LES ENFANTS MARTYRS
Après les inquiétudes et les péripéties au milieu desquelles le commencement du voyage avait eu lieu, la petite caravane poursuivait sa route sans incidents nouveaux.
Le tempérament robuste des enfants de la Savoie triomphait de la fatigue, et les plus jeunes eux-mêmes résistaient à la longueur de cette marche vers la capitale. Ils couchaient toujours sur la paille et mangeaient le pain de l'aumône.
Mais les contrées qu'ils traversaient n'étaient plus des pays pauvres, et la curiosité, aussi bien que la pitié, leur venaient en aide assez pour subvenir à leurs premiers besoins.
Les uns montraient et faisaient danser « la marmotte en vie », en s'accompagnant du même refrain qu'ils chantent encore de nos jours; d'autres dansaient eux-mêmes ; d'autres, enfin, exécutaient des airs du pays sur la vielle, instrument qui était encore à la mode à cette époque, et dont certaines dames de distinction elles-mêmes jouaient dans les salons élégants.
Quelques dons en nature, et quelques liards récoltés dans la rue ou jetés par les fenêtres payaient les frais du voyage, et avec le peu qu'ils recevaient ainsi, ils faisaient encore un meilleur ordinaire que celui dont ils avaient vécu dans leur misérable pays. Jacquot était toujours le grand directeur de la troupe, et c'est grâce à sa prévoyance et à son activité que le voyage s'était accompli dans des conditions aussi bonnes. Ils étaient arrivés à Melun, et avec l'étape qu'ils comptaient faire avant le coucher du soleil, c'est le lendemain même qu'ils devaient entrer à Paris.
Marie commençait à être lasse de cette marche prolongée, non que sa
santé fut délicate, et qu'avec sa taille un peu frêle, elle -ne se sentît de force à résister à la fatigue, mais elle avait, au fond de l'âme, un souvenir qui l'attristait, et qu'elle n'essayait même pas de chasser, parce qu'il lui était aussi cher que la vie.
— André! André! se répétait-elle à tout instant, sommes-nous perdus l'un pour l'autre?
Et l'espérance qu'elle avait eue de le voir un jour apparaître, s'évanouissait à mesure que la distance creusait un abîme plus large entre elle et le bien-aimé.
Quelle déception! quelle douleur pour l'àme de la pauvre enfant!
Lui avoir donné son cœur, et ne pas savoir quand elle le reverrait! ne le revoir peut-être jamais !
C'est cette obsession constante qui tourmentait ses jours et ses nuits, et il fallait toute l'énergie de sa jeunesse pour supporter à la fois cette peine du cœur et cette fatigue physique.
Elle était, d'ailleurs, toujours bien traitée par ses compagnons de voyage. Bonne et aimable pour tous, ils n'avaient pu se défendre d'être affectueux et dévoués pour elle.
Colette, entre autres, n'avait cessé de lui donner des témoignages de sympathie. Elle lui avait appris tous les airs de vielle qu'elle savait, et ne se montrait nullement jalouse de voir son élève qui, avec de meilleures dispositions naturelles sans doute, les exécutait maintenant mieux qu'ellemême.
Plus le terme du voyage approchait, et plus elle se montrait prévenante pour Marie. Certes, ce n'était pas une mauvaise nature, mais il entrait dans sa manière d'être autant de calcul que d'affection.
Elle n'était point belle, la pauvre Colette, et son bon sens lui disait qu'avec ses charmes et sa beauté, Marie avait bien des avantages sur elle pour se tirer d'affaires, et qu'une sorte d'associalion pour faire fortune ne pourrait que lui être profitable, puisque l'apport de l'une valait bien mieux que celui de l'autre.
Marie avait été fort satisfaite de trouver en Colette une compagne de voyage aussi bonne. Mais aux propositions qu'elle finit par lui faire, elle répondit qu'elle ne voulait point s'engager à mener une vie commune qui pourrait devenir un fardeau pour l'une ou pour l'autre, et qu'il valait mieux, pour toutes deux, garder leur indépendance.
Était-ce de la défiance qu'elle ressentait pour sa compatriote? Pas précisément. Seulement, dans le cours du voyage, Colette avait trop insisté, la voyant souvent préoccupée, pour lui arracher un secret qui n'appartenait pas à elle seule, et ses obsessions l'avaient parfois contrariée.
LA GRACE DE DIEU 20o
Elle eut, d'ailleurs, tout le temps du voyage, un dérivatif à la tendresse native qui emplissait son cœur; elle s'était prise d'une afîection chaque jour plus grande pour les deux petits jumeaux qui l'aimaient maintenant comme s'ils eussent été ses enfants, et qu'elle avait, en effet, soignés comme une mère vigilante.
— Vous vous attachez trop à cette marmaille, lui disait de temps en temps Colette; ce sera une grosse charge pour vous, si vous ne les abandonnez pas à Paris,
— Et pourquoi cela? les pauvres petits! répondait Marie.
Cela lui sembla méchant de penser ainsi. Décidément, elles ne pourraient s'entendre assez, elle et Colette, pour vivre ensemble.
Et quand elle voyait les petits sourire et la regarder de leurs yeux clairs et joyeux :
— Chers petits, leur disait-elle, ce n'est pas moi qui vais vous abandonner sur le pavé de la grande ville et ne plus m'occuper de vous.
A Melun, un homme que personne n'avait ni vu ni connu, vint causer avec eux; de fil en aiguille, il leur dit qu'il se rendait à Paris et leur demanda de faire route ensemble.
Il avait payé à boire aux hommes, et s'était montré bon garçon. Le chemin était à tout le monde. Que demandait-il, après tout? De ne pas voyager seul et de pouvoir causer en route.
Le lendemain on devait être rendu à Paris. Jacquot lui-même accéda à sa demande, et le prévint qu'ils allaient se mettre en route dans quelques instants.
Garigou, c'était le nom de cet homme, Garigou, tout en marchant, causait avec les uns et avec les autres et s'enquérait des dispositions et des projets de chacun.
On lui demanda de quel pays il était.
— Eh! je suis Auvergnat, fouchtra, répondit-il.
— Alors vous êtes comme nous, vous avez quitté votre pays pour venir gagner votre pain dans la capitale?
— Eh! nenni point. Il y a longtemps déjà que j'y suis venu à Paris pour la première fois, et je ne fais qu'y retourner.
— Ah! vous connaissez Paris?
— Je crois ben que je la connais cette fameuse ville, à preuve que j'y ai un garni que je loue d'ordinaire à de braves gens comme vous autres,... à des enfants de l'Auvergne ou de la Savoie, quand ils arrivent à Paris et en attendant qu'ils s'y débrouillent.
— C'est donc facile d'y gagner sa vie?
— Ah ! dame! ça dépend.
A ce sujet s'engagea une conversation interminable.
Disons, d'abord, que ce n'était pas le hasard qui avait amené Garigou à Melun. Il y était venu, comme chaque année, à pareille époque, pour les besoins de l'odieuse industrie qu'il exerçait et dont nous expliquerons plus tard la nature.
— Voyez-vous, mes petits, dit-il à ceux qui l'interrogeaient, à Paris on peut aisément faire fortune.
— Ah! s'exclamèrent avec joie tous les Savoisiens.
— Et plus aisément encore y crever de faim. Tout dépend des commencements
— Des commencements? dit Jacquot étonné.
— Oui, mon gars, et je peux me vanter d'avoir épargné la misère à plus d'un.
— Vous?... et comment cela?
— Voilà. — Ceux qui viennent comme vous autres à Paris, pour la première fois, n'ont en arrivant ni sou ni maille, ni abri. Que faire pour manger du pain et louer un petit coin de logement? Tendre la main, demander la charité et une fois dans la mendicité, impossible d'en sortir. Les quelques sous qu'on récolte suffisent à peine pour la misérable dépense de la journée. On est forcé de recommencer le lendemain et ça continue toujours comme ça, sans amélioration pour le présent et sans espoir pour l'avenir. Mais quand on a la chance de rencontrer un brave homme comme le papa Garigou qui vous loge et qui \t)us nourrit sans rien demander jusqu'à ce qu'on se trouve sur la bonne route et en veine de se tirer d'affaire, on est sauvé, mes enfants, et rien n'empêche qu'on s'en retourne un jour au pays avec un bon petit magot.
— Et c'est par bonté d'âme que vous faites tout ça? dit Jacquot d'un air où perçait un peu d'incrédulité.
— Par pure bonté d'âme, répondit Garigou avec aplomb.
« On m'a aidé dans mes commencements, j'ai pas mal prospéré et j'aide les autres à mon tour.
(( Du reste, vous pourrez en juger, mes petits agneaux, car, si vous le voulez, je vous prends tous chez moi!...
Puis se ravisant tout à coup, après avoir jeté un coupd'œil oblique sur la physionomie énergique et les formes athlétiques de J.icquot :
— Quand je dis tous, ajouta-t-il, je vais un peu trop loin. Il ne reste de place, dans mon garni, que pour cinq ou six d'entre vous, tout au plus, et comme c'est les plus faibles que j'aime à protéger, je choisis les plus jeunes.
Les enfants d'abord et une ou deux filles... puis, désignant Marie :
— Vous, si vous voulez, dit-il.
— J'accepte, dit Marie, ça serait un trop grand chagrin pour moi do me séparer des deux petits jumeaux : Gabriel et Benjamin.
— AITaire entendue, repondit Garigou qui se montra fort satisfait. Ils arrivèrent le lendemain à Paris quelques instants après midi.
Les bons Savoyards écarquillaient leurs yeux, s'attendant à trouver merveilleuse cette ville dont ils avaient si souvent entendu parler dans leur pays et qui était dans leur imagination si éblouissante de richesses et de merveilles.
Comme ils entraient par un faubourg qui était loin d'être luxueux, l'aspect des masures qu'ils voyaient leur produisit une énorme déception :
— Mais, disaient-ils, c'est plus laid que toutes les villes que nous avons traversées.
— Oh! répondait Garigou, vous n'avez point tout vu. Mais si vous croyiez qu'il n'y a que des palais, vous en rabattrez joliment.
L'heure vient de se séparer. Jacquot leur dit :
— Nous voilà rendus, mes amis, et nous avons fait bon voyage. C'est à chacun de nous à se débrouiller et il faut maintenant nous quitter.
« Allons, les enfants delà Savoie, nous n'avons plus qu'à nous embrasser et à nous dire adieu.
« Quand nous nous retrouverons, nous parlerons du pays, et si quelqu'un de nous tombe dans la misère ou la maladie, rappelons-nous qu'il faut s'entr'aider. Adieu! les amis, adieu!
Ils s'embrassèrent sans ressentir une grande émotion. Le sentiment qui dominait dans leur esprit, c'était comme un ahurissement de se trouver dans un nouveau milieu et de plonger dans l'inconnu.
Après s'être renseignés près de Garigou, ils se divisèrent et partirent dans des directions différentes.
Pauvres gens ! qu'allaient-ils devenir?
Toujours à la grâce de Dieu !
— C'est vrai que nous sommes arrivés? disaient les petits jumeaux, auxquels il ne venait pas à l'esprit qu'ils pouvaient quitter désormais Marie.
— Oui, mes mignons, leur répondait-elle.
— Ah! quel bonheur! nous allons pouvoir nous reposer demain, et ne plus marcher tout le long du jour.
Tout en parlant ainsi, ils suivaient Garigou.
— 11 y en a encore pour une heure à marcher, leur disait-il, mais quand on vient de Savoie, une heure de plus ou de moins...
Décidément, les rues qu'ils traversaient n'étaient pas belles, et quand
ils furent rendus, c'est dans une ruelle affreuse, devant une abominable masure que.Garigou, s' étant arrêté, leur dit :
— C'est ici.
Certes, la chaumière qu'habitaient les parents de Marie, à Saint-Laurent, n'était pas un palais, mais l'immonde taudis, malpropre et délabré, dans lequel elle venait d'entrer, lui produisit une impression de dégoût.
C'était donc là qu'elle allait vivre! et il n'y a qu'un instant, elle acceptait ce triste séjour avec reconnaissance.
Ce que Garigou appelait son garni se composait de trois mansardes dont il avait abattu les cloisons de refend et qui formaient une sorte de long corridor éclairé par trois lucarnes taillées dans les toits et appelées, tabatières.
Sur le sol de cette chambre, grossièrement carrelée, étaient étendues huit ou dix paillasses, au milieu desquelles se trouvait une grande table maculée de taches de graisse et de suif de chandelle.
Sur cette table s'étalaient deux grands plats en poterie de terre, quelques assiettes en faïence, des cuillères en étain noirci, des gobelets en l'er-blanc et une grande terrine servant de soupière ; quatre ou cinq chaises boiteuses et des ficelles tendues d'un bout du corridor à l'autre, pour étendre les vêtements et tenir lieu d'armoires complétaient ce que Garigou appelait son garni.
Un sentiment de tristesse envahit Marie, et les petits jumeaux la suivaient des yeux avec une mine effarée.
— Eh! quoi, ces enfants qui avaient vécu dans leurs montagnes avec de l'air plein leurs poumons, de la lumière plein les yeux, le ciel sur leur tête, et au milieu du plus grandiose et du plus merveilleux spectacle que puisse offrir la nature, on les enfouissait vivants dans ce trou délétère, dans ce réduit ténébreux, et c'est là désormais qu'il fallait vivre, là qu'il fallait passer des nuits et des jours presque aussi sombres.
La pauvre Marie avait le cœur gros et ne put retenir quelques larmes.
— Qu'est-ce que vous avez, la belle? lui demanda Garigou. Cette question embarrassa fort la pauvre enfant.
Elle n'osait pas se plaindre.
— Rien, répondit-elle.
— Ça n'a jamais servi à grand chose de pleurer. Dans ce pays il faut, plus que partout ailleurs, prendre son courage à deux mains.
Pauvre Marie!
Garigou annonça qu'il allait sortir, mais qu'il ne rentrerait pas tard dans la soirée. Il était environ six heures du soir.
— Vous avez encore quelques provisions, dit-il à Marie, et je crois que
Il en ptait venu à frapper les enfants. P. 214.)
VOUS ne manquez de rien pour aujourd'hui. Nous aviserons demain. Vous devez être fatiguée et vous pourrez vous reposer.
Bonsoir, les enfants !
Marie se demanda alors ce qu'elle allait devenir.
Certes, elle ne resterait pas dans cette maison; mais, où aller? que faire?
Elle se souvint de la lettre que lui avait remise le curé de Saint-
LIYRAISON 27. — A. d'ENNERT. — LA aBACU DB DIEU. — JULES RODFF ET C'*, ÉDITEURS. — LIVRAISON 27.
Laurent et dont elle n'avait pas parlé à Garigou, car elle ne pouvait avoir confiance dans cet homme sans le connaître davantage.
Le curé avait plusieurs fois répété que c'était à un vieil ami qu'il l'adressait et qu'elle pouvait compter sur cette recommandation.
Cet ecclésiastique lui trouverait sans doute une place ou quelque occupation.
Elle irait le voir dès le lendemain et elle quitterait, au plus tôt, cet horrible taudis.
Elle fit manger les petits enfants, et leur souriait à travers ses larmes.
— Pauvres mignons, leur disait-elle, tant que j'aurai un morceau de pain je le partagerai avec vous .
Puis, la nuit étant venue, elle les coucha. Elle prit bien de la peine à les arranger, car elle ne put trouver, dans cette chambre nue, que quelques misérables haillons.
— Par bonheur, pensait-elle, nous sommes dans la belle saison.
Les deux enfants s'endormirent en souriant, heureux de savoir que Marie était là.
■ — Les pauvres petits! disait-elle en les regardant, j'ai bien des chagrins qui me viennent des autres, eux n'ont pour moi que des sourires et des caresses.
« Ce n'est pas celle à qui on a déjà fait tant de mal qui vous en fera jamais.
Puis elle s'endormit elle-même, et quand Garigou rentra, il put contempler ses nouveaux locataires qui ne s' apercevant, ni les uns ni les autres de sa présence, étaient partis pour cet autre monde dont la porte est fermée aux chagrins et aux soucis.
— L'acquisition n'est pas mauvaise, se dit-il; une jolie fille sans expérience, et des marmots intéressants, ce sera d'une exploitation facile et ça me produira de bons revenus.
« Dormez bien, mes petits anges, les petits anges au père Garigou.
Ces réflexions de l'Auvergnat laissent à penser entre quelles mains étaient tombés ces pauvres petits Savoyards.
C'était pour exploiter leur misère et leur inexpérience qu'il les avait soi-disant recueillis, et nous verrons avec quelle cruauté il exécuta les projets qu'il avait formés sur eux.
Marie, au réveil, s'occupa des petits orphelins, les soigna, les débarbouilla, et leur prodigua ses trésors de tendresse, comme si elle eut été leur propre mère.
Garigou suivait tous ses mouvements avec intérêt. Il fallait bien qu'il
connût le caractère de ceux qu'il voulait exploiter et qu'il étudiât ses sujets.
— Peste, la belle enfant, dit-il, si vous les dorlotez comme ça, ils auront de la peine à se faire au dur métier qui les attend.
— Que voulez- vous donc que fassent ces pauvres petits êtres? à quoi les destinez- vous?
— Nous sommes encore en été et pendant cette saison, ils demanderont leur pain à la charité des passants. Une fois l'hiver venu, ce sera autre chose.
*.( Je me charge, d'ici là, de leur apprendre un métier qui sera d'un bon rapport.
— Quel métier?
— Celui de ramoneur.
« Ils sont petits, fluets, ils se glisseront aisément dans les tuyaux de cheminées.
— Et si ce métier ne leur convient pas?
— Ils le feront tout de même, s'il ne veulent pas crever de faim, dit en s'oubliant Garigou dont le visage avait pris, tout à coup, une expression de dureté féroce.
Mais se ravisant aussitôt, Garigou reprit son air doucereux. Il leur offrit pour déjeuner de l'eau, du pain et un morceau de fromage.
— Vous voyez, leur dit-il, je vous fais l'avance du loyer et de la nourriture; vous me rembourserez tout ça plus tard... et à bon prix, grommela-t-il entre ses dents.
« Mais comme si vous ne rapportiez rien au papa Garigou, il faudrait du temps pour vous acquitter envers lui, pensez à ne pas vous endormir, la belle enfant, et ne tardez pas à vous choisir un gagne-pain.
— Je m'en occuperai, répondit Marie.
— Quand cela?
— Dès aujourd'hui.
Et après le repas, elle sortit en effet.
Ce qu'elle voulait, c'était courir la ville an plus tôt, pour découvrir l'adresse qui était sur la lettre que lui avait remise le curé de Saint- Laurent.
Ce ne fut pas une chose facile.
Le nombre des gens auxquels elle s'adressa fut considérable.
Rabrouée par les uns, plaisantée par les autres, elle subissait, sans sourciller, la mauvaise humeur ou les plaisanteries de tout le monde, et s'adressait à de nouveaux venus pour se renseigner.
Elle avait pris ce Garigou en horreur. Elle avait cru comprendre que cet Auvergnat était un misérable, et ses pressentiments ne la trompaient pas. La perspective de retourner dans le taudis, avec cet homme, l'effrayait et elle voulait à tout prix se retirer de ses mains, elle et les pauvres petits qu'elle aimait de plus en plus.
Enfin, après des démarches de toute sorte et une course de plusieurs heures, elle finit par découvrir la maison indiquée.
Elle frappa et se fit ouvrir.
— M. le chanoine Bénédict? demanda-t-elle. On la regarda avec stupéfaction.
Et comme elle insistait :
— Mais voilà deux mois que le chanoine est mort, lui répondit-on. Cela lui semblait invraisemblable. Elle se fit répéter la terrible
nouvelle.
Hélas! c'était la vérité.
Elle s'éloigna, le désespoir dans l'âme
— Ah! mon Dieu! se disait-elle, que je suis malheureuse! « Que vais-je devenir?
« Retourner chez cet homme, c'est épouvantable.
a Mais ces pauvres enfants! je n'aurai jamais le cœur de les abandonner. Il les laisserait mourir de misère!
Elle avait couru toute la journée. Que faire?
Elle retrouva, non sans peine, le chemin de cet enfer qui lui servait de gîte, et ne cessa de verser des larmes jusqu'au moment où elle fût arrivée.
— Eh bien! lui dit Garigou, dès qu'il l'aperçut. La recette a-t-elle été bonne?
— Non, dit-elle, on ne m'a rien donné.
— Allons! allons! la belle enfant, ne vous désolez pas. Je vais vous dire comment il faut vous y prendre une autre fois, et vous ne rentrerez plus bredouille.
... D'abord, comment se fait-il que vous n'ayez pas de vieil « Vous savez en jouer, puisque je vous ai entendue, l'autre jour, jouer sur l'instrument de Colette.
« Qu'est-ce que vous avez fait du vôtre?
— Je n'en ai jamais eu, et c'est seulement pendant le voyage que j'ai appris tous les airs que savait Colette.
— C'est cher une machine comme ça, et pourtant il vous en faut une.
— Je crois que cela vaudrait mieux que d'aller mendier.
— Eh bien! nous allons faire une alTaire? je vous fournirai une vielle, et nous partagerons la recette.
Il ne vous restera plus à régler, sur votre part, que votre loyer, votre nourriture, et aussi à me rembourser, à tant par jour, le prix que j'aurai payé l'instrument.
Marie conclut, après réflexion, qu'elle était réduite ou à mendier, ou à accepter cette proposition.
Elle l'accepta.
— Ça va être bien cher, répétait Garigou.
En sa qualité d'Auvergnat, il connaissait toutes les boutiques de bricà-brac de la capitale, et savait dans quel endroit il devait trouver son affaire.
Il eut une vielle, en effet, dès le lendemain matin. La boutique appartenait précisément à un autre Auvergnat, à un compatriote à lui, Garigou.
Le marché s'entama, et chacun défendit ses intérêts avec la ténacité particulière à cette race.
Gela dura longtemps avant de conclure, et ce qui s'échangea de charabias et de fouchtras fut inimaginable.
