DEUXIÈME PARTIE LE VOYAGE
Cette phrase est devenue légendaire, et il n'y a plus d'autre expression qui puisse mieux rendre la même idée.
C'était bien à la grâce de Dieu que partait cette petite bande de jeunes aventuriers dont plusieurs étaient même des enfants.
Tous ignorants, ne sachant rien, pas même lire, n'ayant pas plus les uns que les autres dans la main ni talent, ni métier, car cela ne sert à rien, dans la capitale, de savoir traire une vache ou conduire un troupeau de chèvres.
Sans aucune expérience, de toutes les choses de ce monde, sans aucune id^e de la vie sociale, faibles d'esprit, presque aussi faibles de corps à cause de leur âge, et de l'alimentation misérable dont ils avaient, à grand'peine, vécu jusqu'à ce jour, la petite troupe allait de l'avant, plongeant dans l'inconnu comme dans un gouffre.
De même que les grands montagnards d'autre fois, race de guerriers, ceux-là, doués de courage et d'énergie, ils allaient chercher, dans le pays de plaisirs le pain qui leur manquait. Comme ces ancêtres belliqueux, ils désertaient un sol ingrat pour fuir la faim et la misère. Mais tandis que ceux-là avaient à leur disposition le nombre, la résolution et la force, ceuxci se livraient à tous les hasards de la lutte, faibles et désarmés.
Qu'allaient-ils faire? qu'allaient-ils devenir?
A la grâce de Dieu !
C'était la plus folle des équipées de partir ainsi sans but, ou bien avec un but si vague que ni les uns, ni les autres n'auraient pu en donner une idée. C'était une étrange aventure que ces départs de chaque année.
Elle n'avait pour elle qu'une excuse :
— Mourir de faim là ou ailleurs!...
Le^; voilà donc en train d'accomplir leur première étape. Ils sont sur le chemin de Sallanches et de Saint-Laurent, il y a six bonnes lieues à fniin avant la nuit.
Ils sont maintenant isolés du reste du monde.
Quelle sera désormais leur destinée?
Les parents et les amis qui leur avaient fait la conduite, les ont quittés et après de nouveaux embrassements, et de nouveaux souhaits, leur ont tourné le dos pour revenir au village.
Le père Loustalot n'avait pas accompagné longtemps Marie. Songeant au triste état dans lequel il avait laissé la pauvre Madeleine, en la quittant, il marchait auprès de sa fille, sans prononcer une parole.
Les événements inattendus de la matinée l'absorbaient tout entier.
Quelle journée dans son existence, que celle qui s'accomplissait!
Ce départ de Marie que personne ne prévoyait, et dont la décision subite devait avoir de si graves conséquences, la ruine dont il était menacé et tous les efforts de sa pauvre et laborieuse vie perdus à tout jamais, la misère et la douleur devenus, pour longtemps, d'inévitables compagnes, tout ce sombre avenir se dressait devant lui et, de moment en moment, il poussait des soupirs saccadés qui commentaient involontairement ses douloureuses réflexions. Il marchait ainsi machinalement, lorsque lui était revenu à l'esprit le désespoir de sa pauvre femme.
— Et Madeleine! pensa-t-il tout haut.
— Oui, lui dit Marie, il faut retourner près d'elle.
— Oh! mon Dieu! comment est-elle à c't'heure?
— Pauvre mère! s'écria en pleurant Marie.
— Allons, adieu, ma fille chérie!
11 la serra dans ses bras, et la quitta brusquement en lui disant comme adieu suprême :
— Du courage et sois honnête fille.
— Embrasse bien ma mère, répétait Marie pendant qu'il s'éloignait. Biais le bonhomme ne se retourna plus; en proie à l'inquiétude qui s'était emparée de lui au souvenir de Madeleine, il pressait le pas et disparut bientôt.
Quand les jeunes émigrants se trouvèrent absolument seuls, ils formèrent bientôt un groupe compact, les premiers ayant attendu les retardataires, et il eut été maintenant facile de faire le dénombrement de la petite bande au complet.
Ils étaient, en tout, vingt et une âmes, comme on dit dans les statistiques pour désigner sous la même rubrique les personnes de tout âge et de tout sexe.
L'aîné, du nom de Jacquot, était un gars assez solide qui avait près de dix-huit ans. C'est lui dont le prestige s'imposa presque immédiatement
Est-ce que mes ordres n'ont point été exécutés? (P. 112.)
et qui prit bientôt en mains toute l'autorité. Il devint le chef de l'expédition sans qu'il y ait eu la moindre délibération à ce sujet.
^ S'il était le plus âgé, il était également le plus solide. Il se trouva aussi qu'il était le plus résolu, et qu'il avait de cette brutalité dans le commandement qui donne confiance à ceux qui sont faibles et qui scnlent le besoin d'un appui.
Les petits Savoyards n'eurent d'ailleurs jamais à se repentir de ce
UVKAISON 14. - A. DE.NM;i:y. - LA GRACE DE DIEU. - JCLES ROUKF ET C-, ÉDITEURS. - LIVK.USON 1-1.
choix qui s'était fait naturellement. Jacquot se trouva, en toutes circonstances, l'im des plus avisés, et comme il prit au sérieux le rôle qui s'imposait à lui, il donna, à ses jeunes compatriotes, de nombreux témoignages de dévouement et de solidarité.
Il alla même, dans les cas les plus graves, jusqu'à jouer bravement du poing et du bâton, ce qui était d'autant plus méritoire qu'il était d'un naturel prudent, et qu'il évitait avec soin les querelles.
Le gars, ni beau, ni laid, avait d'autres qualités:
D'un caractère tenace, c'était un gaillard à se tirer d'affaire à la longue, et à se créer, dans la capitale, comme cela est arrivé à quelques-uns de ses compatriotes, à force de temps et d'efforts, une petite situation.
Si jeune qu'il fût, il appela tout de suite ses compagnons : mes enfants, et quoique sa voix fut assez rude, cela ne déplut à- personne. Nul ne songea à regimber contre une autorité qui s'imposait comme ils le comprirent instinctivement, dans l'intérêt de tous.
Le long de la route, il leur répétait de temps en temps :
— Allons, les enfants, des jambes. Il en faut pour gagner Paris, à ceux qui ne veulent pas rester en route.
...Nous avons perdu du temps à nous arracher du village. Il nous faut être à Sallanches à la tombée de la nuit.
Et tous marchaient à qui mieux mieux, ce qui était d'ailleurs assez facile aux cinq ou six jeunes gens dont l'âge se rapprochait de celui de Pierrot, et aux jeunes paysannes quelque peu plus jeunes que Marie. Habituées, comme celle-ci, aux rudes sentiers des montagnes, la fatigue ne pouvait se faire sentir pour elles en quelques heures de marche.
Mais il y avait plusieurs enfants qui n'avaient qu'une dizaine d'années, et il leur fallait allonger le pas pour suivre les camarades, d'autant qu'ils étaient tous chargés de quelques bardes ou provisions^ sans compter que plusieurs portaient leur gagne-pain, c'est-à-dire u;i/ marmotte, la célèbre marmotte en vie, ou bien une vielle, la vielle de fnmiile qui se léguait souvent de générations en générations et qui n'en l'iuit pas moins mélodieuse pour cela.
Singulier contraste : la marmotte, l'animal le plus muet de la création; la vielle, l'instrument le plus criard et le plus sur/ .dé que le monde ait inventé. Voilà ce qu'ils emportaient pour charmer la capitale; à leur sens, il y en avait pour tous les goûts et les extrêmes ^e touchaient, comme dans les grands effets de l'art.
Parmi ces enÉants qui se traînaient de leur mieux à la remorque de leurs camarades, il y en avait deux plus particulièrement intéressants, et à cause de leur âge, et à cause de leur gentillesse.
LA r.RACE DE DIEU 107
Ils étaient, en eftet, les plus jeunes, et n'avaient pas encore sept ans. Ils étaient jumeaux, et se ressemblaient tant qu'il fallait quelque attention pour les distinguer l'un de l'autre.
Ces pauvres orphelins, car ils n'avaient plus ni père, ni mère, ni famille, ni rien au monde, avaient des petites physionomies tout ta fait gentilles, et fort joyeuses, en dépit de leur détresse, quand ils ne pleuraient pas. Le chagrin leur faisait faire la plus drôle des grimaces, grimace d'autant plus curieuse que ces petits frères, qui ne s'étaient jamais quittés, ne pleuraient jamais l'un sans l'autre.
Cette bizarrerie eût pu devenir un malheur pour ces pauvres petits. Elle fut bientôt remarquée, quoique les marmots fussent plutôt rieurs d'habitude, et comme dans toute société, il y a de mauvaises natures, les plus méchants se plurent à les taquiner, pour s'amuser de leur figure.
Mais Marie avait bon cœur. Elle avait tout de suite remarqué dans la bande ces deux petits; la faiblesse et l'abandon de ces pauvres enfants éveillèrent ses sympathies, et elle se promit de les aider et de les protéger.
Aussi s'interposa-t-elle tout de suite entre Benjamin et Gabriel, c'étaient les noms des petits Savoyards, et ceux qui se plaisaient à les taquiner. Elle réprimanda vivement ceux qui voulaient conlinuer leur jeu cruel, et en appela à l'autorité de Jacquot qui lui donna raison et qui eut bientôt mis le holà!
— Nous sommes tous frères, conclut sentencieusement le gars, les plus petits comme les plus grands. Il faut s'entr'aider; car nous avons tous besoin les uns des autres, et ce sont les plus jeunes et les moins forts pour lesquels nous avons le plus à faire.
Autrement, nous n'aurions qu'à nous séparer et à nous en aller chacun de notre côté, ce qui serait mauvais pour les uns comme pour les autres.
L'incident fut vidé, mais Benjamin et Gabriel, dont la gaieté revint vite, ne s'éloignèrent plus de la jupe de Marie.
Ils se sentaient aimés et protégés, et, comme ils n'avaient personne au monde, la jeune fille prit dans leur petit cœur la place de la maman qui n'était plus.
Parmi les jeunes filles, s'en trouvait une du nom de Colette qui n'était que de six ou huit mois plus jeune que Marie. Elle était rousse, en vérité pas belle, et passait pour méchante. Mais, au fond, pas plus mauvaise qu'une autre; comme elle était souvent en butte aux plaisanteries et aux quolibets, à cause de sa laideur, et qu'elle avait la langue bien pendue, elle ripostait d'une façon assez vive, et mettait souvent les rieurs de son côté.
Elle portait une vielle, et c'était la plus forte exécutante de la petite troupe. Son répertoire était le plus varié, et assez souvent elle jouait sur la
route, en niarcluint, ce qui donnait des jambes et taisait oublier la lali^ite.
Elle se prit d'affection pour Marie, autant par intérêt que par calcul.
— Avec sa beauté, pensait-elle, en voilà une qui ne mourra jamais de faim. Il ne manquera pas de gars à porter intérêt à une aussi jolie lille, et, en devenant son amie, il y aura toujours, dans les bonnes aubaines, quelque chose à gralier.
D'ailleurs Marie était si aimable, qu'il ne lui fut pas difficile d'acquérir ses bonnes grâces. Elle fit de la petite Loustalot son obligée, car celle-ci ne savait pas jouer de la vielle, et la jeune Colette se mit à lui donner des leçons.
Elles furent, pour Marie, une grande distradion; comme elle avait de l'oreille et des doigts agiles, elle ne tarda pas à en savoir autant que sa maîtresse elle-même; et vers la fin du voyage," elle arriva à jouer bien mieux que Colette de l'instrument national de la Savoie.
Pendant que la troupe s'acheminait vers Sallanchcs, la pauvre Marie ne répondit guère que par monosyllabes aux conversations de ses compagnons, Ils connaissaient une partie de ses chagrins, et cela ne les surprit guère de la voir rester silencieuse.
Quelle journée terrible pour elle que cette journée!...
Quelle influence elle devait avoir sur sa destinée !
Le matin, elle s'était éveillée si contente. C'était plus que de la joie, c'était du bonheur.
Les inquiétudes de la veille venaient de se dissiper comme par enchantement, le présent et l'avenir semblaient assurés pour ehe et les siens; tout faisait présager le beau temps après l'orage.
Elle était toute à son amour, à André qu'elle devait revoir dans la matinée. Jamais, depuis qu'elle était au monde, elle ne s'était trouvée si joyeuse.
Et, quelques heures plus tard, tout cela s'évanouissait comme un rêve.
Plus maintenant la présence de sa mère qu'elle aimait tant, plus de ces charmants rendez-vous avec le bien-aimé, et de ces longs entretiens sur la montagne, si pleins de douceurs et de charmes ! La voilà s'éloignant de son pays, de sa famille, de toutes ses affections, et marchant, par des routes inconnues, dans la misère et l'abandon, vers une destinée incertaine qui la remplissait d'inquiétude et d'effroi.
Qu allait-elle devenir, grand Dieu?
Qui la soignerait, si elle tombait malade?
Qui la consolerait, elle dont les chagrins étaient si cuisants?
A qui même pourrait-elle seulement confier ses peines?
Ce n'était point seulement sa mère qu'elle pleurait et qu'elle avait quittée peut-être pour toujours.
C'était André!
Que devait-il penser d'elle, qui l'avait quitté sans même lui dire adieu?
11 se sera cru abandonné, trahi. Comment pourra-t-il croire, lui qui l'avait vue la veille, et qui devait la revoir le lendemain, qu elle eût ainsi disparue, sans avoir même pu lui dire adieu, sans l'aviser même de son départ.
Il doit l'accuser, maintenant, et maudire son abandon.
Et ne pouvoir rien faire! Ne pouvoir rien dire! ne pouvoir s'expliquer!
Ah! cher André, je ne le verrai plus! Il est à tout jamais perdu pour rnoi !
C'est cette dernière pensée qui la persécutait, qui l'obsédait sans ces.se et sans merci.
Toutes les causes de ses chagrins, toutes ses peines, toutes ses inquiétudes disparaissaient devant cette idée, maîtresse de son esprit et de son ( ceur :
— Ne plus revoir André!
Quelle tiiste fatalité pesait sur elle ! Elle qui n'avait jamais fait de mal à personne, elle s'en allait, écrasée sous le poids d'une douleur irrémédiable, et le seul bonheur qu'elle eût rencontré dans sa vie, elle n'avait pu y goûter sans qu'il lui fût si rapidement enlevé, et qu'il devînt la source du plus violent chagrin.
Elle gémissait sur son propre sort, mais, assurée de l'amour d'André, elle plaignait aussi, du fond dé son àme, l'ami que, contre son gré, elle avait si déplorablement abandonné.
Et l'instinct de son cœur ne la trompait pas.
Le pauvre amoureux s'était, en effet, morfondu plusieurs heures sur la montagne, le jour de son départ. Il montait aux sommets les plus élevés, pour tâcher de découvrir un point dans l'espace qui indiquât sa présence, ou celle du troupeau de chèvres.
Et le temps passait, et son inquiétude grandissait de moments en moments, et finit, quand le jour s'avançait, à s'exaspérer à chaque minute écoulée.
Enfin la réalité s'imposa à son esprit. Elle ne viendrait pas. Elle ne pouvait plus venir.
Quel malheur était arrivé? Etait-elle malade? Un accident, sans doute?
Elle était blessée, morte, peut-être?
Et il s'ingéniait à trouver un prétexte, un motif quelconque à cette absence inexplicable.
Aller au village, il voulait autant que possible éviter d'y paraître. Et puis, sous quel prétexte s'informer de Marie, qu'il était censé ne pas connaître, à des paysans qui, eux-mêmes, ne le connaissaient pas?
Il se sentait saisi d'une mortelle inquiétude, et, s'étant assis sur une pointe de roc, il resta longtemps, le coude au genou et le front dans la main, abîmé dans ses tristes réflexions.
Puis, la nuit étant venue, il s'éloigna, d'un pas lent, de cette place qui lui était si chère, en se promettant d'y revenir. Malgré ses craintes, il avait encore, au fond du cœur, gardé quelque espoir de retrouver, le lendemain, 'a bien-aimée au rendez-vous accoutumé.
Hélas! après une mauvaise nuit, il y reparut plus tôt que d'habitude, devançant l'heure, comme si son désir eût pu hâter la venue de Marie.
L'heure sonna; le temps passa lentement, comme la veille, et, comme la veille, ni chèvres, ni chevrière.
Décidément, il y avait un malheur.
Ce n'était plus le moment de se répandre en plaintes et en gémissements stériles. Il fallait, maintenant, s'enquérir à tout prix de ce qui était survenu, et apprendre, par un moyen quelconque, dans quel lieu pouvait être Marie et ce qui lui était arrivé.
C'est dans ces dispositions d'esprit que, le soir seulement, il quitta la montagne, car il ne put s'arracher facilement à ce lieu, témoin des tendresses échangées, à ce site sauvage que, les jours précédents, embellissait de sa présence celle qu'il adorait.
Son esprit évoquait les longues conversations, les doux propos, le son de la voix de son amie; ses lèvres s'entr'ouvraient, elles souriaient de ce doux sourire qui faisait rêver le bonheur, et ce regard bleu, plus doux que celui des anges, le pénétrait jusqu'au fond de l'âme.
Tout cela ne pouvait être vain. Marie l'aimait, elle le lui avait dit, et d'un accent qui ne savait pas tromper.
Elle n'était point coquette comme les dames de la ville, qui se font un jeu de mentir, et c'était dans la sincérité de son âme et la sérénité de sa conscience, qu'elle avait laissé échapper de sa bouche des aveux qu'il serait odieux de tenir pour suspects.
Un obstacle imjw^évu s'est dressé tout à coup, et je jurerais, sur mon âme, que sa volonté n'est pour rien dans cette absence maudite, et que
c'est contre son lii'é qu'elle me cause tant de chagrin en me délaissant depuis deux jours.
Il faut la revoir à luut prix. 11 lauL à tout prix savoir ce qui est advenu.
Pourvu, grand Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur I
Désolé toujours, mais sans avoir perdu toute espérance, il s'éloigna le second jour- comme la veille.
Il n'y avait pas qu'André, pour qui le départ de Maiic lut une déception.
Le Commandeur de Boistleury pensait, à ]tait lui, que ses projets n'allaient pas manquer d'aboutir. Tout avait été si bien combiné, qu'il n'avait garde de douter un instant de la réussite de son [)lan.
La famille Loustalot devait être plongée dans le plus vil sentiment de reconnaissance. Tout, en ellet, avait été d'abord conforme à ses prévisions, et, le lendemain matin, les époux, qui s'étaient endormis en bénissant celui qu'ils considéraient comme leur bienfaiteur, se réveillèrent péiiT'trés d'une joie immense et d'une gratitude plus grande encore.
Mais on a vu comment l'intervention du curé avait, de fond en comble, déjoué sa periîde machination, et c'est une nouvelle (pi'il ne connaissait i)as encore.
La place de jardinière au château devait être regardée connue une excellente allaire par ces pauvres diables, et comme une grande faveur, dans un village où la marquise était comme la reine de la contrée. Il y avait donc honneur et proiit, d'autant plus que ces gens simples, si loin de la réalité des cliuscs, se ligment qu'approcher des seigneurs, c'est avoir déjà fait fortune.
Aussi le Commandeur, vêtu du vfUement le plus galant qu'il eût dans ses bagages, se promenait-il de long en large, faisant le choix entre les moyens qu'il devait mettre en œuvre pour prendre le plus vite la pauvrette au piège, et ne doutant pas de la voir, dans un instant, paraître, attiffée de ses plus beaux atours.
Un dernier raisonnement avait levé toute crainte et toute inquiétude :
— Si ces manants sont vraiment aussi honnêtes et délicats qu'on se plaît à le répéter, eh bien! leurs scrupules, s'ils ont quelque bon sens, n'ont plus de raison d'être.
Marie vient au château, mais Pierrot y vient aussi, et celui-là, je pense, on ne m'accusera pas de lui tendre quelque piège.
Le butor est le pavillon qui couvre la marchandise, comme disent messieurs les navigateurs, et ces rustres auraient la langue bien mal pendue de prétendre que nous n'avons d'autre mobile, en toute cette affaire, que notre extrême bonté d'âme.
Allon?! parais, chère petite Mario, viens vite. Tout est prêt pour te recevoir.
Mais le Commandeur avait beau s'arraisonner ainsi, et se forger toutes ses félicités de libertin, le temps passait, et ce n'est pas sans confusion qu'il en vint à penser au vieux conte qui n'était pas déjà très nouveau en ce temps-là :
— Aune! ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
Cette évocation involontaire se mit à le poursuivre comme une obsession.
La nuit tomba.
La petite mijaurée ne se montrait pas très empressée. Que pouvait signiiier ce retard inattendu, d'autant plus inexplicable que cette inexactitude aurait, pour tout autre, compromis sa nouvelle situation, et aurait pu la lâire casser aux ya^es.
Le Commandeur n'y comprenait rien.
Il ne pouvait pas pourtant aller la chercher lui-même, et la prendre par la main devant tout le village et à la barbe de sa famille.
11 devait être survenu quelque accident insolite. Il fallait savoir ce qui s'était passé.
Il envoya chercher Laroque.
— C'est ce diable d'homme, pensait-il, qui aura peut-être fait des siennes et commis quelque sottise, soit par excès de zèle, soit par méchanceté.
L'intendant n'était pas loin et on ne tarda pas à le lui amener.
Il se présenta plus obséquieux et plus penaud que d'habitude. Si M. de Boisfleury eût été moins préoccupé, il eut flairé une mauvaise nouvelle.
— Eh bien ! messire Laroque, lui dit-il, est-ce. que mes ordres n'ont point été exécutés?
— De point en point, monseigneur.
— Comment, de point en point. Et je ne vois pas les deux nouveaux domestiques engagés au château : Pieriot et Marie.
C'est en vain qu'il voulût la rattraper. (P. 119.)
— Pierrot n'est point venu, en effet.
— Je me moque bien de Pierrot, mais Marie...
— Marie... est partie, monseigneur.
— Comment, partie! Que signifie?
— Elle a quitté le pays.
— Quitté le pays!... allons donc, vous rêvez, monsieur Laroque?
— Non, monseigneur, je suis bien éveillé.
LIVRAISON 15. — A. d'EN.NERY. — Là GRACE DE DIEU. — JDLES RODFF ET C'% ÉDITEDRS. — LIVRAISON 15.
— Et quand a eu lieu ce départ?
Laroque allait répondre, lorsqu'un troisième personnage étant sorti du château, auprès duquel la conversation était engagée, se trouva tout à coup près d'eux.
C'était un jeune homme de tournure élégante. Svelte et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il paraissait avoir une vingtaine d'années. Il portait un costume de chasse assez simple et sans aucun signe de distinction, mais, malgré cette toilette négligée, il avait fort grand air.
— Bonjour, Commandeur, dit-il.
— Bonjour, mon neveu, répondit celui-ci.
— Je viens passer quelques instants avec vous, mon cher oncle. La marquise est couchée, et les soirées sont longues, dans ce pays de sauvages.
— Comment est-elle, ce soir, Mme la marquise?
— Ma mère est toujours fatiguée, mais je la trouve bien mieux, maintenant.
Ce jeune homme était, en eflet, le marquis de Sivry, le fils unique de la maison, l'héritier du domaine et de la riche fortune qui devait s'accroître encore de quelques considérables héritages.
Le marquis Arthur était depuis un certain temps dans le pays. Sa mère ayant résolu de venir passer deux mois d'été sur ses terres, il était parti au printemps et s'était arrêté chez un jeune seigneur de ses amis, en compagnie duquel il se livrait journellement aux plaisirs de la chasse.
Les domaines de ce jeune seigneur étaient voisins de la terre de Sivry, en sorte que le marquis Arthur n'avait eu que quelques lieues à faire pour venir retrouver sa mère, lors de son arrivée.
Du reste, il ne s'était pas fait annoncer au château; il avait fait son entrée après la nuit tombée, sans autre suite que le seul domestique qui l'accompagnait. Sa présence n'avait donc pas été encore signalée à Saint- Laurent, ce qu'il préférait, d'ailleurs, ne tenant ni aux hommages, ni aux autres cérémonies.
— Eh! que vous racontait notre intendant, monsieur mon oncle; il n'y a pas indiscrétion?...
— Du tout. Permettez-moi seulement de l'interroger encore un instant . . .
