteusement elle laissa glisser Benjamin à terre et défripait sa robe non sans trembler.
— Qu'est-ce? demanda le duc, d'où vient votre émotion, madame.
— Mais, monsieur,... d'un... d'un accident fort grave qui vient d'arriver chez nous, et qui aurait pu avoir des suites terribles...
La duchesse de Montaigu parlait avec une émotion qu'elle ne parvenait pas à dissimuler.
Et cependant le trouble auquel on la sentait en proie n'était rien auprès de la tempête qui se déchaînait dans sa tête et dans son cœur. Tout, en elle, depuis quelques instants, n'était que souffrance, anxiété, doute, espoir.
Chaque sentiment par lequel peut passer une âme humaine s'emparait d'elle pour être promptement remplacé pour un autre.
Il lui fallait vraiment un héroïsme indicible pour cacher ce qu'elle éprouvait et c'est en cela qu'elle se montra forte, car son mari ne soup-
çonna rien, et crut, comme elle l'espérait, que son émotion venait de l'accident arrivé à Benjamin.
Au reste, les cheveux de l'enfant avaient recouvert ses tempes et il ne vit pas la tache qui, tout à l'heure, causait à la duchesse un trouble si violent.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda le duc.
— On lui raconta point par point l'aventure.
Quand on eut fini, il se tourna vers Garigou et lui dit.
— Si j'ai bien compris ce qui s'est passé, vous faites ordinairement souffrir votre enfant.
— Je vous assure, monseigneur...
— Changez de conduite, je ne vous dis rien déplus, ou je vous affirme que vous entendrez parler de moi.
Et, sans pousser les choses plus loin, le duc témoigna le désir qu'on se débarrassât de Garigou et de l'enfant.
Mnie de Montaigu aurait voulu reprendre la conversation avec Benjamin, mais son mari semblait la surveiller et ne quittait pas le salon.
Elle avait évidemment de puissantes raisons pour ne pas laisser voir au duc l'intérêt subit qu'elle venait de concevoir pour le petit ramoneur.
C'est pourquoi, tout en ayant l'air de ne le considérer que comme un petit être auquel on s'intéresse par hasard, elle l'observait attentivement, dans l'espoir de pouvoir lui poser encore deux ou trois questions.
Mais bientôt elle se souvint de Marie, de cette chanteuse des rues dont l'enfant lui avait parlé et qui avait été la protectrice des deux petits jumeaux, et elle songea que, par la vielleuse du boulevard du Temple, elle apprendrait ce qu'elle tenait tant à savoir.
Elle se rasséréna presque subitement à la pensée que, par cette voie, elle pourrait éclaircir un mystère qui paraissait lui importer presque autant que sa propre vie.
Aussi parvint-elle à se calmer entièrement et dans sa voix il n'y avait plus d'émoi, quand, se penchant vers le petit, elle lui demanda le plus naturellement du monde :
— Souffres-tu toujours, mon enfant?
11 n'y avait plus dans son accent — tant il était étudié à cause de son mari, — il n'y avait plus cette intonation câline, maternelle que Benjamin trouvait si douce tout à l'heure. Le pauvre petit leva lentement les yeux sur la duchesse comme pour lui reprocher silencieusement de l'abandonner, puis il fit un signe de tête affirmatif.
— Tu vas t'en aller avec ton père, dit le duc.
Le malheureux ouvrit la bouche pour déclarer que Garigou n'était pas son père, mais l'Auvergnat lui serra le bras si vigoureusement, sans en avoir l'air, que Benjamin répondit d'une voix à demi éteinte.
— Oui, monseigneur.
— Et vous pouvez être sûr que je vais le soigner comme un petit prince, ajouta Garigou.
— En ce cas, dit le médecin, je vais le panser et vous n'aurez qu'à lui renouveler ses compresses avec le remède que je vais vous donner.
— Où demeurez-vous? demanda la duchesse d'un air qu'elle cherchait à rendre indifférent.
— A Romainville, dit Garigou, qui crut prudent de mentir, et qui j'eta au petit un regard significatif.
— Julie, dit la. duchesse, vous donnerez du pain, des gâteaux à ce pauvre petit, . . . faites-lui boire un consommé avant qu'il ne parte.
— Madame la duchesse est bien bonne, fit l'Auvergnat.
— Tenez, ajouta la jeune femme, voici pour payer l'apothicaire et donner à l'enfant tous les soins dont il aura besoin.
Et elle glissa deux louis dans la main de l'Auvergnat ravi.
— Bien! pensa Garigou, voici la première fois que ce petit animal me rapporte autant, si on pouvait renouveler cette histoire tous les jours, ma fortune serait bientôt faite.
Ayant mis les deux louis dans sa poche, Garigou fit un paquet de toutes les bonnes choses qu'on venait d'apporter pour Benjamin, remercia mille fois, se confondit en protestations d'honnêteté, d'humanité, de sentiments paternels, embrassa de nouveau l'enfant, jura ses grands yeux que le malheur arrivé à Benjamin était un accident absolument imprévu et que toute la faute devait en être attribuée à la cheminée.
— C'est la première fois que nous en rencontrons une aussi étroite que celle-là, dit-il.
Puis son paquet en sautoir, il prit Benjamin dans ses bras et s'en alla, marchant avec précaution comme s'il eut été préoccupé de ne pas infliger de trop vives secousses au jeune et malheureux blessé.
Et comme il allait sortir :
— A Romainville, lui dit tout bas la duchesse, nous nous reverrons... et malheur à vous si...
Le duc s'étant approché, la jeune femme cessa de parler.
Quelques instants après, l'Auvergnat était dans la rue et s'éloignait à grands pas dans une direction qui semblait celle de Romainville, mais dès qu'on l'eut perdu de vue, il tourna dans une rue voisine et mettant rudement Benjamin à terre.
Il «'approcha d'un soldat qui avait l'air moins ivre que les autres. ,'P. 616.)
— A prcMjnt, tu vas marcher, dil-il, sale moucheron...
La transition fut brusque pour le petit qui s'était laisse aller sur son épaule, déjà pris par la fièvre.
Il se mil à trembler et à gémir. Ses jambes se dérobaient sous lui. L'extrême faiblesse occasionnée par la perte de son sang Lavait mis dans un état où une syncope était à craindre à chaque instant pour le lamentable enfant.
UVRAISON 77. — A. DENNEhï. — LA GRACE DE UIBU. — JCLES ROOKK ET C •, BDlTECaS. — LIVRAISON 77.
Il s'affaissa contre une borne.
— Allons! tu vas finir tes grimaces, dit Garigou en le rudoyant Mais, au même instant, comme des passants faisaient mine de s'arrêter
et de lui demander compte d'une brutalité semblable, il se baissa, reprit Benjamin, le chargea sans ménagements sur ses épaules et s'en alla en disant :
— S'il venait à crever là, ça pourrait me faire arriver de la misère et j'ai déjà bien assez de ce que semble me promettre la menace de la grande dame.
Cette menace, interrompue par l'approche soudaine du duc, devait se terminer ainsi :
Malheur à vous si, de nouveau, vous faites verser une seule larme a cet enfant.
On connaîtra bientôt le motif de ces paroles et la cause des violentes émotions que venait de subir la duchesse de Montaigyi à la vue des taches sanglantes imprimées sur le front de Benjamin.
Tremblant d'effroi à la pensée que s'il se retrouvait en présence de la duchesse. Benjamin révélerait les odieux traitements, les sévices cruels dont il avait accablé les deux pauvres petits martyrs, le misérable Garigou se demandait s'il n'agirait pas prudemment en faisant disparaître à jamais le malheureux enfant.
— En tout cas, se dit-il, et quelque décision que je prenne, j'ai bien fait de donner une fausse adresse.
Et, sans s'inquiéter de transporter Benjamin plus ou moins mollement, il se mit à marcher d'un pas rapide pour regagner son taudis.
Quand il arriva au Roule, il entra dans une lépreuse maison duvillage, toujours chargé de Benjamin, suivit un assez long couloir, s'engagea dans un escalier qui descendait dans les sous-sols, gagna une cave pleine d'objets disparates et qui provenaient des industries diverses de ce bandit.
Arrivé là, il jeta Benjamin sur un tas de loques amassées dans un coin, et pour qu'il ne cherchât point à s'enfuir, le misérable lia solidement les pieds et les poignets du malheureux enfant, puis il sortit en ayant soin de fermer la porte à double tour.
Le petit martyr, brisé, fut pris d'un sommeil de plomb au cours duquel le délire s'empara de lui, au point qu'il se lamenta toute la nuit en battant la campagne, agité qu'il était par une fièvre violente.
On sait à quels singuliers phénomènes étaient soumis Gabriel et Benjamin par suite de leur consanguinité jumelle.
La joie de l'un était ressentie par l'autre, même quand ils se trouvaient séparés. Il en était de même pour la douleur.
Il semblait qu'ils n'eussent à eux deux qu'une seule âme liabitant deux corps, reliés ensemble par quelque lien magnétique et tout à fait mystérieux.
Gabriel, déjà si triste depuis quelques jours, malgré la bienveillance dont on l'entourait chez Chonchon, Gabriel en était arrivé à une sorte de désespoir.
