‹ La grace et la gloireChapitre 13 sur 80 · CHAPITRE V Comment les ûls d'adoption sont à 1 image de Dieu · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Comment les ûls d'adoption sont à 1 image de Dieu

1. — L'n fils est à l'imaKc de son père, vérité tellement certaine quelle entre dans l'idée même de la génération. Appelés par la grâce à la niiation divine, il faut donc que nous portions en nous l'image de notre Père qui est aux cieux. Aussi, ne suis-je pas surpris, lorsque, parcourant nos Suintes Écritures et leurs interprètes les plus autorisés qui sont les Pères, j'y trouve que le but de llncarnation a été de faire l'homme à la ressemblance de Dieu ; disons mieux : de restaurer en lui cette image divine si malheureusement détruite par la dégradation originelle de la race humaine (1). Car c'est, au fond, la même doctrine que celle qui nous était proposée, quand on nous parlait de filiation adoptive, de régénération, de nouvelle création, de déification. Si les formules qui l'expriment, sont multiples et variées comme à l'infini, c'est que les

Ions de Dieu sont d'un tel prix, ses munificences si éle-

ces au-dessus de nos droits et de nos conceptions, que

toutes les formes du langage htimain ne suflisent pas à

nous en donner les idées qui répondent à leur sublimité.

Je remarque pourtant qu'il y a une raison toute spé-

lale de nous rappeler ce côté particulier de notre élévation surnaturelle et d'en faire l'objet de nos méditations. Si l'on nous disait simplement avec l'apôtre : « He-

(\) l'ela» (te hioarn I I i ". n

60 I.IVHK 1. — HKALITK UK l'aDdPTION UIVINB

vètez-vous de Jésus-Christ » (1), et prenez sa ressemblance, je comprendrais à l'instant qu'on m'invite à perfectionner en moi la filiation que j'ai reçue ; car J.-C. est le Fils, parce qu'il est en vertu de son éternelle procession l'image du Père et la splendeur éternelle de sa gloire (2). Mais le Saint-Esprit ne s'en est pas tenu là. Je lis, en cHet, dans l'Ecriture : » Henouvelez-vous dans l'esprit de votre âme, et revètcz-vous de l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité » (3). Et encore : « Dépouillez le vieil homme avec ses œuvre?, et revcte/,-vous de cet homme nouveau qui par la connaissance (de la vérité) se renouvelle conformément à l'image de celui qui la créé » (4). Il ne s'agit donc pas seulement d'imprimer pour la première fois en nous cette divine image : car il ne serait pas question de dépouillement et de rénovationmais d'innovation, ni de renouvellement mais de nouveauté. Celte image qu'on restaure, qu'on rétablit, nous l'avons donc eue quelque jour, avant qu'elle fût déplorablement effacée. S. Augustin a dit (juclque part un mot bien digne de remarque : « L'honnne, après avoir perdu par le péché le sceau de l'image divine, ne fut plus qu'un homme » (5). L'entendez-vous ; l'homme sortant des mains créatrices, portait dans son âme l'image de Dieu. Devenu rebelle, il est dépouillé de cette ressemblance divine en lui-même et pour sa postérité. C'était un enfant de Dieu, dieu lui-même ? ce ne sera plus qu'un homme, parce qu'il a perdu l'image de Dieu.

(1) Rom. XIII, 14 ; Gai. 111.27

(2) Hcbr. 1. 3 ; Sap. VII, iO.

(:<) liphes. IV, 23, 24 ; col. II. 15.

(4) Col. m. 9, 10.

(5) « Ipse lioino, .>iigiiaculo iinagiuis proptor peccaliiin amisso, retiiaiisit liuitiini honio ». S. Aii;<:iist. lib. 83 qiia>st., q. (i7, n. 4.

rHAPITHK V. — l/ ADOPTION ET l'iMAGK UK DIRU Cl

Telle est donc l'image que le, Christ est venu réparer, rima{,'e dont il nous montre en lui le parfait modèle, l'imaj^e qui nous est rendue par le baptême. Et c'est pourquoi la recouvrer c'est être renouvelé, c'est dépouiller le vieil homme, l'homme en qui l'image de Dieu se trouve elTacée, pour revêtir le nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté (1).

