‹ La grace de DieuChapitre 4 sur 16 · LES LOUSTALOT · texte numérisé non relu

LES LOUSTALOT

La masure qu'habitait la famille Louslalot, était l'une des plus tristes et des plus pauvres du village. Elle se composait de deux chambres, si l'on peut appeler chambres ces réduits si mal éclairés, qu'il fallait, pendant la mauvaise saison, tenir la résine allumée.

D'un côté de la cloison, ({ui divisait cette chaumière en deux compartiments, se trouvait une petite salle avec deux lits, l'un plus grand qui servait aux époux Loustalot, l'autre, plus petit et entouré de rideaux de serge, c'était le lit de Marie. Un bahut, usé par le temps, contenait les quelques hardes et le linge de la maison, et deux chaises complétaient l'ameublement.

Ajoutez à cela une croix de bois peinte en noir, une branche de buis et une image de la bonne vierge, collée sur le vieux mur sali par le temps, et nous aurons tout vu, nous pourrons passer par la porte donnant accès dans l'autre pièce de ce taudis.

Une seule remarque à faire, c'est que le linge de la literie brillait par une extraordinaire propreté.

La glaise battue, qui servait de parquet était soigneusement balayée; cela sentait la misère, mais non la misère qui s'abandonne, et l'on comprenait que ces pauvres gens avaient, dans leur malheur, autant d'ordre et de dignité qu'il leur était possible.

La pièce qui donnait par la porte d'entrée sur la route, avait une assez grande cheminée, avec des chenets et une crémaillère.

Une table, entourée de deux bancs de bois, était au milieu de la pièce. Un grand coffre, le long du mur, contenait le lait et quelques provisions.

Enfin, un chaudron en fonte, quelques vases en terre, quelques assiettes fêlées, et trois ou quaire verres à boire formaient la vaisselle et les ustensiles de la mai-on

C'est tout ce que ces malheureux, qui dépassaient l'un et l'autre la cinquantaine, avaient pu conserver, en travaillant du matin au soir, et en vivant, cela va sans ^ire, avec la plus extrême sobriété.

D'ailleurs, ils n'avaient pas été toujours aussi misérables.

Lors de leur mariage, ils ne pouvaient certainement passer pour riches, mais ils vivaient du travail de leurs bras et se trouvaient heureux.

Heureux! pas tout à fait, cependant, car leur union était restée stérile. Pendant quinze ans, ils n'eurent pas d'enfants, ce qui les comblait de tristesse.

Vers la septième année après leur établissement, il leur arriva un premier malheur. Une grange, dans laquelle ils avaient enfermé une assez belle récolte, fut détruite par un incendie avec tout ce qu'elle contenait.

Cet événement fut le point de départ d'une longue et fatigante lutte contre toute sorte d'accidents.

Huit ans durant, rien ne leur réussit. Tout ce tournait en mal pour eux, et ils pliaient sous l'acharnement de la destinée qui ne consentait pas à s'attendrir en leur faveur.

Puis, voilcà qu'un jour la Loustalot devint grosse. Antoine et Madeleine se sentaient voués à une malchance si obstinée, que cette joie — quelque grande qu'elle fut — se mêla d'appréhensions bien naturelles chez des gens voués à l'infortune continue.

Ils en arrivèrent à redouter la naissance de l'enfant, tant ils redoutaient une charge nouvelle.

Mais comme si la gamine eut apporté dans le giron l'espérance et la tranquillité, tout changea pour eux dès que Marie fut née.

Leurs créanciers leur donnèrent du temps. Les récoltes furent plus fructueuses que jamais elles ne l'avaient été. Maître Antoine eut par trois ou quatre fois de ces hasards qui donnent le bien-être avec la bonne humeur. . .

— C'est un bon ange que Dieu nous a envoyé, parce que nous ne nous sommes pas abandonnés, disait Madeleine.

— Vraiment oui, ajoutait Loustalot plein de confiance.

L'enfant fut nourrie, fit ses dents, se mit à trotter, puis à babiller el tout réussissait dans la maison. Mais ce qui était le plus étonnant, c'est que Marie prenait de plus en plus, chaque jour, la beauté, la finesse, et la cràce des anges.

Tout le monde l'adorait, on l'appelait mademoiseJle et, quoiqu'elle fut vêtue d'habits grossiers comme ses parents, cela paraissait tout naturel.

Enfin, la roue delà Fortune tourna une troisième fois. Les vieux du pays disaient tout bas que baroque, l'intendant du château, avait voulu se préva-

loir de ses fonctions et de son imporlancc pour faire un pouce de cour à Madeleine encore très belle à quarante ans.

Ils ajoutaient que la brave femme ayant averti Loustalot, celui-ci s'était arrangé pour rencontrer le personnage dans un chemin creux et lui avait administré une maîtresse volée dont, d'ailleurs, l'homme du château ne s'était pas vanté.

C'est à partir de ce moment fiue la déveine se remit aux trousses du pauvre ménage.

Courageusement le paysan et sa femme luttèrent, mais il n'en fallut pas moins subir des pertes qui semblaient imprévues, et vendre mille choses qu'on avait achetées au temps de la prospt'rité.

Ils en arrivèrent ainsi à la gêne, puis à la misère. Et c'était vraiment pitié qu'on eût le courage de leur vendre les quelques objets qui leur restaient, tristes épaves dont nous venons de dresser le déplorable inventaire. Depuis quelques jours, l'intendant Laroque avait donné des ordres à l'homme de loi du pays.

Et pourtant, ce sont des gens honnêtes et laborieux.

Le soleil, qui brille de bonne heure au mois d'août, vient à peine de se lever, et Madeleine Loustalot, installée déjà devant sa porte sur l'une de ses deux chaises, fde, sans perdre un instant, tandis qu'Antoine, son mari, sorti depuis longtemps, est à son travail ou à ses affaires.

