‹ La grace de DieuChapitre 5 sur 16 · MONSIEUR LE CURE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE CURE

Si le Commandeur s'applaudissait du résultat de sa visite, les pauvres parents de Marie, dans leur loyauté, n'étaient pas moins ravis.

Seule, peut-être, la jeune fille n'acceptait pas les bienfaits du grand seigneur sans une secrète inquiétude.

Mais sa mère était si heureuse! Mais son père lui-même qui pourtant montrait en mille circonstances une défiance bourrue, son père s'était déridé. Il croyait à la bonté du Commandeur. Eh! mon Dieu, est-ce qu'à sa place, toute bonne âme, comme celle de Loustalot, n'aurait pas été ' contente de faire un peu de bien qui coûtait si peu de chose.

— Eh bien! Antoine, que te disais-je, répétait Madeleine en se donnant un mouvement extraordinaire dans l'humble maison qui lui semblait

ien plus à elle depuis quelques instants.

— Oui, je crois que c'est un bon seigneur.

— Je savais que ma petite Marie nous sauverait...

— Oh ! tu savais ! . . .

— Oui, oui, pardi! vous ne croyez à rien, vous, les hommes. Moi je pensais que nous avions été assez malheureux et qu'il était temps que Marie recommence à nous porter bonheur, comme autrefois.

— Dieu t'entende, ma pauvre femme!

— - Et viens manger la soupe, mon homme.

Loustalot entra dans la chaumine où se démenait Madeleine, Marie le suivit et pendant que le paysan cherchait un escabeau dans un coin, la bonne mère prit sa fille dans ses bras et l'embrassa d'un mouvement maternel si passionné, qu'un être quelconque, au courant des projets scélérats du Commandeur n'aurait pas pu s'empêcher de frissonner à l'idée du désespoir qui attendait la pauvre femme.

Marie rendit caresse pour caresse. Loustalot vit ce tableau exquis, en se retournant, et pour dissimuler son émotion, recommença de rudoyer les deux femmes, que malgré tout, il aimait à l'adoration.

— Allons ! aurez-vous bientôt fini, de vous becqueter comme ça?

— Voyons, Antoine...

— Tu la gâtes trop, je te le répète, Madeleine.

— Demande-lui si elle trouve ça, elle?

— Pardi! elle est encore plus sensible que toi. Mais il faut songer à ce

Ou allez-yous, laom »nfant ? (P. 71.

que nous sommes, des laboureurs, des chevriers, rien de plus. Il n'y a que les gens riches qui aient le droit de dorloter leurs petits.

— Ma foi, je ne vois pas pourquoi les pauvres ne le prendraient pas aussi ce droit, quand ça He fait de mal à personne. Allons, bougon, viens nous embrasser aiissi.

Antoine Loustalot ne sut pas résister à celte invitation, et, une seconde

LiVKAISuN 9. — A. d'eN.NERÏ. — LA ORACB DE DIEU. — JDLHS RoUFF BT C'", ÉDITEURS. — LIVRAISO.N 9.

après, ces trois êtres si bons formaient un groupe où se répandaient des larmes de gens heureux.

Pendant ce temps-là, les bonnes langues du pays échangeaient leurs impressions sur ce qui venait de se passer.

Car la visite du Commandeur à la famille Loustalot, fut bientôt, dans le village, tout un événement.

La nouvelle en fut colportée de maison en maison; toutes les conversations roulèrent sur les détails de cette mémorable entrevue, et comme il arrive toujours, l'imagination des bavards agrémentait le récit d'amplifications fantaisistes.

C'était à la beauté de Marie qu'on s'accordait à attribuer cette faveur inouïe pour la famille Loustalot d'avoir reçu, dans leur chaumière, le frère de Mme la Marquise. Et ces pauvres gens qui étaient sur le point d'être vendus et ruinés, devenaient presque maintenant un objet de jalousie pour leurs voisins, car on supposait bien que la vente et la saisie n'auraient pas de suites, que le bail de la Mare-aux-Biches serait renouvelé et que Madeleine et les siens seraient, delà part des seigneurs du château, l'objet d'une faveur exceptionnelle.

Ce bonheur survenu tout à coup excitait donc l'envie d'un grand nombre de villageois de Saint-Laurent, mais cependant, comme les Loustalot étaient estimés malgré le caractère un peu brutal d'Antoine, comme tout le monde éprouvait une vive sympathie pour Marie, non seulement parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle était bonne et complaisante en toute occasion, les propos médisants et la calomnie ne trouvèrent pas prise sur l'opinion, et, comme d'habitude il faut une victime aux cancans de la foule, c'est aux dépens de Laroque qu'on s'en donna à cœur joie. On se moqua, de la belle façon, de cet échalas d'intendant, qui malmenait les paysans et qui était si plat valet avec ses maîtres. La vieille histoire de la bastonnade que lui avait administré jadis Loustalot revint sur le tapis, et les lazzis sur le rôle ridicule qu'il avait joué en cette occasion, défrayèrent, pendant une partie de la soirée la gaîté de Saint-Laurent.

Il va sans dire que M. le curé fut comme les autres, ou plutôt avant les autres, averti de ce qui avait eu lieu. Aimé de ses paroissiens, assez familier avec eux, il ne se passait rien, à Saint-Laurent, qu'il ne fût l'un des premiers et des mieux informés.

Et ses paroissiens avaient raison, car il les aimait comme des enfants. S'il recevait des renseignements intéressants, il réfléchissait immédiatement, se demandant si son intervention pouvait être utile, et quand la chose en valait la peine, il se mettait de suite en campagne, soit pour prévenir le mal, soit pour faire un peu de bien et soulager une misère.

Il était lui-même un paysan de Savoie, et avait passé son enfance au milieu d'une population pauvre, ressemblant, en tous points, à celle dont il était le pasteur. Aussi n'était-il ignorant, ni des qualités ni des défauts de ses paroissiens. Mais ce qu'il connaissait surtout, c'est cette misère dont il avait \'u souffrir ses parents, et dont il avait souffert lui-même. En dehors de la religion et des préceptes de l'Evangile, c'était un sentiment de fraternité qui le faisait agir; il défendait la cause de ses paroissiens comme la sienne propre, et prenait comme sienne, aussi, des souffrances qu'il avait endurées autrefois

Ilélas! dans un pays si pauvre et si dénué de ressources, il avait beaucoup à faire, et son plus grand chagrin était d'en être souvent réduit à constater son impuissance.

Au milieu du troupeau dont il était le berger, il y avait une jeune brebis, qui, comme dans l'Evangile, était l'objet de sa prédilection. C'était Marie. Il l'avait vue naître; c'est lui qui l'avait baptisée. Il lui avait fait faire sa première communion, et il la voyait grandir en sagesse devant Dieu et devant les hommes. Il était heureux de constater que ses conseils avaient porté leurs fruits. La peine habitait dans ce cœur qu'il avait formé et nulle jeune fille ne donnait un meilleur exemple, laborieuse qu'elle était autant que sage.

Il aimait d'ailleurs ses parents qui étaient d'excellentes gens, la mère Madeleine surtout, toute dévouée à ses devoirs, courageuse et de plus mère parfaite.