Mais cela même soulève une objection très graver.omment S. Augustin pouvait-il dire, et comment pouvons-nous répéter après lui, que la prévarication du père de notre race nous a fait perdre l'image de Dieu, et qu'il nous faut en conséquence et l'incarnation du Fils unique et son baptême pour la rétablir en nos Ames? Kst-ce que l'homme ne porterait pas dans sa nature mène la ressemblance divine, ou bien est-ce que cette nature aurait été mutilée par la chute originelle ? Xi l'un ni l'autre. A Dieu ne plaise que nous concédions aux hérétiques cette corruption primitive de notre nature. Sans doute, elle a subi de graves préjudices : je ne vois plus en elle l'ordre, la beauté, la rectitude admirable que l'œil ravi des anges 3' contemplait, quand Dieu la forma dans son amour et sa puissance. .Mais, considérées en elles-mêmes, les forces naturelles n'ont pas été dimiluées. Ce qui fait que notre nature primitive est devenue faible après tant de vigueur, ignorante après tant le lumière, mal écjuilibréc dans ses facultés aj)rés une harmonie si parfaite, ce n'est pas la perte de ses perfections innées : elle les garde intactes, comme elle demeure elle-même dans son intégrité propre. .\ quoi donc itlribuerons-nous cette déchéance? A la privation mé- 1 itée des privilèges de la justice originelle d'où notre nature recevait un degré de perfection qui ne découlait ni

(h Kpli, IV. 2.".. ii.

■62 MVHE I, — héai.ité de i.'ahoption divine

ne pouvait découler de ses principes constitutifs (1). De iïi, nécessité pour fout homme, pour tout lils d'Adnm d'être à l'image de Dieu. Pourquoi ? Parce (|ue cette image repose sur la nature intelligente et libre comme sur une base nécessaire mais pleinement suffisante (2).

2. — Etudions le caractère d'image, afin de mieux concevoir comment nous avons pu le perdre, sans cesser de le porter en nous ; comment, tout en le conservant au fond de notre nature raisonnable, nous devons le recouvrer pour être les enfants adoptifs de Dieu.

La notion d'image renferme deux idées : d'abord une idée d'origine, puis une idée de similitude avec l'objet à représenter, c'est-à-dire avec l'exemplaire. J'ai dit, une idée d'origine. Qu'un peintre fasse un tableau, et que, parmi les personnages reproduits d'imagination sur la toile, il s'en trouve un qui rappelle à s'y tromper la physionomie de telle ou telle personne inconnue de l'artiste ; il n'y a là ni exemplaire ni image : car cette personne n'a concouru d'aucune manière à l'œuvre où on reconnaît ses traits (3). J'ai dit encore : une idée de similitude, bien que toute res.semblance ne suffise pas à constituer une image proprement dite. Une fleur ne sera jamais l'image de l'arbuste sur lequel elle s'est épanouie : car entre l'arbuste et sa fleur la similitude n'est que générique. Que faut-il donc pour avoir une véritable image? La ressemblance dans les proijriétés spécifiques ou, du moins, dans un accident caractéristique de l'espèce, la figure, par exemple.

(1) Voilà dans quel sens il faut entendre 1<'S blessures ciiif la nature humaine a reçues par le péclié originel, a ipsa ilestilutiojustitiae originalis vulncratio natur.T dicitur >. S. Tliom. 1 . 2, q. 85, a. 3.

(2) « Imago proprie dicitur quod procedit ad similitudinem alterius ». S. Tliom. 1 p. q. 35, a. 1, ad 1.

(3) S. August. L. 83. Qnaest, q. 74.

CHAPURK V. — i/aKOPTION Kl L IMVC.K UE DW.V Ct^

î.'est ainsi qu'un roi peut contempler son imajîe et dans -.un fils, et sur les monnaies de son empire : dans son fils, parce qu'il lui a communiqué sa nature d'homme ; sur les monnaies, parce qu'elles sont frappées à son efiigie.

D'où il résulte que plus la ressemblance reproduira la nature propre et les perfections du modèle, plus elle réalisera la notion vraie de l'image. Et voilà pourquoi le Verbe Eternel est l'image absolument parfaite du Père, comme il en est le F'ils parfait (1).

A la vérité, Dieu, l'Etre par essence, abîme infini de toute perfection, ne peut être contenu ni dans un genre, ni dans une espèce : tant il est séparé par la suréminence le son être de tout ce qui n'est pas lui. Il n'en est pas moins certain que, suivant notre manière de concevoir, ce qu'il y a de caractéristique en lui, comme en nous, ce n'est ni d'être, ni de vivre, mais de penser.