... Je vais vous mettre d'ailleurs, d'un mot, au courant de ce dont il s'agit.
... Ainsi que vous le disiez tout à l'heure, le temps est assez dur à tuer, dans ce pays.
— Quel moyen aviez-vous trouvé d'y parvenir?
— J'avais trouvé le seul, l'unique moyen.
— Il y en a donc un?
— Vous connaissez, mon cher neveu, la réputation que je me suis acquise à Paris. Nul ne sait, mieux que moi, faire sortir de l'obscurité des beautés méconnues, et mettre en lumière les diamants et les pierres précieuses dont l'œil seul du connaisseur apprécie tout le prix, avant même qu'ils soient dégrossis et encbtàssés dans quelque monture artistique.
— Oui, c'est là, je le sais, votre prétention favorite.
— Eh bien! dans ce chien de pays, où les femmes sont si laides que je ne sais comment les Savoyards eux-mêmes peuvent se décider à faire tant d'enfants, j'ai mis la main sur un morceau de roi.
— C'est merveilleux, en vérité.
Le jeune marquis jouait de son mieux l'enjouement, en prononçant ces derniers imots, mais ce n'était plus avec cette désinvolture sincère qu'il avait conservée jusqu'alors. Le sujet de la conversation paraissait l'intéresser davantage qu'il ne s'y était attendu.
— Merveilleux! veu^ l'avez dit, reprit le Commandeur; c'est d'une merveille qu'il s'agit effectivement.
... Comme vous la verrez probablement vous-même un jour ou l'autre, je ne perdrai pas le temps à décrire le détail de ses charmes; je n'en finirais pas.
— Eh bien! soit. Allons au fait.
— Je touchais au but, et voici que survient le plus fâcheux des contretemps.
— Ah! qu' est-il donc survenu?
— J'avais comblé de bienfaits ses parents, sinon pour obtenir leur complicité, du moins pour écarter leur surveillance.
Je lui avais donné une place de jardinière au château, et c'est aujourd'hui même qu'elle devait entrer en fonctions.
— Eh bien?
— Eh bien!... elle a quitté le pays. C'est du moins ce que vient de me dire Laroque, et nous en étions là, au moment où vous êtes venu.
... Je vais, si vous y consentez, reprendre l'interrogatoire.
— Faites, mon oncle.
— Je vous demandais donc, maître Laroque, à quelle heure la jeune lille a quitté le pays?
— Entre sept et huit heures du matin.
— Comment, alors, ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt?
— C'est que j'étais loin de m'y attendre moi-même, et que je ne l'ai appris qu'assez tard aujourd'hui.
— De quelle façon?
— Par hasard. Un passant me l'apprit, en me disant que le départ annuel des Savoyards avait eu lieu dans la journée, et il me cita les noms des émigrants, entre autres celui que je m'attendais moins que tout autre à entendre prononcer. Je crus que j'avais mal entendu, et j'insistai pour qu'il me le répétât. Il m'affirma qu'il était absolument certain de ne pas se tromper.
... Comme je suis tout entier au service de monseigneur, continua Laroque, en lançant son coup d'œil obséquieux, et que je savais qu'il s'intéressait à la petite tout particulièrement...
— Eh bien! que fites-vous?
— Je me rendis tout de suite au village pour prendre moi-même toutes sortes d'informations.
... Le départ des jeunes émigrants de la wSavoie qui a lieu tous les ans à la même date s'était effectué véritablement et la jeune fille a quitté le pays avec eux. Ils doivent coucher ce soir à Sallanches.
— Et le motif de cette décision imprévue et précipitée, le connaissezvous?
— Je sais, de source certaine, qu'il faut l'attribuer à l'intervention du curé. Tout le monde s'était éveillé dans la joie; les arrangements de la veille, le bail renouvelé, la place de jardinière, tout leur paraissait pour le mieux.
... Le curé se rendit chez eux dans la matinée, les entretint longuement et obtint des parents le consentement au départ de leur fille.
... En un clin d'œil, on confectionna les paquets qui ne sont pas bien longs à faire, et c'est au milieu des larmes, après des adieux déchirants, que Marie ne tarda pas à s'éloigner.
— Quelle Marie? interrompit le jeune marquis, qui, sans prononcer une parole, paraissait suivre avec intérêt toute cette conversation.
— Eh .'.parbleu! Marie Loustalot, une jeune fille de Saint-Laurent, une gardeuse de chèvres.
Si la nuit n'avait pas été aussi noire, on eut pu remarquer que le visage du jeune marquis s'était légèrement contracté.
Mais, s'étant remis aussitôt, et prenant congé de M. de Boisfleury :
— Bonne chance! monsieur le Commandeur, lui dit-il d'une voix un peu railleuse.
— Adieu ! marquis, répondit brièvement le gentilhomme, contrarié et préoccupé.
Le marquis rentra au château, laissant ce dernier seul avec Laroque.
— Alors, monsieur l'intendant, poursuivit-il, c'est ce curé que Dieu
damne, qui m'a joué un pareil tour. 11 se mêle de mes affaires, et intervient dans mes amourettes!
... Ah! tète de cafard! voilà quelque chose que tu n'emporteras pas au paradis.
. . . Puisque tu te mêles d'éloigner les jolies filles du pays, nous t'enverrons à tous les diables, et cette cure que tu détiens, grâce à notre autorisation, lu la quitteras et tu iras en chercher une autre ailleurs.
Ce n'est pas, après tout, un grand malheur. A bien prendre les choses, il ne nous est pas dillicile de rattraper Marie. Avec deux bons chevaux, nous serons vite à Sallanches; peut-être même y arriverons-nous avant le petit troupeau des Savoyards.
Ils sont partis tard, retardés par cette sotte intervention du curé. Ils tiainent avec eux des enfants en bas âge.
— Allons, maître Laroque, fais seller deux bons chevaux et, dans un temps de galop, nous serons à Sallanches.
L'intendant alla exécuter l'ordre à regret. Il n'avait aucune aptitude pour l'équitation et préférait de beaucoup un autre mode de locomotion, la voiture, par exemple. La perspective d'une nuit agitée, d'un mauvais gite, d'un réveil pénible et d'une nouvelle course à cheval, dans les conditions où il se trouverait le lendemain, tout cela ne lui causait aucun enchantement.
Mais il fallait obéir, et il alla s'acquitter de sa commission en grommelant entre ses dents :
— Satané Commandeur avec sa passion pour les jupes ! ne ferait-il pas mieux de chercher ailleurs que de s'embéguiner de pauvres paysannes sans usages et sans ïràce?
Quant à M. de Boisfleury, il rentra au château, et se souvenant, en dépit de' sa passion, qu'il n'avait rien pris depuis le dîner, se fit servir à la hâte à souper, tandis qu'on lui préparait une valise et qu'on sellait les chevaux.
On les amena dans la cour, où ils attendirent quelques instants. Le jeune marquis, accoudé à une fenêtre, suivait des yeux tous ces préparatifs.
Il vit bientôt venir le Commandeur qui monta lestement en selle, et l'intendant désolé qui s'y hissa péniblement.
— Vous y êtes, Laroque?
— Oui, monseigneur.
— En route, alors.
Ils piquèrent des deux, traversèrent rapidement la cour, et le galop régulier se perdit peu à peu dans la nuit.
— Pauvre enfant! soupira le jeune marquis dès que les cavaliers eurent disparu.
Et il ajouta :
— Quel parti prendre?
La petite troupe des Savoyards n'avait cessé de marcher depuis le départ de Saint-Laurent, si ce n'est un temps d'arrêt prés d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur le bord du chemin.
Ils avaient fait, à ce moment, plus des trois quarts de la route. De grands arbres bien verts, étendaient leurs frais ombrages; ils se reposèrent un instant, burent à longs traits une eau limpide et se réconfortèrent avec leurs provisions de voyage.
Jacquot, après les avoir laissés prendre une demi-heure de repos, ordonna de reprendre la marche.
— Hâtons-nous, mes enfants, leur dit-il. Comme à Saint-Laurent, les gens de Sallanches se couchent de bonne heure, si nous n'arrivons pas à temps, nous ne trouverons personne à qui parler, et nous coucherons à la belle étoile.
Puis, demandant à Colette un air de vielle :
— Marche devant, lui dit-il, et joue-nous ce que tu sais de plus gai jusqu'à ce que les jambes soient dégourdies.
Toute la troupe fut bientôt en branle, serrant de près la vielleuse, la marmaille surtout qui n'entendait au pays cette musique que les jours de fête.
— Dépêchons, répétait Pierrot, ne perdons pas un instant.
Chacun fit de son mieux, et comme bientôt le soleil se rapprocha de la montagne, on pressa davantage le pas pour pouvoir dormir à l'abri.
Enfin, on aperçut les premières maisons de Sallanches, et la nuit tombait comme ils entraient dans le village.
Ils trouvèrent une grange assez spacieuse et quelques bottes de paille à des conditions douces, et après avoir mangé un morceau de pain, ils étendirent leurs membres déjà fatigués dans cette excellente chambre à coucher, dont ils ne discutèrent ni l'éloquence ni le confortable.
Marie arrangea de son mieux les deux petits jumeaux, leur prépara une bonne couchette près de la sienne, et ne les eût pas plutôt embrassés, qu'ils fermèrent les yeux, dormant déjà à poings fermés comme on dort à leur âge.
Puis tout le monde se tut. La maigre résine qui éclairait de sa lueur vacillante cette scène de voyage et projetait sur les murs l'ombre des grosses poutres, s'éteignit tout à coup, comme si quelque esprit eut compris que tous ces yeux fermés n'avaient plus besoin de lumière; et il se fit, dans les ténèbres, un silence entrecoupé de ronflements.
Voilà nos gens endormis, ayant trouvé dans le sommeil l'oubli des fatigues et des soucis.
Ils ne se doutaient guère qu'ils avaient eu à leurs trousses, pendant une partie de la soirée, deux cavaliers au galop, et que, si toute la première journée s'était passée sans incidents, il n'allait pas en être de même le lendemain.
Le Commandeur et l'intendant avaient fait, d'une seule traite, les trois quarts de la route, et en maintenant la même allure, ils seraient arrivés à Sallanches peu de temps après les Savoyards.
Mais le hasard voulut que M. de Boisfleury, vers le milieu de la route, fut victime d'un petit accident qui eût les plus fâcheuses conséquences... pour lui...
En trottant, le cheval de Larocpie lit sauter un caillou, lequel s'introduisit assez malheureusement dans la botte du gentilhomme et se plaça si mal que le Commandeur fut contraint de descendre de sa monture pour se débotler et se débarrasser de la pierre malencontreuse.
11 passa la bride de son cheval à maître Laroque, tandis qu'il s'éloigna de queUpies pas pour s'asseoir sur le bord du fossé et ôter sa botte.
La nuit et le galop avaient mis les chevaux dans cet état d'exaltation qui dispose à l'emballement. Un paysan, qui sortit d'un champ voisin en faisant remuer bruyamment le feuillage d'une haie, eftVaya l'animal que montait le Commandeui-. Celui-ci se cabra et mai Ire Laroque, qui n'était pas un cavalier expérimenté, laissa échapper la bride.
C'est en vain qu'il voulût la rattraper. Les gestes qu'il ébaucha, ne firent qu'accroître la peur du cheval qui s'éloignait au fur et à mesure que l'autre bête se rapprochait, et comme Laroque se mit à galoper brusquement, pour la rattraper plus vite, l'animal s'enfuit, franchit la haie, et partit au galop dans les terres labourées, excité par les étriers qui lui battaient 1rs flancs.
— Maladroit! criait M. de Boisfleury qui se mettait déjà sur pied pour revenir.
Mais l'intendant, qui avait vu au bord du chemin une issue sur le champ voisin, sans obstacle à franchir, s'était déjà mis à la poursuite du fugitif, de telle sorte qu'aux rayons de la lune le Commandeur assista à cette chasse qui n'était pas dans le programme de la soirée.
11 put jouir de ce spectacle pendant d'assez longs instants. Comme les chevaux sans direction, le fugitif ne prenait pas la ligne droite et zigzaguait, allant et revenant, sans trop s'éloigner.
Mais enfin, éprouvant comme Laroque, sans doute, une grande peur d'être battu, il prit le large, toujours poursuivi, si bien que le témoin désappointé de cette scène, les perdit de vue et se trouva seul sur la route.
— Ah! le brigand! hurlait le Commandeur. Faut-il avoir affaire avec un pareil imbécile! misérable coquin!
Les jurons marchaient ferme, et il y en avait un joli répertoire dans ce' siècle-là
Il passa bien un bon quart d'heure au moins à rager* et tempêter, et ce fut le meilleur moment, car ce premier accès de fureur lui ôta toute idée de réfléchir.
Mais comme il était seul, et qu'il n'avait personne qui put entretenir sa colère, les cris qui se perdaient dans le vide diminuèrent d'intensité et finirent même par cesser.
Alors, il se rendit compte de sa situation. Qu'allait-il faire? Il pouvait rester en panne plusieurs heures pendant que durait cette chasse à courre dont l'hallali pouvait être très éloigné.
Voilà une nuit qui ne ressemblait en rien à la nuit d'amour qu'il était venu chercher.
— Maudit coquin! répétait-il.
Mais maugréer ne signifiait rien. Il fallait prendre un parti, et lequel?
Attendre là, c'était d'autant plus absurde que non seulement il ne pouvait être fixé sur la durée de l'attente, mais qu'il ne savait pas si la chasse n'était pas égarée à l'heure actuelle, et si le drôle était seulement capable, pour le rejoindre,. de retrouver son chemin.
Il ne restait que deux autres partis : c'était, ou de revenir pédestrement au château, ou de gagner Sallanches.
Le château était loin : quatre lieues, celles qu'il venait de faire à cheval.
Sallanches n'était qu'à deux lieues, mais, au milieu de la nuit, qui réveiller, dans un pays oîi tout le monde s'endort au coucher du soleil? où trouver un gîte?
Une heure se passa avant qu'une décision fut prise. Le retour de Laroque allait peut-être survenir.
Mais rien! pas un bruit! pas un signal! rien!
Toute réflexion faite, la nécessité s'imposant de ne pas rester indé-
Le Commandeur et l'intendaiit frappèrent à la première hôtellerie venue. (P. 126.) i
UVBAISON 16. — A. d'EN-NERY. — LA GRACE DE DIEU. — JCLES ROCFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVRAISON 16.
fîniment dans l'expectative, repris de colère et d'impatience, il se décida à marcher vers Sallanches.
— C'est là que j'ai le plus de chances de retrouver cet imbécile, se dit-il en manière de conclusion.
... Et puis, je n'ai pas l'intention, après ce que j'ai fait, d'abandonner mes projets sur la petite Savoyarde. Celte aventure a, dès le début, tourné mal et c'est à croire que, aussi bien que ce curé maudit, le diable s'en est mêlé.
... Mais, en dépit de cette série de contre temps, je suis sur une bonne piste ; un peu de persévérance et la petite ne m'échappera pas.
Et M. de Boisfleury marcha de son pas le plus ra[)ide, prouvant ainsi que s'il avait perdu son cheval, il n'avait pas perdu l'espérance.
Pendant ce temps, maître Laroque maugréait, exténué, irrité, exaspéré, se maudissait lui-même et les autres.
Tantôt croyant à la capture de la bête qui s'en allait au bon moment, tantôt poursuivant, ventre à terre, le quadrupède qui s'enfuyait comme un rêve; inquiet dans la nuit pour sa peau, car il n'avait jamais tant sauté d'obstacles, et c'était la première fois qu'il chassait à courre, n'osant retourner bredouille, parce que la colère du Commandeur l'effrayait plus encore qu'une chute de cheval; il aurait donné de grand cœur sa part de paradis — part fort aventurée, d'ailleurs, — pour ne pas se trouver à pareille fête.
Cette course folle dura longtemps.
Pour quel motif eut-il al)andonné cette poursuite? Une heure plus tôt, une heure plus tard, il n'avait aucune raison de la cesser, puisqu'il l'avait entreprise.
Et il courait, courait toujours, sans plus savoir exactement quand ce supplice aurait un terme.
Il vouait à tous les diables le Commandeur, ses rages de galanterie et sa folie des extravagances, et il se soulageait de son obséquiosité ordinaire par un flot d'injures et de grossièretés à l'adresse du maître.
Mais, ce qui prouve son abominable nature, c'est qu'il mêkiit à ses imprécations le nom de la jeune Marie, bien innocente pourtant, et même victime de tous ces événements, lui reprochant d'être la cause de tant d'ennuis, pour ne s'être pas livrée au séducteur.
— La coquine, elle avait bien besoin de faire sa bégueule, et de nous mettre ainsi sens dessus dessous. Au lieu d'être une petite mendiante, elle aurait de belles jupes, et je serais, à cette heure, dans mon lit, tranquille, au lieu de galoper cette sarabande.
11 se forgea dans l'esprit de la haine et des rancunes contre cette
pauvre enfant qui n'en pouvait mais, et se jura de lui jouer, à l'occasion, les plus méchants tours.
Sentiment inexplicable, mais qui existait clans cette mauvaise nature, comme existe l'instinct des bêtes malfaisantes.
La course durait toujours.
Exténué, désespéré, exaspéré, il arrêta sa monture.
— Impossible de rejoindre ce satané animal, grommela-t-il en descendant de cheval.
Et il s'assit sur l'herbe, éreinté.
— Que diable vais-je faire, maintenant? où suis-je, ici? se demanda-t-il . Il ne savait à quel parti s'arrêter, et se creusait la tête, lorsqu'il
remarqua que le cheval qu'il avait si inutilement poursuivi, n'entendant plus le galop à ses trousses, s'était lui-même arrêté.
Il se rapprochait insensiblement et, comme il n'était plus pris d'un sentiment de frayeur et que la grande course avait calmé ses nerfs, l'instinct le fit naturellement se rapprocher de son compagnon d'écurie.
Il vint bientôt lui renifler dans les narines d'un air de connaissance.
Laroque le guettait sans bouger; il choisit un moment propice et put, d'un geste rapide, empoigner la bride.
— Enfin! soupira-t-il.
Puis il se hissa péniblement en selle, car il était fort Jas et il avait les reins dans un pitoyable état.
— Ah! je m'en souviendrai de cette promenade! se répétait-il; ah! la fichue promenade!
Mais de quel côté diriger les chevaux?
Il se rappela, par bonheur, que si l'homme a une raison qui ne lui sert souvent à rien, les animaux ont un instinct qui leur sert toujours à quelque chose.
— Que les bêtes me conduisent! C'est ce qu'il y a de mieux à l'aire, pensa-t-il.
Et il se laissa guider par elles.
Le raisonnement se trouva justifié.
La nuit, les chevaux, comme les hommes, ne demandent qu'à dormir, et retrouvent des jambes pour rentrer à l'écurie. Combien de ces bê^.es ont une allure décousue et obligent à jouer du fouet à l'aller, et filent comme des oiseaux au retour.
L'instinct engagea les chevaux à rejoindre au plus tôt la route qu'ils avaient prise dans la matinée, et le hasard fit que, comme la course échevelée n'avait pas eu lieu en ligne droite, mais en courbes fantaisistes, la dislance était assez peu considérable entre l'endroit où le fugitif
avait été repris, et le point du chemin où l'escapade avait commencé.
Seulement, il arriva à maître Laroque un nouveau désagrément.
Il avait reconnu la route et savait maintenant où il était, les chevaux aussi, sans doute. Mais, tandis que l'automédon voulait se diriger sur Sallanches, les chevaux voulaient gagner l'écurie, qui se trouvait dans le sens opposé.
11 s'engagea une lutte entre Fliomme et les bètes, et comme celles-ci tirèrent un moment l'une à dextre et l'autre à senestre, il en résulta que l'infortuné cavalier, désarçonné, se trouva littéralement, suivant l'expression connue,... entre deux selles.
La chute fut lourde et douloureuse.
— Quel satané voyage! grommela-l-il de nouveau dans un gémissement, allaissé.
Il se releva avec peine, mais, cette fois, il n'avait pas lâché les brides et, quoi(|ue bien à bout de forces, il retrouva quelque énergie à administrer, de sa cravache, une solide correction.
Puis, regrimpant en selle, il reprit son assiette en geignant, et s'engagea enfin dans la direction de Sallanches.
— Tout cela n'est rien encore, pensait-il. Ce que va être l'accueil du Commandeur... voilà sur quoi je ne suis guère rassuré.
... La nuit que j'ai passée a été abominable, mais la sienne n'apasdù lui paraître excessivement gaie.
... Et s'il m'avait tenu à certains moments, j'aurais assurément passé un vilain quart d'heure.
... 11 est à craindre que ses dispositions, à mon endroit, ne soient pas encore excellentes.
... Pas moyen pourtant de ne point aller le rejoindre.
Il approchait du village, lorsqu'il aperçût le Commandeur. Celui-ci avait entendu le bruit des chevaux et avait arrêté sa marche, pensant bien que c'était les siens
Quand il fut à portée de se faire entendre :
— C'est vous, imbécile? cria-t-il à Laroque.
— Oui, monseigneur.
— Je me souviendrai, maroufle, de cette horrible nuit; vous êtes un misérable faquin!...
— Pardonnez-moi, monseigneur, il n'y a pas de ma faute.
— Alors, c'est de la mienne, manant.
— Je n'ai point dit cela, monseigneur.
Le Commandeur était remonté à cheval.
— Pendant un temps si long, qu'êtes-vous devenu? Racontez-moi votre équipée.
La scène n'était pas, après tout, si terrible que ses prévisions se l'étaient imaginée. Il pensa de suite à regagner les bonnes grâces d'un homme dont il avait besoin. Il raconta, avec une grande sincérité, tous les détails de cette course fantastique dans la nuit, à travers champs, telle que nous la connaissons.
Comme le récit était bizarre, et que le narrateur accentuait les côtés comiques pour faire la cour à son maître, celui-ci finit par reprendre sa bonne humeur, et certains détails l'amusèrent au point d'en rire.
— Ah! vous n'auriez pas ri, monseigneur, si vous eussiez été à ma place.
— Mais je n'aurais pas été assez idiot pour m'y mettre,
— C'est vrai, monseigneur.
Ils étaient arrivés.
L'intendant ne savait où se trouvait l'auberge des Savoyards. Il était près de trois heures, il eut été fou de se mettre à chercher Marie après une pareille nuit. Le Commandeur et l'intendant frappèrent à la première hôtellerie venue, dans laquelle il n'y avait de disponible qu'un lit; M. de Boisfleury le fit préparer le plus rapidement qu'on pût.
Dès que ce lit fut prêt, il congédia Laroque en lui disant de se débrouiller, mais de voir, avant tout, s'il ne manquait rien aux chevaux.
— A quelle heure faut-il venir prendre monseigneur?
— Je suis un peu fatigué et je veux dormir. Qu'on ne m'éveille pas. Tenez-vous à ma disposition pour le moment où je me lèverai,
■ — C'est bien, monseigneur.
— Et l'intendant se retira.
Il fallut bien qu'il s'occupât des chevaux; tout ce qu'il put trouver pour reposer ses membres éreintés et meurtris, c'est une botte de foin dans l'écurie.
— Chien de métier, grognait-il, que le service d'un grand seigneur. Et le sommeil le prit, mais la fatigue lui donnait de la fièvre, et,
pendant toute la nuit, il fut secoué par un affreux cauchemar.
Il était à cheval, et la course folle à travers champs se renouvelait dans son rêve, mais la vitesse grandissait d'instants en instants, et c'était un vertige infernal qui l'emplissait d'effroi.
Ce n'est pas une nuit pareille qui put lui rendre sa vigueur et, le lendemain^ au réveil, sa longue échine était encore plus courbée que
d'habitude, et sa mauvaise mine indiquait qu'il avait besoin de toute son énergie pour se tenir debout.
Il allait, en attendant le réveil du Commandeur, se mettre en quête de Marie et de ses compagnons de voyage; mais les Savoyards étaient partis depuis longtemps et c'était à recommencer.
Une heure environ après l'arrivée du Commandeur à Sallanches, le jour s'était levé.
Dès que les premiers rayons de lumière eurent pénétré par les lucarnes de la toiture, la grange où se reposait la petite bande des Savoyards sortit du profond silence qui régnait depuis la veille au soir.
