‹ La grace de DieuChapitre 6 sur 16 · LES EXILES · texte numérisé non relu

LES EXILES

Pendant que Loustalot préparait, en un tour de main, le petit bagage de Marie, — et ce fut tôt fait, car la pauvre enfant emportait quelques misérables bardes enveloppées dans un mouchoir de couleur, — ceux qui allaient lui servir de compagnons de route arrivaient, soit par groupes, soit un à un sur la place du village, devant l'église, où était le rendez-vous général.

Comme l'année avait été rude, les malheureux qui s'expatriaient étaient plus nombreux que les étés précédents. Spectacle curieux et lamentable, la petite caravane se composait des éléments les plus disparates.

On y voyait des garçons de tout âge, depuis la plus tendre enfance jusqu'à des hommes faits. Les plus insouciants étaient naturellement les plus jeunes qui s'en allaient parce que, pour eux, la vie était faite ainsi.

Vêtus de culottes et de vestes de bure, la tête et les pieds nus, ils emmenaient, pour la plupart, une de ces lamentables bêtes qu'on appelle des marmottes, qu'ils se proposaient de montrer tout le long de la route, moyennant un morceau de pain ou quelque liard.

Les plus grands emportaient des instruments de travail. Quelques-uns avaient, sur le flanc, une vielle dont les accents nerveux et tremblotant;^ devaient, plus d'une fois, faire oublier la longueur de la route, rappeler aux cœurs attendris les douceurs de la patrie absente et remplacer, de temps à autre, un souper non moins absent, quand la charité n'avait pas donné les résultats ordinaires.

Parmi ceux qui s'étaient annoncés comme partants, quelques-uns manquaient à ra]f)pel. D'autres qui, la veille encore, se flattaient de rester au pays, arrivaient, silencieux, leur petit sac à la main, et se rangeaient à côté des autres.

Celui-ci avait sur son épaule une longue besace qu'il comptait sans doute emplir en chemin.

Celui-là s'était fait un havresac en peau de chèvre, et l'avait bourré de tout ce qu'il pouvait emporter.

Mais tous donnaient l'impression d'une misère profonde, cruelle, irrémissible, contre laquelle la lutte était impossible, et qu'il fallait changer de place, afin de savoir par quel bout l'attaquer.

Mais, ce qu'il y avait de plus triste, c'était le peloton des jeunes

filles, presque toutes charmantes. Leur tête était couverte d'un mouchoir en manière de fanchon, et leur corps s'enveloppait d'une sorte de mante dans laquelle, lors des couchées dans les granges, elles devaient dormir.

Toutes rangées les unes à côté des autres, elles avaient déposé à leurs pieds leur bagage et se regardaient, cherchant les compagnes auxquelles elles pourraient s'attacher pendant le voyage.

Comme dans toutes les circonstances analogues, il y avait, chez quelques garçons et chez quelques filles, une gaieté fanfaronne sous laquelle on vovait poindre l'émotion et les larmes.

Parmi ces derniers, il en était qui chantaient en s'accompagnant de la vielle.

La scène avait assez grand caractère, néanmoins. Il régnait une certaine poésie sur ces pauvres hères entreprenant un si lointain voyage pour aller gagner quelques sous, et l'on se prenait à penser qu'il fallait que leur misère fut bien grande pour aftronter d'autres misères aussi redoutables.

Tout le village était là.

D'abord, ceux qui partaient se voyaient entourés de leurs parents ou de leurs amis, et même par de simples voisins qui ne voulaient pas laisser partir un enfant sans lui faire un bout de conthiite.

Ensuite, les curieux abondaient. Il n'y avait, chaque année, pas d'autre événement plus important que celui-là pour Saint-Laurent. Les commères de tout âge arrivaient sur la place, jasant à qui mieux mieux, et les anciens en profitaient pour se rappeler leur enfance et déclarer hautement que, de leur temps, cela se passait bien mieux.