Il subissait, sans s'en rendre compte, le besoin absolu, impérieux, despotique de voir son frère, de l'embrasser, de se réunir à lui.
Les deux moitiés d'àme s'attiraient comme des électricités de nom contraire et tout ce qui s'opposait à leur rapprochement — de quelque nature que ce fut — constituait une souffrance.
En ce moment, d'ailleurs, Benjamin était l'objet des mêmes désirs... 11 lui semblait qu'il n'y eut plus moyen de vivre plus longtemps de la sorte.
Mais ce dernier, qui était au pouvoir de Garigou, avait moins de loisir que Gabriel et quoique ses aspirations fussent aussi vives et plus douloureuses, peut-être en raison de sa nature concentrée, il était distrait par son travail et par la férocité même de son bourreau, qui le tenait toujours en éveil.
C'était donc Gabriel, en réalité, qui souffrait le plus de la séparation.
Le matin du jour ou Benjamin devait dans la cheminée trop étroite, courir le danger que l'on sait et se faire la blessure grave dont nous avons longuement parlé, Gabriel, vêtu de son costume de velours doré, botté, frisé comme tous les jours, avait repris la place qu'il affectionnait dans une salle d'attente, à travers les vitres de laquelle il pouvait regarder sur le boulevard et songer à son frère.
Ce matin-là, le coureur de Chonchon était plus triste que d'ordinaire :
11 était pris d'une invincible inquiétude dont il n'aurait pu expliquer la cause...
Les autres domestiques, qui l'aimaient, avaient beau lui parler en passant près de lui, cherchant à le distraire ou à l'égayer un peu.
Gabriel ne répondait pas.
Le front appuyé contre le vitrail, les yeux obstinément fixés sur !;• rue, sombre, il avait l'air d'attendre quelque cliosc ou quelqu'un qui s'obstinait à ne pas venir.
11 resta là quelques heures, en apparence engourdi dans une content plation inlérieure, quand tout à coup il se redressa et pâlit :
Puis il porta vivement la main à sa poitrine :
— J'ai mal,... j'ai bien mal là, dit-il.
C'était le moment où le pauvre Benjamin pénétrait dans la cheminée, se blessait si cruellement aux aspérités du mur.
Gabriel, mystère étrange, ressentait le contre-coup de sa douleur.
Mais ce fut bien autre chose quelques minutes après, quand ce dernier se sentit pris d'une sorte d'étouffement inexplicable qui alla bientôt jusqu'à la sulTocation.
11 poussa un cri et fut obligé de faire un effort pour ne pas tomber. Cela dura longtemps encore. Il étouffait toujours. Puis il éprouva un assez brusque soulagement, suivi d'une impression de fièvre, après quoi il revint à son état normal.
A la suite de ces différents symptômes, de ces troubles inexplicables que l'enfant ne comprenait pas, mais qui ne l'étonnaient plus parce qu'il les avait éprouvés déjà bien souvent — quoique à un degré moins saisissant — à la suite de ce trouble, dis-je, Gabriel se sentit en proie à une agitation extraordinaire.
Il ne pouvait tenir en place. L'image de son frère, malade, mourant, lui passa devant les yeux.
A chaque instant il demandait :
— Quelle heure est-il?
Au moindre cri poussé dans la rue, il revenait, nerveux et livide vers la fenêtre.
— Mais qu'as-tu donc? lui demanda Chonchon qui passait et s'en aperçut :
Mais lui :
— Rien! Rien!
Il savait, maintenant, qu'on était importun en se plaignant auprès des heureux et il se garda bien de dire qu'il désespérait de son frère.
Mais au fond il se sentait en proie à un irrésistible sentiment qui le poussait dehors.
Il lui était impossible de rester en place, il allait et venait, semblant résolu à quelque chose et y renonçant tout à coup.
Mais quand il entendait le cri des ramoneurs, il n'était pas maître de lui. Il savait que Benjamin ramonait journellement avec Gai igou.
Sur les cinq heures, il en aperçut un, suivi de son patron. 11 avait la taille de Benjamin. Le patron représentait assez bien l'Auvergnat.
— Ce sont eux, pensa Gabriel.
Mais voilà que l'enfant qui passait et que Gabriel prenait pour son frère, s'arrèla, regarda en l'air et d'une voix grêle, épuisée, cria : — Haut en bas !
Pendant que le patron, d'une lorle voix de baryton, répondait comme jn écho :
— Haut en bas !
— Ce sont eux! s'écria Gabriel...
Et il écouta encore...
De nouveau, la voix de fausset s'éleva un pou brisée :
— Haut en bas!
Le , coureur de Chonchon examina d'un œil avide l'enfant qui criait ainsi, c'était bien la taille de Benjamin, c'était sa voix, quant au visage il o'était point facile de reconnaître cette figure couverte d'une épaisse couche de suie.
N'importe! Gabriel eut un élair de joie dans les yeux.
— C'est lui ! dit-il :
Et, sans se soucier de quoi que ce soit, il s'élança vers la porte, 'l'ouvrit, prit l'escalier qu'il dégringola comme un fou, sauta dans la cour vt cria au suisse :
— La porte s'il vous plaît?
Une seconde après, Gabriel était dans la rue et pren;iir sa course pour rejoindre le petit ramoneur...
Mais celui-ci semblait s'être évanoui. On n'ontendnil plus ni le soprano lie reniant, ni la voix timbrée du maître ramoneur...
— Où sont-ils passés?
Haletant, Gabriel s'élança vers la rue Grange-Batelière, puis revint dans une autre rue et enfin se mit à courir dans la rue iVloniiuarlre. Rien! toulours rien!
U se désespérait, lorsque la voix reprit à son côté :
-- Haut en bas!
Le petit ramoneur et son patron sortaient d'une maison où ils venaient de s'entendre pour du travail qui devait avoir lieu le lendemain.
En proie à l'émotion la plus violente, Gabriel alla se planter en face du maître ramoneur, pour savoir si c'était Garigou.
Sous son costume de coureur et prêt à déclarer qu'il appartenait à M"* Ophélia, de l'Opéra, Gabriel ne redoutait plus son ancien persécuteur et il était résolu à lui arracher son frère, si toutefois, c'était lui...
Hélas! il s'était trompé.
Le maître le regarda avec la plus parfaite indifférence. L'enl'ant passa sans même le regarder du tout.
Mais Gabriel était parti à la recherche de Benjamin. Il fallait qu'il sût quelque chose.
Justement le ramoneur et son gamin se séparaient en ce moment comme c'est leur coutume pour contourner, chacun de leur côté, un îlot de maison... en chantant leur chanson...
Dès que le petit ramoneur fut tout seul, Gabriel le rejoignit et, à. brûle-pourpoint :
— Est-ce qu'il y a longtemps que tu es à Paris? lui demanda-t-il sans préambule...
— C'est le deuxième hiver que je travaille, répondit simplement l'autre.
— Tu connais les autres ramoneurs?
— Oui, dit l'enfant.
— Ah! Est-ce que tu as entendu parler d'un nommé Garigou...
— Oui!
— Où demeure-t-il?
— Au Roule!
— Ah!' Et où est-il?
— Par delà la porte Saint-Honoré...
— Dans la campagne?
— Oui, à trois ou à quatre cents pas.
— Bon ! fit Gabriel qui s'éloigna, reprenant machinalement le chemin de la maison qu'habitait Chonchon, boulevard de Richelieu...
Mais il marchait lentement, écoutant dans son cœur les inquiétudes dont il était dévoré et qui parlaient plus haut que jamais, provoquées qu'elles étaient par de singuliers troubles auxquels l'enfant se sentait en proie et qu'il ne s'expliquait que par une souffrance correspondante à laquelle Benjamin succombait peut-être.
Cet état d'anxiété se développa bientôt en lui, au point de devenir une véritable angoisse.
A plusieurs reprises, il éprouva quelque chose d'innommable et qui était un véritable besoin de se plaindre, de pleurer, de crier au secours.
Quoiqu'il n'avançât que d'un pas tardif, il se trouva bientôt à la porte de Chonchon.
Mais là, il hésita une minute, puis, avec une résolution bien plus virile qu'on ne peut en avoir d'ordinaire à l'âge de Gabriel, il se dit :
— Je veux retrouver Benjamin. Puisque personne au monde ne peut me le rendre, je le chercherai moi-même.
Et s'adressant à un passant qui le regardait avec un étonnement mêlé de pitié :
— Voulez-vous m'indiquer, monsieur, dit-il...
— Quoi donc?
— La porte Saint-Honoré?
Le passant lui montra du doigt la longue promenade qui occupait la place des anciens remparts de Paris et lui dit :
— Tiens! tu vas marcher tout droit...
— Jusqu'où?
■ — Jusqu'à l'endroit où il n'y a plus de maison...
— Don !
— Tu dépasseras ainsi le couvent des Capucines...
— Oui, monsieur...
— Tu tourneras à gauche dans un pré où il y a un sentier et tu tourneras la porte Saint-Honoré.
— Merci, monsieur. Et le Roule?
— Le Roule est à un quart de lieue ou un peu plus. Mais il est bien tard pour qu'un garçon de ton àgie s'aventure par là?
— Oh! je n'ai pas peur!...