Enfin Garig«Mi fit son dernier prix et comme le marchand ne voulait pas céder, il se décida, comme dernier argument, à faire semblant de partir.
L'autre alors le rappela. Ce n'était pas une marchandise facile à placer. Il faisait d'ailleurs un joli bénéfice. Garigou emporta la vielle.
— Allons, se dit le brocanteur, lorsque Garigou fut parti, en voilà encore un de roulé. J'aurais pu la lui laisser presque à moitié prix.
— Pas malin, pour un Auvergnat! disait Garigou en s'en allant. Il n'a pas compris que quand on achète une pareille machine à moudre du son, c'est qu'il vous la faut, et que je l'aurais payée au moins le double.
Il revint et montra l'acquisition à sa locataire.
Marie se mit tout de suite à l'essayer. Elle marchait à merveille; les sons valaient bien mieux que ceux de la vielle à Colette, et la qualité de cet instrument, dont elle ne se sépara plus, contribua aux succès qu'elle obtint plus tard et qui lui valurent, dans la suite, une grande célébrité.
— Au moins, se dit-elle, je pourrai peut-être gagner un peu d'argent, d'abord ce qu'il faut pour payer ce Garigou et pouvoir, ensuite, quitter sa maison et emmener mes petits chérubins.
Après avoir mangé, elle se mit courageusement en route, pendant que les petits, stylés par Garigou, se dirigeaient d'un autre côté avec force recommandations.
— Revenez avec des sous, concluait Garigou, ou le fouet en rentrant.
Marie courut la ville, s' arrêtant dans les cours et autres endroits qui lui semblaient favorables à sa petite industrie. Mais souvent les seuls résultats qu'elle obtînt, consistèrent en quolibets qu'elle reçût, d'ailleurs, sans rien dire.
— Avec une si bonne vielle, comment, disait-elle, se peut-il faire qu'on ne gagne pas un peu d'argent?
Elle ne rentra pourtant pas sans avoir récolté quelques sous et Garigou, bien qu'il fut médiocrement satisfait, ne se montra pas pourtant désespéré.
Les petits revinrent et rapportèrent aussi un peu plus que la veille. Ds craignaient d'être grondés ou battus et, sous leur masque noirci par Garigou, laissaient lire sur leur visage une grande anxiété.
L'Auvergnat se fit remettre tout l'argent; c'était un pli qu'il fallait cendre, une habitude qu'il fallait faire contracter tout de suite à ceux qu'il voulait exploiter.
— Tout cela ne fait pas grand chose, et en retenant ma part dans Fî^eiation, il ne reste presque rien pour votre nourriture-, votre logement, elrien pour l'acquisition de la vielle.
Faut vous arranger pour revenir, le soir, les poches mieux garnies, car Je ne veux pas être dupe, et faire, en pure perte, les sacrifices et les aTances que je fais pour vous.
Marie ne répondait rien. Elle ne pouvait pas, pourtant, contraindre le public à lui jeter de l'argent.
Les jours suivants la recette n'augmenta guère et le mécontentement de Garigou grandissait de jour en jour. Il en était venu à frapper les enfants, el à les envoyer coucher sans souper.
Garigou n'en était pas à son apprentissage dans ce métier d'exploiteur d'«ttfants qui existait déjà à cette époque et qui a -persisté depuis, à un pcânt scandaleux.
La justice a été mise, parfois, en demeure de s'occuper de ces déplorables affaires, et, en dehors de faits isolés, il y en a eu d'autres qui ont eu un grand retentissement.
De tout temps, des êtres infâmes ont cherché à exploiter le travail et ia misère des enfants, et plusieurs ont même réussi à gagner, à cet ignoble trafic, une fortune.
De nos jours, il n'y a pas plus de vingt ans, la France était inondée de petits pifferari. Il ne faut pas être bien vieux pour se souvenir de ces iDÊuats qui, vêtus du costume napolitain, porteurs d'un violon, d'un accordéon ou d'une harpe, chantaient avec frénésie, à chaque coin de rue, tant à Paris qu'en province : Vive la Fancia! Yiva Garibaldi.
C'était une vaste entreprise à la tète de laquelle se trouvaient des Calabrais. Le brigandage ne pouvant plus rien leur rapporter, ils s'étaient faits exploiteurs d'enfants.
Ils embauchaient, avec des promesses ou quelque argent qu'ils donnaient à leurs parents, des petits Italiens, les emmenaient en France, et se faisaient des rentes en les forçant à jouer la misère, à chanter et à pleurer devant le monde. Ils devaient rapporter, chaque soir, des sommes déterminées, et ceux qui n'étaient ni assez chanceux, ni assez adroits pour g"agner cet argent, étaient battus et martyrisés.
L'alfaire était faite sur une si vaste échelle, que toutes les cueillettes réunies arrivaient à former un total important.
Beaucoup de ces malheureux n'osaient rentrer le soir, quand la recette du jour était insuffisante. La police en ramassa souvent sans logis et sans pain. La plupart n'osaient pas se plaindre, à cause de la terreur que leur causaient leurs bourreaux.
Enfin, quelques-uns dirent la vérité. On les déshabilla les uns et les autres et on constata qu'ils étaient lillèralement roués de coups et meurtris des pieds à la tète.
Ces faits monstrueux furent dénoncés à la justice, et le détail des atrocités commises effraya le public qui ne se doutait pas qu'il pût exister de pareils scélérats. Les enfants furent renvoyés à leurs parents et les misérables, ceux du moins sur lesquels on put mettre la main, payèrent, par des ;mnées de prison, selon le degré de leur culpabilité, les infamies qu'ils avaient commises.
Mais si l'énormité du crime, si la grande échelle sur laquelle cette sorte d'entreprise avait été montée avaient éveillé l'attention publique et forcé, pour ainsi dire, l'action de la justice, les coupables n'avaient nen. inventé.
Il y avait beau temps que la misère des enfants était exploitée, et comme la police exerçait autrefois sa surveillance d'une façon plus rudimentaire, c'était presque impunément que nombre de misérables accomplissaient leur immonde besogne et l'on pourrait citer, à des époques plus éloignées, des malfaiteurs qui avaient sous leur dépendance, pendant de longues années, une cinquantaine d'enfants.
Garigou n'avait pas une industrie montée sur un aussi grand pied, mais il était récidiviste, et il y avait déjà longtemps qu'il se livrait à cet abominable trafic.
Plusieurs enfants, en grandissant, avaient fini par se soustraire à sa tyrannie, d'autres, épuisés par les coups et les privations, avaient été abandonnés
par lui-même comme des animaux impropres à tout service, .d'autres enfin avaient péri de misère.
Lorsqu'il rencontra les Savoyards à Melun, il se trouva là, comme nous l'avons dit, dans l'exercice de sa profession.
Il savait, de longue date, l'émigration périodique des Savoyards qui avait lieu régulièrement, à quelques jours près, et il prenait les devants avant que le tas ne fut disséminé et qu'il pût faire son choix à son aise.
Les dimensions de ce qu'il appelait son garni, ne lui permettaient pas d'y emmener plus de huit ou dix Savoyards et c'est ainsi que nous l'avons vu choisir Marie et les deux petits jumeaux, les plus jeunes de la troupe, c'est-à-dire ceux qui semblaient les plus aptes à exciter la pitié et à rapporter de bons bénéfices.
Le garni de Garigou venait d'être tout récemment déserté par les derniers peiisionnaires de l'Auvergnat.
A force de travail et de sacrifices, ces malheureux étaient parvenus à se libérer des dettes prétendues portées à leur compte par Garigou et, d'un commun accord, ils s'étaient enfuis tous ensemble.
C'est pour cela que Garigou était venu à Melun, attendre, au passage, les nouvelles dupes qu'il voulait recruter, les nouvelles victimes qu'il comptait faire.
L'existence de Marie devint chaque jour plus insupportable; ce fut un long martyre, et ses propres chagrins étaient doublés par les mauvais, les abominables traitements que l'Auvergnat maudit infligeait aux enfants.
— Quand je pense que c'est moi qui les ai amenés dans ce guêpier? se répétait-elle souvent. C'est à ma protection, à mon affection qu'ils sont redevables de souffrir ainsi.
« Ne vaudrait-il pas mieux les avoir abandonnés? ne vaudrait-il pas mieux les voir mourir?
«Ah! je porte malheur à moi-même, à tout ce qui m'entoure, atout ce que j'aime !
« J'expie chèrement les quelques moments de bonheur que m'a donnés l'amour d'André. Ils se sont enfuis comme un rêve et qui sait si quelque malheur ne l'a pas frappé lui aussi.
Le taudis dans lequel elle vivait lui causait plus d'effroi que l'affreuse prison de Nantua où elle avait été enfermée. Dans cet horrible intérieur où elle était contrainte à vivre, ce n'était que souffrances physiques et morales, et elle n'avait rencontré, dans ses courses à travers les rues, personne qui lui portât quelque intérêt, elle n'avait vu s'éveiller, dans aucun regard, un témoignage de sympathie.
C'était, au contraire, une curiosité malsaine qu'excitait sa présence, et
Elle était interdite et ne pouvait prononcer une parole. (P. 221.)
des gens grossiers lui faisaient subir des plaisanteries plus blessantes que
des injures.
Elle y répondait par une impassibilité absolue, mais si écrasée d'autre part, c'était encore un nouveau chagrin qui venait s'ajouter aux autres.
Elle finit par connaître les endroits où les recettes étaient meilleures et la somme d'argent qu'elle arriva à recueillir aurait dû satisfaire Garigou, si ce monstre n'eut été insatiable.
LIVRAISON 28. - A. DENNERY. - LA GRACE DE DIEC. - JULES ROOFF ET C". EDITEURS. - LIVRAISON 28.
Quant aux petits, traités comme des chiens, ils devenaient maladeSj et elle passait, à les soigner, une partie de ses nuits.
— Quel enfer! se répétait-elle souvent.
Enfin, un soir n'y tenant plus, elle se décida à ne pas rentrer et se fit donner, moyennant quelques sous, un logement pour la nuit.
— Pourquoi retourner là-bas, se dit-elle.
Je ne suis utile en rien à mes pauvres petits. Je ne puis même empêcher qu'ils soient frappés sous mes yeux. Je ne saurais continuer à subir ces tortures; je préfère mille fois la mort. Plus tard, si le ciel prend pitié de moi, si je parviens à amasser quelque argent, je rachèterai de Garigou ces deux petits infortunés.
Un peu réconfortée par cet espoir, elle s'endormit, et respira plus à son aise dans ce milieu moins pestilentiel. Mais le lendemain il fallait reprendre le harnais, c'est-à-dire la vielle, et elle pensa avec terreur que, d'un moment à l'autre, Garigou pouvait apparaître. Depuis quelque temps elle chantait en s'accompagnant, et, du jour où elle avait pris cette décision, les recettes avaient été augmentées dans de grandes proportions. Elle prit un chemin qui l'éloignait le plus possible du logement maudit et s'arrêta dans des endroits où elle ne chantait pas d'habitude. La matinée se passa sans encombre. Le temps était superbe et la recette assez fructueuse. Elle alla se reposer et prit quelque nourriture.
— Ah! se disait-elle, s'il ne pouvait pas me retrouver pendant deux ou trois jours, ce serait du moins quelques bons moments de gagnés. Mais c'est à peine si j'ose espérer même un aussi court répit.
Ses pressentiments se justifièrent malheureusement. Elle avait repris sa vielle et s'était remise à l'ouvrage. Elle fit une petite recette peu fructueuse et en était à sa deuxième station, lorsqu'en levant les yeux, elle aperçut Garigou qui la regardait sans bouger. La voix expira sur ses lèvres et il ne put plus sortir un son de son gosier. Le public crut qu'elle se trouvait subitement indisposée, et la pitié d'un certain nombre se traduisit par quelques pièces de monnaie que des enfants s'empressèrent de lui ramasser et de lui mettre dans la main.
6'était le moment précis qu'avait attendu Garigou pour intervenir; injurier Marie plus tôt c'eut été compromettre la recette.
— Ah! vous voilà, petite malheureuse, lui cria-t-il.Où avez-vous passé la nuit dernière? Allons, suivez-moi. Nous avons un joli compte à régler. Les dispositions du public envers Marie changèrent subitement à ces paroles.
— Ah! elle avait couru la prétentaine et n'était pas rentrée le soir chez ses parents !
Car il ne vint à l'esprit de personne que cet homme qui lui parlait avec tant d'autorité, n'avait réellement aucun droit sur elle.
Les sarcasmes et les plaisanteries obscènes tombèrent drues comme grêle, la foule grossissait d'instants en instants, et c'était un buée de honte qui lui était jetée à la face.
Accablée, la pauvre enfant courba la tête sous ce flot d'injures et, sans répliquer, elle partit, confuse, avec Garigou qui continuait à l'injurier.
Quand la foule qui les avait accompagnés un instant se fut enfin dissipée, Garigou lui répétait :
— Vous n'êtes qu'une petite voleuse, et, en partant sans m'avoir payé, c'était mon argent que vous emportiez. Si cela vous arrive une autre fois, je vous fais mettre en prison.
Marie ne répondait pas un mot, abîmée dans une morne résignation.
Les jours qui suivirent furent plus épouvantables encore. Ils partaient le matin, tous les trois, et quand ils étaient rentrés le soir; après avoir subi quelque nouvelle brutalité de Garigou, sans dire un mot, sans échanger une parole, ils cherchaient à dormir sur leur misérable grabat.
Les pauvres petits n'avaient plus cette mine joyeuse qu'ils avaient à leur arrivée. Ilàves et maigres, le corps meurtri, courbaturés par la fatigue et souvent par la faim, ils étaient maintenant tristes et sales. Leur santé était de plus en plus mauvaise et Marie en venait presque à espérer que la mort les délivrerait bientôt de tant de misères.
Quant à elle, elle s'abandonnait, ne voyant aucun moyen d'échapper à son malheur, n'apercevant aucune chance de salut.
Les jours succédaient aux jours et chaque matin elle repartait avec sa vielle chantant les mêmes chansons. Le soir, Garigou lui prenait tout et la brutalisait, et le lendemain c'était comme la veille.
Et elle se répétait machinalement :
— Comment cela finira-t-il?
Elle se trouvait un jour sur le boulevard du Temple, près du théâtre Nicolet, et s'y était arrêtée. C'était alors un des endroits les mieux fréquentés de la capitale, et des gens de haut parage passaient et repassaient dans les équipages les plus élégants.
Marie chantait. L'un de ces équipages fit halte, après s'être approché de la petite Savoyarde, autant qu'il était possible. Il semblait que le person-
nage qui se trouvait dans la voiture prenait plaisir à l'enj-endre, car il resta à la même place pendant un long moment.
Puis, sur l'ordre du maître, un laquais descendit, une main passa par la portière et lui remit un louis pour qu'il le portât à la chanteuse.
Le laquais traversa la foule, et alla sur-le-champ exécuter la commission qu'il venait de recevoir.
Puis il reprit sa place sur le siège et l'équipage repartit sans que personne ait pu voir quel était le personnage auquel Marie était redevable de cette largesse.
La pauvre enfant fut étonnée de cette libéralité. C'étaient des liards et des sous qu'on lui jetait d'habitude, et voilà qu'aujourd'hui on lui apportait un louis.
Elle ne put s'empêcher d'y penser tout le reste du jour, et de se creuser la tête pour chercher qui pouvait être ce donateur.
— Quelle âme généreuse peut avoir pensé à moi? se disait-elle.
Elle ne connaissait personne, si ce n'est le Commandeur de Boisfleury.
— Il est sans doute de retour à Paris, pensa-t-elle avec effroi et ce louis est peut-être l'annonce d'une nouvelle tentative de sa part et d'un nouveau malheur pour moi.
Toujours est-il qu'elle se résolût à soustraire ce louis à la rapacité de Garigou.
— Il peut être une suprême ressource dans un moment désespéré, et quoi qu'en dise ce misérable Auvergnat, il y a longtemps déjà que je ne lui dois plus rien.
Pour le sauver, il ne fallait pas songer à le garder sur elle, car son exploiteur la fouillait avec soin et lui prenait tout.
Elle se dirigea dans un endroit écarté qu'elle avait remarqué au passage, et mit le louis dans une cachette, sous une grosse pierre dont elle remarqua bien la situation, de façon à pouvoir facilement la retrouver.
Le soir étant venu, elle se dirigeait vers le garni de Garigou, lorsqu'elle rencontra les petits Benjamin et Gabriel. Ils étaient tristes; la recette avait été mauvaise et ils étaient certains d'être battus.
Marie leur mit dans la main quelque menue monnaie, ce qui lui arrivait souvent, quand cela lui était possible. Les petits l'embrassaient poui' la remercier, tout heureux d'échapper à une nouvelle correction.
— Mais toi, lui dirent- ils, tu ne vas pas être battue au moins?
Il était, en effet, souvent arrivé à Marie de leur donner une part de sa recette, pour qu'elle ne vît pas Garigou les frapper, mais comme elle en avait diminué d'autant la somme qu'elle avait en poche, et qu'il ne lui
restait plus de quoi contenter l'Auvergnat, c'est elle qui payait ce tribut de mauvais traitements qu'elle avait épargnés aux enfants.
Elle aimait mieux souffrir elle-même que voir souffrir ces pauvres innocents.
— Non, leur répondit-elle, aujourd'hui il me reste assez d'argent pour satisfaire notre bourreau.
Quand Marie fut sur son grabat, elle pensait encore à la bonne aubaine de la journée.
— Hélas! pensait-elle, si ce personnage généreux me faisait pendant quelques jours la même libéralité, les petits et moi, nous serions bientôt délivrés de cet affreux Auvergnat.
Pourvu que je ne sois pas menacée d'un nouveau chagrin, et que le Commandeur ne médite pas, contre moi, de nouvelles persécutions.
En s'endormant, elle se promit de retourner le lendemain, à la même heure, près du théâtre Nicolet et d'y chanter à la même place.
— Quoiqu'il doive arriver, se disait-elle, il ne faut rien négliger qui puisse amener, dans ma triste existence, un changement de situation.
Le lendemain, elle se mit en demeure d'exécuter son petit concert.
Un cercle se forma pour écouter la chanteuse, et celle-ci chercha des yeux, si quelqu'un s'occupait d'elle ou si quelque équipage s'arrêtait comme la veille.
Elle ne remarqua rien qui put attirer son attention. Elle exécuta une chanson de plus que d'habitude, espérant encore qu'en gagnant du temps, il surgirait peut-être quelque incident nouveau.
Mais rien !
Alors elle fit la quête et se retira.
Elle avait fait à peine quelques pas, lorsqu'en levant les yeux, elle aperçut devant elle...
Oh! quel étonnement! quel bonheur inattendul
Elle aperçut André...
Oui, c'était bien lui.
Il lui souriait et lui tendait la main.
Elle était interdite et ne pouvait prononcer une parole, en proie à une émotion qui la prenait à la gorge.
André avait saisi dans la sienne la main de Marie et lui disait d'ime voix tendre :
— Oui, chère Marie, c'est moi, votre André qui vous aime plus que jamais.
La chanteuse ne pouvait encore parler. Elle avait levé les yeux et le
regardait avec ivresse, tandis que des larmes, de bonheur celles-là, coulaient le long de ses joues.
— Eloignons- nous, Marie, de cette foule qui nous regarde et allons causer ensemble. Nous avons tant de choses à nous dire.
Ils s'éloignèrent la main dans la main, sans prononcer un seul mot, jusqu'au moment où, se trouvant seuls, ils s'arrêtèrent et restèrent à se regarder longuement.
André prit enfin la parole :
— Depuis que je ne vous ai vue, chère Marie, que vous est-il arrivé?
— Votre pauvre Marie a été bien malheureuse!
— Vous me raconterez tout cela, et nous allons passer ensemble la soirée.
— J'irai au bout du monde avec vous, et maintenant que vous êtes là, me voilà sauvée.
Ses larmes coulaient toujours et elle lui sei'rait la main avec effusion.
Ils s'étaient arrêtés à l'extrémité du boulevard.
La nuit était venue et ce boulevard était désert.
Ils s'assirent l'un près de l'autre, sur un banc, et se mirent à causer.
Marie murmurait à mi-voix :
— Ah! que je suis heureuse! moi qui avais si grand peur de ne jamais vous revoir.
... Mais c'est bien vous, André, vous qui êtes là!
— Chère Marie! répondait André.
Ah ! se retrouver ainsi après un temps si long, quelle joie, quel bonheur, surtout pour Marie qui désespérait de le retrouver jamais.
Ils restèrent longtemps ainsi, ayant oublié le monde et leurs misères passées, tout entiers l'un à l'autre, s'abandonnant à une joie suprême.
— Maintenant, ma chère Marie, vous allez me raconter tout ce qui vous est arrivé depuis notre séparation, et m' apprendre dans quelle situation vous vous trouvez à Paris.
— Je vais vous dire tout, quoique le récit de mes aventures soit bien triste. Mais les chagrins sont loin déjà, maintenant que vous êtes près de moi, et c'est comme s'il s'agissait d'une histoire arrivée à une autre personne, que je vous raconterai cette série de misères.
Marie lui apprit alors les premières tentatives du Commandeur qu'elle rencontrait sur le sentier qui mène de Saint-Laurent à la montagne, où elle allait conduire ses chèvres, l'intervention du curé et son départ décidé brusquement au moment même où elle allait au rendez-vous odinaire, mais elle s'abstint de nommer M. de Boisfleury, craignant que la jalousie d'André ne le poussât à se faire un ennemi puissant et redoutable.
Elle~ peignit le désespoir dans lequel elle se trouyait de ne pouvoir seulement lui dire adieu, et lui faire connaître la dure nécessité où elle se trouvait d'obéir à son père.
Au milieu de tant de misères, disait-elle, vous quitter et perdre jusqu'à l'espérance de vous revoir jamais, c'était horrible, et c'est ainsi que je fus le plus cruellement frappée, car vous étiez, cher André, ce qu'il y avait, pour mon cœur, de plus cher au monde.