Les malheureux voudraient se sauver, c'est-à-dire gagner du temps, ne pas être vendus, ne pas être jetés à la porte de leur pauvre chaumière, ne pas être réduits à la plus affreuse misère, au vagabondage, à la mendicité.

Elle file, la pauvre Madeleine.

Elle ne sait pas encore à quel point la situation est urgente et terrible; elle ignore qu'il y a dt^jà eu un commencement d'exécution.

Antoine, son mari, ne lui a pas encore appris la terrible nouvelle, parce qu'il se livre à quelques suprêmes démarches et qu'il sera toujours temps de lui porter cet affreux coup.

La pauvre femme conserve donc quelque espérance; l'arrivée de la marquise, les bonnes paroles que le commandeur avait adressées à Marie le dimanche précédent, dans la cour du château, lui donnent à croire qu'on fera grâce à la malheureuse famille.

Elle se fait enfin toutes sortes d'illusions, elle prie avec ferveur, et dans le fond de son âme religieuse, elle croit à l'intervention divine. Dieu ne les abandonnera pas.

Tout en filant, ces idées lui trottaient par la tête, lorsque Pierrot, qui passait sur le chemin, l'arraclia à ses méditations en lui adressant la parole :

— Déjà à l'ouvrage, mère Loustalot?

— Faut ben travailler, mon garçon.

— Faut pourtant pas vous tuer, non plus

— Qu'est-ce que tu veux, Pierrot. Nous n'avons pas de quoi nous dorloter, et puis, si je suis quelquefois malade, je suis forte tout de même.

— Ce n'est pas comme mam'zelle Marie!... on dirait jamais qu'elle est de vous, celle-là; elle a plutôt l'air d'une demoiselle de la ville que d'une savoyarde...

Pierrot, sous cette forme naïve, mettait à nu le fond de son cœur. Il avait pour Marie une grande affection et surtout une grande admiration. Elle lui avait toujours semblé d'une nature supérieure à celle des autres paysan c.

Il ne savait pas si c'était de l'amour; il n'aurait jamais pensé à la demander en mariage, parce qu'il comprenait qu'elle ne pouvait pas épouser un pauvre garçon comme lui, Pierrot. Mais cela ne l'empêchait pas d'êlre fanatique de Marie à laquelle il était absolument dévoué.

Il ajouta :

— Ous qu'ell'est donc, c' matin?

— Elle dort, répondit Madeleine.

Puis se reprenant :

— Que voulez-vous? Pierrot!... c'est jeune... ça a besoin de sommeil!... mais moi, je travaille!... ça fait qu' comme ça, elle dort plus longtemps et l'ouvage ne souffre pas.

— G'est-y ça une bonne mère, dit Pierrot tout attendri. Ça me rappelle la mienne ! La pauvre mère Pitou !

... Ah! m'aimait-elle, elle aussi! Elle me disait toujours:

« — Ne te fatigue pas mon garçon. »

... Pauvre mère! elle est morte, et je ne puis y penser sans être tout en larmes, mais je ne l'ai jamais contrariée; par obéissance, je ne me fatiguais guère, et pour lui obéir, même après son décès, je ne me fatigue pas davantage, encore à présent.

A propos, mère Loustalot, il paraîtrait donc que mam'zelle Marie ne partira pas demain, avec les autres qui quittent le pays?

Ces paroles firent dresser la tête à Madeleine qui cessa de filer un instant. Elle adorait sa fille de tout son cœur, de toute son âme, et l'idée de se séparer d'elle l'avait toujours épouvantée.

— Partir... Marie!... mon enfant!,., qu'est-ce qui a dit ça?... Je voudrais bien voir... par exemple, partir?... que d'autres aient ce courage là... que d'autres se séparent de leurs filles!... moi, je garde la mienne avec moi!...

Pierrot était rassuré, car il eul été désolé du départ de Marie. Aussi, reprit-il vivement :

— Et vous avez mon approbation, mère Loustalot! Quoi qu'elle irait faire dans ce grand Paris... je vousl'demande?... Il en part de nos montagnes pus qu'il n'en revient!... quand ils reviennent!...

— Non, non, je ne me sépare pas comme ça de ma petite Marie. Dieu merci! son père et moi, nous avons de bons bras! Eh bien! nous travaillerons plus fort, donc! et nous passerons les nuits, s'il le faut, comme je fais depuis un mois.

... Mais tant que nous aurons du pain, elle n'en manquera pas!... Elle n'aura pas besoin d'aller mendier à Paris.

— Et vous avez de plus en plus mon approbation, dit Pierrot qui s'animait... Tenez, moi, mère Loustalot, je ne suis qu'un pauvie chevrier... eh bien! vous me croirez, si vous voulez, j'aime mieux manger du pain noir ici... que des épinards à Paris... On n'a rien, si vous voulez, mais on l'a!... et on en jouit au pays.

Antoine Loustalot venait d'arriver sans que Pierrot l'eût aperçu. I! entendit les dernières phrases et répliqua d'une voix lugubre :

— La belle avance!

— Tiens! vous étiez là, père Loustalot! dit Pierrot en se retournant. Il vit alors la physionomie du mari de Madeleine; le pauvre homme

était accablé. Il venait de courir, de faire toutes sortes de démarches pour implorer grâce et pitié. Repoussé de partout, il rentrait, comprenant que tout était perdu, qu'il n'y avait rien à faire.

En proie au plus immense désespoir, il était allé à Sallenches, pour supplier des parents de venir à son aide. 11 avait trouvé des gens dans la désolation, tout aussi misérables que lui. L'avalanche avait tout détruit chez eux.

Après tant de démarches, après tant d'efforts, il n'avait réussi à rien, il ne rapportait rien! La ruine, le désastre étaient inévitables.

— Ah! s'écria-t-il d'une voix lamentable, mourir de faim là-bas ou ici... Est-ce que ce n'est pas toujours la même chose?