Donc, et c'est là que nous voulions en venir, la créature intelligente et raisonnable, par cela même qu'elle est capable et de connaître et de vouloir, est à l'image de Dieu : copie bien imparfaite sans doute, infiniment auiessous de l'image invisible qui jaillit éternellement du ^cMn du Père ; mais pourtant copie qui tient de l'image, l't qui demeure intacte aussi longtemps que la nature raisonnable n'est pas mise à néant (2). Quant aux autres créatures, leur ressemblance avec Dieu n'est pas tant la NÎmilitude d'image, que celle de vestige. L'impression laissée par un animal sur la boue qu'il a foulée de son pied, c'est un vestige qui nous le fait connaître, comme lin effet révèle sa cause, .\insi Dieu se manifeste-t-il par l;i création matérielle ; et c'est pourquoi l'homme el

11) Col. I. 15 ; ilcb. I. 3.

(2) S Thom. i p q. 93. a. I ; II D. 16. q. i, a. i.

64 MS'ItK I. — HÉALITÉ DK l'aDOPTION OIVINB

l'ange seuls ont le privilège d'être par leur nature des images de Dieu (1).

Comment donc interpréter le passage de S, Augustin que nous citions il n'y a qu'un instant ; comment expliquer aussi que le Verbe s'est fait chair pour restaurer en nous l'image divine, et que c'est l'œuvre du Suint Esprit de nous rétablir dans cette gloire ? Voici le principe : au-dessus de l'image qui provient de la nature, il en est une autre, meilleure et plus parfaite, qui vient de la grâce. Ce n'est pas celle-lù, mais la dernière qu'il s'agit de réparer dans les âmes. Mon Créateur, à l'origine, m'avait donné l'une et l'autre : l'image naturelle et l'image surnaturelle, la première fondement nécessaire de la seconde, et la seconde

(I) Lo docteur Angélique se propose à ce sujet une dilTIculté dont la solution coin|>iétera les cx[>licalioiis que l'on vient d'entendre. Elle est tirée d'un passa^^e de Bocce (de Consol., L. III). dans lequel il est dit « que Uicu, portant le' monde dans sa pensée, le fait conforme à cette image » ; d'où, scinble-t-il. on doit conclure que le monde entier, «t non pas seulement la créature raisonnalilr, est à l'image de Dieu.

Voici la belle distinction donnée par S. Tliomas pour résoudre l'objection : « Une œuv»e peut ressembler à l'ouvrier qui la faite, de deux manières différentes. Elle lui ressemble qtiant à ce qu'il a dnn$ sa nature ; ainsi le lils ressemble à son père. Elle lui ressemble quant à ce qu'il a dans son intelliijencr ; ainsi l'œuvre dart ressemble à l'idée que l'artiste en a conçue. Oi-, la créature procède de cette double manière à la ressemblance de Dieu. Elle en procède de la première : car les êtres sont de l'Èiro et les vivants du la Vie par essence. Elle en procède de la seconde : car tout ce que Dieu fait, est formé par lui sur les idées éternelles. Comme donc loule créature de Dieu s'accorde parfaitement avec ce qu'il a conçu dans son intelligence, puisqueile est précisément telle qu'il a disposé qu'elle fût. il n'en eut aucune, à ce point de vue, qui no soit à l'image de l'idée divine. Mais à l'autre point de vue, c'est-à-dire quant à la ressemblance avec ce que le Créateur a^danssa nature, la créature intelligente atteint seule, au suprême degré d'imitation, et c'est pour cela que seule aub>i elle est appelée l'image de Dieu ». S. Tliom. Il, D. 10. q. 1, a. 2, ad 2 ; i p. q. 93, a. 2. ad 2 ; .3 p. q. 4, a. 1. ad 2.

CHAI'ITRB V. — LADOPTlUN BT L'iUAGK OS DIEU 65

ouronnement glorieux de la preraière(l). C'est un point lie notre foi catholique que le père du ^cnre humain reçut de Dieu la sainteté comme un bien de famille qu'il devait transmettre à ses descendants, en même temps qu'il leur connnuniquerait sa nature humaine : tellement qu'ils seraient, en vertu de leur origine, enfants de l'homme et tout ensemble enfants de Dieu par adoption. Le péché est venu renverser cet ordre primordial, et nous enlever l'image de grâce, en nous privant de la justice originelle ; et voilà tout ce qu'a voulu dire S. Augustin. Pas plus qu'aucun autre Père il n'a jamais pensé que l'homme, en restant homme, put cesser d'être une image de Dieu : car il fait de cette ressemblance naturelle la condition nécessaire de notre élévation par la grâce et par la gloire. Aussi, dans la crainte que ce texte, séparé <les autres, fût mal interprété, il a pris soin de l'expliquer lui-même dans ses Rétractations (2).