Quelques bras s'étirèrent, il y eut comme un échange de bâillements,' puis les bottes de paille s'animèrent, et tous ces paysans, habitués dès l'enfance à être matineux, furent bientôt sur pied.
Ce n'était pas dans leurs traditions de se livrer à des soins de toilette bien méticuleux, et ils dépensaient peu de temps à ces bagatelles. Quelquesuns pourtant, entraînés par l'exemple de Marie, qui s'était rendue à une fontaine voisine, se jetèrent au visage un peu d'eau fraîche. Elle avait «mmené ses petits protégés, Benjamin et Gabriel, qui furent débarbouillés avec soin, ce qui leur était bien rarement arrivé dans leur vie.
Quand elle eut terminé la petite opération, Marie les regarda, roses et frais, tout embellis par ces soins de propreté.
Elle les embrassa, leur disant :
— Vous êtes gentils à croquer, mes mignons.
Les pauvres petits n'étaient point habitués aux tendresses, ils n'y comprenaient rien et souriaient d'un air béat.
Jacquot eut bientôt groupé tout son monde, et donna le signal du départ.
Colette, qui s'était rapprochée de Marie et se disposait à faire route à ses côtés, tourna sa petite manivelle et moulut un air de vielle.
Toute la petite troupe se mit en mouvement, tandis que les habitants du village, déjà levés, venaient les voir passer sur le seuil de leur porte.
Décidément, ces montagnards étaient bons marcheurs, même les plus jeunes paraissaient ne pas se ressentir de la fatigue de la veille, et s'en allaient lestement.
Jacquot qui avait, des yeux, passé une sorte d'inspection, eut un rcLiard satisfait.
— Allons, se dit-il, ça ira bien.
Et, voulant profiter de leurs bonnes dispositions, il fit presser le pas. La journée menaçait d'être chaude et, en chef prévoyant, il projetait de faire une longue halte pendant la chaleur du jour.
Toute la bande babillait en marchant et, plus éloignée du départ et des émotions de la veille, avait un aspect plus joyeux, et des éclats de rire partaient, de temps en temps, de quelque groupe de causeurs.
Marie ne prenait point une grosse part de la gaieté générale. Elle pensait à sa mère, et à l'immense chagrin que son départ lui avait fait éprouver.
Elle pensait surtout à André. Que faisait-il, le pauvre ami !
Un besoin de confidence et d'épanchement emplissait son cœur, mais elle n'osait s'en ouvrir à personne, et Colette même, qui paraissait la prendre en affection, ne lui 'inspirait pas assez de confiance pour qu'elle lui ouvrit le fond de son cœur.
A force de penser au bien-aimé, une idée lui vint qui éclaira son âme d'un rayon d'espérance.
— André, pensait-elle, aura tenu à savoir ce que j'étais devenue. Il aura appris mon départ et les motifs de cette détermination subite.
Ce n'est un mystère pour personne, à Saint-Laurent, et l'événement a eu lieu devant tout le village.
André sait donc où je suis, et si la prudence, qui le forçait à se cacher pour quelque temps, ne lui impose pas de ne pas venir de ce côté, j'ai l'espoir qu'il ne m'oubliera pas et qu'il fera tous ses efforts pour chercher à me revoir.
— Ah! pensait-elle, si je pouvais l'apercevoir aujourd'hui, demain, un autre jour, s'il pouvait m'apparaître tout à coup, ah! quelle joie! quel bonheur !
Elle fut arrachée à ces douces pensées par la voix de Colette, qui lui parlait en marchant. Décidément, cette fille si laide avait l'air bon enfant, et une conversation s'engagea, dans laquelle elles sentirent s'éveiller les sympathies qu'elles ressentaient l'une pour l'autre.
Pendant que les Savoyards poursuivaient leur route, le Commandeur, après quelques heures de sommeil, s'éveillait à Sallanches et, mettant sur pied toute l'auberge, se commandait à déjeuner.
Il était tout à fait remis de sa fureur de la veille.
— Qu'importe, pensait-il, un jour de plus, un jour de moins? Le temps est beau, et ce voyage si mal commencé ne sera, en somme, qu'une distraction qui rompra la monotonie du séjour au château.
Prenons les choses gaiement, d'autant plus que la petite, après
Le moment redoutable était arrivé pour Laroque. (P. 131. J
quelques jours de marche dans les jambes, aura eu le temps de la réflexion, et que, les ennuis et la fatigue aidant, ses parents et le maudit curé n'étant plus là, elle finira par comprendre que le parti le plus sage sera de se laisser aller et d'accepter le bien-être au lieu de la misère.
En attendant l'heure du déjeuner, il se rendit à l'écurie, et comme elle était mal éclairée, il fit sortir les chevaux qu'il craignait de trouver fourbus, à la suite de la course vertigineuse de la veille. 11 les examina
LIVRAISON 17. — A. d'KN.NERT. — LA QRACli DE DIBO. — JULES RODFF ET C'", EDITEURS — LIVRAISON 17.
en connaisseur, et, à sa grande satisfaction, il constata qu'ils étaient en bon état.
Il n'en était pas de même de Laroque; il gisait encore sur sa botte de foin, et quand le Commandeur lui cria :
— Allons, debout, Laroque, la table est dressée et le déjeuner est servi.
L'intendant, qui commençait à se reposer, fit une grimace abominable et poussa un profond soupir.
Puis il se mit en demeure de se lever, mais l'effort fut pénible.
La chute sur la route avait achevé de le courbaturer, et ses reins étaient fort endoloris.
— Eh bien ! Laroque, est-ce que ça ne va pas bien? lui demanda le Commandeur d'un ton gouailleur.
— Oh! cela va bien mal, monseigneur.
— Allons! vous n'êtes pas une femmelette, que diable! un bon repas vous remettra.
Laroque savait bien que le Commandeur serait, pour ses souffrances, sans cœur et sans pitié. Il prit son courage à deux mains, et le suivit avec résignation dans la salle où le déjeuner était servi.
C'était la première fois qu'il s'asseyait à la table de monseigneur, un grand honneur pour lui, mais l'étiquette lui défendait de s'asseoir le premier.
Aussi, M. de Boisfleury, qui savait qu'il n'oserait pas violer les règles de l'usage, ne se pressait-il point de s'asseoir.
Il se décida enfin à prendre un siège, et fit signe à Laroque de l'imiter.
— C'est heureux, dit à part l'intendant. Une fois à table, ils se mirent à dévorer.
Le repas n'était point exquis, la cuisine laissait fort à désirer, mais l'appétit est toujours le meilleur condiment, et il y avait, pour arroser les mets, un petit vin assez agréable.
Laroque ne tenait point à parler, et monseigneur buvait et mangeait sans plus s'occuper de sa présence que s'il n'eut point existé.
Le repas touchait à sa fin, lorsque le Commandeur rompit enfin le silence.
— Eh bien! cela va mieux? dit-il.
— Un peu mieux, monseigneur.
— On m'avait bien dit que vous étiez resté vert comme un jeune homme.
— Ah! on exagère toujours un peu.
— Mais non, mais non, maître Laroque.
... Et maintenant, nous allons nous remettre en selle. Rien n'est bon pour la digestion comme une promenade à cheval.
L'intendant n'était pas précisément du même avis, mais il n'osa se permettre aucune objection.
— Allons ! il ne faut pas perdre de temps.
... Faites donner l'avoine, qu'on selle ensuite les chevaux et qu'on prépare tout pour notre départ.
... Quand ils seront à la porte de l'auberge, vous me ferez avertir, et nous nous mettrons en route.
C'est à contre-cœur que l'intendant quitta sa chaise. Le repas l'avait pourtant un peu réconforté, mais se remettre en selle, c'était une perspective qui ne lui souriait guère.
Les ordres furent ponctuellement exécutés et, au bout d'un quart d'heure, on vint avertir le Commandeur que les chevaux l'attendaient.
Après avoir fait des montures, cette inspection rapide à laquelle ne manquent jamais les cavaliers expérimentés, et avoir constaté, d'un coup d'œil rapide que tout était en règle, le marquis prit en main son fouet de voyage qu'un palefrenier lui présenta, et se mit en selle.
Le moment redoutable était arrivé pour Laroque et ce n'est pas sans faire une vilaine grimace qu'il mit péniblement son pied dans l'étrier et se hissa sur son cheval.
Au moment où il fut à califourchon sur sa selle, il ne put étouffer un gémissement.
— Allons, allons, maître Laroque, dit d'un ton gouailleur M. de Boisfleury, j'avais raison de vous dire que ça irait bien, et vous voilà tout guilleret.
Laroque n'était pas du même avis, et, contraint à se résigner, il accepta, sans souffler mot, une plaisanterie qui lui parût de mauvais goût.
Le Commandeur piqua des deux et traversa le village au galop. Puis, quand il eut dépassé les dernières maisons, il se mit à trotter.
L'autre cheval, côte à côte, réglait son allure sur celle de son compagnon et en changeait en même temps que lui. Le galop déjà avait été pénible, mais le trot, qui était fort dur, fut épouvantable, et le patient, l'échiné pliée, ne pouvait dissimuler une grimace épouvantable.
— C'est un plaisir de vous voir trotter, maître Laroque, lui disait le Commandeur. Quelle régularité, quelle aisance dans les mouvements!
— Cœur barbare et féroce! se disait à part lui Laroque. Peut-on avoir le courage de plaisanter un homme brisé comme je le suis.
Enfin, la douleur diminua quand les membres furent échauffés, et comme ils traversaient un endroit ombragé, le Commandeur mit sa monture au pas, au grand soulagement de Laroque.
— Je pense, dit M. de Boisfleury, que cette fois nous allons bientôt rejoindre les Savoyards.
— Il est impossible qu'il en soit autrement.
— Ah! cette petite Marie, j'ai bon espoir qu'elle ne fera plus sa mijaurée.
— Il faudrait qu'elle fût bien niaise.
— Le plan que j'ai conçu me paraît infàiUible...
— Il l'est, monseigneur!...
— Vous le connaissez donc?
— Pas le moins du monde, monseigneur, mais puisque c'est monseigneur qui l'a imaginé, il doit être sublime...
— Sublime! vous avez dit le mot, Laroque.
— La petite ne pouvait être que médiocrement tentée par la place de jardinière qui lui était offerte. Il fallait parler à sa vanité, à son ambition, à sa coquetterie, lui offrir une existence tressée de soie et d'or, de brillantes toilettes, des chevaux, des carrosses, que sais-je?... Tout ce que Ton promet d'ordinaire... avant le triomphe...
— Quitte à n'en rien tenir après...
— Rien, c'est trop peu, dit le marquis, j'entends, après ma victoire, me montrer généreux.
... Que je parvienne, quand nous aurons rejoint la petite caravane, à isoler Marie pendant quelques minutes et je saurai bien, par de belles promesses, l'éblouir, la fasciner enfin, et la décider à nous suivre.
— Nous la déciderons, monseigneur.
Et, tout en discourant ainsi, ils continuèrent à avancer jusqu'à une heure de l'après-dîner, tantôt au pas, tantôt au galop, sans atteindre la petite troupe.
Par des renseignements qu'ils avaient recueillis sur la route, ils savaient qu'ils s'en étaient beaucoup rapprochés.
Enfin, près d'un pont sous lequel grondait un torrent, ils aperçurent la bande dispersée dans une prairie qui bordait la route, elle avait fait halte et prenait un peu de repos.
Le Commandeur passant assez près d'un groupe pour que sa voix put être facilement entendue :
— Messire Laroque, dit-il en prononçant distinctement, ces bonnes gens que nous voyons-là, ne seraient-ils pas ces vassaux du château de Sivry, partis avant-hier de Saint-Laurent.
L'intendant répondit pour la forme :
— Oui, monseigneur.
Et ceux dont l'attention avait été éveillée par ce qu'ils venaient d'entendre s' étant levés, s'approchèrent par curiosité, et comme les autres s'étaient aperçus qu'il se passait quelque chose d'inattendu, ils furent bientôt sur le chemin.
Quand ils se trouvèrent tous présents, M. de Boisfleury, qui avak pris ses grands airs d'amabilité, prononça ces paroles :
— Vraiment, Laroque, je suis heureux que le hasard nous ait amenés de ce côté, et de pouvoir dire adieu, au nom de la marquise, à ces braves enfants qui, suivant un usage traditionnel, s'expatrient courageusement pour aller gagner leur vie loin du sol natal ! . , .
... Ils ont un long chemin à parcourir et, pour leur donner du courage, je veux leur venir en aide, leur distribuer un peu d'argent d'abord et les réconforter ensuite, en leur offrant un joyeux repas. Ils garderont ainsi un bon souvenir des derniers moments passés en Savoie et de leurs seigneurs qui ne souhaitent rien plus ardemment que leur bonheur.
C'était, pour la petite bande, une bonne fortune inattendue. Hormis Marie et Jacquot, que le curé avait mis au courant de la situation, ils ne se doutaient, ni les uns ni les autres, des tentatives de séduction auxquelles s'était déjà livré le Commandeur.
Aussi, est-ce avec le plus sincère enthousiasme qu'ils s'écrièrent :
— Vive monseigneur!
Celui-ci tira en souriant quelques écus de sa bourse qu'il leur distribua d'un air aimable.
— Remerciez le hasard, mes enfants, leur disait-il, qui m'a mis sur votre chemin. Quand on voyage, il y a toujours besoin d'un peu d'argent, et vous pourrez, avec ceci, satisfaire à vos premiers besoins.
Les Savoyards bénissaient le digne gentilhomme, ils s'estimaient heureux de l'avoir rencontré.
Et les cris de — Vive monseigneur! — recommencèrent de plus belle.
— Et maintenant, mes enfants, il faut faire bonne chère et boire à la santé de ma noble sœur, Mme la marquise de Sivry.
... Savez-vous, Laroque, où vous pourriez vous procurer des vivres et de nombreuses bonnes bouteilles de bon vin?
Les Savoyards répondirent eux-mêmes qu'ils avaient passé sur la route, devant une auberge qui avait paru bien approvisionnée et que, dans une demi-heure, trois quarts d'heure au plus, on pourrait être de retour.
Ces propositions étaient entièrement conformes à la combinaison
qu'avait formée le Commandeur. Éloigner les garçons les plus âgés et les plus avisés, afin d'avoir plus de latitude pour s'expliquer avec Marie, pour l'éblouir et la décider à le suivre.
— Eh bien! dit-il, voilà qui est entendu. M. Laroque, vous allez prendre avec vous les jeunes gens les plus valides et ceux qui craignent le moins la fatigue, et vous les chargerez de tout ce que vous trouverez de meilleur et ne regardez pas à la dépense. Pensez au vin, surtout.
Puis, ayant pris l'intendant à part :
— Versez-leur à boire à l'auberge, lui dit-il tout bas, et faites-leyr perdre, en route, le plus de temps possible.
— A tout hasard, et pour le cas où je ne parviendrais pas à vaincre tout à fait les scrupules de la petite, informez-vous, pendant le trajet, de l'endroit où ils passeront la nuit.
M. de Boisfleury et Laroque insistèrent alors pour faire partir tout ce qu'il y avait de jeunes gens, leur répétant qu'ils auraient tous quelque victuailleà porter.
Mais ils ne purent triompher de la résistance de Jacquot qui refusa de s'éloigner et garda avec lui un gars assez solide, sous prétexte qu'il avait le pied blessé.
Cet entêtement déplût fort au Commandeur, mais il fut obligé de céder.
Quand Laroque fut parti avec les jeunes gars, le Commandeur mit pied à terre et demanda à Jacquot de prendre la bride de son cheval qu'il confiait à sa surveillance. C'eût été une impolitesse de refuser, aussi, Jacquot accepta-t-il, et M. de Boisfleury s'éloigna, enchanté de son ingéniosité :
— Le drôle, se disait-il, c'est lui qui croit retenir le cheval, et c'est le cheval qui le retient.
Puis il descendit dans la prairie, escorté de toute la petite bande, qui s'attachait à ses chausses, pénétrée d'admiration pour son grand air et ses beaux habits.
Marie, qui comprenait clairement ce que voulait dire ce manège, se tenait à l'écart.
Le Commandeur alla droit à elle :
— Mademoiselle, lui dit-il de son air le plus aimable, me reconnaissez-vous?
Marie baissait les yeux.
— Oui, monseigneur, répondit-elle.
— Me promettez-vous de répondre arec sincérité aux paroles que je vais vous adresser?
— Je n'ai jamais menti, monseigneur.
— Marie, avez-vous bien songé aux privations et aux fatigues que vous fera subir le long et pénible voyage que vous entreprenez?
— J'y ai songé, monseigneur.
— Sans crainte, sans effroi et sans regrets?
— Sans crainte et sans effroi,... mais je regrette déjà, je regretterai toujours ceux... qui me sont chers, et que j'ai laissés là-bas.
— Bien,... continuons :
... Après ce long trajet, vous arriverez enfin à Paris,... vous y arriverez pauvre, misérablement vêtue, dénuée de ressources, sans argent, sans asile!... avez-vous aussi pensé à cela?
— J'y ai pensé, monseigneur.
— Et vous vous êtes dit?...
— Je me suis dit : Le ciel me viendra en aide,... à la Grâce de Dieu!...
— Une ibis arrivée là-bas, vous rencontrerez, à chaque pas, des femmes moins charmantes que vous, mille fois moins adorables, et vous les verrez, cependant, nonchalemment étendues dans de riches carrosses, couvertes de soie et de velours, resplendissantes de bijoux, de pierreries et de dentelles, est-ce que cela n'éveillera pas "en vous la soif du bien-être, des désirs et des révoltes contre votre pauvreté?
— J'ai vu souvent madame la Marquise et les belles dames qui venaient au château richement vêtues, je me disais : elles sont bien heureuses ! mais je ne sentais en moi ni amertume, ni révolte, ni envie.
— Mais si l'on vous offrait ces brillantes parures, ce luxe, cette richesse...
— A moi !
— Ne seriez- vous pas heureuse?...
— Si fait, monseigneur, bien heureuse.
— A la bonne heure! Je savais bien que vous me comprendriez... Vous êtes adorable, remphe d'esprit et de bon sens, s'écria le Commandeur...
... Ainsi vous accepteriez?...
— Oui, monseigneur, j'accepterais avec joie, mais une pareille offre ne me sera jamais faite.
— Pourquoi donc?
— Parce que toutes ces belles choses dont vous parlez, je ne pourrais les recevoir que d'un seul homme... et il faudrait qu'il fût très riche...
— Très riche, oui, mon enfant,... dit joyeusement le Commandeur...
— il faudrait encore qu'il fût...
— Qu'il fût quoi, chère petite?
— Mon mari! dit la jeune fille.
— Votre... votre mari! s'écria le Commandeur stupéfié!...
— Je suis une honnête fille, monseigneur, et je veux rester honnête Qlle, dit Marie d'un ton ferme et digne.
A ce moment, Jacquot se rapprocha tout à coup et le Commandeur déconfit lui cria brusquement :
— Eh bien! drôle! et mon cheval, qu'as-tu fait de mon cheval?
— Je l'ai confié à quelqu'un qui ne le laissera pas s'échapper, mon-, sieur le Commandeur.
Quelques instants après, on vit apparaître l'intendant, escorté par les gars chargés de bouteilles, de vivres de toute sorte et poussant des cris de joie.
La tentative a échoué, grommela le Commandeur avec dépit, mais, ce soir j'aurai ma revanche.
Puis, se tournant vers Marie, il lui tendit la main :
— Au revoir, mademoiselle, lui dit-il.
— Adieu, monseigneur, répondit-elle.
On lui amena son cheval, "sur lequel il monta aussitôt. Les cris de « Vive monseigneur! » retentirent de nouveau.
Mais cette fois, il ne fit pas mine de les entendre, il donna un vigoureux coup d'éperon et partit au galop.
L'intendant remarqua que son maître était visiblement contrarié.
— Cette petite sotte va encore nous faire courir, pensait-il.
Et il en voulait à la jeune fille de retarder un dénouement qu'il jugeait inévitable et pour la réalisation duquel lui étaient imposés tant de tracas et tant de fatiQ:ues.
Le Commandeur était d'une humeur de dogue et la passait, autant que possible, sur son cheval dont il faisait saigner les flancs.
— J'ai fait buisson creux, murmurait-il tout bas; mais ma patience est à bout et, de gré ou de force, ce sera pour cette nuit.
Il mit son cheval au pas, et s'adressant à Laroque :
— Vous avez appris où vont coucher ces Savoyards?
se mirent-ils à pousser des ronflements plus sonores que d'habitude. (P. 144.)
— Oui, monseigneur.
— C'est à Saint-Julien, sans doute?
— Non, monseigneur. 11 y a, avant d'arriver à ce village, une auberge isolée qui est située juste à moitié chemin entre Sallanches et îsantua.
— Vous connaissez cette auberge?
— Oui, monseigneur.
LIVRAISON 18. — A. d'eNNERY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF ET C'", ÉDITEURS. — LIVRAISON 18.
— Eh bien! c'est là que nous irons dîner.
— 11 est d'usage que les émigrants s'y arrêtent tous, et comme ils ont encore alors en poche le peu d'argent qu'ils ont pu emporter, ils boivent tant qu'il leur reste un liard en poche.
Ils mendient ensuite, le long du chemin, dans les pays moins pauvres qu'ils ont à traverser, montrant leurs marmottes, chantant et jouant de la vielle.
— Vous vous êtes informé, je pense, de la façon dont est distribuée cette auberge?
— Oui, monseigneur.
— Parlez, alors.
— Il y a, au rez-de-chaussée, une grande salle basse et une cuisine ; le premier étage a deux chambres à coucher garnies d'un lit chacune.
... Puis, en dehors, au fond de la cour, une grange et une écurie.
— J'en sais assez pour le moment, Laroque, d'autant que nous allons pouvoir visiter cette baraque tout à l'heure.
... Et l'aubergiste, vous le connaissez?
— Parfaitement, monseigneur.
— Il n'est ni bien rigide, ni bien scrupuleux, n'est-ce pas?
— 11 est aubergiste, monseigneur.
— A merveille! nous devons ne pas être maintenant très éloignés de cette hôtellerie?
— Un quart d'heure de galop, et nous serions rendus.
— Eh bien ! galopons, Laroque, et ce sera fini pour aujourd'hui. Les cavaliers, enfonçant les éperons, rendirent la main, et quelques
instants plus tard, arrivés au but, ils mettaient pied à terre, à la grande satisfaction de l'intendant.
La description que Laroque avait faite de l'auberge était assez exacte. La grande salle d'en bas ne contenait que des tables et des chaises, avec une porte et une fenêtre sur la cour et autant sur le chemin.
Cette grande salle communiquait avec un couloir qui contenait la cage d'un escalier en bois et qui la séparait de la cuisine.
Au premier étage, trois chambres à coucher de dimension inégale. Dans la plus grande se trouvait un lit énorme, une affreuse tapisserie sombre, une table avec pot à eau et cuvette et quelques chaises en mauvais état.
Les autres, plus petites, étaient meublées dans le même goût.
Au fond de la cour, une grange assez spacieuse et une écurie qui pouvait contenir quatre ou cinq chevaux.
11 y avait enfin, de l'autre côté de la cuisine, une petite salle isolée
dans laquelle on entrait par une porte donnant sur la cour et qui n'avait aucune communication avec la maison principale. C'était la pièce qui servait de logement à l'aubergiste.
Ces dispositions ne déplurent point au Commandeur et lui parurent commodes pour l'exécution de ses projets.
Les chevaux étaient à l'écurie, et, dans la grande salle du rez-dechaussée, l'aubergiste, qui se confondait en politesses, avait apporté une bouteille de son meilleur vin et deux verres.
On l'envoya à l'écurie pour voir si les chevaux avaient été pansés.
— Cet homme va revenir, dit le Commandeur à Laroque, et je vais avoir avec lui une conversation dont vous ne perdrez pas un mot. Il faut en finir avec cette prétentaine que nous courons depuis deux jours, et la petite Marie, à laquelle je tiens plus que jamais, sera bien contrainte, cette nuit même, à tomber dans mes filets.
L'aubergiste rentra et dit que les chevaux avaient reçu tous les soins nécessaires.
— Or çà! interrompit le Commandeur, monsieur l'aubergiste, causons. Je veux conclure une affaire avec vous.
— Je suis aux ordres de votre seigneurie.