A Paris, du moins, on a l'espoir de faire fortune! tandis qu'ici, la misère, toujours la misère!... les recors!... les saisies... le diable!... c'està-dire M. Laroque.

— Ah! oui, dit Pierrot, l'intendant de M""* la marquise! En v'ià un qui a une figure ingrate pour exprimer l'amabilité!

— Tu l'as donc vu, Antoine? demanda Madeleine, de plus en plus inquiète

— Je le quitte à l'initant.

— Eh ben! est-ce que c'est aujourd'hui qu'on adjuge notre fermage, ce petit morceau de bien qui fait partie du domaine de Sivry?

— C'est aujourd'hui, répondit Loustalot, qui, la tête basse, les poings fermés derrière le dos, se promenait machinalement.

— Ehî... as-tu espoir qu'on nous renouvelle?

— Il n'y faut plus compter,

Madeleine poussa un gros soupir et murmura :

— 0 mon Dieu!

Mais cette femme courageuse s'était juré de ne se laisser jamais abattre. Elle avait tant souffert déjà! Elle avait éprouvé tant de privations et de misères!

Les prédications du curé revenaient à sa mémoire; on se sauve toujours de la misère en travaillant, répétait-il souvent, et la pauvre Madeleine fait tourner son fuseau rapidement, comme si le peu de laine qu'elle filait pouvait empêcher la catastrophe.

Loustalot reprit avec un accent de rage :

— J'ai supplié ce M. Laroque comme je supplierais le bon Dieu!... il n'a rien voulu entendre. Rien!...

— Le scélérat! le gueux! le sans-cœur! s'exclama Pierrot qui avait, depuis longtemps, pris l'intendant en grippe. C'est un vilain homme.

— Mais, dit Madeleine, si tu avais été au château voir M™^ la marquise, peut-être ben...

— Ah ! ce n'est pas commode de parler à M"^ la marquise. . . D'ailleurs, ce serait inutile. Il y a trop de concurrents : Jean Leblanc, Thomas Lavigne, Jacques Roussi!... et d'autres gros bonnets qui ont de quoi!... qui peuvent donner caution, eux!... Ils sont sûrs de l'emporter.

Et puis, ne sommes-nous pas arriérés d'un semestre avec M. Laroque?

— Mais, répliqua Madeleine, M. le curé a promis de lui parler pour nous.

— Le curé a promis, et il parlera, s'il n'a pas parlé déjà, mais ça n'y fera rien.

... Ce Laroque est absolument décidé à vendre aujourd'hui notre chaumière.

Ce dernier coup terrassa Madeleine; et elle se leva abandonnant son travail, et, les larmes aux yeux :

— Vendre cette chaumière, s'écria-t-elle, est-ce possible, grand Dieu! Cette chaumière où nous nous sommes mariés!... Où ma pauvre mère

est morte! où notre Marie est née... On ne peut pas faire ça!... Qu'alJonsnous devenir, Antoine, qu'allons-nous devenir?

— Ce qu'il plaira à Dieu! répondit Loustalot accablé, et à M. Laroque-

An moment d'entrer, le Commandeur considérait le dehors de la masure. (P. 52.

Les derniers mots venaient à peine d'être prononcés, qu'une voix fraîche et suave se fit entendre, chantant une chanson du pays.

La voix sortait de la cliaumière.

C'était Marie qui s'éveillait.

— Silence! dit précipitamment Madeleine; c'est Marie! La pauvre enfant ne sait rien encore. Éloignons d'elle ces gros chagrins, qu'elle connaîtra toujours assez tôt.

LIVRAISON 7. — A. DENNERT. — LA GRACE DE DIEU. — JCLES ROUFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVKAISCN 7.

La chanson continuait, joyeuse, semblable à celle de l'alouette, quand elle salue les rayons du matin.

Quel contraste, entre le sombre désespoir qui poignait le cœur des deux époux et cette mélodie charmante, pleine d'insouciance et de gaieté!

Marie parut bientôt sur le seuil, fraîche et légère, ayant encore aux lèvres les dernières notes de sa chanson.

— Le rossignol, dit Pierrot, ne file pas, dans le bocage, des sons comme ceux-là... Ah! non... non.

— Bonjour, mon père, dit Marie de sa voix caressante.

En dépit de la consigne qu'avait donnée Madeleine, Loustalot était trop désespéré pour essayer de sourire, et c'est d'une voix bourrue qu'il répondit :

— Bonjour.

Marie savait vaguement que ses affaires l'inquiétaient depuis quelque temps, et le voyait assez souvent accablé de tristesse. Elle ne répliqua rien pour ne pas l'affliger.

— Bonjour, Pierrot, dit-elle d'un ton familier.

— Bonjour, mam'zelle Marie, répondit Pierrot, tout heureux qu'elle lui eût parlé.

— Ah! se dit-il à lui-même, est-elle gentille, à c'matin! l'est-elle! Puis Marie vint à sa mère, qu'elle aimait tendrement :

— Mère, lui dit-elle, avant de t' embrasser, il faut que je te gronde... Tu ne m'éveilles jamais. Moi qui suis jeunt et qui cours les montagnes, ce n'est pas ma faute, si je ne m'éveille pas toute seule!... Et c'est toi qui es toujours au travail, comme hier, comme aujourd'hui... Ah! ce n'est pas bien, ça.

Puis elle sauta au cou de sa mère, qu'elle embrassa longuement. La pauvre Madeleine, tout émue, faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes.

— A-t-elle un cœur, a-t-elle un cœur ! disait Pierrot aussi très ému.

— Ma fille! ma fille! sanglotait Madeleine en mangeant Marie de baisers. Voilà un bien qu'on ne m'enlèvera pas, au moins.

— Qui sait? grommela le père.