Aussi cette visite du Commandeur lui causa-t-elle une grande inquiétude. Il avait été prévenu déjà des rencontres dans le sentier par lequel passait Marie pour mener ses chèvres à la montagne. Il connaissait d'ailleurs le Commandeur comme un endurci débauché, et ses assiduités ne pouvaient laisser, dans son esprit, aucun doute sur le but qu'il poursuivait.

Ce n'était point le caprice d'une heure que le lendemain aurait pu faire oublier. La jeunesse et la vertu même de Marie avaient excité ses désirs. Il en voulait faire sa proie et la pauvre enfant courait un immense danger.

Quand le curé fut seul, il ne songea plus qu'à une chose : sauver Marie.

— Ah! le misérable! se répétait-il en lui-même. Il est heureux et riche, il peut s'offrir toutes les satisfactions et toutes les joies, il n'a d'autres devoirs à remplir que celui de ne pas faire de mal aux autres, et surtout à ceux qui travaillent pour contribuer au luxe et à la prospérité de sa lauiille

Et le voilà qui, de gaieté de cœur, entreprend de détourner une fille innocente, et de la perdre à tout jamais.

Non, monseigneur, cela ne sera pas. La lutte est inégale entre vous et

moi; mais, avec l'aide de Dieu, c'est moi qui l'emporterai, et je saurai vous empêcher de commettre celte action coupable.

Telles furent les pensées qui lui furent inspirées par le premier mouvement d'indignation. Mais quand il songea aux moyens dont il pouvait disposer contre ce riche et puissant seigneur, quand il se rendit compte de ce qu'il lui était possible de faire, lui, pauvre curé, il fut effrayé et se désespéra.

Il savait dans quel dénuement était Loustalot; il ne pouvait pas payer et son sort était entièrement dans la main de son créancier. La saisie, on pouvait donner des ordres de cesser les poursuites, le bail, on était prêt aie, renouveler, mais sous condition, et c'était Marie qui devait être la rançon de Loustalot et le prix du marché !

N'était-ce pas horrible?

Ah! si l'on avait eu de l'argent...

Mais où le trouver cet argent?

Le pauvre pasteur passa mentalement en revue ceux de ses paroissiens qui lui étaient les plus dévoués. La plupart étaient sans grandes ressources et incapables de prêter, surtout après les mauvaises récoltes de l'année et les pertes subies le jour de l'avalanche. Il était donc inutile et même cruel de s'adresser à des malheureux qui avaient, eux-mêmes besoin d'être aidés.

Que faire?

L'idée d'engager momentanément quelques vases sacrés, qui appartenaient à l'église, lui passa par la tête. Mais il chassa vite cette pensée que lui reprocha sa conscience. Il n'avait pas le droit de s'en dessaisir, et, d'ailleurs, à qui trouverait-il à engager des objets, sans grande valeur après tout? Il eut fallu, pour cela, entreprendre un voyage assez long et le danger était pressant.

C'était un crime et c'était une impossibilité. C'était aussi un sacrilège.

Cacher Marie! la soustraire ainsi aux poursuites du séducteur!

C'était encore une combinaison déplorable.

La montagne n'était point un asile sûr, puisqu'il eût fallu lui porter de la nourriture, et avec les bêtes fauves qui habitent les hautes régions, c'était exposer la pauvre enfant à de trop grands dangers.

La cacher dans la cure! ce n'était pas impossible. Mais la maison était petite, et malgré toutes les précautions, on s'en serait vite aperçu. De plus, le curé n'était pas encore tout à fait un vieillard, les mauvaises langues n'auraient pas manqué de tenir des propos abominables, et la réputation de Marie aurait élé compromise autant que si elle eût été coupable.

C'étaient des risques qu'on ne pouvait pas courir, d'autant qu'on

n'aurait pu, pour se défendre, alléguer la vérité, car il s'agissait du frère de la marquise, c'est-à-dire quasi d'elle-même, dans un pays où tous les gens étaient ses vassaux.

— Je ne trouverai donc pas un seul moyen de m'opposer à cette infamie, se répétait le pauvre curé. Non, il faut écarter ce malheur, et ce serait douter de la Providence que de ne pas entreprendre la lutte.

Mais comment?

Le pauvre pasteur se creusait depuis longtemps la tète, lorsqu'il se souvint, tout à coup, que le lendemain il y avait, comme cela arrivait de temps en temps, une émigration de jeunes Savoyards pour la capitale.

Oui, c'était le lendemain rnème que la petite troupe devait partir. II n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de décider Marie à les suivre, et d'obtenir l'autorisation des parents.

Le remède était triste et douloureux, outre qu'il fallait compter sur la résistance de Madeleine, qui pour rien au monde n'eût voulu se séparer de sa Marie bien-aimée.

Ce Paris, d'ailleurs, Madeleine le connaissait, car elle avait accompli, comme tant d'autres, le long pèlerinage.

La fortune, vers laquelle on allait courir, n'était, la plupart du temps, qu'une illusion qu'on s'était forgée au village.

Les plus favorisés étaient ceux qui, comme elle, avaient pu revenir au pays, et les résultats de leurs privations et de leurs fatigues se résumaient, à quelques rares exceptions près, exceptions bien rares, en de faibles économies.

Le curé, pas plus que Madeleine, n'ignorait toutes ces choses; mais que faire? C'était le seul moyen qu'il avait à sa disposition pour sauver Marie du danger immédiat qu'elle courait, et ne pas l employer, c'était, en quelque sorte, se faire le complice du Commandeur.

C'est dans cette disposition d'esprit que le pauvre curé se coucha, bien désolé du parti qu'il était décidé à prendre, faute de mieux, et demandant au ciel de lui envoyer quelque inspiration.

Tandis qu'il se désolait ainsi, les Loustalot, que les promesses du. Commandeur avait rassérénés, s'étaient endormis dans la joie. Madeleine, surtout, était heureuse, attribuant le succès à son initiative et au courage qu'elle avait eu de parler à monseigneur.

Quant à Marie, elle était fort heureuse également. Ce fut elle, le lendemain, qui s'éveilla la première. Elle se mit à chanter, ayant la même habilude que les oiseaux du ciel qui gazouillent à l'aurore, et c'étaient, ce matin-là, des notes plus gaies et plus joyeuses.

La pauvre enfant avait tant de raisons de contentement. Elle voyait ses

parents tirés de la misère ; l'avenir semblait assuré ; sa pauvre mère, plus tranquille, avait essuyé ses larmes et se livrait à l'espérance. L'affreux cauchemar de la misère s'était évanoui, et le père Loustalot, rassuré, ne viendrait plus troubler la maison de sa mauvaise humeur.

Et puis, André! elle allait le revoir, et son amour pour lui grandissait chaque jour.

Tout en se livrant aux occupations quotidiennes, elle se disait à ellemême :

— Pauvre André ! il n'est pas grand seigneur, lui !.. . Ah ! que je serais plus heureuse encore, si c'était à sa protection et à sa tendresse pour moi, que nous soyons redevables d'être sortis de ce mauvais pas.

Ce vilain Commandeur me glace d'épouvante, et j'avais grand peur, quand il m'a arrêté dans le sentier de la montagne. A quoi lui sert-il de me faire tant de compliments? je ne serai jamais à lui, pas plus qu'à tout autre dont la condition ne lui permet pas d'épouser une pauvre paysanne.

