LIVRE 11. — LK PRINCIPE CRÉÉ DB NOTRE FILIATION
un cheval par la bride, vous direz de lui qu'il tient le cheval ; mais, ce disant, vous ne nierez pas qu'il tienne aussi la bride, puisque c'est par elle qu'il le conduit. Tout de même, dire que l'Esprit est la substance du don, ce n'est pas exclure le don créé ; au contraire, c'est Vinclure. Car pourquoi dit-on que l'Esprit- Saint nous est donné, si ce n'est parce qu'il est tellement en nous de par Dieu, que nous le possédons. Or posséder le Saint-Ksprit, c'est avoir en nous une habitude (habitum) qui nous en procure la jouissance, et cette habitude est le don créé de la grâce » (1).
Ainsi la grâce incréée suppose la grâce créée comme le principe des actes qui la mettent en notre possession. Telle est aussi la solution donnée par S. Thomas d'Aquin. Il remarque, en effet, que « le passage de la non-possession du Saint-Ksprit à la possession ne peut s'expliquer que par un changement réel qui se produise ou dans le don lui-même ou dans le donataire. Et comme le don de sa nature est absolument immuable, il faut nécessairement que la créature à qui le Saint-Esprit est donné, reçoive un perfectionnement intérieur qui soit comme une mainmise sur le divin Esprit, et sans lequel ce don de l'esprit de Uieu ne serait plus qu'un vain mot » (2).
.Mais est-il bien vrai que l'amour de Dieu se mesure aux dons qu'il fait â sa créature ? A ce compte, il n'aimerait que les créatures existantes : elles seules participant à ses bienfaits. Réponse : Bien que la créature qui n'existe pas encore, n'ait actuellement aucune part aux dons de Dieu, elle les a déjà reçus dans l'éternelle prescience et l'éternel dessein de son auteur, et c'est pour cela qu'elle est éternellement aimée (3).
(I)S. Boiiav.. Il, D. 20, a. 1, q. 2, ad I.
(2) S. Thom., 11, 1). 26, q. 1. a. 1.
(.3) Cf. S. Thom., 111, D. 32. q. 1. a. 3, ad, I. sq,,
t:HAi'. IV. — L\ GRACE Kt lAJi ANClKNi) MAITRES i z3
Vous ditfs que l'amour de Dieu met en ceux qu'il aime, une perfection créée qui surpasse toute perfection de nature. Dieu donc aimant tout ce qui est, devrait enrichir de dons surnaturels tout être sorti de ses mains divines. C'est la dernière objection ; voici la réponse : « Il est vrai que la dilection divine est le principe de toute bonté dans sa créature. Mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que Dieu,. dans l'inlinie simplicité de sa substance et de son acte, aime diversement les créatures suivant les degrés différents de bonté que leur a prodigués son amour. 11 aime toutes les choses créées en tant qu'il donne à chacune les perfections réclamées par sa nature. Mais l'amour parfait, l'amour proprement dit, est celui-là seulement dont il aime sa créature, non plus seulement comme un ouvrier aime son oeuvre, mais comme un ami aime familièrement .son ami ; c'est-à-dire, l'amour par lequel il se l'associe dans sa vie propre, dans sa béatitude et sa gloire. Telle est la dilection de Dieu pour les saints. Comme elle est la dilection par excellence, l'effet en est aussi la grâce par excellence, bien que les dons naturels soient aussi des grâces, pour autant qu'ils sont gratuitement accordés par Dieu » (1).
Outre celte première raison tirée de l'amour, S. Thomas en apporte une autre plus capitale encore, parce qu'elle
- n II. D. 20. q I, a. », ail :
\iiii'«ir», il »\ml <l<^ji« fa il observer «ji m- i iiniuwi u-- im-t, ^•^•^,t •. ^ *lre» Mil» raison nV»l ni nv p<-iil élre un amour damilié. f)«ii»i|irn« n«> (teinent lui rendre amour jiour amour, ni entrer avec lui dan» uiiv cuunuuiun do »»«•, »So bi«n* et de ffUcilé. On dirait pluliil que c'e»t «luoiquf ciio*c comme un amour de t«»ocu|<i»4cucc . tnni Ct-rle» qu'il le* aime comme cr qui pourrait servir à »oii utilité propre, mai» parc<> qti'il le» ordonne aux créature» raisonnaldi » pour leur utilité, à lui-m^mc. pour »a boulé. Car l'amour de concupttcence peut avoir pour objet cl uolrr bieu personnel cl celui de» autre». I p.. q. 2«). a :'. ad. 3.