— J'ai besoin d'être le maître ici, ce soir; j'entends que personne ne me dérange, ni vous ni aucun autre.
— Comment!... monseigneur veut me renvoyer de chez moi.
— Absolument. Je gaiderai seulement votre domestique, si vous croyez que je puisse avoir confiance en lui et qu'il m'obéira aveuglément.
— 11 vous obéira en toute chose, monseigneur, si nous tombons d'accord sur les prix.
— Vous lui donnerez vos clefs afin qu'il puisse nous servir tout ce qui nous sera nécessaire.
— Je les lui donnerai.
— Alors c'est entendu.
— C'est entendu.
— Il ne vous reste plus qu'à me faire vos conditions. L'aubergiste était embarrassé. Il sentait bien qu'il pouvait demander
beaucoup, mais il n'osait pas parler d'une trop grosse somme pour un si misérable local.
Enfin il se décida.
— Pour le local et le dérangement, je vous prendrai... vingt pistoles.
... Pour ce prix, je vous laisserai toute la maison et même ma propre chambre.
— Votre chambre! certainement... il me la faut, et j'accorde les vingt pistoles.
— Affaire conclue alors, monseigneur.
— Voici l'argent, et maintenant allez où vous voudrez jusqu'à demain matin, et envoyez-moi votre domestique.
— J'y vais, monseigneur, à demain.
Le domestique ne tarda pas à paraître.
C'était un gaillard assez dégourdi. 11 fut ravi de la somme dont on offrit de payer ses services. C'était, pour lui, une bonne aubaine, et il se montra tout disposé à accomplir avec zèle la mission dont on Je chargeait.
Voilà quelle fut sa consigne :
Il devait servir à dîner, au Commandeur et à Laroque, dans la chambre de l'aubergiste qui avait une entrée isolée, sans communication intérieure avec la maison, en fermer les volets et, quand les Sî^voyards viendraient, affirmer qu'il n'y avait aucune autre personne que lui-même dans la maison.
Il devait ensuite recevoir les Savoyards, leur préparer la grange pour la nuit, et leur servir du vin tant qu'ils voudraient en boire, dans la grande salle.
Enfin, et c'était là le point important, il lui fallait reconnaître une jeune fille dont on lui donna le signalement et qui n'était autre que Marie, et réussir à la faire coucher seule dans la grande chambre du premier étage.
Il devait s'y prendre de la façon suivante :
Dans la petite caravane se trouvaient cinq jeunes filles; le prétendu aubergiste offrirait généreusement, et par respect des convenances, de leur donner gratuitement, pour la nuit, ses trois chambres.
Quatre d'entre elles se partageraient les deux plus grands hts, et la cinquième, qu'il feignit de choisir au hasard et qui se trouva être Marie, occuperait le troisième lit.
Ceci bien arrêté, il ne resterait plus qu'à mettre le Commandeur au courant de ce qui se passerait et à le prévenir quand les Savoyards, dans la grange, et Marie, dans sa chambre, seraient endormis.
Lorsque tout fut bien compris, le Commandeur ajouta :
— Maintenant, hâtez-vous de nous servir dans la chambre de l'aubergiste, et prévenez-nous dès que le dîner sera prêt.
Il ne faut par perdre un instant, il n'est pas impossible que les Savoyards ne tardent pas à venir, et il faut que tout soit prêt à leur arrivée.
Le domestique sortit, après avoir répondu :
— Je vais me hâter, monseigneur.
— Eh bien! maître Laroque, que penses-tu de ma petite combinaison ?
— Elle me semble excellente.
— Je ne vois guère comment la délicieuse Marie pourrait m'échapper.
— Oh ! cette fois-ci, monseigneur est bien sûr de son fait, et nous pourrons avoir bientôt un peu de tranquillité.
— Tu ne me demandes pas quel sera ton rôle dans celle belle équipée?
— Mais je ne vois point que j'aie rien à y faire, monseigneur.
— Comment, maître Laroque, vous iriez tranquillement dormir pendant qu'un danger pourrait me menacer?...
— Que devrai-je donc faire pour votre service?
— Tu veilleras dans la cour, l'œil au guet, et tu me feras tout de suite un signe s'il survient quelque incident imprévu.
— Fort bien, monseigneur.
Et il se dit à lui-même :
— Infortuné Laroque, éreinté comme tu l'es, voilà une jolie nuit que tu vas encore passer! Cette petite Marie devient mon cauchemar.
On ne tarda pas à les prévenir que le repas était servi, et ils passèrent dans la chambre de l'aubergiste.
Les Savoyards, après le départ du Commandeur et de l'intendant, étaient restés près de deux heures encore dans la prairie où ils s'étaient arrêtés.
C'était une halte assez longue, mais comme la chaleur était forte, et que la route qui leur restait à faire, pour gagner le gîte du soir, ne demandait que quelques heures de marche, Jacquot, pour épargner la fatigue de ses compagnons, avait préféré remettre le départ de façon à arriver à la nuit tombante.
Ils avaient d'ailleurs, pour banqueter, les vivres du Commandeur sur lesquels ils prirent un fort acompte et qu'ils arrosèrent de force bouteilles.
— Voilà un voyage qui commence bien, disaient-ils. Puissions-nous être aussi heureux jusqu'au bout.
Ils ne tarissaient pas en éloges sur ce seigneur qui les avait comblés de présents. Marie, on le comprend, ne mêlait pas sa voix à ce concert de louanges, et Jacquot, mis au courant, par la^ jeune fille, des poursuites du gentilhomme, s'était vivement indigné.
Ils comprenaient tous deux que la générosité du Commandeur n'était désintéressée qu'en apparence.
Et comme Marie semblait redouter de nouvelles obsessions.
— Soyez tranquille, dit Jacquot, si ce beau seigneur revenait jamais, je serais toujours là pour vous protéger.
— Merci, mon bon Jacquot.
Il fallut enfin se décider à partir. Il y avait de la joie dans l'air, et le vin y était pour quelque chose. Non qu'ils fussent tout à fait gris, mais il était temps de s'arrêter.
Ils chantèrent, pendant la première moitié du chemin, des chansons du pays, et se mirent à causer et rire bruyamment jusqu'à l'auberge où ils arrivèrent à la nuit tombante.
— Ah ! voilà les petits Savoyards en route pour Paris, leur dit gaiement le garçon d'auberge, en leur faisant bon accueil.
— Est-ce que vous êtes le patron? demanda Jacquot.
— Non, il est à Saint-Julien et ne rentrera pas ce soir. Mais j'ai les clefs et je puis vous servir comme s'il était là.
... Il n'y a personne. Entrez dans la grande salle. Puis il leur demanda ce dont ils avaient besoin.
— Toutes les fois qu'il y a des départs pour Paris, on s'arrête toujours ici, parce qu'on s'y amuse, et que l'auberge a une bonne réputation.
— C'est vrai, disaient les Savoyards.
— Je vais toujours vous apporter du vin, et puis vous me direz ensuite ce qu'il vous faudra.
Il alluma deux chandelles et revint avec des bouteilles et des verres. Puis il se mit à boire avec eux.
— Vous m'offrirez bien un verre de vin; moi je paierai une tournée. ... Le patron n'est pas là. J'peux ben m'amuser un brin, pas vrai?
— A votre santé... comment vous appelez-vous? dit un jeune gars qui était fort menacé d'être bientôt gris.
— Dominique.
Tous reprirent en chœur :
— A la santé de Dominique.
— El maintenant, avez-vous besoin d'autre chose?
— Ma foi, non! nous avons encore des provisions. P't'être ben que nous n'aurons pas assez de pain. Mais, s'i nous en manque, nous vous en demanderons; pourvu que nous ayons du* vin, à c't'heure...
Puis il tirèrent leurs provisions et se mirent à manger, à boire et à causer.
Dominique leur tînt compagnie.
11 continuait à se montrer bon et joyeux, et tous, sans exception, prenaient confiance en lui.
On buvait toujours, de gais propos circulaient et Dominique offrait la tournée annoncée.
La voix de Jacquot vint faire diversion aux rires et aux plaisanteries.
— Ce n'est pas le tout de boire, les enfants, il faut s'installer pour la nuit. Où allez-vous nous lojîer, monsieur Dominique?
Le gars soulevait là une question de la gravité de laquelle il ne se doutait pas.
Amener Marie à coucher dans la chambre du premier étage, et la séparer ainsi de tous ses compagnons, c'était la grosse difficulté de la mission qu'il avait acceptée.
Il avait bien reconnu de suite celle qui lui avait été désignée; mais, plus il avait considéré cette jeune fille si modeste et si charmante, plus il l'avait étudiée dans son maintien et ses paroles, et plus il avait compris qu'il ne fallait pas, dans ces circonstances délicates, dire une parole imprudente ni commettre la moindre faute.
Depuis l'arrivée des Savoyards, il avait eu l'adresse de ne pas dire un seul mot à Marie, et d'agir comme s'il ne l'avait pas remarquée. Il conclut, après réflexion, qu'il ne devait pas lui offrir directement la chambre, mais qu'il fallait l'offrir à tous, et faire désigner par tous ses compagnons la jeune fille qui était la plus délicate et la seule qui, à cause de sa supériorité sur les autres, pouvait accepter cette faveur sans exciter la jalousie.
Ces réflexions, Dominique les avait faites bien avant la question de Jacquot; mais comme le moment décisif était arrivé, avant de répondre il porta son verre plein à ses lèvres et le but lentement, comme s'il le savourait, pour prendre le temps de bien savoir ce qu'il avait à dire.
— Il y a la grange qui est spacieuse, répondit-il, et beaucoup de paille fraîche, où vous pourrez tous vous caser. Mais, comme nous n'avons pas de voyageurs, je prends sur moi, en l'absence du patron, de donner gratis, pour les demoiselles, les trois chambres de l'auberge.
Quatre d'entre elles occuperont les deux premières, et nous donnerons la troisième, la chambre d'honneur, à qui bon vous semblera... à... à mademoiselle, par exemple.
El, en parlait ainsi, il désignait Marie, comme s'il Veut choisie au hasard.
Tout le monde, d'une voix unanime, allait bientôt confirmer le choix de Dominique.
— Venez avec moi, dit-il, je vais vous la montrer, la chambre qu'on appelle ici la chambre d'honneur.
Ils montèrent tous visiter cette chambre du premier. Comme il n'y avait personne à habiter l'étage, aucune défiance ne leur vint à l'esprit.
Marie résista bien un peu, disant qu'elle voulait faire comme les autres. Mais les Savoyards insistèrent tellement, croyant que c'était par délicatesse et de peur de les rendre jaloux qu'elle n'acceptait pas, qu'elle finit par céder à leurs insistances.
La cause du Commandeur était gagnée !
On laissa de la lumière à Marie, et, après lui avoir souhaité le bonsoir et lui avoir répété qu'elle allait être comme un princesse, on la laissa seule pour qu'elle pût se coucher.
En repassant dans la salle d'auberge, Dominique leur paya une nouvelle tournée de grand cœur, ne leur parla plus de Marie, et se montra, par dessus tout, plein de gaieté et de rondeur.
Puis, après avoir installé les quatre autres jeunes filles dans les deux chambres du second étage, il conduisit les garçons et les enfants à la grange où ils trouvèrent de belle paille sur laquelle ils ne tardèrent pas à s'étendre. Ce n'était pas tant la marche qui les avait fatigués, que les nombreuses libations auxquelles ils s'étaient livrés. Hormis Jacquot, ils étaient presque tous gris. Aussi, gagnés rapidement par le sommeil, se mirent-ils à pousser des ronflements plus sonores que d'habitude.
Dominique, après avoir égayé leur coucher par quelques propos joyeux, et leur avoir donné un coup de main pour arranger la paille, leur souhaita définitivement le bonsoir. Quelques-uns déjà dormaient et ne l'entendaient plus.
— Allons, dit-il, ayant fermé la porte, tout va pour le mieux. Le tour est joué.
Puis, après s'être assuré en se retournant, que personne ne s'occupait de lui, il se glissa, dans la nuit sombre, jusqu'à la porte de la pièce oîi attendaient le Commandeur et l'intendant,
— Eh bien? demanda le Commandeur pris, depuis quelque temps déjà, d'impatience et d'anxiété, car il était plus de dix heures et demie.
— Eh bien ! ça y est, fit Dominique.
Et il raconta avec verve tout ce qui s'était passé, content et fier de sa réussite.
lui administraient une épouvantable volée de coups de bâtons. (P. 149.)
Le Commandeur était ravi ; il félicita Dominique de son habileté et, tirant un louis de sa bourse :
— Ceci est en plus du prix convenu, lui dit-il.
— Grand merci, monseigneur, répondit le gars enchanté de cette bonne aubaine.
... Maintenant, avant de me retirer, je vais vous donner quelques renseignements qui vous seront fort utiles, car il faut penser h tout.
LIVRAISON 19. — A. d'EXNERY. — LA GRACE DE DII5U — JCLKS ROUFF ET C'*, ÉDITEORS. — LIVRAISON 19.
... Toutes les portes de la maison sont fermées; il faudra donc entrer par la fenêtre.
... Cela vaudra bien mieux, d'ailleurs, car l'escalier est en bois, la porte fait du bruit, et- quelque précaution que vous auriez pu prendre, vous n'auriez eu aucune chance de surprendre la petite en passant par ce chemin.
... La fenêtre n'est pas fermée en dedans, vous n'aurez qu'à la pousser avec précaution, et elle s'ouvrira silencieusement. Vous trouverez une échelle, le long du mur, qui vous permettra d'enjamber facilement la croisée.
... Maintenant, je ne vois plus rien à dire. Si vous aviez besoin de mes services, je vais dormir, comme d'habitude, dans l'écurie.
Puis, prenant un ton malin, il sortit sur ces- mots ;
— Bonne nuit, monseigneur.
— Adieu, l'ami, répondit le Commandeur.
Dominique fit, avant de rentrer, l'inspection de la cour. C'était une nuit sans lune et sans étoiles, noire comme l'enfer. Rien n'avait bougé. 11 entrebâilla de nouveau la porte et passa la tête.
— Tout va bien, dit-il au Commandeur.
— Merci, mon garçon.
Et Dominique s'en alla, cette fois, pour ne plus reparaître.
— A nous deux, maintenant, Laroque, dit M. de Boisfleury à son <:ompagnon qui ne soufflait mot.
— Oui, à nous deux, monseigneur; à vous le plaisir, à moi la corvée.
— Voyons, l'ami, parlons sérieusement.
— Je vous écoute, monseigneur.
— Vous allez, maintenant, m'aider à placer l'échelle, et lorsque je serai près de Marie, vous resterez en bas pour m'avertir si, ce qui n'est pas probable, il survenait quelque incident.
— J'entends bien ; ce n'est pas moi qui aurai l'agrément.
— Oh! la nuit n'est pas froide, dit le Commandeur qui avait ouvert la porte et qui était déjà dans la cour.
— Non, dit l'intendant en sortant après lui, mais elle est diablement noire.
Ils placèrent l'échelle sous la fenêtre; elle arrivait à bonne hauteur, et tenait solidement.
Le Commandeur franchit les échelons en disant à voix basse :
— Ayez l'œil, Laroque, je compte sur vous.
— Je ne bougerai pas, monseigneur.
Le séducteur montait avec précaution et s'approchait de la fenèlre qu'il poussait doucement, selon les recommandations de Dominique, et qui cédait sans bruit.
Puis il enjamba la croisée.
Laroque restait seul sans rien voir ni rien entendre, au milieu d'un silence si absolu, d'une obscurité si impénétrable qu'il ressentit une impression de mystère et de terreur.
Tout à coup... un cri désespéré retentit.
Mais qu'était devenue Mairie ?
Lorsque ses compat;nons l'eurent quittée et qu'elle se trouva seule dans cette grande chambre, elle fut pénétrée d'un grand sentiment de tristesse.
C'était la première fois qu'elle se trouvait seule la nuit, puisqu'à Saint- Laurent, dans la chaumière paternelle, elle couchait dans la même chambre que ses parents, et elle ressentit une pénible impression de se trouver ainsi dans l'isolement.
Pendant les premiers instants, elle entendit encore les conversations de ses compagnons de voyage qui, de la salle du rez-de-chaussée, parvenaient à ses oreilles, et elle ne se sentait pas tout à fait abandonnée en entendant ces voix amies.
Puis elle perçut le bruit confus de leur passage à travers la cour.
Puis plus rien.
Alors un sentiment d'effroi, de terreur s'empara d'elle. Celte chambre était lugubre avec sa tapisserie sombre et sale, sinistre avec les ombres que découpait sa chandelle dans les coins de cette grande pièce.
Il n'y avait pas jusqu'au bruit de ses pas sur le plancher sonore qui ne contribuât à l'impressionner.
Et puis, à Saint-Laurent, elle avait entendu souvent raconter des histoires de crimes, commis dans des auberges isolées à peu près semblables à celle-ci. Les détails, embellis par l'imagination des narrateurs qui ajoutaient toujours quelque chose de leur cru, pour faire plus d'effet et produire plus d'impression sur l'auditoire, étaient épouvantables. Ils lui revenaient à l'esprit, et c'est en vain qu'elle s'efforçait de chasser ces terribles images.
Elle poussa le verrou de la chambre, et cette précaution ne la rassura guère.
Ah! qu'elle regrettait la faveur que ses compagnons lui avaient faite en lui cédant ce lit, et la faiblesse qu'elle avait eue de se rendre à leurs sollicitations !
Quelle allVeuse solitude!
Mais que faire maintenant? Il ne lui reslait qu'à attendre la lumière du jour.
Elle fit des efforts pour se rassurer. Elle se sermonna et se répéta que sa frayeur était chimérique. S'il y avait eu quelque danger, ses compagnons et Jacquot surtout, ne l'auraient pas laissée commettre une imprudence.
Elle prit son courage à deux mains, et se jeta sur le lit tout habillée.
Il faut me reposer, se dit-elle, pour pouvoir supporter la fatigue de demain et des jours suivants. Si je puis dormir, je n'aurai plus peur.
Elle éteignit la lumière et ferma résolument les yeux.
Efforts inutiles ! le silence même l'effrayait.
Elle ne put s'endormir.
Tout à coup, elle rouvrit les yeux... Quelqu'un marchait dans la chambre.
Ce n'était pas douteux, le parquet craquait, malgré les précautions qu'on prenait pour ne pas faire de bruit.
L'obscurité était complète ; elle ne voyait rien.
Folle de terreur, elle sauta au bas du lit et se dirigea du côté de la fenêtre.
Elle se heurta à des bras qui étaient tendus.
Comme prise de vertige, elle poussa un cri terrible, quelque chose de surhumain.
C'est ce cri que Laroque, au milieu des ténèbres, avait entendu tout à coup.
D'un mouvement brusque, elle se rejeta en arrière et se dégagea de ces bras qui cherchaient à l'élreindre.
L'être qui était là parlait et lui disait, à mi-voix, des paroles qu'elle entendait indistinctement.
— Je te tiens, cette fois, Marie; inutile de crier, personne ne peut t'entendre.
— Qui ètes-vous?... que me voulez-vous? s'écria Marie.
— Qui je suis? Un amant qui t'aime, qui t'adore... et qui vient jurer, à tes genoux, un amour éternel.
— Ah! grand Dieu! pensa Marie, c'est encore le Commandeur!
Mais elle se rapprochait de la fenêtre, tandis que lui, qui n'avait pu la saisir, et qui ne la voyait pas, toujours les bras tendus, tâtonnait dans les ténèbres en s'avançant du côté du lit.
Marie s'aperçut que la croisée était restée ouverte, et, de toutes ses forces, se mit à crier d'une voix désespérée.
— Au secours! au secours! Jacquot, mes amis, au secours!
Rien ne bougeait au dehors. Partout des ténèbres épaisses et un profond silence.
Laroque, au bas de l'échelle, se gardait bien de bouger, puisque, conformément à sa consigne, il n'avait aucune raison de donner l'alerte.
— Au secours, répétait Marie.
Toujours le même silence au dehors, et au dedans, cette voix odieuse du Commandeur et le bruit de ses pas qui se rapprochaient.
— Au secours! répétait Marie. Ses ciis étaient déchirants. Encore quelques pas et le Commandeur était près d'elle. Elle prit une résolution héroïque.
— Avant qu'il me saisisse, se dit-elle, je me jetterai par la fenêtre. Le Commandeur n'avait plus qu'un pas à faire, et Marie enjambait le
balcon et se lançait dans le vide.
A ce moment, elle entendit que la porte de la grange s'ouvrait.
— Au secours! au secours! répéla-t-elle avec l'énergie du désespoir.
— Est-ce vous qui appelez, Marie?
C'était la voix de Jacquot.
— Oui, c'est moi. Au secours!
— Debout! cria Jacquot aux Savoyards, prenez vos bâfons et courons au secours de Marie.
— Alerte, monseigneur, cria Laroque.
Jacquot était déjà au bas de l'échelle. L'intendant, qu'il n'avait pas vu, voulut lui résister et l'empêcher de monter.
Mais Laroque reçut un si violent coup de bâton, qu'étourdi un instant, il laissa le champ libre au Savoyard, qui criait à ses compagnons en grimpant à l'échelle :
— Par ici, les enfants, et si vous rencontrez quelqu'un, tapez dur. Et d'im bond, il sauta dans la chambre.
Les autres, en effet, ayant mis en arrivant la main sur Laroque, et, sans savoir qui il était, lui administraient une épouvantable volée de coups de bâtons qui l'abattit dans la cour.
Il cessa de crier, mais, étendu sur le sol, on l'entendait pousser des plaintes étouffées et de longs gémissements.
Dominique, au bruit de la lutte, avait entrouvert la porte de l'écurie :
— Tiens, se dit-il, il y a de la casse. C'est moi qui ne vais pas me fourrer dans la bagarre et recevoir des horions.
Puis il resta dans l'écurie, la porte entr'ouverte, sans grande émotion, à juger des coups et à entendre le vacarme.
Quand les Savoyards eurent constaté que l'homme qu'ils avaient bâtonné, et qu'ils n'avaient pas reconnu, gisait à terre inanimé, ils se rapprochèrent et trouvèrent l'échelle qui était toujours le long du mur. Les plus résolus, leur bâton toujours à la main, s'engagèrent sur les échelons, et sautèrent dans la chambre.
Voilà ce qui s'était passé depuis l'arrivée de Jacquot.
— Où es-tu, Marie? s'était-il écrié.
Celle-ci était près de lui et lui disait :
— Merci, Jacquot, je suis sauvée!
Le Commandeur était encore là et se trouvait pris comme dans un traquenard.
Que faire? par quelle issue sortir?
Il ne pouvait fuir par la fenêtre; Jacquot en défendait l'accès, et les Savoyards étaient dans la cour au bas de l'échelle.
11 ne savait d'ailleurs où trouver la porte à cause de l'obscurité.
Fourvoyé comme dans un guêpier, il courait un grave danger, et, dans tous les cas, il se trouvait dans une situation ridicule pour un gentilhomme.
Pour en sortir, il se décida à tirer l'épée dont il portait de fameux coups qui n'atteignaient que le vide, tandis que, de son colé, Jacquot, armé d'un lourd bâton et faisant le moulinet, se dirigeait vers le marquis.
Bâton contre pointe, Jacquot avait tout l'avantage, à cause de l'obscurité. Le gourdin, qui décrivait des courbes, finissait toujours par rencontrer le but, et de temps en temps, on entendait un bruit sourd, c'était le choc du bois contre l'épaule ou le bras du marquis.
Etrange situation! c'était, cette fois, le gentilhomme qui était bâtonné par le manant ! . . .
Par bonheur pour M. de Boisfleury, il s'aperçut qu'il était acculé près de la porte. Comme il ftiisait face à l'ennemi, il n'essaya pas de l'ouvrir, mais, pensant bien qu'elle ne pouvait pas être bien solide, il lui donna un rude coup d'épaule.
La porte céda, il se jeta dans le couloir, et l'on entendit son pas précipité qui' descendait avec grand tapage l'escaHer de bois. Au bas de l'escalier, il trouva le couloir qui séparait la cuisine de la grande salle du rez-dechaussée. La porte qui donnait sur le chemin était fermée en dedans, do telle sorte qu'il n'eût pas de peine à l'ouvrir. Et, dans un temps très court, il se trouva ainsi sur la route, à l'abri de tout danger, mais contusionné des coups de bâton que Jacquot lui avait généreusement administrés.
