CHAPITRE IV
La grâce créée, forme intrinsèque et permanente des enfants de Dieu, suivant les plus grands docteurs de l'Ecole. Ce qu'elle est en elle-même.
Quelques théologiens, au comincncemcnt du XIII^' siècle, disciples plus ou moins intelligents et fidèles du Maître des Sentences, ne reconnaissaient d'autre grâce que la grâce incréée, ou, du moins, pensaient avec lui que l'Esprit Saint supplée dans 1 ame des enfants d'adoption le rôle de la charité, considérée comme habitude de vertu. Delà cette question qui revient si fréquemment chez les commentateurs des Sentences : « La grâce ou la charité supposent-elles quelque chose de réel au fond des âmes » (1), et quel est ce quelque chose ? C'était poser la question même que nous avons à traiter dans ce livre. Il n'est personne qui ne voie quelles lumières on peut tirer de cette controverse pour connaître nettement toute la pensée de ces docteurs, si vénérés et si grands dans l'Eglise de Dieu. J'estime qu'ils sont assez clairs pour que nous les laissions parler eux-mêmes, et c'est pourquoi je rapporterai fidèlement leurs textes et non mes conunentaires.
Commençons par le docteur Séraphique, S. Bonaventure.
La grâce est-elle une réalité positive dans l'ànic du juste ?
(1) N'oiililions pas que le mol grâce, dans ces textes et les autres de même nature, signifie la grâce habituelle, la grâce sanctillaiite, ou comme on disait alors, gratia gratum faciens.
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Oui, répond-il, et sa réponse est basée sur les considérations que nous avons faites, en exposant la difTérence entre l'adoption purement humaine et l'adoption divine. « Il \ aurait de l'impiété à croire que Dieu se trompe dans ses appréciations, puisqu'il est la vérité suprême. Si donc il a pour agréable un pécheur qu'il tenait jusque-là pour un ennemi, il faut qu'il y ait eu quelque changement qui motive cette différence d'appréciation. Or, ce changement vous ne le trouverez |)as dans la volonté divine : clic est souverainement immuable. Donc il le faut chercher du
(■)té de la créature ; et quel serait-il, si ce n'est le don
ju'elle a reçu de Dieu pour lui devenir un objet de complaisance » (1). .Mais ce don lui même est-il quelque <"hose de créé, est-il incréé ? C'est li», reprend le saint
locteur, un point sur lequel les sages ne sont pas en parlait accord. Distinguons ce que la foi détermine, et ce que la raison partant de la foi peut trouver au bout de ses investigations (2).
« La foi et l'Kcriturc ont déterminé que, sans le don de la grûce, il est impossible d'être agréable à Dieu. Elles déterminent aussi que, sans le don incréé qui est l'Esprit- Saint, l'homme ne peut ni plaire à Dieu, ni prentlre rang
parmi ses lils d'adoption Mais, outre ce ilon incréé,
faut-il encore admettre une grâce créée qui nous fasse amis de Dieu, c'est là une question qui, n'étant pas expressément définie par l'autorité de l'Kcriture, devait être soumise par les docteurs aux recherches delà raison. Et, parce (jue les habitudes, les vertus et les dons nous sont révélés par leurs actes, il fallait, pour avoir une pleine onnaissance de la grâce, l'étutlier dans son rapport avec ses effets. Or la grâce a pour effets de recréer l'âme, de la
(1) S. Bonav , II. Di^l. 20, a. I. q. t.
(2) Id. ibid., q. i
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vivifier, (ie rilluminer, de la soulever au-dessus d'ellemême, de l'assiiniler et de l'unir à la nature divine.
« Parmi les docteurs, les uns ont considéré la grâce uniquement comme la cause e/ficienle de ces divers efTets. Et comme Dieu suflit par lui-même à les produire dans la créature raisonnable, et qu'ils ne sont même possibles qu'à lui, ils ont regardé, sinon comme impossible, du moins comme superflu, le don d'une grâce créée. Les autres ont envisagé dans la grâce le caractère de forme, persuadés que les mêmes effets exigent une cause formelle tout aussi bien qu'une cause efficiente. Or, comme il n'est ni convenable, ni même possible à la divinité de jouer le rôle de forme dans une créature, les effets cidessus énumérés restent inexplicables, â moins d'admettre un don créé qui informe Cpcrfcctionne) l'âme et les produise en elle.
« Or, poursuit le saint docteur, cette dernière thèse me paraît préférable à la première, soit au point de vue de la sûreté, soit au point de vue de la raison. Au poinl de vue (le la sécurité : car elle est plus conforme au sentiment général des maîtres, puisque depuis longtemps on l'enseigne d'un commun accord dans les écoles de Paris... ; plus conforme encore au sentiment des âmes pieuses et
simples Ah point de vue de la raison : car, ainsi qu'on
l'a fait remarquer, et les actes et les efTets à produire exigent un principe intérieur qui complète l'âme, et remplisse en elle les fonctions de forme informante. Or, il est manifestement iini)ossible que ce rôle de forme perfectionnante convienne à Dieu, bien qu'il puisse être forme exemplaire. Et voilà pourquoi la grâce est comparée à l'influence de la lumière, et son principe, au soleil ; pourquoi Dieu lui-même ou son Christ est nommé par lEcriture le soleil de justice. De même, en effet, que le soleil matériel imprime sa lumière dans l'air, de telle sorte que
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cet air hii-inème soil formelU'inent illuminé ; ainsi Dieu. le soleil spirituel, darde ses rayons sur lànie, et l'âme elle-même devient formellement lumineuse ; et c'est par ce divin reflet qu'elle est réformée, vivifiée, tout aj^réablc et plaisante au cœur de Dieu.