— Pauvre Marie ! murmurait André.
Elle l'entretint ensuite des péripéties du voyage, de son persécuteur se mettant à sa poursuite, et la nuit affreuse de l'auberge de Saint- Julien.
— 11 m'avait surprise, seule, au milieu de la nuit, et si l'intervention de Jacquot, mon compagnon de voyage, avait tardé de quelques minutes, il n'y avait plus de Marie pour vous, car j'étais décidée à me jeter par la fenêtre, ce seul moyen étant à ma disposition pour échapper au séducteur.
— Oh ! le misérable ! s'écriait André.
Elle lui raconta enfin l'infamie du valet qui, pour la retenir, la séparer du reste de la caravane, avait glissé sa montre dans son bagage, et l'avait fait arrêter, à Nantua, comme voleuse.
— Ma pauvre Marie! mais tout cela c'est abominable.
— Tout cela n'est rien encore, et ce qui m'est arrivé depuis que je suis à Paris est bien plus affreux que le reste. C'est le ciel qui vous envoie pour me délivrer, vous êtes mon bon ange, et, sans votre présence miraculeuse, je ne sais ce que je serais devenue.
Elle expliqua alors ce qu'était Garigou, comment elle l'avait rencontré, comment il s'était emparé d'elle comme d'une chose à lui, quelle malheureuse existence il l'obligeait à mener, les affreux traitements qu'elle subissait.
Les larmes d'André coulaient le long de ses joues, et le jeune homme ne pouvait contenir sa colère.
Il la serrait convulsivement dans ses bras en répétant au milieu des sanglots :
— Ah! ma pauvre Marie! ma pauvre Marie!
Elle l'apitoya enfin sur le sort des petits jumeaux, Gabriel et Benjamin, lui disant comment l'affection lui était venue pour ces malheureux enfants, les mauvais traitements qu'ils enduraient, même en sa présence, l'impuissance où elle avait été réduite de ne pouvoir les protéger.
— Mais c'est un monstre, cet Auvergnat?
— Oui, un véritable monstre.
Le seul service que j'aie pu rendre à ces pauvres petits, c'est de leur
donner quelque argent sur ma recette quand ils rentraient le soir les mains vides, pour éviter qu'ils soient martyrisés. J'étais maltraitée moi-même, mais j'aimais mieux cela que d'entendre leurs gémissements.
— Ah! Marie! Il n'y a que les anges qui puissent avoir de pareils dévouements.
— Mais je suis une égoïste qui ne vous ai parlé que de mes propres chagrins.
.. . Il faut me raconter, cher André, ce qui vous est arrivé. Ces méchantes affaires dont vous m'entreteniez et qui vous obligeaient à vivre mystérieusement, sont-elles terminées?
— Tout s'est arrangé, chère Marie. Mon petit commerce de colporteur m'a donné des bénéfices, et j'espère terminer tout cela pour prendre un autre métier, et pouvoir ne plus m'éloigner jamais de vous.
— Cher André !
— L'important est d'aviser aujourd'hui même à ce que nous devons faire, car je ne veux pas que vous remettiez les pieds chez ce brigand maudit, je suis là pour vous défendre et pour vous protéger. Vous n'avez plus rien à craindre. Si ce misérable fait mine de se fâcher, il me trouvera sur son chemin.
— Ce sont de gros embarras que je vais vous donner. Mais je puis gagner assez largement ma vie, et la seule chose qui me soit nécessaire, c'est cette protection que vous m'offrez si généreusement.
Dans la maison qu'habitait André, il y avait, à l'étage supérieur, un petit appartement semblable au sien et composé de deux pièces.
Ils allaient partir ensemble, et le louer immédiatement. De telle sorte qu'il serait toujours près d'elle, et si quelque danger venait la menacer, il pourrait, tout de suite, accourir à son aide.
— Vais-je être heureuse! répétait Marie.
Ils ne tardèrent point à partir et c'était une joie immense pour la pauvre Marie de traverser ainsi les rues, appuyée au bras d'André.
— Vous le voyez, disait-elle, je n'ai que vous au monde.
La route qui menait au logis d'André était moins longue que celle qui menait au taudis de Garigou, moins longue et plus douce surtout.
Ils furent bientôt arrivés.
André la fit entrer un instant dans sa chambre, et sortit pour s'occuper de la location et de l'arrangement du petit logement dont il lui avait parlé.
Il revint bientôt. Tout était déjà prêt.
— Ah ! comme on respire ici ! Ah ! que c'est charmant , disait Marie.
Elle se mit à chauler. (^F. ;i~Jj
Et elle serrait la main d'André et lui exprimait du regard toute sa
reconnaissance.
— Moi! disait-elle, qui me suis levée ce matin si triste et si désolée, sans amis et sans espérance, je vais m'endormir, ce soir, dans un rêve de joie.
Ils restèrent longtemps ensemble.
Que n'avaient-ils pas à se dire après une si longue absence! Ah! qu'ils
LIVRAISON 29. — A. d'kNNERY. — LA GR.VCE DE DIEC. — JULES RODFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 29.
étaient doux les épanchements de ces deux cœurs pleins de sève, d'amour et de jeunesse !
L'heure s'avançait, André, comprenant quo Marie devait avoir besoin de repos, après une journée si pleine d'émotions, se décida à lui dire adieu.
L'adieu fut long; c'était cruel de se séparer déjà. Mais on devait se revoir le lendemain, et ils se quittèrent.
Marie mit longtemps à s'endormir. Que ce lit lui paraissait bon, qu'elle était bien dans cette chambrette!
Au lieu de demander au sommeil, comme tous les jours, l'oubli de ses maux, elle lui demandait maintenant de ne pas venir, pour qu'elle ne perdît pas la conscience de son bonheur.
Mais la nature l'emporta sur sa volonté et Marie ferma les yeux, le nom d'André sur les lèvres.
Le lendemain on frappa de bonne heure à sa porte. Elle était déjà debout, et alla tout de suite ouvrir.
C'était lui.
Ah! ^e joli réveil! Jamais aubade ne produisit impression plus délicieuse que l'apparition d'André.
Ce n'était plus au chagrin, à la douleur, qu'elle s'éveillait comme elle s'était éveillée pendant de longs mois, c'était à la joie, au bonheur.
— Vous voilà, ma chérie! Plus fraîche déjà qu'hier, vous avez bien dormi, n'est-ce pas? Allons, mademoiselle, il faut ne pas perdre de terhps, et nous préparer à sortir.
Nous allons courir les magasins et nous débarrasser de tout ce qui vient de ce Garigou.
— Mais, cher André, je n'ai pas d'argent.
— Eh bien ! vous me rendrez cela quand vous en gagnerez, vous vous acquitterez envers moi comme vous vous êtes acquittée déjà envers ce Garigou.
. . . Moi qui suis dans les affaires, a^ous ne pouvez pas m'empêcher d'avoir couHance en vous et de vous faire cette petite avance.
... Voilà bien le meilleur placement que je puisse trouver pour mes économies, je n'en sais aucun de plus avantageux.
— Vous êtes trop bon, monsieur André et je ne saurais accepter.
— Vraiment! voilà que nous n'allons plus nous entendre et que vous vous plaisez à me contrarier.
— Cher André !
— Allons, partons, puisque je vous vois revenue à de meilleurs sentiments.
Ils coururent les boutiques, et il y eut entre eux une nouvelle
LA GHACH: de dieu 227
querelle. Marie ne voulait faire choix que des objets les plus simples et les moins coûteux.
André insistait, au contraire, pour qu'elle prît des étoffes qui la feraient plus jolie.
Comme elle y mettait de l'obstination :
— Mettez néanmoins, disait André à la marchande, ce fichu dans le paquet. Si mademoiselle n'en veut pas, ce sera pour mon usage personnel.
La marchande obéissait en souriant, et Marie rougissait de voir qu'on choisissait une toilette telle qu'elle n'en avait jamais porté. Ils retournèrent à la maison avec un gros paquet.
— Nous n'avons rien oublié? demandait André.
— Oh! vraiment, vous vous moquez, et vous avez fait des folies. ... Comment pourrai-je payer tout cela?
— Vous le payerez par un regard, par un sourire, par un...
Il allait dire par un baiser; mais elle leva sur lui ses yeux si purs, si candides, qu'il s'empressa d'ajouter :
— Avec une voix comme la vôtre, vous aurez bien vite récolté dix fois plus d'argent qu'il n'en faut pour rembourser le prix de cette modeste toilette.
Quand ils furent arrivés, André la quitta pour qu'elle put se parer de sa nouviMle parure.
Marie fut plus longue à s'habiller qu'elle ne l'aurait voulu. En se voyant si brave, elle se disait :
— C'est trop beau! jamais je n'oserai sortir ainsi.
Mais le sentiment de coquetterie inné chez toutes les femmes triomphait de sa modestie. Elle se prit d'admiration pour sa jolie tournure.
— Vraiment ! se dit-elle, André m'aimera bien ainsi.
Celui-ci ne tarda pas à revenir. Il ne l'avait jamais vue qu'en costume de chevrière.
Cette nouvelle toilette, choisie avec goût, rehaussait la beauté de la jeune fille à tel point qu'il en fût émerveillé.
Des toiles du temps nous ont gardé des costumes de vielleuse, tels qu'on les portait alors, avec la jupe assez courte, un tablier bordé de velours, la taille serrée et les épaules un peu» décolletées, le fichu de batiste bordé de broderies.
C'était sur ce modèle qu'était habillée Marie, et le portrait qu'on eut pu faire d'elle, ne l'eut cédé ni en. grâce, ni en élégance aux tableaux des peintres du temps.
André n'en revenait pas.
— Que vous êtes charmante ! répétait-il.
— Vous me trouviez donc laide, autrefois?
— Ah! vous voilà déjà devenue coquette.
— Vraiment oui, pour vous plaire, mais pour vous plaire à vous seulement.
— Chère Marie!
— Je ne vois guère non plus que vous puissiez me rien reprocher. Je n'ai fait autre chose que de vous obéir.
C'était une joie qui débordait, et la conversation ne roula pas, comme la veille, sur les chagrins de leur vie, mais bien sur les souvenirs heureux de leurs premières rencontres et leur confiance dans l'avenir.
Ils se redirent leur première entrevue, et les impressions qu'ils avaiejit ressenties. Ils se rappelèrent les longues conversations qui avaient les monts et le ciel pour témoins, ressentant, avec le charme qui venait de leur amour naissant, le charme qui venait de toutes les choses de la nature, surtout à cette heure douce et solennelle où le soleil, disparaissant derrière les montagnes, pénétrait le paysage de silence et de recueillement.
C'est une idylle qui leur venait aux lèvres, idylle qui avait eu pour scène des champs, des monts et des bois, et pour acteurs, des enfants de la campagne et une véritable bergère.
— Hélas! disait Marie, j'ai cru, pendant longtemps, que tout ce bonheur s'était évanoui comme un rêve et que j'avais perdu mon André.
— Mais votre André vous reste, et c'est pour toujours.
— Ce n'est point Marie qui le quittera jamais. C'est à vous que je dois le bonheur. C'est à vous que je dois d'être échappée à la plus terrible des infortunes.
André avait la curiosité d'entendre chanter Marie, et de la faire jouer de la vielle.
— Vraiment! c'est pendant le voyage de Paris que vous avez appris à devenir musicienne?
— Je savais plusieurs chansons déjà, mais pour la vielle, je n'en avais jamais joué.
— Chantez-moi, si cela vous plaît, quelque chanson de votre pays. Marie était incapable de résister au moindre désir d'André.
Elle prit sa vielle et se mit en demeure de chanter.
— Avant de commencer, permettez-moi de vous dire que vous êtes à ravir. La pose que vous prenez, ce joli fichu qui va si bien, votre attitude et votre visage, tout cela est si séduisant qu'on prend déjà plaisir à vous voir avant de vous avoir entendue.
— Vous me gâtez trop, et vous me faites tant de compliments que je
ne vous croirai plus. C'est parce que vous m'aimez, cher André, que vous me voyez ainsi.
... Il s'en faut que je produise sur les autres une semblable impression. Je m'en suis bien aperçue et cela m'a d'ailleurs été fortindillV'rent. Il n'y a qu'une seule personne au monde, aux yeux de laquelle je tiens à paraître jolie.
— Et quelle peut être cette personne?
— Ah ! voilà ce que je ne vous dirai pas.
Il s'approcha d'elle et lui ayant pris ses petites mains, il voulut les porter à ses lèvres et les baiser avec transport. Mais elle les retira doucement en disant :
— Voyez-vous le méchant qui me demande de lui jouer quelque chose et qui me prend les deux mains pour m'empêcher de le faire.
Elle se mit à chanter. C'était une chanson naïve, comme il s'en transmet, de génération à génération, dans tous les pays, racontant, avec un goût de terroir particulier, quelque légende amoureuse.
Sa voix était d'un timbre charmant, mais la présence d'André avait excité son système nerveux, si bien que l'émotion dont elle était pénétrée, ajoutait je ne sais quoi de plus expressif au chant lui-même, et l'imprégnait d'une sonorité particulière.
André était surpris de découvrir chez Marie tant de dispositions naturelles pour la musique. Il lui fit répéter plusieurs passages qu'elle disait avec une grande douceur.
— Mais vous êtes une petite musicienne improvisée qui m'étonne beaucoup, et, avec quelques leçons de maîtres plus compétents que votre amie Colette, vous obtiendriez très vite une exécution excellente.
— Que vous êtes bon! répondait-elle, tout ce que je fais vous le trouvez très bien.
Elle chanta ensuite d'autres airs, sur un rythme plus vif.
— Décidément, chère Marie, vous avez une voix charmante.
Je crois qu'avec les progrès que vous pourrez faire, vous serez bientôt remarquée.
Certes, André était bien disposé à admirer Marie; mais son appréciation n'était point un compliment banal. Il était un connaisseur, et, quelques mois plus tard, ses pronostics se trouvèrent justifiés.
La réputation de Marie grandit rapidement. Elle devint une célébrité.
Elle cessa de chanter, un peu fatiguée de l'émotion qu'elle avait eue, car si elle n'était plus impressionnée déjà, lorsqu'elle se faisait entendre devant un public composé d'inconnus, elle se sentait tout intimidée par la présence de celui auquel elle tenait tant à plaire.
Elle déposa sa vielle et revint près d'André.
— Vous êtes trop bon pour moi et vous me dites trop de douces paroles. Si j'étais toujours près de vous, je deviendrais une enfant gâtée.
— Je serai toujours près de vous, Marie, et j'espère bien vous gâter davantage encore.
La conversation revint sur les souffrances qu'elle avait endurées, et l'on reparla de Garigou.
— Le méchant homme! répétait Marie.
Puis, tout à coup, elle devint sérieuse et triste ^ une larme roula dans ses yeux.
— Qu'avez-vous, Marie? s'écria André.
— Un remords,... répondit Marie.
— Un remords! vous...
— Oui, je me reproche amèrement d'avoir abandonné les deux pauvres petits enfants.
... Ma disparition n'aura pas manqué d'exciter la haine et la colère de Garigou, et comme il n'a sous la main que ces petits jumeaux, c'est en les brutalisant qu'il doit lâchement assouvir sa vengeance.
. . . Malgré tout ce que je vous ai dit déjà, vous ne pouvez avoir aucune idée de la férocité de cette brute et il ne sait quels supplices inventer pour faire souffrir ces pauvres enfants.
— Ne vous tourmentez pas, Marie. J'ai consacré au bonheur d'être avec vous toute cette journée, mais dès demain, je me mettrai en campagne et je m'engage à vous délivrer à tout jamais, vous-même et vos petits amis, de cette bête féroce.
— Oh ! que vous êtes bon ! Comment serait-il possible que vous ne fussiez pas aimé?
— Je serais aussi coupable que Garigou lui-même, si j'hésitais un seul instant à accomplir ce qui est devenu un devoir, maintenant que je suis instruit de ce que fait cet homme.
— Je vais être dans une inquiétude mortelle.
... Cet homme est robuste et méchant et il est capable de tout.
— Le procédé que je vais employer est bien simple.
...J'irai chez lui. Vous m'accompagnerez jusqu'aux environs de son bouge, pour ne pas perdre de temps à sa recherche.
... Je le regarderai en face et je lui ordonnerai de me rendre les enfants; il me les rendra ou je l'assommerai.
... Je lui défendrai, en plus, de ne jamais vous adresser la parole, et de ne s'occuper de vous, ni de près, ni de loin.
... Et n'ayez aucune inquiétude, ma chère Marie, il m'obéira.
... Ces malfaiteurs qui ont l'infamie de martyriser les enfants, sont aussi lâches qu'infâmes.
... Si je ne craignais de révolter votre âme et de souiller vos regards par la vue de cet homme, je le forcerais de venir à genoux implorer votre pitié.
Marie fut frappée de l'énergie avec laquelle venait de s'exprimer André.
Ce jeune homme avait cette force, cette audace, et s'exprimait avec cette autorité qui impose la confiance. Celui qu'elle avait toujours vu près d'elle si doux et si prévenant, se révélait tout à coup comme un être redoutable, prêt à tous les courages et ne craignant aucun danger.
Dès qu'il fût parti, elle se perdit en réflexions. Elle avait vu André si résolu et si énergique que c'était pour elle comme une révélation.
Elle' le trouvait grand ainsi, elle était pénétrée de joie et d'orgueil d'être aimée par lui.
Et c'.était la pauvre chevrière de Saint-Laurent qu'il aimait I
Gela lui paraissait un rêve! Et pourtant elle sentait qu'André disait ce qu'il pensait.
Ces réllexions revenaient sans cesse à son esprit, et le sommeil ne vint que fort tard.
Elle se leva, néanmoins, de bonne heure et quand André vint frapper à sa porte, et la prendre pour qu'elle le conduisit chez Garigou, elle était déjà prête.
— Je me suis occupé dés hier, lui dit-il en cheminant, de trouver à placer vos petits protégés. Ils seront chez des gens honnêtes et s'y trouveront bien. Ils n'auront à accomplir qu'une petite tâche peji fatigante même pour leur âge, et ne subiront plus de mauvais traitements.
...Yous pourrez, d'ailleurs, ma chère Marie, les voir et les surveiller tant qu'il vous fera plaisir.
... Ce serait une charge trop lourde de les avoir avec vous, et c'est une chose impossible, d'ailleurs, puisque vous êtes dehors une grande partie de la journée.
— Yous pensez à tout, cher André, et pour ce que vous faites, il n'y a jamais qu'à vous remercier.
La distance était grande, entre le chenil où logeait Garigou, et la rue qu'habitaient André et Marie. Mais il y avait quelque temps qu'ils étaient en route et ils commençaient à se rapprocher de la demeure de ce misérable.
L'Auvergnat était fort en colère.
Depuis deux soirs, Marie n'était pas rentrée et il se' répétait à luimême :
— Ce n'est pas inquiétant. Je la retrouverai. ... Et elle me le paiera, la petite gueuse!
... Nous verrons si elle se moquera de Garigou.
Benjamin et Gabriel avaient peu rapporté le premier soir. Il les envoya coucher sans souper.
Les pauvres enfants étaient sur leurs jambes depuis le commencement de la journée, et n'avaient presque rien eu à manger le matin. Ils tombaient d'inanition.
Le lendemain, Garigou les éveilla de bonne heure et leur donna > un morceau de pain.
Avant de les mettre à la porte, il leur dit :
— Écoutez-moi bien. Marie n'est pas rentrée hier au soir, et c'est la seconde fois que cela, lui arrive.
...Vous allez courir les rues, et dès que vous l'aurez aperçue, vous viendrez me prévenir et me dire où elle se trouve.
Il leur donna des indications pour qu'ils pussent la trouver à telle ou telle heure de la journée.
— Soyez sûrs, leur dit-il en les congédiant, que si vous rentrez sans m'avoir trouvé Marie, vous aurez la plus belle fessée que vous ayez jamais reçue.
Les enfants partirent, et dès qu'ils furent assez éloignés pour ne plus être entendus, ils se disaient entre eux :
— Ce n'est pas nous qui dénoncerons Marie. Si nous l'apercevons, nous irons la prévenir de la commission que nous a donnée Garigou.
... Et puis nous serons encore battus.
Ils revinrent le soir assez tard, et la vérité c'est qu'il n'avaient pas aperçu la petite chanteuse qu'ils aimaient tant.
Garigou aussi avait vainement arpenté quantité de rues; il avait questionné beaucoup de monde, et personne n'avait vu passer la petite Savoyarde.
Il était furieux.
A leur retour, il empoigna l'un après l'autre les deux malheureux enfants et les frappa de toutes ses forces, leur cognant la tête contre les murs, et les invectivant pour s'exciter.
— Ah! petits vauriens, leur criait-il, nous verrons si vous ne la rencontrerez pas demain.
Et le lendemain, de bonne heure, comme la veille, il leur lit la même recommandation qu'il accompagnait de forces menaces.
Dis où sont les enfants, ou je t'écrase? (P. 234.)
Il y avait plus d'une heure que les pauvres petits étaient partis, lorsque André se présenta à la porte de Garigou.
Marie l'attendait à une certaine distance.
11 constata, dès le premier coup d'œil, qu'elle n'avait rien exagéré en lui donnant la description de cet ignoble bouge.
— Pauvre enfant, se disait-il, quelles souffrances a-t-elle dû endurer!
Il entra sans frapper.
LIVRAISON 30. — A. d'eNNEBY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF ET C'", ÉDITEURS. — LIVRAISON 30.
L'Auvergnat, entendant quelqu'un vint voir qui c'était.,
— C'est vous, lui dit André, qui êtes Garigou?
— C'est moi. Qu'est-ce que vous lui voulez à Garigou?
— Vous allez me livrer immédiatement les deux petits Savoyards qui s'appellent Gabriel et Benjamin.
Tout cela était dit d'une voix froide, impassible et l'ordre tombait comme une douche d'eau glacée.