C'est au moment où il avait trouvé le moyen d'enfoncer la porte, que
les compagnons de JacquoL faisaient irruplion dans la salie. La maison fut parcourue en tout sens; mais, bien entendu, on ne trouva personne, et la porte ouverte, sur le chemin, donna Texplicalion du départ du Com-
mandeur.
S'ils avaient eu la main lourde, les honnêtes Savoyards, c'est que leur indignation était grande. Sans raisonner leurs sentiments, ils comprenaient le danger auquel venait d'échapper Marie. Ltans leur âme grondait une violente colère. Le plus irrité, on le devine, devait être Jacquot qui prenait son rôle au sérieux, et, se rappelant la recommandation du curé, frémissait à ridée que cette enfant, dont il avait la charge, avait été exposée aux outrageantes tentatives de personnages contre lesquels il se sentait impuissant.
Mais cela ne pouvait l'enq^ècher de faire son devoir. Sous sa grossière enveloppe, battait un cœur dont la simplicité n'excluait ni l'énergie, ni la loyauté.
Dans les circonstances difliciles, il eut été capable d'affronter la mort plutôt que de renoncer à faire son devoir.
Après l'exécution de Laroque, les quatre ou cinq solides gars de la troupe sortirent de la chambre de Marie et se réunirent dans la cour de l'auberge, en proie à la plus vive excitation.
Les femmes, de leur côté, poussaient des cris et des exclamations de colère.
Mais tous se rapprochaient les uns des autres, au milieu des ténèbres qui ajoutaient à l'émotion générale et, instinctivement, on plaçait les enfants au centre du groupe comme si le péril n'eût pas été de ceux dont les petits êtres n'ont rien à redouter.
— Vous savez, dit un certain Thomas, qui avait cogné plus fort que les autres, vous savez que c'est Laroque, l'intendant... ♦
— Pardieu! fit Jacquot. Et il ne devait pas être là pour son compte, allez.
— Quel brigand! déclara Colette à voix basse.
— Si on voulait me croire, ajouta un des jeunes gens, on l'enverrait prendre un bain dans la rivière.
— Oh! oui! c'est ca! dirent opinément quatre ou cinq gamins.
Dans ces cas-là, ce sont ordinairement les femmes qui poussent le plus aux résolutions extrêmes...
lo2 LA GRACE DE DIEU
Mais, Marie d'abord, et Jacquot ensiiile, intervinrent pour calmer les esprits.
— C'est assez de l'avoir battu, dit la jeune fille.
— Comment! tu le défends, interrogea Colette.
— Oui, dans notre intérêt.
— Marie a raison, fit Jacquot avec sa rudesse ordinaire, vous ne voyez donc pas que l'intendant n'est pas seul ici, et que nous sommes de trop pauvres diables pour nous attaquer à un grand seigneur...
— Un grand seigneur! répéta un nommé Jean-Pierre, qui avait la figure ahurie.
— Oui, et tais-toi...
— Par ainsi, reprit Marie, qui frissonnait encore de terreur en se souvenant de l'étreinte du Commandeur, ce que nous aurions de mieux à faire, serait de repartir tout de suite.
— Sans dormir? demanda un garçonnet de douze ans qui fermait les yeux malgré lui.
— Oui, pi'.rdine!
Cette réponse de Marie provoqua un murmure; Jacquot imposa silence aux récalcitrants.
Mais quelqu'un des émigrants ayant voulu faire un pas en avant pour se rapprocher et dire son avis, buta dans un obstacle et se baissa pour regarder à quoi son pied venait de se heurter; c'étaient Benjamin et Gabriel, les deux jumeaux orphelins qui, tout à l'heure éveillés comme les autres, s'étaient enlacés et glissant à terre, avaient repris leur somme.
— Oh! les pauvres chérubins! s'écria Marie attendrie par ce spectacle. Les deux enfants dormaient tout leur saoul dans les bras l'un de
l'autre, avec leurs petites figures poupines et leur bouche entr' ouverte qui laissait voir des dents nacrées.
On avait apporté un fanal et chacun les admirait à son aise.
Marie reprit la parole.
— J'avais tort de vouloir qu'on se remette en route tout de suite, voilà qui le prouve mieux que toutes les raisons.
— En effet, appuya Jacquot, les grands pourraient supporter cette fatigue, mais les petits n'ont pas assez dormi. Il faut nous recoucher.
— Oui, dit Colette. Mais on va avoir peur maintenant.
— C'est vrai.
— Comment faire?
— Ce n'est point difficile, allez, déclara Jacquot. On va se mettre tous ensemble dans la cuisine, qui est assez grande pour ça. Les hommes d'un
Marie en prit un sur chaque bras. (P. i54.)
côté, les filles de l'autre. Et si quelqu'un vient encore s'attaquer à Marie ou à une autre, nous serons tous là pour les défendre.
— Oui, oui, c'est ça, dit-on de tous côtés.
Personne, il faut bien le dire, n'avait son compte du sommeil nécessaire pour continuer à marcher tout le jour suivant car l'étape devait être plus longue encore, et la proposition acceptée d'enthousiasme, on se dirigea vers la cuisine de l'auberge.
LIVKAISON 20 — A. d'eNNERY. — LA. GRACE DR DIEU. — JULES KOUFF ET C■^ EDITKUUS. — LIVRAISON 'iO .
Marie, avant de suivre ses compagnons, se baissa et voulut prendre dans ses bras l'un des deux jumeaux endormis, Jacquot ou Thomas devant se charger d'emporter l'autre.
Mais les deux petits se tenaient par le cou et se serraient si fort, qu'il aurait fallu les réveiller pour les séparer.
— Eh bien ! je les porterai tous les deux, dit bravement la jeune fille.
— -Peste! dit la bonne Colette, tu es donc bien forte.
— Tout comme une autre, et puis, je commence à les aimer si bien!...
— C'est qu'ils sont lourds.
— Nous allons voir.
On enleva les deux enfants, Marie en prit un sur chaque bras et, chancelante sous ce fardeau plus pesant qu'elle n'avait cru, se mit à suivre ses camarades. Benjamin et Gabriel appuyèrent leur tête sur son épaule et leur fraîche haleine vint caresser la joue de la petite chevrière.
Quelques instants plus tard, chacun, dans la grande cuisine de l'auberge isolée, avait choisi sa place et s'était arrangé pour mettre les bouchées doubles, c'est-à-dire pour réparer le temps perdu et dormir de toutes ses forces.
Marie, après avoir placé près d'elle le mouchoir qui contenait son petit bagage, s'était adossée à la muraille, continuant à tenir dans ses bras les deux jumeaux qui n'avaient pas bougé.
Et, vaincue elle-même par le sommeil, elle s'assoupit, formant sous la lumière vacillante de la lanterne qu'on avait laissé allumée, avec ses petits protégés, le groupe le plus charmant, le tableau le plus adorable qu'il soit possible de voir.
Un quart d'heure après, il n'y avait pas un seul œil ouvert dans toute la caravane. Les Savoyards dormaient plus lourdement peut-être qu'au commencement de la nuit.
Quelqu'un qui ne dormait pas, c'était Laroque. Le Commandeur non plus, du reste. Ce dernier qui, d'ailleurs, avait le caractère bien fait, n'était pas trop marri de sa mésaventure. Il en aurait été plutôt humilié, car elle avait vraiment tourné à sa confusion.
En toute autre circonstance, le grand seigneur aurait payé d'audace et, se faisant reconnaître, aurait ordonné aux Savoyards de s'incliner devant sa noblesse sous peine d'être traités sévèrement.
Mais il était seul avec Laroque et il pouvait lui arriver les plus grands désagréments. C'est ce qu'il fit comprendre à l'intendant quand celui-ci, étant venu le rejoindre, les deux complices se trouvèrent face à face.
— Eh bien! mons Laroque, demanda M. de Boisfleury, que dites-vous de tout cela?
— Ce que j'en dis, monseigneur! Aïe!
Et le pauvre homme, déjà si meurtri par la chevauchée accidentée de la veille, se tenait les hanches en poussant des soupirs à fendre le marbre.
— Ah! palsambleu! monsieur l'intendant, reprit le Commandeur, il faut avouer que vos imaginations ne sont pas heureuses.
— Hein? fît Laroque ahuri... mes... imaginations ne sont...
— Pas heureuse, vraiment.
— Et pourquoi donc, monseigneur?
— Mais, jarnibleu! parce que vous me faites jouer un sot rôle.
— Moi?
— Et qui donc, s'il vous plaîl? n'est-ce pas vous qui, cette aprèsmidi, m'avez révélé l'existence de cette auberge?
— Si, monseigneur...
— N'est-ce pas vous qui vous êtes llatté de me livrer la petite? Laroque ne répondit point, cette fois.
— N'est-ce pas vous enfin qui aviez arrangé toute la comédie, distribuant les hangars, les granges, et réservant la chambre de cette Loustalot, véritablement trop pudique.
Il y eut un silence.
— Et ça nous a bien réussi, vous m'avez mis sur les bras la bande tout entière.
-^ Si monseigneur voulait me permettre d'avoir un avis.
— Je crains, en vous le permettant, de vous laisser dire une sottise. Mais, comme je commence à y être habitué, je me risque. Parlez, maître Laroque, parlez.
— Je ne suis pas un grand seigneur, fit l'intendant.
— Ça se voit, de reste.
— Mais si j'avais eu tous ces rustres à mes trousses, je ne me serais point gêné pour faire apporter des torches à la lumière desquelles j'aurais revendiqué ma qualité d'homme de condition.
— Et puis? interrogea M. de Boisfleury.
— Et puis j'aurais ordonné à ces manants de me laisser en tête à tête avec Marie.
— Vraiment.
— Et il aurait fait beau voir que de pareilles espèces me résistassent.
— Bon, monsieur l'intendant... mais si cependant elles avaient résisté, à votre grand scandale.
— J'aurais ordonné de les bâtonner.
lo6 LA GRACE DE DIEU
— A qui? à vous, sans doute. Et puis, mon cher Laroque, il y a des choses que vous ignorez.
— Lesquelles, monseigneur?
Laroque se permettait d'interroger son maître. Il fallait qu'il fût très ému pour cela ou qu'il se sentit fort de la complicité à laquelle il se prêtait.
— Tous ignorez, répondit M. de Boisfïeury devenu tout à coup sérieux, que nous sommes en 1786 et non au bon vieux temps de jadis...
— Que peut faire le millésime, monseigneur'^
— Que depuis quelque temps, continua le Commandeur, un vent de révolte souffle sur la France. Les philosophes pervertissent le peuple, et les nobles n'obtiennent pas toujours gain de cause dans leurs démêlés avec les vilains.
— Se peut-il?
— Voici déjà plusieurs fois que le Parlement ou le lieutenant de police leur donnent tort dans des circonstances où jadis nul n'aurait même songé à les incriminer. Nous avons donc le droit de faire des folies, comme autrefois, mais c'est un peu à nos risques et périls, sous un monarque bourgeois et timide qui ne soutient pas suffisamment sa vieille noblesse.
— Et vous pensez, monseigneur?
— Je pense que si ces manants s'étaient permis de me bàtonner moimême, quelque colère que j'en eusse ressentie, il n'est pas bien sûr que les magistrats consentiraient à les en punir.
— Où allons-nous, grand Dieu!... où allons-nous?
— J'ai donc cru plus conforme à ma dignité, ou à ma sûreté, de me soustraire aux brutalités de ces croquants.
— Et de me laisser battre comme plâtre quand j'ai cru devoir courir à votre secours.
Le Commandeur qui s'était esquivé à temps, ignorait que Laroque, dans son empressement à se faire valoir, était tombé dans les mains des Savoyards et avait reçu une correction d'importance.
— Eh quoi! s'écria-t-il demi-goguenard, demi-sérieux, ces drôles se sont oubliés jusqu'à vous rosser, maitre Laroque?
— J'en suis tout brisé, répondit l'intendant qui connaissait assez son grand seigneur pour être éclairé sur le degré d'intérêt que lui inspirerait son malheur...
Il ne se trompait pas, du reste.
Le Commandeur partit d'un éclat de rire immodéré, on pourrait même dire indécent si l'on voulait traduire exactement la pensée de Laroque.
— Ils vous ont bail II, les drôles, reprit M. de Boisfleury, riant de plus en plus fort.
— C'est très comique, en effet, monseigneur. J'ai le corps tout meurtri et l'échiné entamée.
— Pauvre homme! Pauvre homme! J'en suis au désespoir...
Et le Commandeur se tordait en songeant qu'il avait failli recevoir les coups dont Laroque s'était fait l'endosseur...
— Riez, monseigneur, riez...
— Oh! je sais que c'est fort mal, mais je ne puis me tenir. Pauvre intendant! voilà ce que c'est que de ne pas s'en tenir aux fonctions pour lesquelles on est créé.
— C'est vous qui me le reprochez, monseigneur!...
— Oui, parbleu! s'écria M. de Boistïeury, que la mine de son âme damnée rendait de plus en plus gai. Que diable! mon cher, quand on veut jouer les valets de comédie, il faut en avoir le talent et la philosophie.
— Mais, monseigneur...
— El vous n'avez ni l'un ni l'autre. LU bon Frontiu aurait su esquiver les coups de bâton...
— J'en doute...
— Ou s'il n'avait pas été assez roué pour cela, il se serait bien gardé d'avouer son accident. Laroque, vous n'êtes pas de force...
— En tout cas, répliqua l'intendant d'un ton bourru, je suis assez dévoué ù monseigneur pour qu'il ne m'accable pas de son ingratitude.
Le Commandeur, à ces mots, releva la tète avec fierté.
— Ou'est-ce à dire? fît-il d'un ton sec. Perdez-vous le sens, mons Laroque. Ou donc avez-vous vu qu'il pouvait s'agir d'ingratitude ou de reconnaissance de moi à vous?
— Je prie monseigneur...
— Assez, vous êtes un pleutre. Et retenez ceci : Quand un homme tel que moi daigne employer, pour ses plaisirs, un maroufle tel que vous, il le paie...
Ce disant, M. de Boisfleury jeta sa bourse à l'intendant.
— ... Mais que venez-vous parlez de gratitude? Est-ce que nous ne savons pas ce que vaut l'aune de votre dévouement.
— Vous me calomniez, monseigneur,... dit Laroque, qui avait attrapé la bourse au vol, pas trop maladroitement.
— Et n'oubliez pas, maraud, que s'il y a un sot ici, ce n'est pas moi, vous m'entendez... quoique je paie trop cher des services que vous ne m'avez pas rendus.
Et comme Laroque allait se récrier :
1d8 la GRACE DE DIEU
— Taisez- VOUS, reprit M. de Boisfleury. A-t-on jamais vu pareil impertinent ! voilà quatre jours qu'il se flatte de me faire agréer par cette petite fille... et voilà quatre jours que Marie se moque de lui, et de moi, palsambleu! Il invente les projets les plus ridicules et se fâche quand, par sa faute, il pleut des horions sur sa carcasse. Mon cher, il vous faudrait cinq ans de Paris pour vous apprendre à vivre. C'est là seulement que vous vous formerez. En attendant, nous sommes bernés et il ne nous reste plus qu'à regagner le château de Sivry.
— Comment, monseigneur, vous renoncez à Marie?
— Vous pensez bien, mons l'insolent, répondit M. de Boisfleury encore tout échauffé, vous pensez bien que j'ai assez du rôle ridicule que vous m'avez fait jouer jusqu'ici.
— Monseigneur, écoutez-moi.
— Pas un mot.
— Je vous en supplie...
— Faites seller nos chevaux,
— Pourquoi faire?
— Pour repartir immédiatement.
— Monseigneur, je vous assure que la petite vous aimera.
— Tarare!
— Je vous le jure.
— Oui, je connais vos moyens,... merci.
— Mais cette fois-ci, monseigneur...
— Voyons, Laroque, est-ce vous qui avez imaginé l'affaire de la saisie?
— Oui, monseigneur, j'en conviens.
Et Laroque parlait avec assurance, à ce point que le Commandeur en fut étonné.
— L'affaire du bail, est-elle de vous aussi?
— J'en conviens encore.
— Vous me disiez que Marie serait trop heureuse de sauver ses parents...
— C'est vrai!...
— Vous m'avez mis en contact avec elle sur le sentier de la montagne,
— Je ne dis pas non.
— Elle s'est moquée de moi,
— Oh! monseigneur!!
— Elle s'est moqué de moi, vous dis-je, non seulement ce jour-là, mais plus tard, en refusant de devenir jardinière au château... et enfin,
LA r.RACE DE DIEU 139
cette nuit même, en me forçant à éviter les coups de ses croquants. J'en ai assez. D'ailleurs, j'ai une idée.
— Moi aussi, monseigneur, et cette fois je réponds de tout.
— Voyons votre idée.
— Que mon?eigneur veuille bien avoir confiance en moi pendant seulement vingt-quatre heures.
— Vingt-quatre heures!...
— Oui, monseigneur!...
— Mais il y a, dans vingt-quatre heures, le temps de berner tous les commandeurs du monde.
— Monseigneur, croyez-moi, je suis certain du succès.
— Ilum! fit M. de Boisfleury méfiant.
— Consentez seulement à venir jusqu'à Nantua.
— A Nantua? et c'est là sans doute que vous vous flattez de changer le cœur de Marie?
— Oui, monsieur le Commandeur.
— Car vous avez dit qu'elle m'aimerait.
— Oui, monseigneur.
— Mais pourquoi ces vingt-quatre heures et pourquoi ce mystère? Ne pourriez- vous me dire tout de suite quel artifice ingénieux, quel dictame vous comptez employer pour me faire agréer de cette enfant?
— Monseigneur! je veux vous mettre en mesure de rendre à Marie le plus grand, le plus signalé service qu'un chrétien puisse rendre à son semblable...
... Ne m'en demandez pas davantage.
— Ah ! satané Laroque !
— Quoi donc, monseigneur?
— Vous me prenez par mon faible; car j'ai beau m'en défendre, j'en tiens pour cette petite paysanne.
— Alors, vous consentez?
— Oui, mais s'il s'agit d'une nouvelle maladresse,... gare à vous...
— C'est entendu, monseigneur.
— En attendant, je vais me coucher, car je tombe de sommeil et vous ferez bien d'y aller aussi, monsieur l'intendant, car vous devez avoir les côtes rompues.
Et le Commandeur se reprit à rire comme pour souligner cette allusion aux malheurs de Laroque.
Celui-ci n'eut pas l'air de comprendre.
— Oui, dit-il, je compte même faire la grasse matinée pour me remettre tout à fait.
Le maître et le valet se séparèrent là-dessus.
M. de Boisfleury ne tarda pas à se coucher, comme il l'avait dit, et même à ronfler noblement.
Mais Laroque ne paraissait pas disposé à en faire autant, tout de suite, du moins.
Resté seul, il se mit à tourner comme une bète en cage, dans la pièce où venait d'avoir lieu la conversation qu'on a lue plus haut. La tête un peu basse, l'œil fixe, la bouche méchante, il allait et venait, adoucissant le bruit de ses pas, grommelant des paroles sans suite et ruminant sans doute quelque atroce vengeance .
Car l'intendant, malgré le calme apparent avec lequel il causait tout à l'heure, était sous l'empire d'une inexprimable fureur.
Tout avait mal tourné pour lui, depuis qu'il s'était lancé dans cette aventure.
Aucun des événements espérés ne s'était réalisé selon ses prévisions, la maladresse avait éclaté en dix circonstances et, pour comble de malchance, après sa chute de cheval, après la courbature dont il souffrait depuis sa longue course avec le Commandeur, il venait d'encaisser une remarquable volée de bois vert.
— Ah! s'il ne s'agissait pas de ma fortune, grondait-il, comme je prendrais cette drôlesse par les épaules et comme je lui ferais exécuter une danse de ma façon.
Cette menace s'adressait à Marie. L'intendant lui vouait, décidément, une haine féroce.
Et s'il persistait à vouloir la livrer au Commandeur, c'est qu'il imaginait, avec raison, qu'après sa chute, la pauvre fille serait abandonnée par son séducteur et roulerait jusque dans les bas-fonds de la galanterie d'abord, jusque dans la plus insondable misère ensuite.
— C'est elle qui me paiera tous les coups que j'ai reçus, toutes les humiliations que j'ai subies, répétait-il avec une rage sourde.
Poussé par son besoin de vengeance, Laroque était homme à ne reculer devant aucune extrémité.
En ce moment, il suait la haine par tous les pores, à ce point que,
malgré sa pudeur ordinaire, il eut été capable de commettre un crime,...
Uq sergent de la maréchaussée parut à la porte de l'auberge. (P. 1G8.)
UVRASSON 21. — A. DE.N.NERY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES ROOFF ET C" , ÉDITEURS. — LIVRAISON 21.
qui sait?... d'attenter peut-être à la vie de Marie, si, avec sa nature tortueuse et avide il n'eût pensé que ce serait un coup de maître de satisfaire sa haine et de servir les passions de M. de Boisfleury en même temps.
L'intendant n'avait pas reçu d'instruction, à proprement parler. Un peu d'écriture, l'histoire sainte plus ou moins mal apprise, constituaient tout son bagage.
Cela lui suffit cependant pour y trouver le moyen qu'il cherchait.
Quelques instants avant d'entamer la conversation avec M. de Boisfleury, l'histoire de Joseph lui était revenue en mémoire. Et il ne lui en fallut pas davantage.
Avec une décision que lui inspirait sa haine, il résolut, tout aussitôt, de la recommencer aux dépens de la petite Savoyarde.
Après un long quart d'heure passé à déambuler dans sa chambre, notre vilain homme pensa que le moment d'agir était venu.
D'abord, il se dirigea vers la porte par où le Commandeur venait de sortir.
— Voyons, dit-il, s'il est endormi.
Un ronflement solennel ne lui permit pas de douter que le Commandeur fût en plein pays des songes.
— Bon! fit l'intendant.
Puis, s'approchant de la table de nuit, sur laquelle fumait d'une façon naus('^abonde, une misérable chandelle, il saisit sur cette table un objet brillant qu'il se mit à examiner avec un mauvais regard.
— Voici l'instrument, dit-il,
L'instrument! il appelait ainsi une grosse montre en or, au ventre rebondi, richement guillochée et sur le cadran de laquelle les heures étaient marquées en chiffres romains brillantes par de petits diamants. Il l'examina longuement...
— Un précieux bijou, se dit-il. Puis, après un moment :
— Je pourrais toujours en détacher la breloque, murmura-t-il. Et il allait le faire ainsi qu'il le disait, quand, se ravisant :
— Non, non, ce serait une sottise et mon accusation perdrait la moitié de sa valeur... Allons!
Il regarda l'heure à la montre.
— Bientôt deux heures! Tout ce monde doit dormir d'autant plus profondément qu'ils ont été réveillés. D'ailleurs, si j'en juge par monseigneur, on peut se risquer.
Laroque, alors, ôta ses chaussures qui certainement eussent pu le trahir, et, prenant des précautions de voleur pour sortir de la chambre, il
en ouvrit la porte si doucement, si doucement, que les oreilles d'un chien de garde n'en auraient pas été inquiétées.
Une fois le ballant grand ouvert, il se garda bien de le refermer, afin que la lumière lui permit de se guider dans un corridor par lequel il comptait gagner la cuisine.
Car c'est là qu'il avait affaire.
Il marchait sur les carreaux sans aucun bruit, comme un spectre, sa respiration arrêtée, le cœur lui battant, et malgré tout, en proie à la plus violente émotion, tant il sentait à quel point l'action qu'il allait commettre était odieuse.
En proie à un tremblement nerveux, il arriva devant la porte de la cuisine. Celle-ci était entrebâillée. Laroque put glisser un regard dans l'intérieur sans être vu.
Sur la longue table, comme nous l'avons dit, on voyait une lanterne dont la chandelle de résine répandait une lueur ne s' étendant pas à plus de cinq à six pieds.
Mais, comme la plupart des émigrants étaient couchés dans la sphère d'éclairage, l'intendant put s'assurer que tous, sans exception, dormaient du plus profond sommeil.
Sûr de ne pas faire de bruit en marchant, il s'avança vers la porte en étendant la main.
Avec des précautions infinies, il chercha le loquet et parvint à le saisir sans que le moindre bruit trahit sa présence.