Loustalot était trop désespéré pour que ce touchant spectacle put lui donner quelque joie, et, dans son désespoir, tout augmentait son mécontentement.

Ce fut d'une voix maussade et grondeuse qu'il reprit, soulignant les paroles de Marie :

— Elle a raison, dit-il. Tu en fais une paresseuse, une fainéante, comme si elle avait des rentes, et comme si un jour elle devait être marquise ou duchesse... Et qui sait l'avenir que Dieu lui garde?

— Je n'en sais rien non plus, dit Marie d'une voix où perçait une nuance de mélancolie. Tout ce que je demande au ciel, c'est de ne pas me séparer ni de mon père, ni de ma bonne mère.

Puis, comme un souvenir lui vint tout à coup au cœur, ses lèvres se colorèrent d'un peu de rougeur, et elle ajouta pour elle-même, mentalement :

— Ni d'André!

— Et il t'entendra, Marie! il t'entendra, chère enfont! lui dit la pauvre Madeleine en la couvrant de caresses.

Cette scène d'attendrissement fut brusquement interrompue.

— Ah! dit Pierrot, qu'est-ce que je vois donc là-bas? Mais je ne me trompe pas, c'est lui !

— Qui donc, lui? demanda Marie.

— M. Laroque, répondit-il, c'est lui-même.

Ils avaient tous regardé du côté qu'indiquait Pierrot. C'était en effet l'intendant.

— Déjà, dit Loustalot atterré.

— Tiens! ajouta Pierrot, il est avec un beau seigneur, ma foi, que je crois reconnaître. Ils viennent de ce côté!

Loustalot n'avait qu'une idée en tête : les poursuites.

— C'est sans doute pour nous donner congé. Eh bien! qu'ils viennent! dit-il d'une voix où il y avait plus de désespoir que de résignation; je suis préparé à tout.

Marie ne comprenait pas.

— Notre congé! qu'est-ce que cela veut dire?

Mais Madeleine sanglotait, et Marie pressentit un malheur.

— Mère, qu'y a-t-il donc, et pourquoi pleures-tu?

— Tu ne le sauras que trop tôt, pauvre enfant... Prie Dieu tout bas. Dieu maintenant est notre seul espoir.

L'arrivée inattendue de l'intendant et du Commandeur avait produit une grande émotion. Ils se dirigeaient en effet du côté de la maison. Ce qui allait se passer devait avoir les plus graves conséquences ; ils avaient tous beaucoup d'inquiétude, Madeleine, seule, conservait quelque espérance.

Instinctivement on s'occupa de mettre un peu d'ordre pour recevoir ces personnages, revêtus pour eux d'une double autorité, par leur rang d'abord, et ensuite par l'influence qu'ils allaient avoir sur leur misérable destinée.

Marie, plus alerte que les autres, et un peu moins émue, parce qu'elle n'avait pas reconnu le Commandeur, avait déjà rentré le fuseau de. sa mère et rangeait tout dans la première salle.

Pierrot aidait de son mieux et avait transporté les chaises. Loustalot et Madeleine s'étaient mis sur le seuil, prêts à présenter leurs salutations.

Pierrot, qui ne trouvait plus rien à faire, vint remettre le nez à la porte, et, apercevant l'intendant qui s'approchait :

— Et dire, grogna-t-il, que je n'ose pas me payer le plaisir de casser les côtes à ce grand échalas avec un de ses pareils. Fagot contre iagot, on verrait lequel des deux est le plus dur. Vieux brigand ! va.

Au moment d'entrer, le Commandeur considérait le dehors de la masure, et avait aussi jeté par la porte un coup d'œil sur l'intérieur.

Il éprouvait cette sensation pénible qu'éprouvent les gens riches, habitués au confort et au luxe, lorsqu'ils sont forcés de se mettre en contact avec des objets misérables et d'une propreté douteuse.

Il y a un mouvement de répugnance si pénible en effet, qu'on admire à juste raison les femmes élégantes et délicates qui, pour faire le bien et porter des secours, entrent dans les plus affreux taudis, et jettent, comme un rayon de soleil, un sourire de bonté au milieu de toutes les misères.

Anges du paradis sur cette terre !

Le Commandeur ressentait ce mouvement instinctif, mais il allait certainement le dominer aussi, poussé qu'il était, non par l'amour du bien, mais par des sentiments de luxure et de débauche.

— Comment, Laroque, dit-il bas avant d'entrer, tu es sûr que cette délicate fillette, la même que j'ai déjà vue au château et dans le sentier, est enfouie en cette cabane?

— Oui, monseigneur.

— C'est une perle dans un bourbier.

— Voyez, près du seuil, devant vous, les deux personnes qui vous attendent; ce sont le père et la mère.

Il ne s'agissait plus que de faire un pas. Il y eut un temps d'arrêt avant qu'il s'y décidât.

L'habitude de la galanterie le fit penser à sa toilette, à laquelle il donna un regard et un tour de main comme s'il eut à entrer dans un boudoir.

— Hum! se dit-il, fille des champs ou princesse, soyons toujours régence.

Puis prenant ses plus grands airs, et les façons de coquetterie que se donnaient les fats du temps :

— Bonnes gens, dit-il d'une voix protectrice, en envoyant avec désinvolture un salut de son gant qu'il tenait à la main, bonjour, bonnes gens.

11 est certain que ces manières impressionnaient les paysans; il est à

remarquer même que c'est dans des milieux semblables qu'elles produisent le plus d'efïet.

Loustalot saluait profondément, et murmurait avec un grand respect :

— Monseigneur!...

Madeleine tremblait comme une feuille, ses deux yeux écarquillés.

Quant à Pierrot, ce qu'il avait d'écarquillé, c'était la bouche; elle béait toute grande sous son nez en trompette qui contribuait à donner à sa ligure l'expression de l'ahurissement.