Le curé fit ranger les garçons et les filles devant le porche de l'église, et, montant sur le perron, il leur adressa quelques mots d'encouragement.

— Je vous recommande surtout, dit-il en finissant, de rester loyaux et honnêtes, croyez-moi, le reste n'est rien. Les gens d'expérience vous le diront comme moi, l'honnêteté est encore la meilleure source de fortune qu'on ait trouvée.

Eloignez -vous des méchants, et soyez dévoués pour les gens de cœur. Je vous le promets, ça vous portera bonheur. Que ceux qui se trouveront dans l'aflliction ou le dénûment n'hésitent pas à me faire écrire. Je vous considère tous comme mes enfants, et je vous porterai secours dans la mesure de mes forces.

Il, y eut un murmure de gratitude.

Le curé reprit :

— Toi, Jacquot, qui conduiras la petite troupe, songe que les filles

sont faibles. Les autres garçons et toi-même vous devrez les protéger de toutes vos forces. Et vous, jeunes filles, il y a une tâche qui vous revient et que vous remplirez, je pense, avec le plus grand dévouement : celle de soigner les pauvres petits enfants et de leur adoucir les amertumes et les fatigues du chemin.

Ces dernières paroles firent couler quelques larmes sur les visages des mères infortunées que le plus complet dénûment forçait à renvoyer leurs petits.

Quand le curé eut fini, Jacquot prit la parole :

— A c'te heure, monsieur le curé, nous n'avons pas de temps à perdre, il s'en faut; si vous voulez nous donner votre bénédiction.

Cette bénédiction, sollicitée par Jacquot, était le complément nécessaire de la cérémonie.

•Toutes les filles et femmes s'agenouillèrent, quelques hommes aussi, car, à cette époque, la plupart des pauvres gens avaient la foi et se gardaient bien d'en rougir.

Le curé leva les bras au ciel, invoquant Dieu dans une courte prière, puis, étendant les mains sur la foule courbée :

— Soyez bénis, dit-il, et que la Providence, pendant le long trajet que vous allez entreprendre, écarte de vous les innombrables dangers auxquels vous êtes exposés. Je prie le souverain Maître de toutes choses de vous guider et de faire que vous réussissiez tous dans vos entreprises.

...Encore une fois, soyez bénis, ajouta le digne pasteur d'une voix que brisait l'émotion.

Tout le monde se releva.

Puis les vielles se mirent à ronfler, on sonna dans des conques marines, et la petite colonne allait se mettre en marche, quand on vit arriver Chonchon toute effarée.

— Ah! pardi! s'écria-t-elle, je ne veux point les laisser partir sans leur apprendre mon bonheur.

— Que vous arrive-t-il, Chonchon? demanda le curé.

— Je me marie.

— Allons donc!

— Pas possible !

— Aussi sûr que j'ai bon appétit.

— Et avec qui?

— Avec Colas, le taupier...

Tout le monde partit d'un éclat de rire, quoique la plupart des assistants n'en eussent guère envie quelques minutes auparavant.

— Eh bien! fit Pierrot, tu auras là un bel homme.

— Oh! je sais bien qu'il me va juste à l'épaule, qu'il boite un peu et qu'on ne lui a jamais connu qu'un œil...

— Et puis, il n'est pas tout jeune.

— Oui, c'est encore vrai, fit Chonchon; mais comme il n'y en a pas d'autres, je m'en contente.

— Et tu fais bien.

— Et je viens prier Marie d'èlre ma fille d'honneur...

Ces paroles ramenèrent tout le monde à la réalité des choses.

— Ah! bien oui! s'écria Pierrot qui se mit à hurler son désespoir; mam'selle Marie... ta fille d'honneur!... faudrait pour ça qu'elle ne partit pas avec les autres.

— Comment! qu'est-ce que tu dis. Pierrot?

— Pardinc ! tu peux bien lui demander. Tu n'as même qu'à .la voir avec son petit baluchon à la main.

En parlant ainsi, Pierrot pleurait comme une bête. Marie alla au devant de Chonchon.