Les Pères et les théologiens ne parlent guère de l'image de Dieu dans l'homme, sans se reporter au récit de la création de l'homme ins4)iré par le Saint-Hsprit dans la Genèse. Nous allons le méditer avec eux. « Et Dieu dit : Faisons l'iiomme à notre image et à notre ressemblance ; H qu'il domine sur les poissons de la mer, et sur les

iseaux du ciel, et sur les animaux, et sur toute la terre,

i sur tout reptile qui se meut à sa surface. Et Dieu créa

(1) « Siniililudo l)ei quaa coiiveiiit homiiii secumlum >uit naluralia ~t alia ab ea i|ua lioiiio as^iiiiilaltir Dt-o por graliaiu ; noc est incoii

' iiiciit ut lioiiio iii pliiribiis Dco assimileliir, eo qiiod seciindum . ie(iilil><.-t Ifonilalis cradiim superadditum nova «imilitudo in creairi«ad DciiMi c-onsiirKtl ». ^^. Tliotn. II. D. 2U, q. I, a. I, ad 3 ; col. Pulonl.. q. :i. a. 16. ad 5 et ii.

(2) « Quod non ila accipiendiitu est qua»i totuni amiserli hoino :iiod habehal iraaginiii Doi >. Retract.. I. 1, c. 26.

<:it«(:B ET GLOine. — TUMB I. 5.

6f» i.;vi;k I. — HKALirK Dic l'aix-itikn uivim<:

l'honime à son iinnge ; et il le créa, à l'imaj^c de Dieu (1). » « Kt le Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre, et il lui souHla au visaj^c un souille de vie, et l'iionime fut vivant et animé » (2). Tel est le récit dans sa majestueuse siitiplicité. Nous y voyons d'abord comment l'homme porte en soi l'image divine, à la diffcrcnce de toutes les autres parties de la création, puisque de lui seul il est écrit : « il créa l'homme à son image ». C'est pourquoi lui seul est modelé de la main divine avec toute la sollicitude et le dessein que réclame un ouvrage si parlait ; lui seul est jugé digne d'être vivifié par le souille du Créateur. « Faisons l'homme à notre image... Ht il le façonna... et il souffla ».

Que cette image ait pour fondement la nature humaine elle-même, c'est ce dont il est impossible de douter, |)our peu qu'on examine le texte. Car, si l'homme a lenipirc sur les animaux de la création, s'il est dans le monde terrestre comme un roi dans son domaine, son titre est l'image "de Dieu qu'il porte en lui. « Faisons l'hounne à notre image et ressemblance «t qu'il domine... ». Or, cette principauté, d'où lui vient-elle sinon do la nature qui le fait un être intelligent et libre ? Donc c'est tout un d'être raisonnable et d'être à l'image de Dieu. Une confirmation manifeste de cette vérité nous est oH'erte au chapiti-e IX de la Genèse (3), où Dieu défend de répandre le sang de l'homme, « parce que l'homme a été fait à l'image de Dieu ». Hn effet, si l'homicide est un des plus grands crimes, c'est que l'homme, à la différence des êtres sans raison, n'est pas une chose, destinée par sa nature à Tutilité d'un être supérieur : en sa qualité d'être

(1) Gcn. I, 20, 27. Littéralement : à notre image et selon notn ressemblance.

(2) Gen. H. 7.

(3) Gen. I\, 0.

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intelligent et libre, il existe pour lui-même, comme fin et non pas comme pur moyen (1). C'est donc par là qu'il est, lui seul, en cet univers, le roi de tout ce qui l'entoure, la noble et vivante ima^c du Hoi du Ciel.