Si j'aime André, c'est qu'il est comme moi, sans fortune, et qu'il travaille aussi pour vivre.

Il n'a, pour toute ressource, que son petit commerce de colporteur, et peut-être de contrebandier, qui l'oblige à se cacher pendant quelque temps dans nos montagnes.

C'est pour cela qu'il m'a bien recommandé de ne parler de notre rencontre à personne, pas même à M. le curé, pas même à ma mère.

Il y va de son salut, et ce n'est pas moi qui trahirai son secret.

Quel changement dans mon existence! moi qui n'avais jamais fait un mensonge, et qui disais à ma bonne mère tout ce que je faisais et tout ce que je pensais, me voilà obligée à dissimuler ce qui me tient tant au cœur.

Je ne suis guère coupable, pourtant, et j'agirais bien plus mal, si je risquais de le perdre par quelque parole imprudente.

Le perdre, André!... et par ma faute. Ah! cela est impossible.

Il va m' attendre, j'en suis sûre, aujourd'hui comme les autres jours.

Gomme les autres jours, il viendra me demander du lait de mes chèvres. Il s'asseoira près de moi, et nous déjeunerons ensemble, à l'ombre du grand châtaignier.

Puis viendront ensuite de longues causeries, pendant lesquelles ses beaux yeux me regardent avec amour, et le temps passe trop vite, et c'est à grand regret que je vois le soleil disparaître derrière la montagne, et qu'il me faut ramener mes chèvres et regagner Saint-Laurent.

— Ah! cher André, je vais te voir dans quelques instants, car me voilà prête à partir. »

Elle jeta un dernier coup d'œil sur la maison où elle venait de tout mettre en ordre, et, voyant qu'elle n'avait rien oublié, elle s'était approchée de la porte pour aller chercher ses chèvres.

Quelle ne fut pas sa surprise, M. le curé était devant elle, sur le seuil.

— Où allez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il d'une voix grave. Cette question, à brùle-pourpoint. Ht sur Marie une impression terrible.

Elle aimait ce prêtre qui avait toujours été bon pour elle et les siens, et die s'était aperçue souvent de l'intérêt qu'il lui portait.

Mais que voulait-il, aujourd'hui? lui qui, d'habitude, lui adressait la parole avec une voix bienveillante, il parlait cette fois avec sévérité, et il y avait, dans toute sa personne, quelque chose de solennel.

Marie resta interdite.

— Vous ne répondez pas, mon enfant. Vous rougissez!... je vais vous dire où vous allez.

Marie tremblait. Elle pensa que son secret était découvert; elle entrevit la perte d'André. En proie à la plus vive émotion, elle balbutia pour toute réponse :

— Oh! monsieur le curé!

— Yous l'avez rencontré plusieurs fois, reprit le prêtre d'un ton sévère, en allant mener vos chèvres à la montagne.

Marie baissa les yeux et, supposant qu'on savait la vérité et que toute protestation serait inutile, elle confessa toute confuse :

— C'est vrai.

— Il vous a dit que vous étiez jolie?

— Il me l'a dit.

— Hier, il est venu ici?

— Oh! pour ça non... monsieur le curé,... répondit-elle vivement, ne comprenant plus rien à cette dernière question.

Le curé, qui était sûr de ce qu'il disait et ne pouvait supposer un malentendu, l'interrompit sévèrement :

— Marie! lui dit-il avec une grande autorité dans la voix; vous n'avez jamais fait un mensonge! Il est venu... je le sais!

Il a parlé à vos parents... il leur a promis sa protection auprès de sa sœur, Mme la marquise.

La pauvre enfant, voyant qu'il s'agissait du Commandeur, et non du bien-aimé, se vit tout à coup délivrée de ses angoisses. Elle respira librement, comme si sa poitrine eût été délivrée d'un poids qui l'écrasait.

Le curé poursuivit :

— Il faisait espérer hier que le bail serait renouvelé?...

— Oui, monsieur le curé...

— Ce bail est déjà signé.

Décidément, il s'agissait bien du Commandeur et non d'André, et alors Marie n'avait, aux yeux de personne, rien à se reprocher.

Ce renouvellement du bail était une bonne nouvelle; elle ne pouvait y trouver aucun sujet de tristesse. Aussi son regard devint-il joyeux, et c'est avec un accent sincère de gaieté qu'elle répliqua :

— Il se pourrait ! . . . Un pareil bonheur !

M. le curé trouva l'occasion mal choisie pour se réjouir, car c'est. d'une voix plus attristée qu'il accentua ces mots :

— Dites un malheur !

— Un malheur, et pourquoi?

— Un véritable malheur.

Le curé parlait avec gravité, et les dernidi^s mots avaient glacé la joie de Marie.

— Mais je n'y comprends rien, dit-elle.

Il y avait, dans tout ce que disait la pauvre enfant, un tel accent de sincérité, sa voix était si pure et si chaste, on sentait 'si bien que pas un désir, pas une tentation n'avait effleuré l'âme de cette vierge, que son innocence éclata aux yeux du curé.

Aussi quitta-t-il l'attitude pleine de dureté qu'il avait prise d'abord. Il n'avait aucun blâme à adresser à Marie, c'était sur l'avenir seulement qu'il fallait veiller.

D'une voix pleine d'affection cette fois, il essaya de remuer l'âme de cette pauvre enfant qui n'avait commis aucune faute, et qui n'était que la victime des circonstances et de la fatalité.

— Marie, lui dit-il avec onction, votre cœur est encore pur; vous êtes bonne, simple, sans expérience. Vous ne connaissez pas le monde.

La pauvre petite ne savait où il allait en venir. Le pressentiment de quelque chose de grave lui envahissait l'esprit.

Quel nouveau malheur, pensait-elle, va fondre encore sur notre pauvre maison?

— Les seigneurs de la cour... continuait M. le curé, assez embarrassé d'expliquer à une jeune fille le fond de sa pensée... Leurs présents, leurs faveurs sont toujours intéressés. S'ils obligent, c'est qu'ils espèrent recevoir plus qu'ils ne donnent.

... Celui-ci, par exemple, j'ai pénétré ses desseins, je sais le but qu'il poursuit.

... C'est à vous, mon enfant, c'est à votre innocence qu'il en veut!

Le voilà 1 le voilà! vociféra-t-iL {P. 80.)

— 0 ciel! s'écria Marie.

— S'il oblige vos parents, c'est qu'en échange de ce morceau de pain qu'il leur donne, il veut la perte et le déshonneur de leur unique

enfant.

Marie comprit; la pauvre fille, qui avait si vaillamment résisté aux séductions du Commandeur, se sentit blessée au cœur, et répliqua vive-

ment :

LIVRAISON 10. — A. d'EN-NERY. — LA GRACE DE DIEU

JCLES ROUFP F,T C'', ÉDITECRS. — LIVRAISON 10.

— Oh! jamais, monsieur le curé.

— Il faut tout prévoir, ma pauvre enfant.

— Je sais que je me suis plu à former votre cœur à toutes les vertus; vous avez toujours été l'objet de ma prédilection, et je n'aj point à m'en repentir, carmes efforts ont été couronnés de succès.

... Vous n'oublierez jamais les conseils de votre vieil ami; je suis assuré qu'à l'heure du danger vous serez brave et forte et que vous saurez résister à toutes les séductions.