— Cela ne fait rien. Il y a de mauvaises gens. Voici la nuit presque noire. Tu portes un bien beau costume. On pourrait vouloir te le prendre.
— Je vous remercie, monsieur, dit l'enfant qui fit mine de rentrer chez Ghonchon.
Mais dès que le passant se fut éloigné, Gabriel prit sa course et se dirigea vers l'endroit qu'on venait de lui indiquer avec obligeance.
On ne lui avait pas menti. Le chemin était extrêmement désert.
De temps à autre il apercevait, en courant, des ombres de gens qui ne devaient pas être là pour bien faire.
Alors il faisait un détour et continuait à gagner la porte Saint-Honoré où il finit par arriver et qu'il dépassa.
Laissant la place Louis XV à sa gauche, il s'engagea dans le faubourg et marcha d'un pas délibéré droit devant lui, n'ayant, pour le guider, que quelques maisons isolées qui se trouvaient entre Paris et le village.
En peu de temps il arriva au palais que s'était fait bâtir en cet endroit, vingt ou trente ans auparavant, le frère de M»»c de Pompadour, M. de Marigny.
Ce palais s'appelle aujourd'hui l'Elysée et sert de demeure au chef de l'Étal.
11 en longea les murs dont les ombres rendaient, pour ainsi dire, cet
endroit plus désert et plus sombre, et atteignit bientôt les premières maisons du Roule.
Mais là son embarras fut bien grand. Qu'allait-il faire? savait-il ou demeurait Garigou? El l'aurait-il su, comment, à cette heure, en pleine nuit, car il était maintenant sept heures et demie et l'on était au commencement de février, comment, en pleine nuit, aurait-il pu pénétrer dans une de ces masures tout à fait closes.
Dans Paris, il y avait encore des lumières. Les rues étaient éclairées ou à peu près. Mais au Roule on ignorait absolument ce que c'était qu'un réverbère.
D'autre part il n'y ayait pas de lune. Il était fort heureux pour Gabriel quand, parhasard, la lueur d'une chandelle projetait un peu de clarté dans la rue, à travers les vitres rudimentaires de quelque fenêtre d'auberge ou de cabaret.
Dans cette nuit profonde, ne connaissant pas le village, il errait au hasard. N'ayant pas [véritablement de but et ne sachant pas exactement ce qu'il était venu faire.
Mais une pensée brillait comme une sorte de phare dans les ténèbres de sa nuit et dans celles de son cerveau :
— Ici, pensâit-il, je suis près de Benjamin.
El avec une sorte de confiance aveugle, il attendait de la Providence la découverte de son frère.
Dix heures sonnèrent. H marchait sans cesse, parcourant toutes les rues, ses yeux s'habituaient à l'obscurité et il y voyait maintenant assez bien pour s'apercevoir qu'il repassait dans des carrefours déjà traversés par lui.
n en était un, particulièrement, où il revint quatre ou cinq fois et qui était remarquable par un cabaret où se faisait un bruit d'enfer.
Plein de soldats en ribotte et de personnages douteux, comme des raccoleurs et des policiers, il retentissait d'un vacarme invraisemblable et continu.
Gabriel se dit que peut-être, en cet endroit, on lui apprendrait l'adresse de Garigou...
n était tellement avide de revoir Benjamin qu'il ne craignît pas d'être maltraité dans ce bouge ou s'assemblaient tant de personnages hybr ides et nocturnes.
Il entra...
Personne d'abord ne fit attention à lui.
Mais bientôt il s'approcha d'un soldat qui avait l'air rr.oms ivre <4ne les autres et qui paraissait attendre quelque chose en ce cabaret-
Gf
Et, point par point, le pauvre blessé raconta l'aventure. . . (P. 624.)
11 lui dit :
— Est-ce que vous savez où demeure Garigou? Le soldat sourit de la naïveté,
— Et toi? lui répondit-il.
— Puisque je vous le demande, insista très sérieusement le pauvre Gabriel.
L1VKA1S0^ 7S. — A. DENNERY. — Li GRACK DE DIEU. — JULES ROUFF ET C'°, ÉDITEURS. — LIVRAISO.N 78.
— Comment dis-tu ça? Gari...
— Garigou !
— C'est-il pas grand Grigou que tu veux dire? Il y a ici le cabarelicr qui pourrait être ça...
Bien entendu, Gabriel ne comprit pas la plaisanterie.
— Où est-il? dit le pauvre garçon...
— Là-bas, tu vois, qui tourne le robinet au tonneau.
— Ce n'est pas lui, fit tristement l'enfant... Pendant que Gabriel parlait, le soldat l'examinait.
— Ah ça! dit-il, je te connais,... toi...
— Je ne sais pas, dit Gabriel.
— Où diable t'ai-je vu? mais, d'abord tu n'étais pas nippé comme te voilà maintenant... Depuis quand portes-tu ce costume?
— Depuis un mois?
— Ça pourrait bien être ça,... regarde-moi bien.
Gabriel leva les yeux sur le militaire qui appartenait au Royal-Champagne.
— Tu ne te souviens pas, demanda ce dernier, de m'avoir vu... attends donc, parbleu! c'était contre la porte Saint-Honoré. Tu ne me reconnais vraiment pas?
— Non...
— Il y avait une querelle entre un joueur de vielle et un autre homme qui se disputaient un petit.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire?
— Les soldats ont pris parti pour l'homme qui se disait le père. Tu ne te souviens pas?
— Ce n'était pas moi...
— Le gamin te ressemblait pourtant bien...
— Ça devait être mon frère, dit Gabriel en se redressant, et c'est lui que je cherche parce qu'il doit être malade, et que Garigou le bat tous les jours.
— Ton frère?
—Oui...
— Ah! pardieu! mon garçon, en ce cas je serais joliment content de t'aider à le retrouver, puisque la première fois j'ai contribué à lui nuire.
Ohé! vous autres, dit-il en s' adressant à l'assemblée bruyante qui l'entourait, vous ne connaissez pas, au Roule, un nommé... Comment dis-tu?
— Garigou...
— Un nommé Garigou?...
Il y eut un silence. Le cabaretier interrogea le soldat.
— Qui demande ça?
— C'est ce petit.
— Pourquoi faire?
Le soldat comprit que le cabaretier pouvait avoir un intérêt à parler ou à se taire.
11 le prit d'assez haut.
— Tu demandes pourquoi faire, mon gros? Mais, tu sais, ça ne te regarde point. Si tu connais Garigou, tu feras bien de dire où il perche, parce que, sans ça, il pourrait t'en cuire...
Le cabaretier était perpétuellement en contravention. D'autre part, un soldat était, à cette époque, une sorte de gendarme jouissant d'une certaine autorité, le cabaretier n'osa sans doute pas lui résister, car il demanda :
— Est-ce un ramoneur?
— Oui, dit Gabriel, qui comprit qu'il touchait au but.
— Eh bien! mon garçon, je crois qu'il habite, avec ses galopins, une maison à deux pas d'ici.
— Youlez-vous me dire ou c'est? dit Gabriel...
— Connais-tu le cul-de-sac Saint-IIubert?
— Non, je ne suis jamais venu par ici.
— Ah ! ben quoi, tu ne te retrouveras point.
— Oh! que si, fit Gabriel du ton d'un garçon qui veut positivement s'en faire accroire...
— Comme tu voudras... Et puis, Garigou n'ouvrira pas à c'te heure.
— Mais enfin, dites toujours.
— Eh bien ! tu prendras à droite en sortant
— Bon!
— Tu iras devant toi, le temps de marcher seulement une cinquantaine de pas, tu m'entends.
— Oui, oui.
— Une fois là, tu trouves la grande route pavée...
— Je sais...
— Tu tournes encore adroite et tu fais cent pas, alors, sur la gauche, il y a un cul-de-sac...
— C'est là?
— Oui, mon garçon, l'avant-dernière maison à droite.
— Merci, dit Gabriel, qui se dirigea vers la porte. Plus d'un des malandrins qui se trouvaient là le regardaient avec des yeux étranges, en gens oui ne reculeraient point devant la nécessité de l'assommer pour s'ap-
proprier son costume qu'on pouvait bien revendre facilement de dix à quinze livres.
— Mais le soldat vit ces regards de loups et dit :
— Attends, mon petit.
— Et il lui prit le bras...
— Je sors avec toi. Je t'accompagne. Tu pourrais faire de mauvaises rencontres, et j'ai mon sabre.
Il regarda les malandrins, puis il ajouta en frappant sur son fourreau :
— Et, fort heureusement, Bellerose sait s'en servir.
Gabriel et le soldat sortirent du cabaret. Bellerose accompagna l'enfant jusqu'à l'entrée du cul-de-sac.
Une fois là, il lui dit :
— Mon petit camarade, je suis bien fâché de ne pouvoir pas t'aider jusqu'au bout, parce que je suis attendu chez une déesse qui me veut du bien et à qui je ne puis point, sécutivement, faire croquer le marmot, je te dis donc bonne chance et si tu as besoin de moi : Bellerose, au Royal- Champagne, le protecteur des braves gens, tout le monde au régiment me connaît. Tu n'auras qu'à me demander.