Mais il fallait entrer.
Il s'agissait donc de savoir si, en poussant le vantail, les gonds ne crieraient pas.
Laroque avait l'instinct de ces choses. S'il n'eût pas été naturellement voleur en sa qualité d'intendant, nul mieux que lui n'aurait exercé celte honnête profession dans les maisons ou sur les routes.
Ce fut donc avec une sûreté de main, avec un doigté sans égal qu'il essaya les gonds.
La porte commença de s'ouvrir, mais si lentement, si lentement, que le léger bruit qu'il faisait n'aurait pu éveiller un seul de nos jeunes Savoyards harassés de fatigue.
S'il y a un Dieu pour les fous et pour les ivrognes, il existe un diable pour protéger les malfaiteurs.
Le drôle eut cette chance que la porte céda et tourna sans le moindre
grmcement.
Un sourire froid se dessina sur les lèvres du misérable. Il réussissait.
Quand il put pénétrer dans la cuisine, il jeta autour de lui un regard pour s'orienter.
A deux pas de lui dormait Jacquot, la main sur un respectable gourdin. Les autres gars, dont Laroque avait éprouvé la poigne quelques instants auparavant, s'étaient massés autour de leur chef et sonimeillaien en gens qui n'ont pas de temps à perdre.
Plus loin, gisaient quatre ou cinq petits garçons.
Venaient ensuite des jeunes filles.
Et enfin, dans une encoignure, Marie, dans sa pose charmante de petite mère.
Les deux orphelins, la tête appuyée sur chacune de ses épaules, souriaient dans leurs rêves d'or.
L'intendant s'avança, franchit le corps d'un dormeur, se dirigea vers Marie et chercha autour d'elle.
Après quelques secondes d'attention, il aperçut le mouchoir qui contenait le petit bagage de la jeune fille et, toujours en évitant de faire un mouvement trop rapide ou un geste trop sec, il se baissa.
On aurait vu briller dans sa main quelque chose qu'il fourra dans le paquet, son œil s'éclaira d'une joie sinistre; il se complut un instant dans son abominable besogne et prit son temps pour la bien faire, puis, il se releva.
Si, en ce moment, un des Savoyards s'était réveillé, l'intendant eût probablement été fort en peine pour expliquer sa présence. Mais la haine qui l'animait l'avait empêché de voir quelle grosse partie il jouait.
D'ailleurs, il la gagna.
Avec une prestesse dont on n'aurait pas cru capable ce grand corps dégingandé, il reprit le chemin de la porte, enjamba silencieusement les dormeurs qui lui barraient la route et se perdit dans le corridor, sans qu'aucun des compagnons de Marie se doutât de l'œuvre ténébreuse qu'il venait d'accomplir.
Quand il revint dans sa chambre, une joie venimeuse était peinte sur sa figure maigre.
Sa bouche se contorsionna en un sourire diabolique et il se frotta longuement les mains.
— Voilà qui est fait! dit-il enfin.
Puis, comme le Commandeur ronflait aussi consciencieusement que par le passé, Laroque ne resta pas un instant à délibérer. 11 se jeta tout habillé sur son lit et attendit le sommeil en disant : — A nous deux, mademoiselle Loustalot. J'avais compté sur vous pour
faire ma fortune, et je ne veux pas avoir compté sans mon- hôte, jarnibleu !
Le sommeil qu'attendait l'intendant ne vint pas tout de suite, car on a beau ne croire à rien, il y a des heures où la conscience est plus forte que tout; mais il vint enfin, et le misérable goûta le repos qui lui était si nécessaire.
Pourtant, il n'était pas endormi assez profondément pour ne pas entendre le remue-ménage que firent les Savoyards au petit jour, quand ils se levèrent pour partir.
Ce fut Jacquot qui réveilla la caravane.
— Allons, debout, vous autres, cria-t-il de sa voix rude. Voilà le soleil qui va paraître tout à l'heure.
Tout le monde entendit, mais tout le monde ne mit pas le même empressement à obéir. 11 y en eut qu'on fût obligé de secouer vertement, les enfants et les filles entr' autres.
— Voyons, Gertrude, voyons.
— Et toi, Mathurin, debout.
— Comment! Quoi! faut partir! Béikl...
— Ah! mes amis quel rêve je faisais, dit Colette en passant la courroie de sa vielle sur l'épaule.
— Jusqu'où allons-nous aujourd'hui?
— Jusqu'à Nantua.
— Est-ce que c'est loin?
— Sept lieues de pays, répondit Jacquet.
— Quand nous aurons ça dans les jambes... Thomas s'approcha de Jacquot et lui dit à voix basse :
— Tu n'as rien vu de nouveau, rapport à l'affaire de cette nuit?
— Rien; mais il ne faut pas moisir ici.
— T'as de la méfiance?
— J'en aurai tant que cet échalas d'intendant sera à notre portée, c'est le diable.
Ceux qui eurent le plus de peine à se réveiller furent les deux petits jumeaux. Mais quand l'un ouvrit les yeux, l'autre s'étira et, dès qu'ils aperçurent le frais visage de Marie qui leur souriait, ils sourirent tous les deux ensemble, ayant les mêmes joies, comme ils éprouvaient aussi les mêmes chagrins.
Marie ne fit aucune allusion aux événements de la nuit, seulement elle adressa des remercîments à ses camarades, débarbouilla ses deux gamins, qui voulaient à toute force l'appeler maman, et se mit en route en les
tenant par la main, et ayant à ses côtés Colette, qui bavardait avec bonne humeur.
Une excellente fille que cette Colette.
Dès les premiers jours, elle avait bien deviné qu'en dehors du désespoir que Marie éprouvait à s'éloigner de sa mère, la fille de Loustalot avait un autre chagrin.
Mais elle ne voulait point provoquer de confidences.
Avec un tact qu'ont le plus souvent les êtres peu favorisés par la nature, au point de vue de la beauté, Colette se contenta de faire le possible pour égayer sa compagne, et parfois, elle y réussissait.
D'ailleurs, les leçons de vielle continuaient, et Marie, qui n'était pas plus maladroite qu'une autre, commençait à jouer le premier air des commençants : 1
Diyo Launette Bos te télonga ladirette.
Bien entendu, il ne pouvait pas être question de musique entre le professeur improvisé et son élève.
Colette, elle-même, n'en connaissait pas une noie.
Les leçons consistaient dans l'apprentissage d'un air qu'on répétait indéfiniment jusqu'à ce que les doigts finissent par obéir aux injonctions de la volonté.
De cette façon, il ne fallut pas plus de trois joui-s pour que Marie put s'accompagner sur l'instrument national des Savoyards.
Aussi, Colette fut-elle enchantée.
■ — Malin! disait-elle, j'ai point appris aussi vile, moi; je parie qu'avant l'arrivée à Paris, c'est elle qui m'en remontrera.
Marie souriait, et l'on marchait sans trop de fatigue, l'esprit étant occupé à autre chose qu'à compter les pas.
zMais ce jour-là, on fut contraint de commencer à mendier sur la route, car les premières provisions emportées de Saint-Laurent étaient épuisées.
Il ne faudrait pas croire pourtant, que les pauvres enfants se mirent tous à tendre la main aux passants en psalmodiant des lamentations.
Non. Ils voulaient donner quelque chose en échange de la charité sollicitée.
Les petits montraient leurs marmottes et récitaient une complainte que Jacquot leur avait apprise, les jeunes filles chantaient.
Mais ceux qui avaient le plus de succès étaient Benjamin et Gabriel, à qui, pendant deux jours, après sa leçon de vielle, Marie avait enseigné une
chanson enfantine qu'ils répétaient ensemble avec des voix fort drôles et de la façon la plus amusante du monde, tant ils étaient sérieux et convaincus.
Aussi, après avoir provoqué l'hilarité de leurs compagnons, firent-ils la joie des gens charitables que leur gentillesse décidait promptement à ouvrir leurs escarcelles.
En somme, cette journée se passa presque agréablement. Tout le monde fit la longue route sans trop de tirage et nos braves voyageurs arrivèrent à Nantua un peu plus tôt qu'ils ne l'avaient espéré.
Les choses alors se passèrent comme aux précédentes étapes, on prit des précautions pour la nuit.
— Crainte de l'intendant, disait Jacquot.
Marie ne se sépara point de ses compagnes. Elle coucha, comme les autres, sur une bonne botte de paille et, la fatigue aidant, elle y dormit comme dans le lit le plus moelleux.
Du reste, sa mère n'étant pas là pour la mijoter, pour la cajoler, la brave enfant, qui montrait beaucoup de courage, s'aperçut bientôt qu'il ne faut pas s'écouter et qu'on se trouve fort bien de briser ses membres et de vivre à la dure.
Là, comme à Saint-Julien, les émigrants avaient une auberge attitrée, dans laquelle ils passèrent la nuit sans que le moindre incident vint les troubler.
— Allons! dit Thomas, le lendemain malin, faut espérer que M. Laroque a pris le parti de nous laisser trajiquilles.
— Et il fait bien, appuya Jacquot.
— Hum! faudra voir, dit Colette.
Les jumeaux étaient débarbouillés, tout le monde se préparait à partir pour rejoindre le Maçonnais, où l'on trouverait la grande route de Lyon à Paris, lorsque tout à coup, un sergent de la maréchaussée parut à la porte de l'auberge.
Jetant un coup d'œil sur la petite caravane, l'honnête, mais brutal agent de la maréchaussée poussa un :
— Ah! Ah!
Qui retentit sous la voûte où il se tenait.
— Tiens! bonjour La Ruscade, dit l'aubergiste, quel bon vent vous amène ce matin?
—r Ce n'est pas un bon vent.
— Quoi donc, alors?
— Je cherche quelqu'un et quelque chose...
— Vraiment?
C'était, jarnibleul bien la samte uitouche qui avait fait le coup. (P. 174.)
— Oui, un voleur et un objet volé.
Oh! oh! fit l'aubergiste pendant que les Savoyards dressaient instinctivement l'oreille. .
— Et je crois, reprit le sergent, que je pourrais bien trouver mon
affaire ici.
— Pas possible...
— Nous allons chercher.
LIVRAISON -22. - .. D KN.NERY. - LA GRACE DE DIEU. - JOLE5 ROUFF ET
C'', ÉDITBDR3. — LIVRAISON 22.
L'aubergiste reprit :
— Si c'est un de ces gars que vous accusez de vol, vous devez vous tromper...
— C'est à voir !
— Ce sont tous des enfants de Savoie qui vont gagner leur pain à Paris, et jamais on n'a entendu dire que leurs devanciers avaient commis une mauvaise action sur leur route.
— Il y a commencement à tout...
— Non, non, vous vous trompez...
Jacquot, qui avait entendu la conversation, sentit bouillir son sang dans ses veines, on accusait de vol un de ses camarades ou lui-même! Il s'avança :
— C est-il à nous autres que vous voulez faire allusion, dit-il de sa voix rude et de son ton brutal.
— Oui, mon garçon, oui, répondit le sergent.
— Mais pour que vous soyez ici à nous menacer, il faut que quelqu'un nous ait accusés.
— Juste !
— Il faut qu'un juge vous envoie.
— Tu raisonnes très bien.
— Alors, dites un peu ce que l'on reproche à l'un de nous.
— Ça ne va pas être long. Vous avez couché, la nuit dernière, dans une auberge près de Saint-Julien?
— Oui...
— Au milieu de la nuit, il y a eu une alerte...
— Oui, qui vous a dit ça?
— Tu vois, garçon, que je suis bien informé. D'ailleurs, la maréchaussée n'ignore rien.
— Allez toujours, allez toujours dit Thomas, qui était sceptique de nature et ne craignait pas trop les sergents.
— Eh bien! là-bas, quelqu'un a volé une montre, une horloge de poche.
— Allons donc! à qui?
— A M. le Commandeur de Boisfleury, dont la sœur, M™' la duchesse de Sivry, est une des dames d'honneur de la reine et a tabouret à la cour.
— C'est le Commandeur qui nous accuse?
— Non, c'est son intendant.
En entendant ces paroles, tous les pauvres enfants de Saint-Laurent — ceux au moins qui avaient l'âge de raison — se mirent à trembler, car ils pensèrent incontinent que le misérable, âme damnée du Commandeur,
avait imaginé qvclque horrible machination. Mais Jacquot reprit la parole.
— L'intendant Laroque, qui est un méchant homme comme vous pourrez l'apprendre en vous informant auprès des vassaux de Sivry, l'intendant Laroque a menti... pour nous faire arriver de la peine.
— Possible, dit La Ruscade, mais faudrait voir.
— Rien n'est plus facile.
— J'ai là, derrière moi, deux hommes qui vont entrer et nous instrumenterons ensemble.
Dans cette auberge, il n'y avait que vous et les deux personnes dont j'ai parlé plus haut. Si la montre a disparu, c'est que l'un de vous l'a prise.
— Pardicu! 11 y avait aussi un valet qui a servi l'intendant et M. le Commandeur, répondit Jacquot. Il peut être coupable tout comme l'un de nous.
— Encore très bien raisonné. Quand nous vous aurons fouillés, dit La Ruscade, nous serons à temps, si nous ne trouvons rien, d'avertir le bailli de Saint-Julien, qui arrêtera le garçon d'auberge.
— En ce cas, interrompit Jacquot, qui se portait garant de ses compagnons, fouillez-nous tout de suite et que l'on commence par moi.
— Avec plaisir, mon garçon.
— Et comme vous ne trouverez rien...
— C'est ce que nous saurons tout à l'heure.
— On nous laissera, je pense, continuer notre chemin.
— Probablement, fit La Ruscade, qui ne tenait pas à s'engager positivement.
Les deux subordonnés du sergent firent leur entrée sur un signe de lui et commencèrent leur besogne.
Jacquot, fouillé de fond en comble, on ne trouva rien.
— Quand je vous disais, fit-il.
— Patience! dit La Ruscade, ça n'est pas fini.
— A moi, dit Thomas.
Et l'opération fut recommencée sans plus de succès.
— L'accusation de l'Intendant lui retombera sur le nez. Je gage qu'on n'a rien volé du tout, murmura Colette.
Le sergent gardait le silence ; mais il visitait, tour à tour, les petits paquets que chaque Savoyard ou Savoyarde emportait.
Tous les garçons y passèrent successivement, jusqu'aux enfants de douze ans.
La Ruscade poussa même le scrupule de ses fonctions jusqu'à fouiller les
pauvres petits jumeaux, qui n'avaient que leurs vêtements et' qui, épouvantés par la mine rébarbative du soldat, se mirent à pleurer ensemble de toutes leurs forces.
— Est-il possible, dit Marie, d'imaginer que ces pauvres petits aient pu prendre l'horloge de poche de M. le marquis!
— Oh! ce n'est pas eux que je soupçonne, dit le sergent.
— Et qui donc?
— Je suppose que le voleur aurait pu cacher son larcin dans la poche des mioches et voilà tout.
Mais Benjamin ni Gabriel ne furent trouvés nantis de l'objet qu'on cherchait.
— C'est à votre tour, mesdemoiselles, dit alors La Ruscade en faisant le salut miUtaire.
Colette s'avança.
— Vous n'aurez pas l'insolence de nous toucher, dit-elle.
— Faites excuse, la belle enfant, répondit l'homme de la maréchaussée en tortillant sa moustache. C'est notre devoir et...
— Nous avons droit à être fouillées par des femmes, se récria la vielleuse avec énergie.
— C'est vrai, appuya Jacquot et nous demandons à être amenés devant le bailli qui décidera.
— Minute! minute! gloussa le sergent. Je me flatte que l'intervention du sexe n'est point nécessaire pour examiner les paquets que vous portez sous les bras ou suspendus à des bâtons.
— Ah! pour ça... fit Jacquot.
-^ Et si l'on ne trouve rien là-dedans, mes donzelles...
— Eh bien?
— Eh bien! on ira chercher M™'' La Ruscade elle-même, qui opérera les fouilles comme il faut, je vous en préviens.
— A ça nous n'avons rien à dire, fit Thomas.
— Mais dépêchez-vous tout de même, ajouta Jacquot, car nous devrions avoir déjà fait une lieue.
— Mon garçon, ce n'est pas mon métier de me dépêcher. On ne fait que de la sotte besogne en allant trop vite.
Après avoir émis cette maxime qui devrait être d'usage constant dans le siècle embelli que nous traversons, le sergent tendit le bras et saisit le paquet de Colette, car celle-ci était à sa portée.
— Ah! vous pouvez chercher, dit la jeune fille, si vous ne trouvez la montre que dans mon sac,... vous reviendrez chez le bailli bredouille.
— C'est vrai, point de traces du bijou.
— Vous ne voyez pas, dit Thomas, que M. Laroque s'est moqué de vous et du bailli...
— Oh ! que non !
— Et pourquoi donc pas?
— Parce qu'il lui en cuirait.
— Allons donc ! il est très protégé par le Commandeur de Sivry, et il est très puissant le Commandeur...
— Mais M. le baihi est juste, ditLaRuscade avec unecertainedignite.il n'est pas de recommandation ou de protection qui puisse lui faire absoudre ou condamner un innocent.
— En ce cas, nous sommes tranquilles.
Le sergent continuait ses perquisitions avec un flegme imperturbable, bavardant, faisant l'éloge du bailli.
Les deux subordonnés du sous-officier opéraient de leur côté. Les fouilles allaient prendre fin. Il ne restait plus que le mouchoir de Marie à visiter. Mais elle était si charmante, son visage était si doux et ses yeux si purs que LaRuscade lui-même, fort sceptique par état, était disposé à ne rien exiger d'elle et à ne pas visiter ses bardes.
— Vous aviez peut-être raison, ce Laroque aurait eu le toupet de nous faire aller...
— A moins que la montre n'ait été volée par le valet de l'aubergiste, comme je vous l'ai dit.
— Encore. Pourtant cet intendant paraissait bien sûr de son affaire, après ça, il a une vilaine figure.
— Et une plus vilaine àme, allez, dit Colette.
— Possible! En -attendant, je vas envoyer chercher Mme La Ruscade pour en finir. Lenglumé, vous m'avez entendu...
— Oui sergent!...
— Allez prévenir ma femme.
— J'allais jeter un œil sur le paquet de c'te jeunesse.
Et Lenglumé désignait Marie que cette scène intéressait et amusait depuis qu'il paraissait certain que les accusations de Laroque étaient tout à fait mensongères.
— Je m'en charge, dit le sergent.
— Et pendant que l'homme de la maréchaussée s'en allait chercher la femme du sergent, celui-ci s'approcha de Marie et lui dit :
— Voyons, ma petite.
— Il faut visiter tout le monde, répondit Marie, afin qu'il n'y ait pas de jaloux.
Et elle souriait.
— Ma parole d'honneur, grommela le soldat, on dirait une princesse et machinalement, il tendit la main pour prendre le paquet que lui tendait la jeune fille.
Sans l'ouvrir, il le tâta sommairement, prêt à le rendre à sa propriétaire, mais tout à coup il se redressa vivement.
— Tonnerre ! jura-t-il.
— Quoi donc? interrogea Marie toujours souriante.
— Corbleu ! reprit La Ruscade en se hâtant de défaire le nœud qui fermai le mouchoir...
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jacquot inquiet.
— Ce qu'il y a, répondit le sergent, nous allons bien le voir, mes lapins...
La troupe entière des Savoyards s'était rapprochée anxieusement du militaire et faisait cercle autour de lui...
En voyant La Ruscade agir comme un policier qui trouve la pie au nid, la petite Loustalot n'avait pas changé de couleur.
— Qu'est-ce qu'il lui prend, pensait-elle, sans que son adorable figure de vierge reflétât la moindre inquiétude.
Mais le sergent, jurant plus fort que jamais, venait de retirer une paire de chaussons du paquet et les dépliant il plongea la main dans l'un d'eux...
— C'était, jarnibleu! bien la sainte nitouche qui avait fait le coup, s'écria-t-il.
Et il retira sa main au bout de laquelle on vit pendre la montre que le sergent tenait par la chaîne.
Colette poussa un cri de stupéfaction.
Marie pâlit comme une morte et regarda autour d'elle d'un air égaré.
— Moi! moi! une voleuse! s'écria-t-elle tout à coup avec une indignation à laquelle on ne pouvait se méprendre.
Ce fut alors, dans la troupe des Savoyards, une émotion inénarrable. Tous se sentirent atteints par l'accusation qui allait peser sur Marie. Mais chacun d'eux éprouva une impression en rapport avec son tempérament ou son caractère.
Thomas, qui était généreux, n'hésita point.
— Ce n'est pas possible, dit-il.
Mais deux ou trois filles, d'un naturel défiant ou soupçonneux, regardèrent Marie en dessous et l'une d'elles grommela :
— C'était pas la peine de tant faire sa sucrée.
Jacquot réfléchissait, Jean-Jean regardait tour à tour le sergent et la prétendue voleuse sans trop comprendre.
Quant à Colette, après le premier momeiït de surprise, elle s'élança auprès de l'accusée et dit :
— Il y a une infamie là-dessous.
Mais La Ruscade avait pris un air goguenard.
— Qui se serait douté que cette jeune innocente était une voleuse, dit-il.
A ces mots, Marie tressauta.
— Vous croyez que je suis capable?...
— Dame! ma belle...
— Moi! moi! reprit-elle d'une voix étranglée.
— A moins que ce ne soit votre serviteur.
— Mais on vous le dira, jamais je n'ai rien pris à personne...
— Il y a commencement à tout.
— Qu'est-ce que j'en aurais fait de cette montre.
— Mais, ma fille, ça peut se vendre, se vendre très cher, et pour des gens qui vivent d'aumônes, c'est une fameuse aubaine.
— Mais je suis innocente, je vous le jurc.i
— Ça, ma petite, ça ne me regarde pas, c'est l'affaire du bailli ou du sénéchal, ou du juge au criminel.
Ces paroles atterraient la caravane qui ne revenait pas de sa surprise, ni de sa stupéfaction.
— Pour le moment, reprit La Ruscade, vous allez venir avec moi, c'est le plus pressé.
— Où donc?
— Mais en prison, ma charmante.
— En prison! répétèrent tous le? Savoyards consternés.
Pendant cet échange de paroles, une évolution s'était laite dans l'esprit des émigrants. Presque tous, se rappelant combien Marie les avait charmés par sa grâce, par sa bonté, par ses excellents conseils, étaient persuadés qu'elle était la plus innocente du monde, et l'idée qu'on allait la traîner en prison déchaîna chez eux une épouvantable colère.
— Mes amis, mes amis, s'écriait la pauvre enfant, vous me connaissez, dites donc à cet homme que ce ne peut être moi qui ai mis la montre dans mon paquet...
— Et qui donc, alors? demanda La Ruscade.
— Je ne sais pas... Je ne sais pas; mais je vous jure...
— Écoutez, sergent, dit Jacquot, écoutez-moi.
— Rien du tout. Je tiens ma voleuse, et...
— Sa voleuse! répétèrent les compagnons de Marie.
— Et je l'emmène.
— Je jurerais, reprit Jacquot avec sa ténacité calme qu'il y a là-dessous un vilain coup de l'intendant...
— A l'autre, à présent...
— Oui, si vous saviez ce qui est arrivé à Saint-Julien et avant...
— Possible, mais ce n'est point mon affaire.
— Mais la justice...
— Ce n'est pas moi qui la rends. C'est le bailli.
— Ecoutez-moi, monsieur, reprit Colette, je vais vous expliquer...
— Encore une fois, ça ne me regarde pas, on m'a dénoncé l'un de vous, comme ayant détourné une montre. J'ai cherché le coupable, je l'ai trouvé. Et maintenant, en route...
LaRuscade, sur ces mots, s'approcha de Marie qu'il prit par le poignet, mais les cinq solides gars de Savoie, qui la nuit d'avant, avaient si vertement bàtonné Laroque, étaient encore munis de leurs gourdins.
Ils se massèrent autour de Jacquot dont la main serrait son bâton avec une énergie froide.
— Laissez-la, sergent, cria Thomas.
— Elle est innocente I . . .
— Monsieur, monsieur, je vous en supplie, disait Marie en joignant les mains avec un accent déchirant...
— Vous avez la montre, reprit Jacquot...
— Et puis après? demanda La Ruscade.
— Rendez-la à M. le marquis et que ce soit fini.
