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LE COMMANDEUR DE BOISFLEURY

Quelques jours plus tard, un dimanche, la grand'messe venait de finir à l'église Saint-Laurent, et les Savoyards, dans leurs plus beaux habits, débouchaient sur la place.

LIVRAISO.N 4. — A. DE.N-NERY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES ROUFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAUOS 4.

On était en août; la chaleur était forte, le temps superbe.

La foule se forma en différents groupes ; des parents, qui ne se voyaient guère que ce jour-là, se demandaient de leurs nouvelles; les femmes s'embrassaient et se mettaient à babiller toutes à la fois; les paysans s'entretenaient de la récolte et du prix des denrées.

Il en était ainsi depuis quelques minutes, quand tout à coup un jeune gars, Pierre Pitou, qu'on appelait familièrement Pierrot, fit iriupLion comme une bombe, courant, gesticulant et bousculant les gens pour passer.

La grosse Ghonchon le suivait de près, toute essoufflée.

Ayant, comme un ouragan, traversé la place. Pierrot aperçut M. le curé qui, sortant de la sacristie, se rendait au presbytère, situé à quelques pas de là. C'était lui qu'il cherchait, car il le héla dès qu'il l'aperçut :

— Monsieur le curé! monsieur le curé!

— Eh! que veux-tu. Pierrot?

— Monsieur le curé, M^e la marquise...

— Eh bien! quoi? Mi"c la marquise...

— Oui, monsieur le curé, il y a moins d'une heure qu'elle est arrivée au château.

En traversant brusquement la place. Pierrot avait éveillé l'attention générale. Les paysans qui étaient le plus près de lui avaient entendu ce qu'il venait de dire, et la nouvelle se propagea si rapidement, qu'en un clin d'œil tout le village fut aux écoutes et forma un groupe compact, au centre duquel se trouvaient le curé, Ghonchon et Pierrot.

— Et comment as-tu appris l'arrivée de M'"^ la marquise? demanda le curé.

— Voilà, dit Pierrot; je montais ce matin au château pour causer avec le jardinier. En sortant du village, je rencontre Ghonchon :

— « Où vas-tu. Pierrot? qu'elle me crie.

— « Je vas au château, que je dis.

— « Eh ben! j'y vais avec toi, qu'elle dit.

— (( Viens si tu veux, que je lui dis, et nous voilà partis.

« Ghonchon, pendant la route, me raconta qu'elle aime bien aller au château. Les gens de service y mangent de bonnes choses, et les jeunes gars lui offrent volontiers à casser une croûte, pour rire un brin avec elle

— Ça ne sert à rien de raconter ça interrompit Ghonchon qui n'était pourtant pas bégueule.

Tout le monde, d'ailleurs, était de l'avis de Ghonchon, et cette digression parut longue aux auditeurs, intéressés seulement à la grande nouvelle.

— Au fait, Pierrot — insista le curé.

— Nous voilà rendus devant la grille et nous entrons. G' était un

remue-ménage dans la grande cour, silencieuse d'habitude comme Fallée du cimetière. Les fenêtres étaient grandes ouvertes, ce qui ne s'était pas vu depuis plusieurs années. Les gens allaient et venaient, tout effarés, sans s'occuper de nous.

— Quest-ce qui se passe? demandai-je à Chonchon.

Elle qui n'a point froid aux yeux, va droit à deux grands laquais qui ne sont point du pays et que nous n'avions jamais vus.

— 11 y a, répondirent-ils, que M^e la marquise arrive dans un instant. Nous sommes venus de Paris avec elle, et nous avons pris, ce matin, un peu d'avance pour prévenir ici et faire préparer les appartements.

Chonchon en était ébahie, et comme nous les questionnions encore, ils se mettent à ouvrir le grand portail et, en nous retournant, nous voyons, à deux pas, les équipages de la marquise.

— Il y avait plusieurs voitures? demanda une femme plus curieuse que les autres.

— Oui, quatre voitures.

— Oh! si vous aviez vu, dit Chonchon, comme il était beau le carrosse de Mn^c la marquise, tout couvert de poussière comme les aulres, mais tout doré du haut en bas. Et les laquais, dorés aussi.

— Et après? interrogea M. le curé.

— Après, reprit Pierrot, la grande porte du château était ouverte, et tous les gens de la maison rangés près du perron, ayant à leur tête cette grande perche d'intendant. Les voitures étaient entrées et tout le monde descendit; M"^^ la marquise d'abord.

Tout debout, à côté de la portière, se tenait un beau jeune homme, en habit cramoisi et en culotte de peau de bête gris souris...

— Celui-là, dit Chonchon, était sorti du vestibule et nous ne le connaissions pas...