Marie, seule, était restée en dehors de cette scène, obéissant à ses habitudes de ménagère et rangeant quelque vaisselle qu'elle rougissait de voir en désordre devant des étrangers.

Les regards étaient tournés sur le Commandeur; il fallait bien qu'il prît la parole et la difficulté était pour lui d'entamer la conversation, le moins gauchement possible.

Il savait bien ce qu'il venait faire, mais il n'avait pas pensé à ce qu'il allait dire.

Il se décida à la plus simple des entrées en matière.

— Quel est, dit-il d'un ton à la fois bienveillant et protecteur, celui de vous qui s'appelle Antoine Loustalot?

— C'est moi, monseigneur.

Monseigneur venait pour Marie ; il ne voyait pas trop la nécessité de s'égarer dans des circonlocutions et de faire de la diplomatie avec des gens sans importance, avec des rustres de cet acabit. Il n'alla pas par quatre chemins.

— Brave homme, dit-il, n'avez-vous pas une fille, que je rencontre parfois, svelte et gracieuse, menant des chèvres au pâturage, ou portant à manger aux ouvriers de la forêt?

— Oui, monseigneur.

— Et comme Marie rangeait toujours au fond de la salle, il tendit son chapeau dans sa direction, en disant :

— La voilà.

La jeune fille, un peu confuse et intimidée par d'aussi beau monde, aurait mille fois préféré qu'on ne s'occupât pas d'elle, et continuait sa besogne sans se retourner. On parlait d'elle, mais on ne lui adressait pas la parole; c'était tout ce qu'elle demandait.

Cependant un soupçon avait poussé tout à coup dans la tête de Loustalot et c'est d'une voix rude qu'il ajouta :

— Avance donc, Marie, et qu'as-tu fait pour nous attirer si bonne compagnie?

La pauvre enfant avait la tête et le cœur pleins de la pensée, de l'image

d'André, qu'elle voyait maintenant presque tous les jours. Elle y songeait la nuit et le jour; elle ne pouvait fermer ses paupières sans revoir ses lèvres qui, dans leurs entrevues, ne cessaient de lui sourire en murmurant des mots d'amour.

C'était le secret, qu'elle cachait à tous, même à sa mère, et elle supposa dans son émotion, qu'il s'agissait de ce secret.

Ses joues rougirent subitement, et, prise d'un sentiment de crainte, c'est sans se retourner qu'elle répondit presque avec des larmes dans les yeux !

— Mais, mon père, je n'ai rien fait.

Il y avait, dans son accent, une note attendrissante. Le Commandeur savait mieux que personne combien étaient injustes les soupçons de Loustalot, mais ce n'était pas cette injustice qui lui causait quelque émotion ; ce qui l'avait remué, c'était le charme qui se dégageait de Marie et la douceur de sa voix.

Il s'avança vers elle en disant avec un accent de reproche :

— Maître Antoine, ne rudoyez pas cette belle enfant.

Puis étant tout près de Marie qui, confuse ne s' étant encore qu'à demiretournée, tenait les yeux baissés sous ses longs cils, il lui prit la main : Marie, levant instinctivement la tête, le reconnut :

— Ah! mon Dieu! se dit-elle, contraignant son émotion.

Le Commandeur la regardait doucement, lui tenant toujours la main le plus galamment du monde.

— Remettez-vous, mademoiselle. Il n'y a pas, dans toute la Savoie, des yeux aussi beaux que les vôtres, et ce n'est pas pour les faire pleurer que je suis venu ici.

Marie ne savait que répondre. Elle reprit doucement sa main au Commandeur et s'éloigna toute intimidée.

L'attitude du Commandeur, loin de calmer Loustalot, ne fit que confirmer les soupçons qui lui avaient, tout à l'heure, passé par la tête.

Aigri par le malheur, et s'adressant à M. de Boisfleuri, il lui dit rudement :

— Sauf votre respect, monseigneur, elle est Marie tout court. . . nous n'avons pas de demoiselle chez nous.

Ces paroles où la colère était mal dissimulée par la contrainte qu'imposait la différence des conditions, jetèrent un rroid glacial. Madeleine, effarée, pensait que tout était perdu. Pierrot n'y comprenait plus rien. Il y eut un moment de silence.

Il fut rompu par la voix de l'intendant, qui, dans l'ombre du Commandeur n'avait pas encore soufflé mot.

C'est avec un accent sententieiix et quelque peu solennel qu'il prononça cette phrase :

— Si elle n'est pas demoiselle, elle peut la devenir.

Cette phrase, si Loustalot en eut bien compris la portée, n'aurait pu qu'aggraver son irritation. Elle produisit un effet contraire, elle fut comme un seau d'eau glacée sur le crâne d'un aliéné en accès de folie. Sa situation, les poursuites surgirent à sa pensée, et changeant tout à coup d'attitude, c'est de la façon la plus humble qu'il balbutia :

— Je vous demande bien des excuses, monsieur Laroque, mais nous n'avons pas pour notre fille de si grandes espérances.

Le Commandeur voyait déjà le pauvre diable à sa discrétion et, s'adressant à l'intendant, il lui dit à voix basse :

— Vous ne m'aviez pas trompé, Laroque. Quelle misère!

— Je ne vous avais trompé d'aucune façon, monseigneur, et vous voyez que ma combinaison était excellente. La petite est à vous.

Le Commandeur acquiesça d'un sourire.

Pendant que s'échangeait ce dialogue à voix basse, Madeleine avait pris à part son mari et lui parlait avec animation. La pauvre mère croyait à la vertu de sa fille si sincèrement et si profondément qu'elle n'aurait jamais pu la croire coupable; ces deux âmes simples n'avaient rien eu de caché l'une pour l'autre jusqu'au jour de l'avalanche, et de la rencontre d'André et c'est à peine si Madeleine avait compris quelque chose aux susceptibilités de Loustalot. Sa mauvaise humeur, c'était aux poursuites et aux tracas qu'elle l'attribuait.