iH LIVRK II. — LK t'HlNCIPE CBliK DE NOTRE FILIATION
nous montre plus nettement ce que la grûcc est en ellemême, cl comment Tordre de la grâce, loin de détruire ou d'altérer l'ordre de la nature, le complète, l'élève et le perfectionne. La voici telle qu'on peut la lire dans la Somme théologique : « Ce ne serait pas chose convenable à la providence de Dieu de faire moins pour ceux qu'elle destine à la possession du bien surnaturel qui est Lui-même, vérité suprême et souveraine bonté, qu'elle ne. fait pour les natures ordonnées au seul bien naturel. Or, (juand il s'agit de ces dernières, Dieu ne se contente pas de les mouvoir aux opérations conformes à leur nature ; il leur donne largement des forces et des formes qui soient le principe intérieur de leurs actes, et les inclinent par une pente naturelle vers ceux qui leur sont propres. Et c'est ainsi que les mouvements qu'elles reçoivent de Dieu leur deviennent connaturels et faciles, suivant cette parole de nos saints Livres : Il dispose tout avec suavité (1). Donc, à bien plus juste titre, lorsqu'il s'agit des êtres qu'il meut vers le bien surnaturel et sans fin, doit-il leur infuser certaines formes et certaines qualités d'un ordre supérieur, au moyen desquelles il les mène avec aisance et douceur à la conquête de l'éternelle bonté » (2).
Plus tard nous verrons pour quelle cause, parlant de ces divines réalités, S. Thomas emploie le pluriel (3). Qu'il nous suffise de remarquer ici qu'il conçoit la grâce comme une espèce de nature supérieure imprimée dans l'âme, à la manière des qualités, pour être un principe de tendance vers le bien suprême et la racine des opérations surnaturelles qui doivent nous en assurer la possession.
Ne nous lassons pas de demander à nos maîtres les éclaircissements qui peuvent nous faire mieux saisir la pro-
(1) Sap.. Vlil, I.
(2) s. Thom., I. i, q. 110, a. 2.
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fondeur et la sûreté de leur doctrine. Il s'est trouvé des esprits à courte vue pour retourner contre le docteur Angélique la dernière preuve (|ue nous venons de transcrire, et voici de quelle manière. Plus, disaient-ils, une créature est parfaite, plus elle a pleinement en elle-même les moyens d'atteindre sa destinée. Si donc les êtres sans raison, sous l'œil et la main de la providence, peuvent tendre à leur fin par les seules énergies de leur nature, ne semble-t-il pas que la créature raisonnable, incomparablement plus parfaite, doive avoir, elle aussi, cette même puissance ; et, par suite, qu'une «race surajoutée à ses forces naturelles soit chose intrinsèquement inutile.
C'est là, si je ne me trompe, un raisonnement de rationaliste. Sans doute, l'énergie qu'il tient de sa nature pourrait suffire à l'homme, s'il n'avait d'autre fin que celle qui répond aux exigences de cette môme nature ; mais parce qu'il a plu à Dieu de lui destiner une fin qui surpasse incomparablement toute fin naturelle, c'est-àdirr, la possession de sa propre béatitude, il s'ensuit manifestement qu'il devait, en l'élevant, proportionner la créature laîsonnable ù ces nouvelles destinées, et par conséquent la transforme? en elle-même, comme il la transformait dans son but (1).
Mais, dit-on encore, si vous admettez une grâce créée comme principe de vie surnaturelle et divine, que deviennent les axiomes des Pères : Dieu est la vie du corps ; comme Dieu nous a créés, ainsi nous recréc-t-il, par luimême et sans intermédiaire, et c'est là le propre de l'agent souverainement parfait ; enfin, rien ne doit s'interposer entre l'Ame et Dieu.
Quehpies distinctions suffiront ;i nivsipcr les équivoques, t S'il y a ressemblance entre le rapi)orl de Dieu à l'Ame
(Il > iii'rii . il. I). ÎO, q i. a i. «iJ 3.
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et de l'Ame au corps, il n'y a pas absolue |)anté. L'âme est pour le corps une cause non seulement elliciente, mais formelle : car c'est elle qui le détermine et se communique à lui comme un principe d'être et de vie. Or, entre la matière et la forme qui la détermine, la philosophie ne peut concevoir aucun intermédiaire. Mais il ne peut convenir A l'inlinie perfection de Dieu d'être la forme de l'âme, si ce n'est la forme exemi)laire. F.t voih'i pourquoi Dieu qui la vivifie immédiatement par lui-même comme cause efficiente, doit nécessairement lui communiquer la vie de la grâce par une forme créée » (1), Au reste, la comparaison se retourne aisément contre ceux qui voudraient en abuser. En effet, dans l'ordre de la vie naturelle Dieu vivifie le corps humain, mais au moNen de l'àme qu'il infuse ; ainsi dans l'ordre supérieur de la grâce, Dieu communique la vie surnaturelle, mais au moj'cn d'une forme créée qu'il imprime dans l'âme.
C'est par une distinction seinblable que se dissipera la seconde équivoque. Créer et recréer sont éf<alement de Dieu seul comme cause efficiente. De même donc qu'en créant l'homme, il lui donne une forme sul)stantielle (jui le constitue dans son être naturel et dans son degré spécifique ; de même en le recréant, il doit produire en lui cette forme supérieure de la grâce qui lui donnera l'être surnaturel exclusivement propre aux enfants d'adoption. Est-il possible, en effet, de concevoir une cause agissante qui ne produise rien, ni forme substantielle, ni force accidentelle? Donc, Dieu et la grâce s'unissent jjour nous recréer ; celle-ci comme principe formel de notre être divin, celui-là comme principe efiicient (2).