— Qu'est-ce que c'est que ce gringalet qui vient commander chez moi? Sortez d'ici et plus vite que ça.
Et Garigou levait pour frapper un bras solide à l'extrémité duquel était une main énorme, une main d'Auvergnat.
Loin de reculer, André avait fait un pas en avant; il empoignait ce bras dont il était menacé et, de son poignet de fer, il secouait cette brute, et le lâchant d'un mouvement brusque, l'abattit d'un coup de talon.
Garigou, étendu sans souffle, respirait à peine.
André lui mit le pied sur la poitrine.
— Dis où sont les enfants, ou je t'écrase? Garigou, vaincu, était devenu plus pâle qu'un mort. C'est en haletant qu'il répondit :
— Je ne puis vous les remettre, ils sont à courir les rues.
— De quel côté?
— Je ne puis le savoir. Ils sont partis il y a plus d'une heure. André vit bien que Garigou avait peur et disait la vérité,
— Relève-toi et écoute.
Quand l'Auvergnat fut debout, ses gestes n'étaient plus menaçants.
— A genoux, lui dit André.
Garigou obéit et mit un genou à terre.
— L'autre.
Il obéit encore.
— Rappelle-toi bien de ce que je vais te dire.
... Je viendrai chercher les petits Savoyards ce soir, tu les remettras entre mes mains.
... Je te défends, entends-tu bien, de jamais adresser la parole à cette fille que tu as martyrisée comme tu martyrises les enfants, et je t'ordonne de ne t'occuper d'elle ni de près ni de loin.
... M'obéiras-tu en tout point?
— Je m'y engage.
— Si tu manques à ta promesse, je t'en ferai souvenir et cela te coûtera, misérable, plus cher que cette fois-ci.
... A ce soir. Je serai ici à neuf heures. Il sortit.
Garigou n'y comprenait rien. Il était abasourdi, moulu et se sentait quelque chose de brisé dans la poitrine.
— Ce n'est point un homme de chair et d'os, c'est du fer, se disait-il. Il réfléchit longtemps à la résolution qu'il devait prendre
— Obéir!... obéir, répétait-il avec rage, rendre les deux petits qui' pourraient être, cet hiver, d'un si bon rapport.
... Jamais! jamais, s'écria-t-il.
Puis réfléchissant :
— Je puis être inquiété par la justice, car les mioches sont dans un état qui témoigne comment je les ai traités.
... Voilà des gens qui veulent les reprendre, c'est qu'ils y tiennent.
... Eh bien! quand on tient à une chose, il faut la payer.
... Donnant, donnant.
André avait rejoint Marie, et lui raconta à peu près ce qui s'était passé.
Ils parcoururent quelques rues environnantes, sans apercevoir les deu.\ petits frères et l'on demanda inutilement des renseignements.
André revint le soir à l'heure indiquée et se trouvait devant la porte de Garigou pendant que neuf heures sonnaient à la plus proche église.
Il frappa.
D'ordinaire, l'Auvergnat venait ouvrir dès qu'on avait heurté à sa porte.
Cette fois il n'en fut rien.
André attendit quelques minutes, et frappa de nouveau et assez rudement pour que Garigou, s'il eut été endormi, dut se réveiller.
Mais il ne fut pas plus heureux. La porte resta close et, dans l'intérieur, aucun bruit ne révélait la présence d'êtres vivants.
Cependant, le jeune colporteur ne se tint pas pour battu, se rappelant les noms des jumeaux, que Marie lui avait répétés si souvent, il secoua vigoureusement le chambranle et cria :
— Benjamin! Gabriel!
Puis, aprè; avoir écoulé, il ajouta :
— Êtes-vous là? répondez.
Mais tout restait muet aujourd'hui. A l'étage supérieur, cependant, une lampe fumeuse parut sur le palier. La rampe de l'escalier de bois cria légèrement sous le poids de quelqu'un qui se penchait, et une voix de vieille femme, fort brutale d'ailleurs, interpella le colporteur.
— Qu'est-ce que vous voulez? Esl-il Dieu possible de -faire un sabbat pareil à une heure comme celle-ci.
— Eh! prenez-le de moins haut, bonne femme! répondit André, je n'aime pas qu'on se mêle de mes affaires.
— Vous êtes bien insolent!...
— Je suis comme il me plaît, et &i vous ne pouvez pas me dire ce qu'est devenu Garigou, rentrez chez vous, et laissez-moi tranquille.
Le ton dont parlait André imposa probablement à la mégère, car celle-ci se contenta de grommeler et de rentrer chez elle...
En attendant, l'Auvergnat ne paraissait pas et le colporteur faisant le pied de grue depuis un quart d'heure, ne pouvait plus douter que Garigou lui faussait volontairement compagnie.
Il s'est moqué de moi, dit-il, mais il pourrait lui en cuire.
Et assez rageusement André descendit dans la rue et se mit à se promener devant la porte de l'Auvergnat.
Espérait-il que celui-ci allait rentrer? En tout cas son espérance fut déçue, car, à dix heures, Garigou n'avait pas donné signe de vie.
— Le drôle ne veut pas lâcher les enfants, pensa le colporteur. Ils lui rapportent autant qu'une ferme. Eh bien! soit, à nous deux, Garigou, nous verrons bien qui aura la belle! Je reviendrai!...
Marie fut désespérée en apprenant que son persécuteur se dérobait dans le but évident de garder Gabriel et Benjamin.
Mais, qu'étaient devenus ces derniers? Gomment Garigou espérait- il se soustraire aux recherches d'André? Que comptait-il faire des jumeaux?
L'exploiteur d'enfants, après avoir résolu de se faire payer pour lâcher les deux petits, jugea plus tard, toute réflexion faite, que le gaillard très décidé à qui il venait d'avoir affaire emploierait, pour en finir, des arguments dont il avait vu et senti un échantillon.
Et il ne tenait pas à renouveler l'expérience.
D'ailleurs, André n'eût-il pas recommencé à taper pour en venir à ses fins, il ne lui paraissait pas assez riche pour payer la délivrance des bambins.
Donc, mauvaise affaire de toute façon.
Garigou n'hésita pas.
— Je vas aller cueillir les mamignards, dit-il, et je les emmènerai ailleurs, chez mon cousin Ladevèze, au Roule. C'est loin, on ne viendra pas m'y relancer. Et puis, je leur apprendrai à avoir des protecteurs plus forts que papa.
Il mit tout en ordre chec lui, ferma sa porte à double tour, et s'en
T.A r.RACE DE DIEU
alla, emportant dans un peut sac de toile caché dans la poche de sa veste, le fruit de ses honorables économies.
Depuis un certain temps il avait assoupli si bien les petits Savoyards, que ces derniers, qui le redoutaient affreusement, lui obéissaient au doigt et à l'œil. Chaque matin donc, il leur indiquait un itinéraire que ces malheureux se gardaient bien de ne pas suivre, car, dans la naïveté de leur âge, ils se figuraient que Garigou était là constamment derrière eux à les surveiller, et que la moindre désobéissance serait cruellement expiée.
Cette précaution avait deux avantages pour l'Auvergnat :
Le premier, c'est qu'il retrouvait ses deux gagne-pain dès que l'envie lui en passait par la tête.
Le second, c'est qu'il espérait les retrouver un jour ou l'autre avec Marie, et reprendre son empire sur celle-ci.
Mais on vu a qu'il devait renoncer à cette dernière illusion.
Ce jour-là donc, après avoir eu l'explication désavantageuse que l'on sait avec André, il quitta son logement et se dirigea vers la rue du Pontaux-Choux, au coin de laquelle il avait recommandé aux jumeaux de se tenir jusqu'à la nuit tombée.
Le coin de la rue du Pont-aux-Choux et du boulevard était à celte époque un des endroits les plus animés de Paris. Les carrosses les plus élégants y passaient à chaque instant, et si quelque part devait s'exercer la charité attendrie des grandes dames c'était, à coup sûr là. Garigou, du reste, s'y connaissait.
Une fois arrivé à l'endroit où il comptait prendre les deux enfants et les emmener avec lui, l'Auvergnat eut beau écarquiller les yeux, il ne vit ni Gabriel ni Benjamin.
— Tonnerre! dit-il, voilà que ces polissons se sont envolés! Puis, une idée lui traversa l'esprit.
— Pourvu que la Savoyarde ne les ait pas rencontrés! Je pourrais, en ce cas, en faire mon deuil.
Quand les deux jumeaux venaient s'installer au coin du boulevard pour y demander l'aumône, ils se tenaient dans l'embrasure d'un porte faisant partie d'un hôtel ducal qui avait une autre issue et qu'on ouvrait fort rarement.
Garigou se posta là et attendit, non sans jurer, pendant quelques instants. Il espérait que les enfants, s'étant éloignés cinq minutes, alkient revenir aussitôt.
Mais non.
— On me les a volés, c'est certain, disait-il. Puis une idée lui traversa le cerveau.
— Pourvu qu'ils ne soient pas rentrés, dit-il, ou du moins revenus à la maison.
Et, plein d'anxiété, cet être qui avait une àme de bourreau, éprouvait une émotion singulière en songeant que ceux qu'il torturait et qui l'enrichissaient pouvaient lui échapper ainsi brusquement.
Par un phénomène psychologique assez étrange, mais plus fréquent qu'on ne le croirait, ce qui le désespérait le plus, c'était de ne plus avoir les jumeaux à sa portée pour les battre et les torturer.
En toute hâte il retourna chez lui, s'attendant à rencontrer André tenant un des bambins à chaque main, ce qui faisait gonfler sa poitrine d'une impuissante colère.
Mais il ne trouva sur son chemin ni André, ni les petits. Alors il se forgea des idées et imagina des aventures qui ne laissaient pas que de l'inquiéter.
Or, il n'y avait point d'aventures.
Benjamin et Gabriel étaient à bout de leurs forces, voilà tout.
La veille encore, Garigou les avait frappés impitoyablement, et comme c'était double plaisir pour cet immonde tourmenteur de les faire souffrir deux fois, il les avait envoyés coucher sans manger.
Puis, le matin, il les avait éveillés avant le jour en les jetant à bas de leur grabat et les avait fait partir en oubliant encore de les sustenter.
Les pauvres petits martyrs n'en pouvaient plus. Le corps meurtri, rongés par la fièvre, ils s'en allaient tristement, sans rien se dire, comme s'ils eussent été résignés à épuiser cette coupe de souffrance.
Tout le jour ils l'avaient passé sur leurs jambes à mendier, et dès qu'ils avaient eu deux sous, l'idée leur était venue d'aller acheter un peu de pain.
Mais, au moment d'entrer chez le boulanger, ils avaient cru apercevoir l'infâme silhouette de Garigou se dresser devant eux, et, pris de peur, persuadés que l'Auvergnat les assommerait s'ils se permettaient de distraire quoi que ce soit de leur recelte, ils restèrent muets, immobiles et tremblants à la porte du boulanger sans oser donner suite à leur projet.
Et pourtant ils avaient bien faim, les pauvres petits malheureux. Ils étaient si pitoyables, si gentils, leur misère paraissait si véritable que les passants s'émurent autour d'eux.
On leur donna.
Ils pleuraient de désespoir et de faim. La vie cruelle qu'ils subissaient était si horrible qu'ils se seraient couchés sans crainte pour mourir. . .
On leur donnait toujours et l'on s'étonnait de leurs larmes qu'on traita de comédie. Puis on les laissa seuls. Qui pouvait se douter qu'un être
humain toiniiait d'inanition avec de l'argent dans sa main. Qui pouvait se figurer qu'il existât des exploiteurs de misère assez féroces pour épouvanter des enfants à ce point?
Vers le milieu de l'après-midi, Gabriel et Benjamin n'y tinrent plus. Ils se décidèrent à acheter du pain et le mangèrent.
Puis, ils s'aperçurent alors qu'ils étaient aussi terriblement las. Comment en aurait-il été autrement? Tous les jours ils étaient roués de coups; on ne les nourrissait pas et ils ne dormaient pas leur compte. Gabriel, qui était le plus audacieux des deux, dit à son frère :
— Nous faisons tout pour ne pas être battus et l'homme nous bat tout de même.
— C'est vrai.
Avant de continuer, Gabriel, malgré sa bravoure, regarda anxieusement autour de lui, comme s'il avait craint que Garigou l'entendit.
— Je suis si fatigué, dit-il tristement. Puis il reprit bientôt :
— Si nous dormions un peu?
— Et où? demanda Benjamin.
— Je ne sais pas; mais il me semble que si je me couchais par terre ce serait bon.
— Oh! oui, ajouta Benjamin.
Comme ce dernier prononçait ces mots, ils avisèrent une maison en construction, tout près d'être finie et dans laquelle il n'y avait pas d'ouvriers pour le moment.
Se tenant par la main et sans plus rien dire, ils entrèrent d'un pas lent et traînard.
Après avoir examiné une grande pièce dans laquelle ils avaient pénétré, les pauvres enfants avisèrent, dans un coin, des sacs vides ayant contenu du plâtre, échangèrent un regard, et Gabriel dit avec un sourire effroyablement désolé :
— Là, hein?
Une minute après les deux petits malheureux étaient étendus sur les sacs, et, se tenant par le cou, ils s'endormirent dans leur misère, oubliant, par ce sommeil, qu'ils croyaient voler à leur bourreau, oubliant ce monde où ils souffraient tant et rêvant de Marie dont ils n'osaient plus parler entre eux pour ne pas dire qu'elle les avait abandonnés.
Ainsi endormis et heureux pour le moment ils formaient un navrant tableau tel que sait en faire Pelez, le peintre des enfants déshérités.
Us se serraient l'un contre l'autre instinctivement et parfois leurs
petits bras reprenaient l'étreinte réciproque comme s'ils.avaient éprouvé le besoin de se sentir plus près encore l'un de l'autre.
Parfois, sur leur figure noircie par Garigou se dessinait un sourire presque divin et leurs petites dents blanches apparaissaient comme des perles. Depuis longtemps, depuis leur arrivée à Paris, les pauvres petits jumeaux n'avaient pas joui d'une heure pareille.
Ils dormaient. Celui-là eut bien raison qui, le premier, appela le sommeil le seul ami du pauvre. Et c'est ainsi que Garigou, en arrivant au coin du boulevard, ne trouva point les deux petits êtres dont il s'était fait le tourmenteur impitoyable. En proie à une colère folle, il ne savait plus que penser. Il ne lui venait pas à F esprit que Benjamin et Gabriel se fussent permis de ne pas lui obéir. Déplus en plus convaincu que Marie et André les lui avaient enlevés, il ruminait, dans sa tête, des plans d'abominable vengeance.
Mais tout à. coup il se rappela qu'André devait revenir dans la soirée et il se fit le raisonnement suivant :
— S'il m'a volé les petits, il se gardera bien de revenir. Et si à neuf heures, je le vois paraître, c'est qu'il ne. saura pas plus que moi où ils sont. Je n'ai qu'à l'attendre, sans me montrer, pardi.
Mais quoique la nuit fut venue, il n'était pas encore huit heures et, poussé par on ne sait quel espoir de remettre la main sur ses victimes, il retourna au boulevard et au Pont-aux-Choux.
Il ne fut d'ailleurs pas plus heureux que la première fois.
Benjamin et Gabriel dormaient toujours à poings fermés. Ils en prenaient tout leur saoul et s'ils s'éveillèrent l'un ou l'autre pendant cette soirée, ils reprirent presque aussitôt leur somme sans avoir bien exactement conscience de l'endroit où ils avaient eu la chance de se coucher sans recevoir des coups.
A neuf heures, Garigou, caché dans un creux de muraille en face de son logis, attendait la venue d'André.
Les rues, à cette époque, étaient depuis peu éclairées par des appareils auxquels on avait donné le nom de leur inventeur, un certain Quinquet, homme de progrès et de lumière s'il en fut, mais que peu de gens des vénérations nouvelles connaissent comme il conviendrait.
Seulement, toutes les rues n'avaient pas l'honneur d'être ornées de quinquets. Celle de Garigou, entre autres, restait enveloppée d'une obscurité si profonde que non seulement l'Auvergnat, mais vingt autres personnes
L'Auvergnat vit le danger. (P. 246.)
LIVRAISON 31. — A. d'ENNERT. — LA GRACE DE DIEU. — JDLES RODFF ET C'' , ÉDITEURS. — LIVRAISON 31.
auraient pu se cacher dans les enfoncements de maisons sans être aperçues.
Garigou se dit même à ce propos :
— Bongri ! si j'avais tant seulement été un malin, je serais allé chercher de la compagnie pour recevoir le galant de Marie à coups de trique.
Heureusement il n'y avait pas pensé.
— C'est égal, dit-il en manière de consolation, on pourra voir une autre fois. Et puis, il ne viendra pas, voilà neuf heures passées et il m'a soulevé les pitchouns.
11 parlait encore, quand un pas décidé retentit à l'autre bout de la rue. Une fenêtre était éclairée au rez-de-chaussée d'une maison. Gariuou distingua la tournure de celui qui survenait et il ne put douter que ce fut André.
Seulement une chose l'étonna outre mesure.
André portait à la main droite quelque chose qui ressemblait furieusement à une épée et il paraissait être très familier avec cet instrument de bataille.
— Fichtra! murmura Garigou, qui pensa que même avec de la compagnie, comme il disait tout à l'heure, il y aurait eu quelque difficulté à traiter trop familièrement le colporteur.
Mais sa surprise fut de courte durée. Elle fit promptement place à une joie véritable.
— Il ne sait pas où sont les petits! grommela-t-il d'une voix étouffée. Bien ça, mon garçon.
Et il se tir t coi pendant que le jeune homme entrait dans la maison et trouvait visage de bois ainsi qu'on l'a vu.
Une fois André reparti, Garigou, rendu alerte par la satisfaction qu'il éprouvait, retourna vers le boulevard en se disant :
— Ce n'est pas le colporteur qui les a. Peut-être qu'il leur sera arrivé quelque chose.
Et il se mit à parcourir le quartier pour découvrir ceux qu'il appelait parfois ses pensionnaires.
Les deux pauvrets ayant dormi tout leur content, avaient fini par se réveiller, mais comme ils s'étaient à peine nourris d'un morceau de pain dans la journée, ils éprouvèrent une faim terrible et l'idée leur vint d'aller encore à la recherche d'un boulanger.
Mais cette fois, toutes les boutiques étaient fermées et les rues toutes désertes, ils furent pris de peur.
Gabriel proposa de revenir à la maison en construction, de s'y recoucher et de reprendre leur sommeil jusqu'au lendemain matin.
Et ils revenaient à leur nid de misère quand, tout à coup, se dressa devant eux la silhouette de Garigou qui leur cria d'une voix terrible :
— Ah ! vous voilà, canailles.
Les pauvres mignons furent changés en statues. Ils restèrent là, sur leurs petits pieds, immobiles et consternés, baissant déjà la tête et tendant l'échiné, tant ils étaient sûrs de ce qui les attendait.
Et, du reste, ils ne furent pas longtemps à attendre. Garigou distribua trois ou quatre mornifles avec tant de fureur sauvage que Gabriel (faillit être renversé.
Alors il se passa une scène affreuse.
Garigou, dans cette rue déserte, se crut sans doute hors des atteintes de tout censeur, car il agit comme dans le bouge qui lui servait de repaire.
Il frappa sans pitié.
Les jumeaux n'avaient jamais été les objets d'une telle fureur.
— Où est votre argent? voleurs, criait-il.
Il les. fouillait et les battait en même temps. Gabriel et Benjamin courbèrent d'abord l'échiné sous cet orage.
— Vqilà pour toi! hurlait Garigou.
Benjamin chancelait sous une bourrade épouvantable.
— Et pour toi, bandit, ajoutait le monstre en lançant un coup de pied à Gabriel.
Dans leur effarement les petits eurent, comme cela leur arrivait parfois, une idée semblable en même temps.
Ils tombèrent à genoux sur le sol humide et tendirent leurs petits bras suppliants vers l'infâme drôle...
— Pardon, maître Garigon, pardon,... disait Gabriel d'une voix si émouvante et si désespérée qu'un tigre se fut senti secoué dans les entrailles.
— Pardon, répétait Benjamin.
Quel spectacle!
Les pauvres petits avec leurs figures noircies, que sillonnaient de grosses larmes, levaient sur le misérable des yeux pleins de prières. Rien n'y faisait.
— Ah! l'on vous cherche! ah ! vous vous cachez. C'est la drôlesse de Savoyarde qui vous a enseigné ça?
— Non, maître Garigou.
— Qu'avez-vous fait?
— Je vais vous dire, maître Garigou.
— Elle me paiera ça, mais vous aussi d'abord.
Ivre de rage, l'Auvergnat frappait toujours et si Ibrl, qu'il tinit par exaspérer les enfants.
Ceux-ci, alors, se mirent à pousser des cris si déchirants, ils emplirent la rue et les environs de clameurs si retentissantes et si désolées que l'exploiteur comprit enfin la sottise qu'il faisait depuis cinq minutes.
Il voulut les faire taire.
Mais Gabriel et Benjamin poussaient des cris plus stridents. Il y eut des gens qui se mirent aux fenêtres et injurièrent Garigou.
11 s'en moquait bien, d'ailleurs. Mais ce dont il ne se moquait pas, c'est d'une patrouille qui arriva bientôt au pas de course.
L'Auvergnat entendit le rythme du pas gymnastique et le cliquetis de sabres se heurtant au fourniment et aux fusils des soldats. Pour le coup, cela ne pouvait manquer de mal tourner.
— Venez, mes mignons, dit-il, d'une voix hypocrite qui jurait avec sa voix de traître.
Mais les petits n'entendaient pas et se lamentaient avec plus de persistance. Un secret instinct leur disait sans doute qu'ils avaient trouvé le bon moyen, car le calme de Garigou leur paraissait invraisemblable.
La patrouille arrivait rapidement.
— Alerte! alerte! disait d'une voix essoufflée le sergent du guet. Qu'allait faire l'Auvergnat? Il songea d'abord à attendre de pied
ferme et à expliquer que les jumeaux étaient ses enfants et qu'il leur administrait une correction pour s'être permis de quitter la maison paternelle pour aller faire une nocturne école buissonnière.