8. — Cela posé, je me demande si, dans le texte de la Genèse, nous trouverons encore l'affirmation d'une ressemblance plus haute et plus parfaite, établie par la grâce entre les fils adojjtifs et Dieu leur père. Oui, répondent communément les saints docteurs. Je lésais, les commentaires qu'ils ont donnés sur ce texte, sont assez diverj^ents. Peut-être cette diversité, plus apparente que réelle au fond, provient-elle de ce que les paroles choisies de Dieu « à notre image et à notre ressemblance » renferment pour eux une telle abondance d'idées, ((u'on peut leur donner pinsieurs significations non pas opposées, mais complémentaires. En tout cas, il sufiit de parcourir les interprétations que les Pères nous ont laissées de ces paroles divines, ou les allusions fréquentes qui s'y rapportent, pour se convaincre que le sens n'a ni toute sa profondeur ni toute son amplitude, si l'on s'en tient à l'image naturelle, apanage de toute humaine substance. C'est ce que plusieurs ont cru voir dans l'emploi de ces deux mots « à notre image, à notre ressemblance ». A notre image, pour exprimer la représentation fondée sur la nature ; à notre ressemblance, pour signifier la représentation supérieure fondée sur la grâce ; à notre image et à notre ressemblance, parce que Dieu faisait de l'honnue un admirable composé de nature et de grâce, un lionime, et un dieu déifié.

11 est bien vrai (pie ces deux mots, image et ressemblance, accouplés dans cet endroit de la (ienèse, n'appa-

r:iiss«'Ilf i.lIlKlis IlllIS mil' si'mi:i Ii-s (l:in>^ lol1>» li'v; ICI v>v n>.>s,

' / >. riiuiu. 1. -1. q. Gl

68 LIVRE I. — UKALITK DK l'aDOPTION DIVINK

OÙ l'Hcriture rappelle cette dignité primitive de notre nature, et le texte de la Genèse où Dieu l'a consignée. Tantôt c'est l'un, tantôt c'est l'autre qui revient dans les allusions (1), sauf une seule exception, où il est dit de Dieu, « qu'il créa l'homme inexterminable, et le fit à l'image de sa ressemblance » (2). Mais quand bien même les deux expressions « d'image et de ressemblance », à raison du mélange qui s'en fait dans nos saints Livres, ne suffiraient pas à démontrer par elles-mêmes la double image imprimée dans l'homme, aux premiers jours de son existence, l'autorité des Pères ne permet pas de méconnaître dans le texte sacré la ressemblance fondée sur la grâce, à côté, disons mieux, au-dessus de l'image basée sur la nature. On peut appeler en témoignage S. Irénée, S. Basile, S. Jean Chrysostome, S. Jean Damascène, S. Augustin, S. Bernard et d'autres encore (3).

S'il y en a qui prennent les deux mots comme à peu près synonymes et les emploient indifféremment l'un pour l'autre ; s'ils ne mentionnent même qu'une seule image, ou qu'une seule ressemblance, n'allons pas juger qu'ils soient en antagonisme avec ceux dont nous venons de parler : car l'image qu'ils ont en vue, c'est, il est vrai,

(1) Image, imago, £'.y.(ùv, Geii. V, 7 ; IX, G ; Eccli. XVII, 1. Similitudo, ressemblance, ôu.olw'îi.;, Gen. V, 1 ; Jac. III. 9.

(2) Sap. II. 23.

(3) S. Iran., c. Haeres. L., V, c. 6 ; S. iJasil., Iiom. lo, in licxaem. ; S. Hieron., in Ezech., XXVIII, 12; S. J. Clirysosl., hom. 9. in Gen. ; S. Anfftist., c. Adimant., c. 5 ; S. J. Damasc, de Fid. Orlliod. L., r. ii ; S. Bernard., Serm. I do Annunlial. n. 7, etc. De ce.s textes et d'autres semblables Hellarmin concluait contre les Lutin-riens (]<:• son temps que l'image dilTcre de la ressemblance, liijie appartenant à la nature et l'atitre à la grâce ; et que, par conséquent, .\ilam a perdu non pas l'iuMge mais la resscmblunce de Dieu, licilarm, de Gra/ia [>iiini hominis, c. 2.

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l'image naturelle, mais vivifiée, mais complétée, mais déifiée pnr une ressemblance plus expressive ; une image enfin dont la nature est la base, et la grâce, le couronnement glorieux. A considérer ainsi l'image, rien ne nous empêche de dire qu'elle a été partiellement détruite par la chute originelle, puisqu'elle a perdu ce qui la rendait plus excellente et plus semblable à l'archétN'pc divin, et (|ue le Christ est venu la réparer, et la rétablir dans sa première splendeur (1).