... Quand v'ia-t-il pas que m'ame la marquise l'appelle mon fils.

— Ce serait M. le marquis Arthur de Sivry? demanda le bon curé.

— Tout juste! vous y avez mis le doigt, monsieur le curé, répondit Pierrot...

— Oh! un bien joli jeune homme, fit Chonchon avec conviction.

— Taisez-vous, Chonchon, dit le pasteur, sévère.

— Même que M. le marquis est dans le pays, à ce qu'il paraît, depuis un bout de temps déjà.

— Et comment ne l'a-t-on pas su?

— Ah! voilà! fit Chonchon. J'ai demandé, moi, parce que ça m'étonnait qu'on n'ait pas entendu parler de ce seigneur qui est bien plus notre

maître que M^e la marquise, puisque c'est lui, à c'te heure, qu'est le cliel de la iamille comme ils disent.

■ — Eh bien! que vous a-t-on répondu?

> — Que ça ne me regardait pas, dit Chonchon avec un air ahuri. Tout le monde, autour d'elle, éclata de rire.

— Mais, continua-t-elle, je connais Suzanne, la fille du jardinier, et je lui ai demandé si elle savait...

— Alors?

— Alors elle m'a conté des histoires et des ragots. Il paraît que M""^ la marquise voulait marier son fils, à Paris, avec une princesse et que cette princesse n'est pas du goût du petit.

— Chonchon, parlez plus respectueusement de Monseigneur.

— Oh! m'sieu le curé, je n'y mets pas malice. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la marquise a envoyé son fils en pénitence au château.

— Depuis combien de temps?

— Il est arrivé l'avant-veille de l'avalanche, vous savez bien...

— Et tout de suite, il a ordonné qu'on ne signale pas sa présence. Des gens du cliàteau croient qu'il a agi comme ça, par suite de quelques fredaines que le jeune homme...

— Chonchon!... interrompit le curé.

— Enfin! moi, je ne sais pas. Toujours est-il qu'on ne le rencontre jamais, qu'il passe tout son temps à chasser et que si M"''= la marquise n'était pas arrivée, il aurait pu s'en retourner sans qu'on se soit douté de rien.

Et puis, il ne faut pas se figurer qu'on l'a beaucoup vu, non. Il a tendu la main comme ça. M'^= la marquise a mis la sienne dessus comme ça. Et puis, ils se sont mis à monter le perron avec grande cérémonie, devant les femmes et les laquais que ça faisait bien en tout de vingt à vingtcinq bouches, comme dit le magister.

— La niarquise, demanda le curé, a-t-elle amené des invités?

— Oui, un beau seigneur qui se tenait près d'elle dans le carrosse. Il a un bel uniforme, de grandes plaques sur la poitrine, et un grand ruban autour du cou. Malgré son air un peu méprisant, il a été très respectueux envers le marquis, quoique celui-ci soit bien plus jeu«e que lui.

— C'est la seule personne qui accompagnait M^e la marquise?

— - Je crois bien que oui, monsieur le curé.

--- As-tu entendu prononcer le nom de ce personnage?

— Ma foi, non. Mais ce grand échalas de Laroque, sa longue échine courbée, lui a répondu plusieurs fois :

— « Oui, monsieur le Commandeur. »

— Alors, conclut le curé, il est sans doute le frère de M'"=Ia marquise, le Commandeur de Boisfleury.

Le prédicateur dans sa chaire n'est pas si religieusement écouté que ne le furent Pierrot et Chonchon par leur nombreux auditoire.

C'était une grosse nouvelle pour ces gens, qui ne connaissaient qu'une seule marquise et qu'un seul château.

Le domaine de Sivry était considérable , tout ce qu'on voyait à plusieurs lieues à la ronde, forêts, plaines et montagnes, en faisait partie, et ce petit peuple, fermiers, métayers, journaliers ou bergers, qui gagnait si misérablement sa vie, quand il parvenait à la gagner, était un peuple de vassaux, tous tributaires du château.

C'était l'intendant Laroque qui était l'intermédiaire ordinaire entre eux et la marquise.

Chacun croyait avoir à se plaindre de cet homme d'affaire et beaucoup regrettaient de ne pouvoir, dans les moments difficiles, s'adresser directement à M"* la marquise, qui n'avait pas quitté Paris depuis environ sept années.

— Allons, mes enfants, dit le curé en élevant la voix, vous savez ce qui nous reste à faire. Notre devoir est d'aller souhaiter la bienvenue à notre châtelaine et de lui rendre hommage.

C'est aujourd'hui le jour du repos, cette démarche ne vous dérangera donc ni dans vos travaux, ni dans vos intérêts. Si vous voulez me suivre, nous partirons dans un instant.