Mais ne se pouvait-il point qu'on ne le crut pas sur parole ?
S'il prenait fantaisie au sergent de le conduire au lieutenant général de police ou à l'un de ses subordonnés, force lui serait de prouver sa •paternité, car, dans ce cas-là, loin d'être interdite, la recherche de la paternité est de droit. Et alors il serait convaincu de mensonge, et probablement, on lui ferait expier un peu cher sa férocité.
Toutes ces pensées lui traversèrent l'esprit avec une singulière rapidité. Peser plus longuement le pour et le contre n'était pas chose faisable en une conjoncture si pressante. Aussi n'hésita-t-il pas longtemps.
— Commencez par vous taire, dit-il d'une voix bourrue, et venez avec moi, polissons.
Les deux jumeaux n'entendirent pas, car ils avaient changé leur tactique et maintenant appelaient au secours.
— C'est par ici, c'est par ici, disait la voix d'un soldat qu'on entendait déjà distinctement.
Garigou n'avait plus le choix des moyens. Il prit lés enfants chacun par un bras et voulut se mettre à courir pour gagner un endroit obscur.
Mais Gabriel montra l'énergie qui commençait à s'éveiller dans sa petite cervelle. Il tâcha de se faire lâcher en tordant la main de Garigou.
Malheureusement sa résistance ne pouvait avoir de résultat. Garigou tint bon. L'enfant alors employa un moyen qui réussit souvent aux enfants gâtés qui ne veulent pas suivre leur bonne.
Il se laissa traîner, refusant de courir avec l'Auvergnat. Benjamin comprit la manœuvre et l'imita. La patrouille arrivait sur les talons de Garigou. Celui-ci ne fît ni une ni deux. 11 lâcha Gabriel d'abord, prit Benjamin, l'enleva et le mit sous son bras, sans s'inquiéter de ses cris. Puis il voulut saisir Gabriel ensuite pour l'emporter aussi, mais ce dernier, tout à fait en révolte, s'échappa du côté des soldats. L'Auvergnat vit le danger, et à défaut des deux enfants, il se contenta de celui qu'il tenait et prit la fuite.
Les rues étaient si peu éclairées qu'il pût se dissimuler très vite derrière les murs de saillie de la voie un peu biscornue dans laquelle il courait.
D'autre part, le sergent du guet ayant trouvé Gabriel, ne songea pas à continuer la poursuite et se contenta d'interroger le pauvre petit martyr.
Mais celui-ci éprouvait, à son insu peut-être, un sentiment très curieux. Les deux jumeaux, nous l'avons déjà fait comprendre, vivaient pour ainsi dire de la même âme.
La joie de l'un se reflétait d'ordinaire sur le visage ou dans les yeux de l'autre; le chagrin ou la souffrance leur étaient également communs.
Gabriel, dans un mouvement irréfléchi, s'était éloigné de son frère et de Garigou pour se jeter dans les bras des protecteurs inconnus qui venaient à son secours.
Il ne pouvait réfléchir, le pauvre bambin de six à sept ans, il ne pouvait réfléchir à la séparation qui pouvait en résulter.
Mais quand le sergent l'interrogea et lui demanda qui il était, Gabriel regarda autour de lui, et ne voyant pas Benjamin, par lequel il se croyait suivi, le pauvre enfant poussa un cri étouffé.
— Mon frère! dit-il.
— Quoi! ton frère? interrogea le sergent.
— L'homme l'emporte!
— Quel homme?
— Maître Garigou.
— Pourquoi l'emporte-t-il?
— Je ne sais pas, répondit naïvement Gabriel.
— Garigou, c'est ton parent?
— Non.
— D'où es-tu?
— Nous sommes venus de Savoie avec Marie.
— A pied ?
— Oui, répondit Gabriel. Et alors, Garigou nous a pris pour nous loger et nous prend notre argent, quand nous en rapportons le soir.
— Ah! ah! fit le sergent... Et où demeure ce Garigou qui me fait l'effet d'exercer un vilain métier?
— Rue des Fossés-du-Temple, numéro 49.
— Bon! nous verrons ça demain...
— Mais, mon frère! Benjamin. Il le bat, tenez, en ce moment. Courez après lui, monsieur, il va le tuer, mon petit frère! il va le tuer!...
Le sergent, ému malgré sa longue expérience des misères humaines, envoya promptement deux soldats du guet dans la direction par laquelle avait disparu l'Auvergnat. Puis il dit à l'enfant ;
— On le rattrapera ton Garigou.
— Tout de suite? interrogea Gabriel anxieusement.
— Tout de suite, oui. Puis on le conduira au poste, là, derrière le boulevard, chez le chevalier du guet. Tu vas y venir aussi avec nous.
— Et mon frère? demanda le pauvre petit...
— On le ramènera avec le Garigou.
Gabriel levait ses grands yeux sur le sergent, acceptant tout ce que celui-ci lui disait, mais continuant à se cantonner dans son idée fixe : son frère. Il suivit les soldats néanmoins.
Une fois au poste, on l'examina, on l'interrogea de nouveau.
— Tu es donc ramoneur? lui demanda-l-on.
— Non, monsieur.
— Alors, que fais-tu?
— Je mendie.
— Ah! et tu donnes l'argent à Garigou?
— Oui.
— Et c'est lui qui t'a habillé de cette façon et qui t'a noirci la figure comme ça?
— Oui!
— Il te bat et ne te donne pas beaucoup à manger.
— Je crois bien. Mais Benjamin ne revient pas! Et il se remit à pleurer.
— Ne t'inquiète pas. Il faut bien le temps de trouver Garigou.
— Ah! j'ai peur! j'ai bien peur!
— De quoi?
— Que maître Garigou ne tue mon frère.
— Allons donc!
— Il est si méchant!
— Pauvre chérubin ! dit la femme du sergent, qui assistait à cette scène, et qui n'avait pas d'enfants.
Elle l'attira dans ses bras et voulut l'embrasser. Mais avant, et pour ne pas se noircir la figure elle-même, elle résolut de le débarbouiller.
Pour l'enfant comme pour son frère, les femmes étaient des êtres supérieurs remplis de bonté et dont on ne pouvait recevoir que des bienfaits. Toute personne du sexe leur faisait l'efFjt d'une autre Marie.
Il se laissa donc laver la figure. Mais la brave femme qui remplissait cet office poussa tout à coup des exclamations bruyantes.
— Ah! mon Dieu! le pauvre petit!
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-on à la ronde. ■ Gabriel, lui-même, adressait un regard interrogateur à celle qui venait
de s'exclamer ainsi. La femme du sergent lui entr'ouvrait sa veste et regardant sa poitrine s'écriait :
— Seigneur Jésus! esl-ce possible.
— -Mais, quoi donc? •
— Il est tout bleu.
— Gomment, tout bleu?
— Oui, on l'a tant roué de coups que son pauvre petit corps n'est qu'une tache noire et bleue.
— Pas possible?
■ — Tenez, voyez.
Et la bonne femme montrait le cor, les épaules et la poitrine de Gabriel, étonné que tant de gens s'intéressassent à lui.
— Montre-moi tes bras?
On le déshabillait en causant. Par bonheur il y avait un bon feu dans le corps de garde. La femme du sergent fit chauffer de l'eau, et, en un tour de main, eut débarbouillé le pauvre gamin, qui apparut aux soldats joli comme un amour, mais maigre, pâle, les yeux cernés, la bouche un peu crispée. On lui lava aussi tout le corps, et alors apparurent indéniables,' terribles, affreuses, les traces innombrables des violences qu'exerçait, sur ses victimes, l'abominable Garigou.
Des épaules aux pieds, comme le disait la femme du sergent,' le pauvre corps de Gabriel était meurtri d'une horrible façon. En certains endroitsj on voyait trois ou quatre traces de coups furieux superposées les unes aux autres et qui s'accusaient par des nuances de peau différentes.
— Minute, dit le sergent, ceci n'est plus de notre compétence.
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Cela fit, dans le quartier, un bruit épouvantable. (P. 201.)
— Que veux-tu dire ?
— C'est trop gros. 11 faut avertir le chevalier.
Le sous-officier voulait parler du fonctionnaire que tout Paris appelait encore, par habitude, le chevalier du guet.
— Qu'est-ce qu'il y fera?
— Il avertira le lieutenant de police.
— Allons donc !
LIVRAISON 32. — A. d'eNNERY — LA GRACE DE BIED. — JULES ROUFK ET c'«, BDITECRS. — LIVRAISON 32.
2o0 LA GRACE DE DIEU
— Comme je vous le dis. Et peut-être même, M. Lenoir voudra-t-il voir lui-même le bambin et l'interroger.
— Et pour cette fois il ferait joliment bien de fourrer sous clef ce monstre d'homme qui assomme ainsi les enfants.
— Bah! il n'aura pas le temps.
• Gabriel, pendant qu'on causait ainsi, regardait le sergent d'une certaine façon, puis il ouvrit la bouche :
— Monsieur, dit-il, et mon frère Benjamin?
— Est-ce qu'il est dans le même état que toi, ton frère?
— Pardi! maître Garigou le battait même bien plus que moi, tous les jours.
— Mais pourquoi vous battait-il?
— Je ne sais pas.
— Il devait avoir une raison.
L'enfant semblait réfléchir :
— Quelquefois il disait que nous ne rapportions pas assez d'argent.
— Ah ! c'est ça.
— Et ccwiibien lui donniez- vous cliaque soir?
— Ça dépendait.
— Mais enfin, ordinairement?
— Douze ou quinze sous. Il y à eu des journées où l'on nous avait donné deux livres.
— Était-il content ces jours-là?
— Non, pas plus que les autres jours, il ne nous donnait pas plus à jnanger pour ça.
— Et vous aviez bien faim ?
— Depuis que je suis à Paris, j'ai toujours eu faim, répondit doucement et sans colère Gabriel.
^ — Pauvre petit.
— Monsieur, reprit l'enfant, mon frère?
— Oui, mon fils, oui, on va nous le ramener. Attends un peu, mais je vais faire mon rapport. Tu t'appelles Gabriel?
— Oui, monsieur...
— Et ton frère. Benjamin?
— Oui, monsieur...
— Sais-tu ton nom de famille?
Gabriel ouvrit de grands yeux et resta coi.
— C'est bon. Mais connais-tu au moins le nom de ton pays?
— Saint-Laurent de Savoie.
LA r.RACE DE DIEU 251
— Bonî ça suffit pour le moment. Maintenant, si tu veux dormir en attendant ton frère, ma femme va te coucher.
Gabriel ne voulait pas dormir sans Benjamin, mais peu à peu, dans cette atmosphère chaude, appuyé sur le sein de la bonne femme qui venait de le soigner, il dodelina d'abord de la tète, puis ferma les yeux et finit par faire un charmant voyage aux pays des songes sur les genoux même de Mt"e la sergente, comme on disait parfois en riant.
Dès le lendematin matin, tous les soldats du guet et leurs parents ou amis ne parlaient que de la découverte qu'on avait faite d'un enfant martyrisé par un misérable drôle du nom de Garigou.
Cela fit, dans le quartier, un bruit épouvantable. M^ela sergente, qui n'avait point la langue paralysée et qui était d'ailleurs une autorité, ne fut pas la dernière à manifester son indignation.
Tant et si bien, que la nouvelle et les nombreux agréments dont chacun croyait devoir l'orner, firent vite leur chemin dans Paris et arrivèrent sur le carreau même des Halles où elle atteignit son maximum d'intensité. Et il fallait entendre ce remue-ménage.
— Comment peut-il y avoir des gredins pareils!
— Ah ! si la police était bien faîte.
— Le bourreau en marque tous les jours qui n'en ont pas tant fait.
— De quoi s'agit-ii"? demande une sourde.
— Deux Savoyards qui ont voulu assassiner un Auvergnat.
— Pauvre bète, reprend la sourde.
— Quel âge a-t-il?
— Six ans.
— El son petit frère l'a-t-on retrouvé?
— Pas encore.
— Le Garigou va le tuer.
— Oui sait s'il n'est pas mort à c'te heure.
— Ah! le monstre, qu'il ne s'aventure pas sur le carreau. Si on le tenait par ici.
— Eh bien?
— Je ne sais pas ce qu'on inventerait pour le punir.
Le lieutenant général de police fut assez promptement informé de ce qui se passait. Suivant la filière administrative, le rapport du sergent était arrivé jusqu'à lui. 11 l'examina, reçut de ses mouches des renseignements sur ce qui se passait çà et là et ordonna qu'on lui amenât le petit Gabriel.
11 y avait une heure que le lieutenant de police attendait le petit Savoyard quand il reçut la visite d'une de nos connaissances, M. le Commandeur de Boisfleury avec lequel il était fort lié.
2a2 LA GRACE DE DIEU
— Eh ! bonjour Commandeur, dit le chef de la police à M. de Boisfleury. Depuis quand êtes-vous à Paris? Je vous croyais encore dans les terres de M^e la marquise de Sivry.
— Je suis de retour depuis une quinzaine, et si je ne suis point venu vous visiter plus tôt c'est que j'ai eu la sottise de m'empêtrer d'une donzelle qui est bien la coquine la plus adhérente que j'aie rencontrée de ma vie
— Et où l'avez-vous ramassée?
— En Savoie! jarnibleu! et j'en suis guéri des villageoises ?
— Vraiment !
— Oh! celle-là, mon cher Lenoir, est un des plus remarquables crampons qui se puissent rencontrer.
— Comment se nomme-t-elle?
— Pagode.
— Mais c'est un nom de chinoise !
— Aussi ne lui a-t-il pas été légué par ses parents. Elle l'a pris en arrivant à Paris.
La conversation avec le Commandeur en était là quand on vint avertir le lieutenant de police que l'enfant dont on lui avait parlé était arrivé.
— Amenez-le moi, dit-il.
— Je me retire, fit le Commandeur.
— Non, non, c'est inutile.
On introduisit Gabriel, qui ne savait quelle contenance garder au milieu des splendeurs dont il était entouré.
Et puis ces grands seigneurs avec leur poudre, avec leur beaux habits et leur mine solennelle n'étaient pas faits pour le rassurer. Néanmoins, il fit bonne contenance, parce qu'il espérait que les gens vers lesquels on le conduisait, seraient assez puissants pour lui faire rendre son frère.
Du reste, il n'était pas seul. Le chevalier du guet avait ordonné au sergent et à sa femme de l'accompagner. Le Ueutement de police procéda d'abord à l'examen du corps de Gabriel et fut épouvanté de ce qu'il découvrit.
— Comment, un petit être si chétif a-t-il pu supporter dépareilles tortures sans mourir? disait-il.
Puis, s' adressant à Gabriel :
— L'homme qui te battait s'appelle bien Garigou?
— Oui, monseigneur.
— Où demeurait-il?
— Rue des Fossés-du-Temple... Il a emmené Benjamin, monseigneur. Je voudrais Benjamin.
LA GRACE DE niEU
— On te le rendra, mon ami, on le cherche, et je te donne ma parole qu'on le trouvera, ajouta M. Lenoir sur un ton de conviction émue et profonde.
— Bientôt?
— Aujourd'hui même, je pense. Néanmoins,... réponds -moi, mon petit, d'où est-tu?
— De Savoie.
Le Commandeur dressa la tète.
— Sais-tu comment s'appelle ton villa|ie?
— Oui, monseigneur, répondit Gabriel. C'est Saint-Laurent.
— Ah! palsambleu! fit M. de Boisfleury, voilà qui est singulier.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le lieutenant de police.
— Ce village de Saint-Laurent fait partie du domaine de ma sœur. Le château n'en est éloigné que de trois quarts de lieue et ces enfjints sont des vassaux de ma sœur.
— En effet, dit le lieutenant de police, la rencontre est étrange. Fuis, s'adressant à Gabriel :
— Depuis quand es-tu à Paris?
— Depuis deux mois, monseigneur.
— Tuas donc quitté Saint-Laurent, cet été? demandale Commandeur.
— Oui, fit Gabriel.
Comme M. Lenoir interrogeait de l'œil M. de Boisfleury, ce dernier expliqua comment, chaque année, une troupe de pauvres diables, réduits à la misère, s'expatriaient pour venir chercher fortune à Paris.
Le lieutenant de police n'était pas, on le pense bien, sans connaître celte particularité. Mais il n'en connaissait pas tous les détails, dont le Commandeur l'instruisit en quelques mots.
Puis, on recommença l'interrogatoire de l'enfant...
— Tu es donc venu à Paris... de Savoie?
— Oui.
— A pied?
— Pardi! fit l'enfant qui ne comprejiait point qu'on put faire ce voyage d'une autre façon.
On sourit à la ronde.
— Avec qui es-tu venu?
— Avec Benjamin.
^ Bon, et puis qui plus?
— Il y avait Jacquot qui nous m.enait.
— Qu'est-ce que c'est que Jacquot?
— Un grand.
— Qu'est-ce qu'il fait?
— Je ne sais pas.
— Tu ne l'as pas revu depuis ton arrivée à Paris?
— Non.
— Comment as-tu fait la connaissance de Garigou.
— C'est Marie qui lui a parlé un jour, et comme elle allait avec lui, nous y sompaes allés aussi parce que nous ne voulions pas la quitter.
— Marie ! répéta le lieutenant de police pendant que le Commandeur, qui suivait la conversation sans trop d'intérêt, ouvrit les yeux et prêta une attention soutenue, Marie! elle est avec Garigou?
— Oui, elle lui apportait son argent aussi.
— Ah ! et qu'est-ce qu'elle fait? Elle mendie aussi.
— Non, monseigneur, elle joue de la vielle.
— Elle est de ton pays? demanda le Commandeur...
— Oui.
— Et si on trouvait Garigou, insista M. de Boisflîeury qui paraissait très animé, est-ce qu'on la retrouverait aussi?
— Oh! non.
— Vous connaissez donc cette Marie? monsieur le Commandeur, demanda le lieutenant de police.
— Je crois que oui.
— Vraiment!
— Ce doit être une jolie fille que nous avions remarquée, là-bas, et qui est partie de Saint-Laurent, il y a, en effet, deux mois environ. Mais pardonnez-moi d'avoir interrogé, sans mandat, cet enfant et prenons que je n'ai rien dit,
• — Vous paraissez ému?
— Pas le moins du mond-e.
M. de Boisfleury mentait outrageusement. A ce nom de Marie, son cœur avait battu la chamade et il venait de s'apercevoir que le feu n'était pas éteint, qui lui avait fait commettre déjà tant de folies un peu excessives. Mais avec un bon sens parfait, il venait de songer que le plus sage était de laisser causer le petit mendiant et que, par lui, probablement, il allait apprendre tout ce qu'il désirait savoir sur le compte de la jolie Savoyarde dont il était encore épris. Le lieutenant de police s'adressa de nouveau au petit Gabriel et lui dit :
— Tu viens de déclarer que Marie ne serait pas retrouvée chez Garigou si on y allait?
— Oui.
— Pourquoi?
LA GRACE DE DIEU 2oo
— Parce que Marie s'en est allée. Depuis deux ou trois nuits elle n'est pas venue à la maison.
— Et tu ne sais pas où elle est?
— Non. Nous l'avons cherchée hier, mais elle n'est pas venue à sa place ordinaire.
— Et pourquoi la cherchiez-vous?
— Pour nous en aller avec elle.
— Et tu crois qu'elle te prendrait, si tu savais où elle est?
— Oh! oui, moi et mon i'rère.
— Mais pourquoi n'est-elle pas allée vous réclamer chez Garigou, c'était le plus sûr?
— Parce qu'elle a peur d'être battue aussi.
— Le misérable! s'écria involontairement le Commandeur, pendant qu'un lin sourire se dessinait sur les lèvres du lieutenant de police.
— Où joue-t-elle de la vielle, ordinairement?
— Devant le théâtre d'Oudinot.
— Sur le boulevard du Temple.?
— Eh bien! on va la faire surveiller et quand on la verra, on lui dira que tu l'attends.
— Mais mon pauvre Benjamin? demanda Gabriel en revenant à son idée fixe.
— Eh bien! on va chercher Garigou aussi, et ton frère, par conséquent.
Sur ces derniers mots, on emmena l'enfant et M. Lenoir resta seul avec le Commandeur de Boisfleury.
— Mon cher Lenoir, dit ce dernier après le départ du sergent, de sa femme et de Gabriel, vous me seriez bien agréable si vous me teniez au courant de cette affaire.
— Vous vous intéressez...
— A ce petit garçon et à son frère, oui, beaucoup, et je voudrais savoir comment tout cela finira.
— Faudra-t-il aussi vous informer de ce qu'est devenue cette vielleuse que les petits aiment tant?
Le Commandeur resta un moment interdit. Mais, il répondit bientôt :
— Oui, vous me ferez grand plaisir... Tout ce qui touche... ces pauvres petits enfants, m'inspire un très vif intérêt.
OUÂTRIÈME PARTIE
Le Commandeur, quoique très persuadé qu'il était né pour la diplomatie autant que pour les succès amoureux, le Commandeur n'avait pu cacher à.M. Lenoir que Marie — la protectrice de Gabriel — lui tenait au cœur.
Oui, M. de Boisfleury pensait toujours à la petite Loustalot.
— Cet imbécile de Laroque, avec ses inventions, m'a fait manquer toutes les occasions, disait-il en retournant à Sivry, mais à mon retour à Parîs:je retrouverai Marie, le lieutenant de police m'y aidera, au besoin.
Cela dit, le Commandeur n'avait plus pensé qu'à voler à d'^iutres conquêtes.
Et justement, sa bonne ou sa mauvaise étoile voulut qu'un rapprochement eut lieu entre le Commandeur et la grosse Chonchon dans des conditions assez singulières.
On sait que Chonchon devait se marier avec Jean Leblanc. Tous les
préliminaires avaient eu lieu le lendemain et le surlendemain du départ
de Marie... et les choses allaient se passer le plus. simplement du monde.
i . Malheureusement ou heureusement — nous le répétons — une idée
ambitieuse germa dans la cervelle de Chonchon.