Plusieurs Pères, et des plus graves, expliquant les opérations de Dieu sur le premier homme, apportent une nouvelle force aux considérations qui précèdent. Témoin S. Cyrille d'Alexandrie dont voici la belle doctrine. « Au commencement, écrit Moïse sous l'inspiration du divin Ksprit, Dieu, le tout puissant créateur du monde, façonna 1 homme et lui soufila au visage un souflle de vie. Or quel est ce soufile de vie sinon l'Esprit du Christ qui a dit : Je suis la vie et la résurrection ? Après que le Saint-Esprit se fut retiré de l'humanité déchue, cet Esprit qui seul

(t) On pourrait se demander si c'est au sens lilléral ou seulement au sens spirituel et my«tique que la Genèse exprime la ressemblance de grâce avec cflle de nature. Au fond, la réponse importe peu, piiiv.|iic ilans l'un et l'autre sens on a l'afllrmation de la même <!'('. Ce qui favorise la siRnincation littérale, c'est que Dieu a dû, ce sfnible, ctprimer l'imafre telle qu'il avait cterncllrment résolu de la graver dans l'homme, au premier jour de son existence. Si df>nc. comme nous le savons indépendamment de ce texte, il a créé l'homme parfait selon la nature et selon la (^râce, pourquoi ne recarderions-DOus pas comme littérale l'interprétation qui voit ilans les mots « image et ressemblance • riniaK<* complète de Dieu dans 1 lioiiitnc. avec son ébauche dans la nature et sa perfection suprême au dtsius de la nature ? .Nous sommes, me semble-t-il. d'autant plus •iutori»^s à le faire, que le nouveau Testament nous présente notre rénovation spirituelle dan« le Christ comme la restauration de l'œuvre accomplie par Dieu dans la création de l'homme. Cf. F.phe».. IV '.'••,, U ; Col. iri. 10

70 1,1 VUB I. — HÉU.ITK DE l'aDoPIIOX DIVIMB

pouvait nous former et nous conserver à l'image <lu divin (Mntctère, le Sauveur nous le donna de nouveau pour nous rétablir dans notre dignité première et nous transfigurer à sa ressemblance. Ht voilà pourquoi le bienheureux Paul disait aux disciples : » Mes petits enfants (|ue j'engendre de nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (1). Et encore : « Le divin Paul, voulant nous exposer la cause générale, et la seule vraie, de l'Incarnation du Fils unique, a dit : Il a plu à Dieu le Père de tout restaurer dans le Christ (2). Restaurer c'est rétablir dans son premier état ce qui a subi la dégradation... Mais |)our comprendre cette restauration dans le Christ et par le Christ, il est nécessaire de rappeler quel fut notre antique état. Cet être vivant et raisonnable, l'homme, fut créé dès le principe à l'image de son Créateur... Kt pour que cette créature tirée du néant ne retombât pas dans ce même néant. Dieu qui la voulait immortelle, la rendit particijjante de sa nature. Il lui souilla au visage un souille de vie, c'est-à-dire l'Esprit de son Fils, celui qui est avec le Père la vie même et conserve l'être à toutes choses » (3).

Le saint docteur, après avoir prouvé qu'on ne peut sans impiété confondre ce divin Soufïle avec l'âme humaine, poursuit son commentaire du texte de la Genèse : « Que veut donc nous apprendre l'Ecriture ? Que le Créateur, ayant achevé le composé d'âme et de corps qui est l'homme, imprima en lui comme le sceau de sa propre nature, l'Esprit -Saint, pour le transformer à l'image de la beauté archétype, source de toute beauté, et lui donner par la présence intime du même Esprit le

^1» .■>. Cyrill. Alex.. I~ V in Joan. VII. Pat. Gr., t. 7^, p. Tô6.

(2) E|)li.. I. 10.

(3) S. Cyrill. .\l., L. I\, in Joan.. XIX. P. Gr., t. 74. p. 275, sqq.

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pouvoir de pratiquer les plus sublimes vertus... Mais lorsque riiointue par un abus de sa liberté... fut misérablement déchu... Dieu résolut de relever la nature humaine et de la ramener ii son premier état par le Chri.st, son Fils ;et ce qu'il avait résolu, il l'a accompli » (1).

