CHAPITRE IV
Que les enfants adoptifs de Dieu sont dieux eux-mêmes par grâce et participation
1.— Il est donc vrai : quiconque a gardé la grâce de son baptênje, ou la recouvre après l'avoir perdue, peut se glorifier d'èlre véritablement fils adoptif de Dieu, né de Dieu par une génération spirituelle, et transfiguré dans son être à l'image du Fils unique dont il est fait le cohéritier. Mais un fils adoptif a le droit de porter le nom du père qui l'adopte. Dieu devenu notre père, nous a-t-il encore donné son nom? Qui l'oserait dire ou penser? Le crime et l'absurdité du polythéisme n'est-ce pas d'avoir communiqué à des créatures un nom qui est incommunicable ? •
Et pourtant, si je prête l'oreille à la voix du Saint-Esprit, je l'entends qui dit aux justes : « C'est moi, moi, qui l'ai dit : Vous êtes des dieux et les fils du Très-Haut »(1). Et Notre-Seigneur, loin de contredire ces paroles du psaume, les confirme (2). On me dira qu'il ne faut pas les prendre à la lettre, qu'elles doivent être expliquées ; enfin qu'elles ont une signification toute difi'érente de celle qui s'offre tout d'abord ù notre idée, quand nous les lisons dans les psaumes et dans l'Evangile. Non : cela n'est pas. J'en apporte pour garantie le témoignage autorisé des saints docteurs et des Pères.
(I) l'Mim. XLXIX.e.
(1) Joii.. X. 3i-a3.
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50 UVUK I. UÉAMTK DE I.' ADOPTION DIVINK
S. Augustin dans son commentaire sur le psaume 49 arrivant à ces paroles : « le Dieu des dieux a parlé », les rapproche de celles du psaume 81 que nous citions tout à l'heure. « Il est manifeste, dit-il, qu'il appelle les hommes des dieux ; mais des dieux déifiés par sa grâce, et non des dieux produits de sa substance. Cclui-lii juslilie qui par lui-même et non par un autre est juste ; et celui-là déifie qui par lui-même et non par un autre est Dieu. Rt c'est le même qui justifie et qui déifie, parce que justifier, c'est faire des enfants de Dieu. Or, par là même que nous avons été faits enfants de Dieu, nous avons été faits dieux : dieux, dis-je, adoptés par grâce et non pas engendrés par nature » (1). C'est la même pensée qui se retrouve dans un ouvrage attribué souvent à S. Anselme, quoiqu'il ait pour auteur un de ses disciples : « Dieu fait de nous des dieux : car il a dit lui-même : vous êtes des dieux et vous êtes tous les fils du Très-Haut : de telle sorte pourtant qu'il soit. Lui, le Dieu déifiant, et vous des dieux déifiés » (2).
Revenons à S. Augustin pour citer une page curieuse, qui nous révèle à la fois son génie original et la bonhomie spirituelle et piquante dont il usait avec son auditoire d'artisans et de pêcheurs. Le saint, parlant contre le mensonge, rapproche deux textes de l'Écriture, en apparence opposés l'un à l'autre. Le premier est de S. Paul : « C'est pourquoi déposant tout mensonge, que chacun parle en tout suivant la vérité » (3). Voici le second : « Tout homme est menteur » (4). « Qu'est-ce ceci, dit-il ; est-ce donc que Dieu pur son apôtre nous com-
(1)S. .\iiKust. in psalm. XLIX, I.
(2) Eadmcr. L. de Similitudinibiis. c. 06. 0pp. S. Anselmi. V. L., t. 159. p. 640.
(3i Eplies. IV. 25.
(4) ps. cxr, 11.