L'avis plût à tous, mus qu'ils étaient bien plus par la curiosité que par le sentiment du devoir.

En quelques instants, tout ce qui était valide à Saint-Laurent se mit en branle, et, le curé en tête, s'engagea sur la route bordée, par bonheur, de gros châtaigniers, car le soleil dardait des rayons brûlants.

— Je ne suis pas fâchée de retourner là-haut, dit Chonchon à Pierrot. Avec le brouhaha de ce matin, personne n'a pensé à m'offrir à manger. Mon pauvre estomac est creux comme un tambour. Des gens si riches ! ils offriront bien quelque chose, cette fois-ci?

— Peut-être bien, répondit Pierrot, que la perspective d'absorber quelque nourriture n'effrayait pas non plus.

Quoique la distance entre Sivry et Saint-Laurent fut de plus d'une lieue, le château se voyait du village.

11 était placé sur une colline peu élevée, dont la partie supérieure formait un grand plateau.

Un torrent coulait au fond de la vallée, parallèlement au chemin, et

égayait le voyageur de la mufique de son eau de cristal glissant sur les galets.

Construit sous le régne de Louis XIV, le château était une bâtisse correcte et régulière. L'une des façades donnait sur la grande cour formée, à l'aile droite, par les écuries et des bâtiments de service, à l'aile gauche, par une chapelle, et devant, par une superbe grille. Le grand portail, en fer forgé, était orné des armes et de la couronne de Sivry.

L'autre façade donnait sur un immense jardin français, dessiné dans le style de l'époque, avec des allées rectilignes coupées à angle droit, des^ bordures de buis, et des arbres et arbustes découpés régulièrement en forme de cubes et de cônes.

Si la nature est capricieuse, les jardiniers du temps ne l'étaient guère. Artistes au rebours, leur métier consistait à mettre le feuillage et les fleurs sous le joug de l'arpentage et de la géométrie.

Ces gens ingénieux sont morts, emportant par bonheur avec eux leurs conceptions dans la tombe, et feuilles et fleurs, rendues à la liberté, rient maintenant, dans un rayon de soleil, de leurs règlements surannés.

Derrière le château s'étendaient de grands bois à perte de vue, tandis que du côté du torrent, une immense pelouse descendait, toujours verte, grâce à plusieurs ruisseaux qui l'arrosaient en gazouillant sous l'herbe.

Le site était splendide, et si, au milieu de ce paysage mouvementé, de ces cimes fantastiques de rochers et de montagnes, rien ne jurait plus que la correction de cette bâtisse et de ce jardin, au moins l'ensemble de la propriété donnait l'impression qui se traduit par ces mots : elle avait grand air. C'est ce qui, à Sivry, plaisait le plus à la marquise, fort indifférente aux charmes du paysage, mais soucieuse en cela, comme en toute chose, d'être i^rande dame et d'avoir grand air.

Dès que les gens de Saint-Laurent furent arrivés près de la grille, on la leur ouvrit et la foule se répandit dans la cour.

M. le curé avec quelques notables, se dirigea vers le château. Ils franchissaient les marches du perron, lorsque la porte s'ouvrit. M. le Commandeur de Boisfleury parut sur le seuil et leur rendit leurs salutations. Il était accompagné de l'intendant Laroque, et escorté de plusieurs laquais en grande tenue.

M. le curé prit alors la parole en ces termes :

— Je viens, monsieur le Commandeur, avec les vassaux du domaine, rendre hommage à M'ce la Marquise et lui souhaiter la bienvenue parmi nous.

— Mf«e la Marquise, répondit le Commandeur, est très fatiguée du long

voyage qu'elle vient de faire, elle repose depuis son arrivée. Elle m'a chargé, moi, son frère, de vous recevoir en son nom.

Son intention est de passer au château plusieurs semaines. Elle vous remercie de votre bon accueil.

Ces paroles furent accompagnées par les cris répétés de « Vive M^e la Marquise! vive M. le Commandeur! »

M. de Boisfleury remercia de la main, et après avoir descendu les marches, s'entretint quelques instants avec M. le curé!

Mais l'heure des vêpres approchait, et celui-ci, ayant demandé la permission de se retirer, reprit le chemin de Saint-Laurent, accompagne de deux de ses paroissiens.

Pendant ce temps un domestique faisait l'aumône à quelques mendiants et jetait des liards aux gamins qui, au milieu des rires, se bousculaient à qui mieux mieux pour en attraper le plus possible.

Les hommes furent invités à boire.

Des tables se couvrirent de bouteilles qu'on emplissaient à mesure, tandis que les gobelets passaient de main en main, si bien qu'un certain nombre très échauffés Tpnv le vin, s'aperçurent, au retour, qu'ils s'étaient peutêtre un peu trop i^a fraîchis.