Bellerose était en bonne fortune en effet, et s'il était entré au cabaret, ce n'avait été que pour attendre à couvert l'heure aimable du berger.
A cette époque où le plaisir et l'amour semblaient être les seules affaires qui méritassent l'attention, il n'était pas rare de voir une grande dame s'éprendre d'un soldat ou d'un bas officier.
C'était le cas de Bellerose.
On l'attendait dans un domaine voisin de la Folie Beaujon qui en avait vu de bien plus extraordinaires et c'est pour ne pas faire languir sa déesse qu'il abandonna Gabriel avec qui il aurait eu du plaisir à aller jusqu'au bout.
Dès qu'il fut parti, Gabriel resta bien embarrassé.
Qu'allait-il faire? si dans cette nuit il trouvait Garigou, la lutte ne pouvait être égale entre eux, et même au cas ou il n'aurait pas à craindre l'Auvergnat, comment ferait-il, le pauvre enfant, pour entrer dans la maison qui lui avait été indiquée et qui devait être fermée comme il convient.
Malgré ces décourageantes réflexions, Gabriel s'engagea dans le cul-desac qui était assez profond.
Le coureur de Chonchon avançait dans la plus profonde et la plus triste obscurité.
On comptait là une vingtaine de maisons.
Pas une n'avait de lumière allumée. On eut dit les habitations désertes d'une ville morte ou abandonnée.
Néanmoins, Gabriel avançait toujours, cherchant l'avant - dernière maison qu'on lui avait désignée.
Mais, arrivé au fond de l'impasse, il eut beau écarquiller ses yeux et se rapprocher de la muraille,il faisait tellement noir qu'il lui fût impossible de distinguer, une habitation de l'autre.
Que faire?
Le malheureux avait conscience que son expédition ne pouvait aboutir, et pourtant, il ne lui venait pas à l'esprit de quitter la partie.
Planté devant la façade qu'on lui avait désignée, il attendait, quoi? un miracle, sans doute.
De la main il tàta la muraille et se rendit compte de la façon dont la maison était bâtie... à son point de vue.
En promenant ses mains, il toucha une porte semée de gros clous très rapprochés, et il pensa :
— C'est peut-être là qu'il faut frapper.
Mais il se dit aussi que Garigou pouvait être celui qui lui ouvrirait, si toutefois quelqu'un venait ouvrir, et il n'osa pas.
Cependant les heures s'envolaient une à une. L'enfant restait toujours là sans prendre de détermination. Minuit sonna, puis une heure, puis deux.
Gabriel commençait à sentir la fraîcheur de la nuit.
— C'est en plein jour, pensa-t-il, qu'il Auidra revenir. Mais il ne s'en allait toujours pas.
Et les heures s'écoulaient... pendant lesquelles Gabriel, en enfant qu'il était, ne savait à quoi se résoudre.
Enfin, il allait regagner la grande route, quand tout à coup, au fond du cul-de-sac, il lui sembla entendre un gémissement...
En même temps, il éprouva un serrement de cœur on ne peut plus douloureux.
Il s'arrêta et prêta l'oreille.
Un autre bruit semblable à celui qu'il avait entendu parvint jusqu'à lui, mais plus étouffé.
Gabriel revint sur ses pas.
— Mon Dieu! disait-il.
Mais, au bout de quelques instants, il lui sembla que le bruit dont il se préoccupait s'éloignait à mesure que lui-même s'avançait.
Il pouvait être, en ce moment, cinq heures du matin. Gabriel était brisé par la fatigue qu'il ressentait terrible à la fin de la nuit, comme cela se produit toujours.
Mais il avait été secoué par l'émotion qu'il venait d'éprouver, et sa lassitude s'évanouissait peu à peu.
Pendant quelques instants, le silence le plus profond régna autour de lui.
— Je n'entends plus rien, dit-il.
Et il se disposait peut-être à s'en aller, quand un nouveau gémissement, quelque chose comme une plainte lamentable, parvint jusqu'à son oreille.
En courant, il se dirigea vers l'endroit d'où partaient ces cris douloureux et s'arrêta pour écouter encore. Le bruit se renouvela.
— Cette fois, dit-il, je ne me trompe pas, j'entends quelqu'un se plaindre, si c'était Benjamin?...
Gabriel se trouvait, en ce moment, au coin d'une maison basse attenant à un grand jardin fermé par un mur, dans lequel s'ouvrait une porte dérobée.
La maison, autant qu'on en pouvait juger dans les ténèbres, avait un aspect suffisamment sinistre.
Mais l'enfant n'en était pas à se préoccuper des apparences d'un logis. D'ailleurs, il avait d'autres soucis.
Les plaintes désespérées qu'il entendait tout à l'heure avaient cessé, au moins pour le moment.
Gabriel se figura que l'on accédait dans la maison par le jardin seulement et songeait à escalader le mur, tant était vive en lui l'espérance de retrouver Benjamin, tant était violente la souffrance qu'il ressentait, en s'imaginant que le malheureux dont il entendait les gémissements était son frère.
Mais, tout à coup, un appel déchirant retentit presque à ses pieds. Il eût pu croire que la voix qui clamait sortait de terre.
— Oh! mon Dieu! fit Gabriel.
Et il tomba à genoux, étendant les mains devant lui.
Et alors, non seulement il toucha, mais il vit des barres de fer entrecroisées fermant un soupirail de cave.
Il avança la tête, écoutant de toutes ses oreilles.
Le bruit d'une respiration saccadée parvint jusqu'à lui. Une voix d'enfant prononçait des mots entrecoupés, puis on entendait comme des pleurs étouffés.
— C'est lui, c'est Benjamin! murmurait Gabriel toujours poursuivi par son idée fixe.
Avec grande hâte, il se pencha vers le soupirail, passa la tête à travers les barreaux et appela :
— Benjamin!... Benjamin!
On ne saurait dire l'angoisse qui le dévora pendant les quelques secondes qu'il attendit la réponse.
— Benjamin! répéta-t-il plus haut.
Quelque chose qui tenait le milieu entre le sanglot et le râle lui répondit.
— Est-ce-toi? reprit-il.
Soit illusion, soit que Benjamin eut réellement parlé, Gabriel crut avoir entendu :
— Oui, c'est moi.
A ces mots, ce frêle gamin de six à sept ans fut saisi d'un courage inouï.
— Enfin! fit-il en se levant.
Puis, ayant regardé autour de lui :
— Comment pénétrer dans la maison? pensa-t-il.
Déjà vers l'orient, le ciel commençait à s'éclairer de lueurs indécises, cela suffisait pour qu'il y vit plus clair autour de lui.
En rôdant, il trouva la véritable porte du bouge où râlait son frère, mais elle était solidement fermée.
— Comment faire?
Le pauvre petit revint vers le soupirail, l'examina, le tàta, essaya d'y passer la tète et y parvint, glissa ses épaules, non sans froissements de poitrine ou de bras, mais, enfin, il eut bientôt la moitié du corps dans la cave. Le reste n'était rien à faire.
— C'est toi. Benjamin? répétait-il inquiet, malgré tout, de pénétrer dans cet endroit inconnu et sombre, où il aurait eu terriblement peur, s'il avait rencontré un autre être vivant que son cher Benjamin.
— Est-ce toi?
— Oui, oui, dit enfin avec une sorte d'avidité singulière celui qui se plaignait.
— Attends, j'arrive.
Gabriel venait de prononcer ces derniers mots avec une entière assurance mais, au fond, il n'était pas si sûr que ça de rejoindre son frère.
La cave était noire comme un four.
Par conséquent, l'enfant qui avait les jambes dans la rue et le buste dans le vide ténébreux où il s'engageait, ne savait trop comment faire pour continuer sa descente.
A quelle profondeur se trouvait le sol de la cave? Dans le cas où il se
serait laissé glisser, n'y aurait-il pas quelque obstacle à franchir, C|uelque objet dangereux sur lequel il pouvait tomber?
Mais son amour fraternel lui donna de l'audace, et le bonheur voulut qu'il trouvât, à sa portée, une futaille vide dressée non loin du soupirail, et sur laquelle il prit pied.
De là, il eût vite sauté par terre. Puis il courut vers le coin où la voix de Benjamin s'était fait entendre.
Ses yeux, maintenant familiarisés avec l'obscurité, découvrirent un grabat formé de quelques lambeaux disparates et humides.
C'était le grabat où Benjamin était couché.
— Mon frère ! mon frère ! s'écria Gabriel en se laissant tomber à genoux et en prenant Benjamin dans ses bras avec une joie folle.
A la vue de celui qu'il aimait tant aussi de son côté, le petit moribond fut en proie au bonheur le plus immense. Il cessa de se plaindre pour tendre les bras à son frère, pour lui répondre, pour l'embrasser et pour mêler aux siennes ses larmes de joie.
Tant était grande l'ivresse qu'ils éprouvaient tous les deux au même degré, grâce à leur faculté de ressentir en même temps, les mêmes joies et les mêmes plaisirs.
— Tu es malade? demanda Gabriel, je m'en doutais, je le sentais, j'éprouvais des envies de crier... mais qu'as-tu?... parle vite...
— Garigou ! . . .
— Il t'a battu?...