CHAl'irilK IV. — liKIKICATION DE»; KILS ADOPilFS 51
mande l'impossible ? J'ose vous le dire ; et ne le prenez pas comme une injure, puisque je me le dis moi-même :
Dieu nous ordonne de n'être plus des hommes Je dis
plus encore ;i volrc Charité ; l'apôtre fait un crime aux hommes d'être des hommes. Nous, quand nous sommes en colère contre quelqu'un, nous disons : Oh ! hi brute (pecas) ! Ainsi Paul levant en quelque sorte contre eux le fouet du maître, leur reproche d'être encore deshonnnes. Que voulait-il donc qu'ils fussent, ceux à qui il fait un crime d'être des hommes? Ecoutez : << Puis<|u'il y a parmi vous de la jalousie et des contentions, n'êtes-vous pas charnels, et ne marchez-vous pas selon l'homme '? Car lorsque l'un dit : Moi je suis de Paul ; et un autre : Moi d'Appollo ; n'ètes-vous pas des hommes '?(1) » Vous le voyez, c'est une réprimande qu'il leur fait, en leur disant : N'êtes-vous pas des hommes? Mais, encore une fois, que voulait-il donc qu'ils fussent ? Ce que dit le psaume : Je l'ai dit : vous êtes dieux et fds du Très-Haut (2). Voilà les paroles mêmes de Dieu. C'est à cette dignité qu'il nous
convie SI vous voulez être et rester des honnnes, vous
serez des menteurs. Pro|)osez-vous de ne plus l'être, et vous cesserez d'être menteurs. ...
« Il n'y a donc plus lieu de s'excuser et de dire : Il faut bien que je mente, puisque je suis un honnne. Car moi je vous réponds avec assurance : Ne soyez plus homme pour ne plus mentir. Quoi ! dira quelqu'un : Je ne ilois plus être homme ? Non certes, tu ne le dois pas. Car c'est ce à quoi t'invite et te destine celui qui pour toi s'est fait homme. Ne te fûche donc plus. On ne te dit pas de cesser «l'être un homme pour devenir une brute,
mais I)Oin' '"'tf<> «In luiinliii- di' rcnv :"i qui Dicii :i doiiiu'*
(1) I Cor. «. .) 4.
(2) l'»alni. I.XXXI, 6. 7.
r>2 MVltE r. — RÉALITÉ l)K l'aDOI»TION DIVINE
le pouvoir d'êlre enfants de Dieu. Dieu le veut faire Dieu ; non certes, par nature comme son Unique, mais par grâce et par adoption. De même que cet Unique s'est abaissé par condescendance jusqu'à notre mortalité ; ainsi veut-il te faire monter jusqu'à la participation de son immortalité. Hcmercie-le donc et reçois avec reconnaissance le bienfait incomparable que doit couronner un jour une éternelle béatitude. Cesse d'être Fils d'Adam ; revêts-toi du Christ, et tu ne seras plus homme ; et cessant d'être homme, tu ne seras plus menteur » (1).
Ailleurs, il écrit avec plus de concision, mais avec une force égale : « Dieu s'est fait homme, pour que l'homme fût fait Dieu. Factus est Deus homo, ut homo fieret deus » (2). A cette grande voix de notre docteur font écho tous les Pères de l'Occident jusqu'à S. Bernard ; et S. Thomas n'a besoin que de recueillir leur pensée commune pour écrire : « Ce n'est pas pour lui-même que le Fils de Dieu s'est fait homme, et a été circoncis dans sa chair ; son but était de faire de nous des dieux par la grâce, et de nous mériter la circoncision spirituelle » (3). Et encore : « Le Fils unique de Dieu miséricordieusement jaloux de nous rendre participants de sa divinité, a pris noire nature, afin que Dieu fait homme il fît des hommes autant de dieux, ut homines deos faceret factus homo » (4).
2, — Nous avons entendu l'Occident proclamer par la bouche de ses docteurs ce droit incroyable des enfants adoptifs à prendre le nom de leur père, c'est-à-dire, de Dieu. Plus encore : ils nous ont allirmé que le grand
(1) S. Aiigiisl. Serm. tC6.
(2) Serm. 128, n. 29 in Append. 0pp. S. August.
(3) S. 'Ihom. 3 p. q. 37, a. .1, ad 2.
(4) S. Thom. Offic. SS. Sacam.. lect. 4.