Les hommes s'étant presque tous portés du côté des bouteilles, les fennnes se trouvaient en quelque sorte isolées et babillaient par groupes entre parentes ou voisines. Le Commandeur, ayant toujours l'intendant à ses trousses, se promena parmi elles, les examinant d'un œil curieux et leur adressant de temps en temps, en bon seigneur, quelques mots aimables.

Mais il ne fut guère satisfait de son inspection, car il murmurait entre ses dents :

— Chien de pays, pas une femme à peu près passable.

La fraîcheur et la bonne santé de Chonchon attirèrent une minute son attention ; elle avait de la gaieté dans la physionomie et une grande bouche richement meublée avec de grosses lèvres rouges comme des cerises.

— Oh ! les belles dents, mon enfant, lui dit-il en lui prenant le menton.

— Ah! Monseigneur, reprit Chonchon dont l'appétit était exaspéré, c'est surtout qu'elles sont bonnes.

Le Commandeur trouva son rire grossier et sa taille commune.

— Rien à faire ici, se répétait-il.

Il s'apprêtait à se retirer, lorsqu'il aperçût une jeune fille, dont la tournure attira son attention.

Modestement éloignée, elle ne paraissait point désirer qu'on la remarquât, et pour bien la voir, il se vit obligé de repasser plusieurs fois.

Il fut émerveillé.

Comment un pareil bijou avait-il pu s'égarer dans ce troupeau? Tout était charmant et la démarche et le visage. Il était invraisemblable qu'une paysanne eût pareille tournure et que sous ses vêtements grossiers, la démarche fut si élégante.

— Monsieur La roque, demanda-t-il à voix basse, connaissez- vous cette délicieuse enfant?

— Assurément, monsieur le Commandeur.

— Quel est son nom?

— C'est la petite Loustalot. Elle habite dans une masure tout près de l'église du village.

— Vous êtes bien siir que nous pourrons la retrouver?

— Quand vous voudrez, j'en suis absolument siir, répondit l'intendant. Le Commandeur se donna l'air le plus indifférent qu'il put, et s'étant

rapproché de la jeune fille, ne trouva d'autre prétexte pour la faire parler que de s'enquérir de son nom qu'il connaissait déjà.

— Je m'appelle Marie Loustalot, monseigneur, répondit-elle en baissant les yeux.

Sa voix était douce et la paupière se fermait sous de longs cils soyeux.

— Vous vivez chez vos parents?

— Je suis leur fille unique. Mon père est venu avec nous et doit être de l'autre côté avec des voisins, ma mère, la voici !

Cela fut dit simplement; tout était si gracieux, figure, geste et parole, que le Commandeur était émerveillé, et comme tous les regards étaient tournés sur lui, il s'éloigna à regret après avoir dit seulement à la mère de Marie :

— Elle est bien charmante, votre enfant.

Il se dirigea vers le perron dont il remonta les marches. Quelques vivats plus enthousiastes que les premiers, furent poussés par les buveurs; il salua de la main et se retira.

La cérémonie était terminée; les distributions de vin avaient cessé. II n'y avait plus qu'à retourner à Saint-Laurent. La cour fut bientôt déserte, et la foule s'écoula sur la route, non sans se livrer à toutes sortes de commentaires sur les incidents de cette mémorable journée.

Madeleine Loustalot, dont l'amour-propre maternel avait été doucement remué, racontait à son mari qui les avait rejointes, les compliments que le Commandeur lui avait adressés. On accorderait siîrement un délai pour les trimestres de loyer en retard et ils éviteraient les poursuites dont l'intendant les avait menacés.

— Je t'avais toujours dit, Loustalot, concluait Madeleine, que cette chère enfant nous porterait bonheur.

D'un geste entreprenant, il saisit la taille de Marie, et avant que la pauvrette eût pu s'en défendre, lui prit un baiser sur le cou. (P. 38.)

— Eh bien! Clionchon, tu as de la chance, disait Pierrot. Le Commandeur t'a parlé.

— La belle avance, répondait la fille désappointée par cette journée de jeu ne.

— Il n'y a qu'à toi qu'il ait pris le menton.

— Il eut bien mieux fait de' me faire prendre quelque chose de ce qui sentait si bon près des cuisines, j'avais si grand faim.

LlVK,\ISO.N 5. — A. d'e.NNERY. — LA GRACE DE LiIEO. — JULES ROUFF ET C'', EDITEDRS. — LIVRAISON 5.

