CHAPITRE PREMIER L'existence et la nature des vertus infuses
1. — Nous avons constaté l'existence de la grâce sancliliante, principe inhérent et permanent dans l'âme, qui nous confère un être divin, une vie déiforme, l'être et la vie des enfants de Dieu. Mais tout être est pour agir. De là vient que la nature qui nous fait hommes, ne va pas sans des puissances d'opérer, intelligence, volonté, facultés sensibles, organisme, afin que l'agir réponde à l'être, le mouvement vital à la vie substantielle. Si donc nous avons en vertu de notre transformation surnaturelle un être supérieur, un premier principe de vie que ne saurait donner la nature, nous devons nous attendre à trouver en nous des forces, et comme des facultés nouvelles qui nous fassent vivre dune vie plus haute, et po.ser des actes en rapport avec l'être de grâce que nous avons reçu. Car tout est Imrmonie dans les œuvres de Dieu.
Je n'examine pas encore si ces facultés de l'homme régénéré doivent être ou non réellement distinctes de la grâce sanctifiante. Ce que je constate c'est que, s'il y a en nous un don de Dieu qui nous donne l'être spirituel. Dieu se devait «le nous infuser des principes d'action proportionnés à ce don de la misériconlieuse bonté. Faute de cela, l'œuvre nouvelle resterait inachevée ; l'homme surnaturel qui doit l'emporter si merveilleusement sur l'homuie naturel, serait de ce chef au-dessous de lui.
r.i'lte preuve, tirée de la grâce et de son elTet propre, c'est-à-<Iire de l'être divin qui nous est donné en elle et
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par elle, devient encore plus convaincante, quand nous considérons la fin qu'il nous faut poursuivre et posséder un jour, en notre qualité d'enfants de Dieu. Si nous n'avions qu'à tendre vers une fin naturelle ; en d'autres termes, si notre béatitude était proportionnée à la nature, les principes d'aj^ir que nous trouvons en celle-ci suffiraient à cette poursuite. Mais, nous l'avons déjà vu et nous le verrons encore, notre destinée, comme enfants de Dieu, surpasse incomparablement celle qui nous conviendrait, si Dieu nous avait laissés dans la bassesse de notre condition native. Notre bonheur et notre gloire, c'est d'être appelés à partaj^er l'héritage du Fils unique du Père, à voir Dieu face à face; et nous savons que nulle faculté purement naturelle, si haute, si parfaite et si puissante qu'elle puisse être, ne saurait atteindre à ces sublimes hauteurs.
Donc, ou Dieu a moins libéralement et moins sagement pourvu les enfants adoptifs que les serviteurs, disons mieux, que les êtres sans raison, ou le don de la grâce a pour conséquence un don proportionnel de principes supérieurs à ceux de la nature, qui nous ordonnent vers la fin de notre nouvel être et de noire nouvelle vie (1). Ces principes, nous les appelons vertus surnaturelles ou vertus infuses : vertus, parce qu'ils nous sont donnés pour agir suivant les règles de la perfection ; vertus surnaturelles, parce qu'ils surpassent et les limites et les exigences de la nature raisonnable ; vertus infuses, parce que la nature n'en peut être la source, et qu'ils ont Dieu non seulement pour cause première, mais encore pour cause principale.
Remarquons, en passant, combien ces vertus diffèrent des vertus naturelles ou vertus acquises, au double point
(I) S. ïhom., 1. 2. q. 62, a. 1.
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de vue de leur origine et de leur essence. La vertu naturelle est un produit de notre activité, la science par exemple, ou la prudence ; la vertu surnaturelle vient de Dieu seul, comme la grâce sanctifiante dont elle est le complément. La vertu naturelle ne donne pas la puissance d'agir : elle perfectionne l'activité native, l'assouplit et la détermine, sans l'élever au-dessus d'elle-même ; la vertu surnaturelle ne donne pas seulement la facilité pour agir, mais une énergie nouvelle et plus haute, mais l'agir lui-même. Otez les vertus acquises, vous n'avez pas enlevé la force d'activité propre à la nature; supprimez les vertus infuses, c'est l'impuissance absolue dans l'ordre des opérations divines, à moins que Dieu, par un acte tout particulier de son infinie puissance, ne supplée ce (|ui manque, comme nous l'expliquerons bientôt.
Le nom de vertu convient donc aux habitudes infuses en un sens incomparablement plus élevé. Car, encore une fois, ce n'est pas un germe déjà préexistant dans l'homme qu'elles développent ; c'est une activité d'un ordre supérieur (ju'elles apportent. Kn d'autres termes, elles ne stimulent pas seulement les forces innées de la nature ; elles les transforment, comme la nature elle-même est transformée par la grâce, et les portent â des hauteurs où par elles-mêmes elles n'auraient pu monter, /icce nova facto oninia (1).
it Apoc.. XXI, .".
• Il y a des liabUno. -. ,<.• ..i- nt leur origine do la piti:>>aiiL<.- naturelle, romme c»t celle qui «'acquiert par la répétition dc< actes : et de ces liahitudes il est vrai de dire qu'elles ne donnent pas la puissance, mais (habilitant) perfectionnent c<-lle qu'on a dt-jâ. Il y a •l'autrrs haltiludes qui descendent d'i ii haut, et dépoiulent nioin» du suji-t qui les possède que de l'agint qui le» donne (infuse). El cette habitude ennoblit la puissanro, et peut élrv<*r le sujet en i|ui elle e«>t reçue. aiid'-Mus de lui-nx^mr, à raison du princi|io d'où cllfi proo'de. Et cotte habitude est la grâce. * S. Bonav., Il, D. 28, dub. I.