— Eh bien! alors? monsieur le curé.

— Hélas! il ne s'agit pas que de vous.

Le Commandeur est un homme sans scrupules, et je vous le répète, il est résolu à se servir de n'importe quels moyens pour arriver au but qu'il s'est proposé.

... Vous lui résisterez, j'en suis certain. Mais c'est alors que cet homme perfide vous attend. Il est seigneur et maître et vous menacera de la ruine de vos parents. Il leur retirera cette ferme, leur unique ressource. Il les réduira à la plus affreuse misère.

... Il vous placera enfin entre leur ruine, leur désespoir, et votre honte à vous, Marie.

— Grand Dieu! s'écria la jeune fille.

— Et ce sera à vous de décider, si vous devez succomber et vous sacrifier, ou si vous voudrez être la cause involontaire du désastre de ceux qui vous sont si chers

— Mais c'est horrible !

— Oui, c'est horrible. Et cette pauvre Madeleine, vous serez témoin de ses souffrances et de ses larmes. Ce coup terrible, vous le savez, pourra l'atteindre mortellement. Et vous aurez cette infernale tentation de vous déshonorer pour sauver votre mère.

— Oh! grâce, monsieur le curé, grâce.

— Vous le voyez. Les mesures de cet homme sont bien prises; il vous tient comme dans un étau, et à quelque parti que vous vous décidiez, il y a un abîme ouvert sous vos pas.

La pauvre enfant était folle de terreur. Elle avait compris que tout cela était vrai et cette affreuse impasse dans laquelle elle était enfermée, lui donnait le vertige.

— Mais alors que faire? s'écria-t-elle. Mon Dieu! que faut-il faire?

— Il faut prendre un parti, lui répondit aussitôt le curé.

— Et lequel?

— Le seul qu'il y ait à prendre. Il faut fuir.

— Fuir?

— Aujourd'hui même.

— Aujourd'hui?

— Dans une heure.

— Dans une heure? Mais ça n'est pas possible.

Le curé reprit, en parlant plus bas, car il ne voulait pas être entendu par les parents, qui travaillaient dans la salle voisine, et auxquels il ne pensait demander leur consentement qu'après s'être assuré de celui de Marie.

— Dans une heure, dit-il, aura heu le départ pour Paris, de ceux qui vont y chercher du travail. Il faut profiter de ce départ, et vous éloigner avec eux.

— Partir!... s'écria la pauvre Marie.

Elle se rappela, en effet, que c'était le jour où les enfants de la montagne quittent le pays, allant demander à la capitale les ressources que leur refusait cette terre pauvre et stérile.

Ces exils étaient, pendant les veillées, le sujet le plus fréquent des conversations. C'est avec un sentiment de douleur et d'effroi qu'on se racontait les misères et les douleurs de ces pauvres voyageurs. Il en revenait bien peu. La plupart mouraient. Le petit nombre de ceux qui revenaient, pris comme tous les montagnards du mal du pays, ne faisaient pas des récits bien gais de leurs aventures, et c'était merveille quand l'un d'entre eux avait eu le bonheur d'acquérir une modeste aisance.

Aussi l'ambition des mères était de pouvoir nourrir leurs enfants et de les garder près d'elles; ce n'est qu'à la dernière extrémité, et quand la famine sévissait dans la maison, qu'on se décidait à les laisser partir.

Madeleine répétait constamment à Marie :

— Toi, du moins, tu ne partiras pas.

Elle avait fait le voyage, la pauvre mère, et ne désirait rien tant que d'en épargner les souffrances à son enfant.

Ce départ était donc la plus triste des perspectives pour Marie, qui avait été nourrie dans l'horreur de cette cruelle émigration, et qui savait combien sa mère serait malheureuse et s'épouvanterait d'un pareil projet.

— Partir, mon Dieu! quitter ma mère! s'écria-t-elle à la proposition du curé.

— Il le faut, mon enfant.

— Il le faut, se disait mentalement Marie, mais c'est épouvantable. Et le chagrin de sa pauvre mère, si heureuse depuis les promesses du Commandeur, l'effrayait encore plus que les souffrances qu'elle aurait ellemême à endurer.

Et puis, il y avait André. Le curé ne se faisait pas une idée des sacrifices qu'il exigeait de la pauvre enfant.

Il savait combien elle était malheureuse de quitter sa mère qu'elle aimait si tendrement, mais il ignorait absolument les entrevues de Marie et du jeune colporteur dans la montagne.

Marie avait le cœur plein de cette nouvelle passion, qui avait germé franchement et sainement à l'air des montagnes, et qui grandissait comme une fleur semée dans un bon terrain.

Quitter sa mère ! c'était terrible, mais elle pouvait encore garder l'espoir de la trouver vivante au retour.

Quitter André! c'était le perdre à tout jamais. Où le retrouver? Par quel moyen lui faire parvenir des nouvelles? Comment lui apprendre ce' départ précipité?

C'était mettre entre elle et lui des obstacles insurmontables, renoncer à lui pour toujours.

— Il faut partir, il le faut, mon enfant, répétait le curé d'une voix douce, mais ferme, c'est le seul moyen de déjouer les calculs de cet homme.

... Dans ce pays où tout fléchit devant lui, même les lois!... vous ne pourriez lui échapper... et moi-même, hélas! je serais trop faible pour vous défendre contre sa puissance !

... A Paris, votre obscurité vous protégera, et, comme il ne vous verra plus, il est certain qu'il vous oubliera.

Marie écoutait en silence, les yeux baissés.

Le curé avait sur son esprit une plus grande autorité que ses parents eux mêmes. Elle était habituée à lui obéir aveuglément depuis sa plus tendre enfance, et, au milieu de la confusion des pensées qui surgissaient en elle, une idée fixe dominait : c'est qu'il avait raison.

Mais André ! mais sa mère !

Malgré toute sa douleur, elle n'osa penser à résister.

— Je partirai, monsieur le curé, dit-elle en fondant en larmes. Je partirai.

. . . Mais ma mère ! ma pauvre mère ! . . . grand Dieu ! . . .

— Ah! c'est de là, reprit le prêtre, que naîtront tous les obstacles. C'est à votre mère, surtout, qu'il faut cacher votre chagrin.

— Je n'en aurai pas le courage.

— Vous l'aurez ce courage, et vous me seconderez même contre ses larmes.

Pauvre Marie ! c'était de toutes façons lui briser le cœur. C'était exiger un sacrifice qui excédait les forces humaines.

Mais le curé lui avait pris la main et lui disait :

— Marie, me le promettez-vous?

Elle pleurait toujours. Il y avait une idée qui ne lui venait même pas

à l'esprit, tellement le prêtre avait d'aulorilé sur elle ,: celle de dire non. Elle essuya ses larmes et balbutia :

— Je vous le promets.

— Bien, mon enfant.

Le curé avait triomphé de la volonté de Marie, mais il restait à décider Madeleine. 11 savait quelle résistance lui opposerait cette mère, pour laquelle son unique enfant était tout dans le monde. Voilà pour quel motif il avait tenu avant tout à obtenir l'adhésion de Marie.

C'est à ce moment qu'on entendit la voix de Madeleine qui venait de s'apercevoir de la présence du curé, et qui disait à son mari :

— Antoine, M. le curé est là.