Et lout en commentant la belle tenue du Commandeur, et les belles livrées des domestiques, l'âge de la marquise qu'on regrettait de ne pas avoir vue, et celui de son fils qui devait être un beau jeune homme et qu'on n'avait connu que bambin, les gens de Saint-Laurent et des environs regagnèrent leurs cabanes, rêvant encore, sous leur pauvre chaume, aux splendeurs du château de Sivry.

Après avoir pris congé des paysans, le Commandeur entre dans un salon du rez-de-chaussée, et, sans souci de la chaleur, se mit à Faipenter de long en large.

L'intendant, auquel il avait le matin donné Tordre de ne pas ie quitter, l'avait suivi et se tenait coi dans une encoignure, observant sans souffler mot.

Comme le Commandeur ne s'occu});nL pas plus de lui que s'il n"eut pas existé, comme il n'y avait plus personne et que son expérience des usages et des gens du pays ne servaient actuellement de rien, il réfléchit que sa présence était inutile et peut-être même importune.

Il se décida enfin à rompre le silence et à demander de sa voix la plus obséquieuse :

— Me permettez-vous de me retirer, monseigneur?

Le Commandeur, comme si personne n'avait parlé, ne répondit rien et continua sa promenade. Ce n'est qu'après quelques instants ([u'il l'interrompit brusquement et dit d'un ton bref :

— Non. Restez, Laroque.

Puis il s'installa près d'une table, dans un fauteuil, appela un laquais, et après s'être fait servir une bouteille de vin d'Espagne et deux vi:n-cs, lui jeta son chapeau, en donnant l'ordre qu'on les laissât seuls.

E'un geste, il indiqua un siège à l'intendant et ajouta :

— Remplissez nos verres et causons.

L'autre s'empressa d'obéir, la mine flattée, quoiqu'il compi it bien que c'était pour quelque important service et non pour ses beaux yeux qu'on lui faisait tant d'honneur.

11 avait des renseignements précis sur le Commandeur et sur sa galanterie. Il savait que, toujours épris de quelque femme pimpante, il ne demandait qu'à se livrer aux extravagances les plus folles, sil s'agissait surtout d'une nouvelle conquête dont sa vanité devait tirer profit.

Tout cela l'intéressait, car il tenait à gagner, par n'importe quel moyen, la confiance et les bonnes grâces d'un homme qui avait tout crédit sur l'esprit de la marquise. L'intendance rapportait plus gros qu'on ne croyait, et il tenait à la conserver.

LA r.RACE DE DIEU 3;;

Le premier verre vidé, le Commandeur entra à brûle-pourpoinl dans le vif de la question.

— Cette petite Marie ! s'exclama-t-il, quel morceau de roi !

— Vous en avez connu, monseii^neur, de plus belles à Paris.

— Non, Laroque. Il faut à celles-là, pour plaire, de beaux atoius et de riches ornements. C'est, accoutrée de vêtements de droguet et de bure que Marie séduit et charme.

— Il faut convenir, dit l'intendant, qu'elle est fraîche et gentille.

— Elle est délicieuse, et je me pique de m'y connaître.

— Je ne songeais d'abord qu'à dénicher quelque fille comme passetemps, comme distraction, et faire ainsi diversion à la monotonie du séjour au château.

. . . Mais cette charmante enfant vaut mille fois mieux qu'une fantaisie de si courte durée, et je gagerais une grosse somme que, lorsque je l'aurai déniaisée, lorsque la bonne faiseuse l'aura habillée de pied en cap, elle fera sensation à Paris, et qu'elle y deviendra rapidement une célébrité.

... .Te la veux. Je veux la présenter dans le monde galant, où elle setrouvcia ItMit de suite au premier rang, je veux mettre en lumière ce joyau précieux, et m'enivrer des murmures d'admiration que provoqueront sur son passage, sa jeunesse et sa beauté.

... J'espère que cette conquête ne présentera pas d'insurmontables difficultés. Encore faut-il que vous me donniez des renseignements plus complets et plus étendus que ceux que vous avez pu me donner tantôt.

... Parlez-moi d'abord de sa famille.

— Loustalot, qui est son père,... commença Laroque.

— Son père, dites-vous? Il faut dire : qui passe pour son père, monsieur l'intendant. Marie no peut être fille de vilain et, sur ma parole, sa mère a eu, saii- doute, dans sa jeunesse un... regard d'aimable gentilhomme.

— Ça c'est possible, répondit Laroque. Toujours est-il que Loustalot est vassal du château, et qu'il afferme une parcelle de terre, inscrite sous le nom d»,' la Mare-aux-Biches. A l'heure actuelle, il doit deux trimestres arriérés, il lui est impossible de payer et nous avons tous les droits sur lui.