La troisième équivoque tombe d'elle-même devant une explication du même genre. Que signifie. (i;ms la pensée
(l)S. Thom.. II, D. 26, q. I, a. I, ad .'i. (2) S. Tliom., U, D. 2G, q. 1, a. 1, ad 4.
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de s. Augustin qui l'a formulé, le principe que rien ne s'interpose entre l'Ame et Dieu ? Une vérité très simple, mais qui se concilie sans peine avec la doctrine traditioanelle : Dieu ne nous a pas créés ni justifiés par je ne sais quelle puissance ministérielle, mais par lui-même ; et c'est lui-même, et non pas une créature, fùt-elle un séraphin, qui sera notre béatitude. Mais cela n'exclut pas la forme qui, déposée dans l'àme, l'assimile à Dieu (1).
Donnons, pour en .finir, une dernière et plus complète réponse que j'emprunte encore au docteur Anj^élique. « Dans l'œuvre de la sanctification des âmes, il faut distinguer une double opération du Saint-Hsprit : l'une qui se termine à l'acte premier, c'est-à-dire à Vètre surnaturel de l'âme; l'autre qui se termine à l'ar/es^cont/, c'est-àdire au mouvement de la volonté vers Dieu, le bien suprême. Or, dans l'une et dans l'autre de ces opérations il faut reconnaître quelque chose d'intermédiaire entre l'âme et son Dieu. Cherchons-en la cause, non pas dans la faiblesse ou l'impuissance du Saint-Esprit (jui opère sur l'âme, mais dans la nécessité de l'àme qui reçoit en elle l'opération divine. Toutefois, cet intermédiaire doit être diversement conçu. Quant au premier efl'et (jui est Vêtre surnaturel, la grâce icaritas) se pose entre l'âme et Dieu comme une cause formelle : car tout être dans la créature résulte (l'une forme. Quant au second effet, qui est l'opération, la charité s'interpose à la manière d'une cause agissante... car il est impossible qu'une opération procède, à l'état parfait, d'une créature, à moins d'avoir une perfection de la puissance pour principe, au sens où nous disons que l'habitude d'où sort l'acte en est le princi|)C )> (2).
M» s Tlioni.. «Je Vcril , q. 27 o. I. ad 10. (iM S Tlinm.. I. r>. 17. «|. 1. a. I. a<l «.
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Cet exposé de la doctrine de ces deux grands maîtres, S. Thomas et S. Bonavcnturc, nous dispense de nous étendre sur la pensée des autres. Indicjuons seulement en quelques mots quelles sont leurs conclusions sur le même sujet. A cette question : qu'est-ce que la grâce, ils répondent sans hésitation aucune, avec une pleine et constante assurance, depuis les premiers jours de la Scolastique jusqu'à sa décadence au XVIH'' siècle : La grâce, « c'est un accident créé qui transforme 1 ame et l'assimile à Dieu » (1) ; c'est « le reflet projeté sur l'âme par la lumière incrééc, la source des vertus, comme le corps lumineux est la source de .ses rayons (2) ; c'est une habitude infuse et l'image de la divine bonté, qui nous unit très intimement à Dieu » (3) ; c'est une habitu<le immanente, semence de Dieu dans l'âme, et principe des actes méritoires et de la vision béatifique (i); c'est une qualité permanente qui nous dispose à l'exécution prompte et fructueuse des ordres divins (5) ; un don créé, physiquement stable au fond des âmes, cause formelle de notre adoption (6). Autant de formules équivalentes et d'affirmations, empruntées aux théologiens de toutes les époques et de toute école, qui suflisent pleinement à démontrer quelle est sur ce point la doctrine commune ; doctrine qu'il serait au moins téméraire de révo(iuer en doute.
Il est donc bien vrai, ceux-là p(.*rvcrlissent plus ou moins gravement la notion de la grâce justifiante, qui ne voient en elle que l'imputation de la divine justice, ou la
(I) .Mex. Halcns., 3 p., q. 64. m. 2, a. i.
(2| Petr. à Tarent, in II, D. 26, a. I cl 2 ; 1). 27. a. 1.
(3) Dionys. Cartli. in II. D. 20, q. I.
(4) Domin. Soto, de Nat. el prat.. !.. I, c. ô.
(5) Anl Vopa, de Jnstificat., L. V, c. 2, 4.
(6) Tlieolog. Wirceb., de Gratia lial)it., c. 1, clc, etc.
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justice des œuvres ; ou qui voudraient la ramener tout entière, soit à je ne sais quelle continuité de touches divines et d'actes indélibérés, soit à la bienveillante présence du Saint-Esprit dans les âmes qu'il aime et dont il est aimé, soit à certaine exigence de secours surnaturels qui n'appartiendraient qu'aux justifiés, soit, pour tout dire, à des modifications dont toute la réalité serait, au fond, celle de la substance elle-même.
ORACI ET OLOini. — TOMI I. 0.