Les époux Loustalot allaient donc venir. Le grand combat allait s'enga^ier.

Le curé s'assura une fois encore de l'obéissance de Marie.

— Je compte sur votre promesse, lui dit-il d'une voix solennelle.

— Oui, monsieur le curé.

Elle essuya de nouveau ses larmes, et s'efforça de paraître calme.

La porte de l'autre pièce s'ouvrit, et Madeleine entra accompagnée de son mari.

Elle était rayonnante de joie. Elle voyait tout en rose, et le présent, et l'avenir. Le contraste entre les chagrins de la veille et le contentement dans lequel elle se trouvait semblait l'avoir rajeunie, et sa démarche, moins pesante, paraissait ne plus autant ressentir le poids de ses années.

C'était pitié, celte mission que le pasteur du village s'était donnée, de changer tout ce bonheur en désolation. Ces malheureux avaient mené sur la terre une vie si dure. Ils avaient tant souffert, tant travaillé, tant gémi pendant leur pénible existence.

Enfin, un éclair apparaissait dans leur ciel sombre, un phare rayonnait à l'horizon indiquant le refuge, l'abri après tant de tempêtes, et cet homme vénérable, qui les aimait pourtant, venait, certain de bien faire, au nom de l'honneur et de la vertu, les repousser dans les ténèbres, les rejeter au milieu de l'orage.

Ces idées assaillaient l'esprit du curé; il y eut un moment où sa mission lui parut si pénible à accomplir, qu'il lui venait des regrets de l'avoir entreprise. Mais il était maintenant trop tard pour reculer, et sa conscience, inexorable, lui ordonnait d'aller jusqu'au bout.

— Eh bien ! monsieur le curé, dit Madeleine, Marie a dii vous dire que notre chaumière ne sera pas vendue?

— Elle me l'a dit, mère Loustalot.

— Ah! le brave seigneur! c'est le ciel qui l'a envoyé chez nous!

... De plus, il nous a donné l'espoir que nous garderions notre ferme, et que peut-être notre bail serait renouvelé.

— Il aurait même pu vous le donner dès hier, car je suis certain qu'il est prêt et signé.

Certes, le curé se trompait, et le bail n'avait été ni rédigé, ni paraphé avant la visite du Commandeur. Mais, si elle n'était pas matériellement la vérité, cette supposition prouvait qu'il connaissait bien son homme et qu'il l'avait démasqué.

En fait, les formalités du bail accomplies un jour plus tôt, un jour plus tard, cela revenait exactement au même.

Les époux Loustalot ne s'attendaient à rien de pareil, et leur stupéfaction se traduisit d'abord par une sorte de pantomime. Leur inquiétude avait été éveillée tout à coup, et ils se demandaient :

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

Loustalot rompit le premier le silence qui durait depuis un instant.

— Signé? dit-il.

— Oui, signé.

— Et comment cela peut-il s'expliquer?

— L'explication est plus simple que vous ne pensez, et si vous aviez onguement réfléchi, vous eussiez pu vous la donner vous-même et débrouiller 'odieuse machination qui a été tramée contre vous.

— Qu'est-ce que de riches seigneurs comme les gens du château de Sivry peuvent avoir à machiner contre de pauvres diables comme nous? Qu'est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire, parents aveugles, que vous aviez été surpris des rigueurs déployées contre vous. Les menaces, la saisie, la vente fixée à un moment si rapproché, vous étonnaient en vous affligeant, et vous vous demandiez quelle haine s'était élevée contre vous, pour en user avec si peu de ménagements, vous qui aviez, en votre faveur, la régularité avec laquelle vous aviez toujours payé, et pour excuses, des malheurs comme l'avalanche, sans qu'on puisse vous accuser ni d'incurie, ni d'imprévoyance.

Vous avez été non moins surpris, hier, de cette visite inattendue, des faveurs dont vous avez été l'objet, de la levée immédiate de la saisie, du renouvellement du bail, de ces dispositions bienveillantes enfin, qui contrastaient si étrangement avec les rigueurs de la veille.

... Et cela vous a paru fort simple.

... Et vous ne vous êtes pas demandé ce que signifiait cette comédie?

... Et vous n'avez pas vu que tout cela n'était qu'une infâme manœuvre, imaginée par deux hommes pour perdre Marie?

La pauvre mère n'avait pas encore compris grand'chose, si ce n'est que Marie courait un danger.

Elle répéta, sa voix à demi-étranglée par l'angoisse :

— Marie!

Et se jeta sur elle pour l'embrasser avec effusion.

Antoine, dont les soupçons avaient la veille déjà inquiété ses scrupules, en voyait se dresser la confirmation par*ce que venait de dire le curé.

Il reprit son ton bourru, et les poings serrés, les yeux flamboyants et baissés vers la terre :

— J'aurais dû m'en douter, dit-il avec rage.

Ces mots, qui rappelaient l'attitude de Loustalot pendant la visite du Commandeur, mirent Madeleine sur la voie.

— Mais non, c'est impossible... Une pareille infamie...

Le curé termina la phrase que Madeleine avait commencée :

— Vous étonne, vous, pauvre mère...

... Mais elle n'est qu'un jeu pour ces riches seigneurs, une distraction pour leurs loisirs.

... lien veut à votre fille, vousdis-je, il en veut à son honneur, et toute cette machination n'a été ourdie que pour prendre dans ses filets son innocence, que pour vous acheter vous-même et vous réduire au silence, en tenant comme un glaive suspendu sur vos têtes l'exécution de la saisie, car rien n'empêche d'en faire une nouvelle, et la menace d'une ruine prochaine, si vous vous opposez au déshonneur de votre enfant.

— C'est pourtant vrai, dit Loustalot.

— Ou je me trompe fort, ajouta le curé, ou bientôt le Commandeur trouvera le moyen de se rapprocher de Marie, de l'éblouir de sa richesse, et...

Loustalot l'interrompit vivement :

— Oui, dit-il, M. le curé a raison. Oui, à présent, je me rappelle toutes ces cajoleries d'hier, ce sort brillant qu'il lui prédisait dans l'avenir, et ces mademoiselle... Il voulait l'éblouir, la séduire.

. . . Les misérables ! Et tout cela parce que nous sommes de pauvres gens !

l'honneur avant tout

L'intervention du curé venait de faire évanouir toutes les espérances des malheureux paysans. Ses paroles, pleines de bon sens et auxquelles il était impossible de ne pas croire, les avaient fait tomber des hauteurs sidérales où planait leur bonheur.

Quelle terrible chute !

Après les angoisses des jours précédents, ils goûtaient l'ivresse de la sécurité reconquise, quand, tout à coup, les affres du désespoir les reprenaient à la gorge et les plongeaient de nouveau dans un abîme sans fond.

La plus malheureuse était Madeleine. Mais Marie, elle aussi, souffrait mille tourments. Dans son âme indignée s'agitaient des sentiments divers, au-dessus desquels se détachait la pensée d'André, qu'il fallait quitter ainsi, sans le voir, sans lui rien expliquer. Elle était au supplice.

Quant à Loustalot, il restait anéanti, pour ainsi dire, sous son malheur ! . . .

— Et moi, reprit-il enfin, qui avais la sottise da croire ce seigneur sur parole...