— Oli! battu! fit Benjamin avec un éclair de colère dans les yeux; si tu savais...
Et, point par point, le pauvre blessé raconta l'aventure de la cheminée et son abandon dans cette cave.
En écoutant ce récit, Gabriel frémissait de la tête aux pieds, fermait les poings de colère et grinçait des dents, sentant son cœur s'emplir d'une haine inassouvissable, et cherchant dans sa petite tête comment il pourrait se venger...
— Tiens! lui disait Benjamin, touche ma poitrine.
Et Gabriel sentait la plaie d'où avait coulé le sang de son frère, et qu'il s'était faite aux aspérités de la pierre.
Et alors les deux enfants, tout en larmes, tombaient de nouveau dans les bras l'un de l'autre, se désespéraient ensemble, et, après de vaines menaces formulées par Gabriel, s'embrassaient, s'embrassaient encore, heureux, dans leur supplice, de se trouver réunis enfin et de pouvoir se presser l'un contre l'autre, en dépit des tourmenteurs et des indifférents de ce bas monde, si cruel aux pauvres orphelins.
Sur le seuil de la maisoa apparut Garij^ou. (F. 632.)
Le drame qui se passait là, et qui eut attendri les bêtes féroces, devint plus poiiiuant encore quanu Uenjainln dut conter à Gabriel ce qu'il avait souffert depuis le drame de la cheminée...
— Ça, ce n'est rien, fit-il; j'étais sanglant, voilà tout.
— Ah! s'exclama Gabriel, ne comprenant guère.
— C'est après...
LIVRAISON "9. — A. 1)"E^^■ERY. — LA GRACE DE DIEO. — JULES BOCFF ET C'«, ÉDITEURS. — LIVIiAlSON "9.
— Qu'est-ce qu'il y a eu?...
— L'homme m'a pris...
— Garigou? L'homme, c'est Garigou, n'est-ce pas?...
— Il m'a pris et m'a jeté là où je suis depuis trois jours.
— Trois jours?...
— Sans pain... sans eau...
■ — Tu as faim, alors... bien faim, mon pauvre Benjamin?
— Et soif, soif!...
En effet, l'enfant, quoique tout meurtri, quoique brisé par la courbature, épuisé par la fièvre et la perte de son sang, souffrait surtout de> la soif.
Il n'avait pas eu à sa disposition un morceau de pain, une goutte d'eau. Est-il possible de se figurer un plus cruel supplice. Garigou était si cruel qu'il n'avait même pas songé à porter Benjamin dans un hospice. Il voulait qu'il souffrît et qu'il mourût par lui, pour échapper au danger qu'i' entrevoyait à travers la menace de la comtesse, et pour se venger de ce que Marie et Gabriel l'avaient abandonné.
Pendant tout ce récit fait d'une voix lamentable, Gabriel était dans un indicible état de fureur.
— Et tu n'as pas pu sortir?
— Non, la porte est fermée et regarde, mes mains et mes pieds sont liés...
— Alors, il voulait que tu meures?...
— Oui, oui... il le voulait.
— Oh! nous le tuerons quand nous serons grands.
— Oh! oui, dit Benjamin qui ajouta aussitôt : j'ai laim. Il fallait parer au plus pressé. Gabriel reprit :
— Pour le moment, il faut que j'aille bien vite chercher de quoi boire, de quoi manger.
— Mais, et où? demanda Benjamin.
— Dans le village.
: — Tu as donc de l'argent?...
■ — Oui, assez pour ça...
— Oh! va vite! s'écria le pauvre malade.
Gabriel ayant encore embrassé Benjamin, remonta sur la futaille, gagna le soupirail, passa, comme la première fois, à travers les barres de fer, et courut vers la grande route.
Le petit jour était venu, sept heures allaient sonner. Déjà, quelques boutiques étaient ouvertes. Gabriel entra dans une auberge dont le pro-
priétaire fut assez étonné de voir son costume doré, sali par sa descente dans la cave.
— Donnez-moi, dit-il, à boire et à manger pour un malade...
— As-tu de quoi payer?...
— Oui, voilà de l'argent.
Fort heureusement Chonchon, toujours préoccupée de ne pas laisser les autres souffrir de la faim, lui donnait sans cesse de quoi entrer chez les pâtissiers et autres marchands de victuailles. Il avait donc un petit magot dans sa poche.
L'aubergiste ne tenait qu'à être payé.
— Je vais te faire une bouteille d'eau et de vin mélangés?
— Oui... Et puis, je voudrais du pain blanc.
— On va t'en donner, s'il te faut aussi de la brioche, il y en a de toute chaude.
— Donnez-m'en. Mais avec ça vous n'avez pas quelque chose de bon à manger avec du pain,
— Veux-tu une andouillette?...
— Oui, c'est ça.
Cette andouillette parut au pauvre enfant quelque chose de merveilleux, et l'idée de la lui offrir comme une inspiration de génie.
Tout haletant, il prit la bouteille préparée, le pain blanc, l'andouillette qui fort heureusement était cuite, et s'en retourna courant à toutes jambes vers le cul-de-sac, au fond duquel l'attendait Benjamin avec l'anxiélé d'un malade qui se demande s'il ne vient pas de faire un rêve.
En quelques minutes il arriva prés du soupirail.
— C'est toi qui reviens? demanda Benjamin.
— Oui, c'est moi. J'apporte du bon.
— Quel bonheur!
La joie de se retrouver ensemble avait presque guéri le petit malade.
— D'abord, dit Gabriel, il faut faire attention :
— A quoi?
— A ne pas casser les bouteilles !
— Les bouteilles?
— Oui, au moment de partir, l'aubergiste m'en a donné une d'eau pure, pour le cas où le vin serait trop fort pour toi.
— Dépêche-toi, supplia Benjamin, dont les lèvres altérées frémissaient de l'espoir de boire.
— Attends, je passe les bouteilles, puis la brioche... Benjamin lui cria :
— A boire tout de suite, tout de suite.
Mais Gabriel avait déjà mis le liquide sur la futaille. Le reste, il n'avait qu'à le jeter devant lui, ce qu'il fît.
Puis, avec une justesse doublée du désir qu'il avait de soulaper son frère, il s'engagea dans les barreaux de fer. Déjà la moitié de son corps était dans la cave, quand un homme parut, sortant de la maison, et s'arrêta étonné...
— Où va celui-là? dit-il.
Il n'y avait pas assez longtemps que Gabriel s'était délivré des atteintes de Garigou pour ne pas avoir gardé encore dans l'oreille, le souvenir exact des intonations et de la voix de l'Auvergnat.
Car c'était lui en personne.
Et dès qu'il put deviner ce qui se passait, Garigou s'élança et prit Gabriel par un pied pour l'empêcher de pénétrer tout à fait dans la cave.
Mais l'enfant, du pied qu'il avait libre et qui était solidement chaussé, détacha une ruade qui frappa Garigou en pleine figure et le fit lâcher prise.
— Sacrée canaille de polisson! hurla-t-il.
Mais Gabriel s'était glissé lestement à l'abri de ses atteintes et d'un bond venait de porter l'une des bouteilles à Benjamin dont il avait d'abord délié les pieds et les mains.
Benjamin colla ses lèvres à la bouteille et but avidement.
Pendant ce temps, Gabriel, un peu effaré, regardait autour de lui, cherchant quelque chose dans cette cave, où se trouvaient amoncelés des débris de toute sorte.
— Ah! fit-il tout à coup.
Et il prit dans ses petites mains un bout de charpente déposé dans un coin, le traîna du côté de la porte qui, par bonheur s'ouvrait en dedans et faisant un effort, il parvint à arc-bouter par un bout la pièce de bois contre la serrure, après quoi, il gratta le sol de façon à y enfoncer l'autre extrémité du soliveau qui, de cette façon, offrirait une résistance invincible à tout individu qui voudrait pénétrer auprès d'eux.
Cette besogne achevée, Gabriel revint auprès de son frère et dit en souriant :
— Mange, maintenant, et bois...
Le brave gamin avait deviné que le bourreau de son frère ne manquerait pas de venir dans la cave pour empêcher que l'on secoure celui qu'il torturait si affreusement...
Et, en effet, l' ignoble Auvergnat, une fois revenu de la surprise causée par le coup de pied de Gabriel, n'avait eu rien de plus pressé que de rentrer dans la maison pour descendra à la cave.
— Je les tiens tous les deux, disait-il en courant, les yeux et le visage éclairés par une joie féroce...
Il se réjouissait à l'idée de remettre la main sur Gabriel qui lui paraissait bien plus exploitable avec son tempérament audacieux et ses idées au-dessus de son âge, que ne l'était Benjamin avec sa résignation et sa faiblesse.
Ce dernier ne se doutait pas du danger qu'il courait. Avec trop d'avidité peut-être, pour un enfant si malade, il dévorait et buvait longuement, éprouvant un soulagement et sentant naître en lui une vigueur étrange.
Mais bientôt il s'arrêta brusquement, son oreille, familiarisée avec tous les bruits de la maison, venait de reconnaître un pas qu'il n'entendait jamais sans frémir...
— Garigou, dit-il...
— Eh bien? interrogea Gabriel.
— Voilà Garigou. Je l'entends qui marche dans l'escalier.