Mais elle comprenait que la présence du Commandeur pouvait amener quelque heureux résultat.

— Il faut lui parler, Loustalot, dit-elle tout bas à son mari puisque par bonheur nous en avons l'occasion.

— Lui parler, . . . implorer ce beau seigneur, répondit Loustalot repris de ses soupçons.

— Il le faut, si tu ne veux pas que nous soyons tous sans gîte et sans pain.

Quoique tout cela fut prononcé à mi-voix, le Commandeur qui suivait des yeux ce débat entre les deux époux, en comprenait fort bien le motif.

Ce n'était pas d'ailleurs pour ce qui avait eu lieu jusqu'à présent qu'il s'était dérangé. Il imaginait que la discussion engagée allait avancer les affaires et c'est là qu'il voulait en venir au plus vite.

— Eh bien! braves gens, dit-il, jouant l'enjouement et la bienveillance, de quoi s'agit-il?

— Madeleine prit son courage à deux mains, et quoiqu'elle eût peur

d6 mal dire, il fallait bien qu'elle se décidât à parler. C'était, pensait-elle, la dernière chance de salut; il ne fallait pas la laisser échapper.

— Monseigneur, voici le fait et je vous supplie de vouloir bien m'écouter, vous qui avez l'air si bon et qui nous témoignez tant de bienveillance.

Nous sommes des gens bien malheureux, et si vous repoussez ma prière, nous allons être plongés dans le plus profond désespoir. Avant que vous ne soyez entré chez nous, nous ne savions à quel saint nous vouer.

La dernière récolte a été mauvaise, l'avalanche nous a tué presque toutes nos chèvres, et nous avons été tellement éprouvés, que nous redevons les termes d'un semestre pour la Mare-aux-Biches.

— La Mare-aux-Biches! qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Laroque? interrompit le Commandeur.

— C'est une petite ferme, au pied de la grande montagne.

M. de Boisfleury n'avait pas imaginé qu'on oserait lui parler des poursuites, mais il n'était pas homme à se laisser prendre sans vert. Il affecta même, comme on vient de le voir, de faire bifurquer la conversation, en se donnant l'air de ne pas être disposé à l'indulgence.

Aussi, en voyant sa figure devenue tout à coup sévère, Madeleine intimidée, resta un moment silencieuse...

— Oui,... la Mare-aux-Biches! reprit le Commandeur. Puis, après une pause :

— Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse, ma brave femme, je ne suis pas le propriétaire de la Mare-aux-Biches, moi... Ah! si ça dépendait de moi... mais je vous l'ai dit, je n'y puis rien...

Madeleine, à ces mots, fondit en larmes et se jetant aux genoux de M. Laroque :

— Mais vous, monsieur Laroque, dit-elle, vous pouvez tout ce que vous voulez. Epargnez-nous, je vous en supplie. Nous ne sommes pas des gens sans aveu. Il y a trente ans que nous payons notre redevance, et la corvée, et la dîme à M™^ la marquise... trente ans, c'est quelque chose.

Laroque, flatté que la fermière se traînât à ses pieds, avait redressé sa longue échine et faisait l'important, ce qui n'échappa point au Commandeur.

Mais Loustalot aussi s'était aperçu de cet accès de morgue et s'avançant :

— Belève-toi, Madeleine, dit-il.

— Non, laisse-moi parler. Au moins, nous ne nous en irons pas d'ici sans avoir dit tout ce que nous devions pour écarter le malheur.

Marie rendit caresse pour caresse. (P 64.)

Marie, les larmes aux yeux, se tenait debout à côté du Commandeur et le regardait à la dérobée.

Madeleine reprit :

— Qu'est-ce que nous avons fait? nous sommes en retard, mais c'est la première fois que ça nous arrive. Demandez à tout le monde, nous sommes les fidèles vassaux de Sivry. Mes parents et ceux de mon mari

LIVRAISON 8. — A. d'ENXERY. — LA GRACE DH DIEU — JCLES ROOFF ET c'*, ÉDITEURS. — LIVRAISON 8.

ont vieilli ou sont morts pendant des siècles au service du marquis. Est-ce qu'on ne peut pas avoir quelque indulgence pour nous?

M. de Boisflcury n'aimait pas beaucoup cette scène de larmes et restait interdit.

Quant à Laroque, habitué, sans doute, à s'entendre supplier, il ne modifiait en rien son attitude ni l'air de son visage.

— Oh! je comprends, reprit la paysanne, je comprends que M"^ la marquise doit toucher ses revenus et que nous sommes en faute, mais notre gêne est passagère; mais en moins d'un an, nous aurons triomphé du mauvais sort. Monsieur Laroque, prenez pitié de nous.

Puis, se tournant vers le Commandeur :

— Monseigneur, je vous en supplie, sauvez-nous. Tout le monde vous dira que nous sommes de braves gens... on nous a poursuivis, sans relâche, sans pitié. Autrefois les seigneurs avaient de l'indulgence pour leurs vassaux. Feu le marquis — que Dieu ait son âme — a été bon pour mon père... Et aujourd'hui...

— Aujourd'hui, reprit Loustalot, toujours sombre, pour une misérable somme, on nous a saisis ces quelques meubles...

— Quand monseigneur est entré, continua la pauvre Madeleine, il a paru étonné que nous fussions si pauvres. Eh bien! nous l'étions encore bien plus qu'il ne le croyait, puisque notre table, nos chenets, nos bardes et jusqu'à notre lit, ne nous appartiennent plus. Monseigneur, monseigneur, prenez pitié de nous, pitié! pitié!

M. de Boisfleury, d'un coup d'œil, jugea qu'il y avait bon parti à tirer de la situation. Il fit volte-face, le moment lui paraissait venu d'étaler sa grandeur d'âme et de frapper le coup qui devait, croyait-il, lui assurer à jamais la reconnaissance de Loustalot et l'affection, bien plus précieuse pour lui, de la divine Marie.