— Antoine!...

— Nous sommes bien bétes. Est-ce qu'il y avait du bon sens à se figurer que l'on venait ainsi nous secourir par charité chrétienne?

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmurait Marie.

— Se sont-ils assez moqués de nous!

— Ah! c'est surtout à ce Laroque de l'enfer que j'en veux, moi, s'écria Madeleine exaspérée.

— Patience! Patience! grommela Loustalot les poings serrés.

— En attendant, nous revoilà jetés sur les chemins.

— Les desseins de la Providence sont impénétrables, dit le curé d'une voix où perçait, malgré lui, un profond découragement.

— Que faut-il faire? interrogea Madeleine anxieusement.

— Votre devoir...

— Mais encore, il faut que vous nous le dictiez.

— Soit.

Marie, haletante, attendait l'arrêt qu'allait prononcer le prêtre. Dès les premiers mots, elle pensait que sa mère allait s'affaisser dans les larmes et les terreurs.

— Monsieur le curé, dit-elle à voix basse, ménagez-la. Et du doigt, elle désignait directement Madeleine.

— Ne craignez rien, mon enfant... répondit le pasteur, quand tout à coup apparut un paysan sur la hauteur.

C'était Pierrot.

Il poussait des cris inarticulés, courait à toutes jambes, sauf à tomber sans respiration et sans voix en arrivant. Dans ses mains, qu'il agitait audessus de sa tête, il tenait un papier qui, évidemment, causait sa joie.

— Le voilà! Le voilà! vociféra-t-il dès qu'il pensa qu'on pouvait l'entendre dans le groupe formé par les Loustalot et le curé.

C'est bien, cela, c'est très bien, Antoine. (P. 87.)

[livraison- 11. — A. d'eNNERY. — LA GRACE DE DIEC. — JULES ROOFP ET C'e, EDITEURS. — LIVRAISON 11.

... Je l'apporte, je l'apporte!

Il y eût un moment de silence, on ne se rendait pas compte de ce qui faisait la joie du chevrier.

Et Pierrot, courant toujours, arriva auprès de Loustalot.

— Tenez, maître Antoine, le v'ià, dit-il sans reprendre haleine.

— Quoi "j* demanda Loustalot pendant que Madeleine, reprise par cette invincible espérance qui ne vous abandonne jamais, se figurait que le message, dont Pierrot paraissait chargé, allait complètement renouveler la face des choses.

— Quoi! vous demandez quoi que je vous apporte, père Loustalot?

— Oui, allons et parle vite.

— Eh ben! mais c'est le bail.

— Le bail! ne put s'empêcher de répéter Madeleine.

— Oui, le bail de la Mare-aux-Biches ! Eh! pardine! vous avez tous des figures comme si c'était que je parlerais latin.

— Il est signé? demanda Loustalot.

— Et pataraphé... on vous le donne pour six ans... à la considération de Mlle Marie...

— Mademoiselle! fit Loustalot avec amertume.

— Vous l'entendez, Madeleine, dit tristement le curé.

Tout le monde était consterné, aucune joie ne paraissait sur les visages.

— Eh ben ! si c'est comme ça que ça vous fait plaisir, dit Pierrot, — c'était pas la peine que je me décarcasse pour arriver plus vite.

— Donne-moi ce papier, Pierrot, reprit le vieux prêtre.

Le chevrier, interdit, se tourna vers le curé et lui tendit le bail.

— Le v'ià, dit-il, renouvelé pour six ans — vous n'avez donc pas entendu, renouvelé pour six ans, à la considération de mam'zelle Marie et moi nommé garde-chasse! toujours à la considération de...

— Tais-toi donc, imbécile.

— Imbécile! en v'ià un remerciement qui ne lui a pas coûté cher. Jarni ! Imbécile, c'est comme ça qu'il traite les gardes-chasse du château. Père Loustalot,... quand j'aurai mon costume avec des galons d'or... mais n'ayons pas l'air d'avoir entendu.

Pendant que cet effaré de Pierrot bavardait comme une pie, le curé avait ouvert le bail et le lisait avec attention.

Madeleine, qui ne le perdait pas de vue, lui dit :

— Eh bien! monsieur le curé.

— Je n'avais que trop raison, fit le pasteur.

Marie qui se flattait, sans doute, que la perspicacité du curé était allée un peu trop loin, n'eut pas la force de retenir un gémissement...

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle.

— Ne vous abandonnez pas, Marie, dit le curé...

— Que je suis malheureuse!...

Quant à Madeleine, elle ne consentait pas à se rendre encore.

— Vous savez si je vous respecte, dit-elle au digne pasteur, mais vous pouvez vous tromper. Ce n'est pas le renouvellement du bail qui peut prouver les mauvaises intentions de M. le Commandeur.

— Je n'y comprends plus rien, dit Pierrot stupéfait.

— Enfin, reprit Loustalot, que dit ce papier?

— Ce papier contient votre bail signé, en effet, pour six ans, par Mme la marquise, et plus bas...

Loustalot, Madeleine, Marie et Pierrot se rapprochèrent.

— Plus bas? dirent-ils presque tous en même temps...

— Voyez, lisez : (c Mademoiselle Marie Loustalot est nommée jardinière du château. Elle entrera en fonctions dans le plus bref délai... »

Loustalot eut un mouvement d'indignation et de révolte.

— Jardinière! ma fille! au château! s' écria-t-il, jamais!

— Quoi! s'écria Pierrot, mam'zelle Marie au château itou!... Quel bonheur ! quel bonheur !

— Te tairas-tu, animal!

— Animal! répéta Pierrot scandalisé, décidément, il est très familier à l'égard des gardes-chasse, le père Loustalot. Heureusement que je suis décidé à n'avoir pas entendu.

Le curé reprit :

— Les trois lignes qui donnent à Marie cette place sont écrites de la main du Commandeur, de qui j'ai reçu des lettres à diverses reprises au sujet de mon ministère.

Il y eut quelques secondes d'un profond silence.

— Vous comprenez, n'est-ce pas? ajouta le vieux prêtre.

— Trop! fit Loustalot avec un geste énergique.

— On vous séparera d'abord de votre enfant. Puis, à force d'obsession, à force de rouerie, à force d'hypocrisie et de mensonges, peut-être, on parviendra à la pervertir...

— Oh! Monsieur le curé dit Marie, je me défendrai...

— Eh! que pourrez-vous, pauvre petite, contre ce grand seigneur?...

— J'invoquerai l'appui de M^e la marquise.

— Les grandes dames, mon enfant, ont autre chose à faire que... d'ailleurs, je croyais que nous étions d'accord.

Marie baissa la tête. Une larme coula sur sa joue.

— C'est vrai, monsieur le curé, dit-elle.

— D'accord... pour quoi? demanda Madeleine.

Le curé allait faire part à la pauvre mère de ce qui était convenu entre Marie et lui quand Loustalot, allant à sa femme, lui mit la main sur lépaule...

— Il faut tout refuser, dit-il.

— Refuser! clama Pierrot abasourdi, ma parole, ils sont fous! refuser la place de... allons donc.

— Quoi!... le bail! interrogea la paysanne avec une voix que l'émotion faisait trembler.

— Le bail et... tout enfin... tout.