— Jean, dit-elle à son fiancé.
— Mam'zelle Chonchon? dit Jean Leblanc.
— Notre fortune est faite...
— Allons donc!
— Tu vas voir. Le Commandeur de Boisfleury devait donner une place de jardinière à Marie Loustalot.
— Oui...
— Marie ne l'a pas prise parce qu'il fallait qu'elle parte... à ce qu'il paraît.
— Elle ne pouvait pas faire autrement, à ce que dit le curé, ajouta Jean Leblanc.
Comme la nuit était venue, Chonchon se présenta de nouveau. (P. 262.)
— Eh bien ! mon ami Jean tu ne devines pas?
— Non, mam'zelle Chonchon.
— Alors, je vais t'expliquer : si Marie est partie, la place de jardinière est toujours là.
— C'est vrai,
— Pourquoi que je ne la prendrais pas?
LIVRAISON 33. — A. d'eX.NERY. — LA GRACE DE DIEC. — JCLES ROCFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 33.
— Au fait, répondit Jean, pourquoi, en el'let, si on veut bien vous la donner,
— Et puis toi.
— Moi?
— Toi, pourquoi qu'on ne te ferait pas sommelier, puisque Pierrot devait l'être? Pierrot n'est pas moins bête que toi.
— Oh! pour ça, non.
— C'est dit, je vas m'occuper de ça.
Jean Leblanc vit s'ouvrir devant lui des horizons infinis et ébaucha des vœux pour que sa promise réussit dans sa tentative.
Chonchon passa chez elle, prit un gros morceau de pain qu'elle mit en relation avec une tranche de lard gras, et s'en alla d'un pas assuré au château, comme une personne dont la conscience n'a rien à voir avec les mauvaises digestions.
Si Marie était craintive, son amie Chonchon pouvait passer pour une gaillarde à cheval sur la frontière de l'aplomb et de l'effronterie.
D'ailleurs, elle ne voyait pas pourquoi elle aurait eu peur de quelqu'un dans ce bas monde.
Elle se dirigea donc vers le château et quand elle y arriva, elle ne tergiversa point.
— Je veux parler à M. le Commandeur, dit-elle à un grand gaillard de laquais qui se frottait les rotules dans l'antichambre.
— Qu'est-ce que vous lui voulez? ne manqua point de demander le domestique.
— Ça, mon ami, répondit Chonchon avec infiniment de bon sens, ce n'est pas votre affaire.
Le valet n'ignorait point que M. de Boisfleury avait journellement des faiblesses pour des femmes de toute condition. Il supposa donc que Chonchon avait des raisons pour lui parler si vertement, se tut et alla faire la commission.
— Monseigneur, dit-il.
— Qu'est-ce? demanda M. de Boisfleury sur Un ton sec.
Depuis son retour au château, le Commandeur n'était pas du tout endurant.
— C'est une fille qui fait demander à monseigneur un moment d'audience.
— Une fille, répéta le Commandeur en époussetant par un geste machinal son jabot de dentelle.
— Oui, monseigneur.
— Jolie?
— Oui, monseigneur.
— D'où vient-elle?
— De Saint-Laurent, je crois.
— Fais-la monter tout de suite.
Cet empressement de M. de Boisfleury tenait à un espoir qui venait de germer dans son âme.
Il se figurait que cette fille était Marie elle-même. Comment et pourquoi? Nul ne saurait le dire.
Du reste, il ne tarda pas à être détrompé. Quand il vit entrer Chonchon avec ses joues rebondies, ses yeux émerillonnés et audacieux, sa bouche sensuelle et ses formes opulentes, il ne put s'empêcher de sourire, mais il eut un regret.
— Monseigneur me reconnaît? demanda Chonchon en traduisant à son avantage le sourire du Commandeur.
— 11 me semble, en effet, que je vous ai vue...
— Oui, oui, au château, le jour de votre arrivée, monseigneur, même que monseigneur m'a dit que j'avais de belles dents et que je lui ai répondu : C'est surtout qu'elles sont bonnes. Je casse les noyaux de pêches.
— Je me souviens, en effet, dit le Commandeur.
Et ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction qu'il reposa ses yeux sur cette plantureuse donzelle.
— Je ne retire rien de ce que j'ai dit, ajouta M. de Boisfleury.
— Monseigneur est bien bon.
Le Commandeur esquissa une pirouette, s'approcha de la grosse fille, lui prit le menton et lui dit d'une voix câline :
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour vous, ma belle enfant?
— Oui, monseigneur.
— Et quoi donc?
— Voilà, monseigneur : je vas me marier avec Jean Leblanc. Vous connaissez Jean Leblanc?
— Non, mais continuez, dit le Commandeur, que ce verbiage amusait.
— 11 n'est pas beau, Jean Leblanc, mais enfin, c'est un mari et je n'ai pas le choix.
Le Commandeur souriait toujours. Chonchon commenrait à l'amuser pour tout de bon.
— Je viens vous demander mon cadeau de noces, ajouta la joyeuse fille sans s'inquiéter du sens qu'on pouvait donner à ses paroles.
— Et vous désirez, sans doute, quelque chose de particulier?
— Oui bien, monseigneur.
— Je ne suis pas homme à vous refuser quoi que ce soit.
— C'est ce que j'ai dit à Jean Leblanc et c'est pour cela- que je suis venue trouver monseigneur.
Le Commandeur ne souriait plus. 11 riait pour tout de bon, à bouche ouverte. Cette appétissante Chonchon, avec son sans gêne, commençait à lui paraître désirable. Il ne s'agissait plus de Marie. A défaut de grives, on se contente de merlettes.
Or, cette merlette l'amusait beaucoup.
— Eh bien! voyons, parlez, reprit-il.
Et comme Chonchon allait prendre la parole, il lui demanda:
— D'abord, comment vous nommez-vous?
— Fanchette, monseigneur.
— Ah! fort bien.
— Mais on m'appelle ordinairement Chonchon.
— Pourquoi?
— Il paraît que c'est plus commode.
— Va donc pour Chonchon. Ça ne me gêne pas, dit le Commandeur.
— Ni moi non plus, riposta Chonchon en éclatant joyeusement de rire au nez de son interlocuteur.
— Et maintenant, dites-moi ce que vous désirez?
— En deux mots, je serai bien aise d'avoir la place que vous vouliez donner à Marie.
A cette demande, le Commandeur fut un peu surpris, mais il se remit vite.
— La... la place... de quelle place parlez-vous?
— Mais dame, la place de jardinière, donc...
— Ah! fort bien... et... aux mêmes conditions? demanda-t-il avec un sourire un peu faux de débauché.
— Oui, monseigneur, répondit la grosse fille à tout hasard. Car elle n'avait point une idée exacte de ce que signifiait la question du Commandeur.
— Avec plaisir, mon enfant. Mais vous savez que la première condition, avant d'entrer en fonctions, est de souper avec moi.
Si Marie était d'une timidité qui pouvait lui nuire dans la vie, Chonchon, au contraire, ne se laissait troubler par rien ni par personne.
Son sans-façon ne l'abandonnait jamais et les privilèges du rang, de la fortune, lui inspiraient à peine un sentiment d'envie... nous disons: à peine, car elle ne jalousait réellement ni l'un ni l'autre.
Et puis, elle avait une santé et une bonne humeur qui lui faisaient envisager toute chose sous l'aspect le plus naturel, un enfant l'aurait trompée aisément.
Cette proposition de souper avec le Commandeur, qui aurait eiïravé
toute femme un peu au courant des choses de ce bas monde, n'était pas, d'ailleurs, pour inquiéter une paysanne ignorante des ruses de la débauche, ni même des roueries de l'amour. /
— Souper! dit-elle, monseigneur me fait trop d'honneur...
— C'est la condition.
Il faut dire que M. de Boisfleury était fort à son aise avec Chonchon. Elle lui faisait TelYet d'une fleur bonne à cueillir, mais il n'éprouvait pour elle ni amour, ni passion, un simple caprice...
— Mais, monseigneur?... dit Chonchon.
— Vous refusez?...
— Ah! pour ça non,... dit la grosse fille en éclatant.
— A la bonne heure!
— Une occasion comme ça! répondit Chonchon. Je voulais me faire prier pour ne pas avoir l'air
— Bon!
— Mais, dès que vous avez parlé de souper, je me suis dit que ce serait fameux. J'ai jamais fourré mes dents dans de la cuisine de grand seigneur, moi, et, ma foi ! je suis curieuse de savoir quel goût ça peut avoir.
— Le goût est bon, allez.
— Je m'en doute et je m'en flatte.
— Ainsi, c'est convenu?
— Monseigneur, c'est juré,... seulement, je me demande quel intérêt vous avez à me faire souper en votre compagnie.
— Le plaisir de vous entendre causer.
— Vraiment?
— Je vous trouve drôlette.
— Ça c'est vrai que quequ'fois... mais il doit y en avoir de bien plus drôles que moi, à Paris?
— Pas beaucoup.
— Ah! si vous me dites des choses comme ça, j'vas me prendre au sérieux et je serai bête comme un veau!
— Eh bien! à tout à l'heure, il est sept heures environ. Ne retournez pas à Saint-Laurent?
— Je voudrais avertir Jean Leblanc.
— Qu'est-ce que c'est que ça Jean Leblanc?
— C'est mon futur,... celui qui voudrait aussi une place de sommelier au château.
— • Ah! mais celui-là.
— Il soupera avec vous, lui aussi, tant que vous voudrez.
Le Commandeur regarda Chonchon qui avait tout fair de se moquer de lui. Mais la brave fille était de bonne foi.
— Vous lui direz ça demain, fit M, de Boisfleury.
— Au fait,... c'est ça, et puis je pourrai lui raconter comment on soupe avec un Commandeur. Monseigneur, je vais vous attendre.
— C'est bien, allez au jardin. Inspectez votre futur domaine et, dans une heure et demie, soyez ici, sans faute. Le souper sera prêt.
— Le souper! répéta Chonchon qui, par avance, passa sa langue sur ses lèvres, ah! monseigneur, vous êtes un seigneur bien comme il faut.
M. de Boisfleury, souriant, la congédia.
— Eh! eh! fit-il dès qu'elle fût partie, qu'allez-vous faire M. le Commandeur. Bah ! c'est une superbe fille. Il y a des gens qui la considéreraient comme un morceau de roi. Et puis, vraiment, elle a du piquant, avec ses audacieuses et naïves réponses. Je crois, palsembleu! que nous allons vraiment passer une soirée aimable...
Il y avait bien, dans l'attitude et dans les paroles du Commandeur, un peu de mauvaise honte et quelqu'un qui l'aurait entendu se fut douté qu'il entrait, dans son monologue, un certain besoin de se justifier. Mais il n'en était pas à regretter une petite scélératesse de plus ou de moins.
M. de Boisfleury habitait une aile du château où, grâce aux arrangements pris à son arrivée, il se trouvait seul et libre d'agir à sa guise.
Gomme la nuit était venue, Chonchon se présenta de nouveau. Des ordres étaient donnés, on l'introduisit.
Soit instinct de coquetterie, soit sentiment de l'honneur qu'elle se croyait appelée à recevoir, la paysanne avait mis un peu de goût dans sa toilette.
Dans un coin du jardin, où dormait une pièce d'eau qu'entouraient des arbres protecteurs, elle avait trouvé un cabinet de toilette à souhait pour son dessein.
Avec un sans-gêne inouï, elle s'était vigoureusement débarbouillée. Mieux encore, si quelque indiscret se fut trouvé là, il aurait pu la voir se plonger, sans cérémonie, dans l'eau tiédie par le soleil d'une journée presque suffoquante. ■
Puis, d'une main sûre, elle avait tordu, sur sa nuque, une chevelure d'un noir profond, épaisse et longue ainsi qu'un manteau.
En sorte que, lorsqu'elle entra dans le boudoir où M. de Boisfleury venait de faire dresser la table, elle avait un faux air de ces bergères Louis XV dont l'Opéra-Conaique, aujourd'hui, nous donne la portraicture plus ou moins ressemblante.
— Me voilà, dit-elle.
Mais, aussilût, elle remarqua qu'il n'y avait que deux couverts.
— Quoi! reprit-elle. Rien que tous les deux?...
— Eh! donc! fît le Commandeur avec un sourire, craignez-vous quelque chose?
— Non, mais je ne m'attendais pas...
— Ah çà! fit M. de Boisfleury en a parte, je la trouve vingt lois plus charmante. Tudieu! le beau brin de fille. Approchez, ajouta-t-il à haute voix.
— Ah ! cette fois, je vais être intimidée, s'écria Chonchon en éclatant de rire.
— Intimidée, pourquoi?
— Mais pour tout. Je ne sais bavarder, moi, que quand il y a beaucoup de monde. Et puis vos grands diables de laquais me font peur, je ne vous le cache point.
— 11 n'y aura pas de laquais. Tout est servi de façon à ce que nous ne soyons pas dérangés.
— Ah! fit Chonchon qui, cette fois, entrevit assez distinctement les intentions du Commandeur.
Il y eut un silence.
Mais la belle fille se dit, qu'après tout, elle saurait bien se défendre.
— D'ailleurs, pensa-t-elle, je n'ai jamais eu et je n'aurai jamais un pareil repas à ma portée. Et, puisque je le tiens, je vais m'en fourrer jusqu'aux yeux.
— Voyons, mademoiselle Chonchon, à table.
La bonne fille eut encore un moment d'hésitation. Mais son estomac lui parlait très sérieusement et son odorat était chatouillé par des parfums culinaires inconnus.
— Monseigneur, après vous, dit-elle en montrant au Commandeur sajphaise, par un geste qui ne manquait pas d'allure...
M. de Boisfleury, en costume fort élégant, se mit à table et déplia sa serviette. Chonchon l'imita gauchement d'abord, puis, elle s'écria :
— Alors, monsieur le Commandeur, si Marie avait accepté la place de jardinière, il aurait fallu qu'elle soupe avec vous?
— Ne parlons pas de Marie, répliqua M. de Boisfleury. Pour le moment, il n'existe pas au monde de femme ou de fille dont on doive s'occuper, si ce n'est de vous.
— Tiens! c'est ça qu'on appelle un compliment, je pense. Ah! vous les troussez proprement, monsieur le Commandeur. Mais nous ne sommes pas ici pour ça, ajouta Chonchon qui, n'y tenant plus, découvrit un des plats à sa portée
Il s'en échappa un fumé odorant qui fit pousser à la donzelle de petits cris inarticulés où l'on sentait une joie de gourmande sans pareille.
— Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle.
— Un chaufroid de perdreau ! . . .
— Hum ! fit-elle en reniflant, mais il y en a bien peu!
— Comment?
— Eh ! monsieur le Commandeur, je ne sais pas ce que vous en mangerez. Mais je sais bien que si vous me le laissiez croquer, je serais fille à en demander d'autre.
— Qu'à cela ne tienne. Je n'ai qu'à sonner d'une certaine façon pour que mon cuisinier m'en envoie une seconde terrine.
— Non, attendez.
Chonchon découvrit un autre plat.
— Et ça? dit-elle.
: — Ça, ce doit être un composé de riz d'agneau et de rognons de poulet à la sauce Vatel.
Chonchon renifla encore.
— Est-ce dommage qu'ils en fassent si peu à la fois? déclara-t-elle en poussant un sonore éclat de rire.
Puis, faisant un retour sur elle-même :
— Je voudrais que Jean Leblanc me vit à cette table avec une nappe si blanche, avec des verres qui m' éblouissent et des chandelles qui m'aveuulent.
— Oh! Jean Leblanc en verra bien d'autres, si Dieu lui prête vie, remarqua M. de Boisfleury, sans façon.
— Pourquoi donc?
— Mais vous ne mangez pas, mon enfant.
— C'est vrai, je n'ose pas.
— Vraiment!
— Servez-vous d'abord, monseigneur. Vous n'êtes pas bien gros, vous ne devez pas avoir un fort appétit. Prenez-en à votre suffisance, moi, je mangerai bien tout ce qui restera.
— Quelle gaillarde ! murmura le Commandeur.
Le Commandeur, toujours courtois, même avec une femme de basse condition, voulut au contraire servir sa convive. Puis il se servit à son tour et mit le plat à côté de Chonchon pour qu'elle pût y revenir.
La grosse fille ne perdait pas de temps. Ah ! c'était de bel ouvrage. Pain blanc et chaufroid étaient engloutis avec autant de vélocité que de satisfaction.
M»e Chonchon doit être traitée avec tous les inënagements possibles. (P. 2*2.)
Ah! monsieur le Coinmandmir ! disait-elle la bouche pleine, les yeux écarquillés, la fourchette en l'air :
— Quoi donc?
— Ah! que c'est bon! que c'est bon!
— Vous trouvez?
— Mais ce qui me passe, c'est que vous n'avez pas l'air de vous en douter.
LIVRAISON 34. — A. D'j;.N.NERV. — LA GRACE DE DIEO. — JULES ROCFF ET c'', ÉDITEURS. — LIVRAISO.N 3-1.
— Mais si, mais si, mademoiselle Chonchon, répondait M. de Boisfleury, enchanté de voir celle qu'il convoitait de mettre tout de suite — au moins il le croyait — hors d'état de résister.
— De ce train-là, pensait -il, elle sera grise avant une demi-heure et alors... nous verrons bien.
Chonchon avait vidé son assiette avec une célérité qui justifiait son mot sur ses dents.
Elle revint au plat, et prenant au pied de la lettre la recommandation du grand seigneur, elle n'y laissa rien.
— Dites-moi, monseigneur?... interrogea-t-elle tout à coup avec une aimable familiarité.
— Que désirez-vous? répondit le Commandeur souriant.
— Est-ce que vous mangez de ça tous les jours?
— Oh ! non.
— Et pourquoi? c'est trop cher, sans doute!
— Non. On s'en lasserait.
— On s'en lasserait, riposta Chonchon abasourdie, on s'en lasserait! Ce n'est pas possible.
— Je vous assure que si.
— Eh bien! moi, monseigneur, si vous voulez faire un essai, je me charge d'en manger à chaque repas, jusqu'à la fin de ma vie, et je me flatte qu'elle sera longue.
Chonchon, en parlant ainsi, riait de tout son cœur sans perdre toutefois un coup de dent.
— Ça vous réchauffe l'estomac reprenait-elle. Oh! là! là! là! là! que c'est bon.
M. de Boisfleury riait aussi. Il était même ravi d'avoir imaginé ce souper. Sa compagnonne manquait de finesse et de distinction, à coup sûr, mais elle n'était point banale avec son appétit, sa bonne foi, et son exubérance incroyable.
— 11 faut boire, dit-il avec un regard qui eut inquiété tout autre que la bonne Chonchon.
— Pardi! répondit cette dernière, quoique, au vrai, ce ne soit pas, pour moi, aussi indispensable que le manger.
Elle porta son verre aux lèvres.
— Aïe ! qu'est-ce que c'est que ça?
Elle but de nouveau, parut ravie et s'écria :
— Monsieur le Commandeur! vous pouvez vous vanter que je ne vous oublierai jamais maintenant.
Elle disait ça sur un ton solennel très comique.
— A cause du souper? demanda M. de Boisfleury.
— Pardi!
— Je ne vois pas...
— Comment! vous supposez bien que c'est la première fois que je me remplis d'aussi bonnes choses.
— Bien possible!
— Vous supposez encore plus que ce sera aussi, et probablement, la dernière fois, n'est-ce pas?
— Oh! pour ça, fit le Commandeur, je n'ai pas d'opinion. Mais buvez donc. Et puis, vous ne mangez plus.
— Je reprends haleine, dit Chonchon, mais vous allez voir de quoi je suis capable.
On attaqua le second plat. Maintenant M. de Boisfleury poussait ferme au Champagne dont le pétillement excitait chaque fois la bonne humeur et les exclamations de la grosse fille.
— Ah ! oui, je m'en souviendrai,... sarpejeu ! criait Chonchon avec son énorme gaieté.
Et elle mangeait, elle mangeait, elle riait, elle buvait, riait de nouveau et ne perdait pas un coup de fourchette,... tant et si bien qu'elle finit par avoir la face illuminée et par se sentir encline à la reconnaissance et surtout aux actions de grâce.
— Ah ! par exemple, dit-elle, on vous juge bien mal dans le pays.
— Vraiment?
— On dit des horreurs sur votre compte, mais je vais bien vite mettre ordre à tout ça.
— Et que dit-on positivement?
— Que vous êtes un seigneur brutal, mauvais, capable de bien des choses pas trop propres.
— Ah! oui! Et qui parle ainsi?
— Oh ! tout le monde.
— Merci bien.
— Mais quand j'aurai dit que vous êtes un bon enfant, oh ! mais là un vrai bon enfant, il faudra bien qu'on déchante. Donnez-moi encore du riz d'agneau,... Dieu que c'est bon! Je ne sais pas si je ne préfère pas ça au chaufroid de perdreau. Il faudrait comparer, et le chaufroid est consommé.
Elle n'attendit pas, du reste que M. de Boisfleury la servit, ayant pris le plat elle en fourra trois parts dans son assiette en disant :
— Ça c'est pour Fanchette, ça c'est pour Chonchon, ça c'est pour moimême en personne.
— Vous ne craignez pas...
— Quoi donc? une indigestion? oh! pour ça, monsieur le Commandeur vous pouvez être tranquille, vous me serviriez des cailloux à celte sauce-là qu'ils passeraient comme une guigne.
Et, en quelques minutes, elle eut englouti la montagne d'aliments entassés dans son assiette, ce qui, du reste, ne l'empêchait pas de rire, de bavarder et de s'amuser infiniment plus que M. de Boisfleury lui-même, quoiqu'il ne s'ennuyât point.
Car, phénomène fort étrange, Ghonchon ne perdait pas le nord. Elle était évidemment mise au monde et façonnée par la nature pour digérer, sans la moindre fatigue, une quantité invraisemblable de nourriture, son estomac travaillait en même temps que ses dents et semblait faire place nette à mesure qu'on lui envoyait de nouveaux dons.