— Comment, dit-il, on vous a snisis?...

— Oui, monseigneur.

— Mais je ne savais pas cela.

— Tout, tout, jusqu'à nos vêtements.

— Jusqu'à nos chèvres.

— Quoi! ces chèvres si gentilles que M"= Marie conduit chaque jour au pâturage !

— Et demain, continua Madeleine, demain, si nous n'avons pas payé, cette chaumière où ma fille est née...

— Vraiment!... fit le Commandeur feignant l'intérêt, cette chaumière sera vendue et perdue pour vous à tout jamais. Oh! c'est aifreux!...

Loustalot fit un pas en avant, et de sa rude voix :

— Tout ça, monseigneur, parce que M. Laroque nous en veut...

— Oui, oui, affirma Pierrot, M. Laroque leur en veut, tout le monde vous le dira.

Le Commandeur se tourna lentement vers l'intendant, qui restait parfaitement calme et, prenant un accent de sévérité :

— Qu'est-ce que j'apprends-là, monsieur Laroque?

— Monseigneur!

— Comment! vous à qui, en donnant l'intendance de ses biens, ma sœur avait encore plus confié le soin de faire bénir, par ses vassaux, le nom de de Sivry.

— Mais...

— Vous vous permettez, à ce que je vois, d'avoir des haines personnelles et, ce qui est bien plus grave encore,.., de les assouvir au grand détriment de l'affection que nous portons à ces braves gens...

— Monseigneur!

— C'est indigne !

— Cependant...

— J'en informerai ma sœur, sans retard.

On jugea de la joie qui envahit les LousLalot. D'abord ils éprouvaient le plaisir d'entendre malmener mons Laroque et ils voyaient, ensuite, que les choses tournaient à leur avantage.

Ils se rapprochèrent, les mains jointes par la reconnaissance.

— Monsieur Laroque ! fit le Commandeur.

— Monseigneur?

— Je ne sais qui me tient de vous chasser immédiatement,

— Ce serait bien sévère, osa dire l'intendant.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que...

Laroque, malgré son aplomb, hésita un peu.

— Voyons, parlez?

— Parce que monseigneur oublie que c'est lui-même...

— Taisez-vous, drôle, vous êtes un maladroit...

— Oh!...

— Et un sot. Et c'est trop des deux.

— Jarni! s'écria Pierrot ravi, ce n'est point son parrain, mais il l'a baptisé comme il faut, je m'en flatte.

M. de Boisfleury, qui supposait Laroque assez intelligent pour prendre les choses en homme sachant jouer son rôle, devint presque réellement furieux, et fut sur le point de se fâcher pour tout de bon.

— Est-ce que cet animal serait vraiment une bête? pensa-t-il.

Puis, se tournant vers Madeleine, toujours émue et dans la posture des suppliants, il lui dit :

— Rassurez-vous, ma bonne femme, il ne vous sera plus fait aucun mal...

— Oh! que de reconnaissance!...

— J'ignorais, palsembleu! que les choses fussent aussi avancées. Il est certain que j'avais entendu parler de votre affaire, mais elle ne m'inquiétait guère, car ma sœur s'en était occupée et je crois bien lui avoir entendu dire qu'elle s'intéressait beaucoup à votre fille.

A ces mots, Marie ouvrit de grands yeux.

— A moi, murmura-t-elle en a parte, elle ne m'a jamais vue...

— Tu entends, notre homme, dit Madeleine radieuse.

— Du reste je la prends sous ma protection dès aujourd'hui, et il ne tiendra qu'à elle de faire fortune.

— Est-il possible! dit Marie surprise.

Madeleine tomba de nouveau à genoux et remercia le gentilhomme avec une ferveur passionnée qui montrait à quel point elle aimait son enfant, et de quelle gratitude elle se sentait pénétrée.

— Monseigneur, dit-elle, vous nous sauvez, merci mille fois, merci pour votre générosité.

Des sanglots de joie lui coupèrent la parole. Ce fut au tour d'Antoine.

— Il faut me pardonner, monseigneur, dit-il, si je vous ai parlé tout à l'heure avec rudesse. Les malheureux sont enclins au soupçon, mais ils sont aussi bien plus reconnaissants quand ils comprennent qu'on ne les trompe pas. Vous pourrez dire à M"* la marquise que ma vie lui appartient, ainsi qu'à vous, monseigneur.

— Merci, mes amis, merci, ma sœur apprendra votre reconnaissance et je vous sais gré des bonnes paroles que vous m'adressez. Je veux que vous soyez heureux!... tous heureux...

— Ah! par ma foi, dit Pierrot à mi-voix, je ne croyais pas ce seigneur si aimable et si bon.

— Quant à votre ferme, reprit M. de Boisfleury, j'en parlerai à ma sœur qui ignore certainement ce qui se passe.

— Oh! sûrement, appuya naïvement Pierrot.

— Et je ne doute pas qu'elle n'ait égard à votre malheur et ne vous conserve ses bonnes grâces.

— Quel bonheur! soupira Madeleine.

— A la considération de la belle Marie.

— Il y eut un court silence. M. de Boislleury faisait mine de se retirer, quand il revint sur ses pas.

— Monsieur Laroque? dit-il d'un ton impératif et bref d'un seigneur qui veut être obéi.

— Je suis aux ordres de monseigneur, répondit avec humilité l'intendant qui venait enfin de comprendre l'évolution de M. de Boisfleury.

— Que toute poursuite cesse?

— Oui, monseigneur.

— Dès ce moment!...

— Oui, monseigneur.

— Combien y a-t-il d'actes signifiés à ces pauvres gens?

— Cinq.

— J'exige qu'ils soient anéantis.

— Ils le seront...

— Et vous les paierez de vos deniers.