— Ah ! tu crois que les choses vont de la sorte, mon garçon, mais prends garde, prenez garde tous, on peut vous arrêter comme complices.
Les Savoyards entouraient La Ruscade et allaient, dans leur colère, se porter à quelque extrémité. Celui-ci vit que les choses se gâtaient. Soit prudence, soit raison, il voulut éviter une collision.
— Un instant, mes enfants, ne nous emportons pas. Il pourrait vous en cuire... et pour longtemps.
— Vous ne l'emmènerez point en prison, dit Thomas avec violence. Et il alla se placer résolument aux côtés de la jeune fille.
— Vous avez tort, jeune homme, reprit sentencieusement le sergent. Moi, je n'exécute qu'une consigne, il faut me laisser remplir mon métier, si vous vous permettez de vouloir faire les malins, voici mon subordonné Maguiche qui va m' aider à vous mettre à la raison.
— Oh! oh!
— Sans compter que je vois .revenir Lenglumé avec U^^ La Ruscade,
in
Entre, dit rudement Nérodias. (P. 184.)
dont la présence est à présent inutile; nous sommes tous les trois bien armés. En quatre coups de sabre, vous seriez en déroute.
Les Savoyards furent refroidis par ces paroles pleines de bon sens contre lesquelles il n'y avait rien à dire.
— Tandis que si vous êtes raisonnables, vous viendrez témoigner en faveur de la camarade, et peut-être que M. le bailli vous donnera raison.
Il parlait d'or, le sergent. Néanmoins, quand il reprit Marie par le
LIVBAISON S3. — A. d'eNNERY. — LA QRACE DE DIEU. — JULES ROUFF ET C'«, ÉDITEURS. — LIVRAISON 23.
poignet, les Savoyards poussèrent des cris de désespoir, il y eut un instant de tumulte. Benjamin et Gabriel s'étaient suspendus des deux mains à la robe de Marie et faisaient retentir l'air de leurs gémissements les plus aigus. La scène était déchirante, une bête féroce eut été attendrie.
On peut se faire une idée de la terreur sous l'empire de laquelle était Marie en songeant à ce qu'une pauvre petite paysanne de Savoie deva't éprouver, à cette époque, au seul mot de maréchaussée ou de justice criminelle.
La malheureuse enfant ne savait ce qui l'attendait. Dans ce temps-là, on pendait encore des gens pour un simple vol, surtout s'il avait été commis sur une grande route.
Or, c'était le cas ou à peu près.
Et puis, si la torture avait été abolie, un vingtième de la nation à peine le savait.
Marie se vit donc tout de suite perdue, martyrisée, exécutée, et elle en conçut une épouvante que put à peine adoucir la certitude où elle se trouvait d'être absolument innocente.
Il n'est donc pas étonnant que, d'instinct, la jolie chevrière de Saint- Laurent se mit à résister. Et comme les deux jumeaux faisaient un bruit du diable en pleurant, LaRuscade se vit forcé d'employer les moyens violents qui, du reste, en ce temps-là, étaient généralement de mise.
Il plaça Marie entre ses deux subordonnés qui tirèrent leur sabre, et lui-même ayant dégainé, distribua quelques lourdes taloches à Benjamin et à Gabriel pour les faire lâcher. On n'avait pas alors de ces tendresses infinies pour l'enfance dont on voit, de nos jours, tant d'exemples consolants.
Il fallut arracher les enfants à Marie qui s'était baissée pour les embrasser avec désespoir.
Mais enfin, force resta aux autorités. La malheureuse fut entraînée sans rémission. Et, au moment où elle vit que toute résistance était inutile, elle laissa échapper, au milieu de ses sanglots, deux cris déchirants.
— Maman! maman!
Et presque aussitôt, elle ajouta, tout bas :
— André !
Hélas! si la pauvre Madeleine avait su quel cruel danger sa fille courait en ce moment, elle en serait morte certainement de douleur et d'angoisse.
Et André!
Que n'était-il là pour la protéger ! Comment n'avait-il pas pensé à la
suivre, à veiller sur elle, au moins secrètement, et à écarter d'elle tous les périls d'un voyage qui avait si mal commencé et qui paraissait interrompu pour Marie d'une façon si cruelle, si épouvantable !
Mais André n'avait pas donné signe de vie et ne devait pas intervenir.
La prisonnière et ceux qui la conduisaient en prison traversèrent la ville entière, escortés par la caravane de Savoyards, Jacquot en tête, qui voulait avoir audience du bailli pour lui expliquer l'affaire et se porter garant de l'innocence de Marie.
Ils étaient convaincus qu'il y avait, là-dessous, quelque infamie de l'intendant, et ils étaient tous tombés d'accord pour affirmer que Marie était \'iclime d'une vengeance de Laroque.
Malheureusement, et comme pour assombrir encore la destinée, le bailli venait de partir pour un pays voisin et ne serait de retour que le lendemain.
— Qui le remplace? demanda Jacquot.
— M. Biboche, son greffier.
— Eh bien! nous voulons le voir.
— Attendez-moi là, dit LaRuscade qui, malgré sa nature brutale, avait fini par s'intéresser à ces gens si tenaces et si résolus à obtenir justice.
Le greffier Biboche, tout fier d'avoir à exercer, en l'absence de son maître, un peu d'autorité, consentit à donner audience aux Savoyards.
Et il fallait voir de quel ton Biboche disait audience.
On introduisit donc Marie, Jacquot et deux ou trois autres auprès du greffier que La Ruscade n'eût pas à mettre au courant, puisque c'était Biboche lui-même qui signait, quelques heures auparavant, l'ordre d'arrestation.
Mais tout espoir d'obtenir un semblant de justice s'envola dès que le sous-ordre du bailli eut pris la parole.
— Vous voilà, vagabonds, dit-il...
— Monsieur le bailli, voulut articuler Jacquot.
— Taisez-vous!
— Mais...
— Croyez-vous que je ne sache pas de quoi il s'agit? Où est le voleur ?
— Le voleur est une voleuse, dit La Ruscade, et la voici.
— Comment ! c'est vous, petite misérable, qui n'avez pas craint de dépouiller un noble seigneur de son horloge de poche?...
Marie, indignée, se révolta, malgré la terreur qui la dominait...
— Non, monsieur, dit-elle, je n'ai rien pris à personne. Puis elle fondit en larmes.
— Ah! tu nies, petite brigande, à ton aise. Nous verrons si tu auras toujours ce front...
Jacquot essaya de reprendre la parole et voulut raconter ce qui s'était passé depuis le départ de Saint-Laurent, afin de pouvoir expliquer après, comment on pouvait soupçonner l'intendant de vengeance.
Mais Biboche qui, d'ailleurs, avait été circonvenu par Laroque, prit les choses de très haut.
— Quels ragots me contez-vous là! Yoilà quelque chose de bien invraisemblable, un grand seigneur et son majordome vont renouveler l'histoire de Joseph pour se venger d'une petite fille. La Ruscade, fourrezmoi cette effrontée en prison, et plutôt deux fois qu'une.
Il y eut un murmure parmi les Savoyards.
— On se révolte! s'écria le greffier scandalisé...
Jacquot, pénétré de ses fonctions de chef dé la caravane, eut encore le courage d'intervenir.
— Si on met Marie en prison, dit-il, nous voulons tous y aller avec elle pour attendre le retour de M. le bailli.
— Ah! oui, dit Biboche qui prenait un rare plaisir à abuser de cette autorité qu'il exerçait comme par hasard, ah! c'est comme ça. Eh bien! voici ce que j'ordonne, moi: La Ruscade, vous allez conduire cette fille au cachot; après quoi, vous monterez à cheval avec vos subordonnés et vous me conduirez toute cette canaille, à coups de plat de sabre, plus de deux lieues au delà de Nantua.
Le sergent fit un signe d'acquiescement et se retourna vers les Savoyards en leur disant :
— Vous avez entendu.
... Par ainsi, continua La Ruscade, par file à gauche, et en route.
Depuis une minute, Jacquot et ses compagnons étaient plus calmes. Ils échangeaient entre eux des signes d'intelligence. Si bien qu'ils ne résistèrent plus aux volontés du greffier et se disposèrent à partir.
Ce fut alors que Marie, désespérée, se crut au comble du malheur, en se voyant abandonnée.
— Quoi ! dit-elle, vous allez me laisser.
— Il le faut bien, répondit Jacquot.
— Mais vous savez bien que je ne suis pas coupable. Le greffier souriait dédaigneusement.
— Nous la connaissons cette chanson.
— Vous savez bien, reprit Marie, que M. Laroque a imaginé ça pour me perdre et pour se venger.
— Patience! patience! dit Thomas à voix basse.
Mais Marie n'entendit pas.
— Et je vais aller mourir en prison, je serai déshonorée si personne ne vient me défendre. Jacqiiot! ma mère et M. le curé m'ont recommandée à toi, et c'est ainsi que tu me défends.
Jacquot ne répondit point.
Marie fondait en larmes abondantes, adressant ses prières à tous ses camarades et ne trouvant plus, chez eux, que résignation aux ordres du terrible greffier.
Et, à travers ses sanglots, elle appelait toujours sa mère et se disait que, si André avait été là, il ne l'aurait pas abandonnée, lui, à ses persécuteurs.
Mais de semblables scènes ne peuvent durer indéfiniment. Le greffier éprouvait le désir d'aller à ses affaires, et La Ruscade aurait volontiers mangé un morceau. Se tournant pour la dernière fois vers les Savoyards :
— En route! en roule! leur dit-il, ou gare les plats de sabre jusqu'à deux lieues au delà de Nantua.
Les Savoyards se retournèrent lentement et commencèrent à s'en aller, mais les uns et les autres essayaient de faire comprendre à Marie, par des clignements d'yeux ou des mouvements mystérieux, qu'ils ne l'abandonnaient pas tout à fait.
Mais elle ne les voyait pas, ces signes et ces clignements d'yeux, c'est pourquoi elle tombait, peu à peu, dans un abattement profond. Il se faisait autour d'elle comme une nuit dans laquelle elle se sentait perdue à jamais.
Que pouvait-elle devenir, en effet, toute seule, livrée à ses ennemis dont elle sentait le travail mystérieux se faire à ses côtés, devant, derrière et au-dessus d'elle.
Une toile d'araignée se tissait dans laquelle la pauvre enfant devait être enveloppée. Elle se sentait ainsi, non seulement dans la main de Laroque, mais encore dans la main du Commandeur, et, à l'idée que cet homme, maintenant abhorré, serait le maître de sa destinée, elle frissonnait en se demandant si, après mille souffrances, elle ne succomberait pas.
Pendant que ces pensées lui traversaient le cerveau et la rendaient plus triste encore, ses camarades s'en allaient un à un.
Gabriel et Benjamin, qui décidément ne voulaient pas la quitter, avaient recommencé une scène de larmes et de cris.
— Sont-ils enragés, ces gamins-là, dit La Ruscade qui essayait de s'en débarrasser sans trop de rudesse, car lui aussi avait deux petits garçons du même âge.
Mais, malgré tout, il fallut en venir aux moyens énergiques, et l'on obligea
Thomas et Jean-Jean à en emporter un chacun, tandis que Marie, les yeux et le visage inondés de larmes, Içur tendait les bras et leur adressait des supplications.
Peu à peu, tous quittèrent l'espèce de prétoire où le greffier venait de trôner et de rendre ses arrêts.
La pauvre petite Savoyarde resta seule avec ses bourreaux.
— Allons, en prison, à c't'heure, dit le sergent.
— Monsieur, monsieur, reprit Marie en sanglotant, je n'ai rien fait, vous vous trompez. Écrivez à M. le curé de Saint-Laurent, il vous répondra que je suis incapable...
— Sufficit, ma belle, dit La Ruscade.
— Par pitié!...
— Je n'y puis rien, viens en prison.
Marie eut un mouvement de révolte et tordit ses bras pour les faire lâcher par le brutal soldat.
Mais que pouvait-elle faire, la pauvrette, dans sa faiblesse et dans son isolement.
— Ma charmante, dit le sergent, tu vas te faire faire des bleus, et voilà tout, ce n'est donc pas la peine.
— Lâches!
— C'est ça, des injures.
— Lâches!
— Je m'y attendais, c'est l'ordre ordinaire du programme. On nie d'abord, on pleure, on sanglote ensuite, on insulte la maréchaussée pour finir, et l'on va dormir sur la paille de la prison.
La Piuscade entraîna Marie sans plus de façon, lui fît traverser trois ou quatre cours et un jardin attenant au baillage.
Bien entendu, elle fit résistance, mais pas longtemps, et quand elle arriva devant la prison, elle était plus morte que vive.
La Ruscade appela le geôlier.
— Ohé! maître geôlier, voici une pratique. Ouvrez votre huis, que je vous la confie.
— J'y vais, répondit une voix de basse profonde à moitié enrouée et sur un accent cruel.
Au bout de quelques minutes, Marie entendit qu'on mettait bruyamment une clef dans la serrure de la porte. Le pêne joua par deux fois avec des grincements effroyables. La malheureuse tremblait de tous ses membres.
A la fin du dix-huitième siècle, les prisons n'avaient point cet air innocemment bourgeois qu'on leur a donné depuis.
Tout y était rébarbatif et fait pour Irapper l'imagination.
Les portes, énormes, ornées d'innombrables clous à larges têtes, réunissaient toutes les conditions désagréables pour justifier le proverbe bien connu.
On ne les ouvrait, comme celle de Nantua, qu'à grand renfort de ferrailles et de lamentables grincements.
Et quand elles étaient ouvertes, c'était pis encore.
On apercevait des geôliers hideux, généralement ornés de barbes hirsutes, larges d'épaules, avec des bras puissants, et possesseurs de physionomies à effrayer même les voleurs de grands chemins.
Le geôlier de Nantua ne faisait point exception à la règle générale, on ne pouvait en désirer de plus affreux.
Tout petit, mais énorme de corps, il portait, sur des épaules incommensurables, une tête bizarre qui tenait le milieu entre celle d'un oiseau et celle d'un ours.
Grand nez, tout petits yeux sous un front bas, menton aigu et bouche en coup de sabre, tels étaient les agréments physiques de maître Nérodias.
En apercevant Marie, le vilain petit homme fit claquer sa langue en se donnant des airs d'amateur.
— Peste, sergent, voilà une jolie criminelle ! dit-il de sa voix enrouée.
— Oui, fit La Ruscade sans trop d'enthousiasme, vous allez me coffrer ça comme il faut...
— Une geôle d'honneur!...
— Je ne pense pas, mais, en tout cas, matez vos passions, Nérodias, il y a du grand seigneur dans l'affaire.
— Un grand seigneur connu? interrogea le geôlier qui tenait sans doute à savoir ce qu'il devait prendre de la recommandation dont le sergent venait de le régaler.
— Tout-puissant à la cour. Le frère de la marquise de Sivry.
— Pour lors, je vas provisoirement la fourrer avec les autres, là-bas, dans le grand ccbanon.
— Ça, Nérodias, ce n'est point mon affaire. Signez-moi mon papier comme quoi vous avez reçu la donzelle et que je m'en aille vite déjeuner, car ils m'ont pris toute ma matinée, ceux-là, avec leur affaire embrouillée de montre, d'intendant et de commandeur.
Nérodias signa ce que voulut La Ruscade, prit Marie, plus morte que vive, et quand le sergent fut parti, lui demanda :
— Comment t'appelles-tu?
— Marie Loustalot, répondit d'une voix tremblante la pauvre prisonnière.
— Ton âge?
— Dix-sept ans.
— Ta profession, mendiante et voleuse. C'est bon. Viens avec moi, on va te loger dans un beau coin.
Et la saisissant au poignet, comme avait fait La Ruscade, sans même avoir l'air de s'apercevoir qu'elle pleurait toutes les larmes de son corps, Nérodias la fit brutalement marcher à son côté.
Il portait une ceinture à laquelle étaient suspendues une douzaine de clefs.
Cette prison, dans laquelle Marie se voyait ainsi seule et sans défense aux mains d'êtres ignobles, était un ancien château-fort qu'on avait accommodé à sa destination pénitentiaire en le divisant en corridors lugubres et en cachots plus ou moins spacieux.
Nérodias faisait marcher sa captive à travers des couloirs humides et lugubres. Des voûtes tombait un froid glacial, même dans cette saison qui était la plus chaude de l'année.
Marie marchait atterrée, se demandant ce qu'elle allait devenir dans cette sombre forteresse.
Enfin, le geôlier s'arrêta brusquement, découvrit l'œil d'une lanterne sourde à la lueur de laquelle il chercha, dans son trousseau, une clef plus grande que les autres, ce qui n'était pas peu dire, car elles étaient toutes de dimensions colossales.
— Ah! voilà, dit-il.
Et il plongea sa clef dans une vaste serrure qui se mit cà geindre comme avait fait celle de la première porte.
La poigne de Nérodias était solide. En un tour de main ce fut fait. Le lourd battant glissa sur ces gonds. Une bouffée d'air humide, froid, nauséabond, chargé de vingt odeurs pestilentielles vint frapper la figure de Marie.
— Entre, dit rudement Nérodias.
Marie ne bougea pas, immobilisée qu'elle était par l'épouvante et par l'angoisse.
— Eh ben ! tu n'as pas entendu.
Avant que la jeune fille eut répondu, il se passa quelque chose d'effroyable. Sur le seuil du cachot obscur que le geôlier venait d'ouvrir se dressa une forme indécise et sinistre...
— Eh bien! qu'est-ce que tu veux, toi, la Marnade, gronda Nérodias sur un ton furieux.
Mais la Marnade, puisque c'était son nom-, ne tint aucun compte de l'injonction.
Cur cette paille, trois éires humains... ^P. 187.)
Elle resta là, ?ous la lumière de la lanterne sourde, offrant le plus lamentable spectacle du monde.
Hâve, étique, transparente pour ainsi dire, vêtue d'une loque sordide qui lui couvrait à peine le ventre et les cuisses, cette malheureuse, qui pourrissait là, qui sait depuis combien de temps, n'avait plus figure humaine.
Seuls, de grands yeux bleuâtres avaient conservé quelque chose
LIVRAISON 24. — A. DEMNEBÏ. — LA GRACE DE DIEn. — JCLES ROCFF ET C^', ÉDITEURS. — LIVRAISON 24.
d'intelligent à sa face ravagée. Mais la bouche était crispée; le nez tordu indiquait un commencement de déviation de la face, signe certain d'un abrutissement cérébral arrivé à son plus haut degré d'intensité.
Marie, à cet aspect, eut froid dans le dos. Elle eut l'intuition que ce qui l'attendait dans ce cachot, c'était le sort de cette malheureuse. On allait l'y oublier et, ni les siens, ni sa mère, ni le curé, ni André ne sauraient ce qu'elle était devenue.
Mais elle n'eut pas le loisir de réfléchir longtemps à cette horrible chose.
De sa main immonde le geôlier la saisit par le bras et la poussant avec une sorte de férocité.
— Entreras-tu? dit-il.
La pauvre Marie, lancée en avant, poussa un cri de désespoir et d'horreur.
Elle avait été jetée sur la hideuse prisonnière dont le contact fît à Marie le même effet que celui d'un reptile...
Comme elle se retournait pour fuir cette épouvantable promiscuité, elle se heurta au bois de la porte refermée violemment et dont la serrure retentit des doubles tours que lui donna Nérodias.
Elle était enfermée avec des êtres qui la remplissait de terreur.
Il lui sembla qu'elle allait devenir folle.
Sans vouloir se rendre compte de son impuissance, elle frappa de son poing fermé contre la porte, elle frappa furieusement, avec rage, poussant des cris aigus et appelant :
— André! ma mère! ma mère!...
Mais, ni sa mère, ni André n'étaient là, et ses cris restèrent étouffés sous ces voûtes implacables. Et la malheureuse tombant à genoux, se mit à sangloter, invoquant Dieu.
Ses larmes la soulagèrent un peu. Et comme, au bout du compte, il fallait bien qu'elle en vint à envisager sa situation un peu plus froidement, quand elle eut bien pleuré, la pauvre fille regarda autour d'elle.
D'abord ses yeux ne distinguèrent rien. C'est à peine, en effet, si la lumière pénétrait dans cette cave par une lucarne grillée prenant jour sur une cour déjà obscure.
Mais peu à peu, pourtant, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité et elle finit par se rendre compte de l'horreur au sein de laquelle elle se trouvait.
Des murs qui suintaient l'humidité, un sol presque meuble que l'eau des murailles convertissait en boue et là-dessus quatre ou cinq bottes de paille pourrie qui servaient de lit...
Il ne faut pas trop s'étonner.
La philanthropie, qui de nos jours a l'ait de nos prisonniers des êtres plus heureux que certains travailleurs deshérités, la philanthropie n'avait pas encore apporté son appoint de réformes à la civilisation et les prisons étaient des cloaques, de même que les geôliers étaient presque des bourreaux.
Sur cette paille, trois êtres humains, y compris la Marnade, attendaient la liberté, sans l'espérer. Tous les trois étaient aussi repoussants et, à l'idée (ju'après un séjour de quelques semaines, dans ce réduit, elle serait semblable à ces spectres, Marie poussa un gémissement et tomba évanouie sur la paille infecte.
Laroque, on le pense, était aux anges.
Pour la première fois depuis qu'il s'était mêlé de faire les affaires du Commandeur, quelque chose réussissait enfin.
Tout marchait à son gré. 11 se vengeait de Marie et iiensait satisfaire M. de Boislleury, qui, du reste, attendait avec impatience le résultat des machinations que son valet ne lui avait pas encore révélées.
Comme on a pu s'en douter en voyant l'arrestation de Marie, le Commandeur et Laroque étaient arrivés à Nantua bien avant les Savoyards.
— Eh bien! mons Laroque, dit M. de Boislleury en descendant de cheval.
— Eh bien! monseigneur.
— jNous voici à Nantua.
— Oui.
— C'est ici que votre imagination va se donner carrière.
— Oui, monseigneur...
— Eh bien! parlez. Quel est votre fameux plan.
— Je ne puis encore le dire à monseigneur.
— Palsambleu ! vous êtes bien plein de mystères.
— Les Savoyards ne sont pas arrivés, dit Laroque.
— C'est probable.
— Ils ne seront même ici que la nuit tombée.
— Ensuite...
— Et je ne puis rien s'ils ne sont pas à Nanliia coinnie nous. D'ailleurs, que monseigneur veuille bien se rappeler...
— Quoi donc?
— Qu'il m'a donné jusqu'à demain pour le satisfaire.
— C'est vrai.
— Demain matin, dès les premières heures, je serai probablement en mesure d'éclairer complètement monseigneur et je pense qu'il sera content de moi.
Le Commandeur sourit,
— Soit donc, maître Laroque, nous verrons demain matin, et vous conviendrez que je suis un gentilhomme de bonne composition et un amoureux d'admirable patience.
L'intendant et son maître étaient descendus, on le suppose bien, dans le meilleur hôtel de la ville. On avait mis pour eux tout sens dessus dessous et depuis leur arrivée, la cuisine retentissait des cris de l'hôtelière qui gourmandait tout son monde en préparant le souper de M. de Boisfleury.
— A propos, dit le Commandeur, à quelle, heure, demain matin, aurez-vous la bonté, maître Laroque, de m'éclairer sur votre plan et sur ses résultats.
— Je pense, monseigneur, qu'à neuf heures, au plus tard, je pourrai parler sans inconvénient.
— C'est bien tard.
— Et maintenant, Laroque, vois si le souper doit tarder longtemps encore.
Laroque obéit.
Après une absence de quelques minutes, il revint dans la salle où l'attendait le Commandeur et dit :
— Monseigneur est servi.
L'hôtesse avait mis les petits plats dans les grands. De ses profondes armoires elle avait tiré du linge odorant et d'une blancheur irréprochable, Une argenterie brillante jetait des rayons sous les feux des chandelles nombreuses. Dans une soupière de faïence, de celles dont nos amateurs d'antiquités sont aujourd'hui si friands, fumait un potage au gibier dont l'odeur eut réveillé un mort.
Quand M. de Boisfleury entra dans la salle à manger et vit cette ordonnance :
— Tudieu! dit-il, voilà qui ferait naître un excellent appétit si l'on n'était déjà quelque peu affamé.