Sa tête même, sa tête, qui n'était point familiarisée avec le vin de Champagne, avec le fumet des truffes et d'autres ingrédients dont l'excitation suffit à griser le commun des mortels, sa tête restait solide et sa pensée lucide,
M. de Boisfleury s'en aperçut bien quand, jugeant le moment opportun, il se rapprocha de Ghonchon et voulut prendre quelques privautés.
La bonne fille n'était point bégueule, pas ingrate non plus, et jugeant qu'un homme qui vient de vous offrir un repas aussi succulent mérite assurément quelques égards, elle ne fit pas la renchérie.
Mais quand le Commandeur voulut se montrer un peu plus pressant que les convenances ne le permettent, elle se rebiffa.
— Ah ! monseigneur, dit-elle, à bas les mains !
— Voyons, ma petite Chonchon...
— Il n'y a pas de petite Chonchon. D'abord, je sais me défendre. 11 faut vous mettre ça sous votre perruque.
M. de Boisfleury versa une rasade et voulut pousser les choses beaucoup plus loin.
Il supposait que Chonchon était ivre à moitié et que la résistance de la paysanne ne durerait pas longtemps.
Mais celle-ci se leva et lui fit voir qu'elle était fort solidement établie sur ses jambes et que rien ne pourrait la désarçonner, si elle ne voulait pas s'y prêter un peu, ce qui paraissait, d'ailleurs, être entièrement loin de sa pensée.
— Monsieur le Commandeur, dit-elle, ne me gâtez pas ma soirée, vous ne voudriez pas que je regrette d'avoir si bien SQupé.
— Sais-tu que tu es aussi jolie qu'une Vénus?
— C'est possible, quoique je ne connaisse pas la personne que vous appelez une Vénus...
— Et tu ne veux pas qu'on te le dise.
— Oh! ma foi si, tant que vous voudrez, mais pas autre chose ou je serai capable de cogner et ça m'embèlrait, parce que je suis, au fond, une très honne tille.
Le Commandeur se souvenait trop de ses mésaventures récentes pour ne pas se garder de nouveaux accidenls.
Il n'insista donc pas. Mais il continua de faire boire Chonchon qui, avec le dessert, les babas, les fraises, les crèmes, les fruits, etc., but force liqueurs sans perdre de sa lucidité. Sa joyeuse humeur était revenue depuis qu'elle voyait le Commandeur se tenir tranquille.
— Ah! vous voilà comme je vous aime, dit-elle en avalant un verre de liqueur des îles que M. de Boisfleury venait de lui verser...
Mais elle n'avait pas mangé une demi-douzaine de petites croquettes qu'elle parût tout à coup amortie.
— Tiens! tiens! dit-elle, qu'est-ce que j'ai donc? voilà que je m'endors à c'te heure. Ah ! par exemple. Je ne serai donc pas capable de veiller une nuit entière, c'est pas possible pour une gaillarde comme moi. Kh bien! non. Ah! mais je ne veux pas dormir, voyons, monsieur le Commandeur, pincez-moi...
M. de Boisfleury avait son sourire énigmatique. 11 ne bougea pas. Dans une attitude qui semblait provoquée par la curiosité, il regardait Chonchon examinant les progrès de l'invincible sommeil qui s'emparait de la jeune fille.
— Mais non, mais non, rép('tait celle-ci en se débattant.
Puis, après un moment de lutte, elle s'affaissait sur sa chaise, laissait tomber sa tête sur ses bras appuyés à la table. Deux ou trois fois elle lit un nouvel effort, murmurant :
— Monsieur le Commandeur! secouez-moi donc. Une autre fois elle ajouta :
— C'est-il bête de dormir comme une marmotte.
Ce fut ses derniers mots. Elle ne s'éveilla plus. Un éclair de joie brilla dans les yeux du Commandeur qui sonna.
Le lendemain matin, Chonchon s'éveilla dans une chambre du château en criant :
— Miséricorde!
Le Commandeur était à deux pas d'elle toujours souniant. Il ne fallut pas bien longtemps à la grosse fille pour se douter de ce qui lui était arrivé pendant son sommeil.
Elle ne s'en souvenait que vaguement, comme on se souvient d'un rêve... Encore toute troublée qu'elle était par les libations du Champagne de la veille. Mais le sourire vainqueur de M. de Boisfleury dissipa promptement ces vapeurs et ce doute.
Elle entra, pour lors, dans une rage noire et traita le Commandeur avec aussi peu de respect que possible.
Le Commandeur n'en était pas à s'émouvoir pour de semblables reproches. Chonchon n'en avait certainement pas l'étrenne...
— Vous êtes charmante, lui dit-il, je vous assure que vous êtes adorable et point destinée du tout à vous marier avec un Jean Leblanc.
— Pardi! je crois bien; à présent! répliqua Chonchon avec colère.
Et comme ce n'était point une fille capable de se lamenter indéfiniment; comme elle professait sans doute la théorie des faits accomplis, elle cessa de se désoler en disant :
— Monseigneur, vous êtes un monstre.
— Comme vous voudrez...
— Mais puisque je ne puis plus faire autrement, je ne sors plus d'ici.
— Diable! se dit le Commandeur, voici qui devient grave. Et, tout haut il ajouta :
— Vous tenez donc toujours à la place de jardinière?
— Jardinière ou autre chose, répondit Chonchon qui, déjà, entrevoyait d'autres horizons... Donnez des ordres pour qu'on m'installe dans mes fonctions,... nous verrons plus tard.
— Avec plaisir, seulement...
— Seulement ? interrogea la paysanne du ton d'une femme qui ne sera pas aussi facile à manier qu'on aurait pu le croire.
— Seulement, nous allons déjeuner avant...
Chonchon eut un sourire et montra ses vaillantes dents qui ne demandaient qu'à travailler.
— Déjeuner!... déjeuner avec vous, dit-elle en hésitant,... partagée entre la colère et l'appétit qui, déjà, la talonnait.
— Pourquoi refuseriez-vous? dit le Commandeur...
— Le fait est, qu'à présent!... répondit-elle...
— Allons, ne me refusez pas...
— Soit, aussi bien, j'ai l'estomac dans mes sabots.
— Il faudra dire dans mes souliers, dorénavant.
— Oui, quand j'en aurai.
... Et j'en aurai bientôt, j'y compte bien, et aussi d'autres afiiquets que cette robe de bure, d'autres fichus, d'autres jupes, d'autres corsages.
— Diable ! diable ! diable ! répétait le Commandeur.
— Mais ne songeons qu'au présent. Vous parliez de déjeuner, sonnez pour qu'on nous serve. Est-ce qu'il y aura encore du chaufroid?
— Vous n'avez qu'à faire votre menu.
— Monseigneur, vous êtes un galant scélérat!... Eh bien! pour tout menu, ordonnez qu'on apporte beaucoup, beaucoup de ce que nous- avons mangé hier.
— Il sera fait selon votre désir.
— Vous me prenez par mon faible. Mais dites-moi un peu, s'il vous plaît, monseigneur?
— Quoi donc?
— Quelle diable de drogue avez-vous donc mise dans mon verre pour?
— Je n'ai rien mis du tout, répondit M. de Boisfleury toujours souriant...
— Allons donc?
— Par ma foi, je vous jure...
— Vous aller faire un mensonge, monseigneur, et maintenant que le mal est fait, ce n'est pas la peine.
— Vous êtes une drôle de fille.
— Peut-être bien.
— Hier soir, vous vous êtes tenue comme une Lucrèce...
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Et ce matin, vous acceptez tout avec une résignation.
— Dites donc, monsieur le Commandeur, si je ne me résignais pas qu'cpt-ce que j'y gagnerais?
— Au fait...
— Ah ! seulement, vous m'avez dit que vous m'aimiez, n'est-ce pas ?
— De toute mon âme...
— Ah! bien, faudra continuer, vous savez, moi, maintenant, je ne connais plus que vous, et puis, je vas vous adorer à mon tour, vous savez, les femmes c'est comme ça.
— Je vais être bien heureux! dit ironiquement le Commandeur...
— En attendant, vous parlez de déjeuner et je ne vois rien venir. Où est-il votre déjeuner?... on ne laisse pas mourir les gens de faim comme ça.
— Venez, dit M. de Boisfleury.
— Le Commandeur tendit la main à Ghonchon qui, prenant un air de
solennilé fort comique, s'appuya sur lui et se laissa conduire dans la petite salle à manger où s'était passée la scène de la veille. .
— Est-ce que vous allez m'endormir encore? demanda-t-elle à M. de Boisfleury.
— Si vous voulez, répondit le Commandeur...
— Non, non, hein? pas de bêtise, je vous prie.
Elle attaqua le déjeuner avec la vivacité d'un estomac qui n'aurait rien mangé de quinze jours.
— Ah! dit-elle en vidant comme la veille, la terrine de chaufroid, voici qui fait pardonner bien des choses.
M. de Boisfleury s'amusait de nouveau.
— Encore du Champagne !
... A votre santé, mon chéri, lui dit-elle bientôt, mais vous ne buvez pas.
— Je suis un peu blasé sur cette chère.
— Ah! vraiment. Eh bien! vous pourrez m'en faire manger pendant dix ans et le diable m'emporte si je m'en dégoôte.
Ghonchon, ayant pris son parti de sa situation nouvelle, devenait familière.
Donc elle mangea son saoul, but de même, ne s'endormit point comme elle le craignait, comme elle s'y attendait peut-être, et quand elle eut fini son repas, le Commandeur lui dit :
— Maintenant, venez que je vous installe comme jardinière.
On descendit au jardin. Le bonhomme qui remplissait à Sivry les fonctions de Le Nôtre fut informé qu'il eût à considérer Ghonchon comme sa subordonnée. •
— Ah! seulement, dit tout bas la bonne fille au Commandeur, il faut aussi l'avertir d'une chose.
— Laquelle donc?
— C'est que je ne suis pas d'une nature à travailler beaucoup sans manger copieusement. Dites lui ça, Commandeur!
— Maître Joseph, reprit le Commandeur un peu étonné du ton familier que prenait Ghonchon, n'oubliez point que M"^ Ghonchon doit être traitée avec tous les ménagements possibles jusqu'au jour où elle connaîtra bien son métier de jardinière.
— Fort bien, monseigneur. Je ne donnerai à mademoiselle que des tâches auxquelles elle ne succombera pas.
— C'est ainsi que je l'entends, dit M. de Boisfleury...
... Jusqu'à nouvel ordre, ajouta-t-il toutj bas, s'en allant,... et ce nouvel ordre aura lieu quand je prendrai la route de Paris.
La grosse Ghonchon n'était pas, en effet, pour le Commandeur, une
M. de Boisfleury voyait percer la menace de le dénoncer à sa sœur. (P. 279.)
maîtresse à laquelle il put s'attacher. Amusante à cause de sa hruiaie gaîté, ayant des saillies imprévues, sachant prendre le vent, les gens, et les événements tels qu'ils sont, elle pouvait plaire huit jours, un mois peutêtre, mais M. de Boisfleury était un homme trop expérimenté pour ne pas se dire que la liaison serait de courte durée.
Il ne songeait même pas à se gêner avec la paysanne et à lui laisser croire qu'il l'aimait.
LIVRAISON 35. — A. DENNERY. — LA. GRACE DK DIEU. — JULES ROnfF ET C'«, EDITEURS. — LIVKAlSO.N 35.
En quoi il eut tort.
Car Chonchon appartenait à la catégorie des femmes collantes et, dés qu'elle fût installée au château, elle n'eut d'autre préoccupation que de se rendre agréable, à sa façon, à son Commandeur, ainsi qu'elle l'appelait.
Voici, du reste, le raisonnement qu'elle avait bâti dans sa tête, dès le premier jour.
— M, le Commandeur a employé des moyens extraordinaires pour me séduire. Donc, il m'aime extraordinairement. Puisque j'ai accepté son affection, il faut la lui rendre au centuple et ne laisser passer aucune occasion de la lui prouver, un homme avec qui l'on grignote de si bons soupers doit être traité avec tous les respects.
Et Chonchon ne manquait pas de se trouver partout où le Commandeur allait, de l'attendre à l'endroit par lequel il devait passer, de le cribler d'œillades assassines et de lui murmurer des mots aimables quand elle le rencontrait avec quelqu'un. Tous les manèges de l'amour mystérieux et naïf.
Les premiers jours, M. de Boisfleury trouva cela drôle, mais il ne fallut pas longtemps pour qu'il en fût las, plus que las, excédé.
Mais Chonchon n'était point fille à s'apercevoir des impairs qu'elle faisait.
Le Commandeur était-il avec M"* de Sivry, elle venait offrir effrontément un bouquet à la marquise et profitait de cela pour adresser, presque familièrement, la parole à son frère.
Du reste, chaque jour elle avait la prétention de souper ou de déjeuner avec le Commandeur. Et si celui-ci faisait mine de se soustraire à cette partie de plaisir, la joyeuse commère laissait éclater son désespoir...
— Que je suis malheureuse ! Commandeur, vous ne m'aimez plus. Oh ! les hommes ! les hommes ! . . .
Et elle feignait un chagrin incommensurable.
M. de Boisfleury l'aurait bien envoyée promener, mais il craignait qu'elle ne fit quelque esclandre et pour que la marquise n'apprit pas quel usage il avait fait de son hospitalité, il prenait le parti de céder et de satisfaire ks fantaisies gastronomiques ou amoureuses de Chonchon.
Naturellement, Chonchon devint chaque jour plus exigeante. De son métier de jardinière elle ne faisait pas le moindre cas et on la voyait errer sous les arbres avec des airs de princesse.
A force d'obsession, elle était parvenue à se faire habiller d'une façon presque scandaleuse.
— Vous comprenez bien, monseigneur, disait-elle, que je ne puis,
sans vous compromettre, porter des hardes aussi misérables que celles dont je suis aflublée.
— Et pourquoi pas?
— D'abord parce que ça m'ennuie, et ensuite, parce que vous êtes trop galant, et trop décidé à tout faire pour moi.
— Oh! prenez garde,... vous me lasserez, Chonchon.
— Ne croyez pas ça, monsieur le Commandeur. Il me faut une robe de soie pour le dimanche et un déshabillé de Bourracan pour les autres jours.
Cela devenait inquiétant.
D'ailleurs, septembre approchait. 11 n'y avait qu'un moyen de se soustraire à cette tyrannie, c'était de prendre la fuite et de retourner à Paris, en laissant là Chonchon se débrouiller avec le jardinier en chef, qui commençait à en avoir assez d'ailleurs, car elle avait des opinions particulières en horticulture, en arboriculture, et dans toutes les autres branches de la culture.
Donc M. de Boisfleury, décidé à quitter Sivry en même temps que la marquise, en vint à trouver la position si intenable, qu'il résolût d'avancer son départ.
Mais il n'était pas ai bout de ses peines.
Un Commandeur de Malte, le frère de la marquise de Sivry ne peut se déplacer comme un simple croquant.
Avant de se mettre en route, il a des préparatifs à faire, des ordres à donner. Il lui faut établir des relais pour sa chaise ou pour ses chevaux de selle.
Et quelque discrétion qu'il eût recommandée à tout le monde, la nouvelle s'ébruita.
Cependant Chonchon, qui vivait dans une sécurité, dans une quiétude presque parfaite n'en fut pas d'abord informée.
Ce fut seulement un jour qu'elle s'imagina d'aller, avec son incroyable audace, relancer le Commandeur dans son appartement et l'informer qu'elle lui ferait avec plaisir l'honneur de prendre en sa compagnie une collation dont elle avait le plus grand besoin pour ne pas tomber d'inanition, ce fut, disons-nous, ce jour-là seulement que, l'ayant trouvé entouré de bagages, de paquets et de caisses de toute sorte, elle devina l'abandon qui la menaçait et auquel elle n'avait jamais songé jusqu'à ce moment.
— Vous partez! s'écria-t-elle.
— Moi, non. Pourquoi me demandez-vous ça? répondit M. de Boisfleury parfaitement décidé à mentir comme un dentiste.
— Ah ! VOUS ne voulez pas en convenir. C'est donc tout à fait sérieux, vous allez me planter là.
Le Commandeur, fatigué de subir les exigences de sa maîtresse, eut la crânerie de répondre :
— Eh bien! oui, je pars, après?
Chonchon ne sourcilla pas.
— Faites-moi servir d'abord quelques aliments, dit-elle.
M. de Boisfleury se souvenait de la résignation avec laquelle Chonchon avait accepté sa situation, le lendemain du premier souper. Il pensa, comme tout autre l'eut fait à sa place, il pensa que la paysanne, si on la gavait comme il faut, consentirait, sans trop de tirage, de jouer les ariane de village.
— Que désirez-vous qu'on vous apporte ?
— Oh ! presque rien, une bouteille de Rancio, deux ou trois douzaine? de biscuits, un pâté.
— Pas autre chose ?
— Nous verrons après.
Le Commandeur donna des ordres. Dès qu'elle fût servie, Chonchon se mit à engloutir les victuailles, ce qui, d'ailleurs, ne l'empêcha pas de prendre la parole...
— Ainsi, mon chéri, dit-elle la bouche pleine...
— Oh! ma chère, interrompit M. de Boisfleury sur le ton de la lassitude qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler, défaites-vous donc de celte façon commune de parler.
— Quelle façon?
— Je ne suis pas votre chéri, je suis le Commandeur de Boisfleury, et je vous saurais gré de ne pas l'oublier.
— Fort bien, dit Chonchon qui mastiquait avec un vif entrain, mais je vous aime, moi.
Le Commandeur haussa les épaules.
Il connaissait cette chanson dont l'audacieuse paysanne le régalait à longues journées depuis quelque temps.
— Je vous aime maintenant, de toutes mes forces, et si vous croyez que je consentirai à mourir de chagrin...
— Qui vous parle de mourir...
— Oh ! pas vous, mais enfin si vous m'abandonnez, que voulez-vous que je devienne avec tout l'amour que ressent mon pauvre cœur... Que j'ai eu du malheur de vous connaître ! Tous avez vu ces images qui représentent un lierre qui grimpe après un arbre et, en dessous, il y a ces mots : Je meurs
OÙ je m'attache. Eh bien ! je suis comme ça, moi, et je veux mourir avec vous, Commandeur.
Et elle mangeait de quoi gaver six mousquetaires en parlant de la sorte.
M. de Boisfleury crut devoir brusquer les choses.
— Vous ne vous êtes pourtant pas figuré, dit-il, que j'allais consacrer tout le reste de ma vie à votre bonheur ?
— Et pourquoi pas ?
Le Commandeur bondit.
— Comment, pourquoi pas ?
— Certainement, qui vous en empêche? rien. Je me suis informée. Dans l'ordre de Malte dont vous êtes Commandeur, on foit vœu de célibat, et si vous ne devez pas vous marier, comme vous l'avez juré, il faut me rester fidèle.
— Tarare!
— Vous m'avez déshonorée monsieur ! reprit Chonchon avec gravité en finissant le pâté, oui, vous m'avez ravi l'honneur en employant des moyens abominables, et j'entends que vous m'emmeniez avec vous à Paris.
— Ah ! par exemple !
— Oui, mon chéri, continua Chonchon, sans vous, maintenant, la vie me semblerait insupportable. Vous me ferez instruire. J'apprendrai ce qu'il faut pour être digne de vous...
— Elle est folle ! grommelait le Commandeur.
— D'ailleurs, je connais la bon lé de votre cœur, vous ne voudriez pas me planter là pour reverdir et vous souffririez autant que moi de cet abandon si, dans un moment d'erreur...
— Chonchon, ma petite, ne vous entretenez pas dans ces illusions.
— Oh ! si.
— ^'on, non, vous auriez tort.
— Monsieur le Commandeur, je veux aller à Paris.
— Je ne m'y oppose pas.
— Et c'est vous qui m'y conduirez.
— Que non pas.
— Je vous assure que vous m'y conduirez.
— Jamais, entendez-vous.
— Ce n'est pas votre dernier mot.
— Ah ! corbleu, si !
Chonchon posa sa fourchette et se laissa aller sur sa chaise. Sa bouche, mal essuyée, se crispa. Elle fit une grimace fort comique, des rides bizarres
se creusèrent dans son menton et, tout à coup, elle poussa des cris déchirants, des cris à ameuter le château.
— Que je suis malheureuse! mon Dieu! que je suis malheureuse!...
— Taisez-vous donc, Ghonchon ! fit le Commandeur. Mais Ghonchon de crier de plus belle.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! on me l'avait bien dit. Voilà le fruit des amours de grand seigneur, vous m'avez empêchée de me marier...
— Oh ! encore une fois.
— Je suis au désespoir ! Monsieur le Commandeur ! Hercule ! ayez pitié de moi, ne me laissez pas ainsi, ne m'abandonnez pas, criait-elle.
On devait l'entendre à l'autre bout du parc. M. de Boisfleury, très ennuyé, perdait son latin à vouloir la calmer.
— Allons, tais-toi ! fit-il. Tais-toi, ma petite Ghonchon.
— Quelle ressource merestera-t-il, si vous me quittez, si tu me quittes? reprit Ghonchon en passant hardiment au tutoiement familier. Mourir!... comme je le disais ou bien encore, aller me traîner aux genoux de M"*'' la marquise et la supplier de me prendre en pitié.
— Si tu faisais ça ! malheureuse ! . . .
Ghonchon se redressa brusquement, et prenant son ton ordinaire :
— Eh bien! si je le faisais, quoi! qui m'en empêcherait? qu'est-ce que j'ai à craindre à présent? J'irai oui, monsieur le Commandeur, j'irai certainement et je raconterai ce qui s'est passé, tout haut, devant votre sœur, devant vos gens, devant le village entier, on saura tout, tout, tout!...
— Voyons, Ghonchon, mon enfant, tu es folle !
— Je le deviendrai ! mais je ne le suis pas encore.