Ici, M. Laroque fut moins prompt à répondre. II ne savait plus comment il devait prendre cette menace. iMais il y avait en lui un si plat valet, qu'il s'inclina et dit :

— Monseigneur sera obéi.

— Et sachez que jamais je ne vous permettrai de nuire à ces bonnes gens, ainsi qu'à la belle Marie.

— Oh! que vous êtes bon, monseigneur, dit Madeleine. Marie, remercie donc.

La jeune fille, très troublée et devinant sans doute quelque machination, se contenta de faire une belle révérence.

M. de Boisfleury, qui la mangeait des yeux, sourit avec complaisance, et fit une pirouette en grommelant :

— Un peu gauche, la pauvre enfant, mais si gracieuse, malgré tout. Il n'y aura qu'à la déniaiser, et je m'en charge.

Puis il ajouta tout haut :

— C'est entendu, n'est-ce pas, monsieur Laroque?

— Du moment que monseigneur l'ordonne.

— Il suffit.

Sur ce dernier mot, Pierrot, ravi de voir confondre l'intendant, et enchanté que Marie et ses parents fussent — du moins il le croyait, — hors d'ennui. Pierrot poussa de toute la force de ses poumons, qui étaient de fort bonne qualité, un cri de :

— Vive monseigneur ! . . .

M. de Boisfleury, bienveillant, se tourna vers Pierrot et demanda :

— Quel est ce braillard?

— Pierre Pitou, répondit Laroque, un chevrier du pays.

— Il a une bien excellente tête, votre Pierre, avec ses yeux effarés et son nez en pied de marmite.

— Monseigneur est bien bon, dit Pierrot flatté.

— Suis-moi au château, drôle, commanda M. de Boisfleury en s'adressant au chevrier.

— Au château! répéta celui-ci, qu'est-ce qu'il veut faire de moi? son sommelier.

Laroque souriait méchamment.

— Ça me va, ça me va, continua Pierrot enchanté.

Le Commandeur, persuadé que sa diplomatie aurait les plus heureux efTets, salua de la main Loustalot et sa femme, passa près de Marie toute tremblante, lui adressa quelques nouveaux compliments, et s'en alla en disant :

— Allons, adieu, bonnes gens, soyez sans crainte, tout s'arrangera, tout s'arrangera.

Et Pierrot, de crier plus fort que jamais :

— Vive monseigneur! vive monseigneur!

Quand le Commandeur, Laroque et Pierrot se trouvèrent dehors, le paysan fut envoyé en avant sous un prétexte, et le grand seigneur allait reprendre à voix basse la conversation avec l'intendant, quand ils furent croisés par le curé, qui les salua fort poliment et jeta sur M. de Boisfleury un regard inquiet et soupçonneux.

— Après avoir fait quelques pas, le Commandeur s'écria gaiement :

— Eh bien! monsieur Laroque, vous n'avez donc pas compris la manœuvre?

— Monseigneur!!!

— J'ai cru que vous alliez faire échouer toutes mes combinaisons, par vos maladresses; que diantre! monsieur l'intendant, il faut avoir l'esprit plus délié, quand on est ambitieux comme vous l'êtes.

— Je conviens que j'ai été un peu gauche.

— Et jamais je ne vous l'aurais pardonné, si nous avions échoué. Laroque frémit.

— Heureusement, continua le Commandeur, que j'ai la tête fertile en ressources.

L'intendant jugea qu'il lui convenait de s'aplatir :

— Il faut que monseigneur soit indulgent aussi, envers un pauvre hère comme moi qui ne peut certainement pas, n'étant pas bien né, avoir de l'esprit comme les personnes de condition.

— Ah! qu'elle est charmante, cette petite.

— N'est-ce pas, monseigneur?

— Et Une et ayant grand air. Monsieur Laroque, j'en suis décidément fort épris.

— Quoi! vous lui feriez l'honneur?...

— Palsambleu! cet honneur-là, je l'ai fait à bien d'autres qui ne la valaient en aucune façon. Et puis, vraiment, je suis amoureux et je sens que si elle m'échappait, je ne m'en consolerais pas.

— Mais elle ne vous échappera pas, monseigneur...

— Qui sait?

— Monseigneur est trop modeste.

— Trêve de flatterie... Voyons, Laroque, dites-moi, pensez-vous ce que je vais faire maintenant?

— Je l'ignore, monseigneur, dit l'intendant, qui était résolu à se faire tout petit à côté de M. de Boisfleury.

— Avez-vous une idée?

— Si j'en- avais une, je suis sûr qu'elle ne vaudrait pas celle de monseigneur.

— Eh bien! écoute-moi. Il doit y avoir une place de jardinière vacante au château?

— 11 y en a toujours, du moment que monsieur le Commandeur l'exige.

— Je l'exige.

— Je suis à vos ordres.

— Je me charge de ses gages, dit M. de Boisfleury avec un petit rire fort impertinent, qui fut imité par Laroque. Puis, dès notre arrivée, vous prendrez la peine de copier le bail de la Mare-aux-Biches, que vous renouvellerez à maître Antoine ou à ses héritiers pour six ans.

— Autant que cela!

— Oui, maître Laroque, pour six ans. Dès demain matin, ce Pierrot qui nous précède leur portera la bonne nouvelle, et dans la journée même, on installera Marie au château, dans ses nouvelles fonctions... et je me charge du reste, ajouta-il avec fatuité.

— Monseigneur peut être tranquille. Ce sera fait.

Le plan, comme on voit, était bien dressé. Quoi qu'il en dit, le Commandeur ne doutait pas de la réussite. En quatre ou cinq jours il comptait avoir raison de toute résistance, si Marie se permettait d'en faire.

— Et au besoin, se disait-il, j'emploierai les grands moyens.

On verra plus tard ce que M. de Boisfleury appelait les grands moyens.

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