Et il se mit à table, mangea comme un homme dont la conscience ne saurait troubler les digestions, trouva la chère aimable, le vin bon et le gîte suffisant.
Puis, comme il l'avait annoncé, alla se coucher sans relard en disant à Laroque :
— A demain, monsieur l'intendant.
— A demain, monseigneur.
— Et nous verrons le résultat de vos talents.
— Je m'en flatte, monseigneur.
Laroque, sur ce mot, se rendit dans la chambre qu'on lui avait préparée et ne s'amusa point à songer.
Son siège était fait. Il s'endormit donc en quelques minutes, rêva comme il put et se réveilla, selon son habitude au soleil levant.
Ce fut alors qu'il se rendit chez le bailli, comme il l'avait projeté depuis la veille. Celui-ci était absent, on le sait, mais le valet du magistrat l'adressa au greflier.
— Je suis, dit Laroque à ce dernier, l'intendant de M'"'' la marquise de Sivry.
— Soyez le bienvenu, répondit respectueusement le grelïier.
— Et je viens déposer une plainte...
— Au civil ou au criminel?
— Au ( riniiiicl.
— Ah! fort bien. Contre qui?
— Contre une troupe de Savoyards qui se rend à Paris à pied et qui a du coucher cette nuit à Nantua.
— Quel est le méfait que vous leur reprochez.
— En compagnie de M. le Commandeur de Boisfleury,... dit Laroque. Le greffier s'inclina, grimaçant un sourire.
— J'ai passé la nuit dernière, continua l'intendant, dans une auberge près de Saint-Julien.
— Ensuite.
— M. le Commandeur était porteur d'une horloge de poche à laquelle il tenait beaucoup.
• — Et on la lui a volée?
■ — Justement.
— Qui donc?
— Je n'en sais rien. Les Savoyards sont nombreux, garçons et filles. Je suppose que c'est l'un d'eux.
— Et vous dites qu'ils ont couché à Nantua.
— Oui, monsieur le greffier.
— Savez- vous dans quelle auberge?
— Probablement au Cheval blanc, à la porte de la ville.
— Parbleu! dit le greffier déjà enchanté de faire l'important. Je me charge du reste. Revenez dans deux ou trois heures.
Laroque salua et se retira avec force compliments. On sait ce qui était arrivé ensuite. Le greffier envoya chercher La Ruscade, le chargea de se rendre au Cheval blanc et d'appréhender au corps le voleur.
Nous savons ce qui arriva et comment Marie fut conduite en prison. Vers huit heures et demie, l'intendant revint auprès du greffier.
— Nous avons la coupable, lui dit aussitôt. celui-ci.
— Ah! vraiment.
— Oui. C'est une jeune fille, très jolie, ma foi, une nommée Marie Loustalot qui a fait le coup.
— Elle avoue? demanda Laroque...
— Non. Mais on nie toujours dans ce cas-là.
— Je n'en suis pas surpris.
— Voilà l'horloge de poche, ajouta le greffier.
Laroque naïvement tendit la main, mais le greffier éloignant le bijou de f intendant lui dit d'un air scandalisé :
— Que faites- vous?
— Je reprends le bien de M. le Commandeur.
— Mais vous ne le pouvez pas. Il faut que cette montre reste au greffe comme pièce à conviction. C'est le corps même du délit. Il sera nécessaire de le montrer aux juges.
— Et quand me la rendra-t-on?
— Ah! je n'en sais rien.
Laroque retourna vivement à l'hôtellerie où il avait hâte de mettre le Commandeur au courant de ses hauts faits.
M. de Coisfleury venait de se lever.
Laroque pénétra chez lui avec la mine triomphante d'un homme que l'on va couvrir de remerciements et dont la fortune est faite.
— Ah ! vous voilà, lui dit le Commandeur.
— Oui, monseigneur.
— Et vous avez réussi?
— Complètement, monseigneur.
— Tant mieux, mais je craignais encore un accroc au bonheur que vous m'aviez promis, tant vous tardiez à venir.
— Monseigneur, il 'est pas neuf heures.
— C'est vrai.
— Je suis dans la limite des délais convenus.
— En effet, mais j'espère que vous allez me dire, en quelques mots, de quelle façon vous vous y êtes pris.
— Je suis à la disposilioii de monseigneur, lit Laroque sur un Ion de fausse modestie.
— Parlez donc; où est Marie?
Le Commandeur s'attendait à voir , pour toute réponse , Laroque sortir de sa chambre, le laisser seul quelques secondes et reparaître tenant par la main la jeune fille tant désirée.
Mais non.
L'intendant prit un air extrêmement entendu, se permit même de sourire et dit, en homme sûr de produire sur M. de Boislleury un efîet extraordinaire :
— Marie est en prison, dit-il.
Laroque ne s'était pas trompé. L'effet de sa réponse fut considérable, immense, excessif.
Le Commandeur tomba de son haut.
— En prison!... répéla-t-il abasourdi.
— Oui, monseigneur, fit l'intendant dont la figure exprimait un incommensurable contentement. 11 avait l'air de dire :
— Vous ne vous attendiez pas à celle-là. Mais vous allez voir si, pour le coup, je n'ai pas dépassé les plus étonnantes inventions des plus habiles et des plus dévoués serviteurs.
Le Commandeur était stupéfait. Il resta froid.
— Voyons! dit-il.
— Eh bien! monseigneur, je vais vous dire comment j'ai agi.
— Je vous écoule.
Laroque alors, avec une visible satisfaction, raconta ce qu'il avait imaginé; comment, à l'auberge de Saint-Julien, il s'était glissé au milieu des Savoyards endormis et, avec quelle dextérité, dont il était très fier, il était parvenu à glisser la montre du Commandeur dans le paquet de Marie.
— Ma montre! dit le Commandeur en portant instinctivement la main à son gousset.
En effet, je ne l'ai plus.
Laroque acheva son récit, et quand il l'eut terminé, il se posa devant M. de Boisfleury avec l'attitude d'un homme qui attend les félicitations les plus extravagantes.
— Et dans quel but avez-vous fait cela?
— Dans quel but? demanda Laroque.
Et l'intendant regarda son maître de l'œil d'un homme supérieur que consterne le peu de perspicacité de son interlocuteur.
— Oui, fit le Commandeur.
192 I^A GRACE D l- DIEU
— Mais pour vous donner l'occasion de faire délivrer* Marie.
— Ah !
— Et pour que la petite, dans l'espoir de reconquérir sa liberté, ne puisse refuser quoi que ce soit à son heureux sauveur.
— Mais, pour qu'on la mette en liberté, monsieur Laroque, il faut apprendre au juge de quelle infamie vous vous êtes rendu coupable.
— Une infamie ! . . .
— • Cela n'a pas d'autre nom monsieur!... Et vous avez eu le front de mêler mon nom k cette odieuse accusation?
— Mais, monseigneur...
— Ah! brisons-là, s'il vous plaît. Il se peut que je ne sois pas. très scrupuleux sur les moyens à mettre en œuvre pour gagner l'affection ou les faveurs d'une femme. Je suis même allé fort loin dans cet ordre d'idées-là.
— C'est pour ça, monseigneur...
— Mais, faire ténébreusement et lâchement jeter une enfant innocente en prison!... La livrer à des juges qui n'ont pas l'habitude de plaisanter et l'exposer à être condamnée et marquée au fer rouge par la main du bourreau,... ce serait Là l'action d'un homme indigne et sans honneur.
— Mais, monseigneur, quel est le juge qui condamnerait cette fille, si vous vous intéressez à elle.
— Il peut s'en trouver un, monsieur!
— Vraiment, fit Laroque stupéfait à son tour.
■ — D'ailleurs, pour qu'on ne la condamne point, il faut dire la vérité.
— Je n'y vois pas d'inconvénient, répondit cyniquement Laroque, si monseigneur veut me couvrir de sa protection.
— Je ne le veux pas... 11 ferait beau voir M. de Boisfieury, commandeur de l'ordre de Malte, excuser un acte abominable et s'interposer entre un malfaiteur tel que vous et la justice.
Laroque avait perdu toute son assurance. Il restait là, immobile, les lèvres tremblantes et les yeux baissés, pensant probablement que les grands seigneurs étaient bien difficiles à servir et encore plus difficiles à contenter.
Le Commandeur reprit :
— Je ne veux être pour rien dans cette honte, maître fourbe, et vous risquez fort d'aller remplacer la petite Marie dans son cachot.
A ces mots, l'intendant se mit à trembler.
— Mais, monseigneur, balbutia-t-il, c'est pour vous être agréable, c'est en croyant exécuter vos ordres, que j'ai agi de la sorte.
Pour la protéger, nous sommes là. (P. 199.)
Le Commandeur resta silencieux un moment. Il réfléchissait. Les paroles que venait de prononcer Laroque contenaient peut-être, à l'insu de l'intendant, une menace. Pour se défendre, le pleutre n'hésiterait pas à
LITHAISON 25. - A. D'ENNERV. - LA GRACE DE DIEU. - JOLES ROUFF ET C-, ÉDITEURS. - LIVRAISON 25
raconter ce qui s'était passé à Saint-Laurent et à Saint-Julien, et alors, M. de Boisfleury serait en vilaine posture auprès du magistrat.
— Je ne suis pas votre dupe, dit-il.
— Monseigneur!
— Vous avez voulu faire payer à cette jeune fille la volée de bois vert dont on vous a régalé là-bas.
— Qui peut vous faire croire?
— Et vous avez ourdi une vengeance de laquais. Laroque frémissant n'ouvrait plus la bouche.
Il y eut un instant de silence.
— Je ne sais qui me tient, maître drôle, de vous châtier comme il faut. Je me contente de vous chasser...
— Monseigneur me chasse! s'écria Laroque.
— Partez sur l'heure; retournez à Sivry au plus vite. Le hasard veut que je sois l'ami du sénéchal de ce pays, et si je m'écoutais, je vous ferais coffrer sans miséricorde.
— Monseigneur!...
— Partez! vous dis-je... Si, dans dix minutes vous êtes encore ici, je ne répondrai de rien.
Laroque, convaincu que décidément il n'était pas né pour exercer, auprès des grands seigneurs la profession de Mercure galant, courba l'échiné et tourna les talons sans mot dire.
Quelques minutes après, le Conmnandeur le vit qui menait son cheval par la bride et, tout déconfit, s'apprêtait à y monter. Mais M. de Boisfleury lui cria :
— Qui te permet, maroufle, de prendre ce cheval? Piamène-le à l'écurie. Il servira de monture au valet qui doit m'accompagner et que je saurai bien trouver d'ici ce soir.
Laroque obéit passivement.
Une minute après, l'intendant, navré, sortait pédestrement de la cour de l'hôtellerie, le cœur ulcéré, la tête remplie de haine et songeant à se venger encore.
Mais, cette fois, le drôle englobait dans sa rage haineuse, le Commandeur et Marie, et tous les Savoyards du monde.
Une fois hors de l'auberge, il lui fallait prendre un parti. Après tout, quoique ce fut le Commandeur qui se montrât constamment le maître à Sivry, Laroque était l'intendant de la marquise, de la marquise seulement. Ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'aller reprendre son poste. Mais il y avait loin, et quelque intendant qu'il fut, ses ressourcés ne lui permettaient
point de voyager en chaise de poste, le st'ul mode de locoiiioliun connu dans ces pays, en dehors des clievaux et autres quadrupèdes.
Mais Laroque avait, heureusement, dans sa poche, la bourse que hii avait donnée M. de Boisfleury.
Il loua une mule au plus juste prix, s'installa sur son dos le phis commodément possible, en meunier, et reprit le chemin de Saiiit-Laureni en bâtissant dans sa tête les projets de veiii^eance les plus monstrueux.
Pendant deux ou trois heures il voyagea sans incident. Mais vers midi, il vil venir à lui une troupe de cavaliers qu'enveloppait un nuage de poussière.
— Encore des grands seigneurs! murmura-t-il avec amertume. Où vont encore ceux-là?
Et, prudemment, il se rangea sur le bord de la route.
La cavalcade passa près de lui. Elle était, d'ailleurs, moins nombreuse qu'il ne l'avait cru, et se composait d'un jeune homme de condition que suivaient quatre valets montés.
Laroque, quand ils passèrent devant lui, leva les yeux.
Monsieur le marquis! s'écria-t-il.
— Monsieur Laroque! s'exclama un valet.
Le jeune marquis, que nous avons entrevu le jour du départ des Savoyards, paraissait fort pressé. Néanmoins, il retint brusquement sa monture et venant à Laroque :
— Comment vous trouvez-vous dans cet équipage? lui demanda-t-il avec une certaine rudesse.
— Monseigneur!...
— Est-ce qu'il serait arrivé malheur à mon oncle?
— Non, monseigneur. Mais M. le Commandeur m'a ordonné de retourner au château.
— Où Tavez-vous laissé?
— A Nantua.
— Avons-nous longtemps à courir avant d'y arriver?
— Du train dont vous marchez, monseigneur, vous y serez dans une heure et demie.
Le marquis ouvrit la bouche pour faire une autre question, hésita un moment, poussant sa monture.
— Monseigneur va loin? demanda l'intendant.
— A Paris.
— Bon voyage à Monseigneur.
Et les cavaliers repartirent à grande allure. En arrivant à Nantua, l'un des valets qui accompagnait le marquis se détacha et alla, sans doute,
prendre quelques renseignements, car il s'aboucha successivement avec cinq ou six personnes, puis il revint informer son maître de ce qu'on lui avait dit.
— Ils sont repartis? demanda le jeune homme.
— Oui, monseigneur.
— En ce cas, brûlons Nantua et allons jusqu'au prochain relai. Pendant ce temps le Commandeur s'était mis en mesure de faire mettre
Marie en liberté.
Fort heureusement, se dit-il, je connais M. de Courtaz qui est le sénéchal du comté et il est homme à comprendre ce que je vais lui raconter. Si je m'adressais directement au bailli, les choses n'iraient point aussi facilement.
Sur ces paroles, M. de Boisfleury, sortit de l'hôtellerie et s'en alla chez le sénéchal.
Chemin faisant, il songeait à l'aventure et, peu à peu, ses idées se modifiaient.
Il s'applaudissait fort d'avoir traité de bonne sorte ce misérable Laroque, mais après avoir donné satisfaction aux généreux sentiments de sa noble race, il sentit les coupables instincts de l'ancien roué se réveiller en lui.
L'action dont ce drôle s'est rendu coupable est certainement indigne, se dit-il; mais après tout, ce qui est fait est fait. La ruse imaginée par ce faquin ne manque pas d'habileté et... je serais un grand sot de n'en pas profiter.
Ce sera chose facile — La petite gémit, en ce moment, sous les verroux — Elle sera certainement pleine de reconnaissance pour celui qui brisera ses fers. J'arrive, je suis son libérateur et, une fois hors de prison, la voilà seule, toute seule, bien loin de sa famille, loin de ses compagnons de voyage, partis de Nantua depuis longtemps. Je deviens, tout naturellement, son appui, son guide, son protecteur et... tranchons le mot : son heureux amant!...
M. de Boisfleury arrivait, en ce moment, à la porte du sénéchal.
Dès qu'il se fût nommé, on l'introduisit.
Ce furent, entre M. de Courtaz et le Commandeur, des embrassades et des témoignages d'amitié sans fin.
M. de Boisfleury exposa le but de sa visite et raconta carrément comment les choses s'étaient passées, puis il demanda la mise en liberté de la jeune fille.
— Rien de plus facile, dit le sénéchal, qui fit mander un soldat de la maréchaussée et lui dit :
— Tu vas te rendre, en compagnie de M. le Commandeur de Boisfleury, à la prison du Baillage, voici l'ordre de mettre en liberté une jeune tille qui a été incarcérée ce matin et qui se nomme?...
— iMarie Loustalot, dit le Commandeur.
Le sénéchal écrivit le nom et scella sa missive.
— Tu as compris, dit-il au soldat.
— Parfaitement, monsieur le sénéchal.
L'évanouissement de Marie avait duré plus d'une heure, quand elle reprit ses esprits, elle trouva la Marnade accroupie à ses côtés qui pleurait.
— 11 n'y a de pitié pour moi que dans les cœurs des malheureux, dit-elle lentement.
Et ses regards se tournant de tous côtés elle examina le cachot où elle était plongée.
Cette vue lui parut si horrible, qu'elle ferma brusquement les yeux et retomba dans ses sanglots.
Et comme la Marnade, dont le cerveau n'était pas sain, se mit à chantonner entre ses dents, Marie se souvint tout à coup de la chanson de sa mère Madeleine.
Travaille bien... fais ta prière,
La prière donne du cœur.
Et quelquefois pense à ta mère!...
La pauvre enfant eut un remords.
Au milieu de toutes ses aventures elle n'avait point assez reporté son esprit vers le Créateur, elle ne s'était pas assez souvenue de la bénédiction de sa mère.
Les conseils du curé lui revinrent aussi à la pensée. Elle se dressa lentement sur ses genoux, joignit pieusement les mains, leva des yeux résignés vers la voûte de sa prison et fit une prière.
Puis revenant à sa mère, elle récita tout du long les paroles que lui chantait la pauvre Madeleine quatre jours auparavant, et, comme malgré elle, Marie se mit à répéter le refrain.
Va, mon enfant, adieu!
A la giâce de Dieu !
Ce souvenir lui avait rafraîchi l'âme et elle se résignait déjà pendant qu'un rayon d'espérance brillait dans sa nuit.
A la erâce de Dieu!.. .
Presqu'au même instant des pas lourds martelèrent le sol dans les couloirs sombres de la prison...
— On vient, murmura la Marnade d'une voix qui sonnait faux comme celle des gens qui ont perdu l'habitude de parler à leurs semblables.
Marie eut un sursaut...
Elle écoutait avidement. Un bruit de clefs remuées retentit comme une musique à son oreille.
— C'est encore ici, reprit la Marnade que son long séjour en prison avait habituée à deviner ces choses-là.
Elle ne se trompait point.
— Oh! mon Dieu, dit Marie, palpitante d'espoir.
La clef fut introduite bruyamment dans la serrure et la porte s'ouvrit.
Le geôlier se montra sur le seuil avec sa lanterne. Il n'était pas seul. Deux personnes l'accompagnaient, un soldat et un autre homme habillé en seigneur. . .
- — Marie Loustalot! cria le guichetier en essayant d'adoucir sa voix en faveur d'une personne qui avait des protecteurs.
— Me voilà! répondit la pauvre fille.
— Vous pouvez vous en aller, petite, reprit le gardien.
— Oh! merci! fit Marie avec l'accent de la plus touchante et de la plus profonde reconnaissance.
La Marnade parut dans l'embrasure de la porte.
— Et moi! dit-elle.
— Allons, houst! rentre vite, toi, vilain oiseau, dit le geôlier. Marie eut le cœur serré par cette brutale réponse, mais elle avait trop
peur de rester dans ce cloaque pour attendre phis longtemps. Elle s'élança hors du cachot et se serait mise à courir si l'obscurité qui régnait ne l'eut empêchée de savoir par où il fallait passer pour sortir.
Force lui fut donc d'attendre. Et elle revint vers la liberté en compagnie de ceux qui accompagnaient le guichetier et dont elle n'avait pu voir la figure.
Ce fut donc au grand jour seulement qu'elle reconnût le Commandeur dont la vue la remplit d'épouvante.
La pauvre enfant, sachant bien que les malheurs dont elle était accablée lui venaient de cet homme, comprit qu'elle allait se trouver dans sa main.
Néanmoins, le Commandeur ne lui adressa pas la parole avant qu'ehe fût dans la rue.
Mais alors il s'approcha d'elle et, avec la plus parfaite bonne grâce, il lui dit :
— Mademoiselle, je vous prie de croire que je ne suis pour rien dans ce qui vous est arrivé.
Marie lit un mouvement de tète qui signifiait combien peu elle avait de confiance en ces paroles.
— Vous avez été la victime d'un drôle que j'ai châtié et chassé.
— Je vous remercie, monseigneur, dit Marie.
— Ne me remerciez pas. Je n'ai fait que mon devoir, mais croyez bien que si je ne vous avais pas aimée aussi passionnément que je le fais, je ne me serais pas si fort inquiété de vous.
Ils marchaient côte à côte. Marie n'osait pas lever les yeux. Le Commandeur reprit :
— Oui, mon enfant, vous m'avez inspiré un amour véritable et qui ne s'éteindra jamais dans mon cœur.
Marie resta muette.
— Je suis trop bon gentilhomme, reprit M. de Boisfleury, pour vous rendre un service avec l'espoir que vous le paierez par une affection que je voudrais sincère. Mais vous conviendrez bien que pour vous avoir arrachée de cet endroit maudit, je mérite une récompense.
Marie continuait de garder le silence.
— Vous ne répondez pas. Je vous liais donc bien peur.
— Non... monseigneur.
— Il faut d'abord, chère Marie, pour vous remettre des tristes émotions que vous venez de subir, que vous vous rendiez avec moi à mon hôtellerie où vous trouverez de quoi vous réconforter.
Cette fois, Marie eut la force de parler.
— Je vous remercie, monseigneur, mais je n'ai besoin de rien.
— Quoi! vous me haïssez au point de refuser ce que vous accepteriez de tout autre.
— Je ne vous hais point, monseigneur... mais maintenant que me voilà libre, il ne me reste plus qu'à continuer mon voyage.
— Seule! y songez-vous? non, chère petite Marie, non, je ne permettrai pas que vous affrontiez les dangers d'une aussi longue route, sans appui, sans défenseur, et pour vous protéger...
— Pour la protéger, nous sommes là, dit une voix énergique qui se fit tout à coup entendre derrière Marie.
Le Commandeur se retourna vivement.
— Quel est ce drôle! dit-il.
— Moi, monseigneur, je suis Thoma:^... Thomas Blairot, pour vous servir, et voici Jacquot qui est le chef de la troupe des enfants de la Savoie dont 'Marie fait partie.
Jacquot s'avança.
— Et nous sommes très reconnaissants à monseigneur de toutes ses bontés. C'est bien heureux, tout de même, que monseigneur se soit trouvé à Nantua, car sans lui, le bon Dieu sait ce qui serait arrivé à notre jeune camarade.
Marie se sentait ivre de joie en retrouvant ses amis. Quant au Commandeur, il ne riait plus. Ces marauds se moquaient évidemment de lui et il ne pouvait leur faire expier leur insolence. Les autres continuaient :
— Marie n'a plus besoin de personne, nous sommes là pour la défendre.
— Quatre gaillards solides, dit Jacquot, qui ne la quitteront qu'en arrivant à Paris, et quand Marie Loustalot ira se mettre sous la protection de l'ami de notre curé qui lui a donné une lettre de recommandation.
— C'est à merveille, dit le Commandeur tout déconfit,... mais je vous croyais partis.
— Oui, monsieur le marquis, nous étions partis, mais nous sommes revenus par un autre chemin et nous attendions la délivrance de Marie. Nous comptions sur la justice du Roi.
— Et sur la généreuse intervention de monseigneur, dit Jacquot avec ironie.
— Ah! vous pensiez?...
— Nous pensions, ajouta Jacquot d'un air narquois, qu'un gentilhomme aussi généreux que monseigneur, ne laisserait pas dans la peine une aussi jolie fille, et nous attendions la sortie de prison de Marie.
Le Commandeur était au comble de la rage.
— Décidément, pensait-il, je suis un sot de courir les chemins à la poursuite de cette petite paysanne. Ce n'est pas ainsi qu'il fallait procéder.
Puis, s'adressant aux Savoyards,
— C'est bien, mes amis, continuez votre voyage et souvenez-vous que je serai toujours prêt à vous rendre service.
Puis il pivota sur ses talons et s'en alla, pendant que les Savoyards riaient sous cape et quittaient définitivement, cette fois, la ville de Nantua.
Revenu à l'hôtellerie, le Commandeur s'enquit d'un valet pour l'accompagner.
— Retournons à Sivry, se dit-il, dans un mois je serai à Paris. C'est là que je retrouverai Marie.
Pour cela, il me suffira de la faire rechercher par les gens de M. le lieutenant de police.
Au revoir donc, ma belle, nous verrons qui gagnera la dernière partie.
Les bons Savoyards écarquillaient leurs yeux. (P. 207.)
UTRAT<;ON 26. — A. d'eNNERY. — LA GRACE DE DIE¥. — JULES ROUFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 20.