Cette même doctrine se trouve admirablement résumée par S. Cyrille dans un autre endroit de son commentaire. « Notre retour à Dieu, dit-il, le Sauveur Jésus nous l'a procuré par la participation de son divin Esprit et la sanctification. Car c'est l'Ksprit (jui n«)us unit à Dieu ; le recevoir, c'est devenir participant de la nature divine ; et nous le recevons par le Fils, et dans le Fils nous recevons le Hère... Le Fils s'est olFert lui-même pour l'cxpialion de nos crimes ; il s'est oPcrl, dis-je, à son Père <"omme une hostie d'agréable odeur, afin que l'obstacle «[ui sé|);irait de Dieu notre nature, c'est-à-dire le péché, se trouvant une fois écarté, rien ne nous empêchât plus d'être prés de Dieu, et de participer à sa nature en participant au Saint Esprit, qui réparant en nous la justice et la sainteté, y répare en même temps Vinuu/e priiuitivt » (2). Arrêtons-nous sur ce texte : car il serait trop Ionj4 de rapporter les magnifiques pages où les SS. Pères ont exfKvsé ces vérités si glorieuses pour notre famille humaine.

Les throiftgirns, dans K-urs cliidi-N sur l'homme consi- <léré connue l'image de Dieu, se demandent si la ressemblance se rapporte non seulement à Dieu considéré dans l'unité de sa nature, mais encore à la Trinité des i>ersonnes. Le texte de la (ienêse semble imposer une réponse aHirmative. « Faisons l'homme à notre image >» : c'est la Trinité qui parle, Père, Fils et Saint-Esprit. C'est

(\)ld.. ibid.

<JiS Cirill \li-x , ! \ll III l..:iti . Wll \' C,r . l T4. p Thia.

72 LlvnK I. — RKAI.ITK DE i/aDOPTION DIVINE

donc aussi l'image de la Trinité qu'il faut naturellement entendre comme terme de l'opération divine. Le suffrage de docteurs tels que S. Augustin, S. Hilaire et d'autres encore rend cette interprétation grandement probable. Et de fait, si nous comparons l'àmc humaine avec le grand mystère de notre foi, nous n'aurons pas de peine à reconnaître que, dès maintenant, elle porte en elle non seulement un vestige mais une copie de la Trinité.

Ce qui constitue les personnes divines et donne h chacune son èaractère propre, c'est l'ordre cl le mode des processions internes. Dieu se connaissant lui-même et par cette connaissance produisant son Verbe ; le Verbe, terme de la connaissance et principe, avec le Père, d'un Amour qui procède de l'un et de l'autre, voilà sommairement ce qui fait la Trinité. Or, cela même se reflète en nous, principalement quand notre âme est transfigurée par la grâce. En effet, nous avons la connaissance de Dieu, et le connaissant, nous produisons en nous le verbe qui le représente ; et de nous et de notre verbe intérieur procède l'amour de la divine beauté. Image imparfaite à bien des titres; mais image pourtant qui retrace quelque chose du grand mystère. Quant aux autres créatures, elles ne sont que des vestiges de la Trinité, parce que, si j'y trouve un je ne sais quoi qui peut me rappeler la Trinité déjà connue, je n'y vois ni le principe du verbe, ni le verbe, ni l'amour (1).

4. —Encore deux ou trois remarques, avant de clore ce chapitre. Observons d'abord que les mots image, similitude, ressemblance peuvent s'entendre de deux manières : « Image, similitude ou ressemblance de Dieu se disent et de l'âme et de la grâce, mais différemment. L'àmc transformée par la grâce est image, comme ce qui

(1) S. Tliom., I p . q. 93, a. 5-8 ; col. q. 4.5, a. 7.

CHAPITUR V. — l'adoption et l'iMAGR DR DIEl* "3"

imite Dieu ; la grâce est image comme ce par quoi l'Ame ressemble à Dieu. Ainsi une statue est l'image du héros ou du saint quelle représente ; mais autrement que la figure extérieure qui la fait image et statue » (1). S. Bonaventure a fait la même remarque : « Autre est la ressem blancc de Ihorame avec Dieu, autre celle de la grâce. L'âme ressemble à Dieu en tant qu'elle reçoit en ellemême la ressemblance divine; et la grâce, en tant qu'elle est le don qui fait l'âme semblable â Dieu » (2). Nous disons : l'homme est l'image de Dieu ; l'homme est à l'image de Dieu : deux expressions qui, bien qu'ayant le même sens, peuvent toutefois se distinguer par une nuance qui rendrait la seconde préférable à la première : car elle nous reporterait au Fils de Dieu, l'image par excellence, et signifierait par sa forme combien cette image incréée de l'Unique l'emporte sur l'image imprimée dans les fils d'adoption.