— Veux-tu de l'argent?
— Oui, je veux bien, mais beaucoup.
— Tu te tairas ? dit M. de Boisfleury en tirant de sa poche une bourse fort lourde et que Ghonchon lorgnait en s'essuyant les yeux avec son tablier.
— Je me tairai, oui, peut-être bien.
— Ah! il faut me promettre de te taire.
Quand M. de Boisfleury s'était radouci devant la menace d'une esclandre elle avait pensé :
— Je te tiens, mon bonhomme!
Dès qu'il eût parlé d'argent, elle se dit :
— Je te tiens doublement.
Et enfin lorsqu'il lui demanda l'engagement de se taire, elle réfléchit une minute et ajouta :
— Voyons d'abord.
Elle tendait la main vers la bourse. M. deBoisfleury, rendons-lui cette justice, était fort grand seigneur, libéral, et peu ménager de ses revenus, d'autant moins qu'ils lui venaient de sa sœur.
Et si nous l'avons vu composer quand Chonchon lui promettait de tout dire à la marquise, c'est que vraiment il savait Mn^e de Sivry très sévère sur certains chapitres et il était persuadé que sa sœur lui couperait les vivres en apprenant son équipée.
A moitié vaincu, il donna la bourse.
Chonchon la soupesa d'un air connaisseur et lui demanda :
— Combien y a-t-il ?
— Je n'en sais rien, une vingtaine de louis.
— Bon! fit la vigoureuse fille des champs. Ce sera pour me faire vêtir à la mode de Paris en arrivant.
Le Commandeur, qui croyait avoir calmé sa maîtresse avec ses vingt louis, voulut recommencer la lutte. Il employa même une stratégie qui d'ordinaire lui réussissait.
— Vous voulez me rançonner, ma petite, je m'y reluse.
— Nous verrons.
— Et si vous prétendez aller faire votre rapport à la marquise, je ne m'y oppose pas. Bien mieux, je vous accompagne... Allons, petite, venez avec moi.
— Turlututu! fit Chonchon. Je n'ai pas besoin d'être escortée pour ça. Et puis, je veux choisir mon moment. Quand je serai décidée, vous verrez comment je me chauffe et de quel bois, mon petit!
— Mon petit! ! ! s'écria le Commandeur scandalisé,.,, mon petit !... et il quitta la place, ne voulant rien promettre à Chonchon. Il comptait, d'autre part, sur quelque événement imprévu pour se débarrasser de sa maîtresse. L'idée de la faire enlever et séquestrer pendant quelques jours lui vint à l'esprit.
— Le temps de partir avec ma sœur, disait-il.
Mais il avait, par malechance, détourné de ses devoirs la fille la plus tenace de la Savoie. Comme crampon, Fanchette n'avait pas sa pareille.
Depuis le jour oii elle avait mis dans sa cervelle d'aller à Paris avec le Commandeur elle concentra toutes ses forces et toute son intelligence à .ce but unique.
Avec une adresse incroyable, elle s'arrangea de façon à faire trembler le Commandeur d'un bout de la journée à l'autre. Était-il avec la marquise, elle venait, sous un prétexte ou sous un autre, et lui adressait la parole avec une apparence de respect, sous laquelle M. de Boisfleury voyait percer la menace de le dénoncer à sa sœur.
M. de Boisfleury, qui avait commencé à céder, ne tarda pas à être à la discrétion de sa maîtresse.
Le jour du départ arriva.
Le Commandeur n'avait encore pris aucune décision et Chonchon, malgré son audace, ne savait guère sur quoi compter. Les bagages, empilés sur deux charrettes à bœufs, étaient partis depuis l'avant-veille et s'en allaient à petites journées, selon l'usage de ces temps où la vapeur ne servait qu'à faire cuire le pot-au-feu. ' •
Vers neuf heures du matin une chaise, attelée de quatre vigoureux chevaux du pays vint se ranger devant le perron du château.
M"c Chonchon, comme par un fait exprès, procédait à son second repas et se proposait de défaire à plate couture un trio de bécasses qu'on venait de lui servir.
Elle aperçut la chaise de poste et — rendons-lui cette justice — fit incontinent le sacrifice d'une bécasse, les deux autres furent empaquetées par elle pour être plus tard mangées à loisir.
Elle courut vers la grande cour.
Au moment même où elle y arrivait un peu essoufflée, la marquise de Sivry, en toilette de voyage, enveloppée d'une douillette de soie puce, en petits paniers, faisait son apparition sur le perron devant lequel attendait la berline.
Chonchon s'élança vers elle juste à la minute où le Commandeur paraissait derrière sa sœur.
— Madame la marquise veut-elle me permettre de l'aider à monter en voiture et de lui arranger ses jupes? ',
— Vous êtes donc femme de chambre? demanda M™* de "Sivry étonnée.
— Non, madame la marquise, je suis jardinière seulement...
— Je vous remercie de votre zèle. Comment vous nommez-vous?
— Fanchette pour vous servir.
— Eh bien! Fanchette, aidez-moi, je le veux bien.
Chonchon n'était pas maladroite, elle s'y prit très habilement, puis elle dit avec une feinte émotion :
— Hélas! non, madame la marquise, je ne suis pas femme de chambre, mais je le deviendrais aisément pour vous servir, si vous me permettiez de partir à votre suite.
— Partir à ma suite! dit la marquise en même temps que le Commandeur tressautait.
— Je suis une pauvre fille bien malheureuse, madame la marquise,
Une heure plus tard, Chonchon partait à son tour, escortée par le Commandeur. (P. 285.)
LIVRAISON 36. — A. d'ENNERT. — LA GRACE DE MBU. — JOLES ROUFF BT C'', EDITEURS. — UVRAISON 36.
dit Chonchon, celui que j'aime quitte le pays et si je ne vais pas à Paris, je suis bien décidée à mourir.
— Mourir! s'écria la marquise toute bouleversée...
— Oui, madame, j'ai choisi l'endroit — le lac de votre parc, c'est là
que je me périrai...
— Commandeur, dit la marquise, chargez-vous d'empêcher ce malheur, je vous recommande cette petite,... vous viendrez me rejoindre au
relai.
— A vos ordres, marquise, dit le Commandeur.
Puis s' adressant à Chonchon qu'il venait d'attirer derrière la berline:
— Toi, tu me paieras ça.
— M'emmenez-vous? demanda la jardinière in partibus.
— Non, répondit rageusement le Commandeur...
— C'est votre dernier mot?
— Ah ! palsembleu ! je crois bien.
— Eh bien ! vous vous trompez.
— Vraiment?
— Car je partirai quand même.
— Si je veux.
— Non, malgré vous.
— Essaie.
— Vous allez voir. Je n'ai qu'un mot h dire pour que M"^^ la marquise m'attache à sa personne.
Le Commandeur haussait les épaules.
Mais tout à coup M^e de Sivry se penchant à la portière:
— Où donc est celte petite?
— Me voici, madame la marquise.
M. de Boistleury, très inquiet, écouta ce qu'allait dire sa sœur.
— Est-ce que vous seriez fâchée d'entrer à mon service personnel, petite?
— Oh! madame la marquise, je n'en suis pas digne, riposta Choncho: avec des mines de fille repentie qui firent trembler le Commandeur.
— Et pourquoi donc?
En ce moment, Laroque arriva, perché sur un grand cheval, et se présentant à l'autre portière, sollicita la faveur d'entretenir la marquise de deux ou trois questions très urgentes.
Chonchon profita de cette diversion pour se rapprocher du Commandeur et pour lui dire :
— Hercule! vous allez laisser partir la berline.
— Pourquoi?
— Vous le saurez plus tard.
— Mais...
— Je le veux. Si vous n'obéissez pas, je monte aux côtés de Mqic la' marquise et je lui raconte toutes vos infamies à mon égard.
— Mais si je reste...
— Je ne vous retiendrai pas longtemps.
— Mais encore...
— Le temps de chercher une voiture, de l'atteler, de m'y faire monter et de me mettre en route avec l'argent nécessaire pour le voyage, que vous aurez soin de me donner.
— C'est impossible.
— Alors, je vais me faire voiturer par M"^ la marquise elle-même, qui ne pourra plus se passer de moi dans vingt-quatre heures.
Le Commandeur furieux se disait :
— Quelle sotte idée j'ai eue, de séduire cette grosse dondon!
— Allons, décidez-vous, oui ou non. Je n'ai pas le temps d'attendre. Le pauvre Boisfïeury était fort perplexe.
La conversation de sa sœur avec Laroque allait prendre fin. Chonchon était bien capable de partir avec la marquise et, pendant le voyage, qui sait ce qu'elle pourrait lui dire?
Il hésita encore un moment, puis, poussé par la nécessité, il capitula.
■ — Eh bien ! soit, dit-il.
— Vous me donnez votre parole?
— Oui.
— Votre parole de Commandeur?
— Je vous donne ma parole de Commandeur.
— Eh bien! je vous crois.
Et Chonchon s'éloigna prestement afin que la m.arquise, en se retournant, ne la vit plus et ne songeât pas davantage à se l'attacher.
Quelques minutes après, la berline s'ébranlait.
Chonchon était allée reprendre philosophiquement son troisième déjeuner et attaquait sa dernière bécasse, quand survint son séducteur plus qu'ennuyé.
— Chonchon, dit-il, vous êtes une petite peste.
— Et vous une grande, monseigneur.
— Insolente!
— Il n'y a qu'un moyen de me rendre respectueuse.
— Lequel?
— C'est de faire votre devoir d'honnête homme et de m' emmener à Paris.
— 11 le faut bien, puisque j'ai juré.
— Alors, nous parlons!
— Certainement, hélas!...
— A quelle heure?
— Aussitôt que nous aurons une voiture.
— Fort bien, j'en connais une.
— Où donc?
— Chez Léonard, l'ancien postillon, qui s'était mis maître de poste et qui n'a pas pu continuer.
— Je vais l'envoyer chercher. •
— Bien.
— Tenez-vous prête, avez-vous un bagage?
— J'ai deux chemises et une coiffe,... mais ça ne m'inquiète guère; on trouve tout ce qu'il faut à Paris.
— Avec de l'argent...
— Oui Commandeur, avec de l'argent, et nous n'en manquons pas.
— Pardon, ma chère, je vous préviens qu'une fois à Paris, où je vous conduis parce que vous me forcez la main...
— Hercule, vous n'êtes pas galant.
— Je vous préviens qu'à Paris, je ne ferai rien pour vous.
— Nous verrons bien, mon cher!
— Vous vous débrouillerez comme vous pourrez C'est très
sérieux.
— Je crois bien, dit Chonchon qui, cessant brusquement de manger se leva, mit ses poings sur ses hanches et ajouta :
— Vous êtes encore un joli bonhomme, vous me séduisez d'une façon infâme, vous m'empêchez de me marier, vous faites de moi une malheureuse créature sans avenir, sans famille, et quand je vous demande de réparer vos torts d'une façon ou d'une autre,... vous faites le seigneur scandalisé, allons donc! Il faut que je sois une bien bonne fille, au contraire, pour ne rien exiger de plus, croyez-moi, monsieur le Commandeur, marchez droit, protégez-moi, faites-moi une position ou rendez-moi mon innocence.
M. de Boisfleury haussa les épaules, se tut et envoya chercher la voiture de Léonard. Une heure plus tard, Chonchon partait à son tour, escortée par le Commandeur, qui fit un bout de chemin à sa portière tout comme si, elle aussi, eut été une grande dame.
La paysanne, qui avait la bourse du Commandeur, apprit bien vite comment on fait marcher des chevaux, avec un louis de double guide.
Et alors, il se passa quelque chose de bouffon,... pas pour M. de Boisfïeury, par exemple.
Chonchon était en route depuis une heure, quand le Commandeur lui dit :
— Maintenant, ma chère, que vous voilà partie, vous me permettrez, je pense, de remplir, auprès de la marquise, mes devoirs de cavalier servant.
— Auprès de la marquise? demanda Chonchon.
— Oui. Ma sœur entend que je l'escorte et quelque plaisir que j'aie en votre compagnie...
La bonne fille lui coupa la parole.
— Commandeur, dit-elle en prenant le ton et les façons de M^e de Sivry, Commandeur, est-ce que vous songeriez à me jouer un mauvais tour?
— Moi ! vous êtes folle !
— Vous n'avez pas l'intention de partir en avant et de me laisser en route?...
— Je n'y pensais même pas.
— Vraiment!
— Mais puisque vous m'en croyez capable...
— Eh bien?
■ — Je serais bien bête de ne pas profiter de la mauvaise opinion que vous avez de moi.
— C'est-à-dire?
— C'est-à-dire que je vous engage à vous défier.
— Me défier! me défier de vous. Hercule!... ohî non, j'aurais tort et je suis bien tranquille.
... Aussi, je vous prie de ne pas vous gêner. Allez, allez auprès de la marquise. Je ne vous retiens plus. Je suis sûre que vous me reviendrez!
Le Commandeur en avait assez de discuter avec sa tenace conquête. Très résigné à tout, il piqua des deux et galopa pendant trois quarts d'heure, au bout desquels il rejoignit sa sœur, dont les équipages marchaient avec une lenteur solennelle.
Mais, au bout d'une heure, il ne fut pas peu surpris de voir arriver, d'un train d'enfer, le carrosse qui contenait Chonchon, lequel carrosse ayant gagné un chemin de traverse, prit les devants sur la grande route et se perdit derrière un mamelon.
M. de Boisfleury ne comprit pas d'abord la manœuvre, mais dans la soirée, la marquise s' étant arrêtée dans une hôtellerie, pour la couchée, le Commandeur trouva Chonchon sur ses pas et la conversation fut reprise.
— Commandeur, lui dit la paysanne, je savais bien que vous ne songiez pas à me quitter !
Et, d'un air narquois, elle ajouta :
Jusqu'à ce que nous arrivions à Paris, soyez bien tranquille, vous me trouverez toujours devant ou derrière les voitures de M^c la marquise. Quand elle sera devant, je la rejoindrai; quand elle sera derrière, je l'attendrai et par ainsi, mon cher, je serai toujours à même de causer un brin avec M"" la marquise, quand je me trouverai trop longtemps privée de votre aimable présence.
M. de Boisfleury était vaincu.
Dès ce moment, il s'employa comme il put à rendre le voyage supportable à Chonchon et il partagea son temps entre la marquise et celle dont il maudissait « l'adhérence » comme il disait si bien au lieutenant généiai de police, deux mois après.
La jeune femme voyagea donc en princesse et trouva la chose très agréable. Tant et si bien qu'en arrivant à Paris, il ne lui restait pas une bien grosse rancune contre le Commandeur.
Ce dernier s'en aperçut et voulut profiter de ce vent d'indulgence pour essayer de se soustraire tout à fait aux exigences de Chonchon.
Mais dès les premiers mots :
— Nous n'en avons pas fini, mon cher, lui dit-elle.
— Qu'y a-t-il encore?
— Il y a que, d'abord, vous allez me faire habiller à neuf.
— Comment?
— A la dernière mode, donc...
— Et... ensuite?
— Ensuite, vous me fournirez les moyens de gagner honorablement ma vie, monsieur!
— De quelle façon?
— Je n'en sais rien.
— Avez-vous un état?
— Moi!... mais non, mais non...
Chonchon éclata de rire.
— Je dis non, reprit-elle, parce que je suppose que je ne trouverai pas facilement à exercer ici mon métier de vachère.
— Extrêmement juste.
— Mais je puis apprendre à faire quelque chose.
— En effet!...
— Je ne suis pas plus maladroite qu'une autre.
— Enfin, avez-vous une idée, demanda le Commandeur, avez-vous un projet, un plan. Yous sentez-vous des aptitudes pour une branche du commerce ou de l'art? dit le Commandeur d'un ton railleur.
— Je ne comprends pas très bien ce que vous dites. Mais je vais être très claire avec vous. Je ne veux pas mourir de faim dans Paris, 'voilà...
— Pour vous, ce serait une terrible façon de décéder,
— Oui, oui, goguenardez tant que vous voudrez,... mais vous ferez ce que j'exige, Hercule, ou sinon...
— Eh bien! je vous chercherai quelque chose. En attendant, vous ferez bien de prendre une chambre à l'hôtellerie du Plat d'Etain et dans deux ou trois jours, je vous dirai ce que je pourrai faire pour vous. Une question,... quelle est la profession que vous préféreriez?
— Oh! mon cher, comme je n'en connais aucune, je prendrai, sans façon, celle qu'on me présentera. Mais, encore une fois, qu'elle me donne de quoi manger, ferme...
— Évidemment, ma chère, vous pouvez être assurée que ce sera ma principale préoccupation. Je sais à quoi m'en tenir sur votre appétit.
— Eh bien! tablez là-dessus,... dit Chonchon d'un air cavaUer. Ils allaient se séparer.
— Encore un mot, dit la jeune femme.
— Parlez... Allez-vous faire votre menu?
— N'essayez pas de m'abandonner, Commandeur, nous nous fâcherions et je saurais où vous trouver, et nous recommencerions à nous dire des gracieusetés. ■
• — Je vous ai donné ma promesse.
— Et je la retiens^ mon cher. Au reste, vous êtes éclairé sur mon compte, n'est-ce pas? D'ailleurs, je connais M™e la marquise de Sivry et je lui demanderai, s'il le faut, un instant d'entretien... Je suis de sa famille, palsambleu! moi aussi, de la main gauche, c'est vrai, mais j'en suis.
Le Commandeur n'était pas de force avec une semblable obstinée. S'il avait eu affaire à une femme de son monde, il aurait trouvé des paroles faites pour rompre sans rémission. Mais avec une paysanne que les grands airs n'intimidaient pas, il perdait tout son aplomb.
Ce qu'il avait de mieux à faire était d'installer Chonchon au Plat d'Étain.
— Venez avec moi, dit-il.
Chonchon se laissa conduire.
— Maître Martin, dit le gentilhomme à l'hôtelier, je vous amène une pratique: mademoiselle. Donnez-lui une chambre et nourrissez-la. Voici dix pistoles d'avance pour sa dépense. Quand cette somme sera épuisée, vous me préviendrez.
— Fort bien, monsieur le Commandeur, répondit le logeur. Puis, se tournant vers la nouvelle venue :
Et enfin l'un d'eux entra sans façon. (P. 2tU.)
— Veuillez me suivre, dit-il.
On monta un escalier de bois aux balustres assez mal dégrossis et Chonchon fat installée dans une pièce qui lui parut confortable.
— On vous montera du bois, reprit l'hôtelier.
— Oui, mais ce n'est pas le plus pressé, dit Chonchon.
— Mademoiselle désire autre chose.
— Oui, oui.
LIVRALSON 37 — A. d'E>NEEï. — LA GRACE DE DIED. — JULES RODFF ET C", ÉDITEORS. — LlVliAlSO.N 37.
— Elle n'a qu'à commander.
— Qu'on me serve à dîner, dare, dare.
L'hôtelier s'inclina et allait sortir.
— Attendez, reprit la jeune femme, qu'est-ce que vous allez me donner ?
— Tout ce que vous désirerez.
— Eh bien! qu'on me monte un faisan rôti. 11 y a longtemps que je veux manger du faisan.
- — Ah! malheureusement...
— Vous n'en avez pas.
— Non, mais à part ça, tout ce que mademoiselle voudra.
— Eh bien! donnez-moi un chaufroid de perdreau.
— Ah! c'est singulier, nous n'en avons pas non plus.
— Oui, mais à part ça... vous êtes un joli farceur, monsieur du Plat d'Étain. Avez-vous un poulet?
— Oh! oui.
— Alors, donnez m'en deux, bien vite.
— Et avec ça? dit l'hôtelier.
— Oh! peu de chose, nous disons : deux poulets, du jambon, une tranche de pâté, un potage et quelques autres fanfreluches. Ce soir, je souperai sérieusement...
L'hôtelier fît un salut respectueux, et s'en alla, disant :
— Malepeste! quelle gaillarde ! si elle reste deux mois dans mon hôtellerie, ma fortune est faite. Je pourrai louer des places pour la voir manger.
Chonchon ne devait pas donner cette satisfaction à maître Martin. Vers la fm du second jour elle reçut la visite du Commandeur qui la pria très solennellement de l'écouter.
— Ma chère, lui dit-il, voici ce que je viens vous proposer...
— Allez, je suis tout oreilles.
— J'ai trouvé pour vous deux positions, l'une dans le commerce, et l'autre dans les arts.
— Voyons d'abord le commerce. Je crois que, pour le moment, je ferai une pauvre figure dans les arts, comme vous dites, et puis je ne sais pas très bien ce que c'est.
— Vous êtes franche.
— Parbleu!
— Il y a un fond de modiste à vendre, rue Saint-Martin, voulez-vous que je vous l'achète?
— Un fond de modiste! je le veux bien, c'est mon affaire. Je ne sais
pas le métier, mais on peut trouver des filles qui le savent. D'ailleurs, j'ai mon idée. Et puis, M"= Chonchon, modiste, ça fera bien.
— Si vous voulez mon avis, vous laisserez là votre nom de Chonchon, à Paris, il n'aurait pas de succès.
— Vraiment?
— Oui. Il vaudrait mieux prendre quelque chose de ronflant et qui attirât l'attention.
— Bon,... mais ce nom?...
— Tenez, j'ai une idée. Si vous vous appeliez Pagode, M"* Pagode, ça rime avec mode, et les poètes pourront chanter vos produits.
— Vous ne vous moquez pas de moi, non? Eh bien! va pour Pagode. Quand m'installez-vous?
— Aujourd'hui môme.
— Tout de suite?
— A l'instant, si voulez.
— C'est bon. Le temps de casser une croûte et de finir un demijambon...
Le soir même, Chonchon prenait possession d'un magasin de modes fort élégant pour l'époque. Et le lendemain, un peintre lui faisait une enseigne à laquelle M. de Boisfleury s'était vainement opposé, comprenant vaguement que c'était en souvenir de lui, que Chonchon l'avait choisie. Cette enseigne était ainsi conçue :