— Est-ce vrai? demanda celle-ci avec une émotion dont personne au monde ne l'aurait crue capable.

Marie, les larmes aux yeux, prit les mains de la grosse fille :

— Oui, Chonchon, lui dit-elle; il le faut, c'est un devoir sacré... plus tard, tu sauras pourquoi.

— Partir!... toi,... ma bonne petite Marie!

— Que veux-tu?

— Eh ben!... ma noce va être gaie, si tu n'es pas là!... Mais pourquoi t'en vas-tu?

— Chonchon, tu le sauras.

— Mais puisque M. le Commandeur avait tout arrangé. On vous renouvelle le bail... Tu es jardinière au château et tu t'en vas!... Il y a quelque chose là-dessous.

— Oui... oui... des choses bien graves et bien tristes, et il faut que je parte; vous consolerez ma mère, n'est-ce pas, mes bons amis?

Pierrot, à ces mots, éclata en sanglots.

— Si je la consolerai! comptez sur moi, mam'selle.

— Et moi! donc, ajouta Chonchon qui se changea en fontaine, je l'égayerai tant que je pourrai. Tous les jours, je viendrai pleurer avec elle.

— Vous la verrez souvent, n'est-ce pas?

— Je prendrai chez elle tous mes repas.

La pauvre Marie sanglotait. Elle avait repris son petit paquet et n'osait pas se retourner du côté de Madeleine, tant elle avait peur de manquer de courage. Le curé lui-même cachait son angoisse et faisait des efforts surhu-

mains pour dissimuler sa douleur. De grosses larmes ne cessaient de couler sur les joues pâlies de Marie, des hoquets de douleur déchiraient sa poitrine oppressée.

Il lui fallait quitter sa mère! il lui fallait se mettre en route sans avoir vu André, sans l'avoir averti.

Lui l'attendait à cet instant même dans la montagne, et devait s'étonner et s'inquiéter de ne pas la voir venir comme d'habitude.

Que devait-il penser? Il supposait sans doute qu'elle était malade, blessée; il devait croire à quelque accident.

Hélas! sa pauvre Marie était plongée dans la douleur, et, au lieu de là douce conversation sous les grands arbres, avec les oiseaux pour témoins, au lieu des promesses échangées et des regards caressants comme des baisers qu'ils n'osaient se donner, des grosses larmes coulaient de ses yeux, t ces instants si pleins de charme qu'ils faisaient penser aux cieux, elle les passait écrasée par la plus cruelle amertume et la plus profonde affliction.

Ce qui la désespérait surtout, c'était l'idée qu'elle ne le reverrait plus. Cette idée la torturait. Mais que faire? Comment lui faire savoir ce qui lui était arrivé? Par quel moyen le prévenir du but de son voyage?

Elle avait bien pensé à tout dire à Pierrot, qu'elle savait un ami dévoué et qui était moins indiscret que Chonchon, à le prier de voir André, et de lui apprendre la mauvaise nouvelle.

Elle s'y serait certainement' décidée, s'il ne se fut agi que d'elle. Mais elle n'osa, se souvenant du mystère dont André s'entourait, et des recommandations expresses qu'il lui avait faites de ne parler de lui à personne, pas même à sa mère.

— Pauvre André! si par ma faute il lui arrivait malheur, j'en mourrais de chagrin !

Sur ces entrefaites, Loustalot parut, très pâle, mais les yeux remplis de résolution.

Il soutenait Madeleine défaillante.

La pauvre Marie, en l'apercevant, ne pensa plus qu'à sa mère, et se mit à genoux devant elle en poussant des sanglots.

— 0 ma mère ! s'écriait-elle.

Madeleine était tombée anéantie dans le fauteuil devant lequel Loustalot l'avait placée.

— Allons, femme, lui disa it-il, un peu de courage. Je te reste, moi, et je suis bien quelque chose aussi.

Et puis, elle n'est pas abandonnée, cette enfant! L'ami de M. le curé nous enverra de ses nouvelles.