Le coureur de Chonchon s'élança vers la porte, s'assura que la pointe du soliveau s'appuyait franchement contre la saillie inférieure de l'énorme serrure, et souriant :
— As pas peur. Il n'entrera pas, dit-il.
— l-lmmène-moi, emmene-moi, reprit Benjamin, fou de terreur...
— N'aie pas peur, je te dis.
— Il va nous tuer! si tu savais...
— Mais il n'entrera pas. J'en réponds, va.
— Oh! tu dis ça, fit Benjamin incrédule.
Le pauvre enfant avait plus foi dans la méchanceté de son tyran que dans la protection de son frère.
Pendant ce temps, Garigou descendait vivement l'escalier, tirait de sa poche la clef de la cave et se disait joyeusement qu'il allait faire coup double en surprenant les deux jumeaux.
— Nous allons rire, murmurait-il, persuadé qu'il lui suffirait de de tourner la clef dans la serrure.
Mais comme l'avait prévu le brave petit Gabriel, la porte, retenue par le soliveau, cent fois plus puissant que n'importe quel verrou, la porte résista
L'Auvergnat fit entendre un blasphème :
— Fouchtra de Diou!
Puis, à la grande terreur des enfants, il poussa un han ! terrible et fit un effort extraordinaire. Le poteau fléchit d'un pouce et la porte s'entrebâilla, mais en déployant sa force, l'Auvergnat avait assujetti le soliveau
mieux que Gabriel ne l'avait pu faire, et toute tentative nouvelle devint inutile.
Rien ne peut peindre la fureur qui s'empara de Garigou ; quand le misérable eut conscience de son impuissance, ce furent des bordées d'injures qui la traduisirent...
— Ah! vermine! disait-il, en essayant toujours d'enfoncer la porte, ah! petits gredins ! vous croyez m'échapper?...
Gabriel riait tout haut. Benjamin tremblait.
Et l'Auvergnat, de plus en plus furibond, incapable de se contenir, les. menaçait de toutes les tortures...
— Je vous tordrai le cou! saletés ! reprenait-il...
Mais Gabriel se sentait en sûreté et ne se gênait pas pour lui répondre, ce qui l'exaspérait encore davantage...
— Tais-toi, tais-toi, suppliait au contraire l'autre enfant qui, ayant plus souffert des cruautés de l'Auvergnat, ne se figurait pas qu'il put désormais lui échapper...
Et comme Garigou restait un instant sans crier, Benjamin ajoutait à voix basse :
— Allons-nous-en d'ici...
Certes! Gabriel, maintenant qu'il tenait son frère, n'était point capable de l'abandonner, sa vaillance venait de se manifester avec trop d'éclat pour qu'il songeât une seconde à ne pas soustraite définitivement Benjamin aux tortures qu'il subissait. Mais il ne savait vraiment pas comment s'y prendre.
— Oui, dit-il, nous nous en irons, mais pas encore. Quand il fera grand jour et qu'il passera du monde sur la route.
— Pourquoi?
— Parce qu'on nous protégera.
— Contre Garigou?
— Oui, contre lui... J'en réponds.
— Mais, alors, tu crois qu'il nous reprendra...
Gabriel garda le silence. Tout bruit avait cessé du côté de la porte... Mais cette accalmie ne fut pas de longue durée...
Les enfants entendirent bientôt quelque chose comme un grincement qu'ils ne s'expliquaient pas.
— Écoute, dit Gabriel très ému cette fois.
— Qu'est-ce qu'il fait? demanda Benjamin.
— Je ne sais pas.;.
Le grincement continuait. Il semblait que Garigou voulut faire mordre quelque chose comme un tournevis et qu'il eut entrepris de dévisser les ferrures de la porte.
LA GRACE DE DIEU Ç3i
Pris de peur, Gabriel dit alors :
— Sauvons-nous!
— Oh ! oui, ajouta son frère,
— Est-ce que tu peux marcher...
— Oui, je le crois, maintenant que j'ai mangé...
— Eh bien! lève-toi... et viens.
Gabriel supposait qu'il lui serait facile de gagner la rue avec son frère en aidant celui-ci à passer par la grille du soupirail et que Garigou, très occupé à son travail, ne s'apercevrait pas de leur fuite.
Du reste il sentait bien que l'Auvergnat allait avoir raison de la porte et l'instinct de la conservation lui faisait comprendre qu'il ne fallait pas l'attendre dans la cave.
Benjamin voulut se lever. Mais il était encore trop faible pour se tenir debout. Il retomba lourdement sur son amas de guenilles, en disant :
— Ne t'en vas pas sans moi. J'ai peur, j'ai bien peur!...
— Je ne te quitterai pas, répondit son courageux petit frère, attends je vais te porter.
— Oui, oui, c'est ça.
— Je vais, si je peux, te mettre sur la futaille...
— Bon! Et puis après?
— Après, j'y monterai aussi et nous passerons tous les deux par le soupirail.
— Et une fois dehors?...
— Je te porterai encore...
Garigou travaillait ferme et vite. Déjà la porte ébranlée menaçait de céder sous les coups de pied ou d'épaule qu'il lui donnait. Tout frémissants, les pauvres petits, talonnés par la peur, faisaient le plus vite qu'ils pouvaient. Malheureusement, Gabriel était bien petit pour porter aisément un enfant de son âge, quelque léger qu'il fût.
Il avait pris Benjamin sur son dos, ce qui lui était le plus commode, et se dirigeait vers la barrique en titubant un peu, mais en avançant.
Garigou qui était parvenu à faire bâiller le bas de la porte, vit la manœuvre et s'écria :
— Attendez! attendez! je n'ai plus que deux vis à enlever; nous allons régler nos comptes.
En effet, le terrible homme travaillait avec l'incroyable activité de la haine et n'avait qu'un effort à faire pour sauter sur les deux petits qui, dans cette cave, allaient être complètement à sa merci.
Benjamin, en entendant sa voix, poussa un cri de terreur désespérée. Puis, il dit à Gabriel :
— Dépêchons-nous ! Dépêchons-nous !
— Oui, oui, répondit le petit homme, qui lui-même était un peu affollé, et du reste, il y avait de quoi.
Gabriel, sur ces mots, se mit à aiiir avec une activité fébrile :
— Tiens! dit-il à son frère, monte sur le tonneau... La peur donnait des forces au malade.
— J'y suis.
— Bon ! Attends que j'y grimpe à mon tour.
— Prends ma main?
Gabriel saisit la main de son frère pour aller plus vite, mais le pauvre enfant était si faible qu'il faillit tomber du tonneau dans le mouvement fait par Gabriel pour sauter dessus.
Et pendant ce temps, Garigou achevait sa besogne. Encore une seconde et c'en était fait des deux misérables martyrs.
Gabriel prit Benjamin dans ses bras et lui dit î
— Aide-toi autant que tu pourras...
— Bon! répondit le malheureux qui suait la fièvre plus que jamais.
— Tiens! passe la tête à travers ces barreaux.
— Voilà !
— Maintenant, les épaules! Ah! bon Dieu! ça va tout seul, faut que tu sois bien maigre!
En effet, Benjamin avait glissé comme une anguille à travers les barres de fer du soupirail. Pour Gabriel ce n'était qu'un jeu, puisqu'il y avait passé déjà deux fois. Il s'enleva des deux mains et recommença la manœuvre...
Mais voilà que Garigou, dans la cave, ne disait plus rien et paraissait avoir renoncé à poursuivre les deux enfants.
— Tiens! il ne crie plus! dit naïvement Gabriel.
Puis, dans un dernier effort, il franchit la grille, se dressa et prit la main de son frère pour l'entraîner, quand sur le seuil de la maison apparut Garigou qui tenait encore à la main un marteau et le tournevis dont il se servait quelques minutes auparavant. Comme toujours, ce fut Benjamin qui l'aperçut le premier. Il semblait que la malheureuse victime de l'Auvergnat sentit son bourreau avant de le voir.
— Le voilà! le voilà, dit-il avec l'accent de la peur folle. Et il voulut courir.
— Viens! s'écria Gabriel qui partit aussi à toutes jambes.
Mais ils n'avaient pas fait quatre pas que Benjamin, épuisé, tomba sur ses genoux.
Son frère s'arrêta net et se baissa pour ramasser le pauvre impuissant.
Garigou leva son marteau... (P. 635.)
Garigou s'était élancé.
— Je les tiens! dit-il en ricanant.
En six ou huit enjambées il arriva sur eux. Et ce fut lui qui, d'une main brutale, redressa Benjamin et le mit sur ses pieds.
Gabriel, dans un admirable élan de courage, se rua sur Garigou et parvint à se placer entre lui et son frère.
LIVRAISON 80. — A. d'E.SNERY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF ET C", ÉDITEURS. — LIVR.\ISON 80
— Laissez-le! laissez-le! hurla-t-il d'un Ion menaçant. L'Auvergnat continuait à ricaner et sans répondre il étendit le bras et
voulut saisir Benjamin par les cheveux.
Mais l'autre petit se précipita de nouveau vers le monstre et, dans une poussée aussi vigoureuse que pouvait la donner un petit être de son âge, il ébranla l'Auvergnat qui poussa un juron.