— Mais, peut-être, suffirait-il de dire que Marie ne veut pas être jardi niére. Nous remercierions bien M""' la marquise.

— Et puis?

— Et puis nous garderions si bien la petite que M. le Commandeur!...

— Quoi! tu aurais encore l'espoir de la protéger contre...

— Mais le bail, pourquoi le refuser? Après tout, il nous engage comme il engage le château. On nous donne une terre à ferme, nous la payerons...

— Femme! femme! cela ne se peut pas, dit Loustalot.

— Mais pourquoi, pourquoi, demanda Madeleine, affolée.

La malheureuse se sentait menacée dans son amour maternel, et elle se défendait de toutes ses forces...

Le curé hochait la tête en homme qui n'admet pas les raisons dont la paysanne essayait de se payer.

Quant à Loustalot, il semblait avoir pris une résolution dont rien au monde ne pourrait arrêter l'exécution. Mais il dépouilla, pour parler à sa femme, une partie de sa rudesse ordinaire, tant il comprenait la douleur à laquelle Madeleine était en proie.

— Ecoute-moi, dit-il d'une voix adoucie, cet homme ne nous a concédé le bail et n'a fait cesser les poursuites qu'en échange de quelque chose. Ce quelque chose est notre honneur. Veux-tu le vendre?

Madeleine se récria.

— Bien! Loustalot, fît le curé.

— Mais encore une fois, riposta Madeleine, nous n'avons consenti à rien, nous.

— Est-ce que ce n'est pas la même chose, si le Commandeur n'a été bon pour nous qu'avec l' arrière-pensée de prendre notre fille pour la déshonorer?

— Mon père a raison, maman, dit Marie, qui pourtant n'eût pas la force de retenir ses sanglots.

— Comment! toi aussi, toi aussi, s'écria la pauvre mère au désespoir.

— Allons, femme, dit Antoine, songe au danger que vient de courir ta fille, et cesse de te plaindre.

— Oui, ma pauvre Madeleine, résignez-vous et confiez-vous à Dieu qui vous enverra sans doute des consolations. Mais, pour le moment, il faut soustraire Marie aux influences...

— Monsieur le curé! monsieur le curé! vous n'y pensez pas.

— A quoi?

— A la misère qui nous attend demain, tout à l'heure.

— Je partagerai mon pain avec vous...

— Qu'allons-nous devenir tous les trois? mon Dieu! mon Dieu!

Et la pauvre femme se tordait les mains. Marie, le pasteur, Pierrot, ému jusqu'aux larmes, et Antoine, lui-même, faisaient tous leurs efforts pour la calmer. Mais elle ne voulait pas être consolée. Avoir cru, pendant toute une nuit, que le calice d'amertume était à jamais éloigné et se voir retomber dans une infortune sans nom ! Elle ne pouvait supporter cela et se débattait contre la destinée.

Sa fille n'osait pas lui parler, dans la crainte de ne pas être maîtresse de retenir ses pleurs. I.a scène était vraiment déchirante et il fallait au curé une véritable force d'àme pour ne pas se laisser convaincre.

Loustalot reprit :

— Eh bien! que veux-tu, femme, nous irons en journée...

— Nous!...

— Pardine! pourquoi pas. Il y en a qui le font et qui nous valent.

— Je ne dis pas non, mais...

— J'ai encore de bons bras, Dieu merci ! Toi, tu es plus courageuse que tu ne le crois toi-même. Nous trouverons du pain. Et même si tu ne pouvais rien faire, j'ai assez de force pour nous nourrir tous les deux. Quant à Marie...

Madeleine, à ces mots, redressa la tête et regarda son mari d'un œil hagard, sa main tremblait.

— Marie! répéta-t-elle pleine d'angoisse.

Le curé, qui n'avait pu parler à Loustalot en particulier, ne savait que penser de ce qu'Antoine allait dire.

— Quant à Marie, reprit le brave homme, elle partira.

— Ah! ça jamais! s'écria Madeleine en se redressant, l'œil en feu, la lèvre frémissante.

— Que dis-tu, femme?

— Jamais, non, jamais.

— Tu es folle.

— Me séparer de ma fille ! La laisser partir pour Paris !

— Alors, tu préfères qu'elle soit emmenée au château?

— Je ne dis pas cela.

— Tu aimes mieux qu'elle devienne la proie de ce seigneur débauché?

— Non, non, mais enfin.

— Songe donc que tu l'auras vendue!...

— Antoine! pitié, gémissait Madeleine qui se sentait vaincue.

— Est-ce que la rougeur ne te monte pas au front? La malheureuse se tut. Loustalot ajouta :

— Ne vaut-il pas mieux mourir de faim que vivre d'une telle honte? ... Dis, réponds, Madeleine?

— Ah! malheureux! malheureux! que fais-tu?

— Mon devoir de père, rien de plus, riposta simplement, noblement le brave homme.

A ces mots, le curé marcha droit à Loustalot et lui prenant les mains:

— C'est bien, cela, c'est très bien, Antoine.

— Hélas! hélas! vous êtes tous contre moi...

— Pour l'honneur et la vertu, interrompit le curé.

Madeleine, faisant un effort, parut sur le point de céder. Mais, tout à coup, elle reprit avec une énergie nouvelle :

— Non! non! ne me demandez pas cela. Je n'y consentirai pas. D'ailleurs, si vous m'arrachez ma fille, j'en mourrai.

— Il faut te résigner, femme.

— Mais si je me résigne, nous sommes perdus!...

— Oui. Et Marie est sauvée! s'écria Loustalot avec force.

— Sauvée! s'écria Madeleine avec explosion. Ah! tu crois ça, toi.

— Que veux-tu dire? demanda le paysan.

Le curé, surpris, regarda tour à tour Madeleine et Marie. Il crut, un instant, que le mal était déjà fait tant les paroles de la paysanne étaient singu- Hères.

— Maman! fit Marie à son tour, tu t'égares, sans doute.

La pauvre enfant avait eu la même pensée que le curé. Mais, au rebours du pasteur, elle savait à quoi s'en tenir.

— Oui, oui, vous parlez de sauver ma fille, comme des ignorants et des insensés que vous êtes, et vous voulez qu'elle parte pour Paris...

— Certainement!...

— Oh ! monsieur le curé, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas,... reprit-elle énergiquement.

Et comme Antoine ouvrait la bouche, elle ajouta :

— Toi non plus, Antoine. Le danger que vous croyez si grand, le danger est, à Paris, bien plus que dans nos montagnes. Ne me dites pas non. J'y suis allée, autrefois, à Paris, moi, dans ma jeunesse, et je sais ce qui s'y passe. Mais Marie sera cent fois plus exposée là-bas. Croyez-vous que je ne me souvienne pas de mes compagnes qui y sont restées mortes ou dépravées. Quelques-unes mêmes sont mortes de cette dépravation qu'on leur a apprise dans votre Paris.

— Mais vous êtes revenue, vous! dit le curé, revenue pure et honnête.

— Oh! moi!...

— Oui, vous êtes honnête. Eh bien! Marie Fest autant que vous et saura se garder.

— Mais enfin, reprit Madeleine désespérée, si le Commandeur peut nous déshonorer ici, ne le pourra -t-il pas bien plus facilement à Paris où nous ne serons pas là pour garder notre fille?