Us sont sur le chemin de Sallanches et de Saint-Laurent. (P. 103.)

— Ah! mon Dieu! mon Dieu! répétait Madeleine.

L'instant suprême approchait, il fallait se décider à accomplir cette séparation cruelle qui brisait tous les cœurs.

— Allons ! les amis, dit Jacquot en élevant la voix, dites adieu à M. le curé, et parlons. Il faut être à Sallenches à la première couchée... et nous avons six bonnes lieues ! En route ! . . .

C'était le signal du départ. Les embrassements recommencèrent entre

LIVRAISON 13. — A. U'U.NNERY. — LA GRACE DE DIEU — JCLES ROCFF ET c'", ÉDITEURS. — LIVRAISON 13.

ceux qui restaient et ceux qui partaient. Les dernières recommandations et les dernières poignées de main furent échangées. Le curé les congédia :

— Adieu ! adieu! mes amis, leur dit-il.

Il leur faisait ses recommandations un peu à la hâte, car son attention était ailleurs. La douleur de Madeleine était si grande, Marie était si émue, que le moment décisif lui paraissait redoutable, et qu'il craignait encore qu'elles n'eussent pas la force d'accomplir cette déchirante séparation.

Les villageois, obéissant aux injonctions de Jacquot, se mirent en mouvement. Une foule assez nombreuse les escorta sur le chemin, et la scène des adieux recommença de plus belle, mais, comme l'heure avançait, elle ne fut pas de longue durée.

Le groupe s'ébranla, et les émigrants s'éloignèrent, jetant un dernier regard sur le pauvre village où ils avaient passé leur enfance et leur jeunesse. Ils devaient prendre un sentier assez étroit qui abrégeait la route plus que le grand chemin, et qui traversait la montagne la plus proche de Saint-Laurent. C'était le sentier que prenait Marie, quand elle menait paître ses chèvre^; il passait assez près du château, puis bifurquait un peu plus loin dans une autre direction que le chemin du pâturage.

On ne tarda pas à voir l'avant-garde qui franchissait la côte, tandis que Jacquot et quelques paysans étaient restés à la porte de Loustalot, attendant Marie.

La mère et la fille pleuraient, étroitement embrassées.

— Allons, fille, dit Antoine,... on f attend.

Madeleine paraissait avoir perdu le sentiment de la réalité, et être devenue insensible à tout ce qui l'entourait.

— Ma mère, lui dit Marie, je vais partir!

Elle bondit, la pauvre femme, en entendant ces paroles, comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut, et, fondant en larmes :

— Un instant, Antoine, cria-t-elle. Par pitié, accorde-moi un instant!... on ne le refuse pas à une mère qui va perdre son enfant...

— Il est temps de se décider. Ils sont là quelques-uns à l'attendre, et les autres sont déjà partis.

— Encore un instant, Antoine!

L'attendrissement gagnait Loustalot, et des larmes brillaient aussi dans ses yeux.

— Eh bien! voyons, dit-il, embrasse-la encore, ma pauvre femme^ et je lui ferai la conduite.

Puis, s'adressant à Jacquot ;

— Vous pouvez partir, dit-il, vous autres. Marchez doucement, j'accompagnerai la petite, et nous vous rattraperons.

Jacquot et ses compagnons ne se le firent pas dire deux fois. Le temps pressait, et ils voulaient être à Sallenches avant que la nuit fut tombée.

— Ne vous attardez pas, dirent-ils, père Loustalot! Et ils s'éloignèrent.

Marie pleurait toujours, s' efforçant en vain de retenir ses larmes. Le curé la regardait et lui faisait des signes pour l'exhorter au courage et à la résignation, mais la douleur était la plus forte et triomphait de sa volonté.

S'arracher aux caresses de sa mère lui semblait un effort au-dessus de ses forces.

Et pourtant, il fallait partir.

— Ma mère, lui dit-elle doucement, ne voulez-vous pas bénir votre Marie?