« Aussi bien, de toutes les créatures corporelles aucune ne représente mieux la j^ràce que l'influence de la lumière. La lumière matérielle, épnndue sur la surface des corps, les assimile à la source même d'où elle émane ; et la j{ràce, influence spirituelle, assimile lésâmes raisonnables au principe de toute lumière. D'ailleurs, ce n'est pas sans raison que cette influence, issue du divin soleil, est appelée du nom de {^n'tce. Klle est grâce, parce qu'elle est le don tl'unc très pure libéralité : car elle n'est exigée ni par notre nature, puisqu'elle n'émane pas des principes du sujet, ni par la nature de Dieu, puisque rien ne l'oblige à nous l'octroyer. Grâce encore, parce qu'en faisant d'un homme l'image et l'enfant de Dieu, elle le lui rendagréableet le change en ami. Grâce enfin, parce qu'elle incline l'homme à faire gratis, c'est-à-<lire par un amour désintéressé, le bien qu'il opère : car si l'amour de la créature a je ne sais quelle tendance naturelle ù se retourner sur lui-même, à la façon d'un mercenaire, pour chercher avant tout sa propre utilité, l'homme une fois revêtu de la grâce se plaît â se dépenser tout entier pour les intérêts du prochain et l'honneur de Dieu. Donc, en acceptant cette <lernière doctrine comme la plus sûre et la plus raisonnable, il est facile «le résoudre les objections qui l'attaquent •>.
Laissons pour un moment <le côte ces objections et les sDlutions qu'elles comportent, et donnons la parole au docteur Angélique. On pourra peut-être me reprocher quelques redites. Mais j'aime encore mieux encourir ce léger blÀnie que de tron(|uer des textes, pleins dune si haute
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et si belle analyse. Voici la réponse donnée par S. Thomas à la question déjà résolue par son saint ami, le docteur Sérapliique.
« Le mot grâce, dit-il, entre de trois manières dans le langage commun des hommes. D'abord, il signifie la bienveillance ou l'amitié d'un homme pour un autre homme : c'est ainsi que nous disons d'un chevalier qu'il est en gnice auprès du roi, c'est-à-dire que le roi l'a pour agréable. Il se prend, en second lieu, pour les faveurs et les dons octroyés par une libéralité toute gratuite ; auquel sens nous avons coutume de dire : je vous fais cette grâce. Troisièmement enfin, le mot grâce s'emploie pour exprimer le retour de reconnaissance qui doit suivre les dons gratuitement reçus, comme dans cette formule : je vous rends grâces. Où il est à remarquer que le second sens dérive du premier, et le troisième du second. N'est-ce pas, en elFet, la complaisance bienveillante que l'on a pour une personne, qui porte à lui faire des dons gratuits, et ces dons ne sont- ils pas la condition nécessaire de l'action de grâces, paiement naturellement obligé des bienfaits ? Or, à ne considérer que les deux dernières significations, il est manifeste que la grâce suppose quelque chose en celui qui reçoit la grâce : à savoir et le don gratuitement accordé, et la reconnaissance pour le même don.
« Quant au premier sens, il y a une distinction très notable à faire entre la grâce de Dieu et la grâce de l'homme. Puisque la créature n'a rien qu'elle ne tienne de la volonté divine, c'est de l'amour par lequel Dieu veut le bien de sa créature, que découle tout le bien qui se trouve en elle. La volonté de l'homme, au contraire, a son mobile dans le bien préexistant : et voilà pourquoi l'amour de l'homme, loin d'être la cause totale de la bonté de ce qu'il aime, la suppose soit en partie soit
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nicMiic en ti)talilf. Ainsi tout amour de Dieu porte avec soi quelque bonté dans la créature, sans toutefois que ce bien soit coéternel à leternel amour. Or, suivant la différence du bien (|u*il donne, dilTérent est l'amour de Dieu pour la créature. Il y a la dilection commune suivant laquelle, au témoignage de la Sagesse (1), aimant tout ce qui est, il donne leur être naturel aux choses créées ; il y a la dilection spéciale qui élève la créature raisonnable au-dessus de sa condition naturelle, et jusqu'à la participation du bien suprême. Et c'est la cette dilection dont il est dit que Dieu nous aime absolument et simplement, parce que c'est par elle que Dieu veut, en toute vérité, communiquer à sa créature le bien éternel qui est lui-même. Donc, pour conclure, dire d'un homme qu'il a la grâce de Dieu, c'est allirmer é(iuivalemment qu'il possède en luimême un don surnaturel qui provient de Dieu » (2).
Arrêtons-nous un instant pour éclaircir quelques doutes qui pourraient s'élever dans l'esprit du lecteur. La plupart ont été depuis longtemps formulés et résolus, soit par le docteur Angéli<iue, soit par S. Bonaventure et par leurs disciples. Ce don, fruit du divin amour, ne serait-ce pas le Saint-Esprit lui-même, cet Esprit que S. Jean Damascène a si justement nommé la substance des dons de Dieu ? Écoutez la belle réponse du docteur Séraphique que je transcris littéralement. « Ce texte de S. Jean Damascène où il est dit du Saint-Esprit qu'il est la substance des dons, doit être interprété, comme toutes les autorités du même genre, par l'idée de causalité et d'appropriation. Ce qu'il signifie c'est que le Saint-Esprit est le Don par excellence, le Don principe et source, en qui tous les autres nous sont octroyés; mais cela même n'exclut aucunement le don créé. Qu'un homme conduise
(1) S«p.. XI. 25.
(2) S, Thr>m 1 i .^ 110 -i 1