... Nous pouvons, si le cœur nous en dit, faire vendre tout ce qui reste à ce malheureux, son dernier meuble et sa dernière chèvre, et le réduire à la))lus affreuse misère.

— En le faisant saisir et exécuter d'abord, monsieur le Commandeur pourra le sauver ensuite... en imposant ses conditions. Vous serez le libérateur, le bon ange. Que voulez-vous qu'on puisse vous refuser?

Le Commandeur n'était point d'une extrême délicatesse, et nul n'était plus partisan de la vieille maxime : « La fin justifie les moyens. »

36 l.A lillAOK U1-: niKU

Mais Marli' lui avait |>Ui, t>l la foiubinaison do iiiailiv l.arot|uo lui paraissait li'aulant plus ivpu^uanle que, si elle i>ouvait contraiudiv à la soumission, elle devait provoquer la haine.

— Nous en arriverons \\, monsieur l'intendant, si la nécessité nous y t>bli«ie. Mais eelte eonquète, si préeieuse qu'elle nie paraisse, me sendde assez laeile.

J'ai vu tantôt la mère, qui ne m'a pas paru bien l'arouehe. Ces meurtdt>-l'aim ne seront-ils pas ébranlés, si nous taisons reluire au soleil quelques beaux éeus d'or?

— Ce n'est pas eerlain. monseigneur; ils passent pour de fort honnêtes gens.

— Maitre Laroque, vous les supposez donc incorruptibles?

— Je le crains, d'autant plus que le curé du vrllage s'intéresse à cette jeune Marie, et ipi"il iutervienilra, s'il tlaire nos projets.

Le moyen le plus sûr et le plus rapide est celui dont j'ai parlé à monsieur le Commandeiu", et il se décidera à l'enqdoyer, après mûre réllexion.

— C'est possible, mais je veux parler avant tout à cette belle enfant. Elle est inexpérimentée, et il y a lieu de croire qu'elle se laissera l'acilemenl séduiiY.

... Comment cette petite paysanne résisterait-elle à unseigneur qui n'aura pour elle que des paroles aimables et des sourires? Au lieu des privations et de la misère qu'elle euilure dans ce village, il ne tiendra qu'à elle de goûter à tous les luxes et à toutes les joies de ce monde.

— On ^"Ih* accepte seulement une place au château, et le reste ira tout seul.

— Ce n'est pas impossible, mais l'enfant est très sage, et nous devons redouter sa résistance.

— La vertu n'est qu'un mol, maître Laroque, et, tout bien considéré, c'est l'obstacle le plus facile que je puisse avoir à surmonter. Il en serait autrement, si elle était lîancée à quelque malotru, ou si quelque rival avait pris les devants. Mais je n'ai, que je sache, rien à craindre en pareille matière.

— Absolument rien.

— Dès demain nous nous mettrons en campagne. Vous connaissez ses habitudes et vous Siwez le^ sentiers qu'elle prend pour mener ses chèvres au pâturage?

— Oui, monseigneur, et vous n'aurez pas grand cliemiu à faire, car elle passe assez près du château.

r,A GRACE DE DIEU 37

— Eli l>i('n! (Ifiii.iiii m;itiii, vciicz me juviidiv. Vous iiriiidiqucrez riiciire et l'endroit, et je la rencontrerai... par liasaid.

Nous verron.s bientôt si le Commandeur de Doisfleury qui, dans le monde élégant de Paris, a la réi)ulalion d'un homme à bonnes fortunes, n'arrivera pas à séduire, en Savoie, une petite bergère sans ex(>ériencc.

Un dernier verre, monsieur Laroque, et vous pourrez vous retirer

— Je suis aux ordres de monseigneur, il [)eut compter sur mon dévouement et ma discrétion.

— C'est bien, monsieur l'intendant. A demain.

Et maître Laroque se retira à reculons, exécutant, avec sa longue échine, des courbettes réitérées.

Le lendemain, le Commandeur s'éveilla de bon matin.

Décidément, cette petite lui avait tourné la tète. 11 s'Iiai^illa, et mit autant de soins à sa toilette que .s'il se fût agi de la conrpièle d'une [»iincesse du sang. Quand elle fut terminée, il eut, en regard.iiit la glace, un regard de satisfaction.

— Pal.sambleu! voilà wna petite Savoyarde qui serait bien dégoûtée, si elle dédaignait un pareil galant!

Puis il se rendit dans la grande allée du j.iidin et se promena de long en large, pour faire diversion à son impatience et attendre maître Laroque.

Celui-ci ne tarda point à paraître, et, après avoir pris des nouvelles de Monseigneur, il se mit à sa disposition.