— Oh! oui, oui! chère enfant, la bénédiction que m'a donnée autrefois ma mère...

Cette bénédiction était un usage, une tradition dans les familles des pauvres enfants de la Savoie.

Dans ces pays de montagnes, où la nature inspire la poésie, il y a des chants qui se transmettent de génération en génération.

Et comme depuis un temps considérable l'émigration, cet unique moyen d'échapper à la misère, était dans les mœurs; comme l'abandon du pays, la séparation cruelle des enfants quittant père et mère, étaient l'un des événements les plus considérables et la plus vive émotion de leur vie misérable, il se conservait, dans un certain nombre de familles, un adieu chanté qui ajoutait à la solennité de la bénédiction.

La famille Loustalot n'échappait pas plus que la plupart des autres familles à cette coutume, et conservait pieusement ces traditions. Marie, qui allait partir, tenait à cette cérémonie, qui avait un intérêt superstitieux et qui passait pour porter bonheur.

— La bénédiction de ma mère, continua Madeleine, m'a toujours préservée du danger.

... La mienne t'en préservera, Marie...

... A défaut de ma voix que bientôt tu n'entendras plus!...

Ici, la pauvre mère se mit à sangloter.

— Emporte dans ton cœur ce chant que ma mère me donna comme sauvegarde.

...Ma fille! dit-elle...

La pauvre Madeleine fit alors un effort surhumain. Elle chanta.

Sa voix grêle et chevrotante était brisée d'émotion, mais son cœur de mère était sur ses lèvres, et rien n'était plus tendre et plus touchant pour ceux qui savent entendre avec l'àme.

C'était le chant du cygne de l'amour maternel.

Le curé s'était toujours cru maître de lui et capable de dominer son émotion. Il ne put retenir ses larmes, qui glissaient sur '?a face basanée. Il tourna la tête pour dissimuler ce qu'il regardait comme une faiblesse.

Les sanglots éclataient à chaque moment. Pierrot gémissait, le cœur fendu; Ghonchon s'essuyait les yeux du revers de ses deux mains.

C'est debout que Madeleine commença sa complainte, et cette pauvt-e paysanne, grandie par le sentiment qui l'exaltait, et par la solennité de ces adieux, avait comme un air de majesté.

La majesté de l'amour maternel.

« — Ici commence ton voyage.

« Si tu n'allais pas revenir!

« Ta pauvre mère est sans courage, « Pour te quitter,... pour te bénir!...

Le courage, en effet, lui manqua. Elle ne put rester debout et tomba sur son fauteuil, épuisée. Mais elle fit encore un nouvel effort, elle eut encore la force de continuer :

« Travaille bien... fais ta piière, (( La prière donne du cœur.

Sa voix s'éteignait peu à peu, étouffée par les larmes, tandis que ses mains, suspendues sur la tête de Marie agenouillée à ses pieds, continuaient

à la bénir.

« Et quelquefois pense à ta mère!

« Gela te portera bonheur!

« Va, mon enfant, adieu!

« A la grâce de Dieu !

« A la grâce »

Elle ne put achever, la voix lui manqua.

Elle s'affaissa sur le lauteuil. Elle était évanouie.

Marie poussa des cris déchirants :

— Ma mère! ma mère!

Et s'étant jetée sur elle, elle la baisait avec effusion.

Loustalot qui s'était tenu debout, et qui s'était serré violemment les poings, pour comprimer, par cet effort; les hoquets de la douleur, vint près d'elle en sanglotant :

— Ma pauvre femme!

Le chagrin de tous était tellement exaspéré, l'émotion était si extrême, que cela ne pouvait durer.

Le curé saisit le moment où le silence s'était fait, comme il arrive dans les grandes crises de douleur, pour relever Marie.

— Mon enfant, lui dit-il, ce serait tuer votre mère que de rester là. Il faut lui épargner ces adieux déchirants.

Loustalot avait entendu, il essuya ses larmes.