— Sauve-toi! sauve-toi! cria Gabriel.
Le vaillant enfant était décidé à attirer sur lui toute la colère de Garigou.
— Ah ça ! dit ce dernier, nous allons en finir :
En achevant ces mots, il fit pirouetter Gabriel. Mais ce dernier revint à la charge et voyant qu'il n'arrivait à rien, saisit une des jambes du tourmenteur pour l'empêcher de marcher pendant que Benjamin gagnerait la grande route.
Malheureusement il faisait à peine jour. Le cul-de-sac était désert, Garigou avait beau jeu.
Il envoya un coup de poing à Gabriel qui lâcha prise et rejoignant Benjamin, il le saisit par le cou.
Gabriel se mit à crier :
— Au secours ! au secours !
— Ah! tais-toi, fit l'Auvergnat d'une voix terrible.
— Au secours !
— Écoute, reprit Garigou, si tu cries, j'étrangle ton frère,
— Et mettant sa menace à exécution, il appuya ses gros doigts spatules et noueux sur la gorge de son éternelle victime.
Fou de rage, Gabriel se baissa, saisit une pierre assez grosse et, de toute sa force, la lança sur la figure du persécuteur. Par un rare bonlieur il l'atteignit rudement au-dessus de l'œil.
Pris de fureur, Garigou courut à Gabriel.
— Je vais d'abord me débarrasser de toi, dit-il.
Et il leva son marteau en un geste effroyable. L'enfant était perdu. Il baissa la tête. La main de Garigou s'abattait...
Quand tout à coup, l'Auvergnat semblant réfléchir s'arrêta et revint à Benjamin qu il reprit par le cou et qu'il serra.
L'enfant devint livide, puis violacé. Les yeux lui sortaient de la tête. Aucun gémissement ne sortait de sa bouche.
Gabriel, alors, tomba à genoux et se mit à prier, à supplier...
— Ah! ah! fit Garigou, tu te rends.
— Par pitié! laissez mon frère, laissez-le...
— Non !
— Monsieur Garigou! monsieur Garigou!...
— Non!...
— Je ferai ce que vous voudrez...
— Va au diable ! s'écria l'Auvergnat hors de lui. Benjamin s'affaissait...
Pour le coup, Gabriel poussa un cri surnumain. Il y avait tant de désespoir dans ce cri, on y devinait un appel tellement douloureux que Garigou eut peur. Il comprit que s'il y avait un homme de cœur aux environs, il allait accourir...
— Ah ça! te tairas-tu, braillard! dit-il en grinçant des dents.
-Et lâchant Benjamin, il courut sur Gabriel. Celui-ci renouvela son cri de toutes ses forces.
Garigou leva son marteau et allait frapper, c'en était fait de Gabriel, quand un homme parut, à cheval sur la crête du mur, qu'il venait d'escalader avec une incroyable légèreté.
C'était un soldat qui, d'un regard, vit ce qui se passait...
— Ah ! mordieu ! dit-il, qu'est-ce que je vois?
— Voilà du secours ! s'écria Benjamin qui eut la force de proférer ces paroles et s'évanouit.
Le marteau de Garigou allait retomber brutal et meurtrier sur la jeune tête de Gabriel.
Jamais homme ne fut pluo agile que le soldat.
— Mille millions d'arbalètes! fit-il. Eh! l'homme, si tu frappes, je te tue!
Bondissant en même temps, il arrêta la main de Garigou au moment où celui-ci allait frapper...
— Canaille! dit le soldat.
— Canaille toi-même! répondit Garigou...
Le tourmenteur d'enfants n'avait pas achevé ces mots que le militaire dégainait.
— Des injures à Bellerose! dit-il, ça ne peut pas se passer comme ça. On va s'ahgner, mon lapin, et nous verrons si votre seigneurie est aussi brave avec les hommes qu'avec les mioches... Tu vas venir avec moi.
— Passez votre chemin, ivrogne ! dit Garigou.
— Ivrogne! répéta le soldat...
Évidemment le mot le scandalisait. Il chercha autour de lui comme pour prendre quelqu'un à témoin, pendant que l'Auvergnat grommelait :
— D'oîi sort cet animal?
— Des bras de Vénus! mon bon, répondit le soldat. Et, par parenthèse, il est assez heureux que j'aie été obligé de sauter par la fenêtre et
de me sauver par le jardin pour échapper à un mari mal complaisant, sans ça je ne serais point passé par ici et je ne sais point ce qui serait arrivé alors.
Puis regardant Gabriel et lui mettant la main sur la tête
— Mais je ne me trompe pas...
— Oh! monsieur, protégez-nous...
— Tu es bien le petit que j'ai accompagné cette nuit...
— Oui, monsieur...
— Et voilà ton frère...
Gabriel regarda alors du côté de Benjamin et le vit inanimé sur le soU Il courut à lui. Garigou, instinctivement, voulut s'opposer à ce que sa victime fut secourue. Mais Bellerose lui barra le passage.
— Halte! bandit, dit-il, laissez ces deux enfants s'embrasser. Pourquoi les battiez- vous?
— Ça ne vous regarde pas...
— Peut-être.
— Ce sont mes enfants...
— Pas possible. Ils sont bien trop jolis pour ça. Puis s'étant approché de Benjamin, le soldat ajouta :
— Ah ! pardieu ! c'était vrai. Je connais aussi celui-là. Et puis, loi aussi, mon bonhomme, je te connais.
— Moi. Tu rêves.
— Nous allons voir tout à l'heure.
— Qu'est-ce que nous verrons? demanda insolemment l'abominable bourreau de Benjamin.
— Lequel de nous deux fera un mauvais rêve.
— Je ne comprends pas...
— Ça m'étonne, car tu fais le malin.
— Enfin! laissez-moi tranquille. J'ai le droit de corriger mes enfants comme je veux. , .
— Mais, mon vieux, voilà bien ce qui fait que je te reconnais. Ce n'est pas la première fois que tu me chantes ce refrain. Tu te souviens, je pense, de ces soldats du Royal-Champagne qui t'ont prêté main-forte contre un joueur de vielle qui voulait t'enlever ce petit ?
— Je ne sais pas ce que tu veux dire?
— Bon ! Je vais m'expliquer.
En parlant ainsi, Bellerose tenait toujours son sabre nu, ce qui faisait loucher Garigou.
Le soldat reprit :
LA GRACE DE UiEU 637
— Primo d'abord, tu vas commencer par laisser aller où ils voudront ces deux amours de galopins...
— Quand je te dis...
— Secundo, ensuite, je vas te prendre par le collet...
— Moi...
— Oui, toi. Et t'amener chez le commissaire.
— Tu es fou !
— C'est à voir. Mais, l'autre fois, près la porte Saint-Honoré quand nous avons empoigné le vielleur savoyard, pour faire plaisir à la vieille cabaretière, nous avons été rudement secoués par le lieutenantgénéral de police, pour ne t'avoir pas arrêté aussi...
— Allons donc!
— Et comme je me souviens de la salle de police qu'on m'a fait faire à cette occasion sur la recommandation gracieuse de mon colonel, M. le marquis de Sivry, je ne veux point te manquer cette fois et je t'emmène.
— Si tu peux...
— Nous allons voir, dit Bellerose, qui s'avança vers Garigou... L'Auvergnat fit mine de résister. Mais il avait affaire à forte partie. Le
soldat du Royal-Champagne ne se contentait pas d'être un beau militaire, c'était aussi un solide gaillard.
En un tour de main il eut mis l'Auvergnat hors d'état de nuire et quand il lui eut ficelé les poignets avec sa fourragère :
— A présent, dit-il, nous allons voir si tu es le respectable père de famille que tu prétends.
— Mais certainement.
— Bon! ça va s'éclairer dit Bellerose.
Puis s'adressant aux enfants...
— Vous, mes petits, vous allez venir avec moi chez le commissaire...
Gabriel qui savait, par les gens de l'Opéra, ce que c'était qu'un commissaire et qui même en avait vu sans en être autrement intimidé, Gabriel, répondit :
— Oui, monsieur, si mon frère peut marcher!...
— S'il ne peut pas, je le porterai, inoi, dit Bellerose : allons, en route, alors, l'Auvergnat! et ne faisons pas la bête ou je te larde, tu m'entends?
Garigou n'opposa plus de résistance. Docilement, il se mil à marcher devant le soldat.
Benjamin et Gabriel venaient derrière eux.
— Allons! fit Bellerese, tu prends bien les choses, pour une canaille comme tu l'es, ça me fait plaisir...
L'Auvergnat passait, en ce moment, près d'une porte basse donnant dans le grand jardin dont nous avons parlé.
Très au courant des êtres, il fit un bond de côté en criant :
— Adieu !
Puis il poussa la porte et voulut s'élancer dans le jardin.
— Tonnerre! s'écria Bellerose.
Et le soldat, plus prompt encore que Garigou, se mit à courir après son prisonnier.
Certes, l'Auvergnat avait de bonnes jambes, mais Bellerose n'était pas moins agile. C'était plaisir de les voir filer tous les deux dans le jardin, à travers les carrés de légumes.
Le soldat gagnait pourtant du terrain, et il n'était pas difficile de prévoir la minute où Garigou serait rattrapé.