— Non, Madeleine reprit le prêtre, M. le Commandeur a eu un caprice pour Marie. Il l'aurait poursuivie par désœuvrement ou par gloriole... Mais là-bas, il y a bien d'autres beautés dont il s'occupe pour n'avoir pas à persécuter une petite paysanne.

— N'importe!

— Et puis, continua M. le curé, la capitale est une bien grande ville. Comment voulez-vous que le Commandeur, s'acharnàt-il dans ses mauvaises intentions, parvienne à découvrir votre fille dans cette forêt de maisons et dans cette foule innombrable?

— Mais moi, moi, je ne l'aurai plus, je ne l'embrasserai plus, je ne la verrai plus, s'écria Madeleine, fondant en larmes.

Le curé l'interrompit avec sévérité.

— Mère chrétienne, dit-il, si vous pleurez parce que la vertu vous sépare de votre fille, que feriez-vous donc si le vice venait à vous l'enlever?...

— Oh! ne dites pas cela.

— Un jour. Dieu vous la rendra, je vous le promets, je vous l'assure. La pauvre femme sanglotait. Sa douleur était si sincère et si profonde.

Elle souffrait si visiblement mille morts, que Marie s'attendrissait et perdait de sa résolution. Au reste, la petite chevrière n'avait consenti à partir que par vertu. Car si elle n'avait consulté que son cœur, combien elle serait restée avec joie près d'André pour qui elle éprouvait un amour plus ardent que jamais ! Il fallait même qu'elle fût courageuse au plus haut point pour se disposer à partir ainsi sans avoir pu le revoir, sans lui avoir dit adieu, sans lui avoir promis de lui garder son cœur jusqu'à son dernier jour plutôt que d'être à un autre, quel qu'il fût.

Le curé leva les bras au ciel. (P. 94.)

Aussi trouvait-elle que sa mère n'avait pas complètement tort. Mais le curé reprit :

— Votre fille, Madeleine Loustalot, ne sera pas seule et sans appui à Paris...

— Comment?

— Je la recommande, par cette lettre, à un vieil ami.

— Un ministre de Dieu, sans doute? dit Loustalot.

LIVRAISON 12. — A. d'ENNERT. — LA GRACE DB DIEU. — JULES ROUFF ET C", BDITED RS. — LIVRAISON 12.

— Oui, mais plus puissant que moi, plus puissant peut-être que la marquise de Sivry et que son frère.

— Dieu soit loué! fit Antoine.

— Il sera pour Marie, continua le pasteur, il sera un protecteur qui veillera sur elle et l'éclairera de ses conseils. Vous voyez donc, Madeleine, que les dangers dont vous nous parliez tout à l'heure sont chimériques.

Loustalot gardait le silence, mais il était clair que le brave homme ne reviendrait pas sur sa résolution. Seulement il aimait mieux convaincre sa femme que lui imposer sa volonté.

Madeleine espérait toujours, sans doute, le fléchir, car elle opposa de ' nouveau une violente résistance aux exhortations du prêtre et s'écria :

— Non, non,... ne me le demandez pas. Je ne pourrai jamais y consentir, jamais, jamais.

Et cette fois, elle tomba sur ses genoux, pleurant toutes les larmes de ses yeux, suffoquant, tant les sanglots se pressaient dans sa gorge. Marie ne pouvant se contenir à son tour, s'élança vers elle et lui dit, à travers d'autres pleurs :

— Maman! maman! ne pleure pas, je t'en supplie, je reviendrai. Tu me reverras plus tôt que tu ne le crois peut-être.

Madeleine restait affaissée sur le sol, enveloppée dans sa douleur. Des hoquets affreux lui soulevaient les épaules. Elle releva la tête et voulut parler, mais ses lèvres seules s'agitèrent; aucun son ne sortit de sa bouche.

— Maman! maman! répétait Marie qui, pour être plus près de Madeleine, venait de s'agenouiller auprès d'elle.

Enfin la pauvre mère put prononcer quelques mots.

— Et toi aussi, tu le veux, tu veux abandonner celle qui t'aime tant, toi, ingrate, ingrate!

Il aurait fallu savoir ce qui se passait dans le cœur de Marie, pour se faire une idée du mal qu'elle ressentit, en entendant sa mère la taxer d'ingratitude.

Pauvre enfant ! elle était la plus courageuse de tous. Jamais une fille n'avait fait un pareil sacrifice à l'honneur. Elle allait partir, en effet, laissant des parents qu'elle adorait, et abandonnant André pour qui elle eut donné sa vie.

Aussi fit-elle un reproche à sa mère :

— Comme tu es injuste, mère, dit-elle ; comme tu es injuste. Si tu savais, si tu savais quel courage il me faut...

— Du courage pour m'abandonner.

— Ne crois-tu pas qu'il en faut beaucoup?

Ce fut en ce moment que Loustalot intervint définitivement. Pour en finir, il reprit sa rude voix de montagnard sévère :

— Allons, femme, dit-il, tout le monde comprend ton chagrin, mais tu devrais le supporter plus fermement.

— Antoine!... murmura-t-elle, en tendant à son mari des mains suppliantes.

— Il faut que Marie parte. C'est indispensable. C'est décidé. M. le curé, comme moi, est d'avis que c'est le seul moyen de la sauver.

— Oui.

— Songe, femme, qu'il y a dans le pays bien d'autres mères que toi, et qui acceptent leur sort avec dignité.

— Leurs enfants ne valent pas ma fille.

— 11 le faut, Madeleine.

En ce moment, on vit descendre des hauteurs de petits groupes d'enfants qu'escortaient des femmes, des vieillards. Dans les yeux des uns et des autres brillaient des larmes.

Vers le fond du village, à deux pas de l'église, une troupe de jeunes gens, qui quittaient aussi Saint-Laurent, entonnèrent une mélopée plaintive, que chaque année on chantait à pareil jour, au moment même où les enfants du pays allaient s'éloigner.

Quand l'oreille de Madeleine, perçut les premières notes de la chanson qu'elle avait murmurée, elle aussi, longtemps auparavant, elle se releva brusquement et poussa un cri de lionne blessée.

— Ils vont me prendre ma lille! s'écria-l-elle en se jetant sur Marie qu'elle saisit à bras-le-corps, en jetant un regard de défi autour d'elle.

Puis, comme si c'eût été le dernier effort de sa résistance, elle laissa tomber ses bras le long de son corps et resta inerte jusqu'au moment où elle entendit Louslalot dire à sa lille :

— Allons, ma pauvre Marie, embrasse bien ta mère. Moi je vas tout préparer, et ça ne sera pas bien long.

11 se mit en devoir de ramasser quelques bardes, et de prendre dans un tiroir les quelques pièces blanches qui leur restaient,- quand Madeleine s'élança sur ses pas en lui disant, d'une voix qui aurait attendri des fauves :

— Antoine! Antoine!... entends-moi... Oh! malheureuse! malheureuse mère !

Le paysan, malgré l'émotion cruelle à laquelle il était en proie, continua sa besogne, tandis que Marie, à bout de forces, ne put retenir cette exclamation :

— Oh! mon Dieu! je n'ai plus de courage.

— Marie, dit le curé, ce n'est pas ce que vous m'aviez promis.

— Ah! monsieur le curé, je n'avais pas vu pleurer ma mère.

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