— Monsieur le curé, dit-il d'une voix suppliante, ne quittez pas ma pauvre Madeleine.

Celle-ci était toujours évanouie. Le curé se rapprocha d'elle, prêt à lui porter secours.

Antoine prit son courage à deux mains, et d'une voix pressante :

— Allons, Marie, du courage!... Viens, mon enfant, viens!

Et lui donnant un haiser, exalté par la pensée du grand sacrifice qui allait s'accomplir, c'est avec énergie qu'il prononça cette dernière phrase :

— Et comme a dit ta mère : « A présent, à la grâce de Dieu! » Marie pleurait.

Ghonchon et Pierrot vinrent l'embrasser, et, tout émus, répétaient ces seuls mots :

— Adieu, Marie.

— Adieu, Ghonchon. Adieu, Pierrot.

Puis, courant à Madeleine :

— Mon Dieu! consolez ma mère, ma pauvre mère, répi'tait-elle en poussant des lamentations désespérées.

Puis, dans une dernière étreinte, elle embrassa longuement la pauvre femme qui, toujours évanouie, restait insensible aux caresses de son enfant.

Loustalot saisit les bras de sa fille, et, l'entraînant au dehors :

■ — Allons, viens, lui dit-il.

Ils sortirent, et le bruit de leurs pas se perdit en quelques instants.

Madeleine ne donnait pas signe de vie, et son visage était d'une pâleur effrayante. *

Dès que Marie fut hors de portée de sa voix, le curé s'empressa à lui donner les soins qu'on donne en pareille circonstance.

Elle ne tarda point à revenir à elle.

Ses yeux s'ouvrirent, elle promena son regard autour d'elle.

— Marie! où est Marie! s'écria-t-elle avec un geste d'effroi. Le cri était déchirant.

— Que la volonté de Dieu soit faite, dit gravement le curé. Votre fille est partie.

— Ma fille! je veux ma lille!

Elle se leva subitement, et, comme soutemie par une force invisible, les yeux égarés, elle parcourut la pièce avec des gestes de folle, et, n'apercevant pas Marie qu'elle semblait chercher :

— Ah ! hurla-t-elle, ils m'ont enlevé mon enfant. L'effroi glaçait les trois témoins de cette scène.

Tout à coup, les sons lointains d'une voix angélique se firent entendre. Comme Madeleine était reprise d'un accès de défaillance et qu'elle allait s'affaisser de nouveau, Pierrot et Chonchon, qui s'étaient approchés, la soutinrent dans leurs bras.

C'était la voix de Marie qui parvenait jusqu'à leurs oreilles.

Les yeux immobiles et grands ouverts, Madeleine écoutait, ravie d'extase .

Comme un adieu suprême, la pauvre enfant redisait le refrain de ce chant, qui avait pour elle quelque chose de sacré, et qui se confondait, dans son âme, avec la bénédiction de sa mère :

Va, mon enfant, adieu!

A la grâce de Dieu!

La voix, douce comme un rêve, se perdait dans l'éloignement.

Bientôt on n'entendit plus rien.

La pauvre Madeleine n'avait pas fait un mouvement. Elle semblait écouter toujours la voix chérie, et ses traits avaient gardé l'expression du ravissement.

Elle resta quelque temps ainsi. Il s'était fait un profond silence. Personne n'avait osé ni bouger, ni parler.

Puis les forces lui manquèrent. Elle s'était évanouie de nouveau, inanimée dans son fauteuil ; on eut dit qu'elle était morte.

A cet instant même, André arrivait au lieu où, chaque jour, il avait coutume de rencontrer Marie.

Surpris de ne l'y pas trouver, il promenait autour de lui des regards inquiets. .♦

Tout à coup, pour lui comme pour la pauvre mère désolée, l'écho de la montagne redit le douloureux' adieu de la jeune fille.

Et, le cœur rempli d'une indicible tristesse, le jeune homme écouta longtemps, bien longtemps l'écho lointain qui répétait :

Adieu !...

A la grâce de Dieu!...

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