— Nous n'avons, dit-il, monsieur le Commandeur, que deux ou trois cents pas à faire pour arriver au sentier où elle passe tous les matins. Quand nous y serons, nous ne tarderons pas à entendre les clochettes de ses chèvres. Elles signaleront l'approche de Marie, qui ne sera plus qu'à quelques pas.

— il n'y a point à craindre de témoins indiscrets?

— Le sentier est peu fréquenté. Ce serait un hasard, si vous renconliiez quelque pa.ssant. L'enfant est toujours seule, et moi-même je ne serai pas gênant.

Une fois arrivé au lieu désigné, le Commandeur constata que l'endroit était bien choisi. Le sentier faisait un détour, et, comme il était bordé d'une haie touffue, la jeune Marie devait se trouver, tout à coup, en face du Commandeur, sans qu'aucun indice ait pu la mettre sur ses gardes.

Bientôt les clochettes retentirent, et le Cor.imandeur s'étant retourné, s'aperçut que l'intendant avait disparu.

L'instant suprême était arrivé!

Les chèvres passèrent, broutant de <,i de là quelques bourgeons et

quelque touffe d'herbe, et subitement Marie, qui leva les yeux, se vit à quelques pas du Commandeur.

— Eh! mais... je ne me trompe pas, dit celui-ci d'un air joyeux et déiiagé, c'est la charmante enfant avec laquelle j'ai causé hier, au château?

— Oui, monseigneur, dit Marie fort troublée.

— C'est un hasard heureux qui me fait vous rencontrer. Votre jeunesse et votre beauté ont fait sur mon âme une impression si charmante que je n'ai pu m'empêcher de penser à vous, et voilà que ce matin, vous m'apparaissez tout à coup, plus charmante encore qu'hier.

— Vous êtes trop bon, monseigneur, balbutia la pauvre enfant qui no savait que dire.

Le Commandeur se trouvait en verve, et la timidité charmante de la jeune fille était pour lui le meilleur des encouragements.

Il combla de compliments la pauvre Marie qui rougissait jusqu'aux oreilles et répétait en tremblant : « Vous vous moquez, monseigneur. »

Mais monseigneur devenait plus pressant, les paroles ne lui suffisaient plus; d'un geste entreprenant il saisit la taille de Marie, et avant que la pauvrette eût pu s'en défendre, lui prit un baiser sur le cou.

Folle de terreur, elle appela plutôt par un sentiment instinctif que pour qu'on vînt à son aide, et dans son émotion, un cri sortit de ses lèvres, et ce cri était le nom d'André.

Le hasard voulut que sa voix fut entendue, et que dans ce sentier désert où, comme disait Laroque, on ne voyait presque jamais personne, deux femmes, qui retournaient à Saint-Laurent, pressèrent le pas pour voir ce qui se passait.

Le Commandeur s'éloigna d'un air dégagé, mais elles comprirent, au trouble de Marie, que le frère de la marquise avait tenté de jouer au séducteur.

La jeune fille ne voulut pas entrer dans des explications, et satisfit, aussi peu que possible, la curiosité pressante dont elle était l'objet. Elle disparut bientôt avec ses chèvres, dont le carillon s'éloigna peu à peu, pour cesser bientôt tout à fait.

Et les paroissiennes regagnèrent Saint-Laurent, non sans faire d'interminables commentaires sur la scène que leur présence avait interrompue.

Elles se décidèrent, chemin faisant, à se rendre chez M. le curé et à lui raconter cette aventure.

Celui-ci les écouta en silence, et avec la plus grande attention. Ce n'est que lorsqu'elles eurent «terminé un récit dont le fond était exact, mais dont leur imagination avait amplifié les détails, que leur adressant la parole, il

ieur fit prendre rengagement solennel de ne rien raconter dans le pays, et de garder, sur cette affaire, un silence absolu.

— Mais le père et la mère Loustalot, fit observer l'une d'elles, ne vaut-il pas mieux qu'ils soient prévenus?

— .le me charge de ce soin, répondit le curé d'un air très grave.

Il insista de nouveau sur l'engagement qu'elles venaient de prendre, de garder le silence, et ce n'était pas trop de toute l'autorité du vieux pasteur et de son insistance, pour obtenir un tel résultat.

Le Commandeur, après son équipée avec Marie, était retourné au château. Il y retrouva Laroque, qui lui demanda, après l'avoir salué :

— Monseigneur est-il satisfait de l'entrevue?

— Les résultats ne sont pas encore décisifs, monsieur l'intendant, mais cette première rencontre me laisse une bonne impression. J'aurais été désolé, d'ailleurs, si la petite s'était rendue tout de suite et avec une facilité déplorable. La meilleure part de mes illusions se serait envolée.

— Il ne s'est alors rien passé qui puisse modifier les résolutions de monseigneur et lui enlever l'espoir de réussir?