Autre remarque. La créature raisonnable ressemble à Dieu ; mais Dieu ne ressemble pas à la créature. Car ce (jui fait la ressemblance est en Dieu comme à l'état de source, et dans la créature, à l'état d'écoulement. C'est pourquoi nous disons du portrait qu'il est semblable â son modèle, et non pas du modèle qui ressemble à son portrait. Beaucoup moins encore est-il permis de dire de Dieu qu'il est assimilé à la créature. Car l'assimilation fait naître dans l'esprit je ne sais quelle idée de mouvement vers la ressemblance ; et par suite, elle convient exclusivement â celui cpii reçoit d'un autre la forme ou la perfection par laquelle il lui devient semblable. Or, ce n'est |)as Dieu, mais la créature qui reçoit ce pourquoi elle devient l'image de Dieu (3).

(1)S. Thom., II. I). lU. a. 2. ad 5.

(2) S. Boiiar., Il, D. 21). a. I.q 3, ad 2.

(3) S. Tliotn.c. Gpnl.. !.. I. c 2«.

74 t.lVIlE I. — UÉALITK DE l'aDOPTION DIVINK

La dernière remarque se rapporte ù la controverse <|ui divisa jadis l'École, an sujet du temps où notre premier père reçut la ressemblance de grâce et la justice originelle. Des deux opinions, celle qui soutenait avec S. Thomas que cette justice et celte ressemblance lui furent données avec la nature elle-même, c'esl-à-dire, au premier instant de sa création, a fini par prévaloir au sein de la théologie catliolique. VA c'est justice : car, sans parler; des autres preuves en sa faveur, elle a pour elle et le texte de la Genèse et les commentaires qu'en ont écrit les anciens docteurs. Personne n'ignore que S. Augustin l'affirme ou la suppose dans tous ses ouvrages ; et c'est la raison pour laquelle il a pu dire en toute vérité que la grâce fut naturelle au premier homme, et qu'elle l'eût été pour sa descendance, s'il eût conservé la justice originelle, comme nous l'expliquerons au dernier livre de cet ouvrage (1).

Kt maintenant, pour revenir au point d'où nous sommes partis, nous voyons comment et pourquoi rKsprit- Saint nous invite à renouveler en nous l'image divine ; à dépouiller le vieil homme pour revêtir l'homme nouveau ; à restaurer cette image du Souverain archétype sur le modèle et par la vertu de l'image parfaite, Jésus- Christ Notre-Seigneur ; comment et pourquoi c'est une seule et même chose d'être enfant de Dieu et d'en porter en soi la ressemblance de grâce.

Mais n'oublions pas que, jusqu'au jour où cette ressemblance recevra son immobile et dernier complément dans la gloire, elle peut être ilégradée par l'ennemi de la nature humaine. Impuissant contre le Dieu qui l'a frappé de ses foudres, son ambition suprême est de le déchirer dans ses images vivantes, et de le tuer en quel-

(I) L. XI, c. 1.

(iiArniiK V. — l'adoption et l'image de dieu 75

que sorte dans les enfants de son amour. C'est là que vont tous les efforts et toute la rage de Satan. Fuyons ionc et ses approches et ses œuvres.

N'oublions pas non plus la grave exhortation du Pape S. Léon le Grand : « Très chers fils, nous dit-il, si nous -avons entendre fidèlement et sagement le mystère de notre origine, nous verrons que l'homme a été fait à l'image de Dieu pour qu'il imitât son auteur. Oui, la lignite naturelle de notre race, c'est que la forme de la divine bonté resplendisse en nous comme dans un éclatant miroir » (1). Images de Dieu par notre être de nature et de grâce, soyons-le par nos œuvres. Faisons ce qu'il fait ; aimons ce qu'il aime ; que sa volonté soit en tout la règle de la nôtre, afin que les hommes en nous voyant dans notre vie reconnaissent et bénissent l'archétype divin sur lequel, en devenant fils, nous avons été formés.

(\\ s. I.fo M., serm 1:.*, <i/. Il : di- ii-iiin lii titi-nf. I . c I.

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