Celui-ci, tout en courant, ruminait le moyen d'échapper à celui qui le poursuivait, et se disait qu'au moment où il serait sur le point d'être pris, il se retournerait, et...
Mais, à la seconde même où il en était là de sa méditation, Bellerose fit un effort énorme, arriva sur lui comme une balle et le poussa vigonreusement.
Car il avait réfléchi aussi, Bellerose!
Et il s'était dit qu'en culbutant l'Auvergnat il en aurait bien plus facilement raison. Et, comme Garigou courait de toutes ses forces, rien n'avait été plus facile que de le faire tomber sur le nez.
— Aïe ! cria-t-il en se raclant la face sur un tronc d'arbre. Bellerose ne perdit pas de temps à parler, il sauta sur son prisonnier,
lui attacha les deux jambes, de la même façon qu'on met des entraves aux chevaux, rétablit en bon ordre les liens qui lui serraient les poignets, et, remettant Garigou sur pied :
— A c'te heure, dit-il, si tu bronches, tu feras connaissance avec la pointe de mon sabre.
Les deux enfants avaient suivi, de l'œil, la fuite et la poursuite, faisant, naturellement, des vœux pour leur protecteur, si bien que, lorsqu'ils le virent maître de Garigou, ils frappèrent dans leurs petites mains en criant :
— Quel bonheur! quel bonheur!
Garigou les apostropha :
— Voulez-vous bien vous taire, vermines!
— Il n'y a pas d'aulre vermine que toi, ici, fit Bellerose d'une voix rude, en poussant l'Auvergnat.
La petite troupe se mit en marche. En une demi-heure, Belfërose et les petits arrivèrent chez le commissaire, le même à qui, quelque temps auparavant, on avait conduit le brave Pierrot, après sa querelle avec Garigou.
Bellerose entra, poussant devant lui l'Auvergnat, et en disant aux deux jumeaux :
— Entrez, mes mignons...
— Que voulez-vous?... demanda un exempt.
— Remettre ce gibier de potence entre les mains du commissaire, répondit Bellerose.
— Je vais instrumenter pour lui...
— Pas du tout,... dit le soldat.
A cette époque-là, comme de nos jours, il y avait des subalternes qui aimaient à se faire valoir. Celui-ci voulut le prendre de haut.
— M. le commissaire ne peut pas se déranger!...
— Ah ! vraiment !
— Pour des vétilles, au moins...
Bellerose qui, nous l'rvons dit, était l'un des soldats du Royal-Cliampagne qui avaient si maladroitement conduit Pierrot chez le lieutenant de police et reçu, à cette occasion, une si verte semonce, Bellerose se persuadait que la capture de Garigou avait son importance.
— Mon garçon, dit-il à l'exempt, tu vas faire une bêtise...
— Pourquoi?
Au lieu de répondre, Bellerose interrogea.
— Connais-tu M. le lieutenant-général?
— Pardi !
— Tu lui as parlé!...
— Oh! non!...
— Eh bien ! moi, c'est autre chose, je lui ai parlé et il m'a parlé. 11 m'a même vertement flanqué un galop parce que j'avais laissé partir le particulier que voici, dans une circonstance où je pouvais l'arrêter comme aujourd'hui!...
— S'il en est ainsi...
— Et puis, si tu as entendu parler de mon colonel.
— Le marquis de Sivry?
— Lui-même...
— Qu'est-ce qu'il a à voir là-dedans, ton colonel?...,
— S'il apprenait que tu m'as empêché de parler au commissaire...
— 11 me mangerait?...
— Il ferait mieux.
— Eh! quoi donc?
— Il te ferait casser aux gages et t'enverrait quelque part, en prison, faire des embarras.
Comme l'exempt se défendait encore, Bellerose ajouta :
— Allons ! houste ! avertis le commissaire ou je me mets à faire un tel vacarme qu'il viendra lui-même savoir de quoi il retourne.
L'exempt, cette fois, obéit.
On introduisit bientôt le soldat du Royal-Champagne et son prisonnier, ainsi que les deux jumeaux, auprès du commissaire.
En deux mots, Bellerose le mit au courant de ce qui se passait; avec une modestie assez rare chez un soudard, il effleura l'aventure grâce à laquelle il avait pu secourir les enfants.
Il paraît que Bellerose, qui d'ailleurs était doué d'une superbe prestance, avait été remarqué par une grande dame. Celle-ci lui donnait des rendez-vous à la campagne, dans un pavillon, au milieu d'un grand parc qui avait appartenu à M. de Marigny...
Au petit jour, Bellerose allait quitter sa conquête et se préparait à sortir par la grande porte, — celle par laquelle il était entré, d'ailleurs, — quand un grand remue-ménage se fit du côté de cette porte, et une femme de chambre vint avertir sa maîtresse que son mari — gouverneur de Picardie, — arrivait à l'instant même.
Bellerose fut forcé de modifier son itinéraire. Il s'engagea dans le parc, en gagna l'extrémité et fut obligé de franchir, comme on l'a vu, la muraille derrière laquelle s'accomplissait le drame où Garigou et les jumeaux jouaient les principaux rôles, et du dénouement duquel il allait être le dieu sauveur.
Ayant raconté ainsi les choses avec prudence et discrétion, le brave garçon en arriva, dans son langage militaire, à exposer la part qu'il avait prise, jadis, à l'aventure dans laquelle l'agent, lui et ses camarades s'étaient laissés jouer par Garigou.
— Mais cette fois-ci, ajouta-t-il, minute! je l'ai cueilli et je vous l'amène, sûr que mon colonel n'en sera pas fâché.
Le commissaire savait aussi quelle importance le lieutenant-général apportait à l'arrestation de Garigou.
— Vous êtes un honnête soldat,... dit-il à Bellerose.
— Je m'en flatte...
— Et M. le lieutenant-général saura ce que vous avez fait...
— C'est pas de refus.
Ce soldat en son brillant uniforme portait un enfant sur chacun de ses bras. (P. 645.)
UVEAISON 81. — A. DENNERT. — LA GRACE DE DIEU. — JOUSS KOUff ET C", EDITEURS. — UVRAISO.N 81.
— Et s'il y a récompense...
— Je suis là ! Mais si vous voulez être éclairé sur les faits et gestes de ce particulier, vous n'avez qu'à interroger ces jolis mioches.
Le commissaire, en effet, fit subir une sorte d'interrogatoire à Gabriel. Dans sa naïveté, le pauvre enfant émut cet homme, familiarisé avec tous les crimes, en lui racontant le long et cruel supplice de Benjamin.
Quand il eut fini, le commissaire ajouta :
— Je te félicite, mon garçon, et de ton amour fraternel, et du courage que tu as montré dans toute cette affaire. M. le lieutenant-général en sera informé également, et, selon toute apparence, il voudra te voir. Où te trouve ra-t-on, s'il est nécessaire de te rechercher?...
— Je suis au service de M"^ Ophélia, de l'Opéra, répondit Gabriel avec une nuance d'orgueil assez drôle.
— Et tu emmènes ton frère avec loi?
— Oui, monsieur.
— Mais M''= Ophélia voudra-t-elle le prendre?
— Oh! oui, monsieur, répondit Gabriel avec une conviction qui fit sourire le subalterne de M. Lenoir; elle est bien bonne et le faisait cherclier partout.
— Vous pouvez vous retirer.
Pendant ces conversations diverses, Garigou se préparait à subir les questions que le commissaire, pensait-il, n'allait pas manquer de lui adresser. Une longue expérience lui avait enseigné que feindre la vertu et se donner pour un petit saint calomnié, était le plus sûr moyen d'attendrir et de duper plus facilement les honnêtes gens.
11 avait donc imaginé une petite histoire fort touchante.
— On m'accuse, se proposait-il de dire, on m'accuse d'avoir persécuté ces enfants. Rien n'est plus faux. C'est, au contraire, parce que j'ai voulu me dévouer à eux qu'on a inventé mille histoires plus calomnieuses les unes que les autres. J'ai été, pour eux, bon comme un père...
On voit d'ici le thème...
Avec son aplomb ordinaire, Garigou pouvait aller, sur ce terrain, jusqu'à l'attendrissement, jusqu'aux larmes.
— Je les aime de tout mon cœur, dirait-il en terminant, je me suis dévoué à eux, et ceux qui me poursuivent de leur haine savent bien qu'ils ne peuvent me faire de plus grand chagrin que de me séparer d'eux...
Il en était là de la préparation de son discours, quand le commissaire, au moment où Bellerose et les jumeaux prenaient congé, quand le commissaire, disons-nous, appela un agent, lui ordonna d'enchaîner Garigou
et de le conduire à la Conciergerie, où il attendrait le bon plaisir du lieutenant-général.
L'Auvergnat faillit tomber de stupéfaction, en voyant qu'on ne lui fournissait pas l'occasion de déployer son éloquence.
Il voulut protester, mais le commissaire lui dit rudement :
— Allons, silence! Et vous ferez bien de ne pas aggraver votre situation, qui est plus triste, peut-être, que vous ne croyez.
En entendant ces mots, Garigou jeta un regard profond sur le commissaire et fit un geste de résignation en disant simplement :