— Loin de là; elle m'a parlé comme parle toute lille honnête; mais son embarras était divin, et n'avait rien ni de farouche, ni de désespérant.

... Je l'ai embrassée non sans quelque résistance; elle a même crié un peu, mais pas bien fort.

... J'ai un renseignement d'ailleurs à vous demandera ce sujet. Il est sorli de sa bouche, au moment où je la pressais le plus, au milieu des qiiehjiiws cris qu'elle a poussés, un nom d'homme, et ce nom c'est André.

... Connaissez-vous, dans le village ou dans les environs, quelqu'un à qui ce nom puisse être appliqué?

... Cela me préoccupe, car comme je vous l'ai dit, la plus grosse malechance que je puisse redouter est de rencontrer un rival.

Laroque se creusa la tête et demanda :

— Etes-vous certain d'avoir entendu André, monseigneur?

— J'en suis certain.

— Eh bien! je ne trouve rien, les gens du pays se nomnioiil Jacques, Pierre, etc. Je ne vois pas un André, et je ne crois pas qu'il y en ait un seul dans toute la commune.

— Il est possible, à la rigueur, que j'aie mal entendu ou mal compris. Toujours est-il que je la reverrai demain, si elle suit le même sentier.

— Bonne chance ! monseigneur.

Le lendemain en effet, le Commandeur était à son poste. La crainte d'être en retard l'avait fait devancer rheuro, si bien qu'il commentait à

perdre patience et à craindre que Marie n'eût changé son itinéraire, lorsqu'il entendit enfin les grelots des chèvres.

Marie parut bientôt, mais elle se tenait sur ses gardes et dessina le détour un peu large pour ne pas tomber, comme la veille, tout près du Commandeur.

Après quelques paroles banales, celui-ci prit un ton plus sérieux et lui dit en simulant une forte émotion, comme s'il ne pouvait contenir son cœur :

— Je vous aime, mademoiselle, et ce n'est pas le hasard qui m'a mis sur votre chemin.

— Tous voulez abuser une pauvre fille, répondit Marie, et cela me chagrine. Je ne suis pas d'un rang à pouvoir devenir votre femme, et alors...

Elle n'acheva pas.

— Je vous aime, Marie, reprit le Commandeur en lui barrant le passage, je suis riche et gentilhomme, et je vous ferai la vie si heureuse et si douce, que vous finirez par m' aimer.

— Yous me forcerez, monseigneur, à faire un long détour pour conduire mes chèvres au pâturage, car je ne puis consentir à entendre les propos que vous tenez, si je veux rester une honnête fille.

... Vous avez la fortune, toutes les joies et tous les plaisirs; ne tourmentez pas une pauvre paysanne, car vous me porteriez malheur, et mon père serait homme à me tuer, s'il soupçonnait seulement que je pusse être coupable.

Le Commandeur revint à la charge, et voulut même, comme la veille, s'emparer de la taille de Marie, mais la jeune fille indignée le repoussa vivement et s'élançant, au risque de se briser la tête, sur la pente rapide d'un ravin, elle disparut.

Ses chèvres la suivirent et le séducteur, qui n'avait eu garde de la suivre, se trouvant tout penaud et furieux, se résolut à quitter la place.

Une chose surprit Marie; elle vit à très peu de distance, au détour d'un sentier, passer quelque chose de noir qui lui sembla être la soutane du curé. Mais l'émotion et la rapidité de sa course l'empêchèrent d'observer et de s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée.

— Et puis, pensa-t-elle, M. le curé, que viendrait-il faire à pareille heure dans cet endroit désert?

Le Commandeur rentra au château de fort méchante humeur. Ne voulant pas être questionné par Laroche, du plus loin qu'il l'aperçût :

— Vous aviez raison, dit-il, monsieur l'intendant, poursuivez sans pitié ces malheureux et ne manquez pas de leur envoyer, dès aujourd'hui, l'homme de loi.

Il avait trouve des gens dans la désolation. (P. 47.)

LIVRAISON 6. - A. I)'E.N>t.U\. — LA JIiAC UK UlUC. — .IULES KOtFh El C'S EDITELKS. — LIVRAISON

... Il est temps de leiirfairecoinprendre qu'ils sont en vérité trop bêtes.

Gela signifiait que la jeune Marie ne voulait pas se livrer à M, le Commandeur. C'est ce que comprit Laroque, flatté dans son amour-propre de voir suivre le lâche conseil qu'il avait donné deux jours auparavant.

Il fit alleler sa carriole, partit pour Saint-Laurent, et, deux heures après, l'homme de loi était mis en demeure d'exécuter sur-le-champ d'énergiques poursuites contre le père de Marie

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