I4t) 1.1 VKK III. — uKs piu.NoiPics D'A.crivrrK
J'ai (lit qu'on appelait ces liabitudos vcrlus iu/'uscs \)inir les distinguer des vertus acquises par le libre et ntaturel mouvement de nos facultés. Il faut remarquer avec la théologie que toute vertu infuse n'est pas nécessairement une vertu surnaturelle du genre de celles que nous attribuons aux enfants de Dieu. Hien ne s'oppose à ce que Dieu, dont la pui.ssance ne connaît pas de bornes, puisse, s'il le veut, produire en un moment, dans l'âme la plus ignorante, une science égale à celle d'un savant consommé. Olle science serait infuse, il est vrai ; mais elle ne le serait p<is par elle-même, à raison de sa nature, puisqu'elle aurait pu être, et qu'elle serait vraiment chez d'autres le résultat de l'étude et du travail personnel. Les vertus dont nous parlons, sont infuses de leur nature, c'est-à-dire, qu'on ne peut les avoir qu'en vertu de Tinfusion divine ; car elles dépassent et surpassent toute activité, toute énergie purement naturelle.
Nous l'avons démontré, la grâce est quelque chose de permanent dans l'âme régénérée : car il faut que la vie surnaturelle, fruit et produit de la nouvelle naissance en Dieu, soit durable au même titre que la vie naturelle, terme de la génération commune. Mais cela même exige aussi que les vertus infuses ne soient pas dans l'àrac à l'état transitoire, et comme des auxiliaires de passage. C'est, en effet, le propre de la nature, dans quelque ordre qu'on la suppose, d'avoir des propriétés stables, et des capacités aussi permanentes quelle l'est elle-même. Donc toutes les preuves qui démontrent cette permanence de la grâce considérée comme principe de l'être surnaturel et divin, prouvent avec la même force la conservation permanente des vertus qui la suivent et lui font cortège.
On me reprochera peut-être de n'employer, dans une matière essentiellement théologique, d'autres argunient.s que des preuves empruntées à la raison naturelle, comme
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-si toute la question des vertus infuses ne relevait pas de l'enseignement de l'Eglise et de la révélation. J'ose dire que cette accusation n'est pas fondée.
Quel est notre point de départ ? L'existence de la grâce sanctifiante dans l'unie des justes, c'est-à-dire d'une forme permanente qui lui donne un être divin ; puis la destinaion de tout enfant de Dieu à la vision intuitive, cest-àdirc à la béatitude parfaite qui surpasse universellement tout mérite et toute énergie native d'une substance créée. Ces deux vérités fondamentales je les ai démontrées l'une et l'autre par des preuves strictement théologicjucs. Quand donc je m'en sers ensuite comme de premiers principes, d'où je déduis logiquement l'existence et la nécessité des vertus infuses, ce n'est pas sur des données philosophiques et purement rationnelles que je m'appuie, mais sur des vérités dogmatiques. La philosophie n'est pas la njaîtresse qui m'enseigne ; c'est la servante amie qui pénétre dans le domaine de la révélation, à la suite et sous la garde de la foi, |>our en polir l'expression et en dêvelopptT le contenu.
Prenons un exemple, en dehors de la question présente, dans le dogme le plus mystérieux de tous, celui de la Trinité. Par sa lumière propre la raison, bien loin de pouvoir démontrer un si grand mystère, n'en soupvonnerait probablement même pas l'existence. C'est donc par la foi seule qu'il nous est connu de cette connaissance imparfaite à laquelle il nous est donné de prétendre, tant que nous sommes encore dans l'exil. Kt pourtant, quand une fois nous savons par la révélation divine (ju'il y a dans le sein de Dieu, par voie tl'intelligence et de volonté, des processions analogoes à celles ({ue la conscience nous découvre dans l'esprit créé, il nous devient possible, sinon facile, de conclure logitpiement de cette donnée de la foi tout ce que la doctrine catholique nous
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apprend sur les personnes divines, ce qui les constitue, ce qui les distingue, quels doivent en être le nombre, l'ordre, et la notion propre. Nos docteurs, et S. Tliomas d'Aquin plus et mieux que tous les autres, ont heureusement fait ce travail, qui est le fides quaerens intellectiim de S. Augustin et de S. Anselme. Kt dans ce genre de déduction la raison, partant de la foi, dépasse les limites de la foi stricte, tant la méthode est féconde entre des mains habiles. Voilà comment jusqu'ici nous sommes arrivés à la connaissance des vertus surnaturelles, ce corollaire obligé de la grâce qui nous donne notre être divin. 2. — Au reste, ce que nous avons déduit des princij)es doctrinau.x, nous pouvons le confirmer directement par l'autorité de la tradition. En effet, les conciles de Trente et de Vienne ne sont pas moins explicites sur les vertus infuses que sur la grâce qui nous justifie. Comme celle-ci nous est infusée dans notre naissance spirituelle, celles-là le sont également. « Dans la justification, dit le premier concile, Ihomme reçoit infuses (avec la rémission des péchés), par Jésus-Christ sur lequel il est greffé, la foi^ l'espérance et la charité » (1). Qu'on doive entendre par ces dernières expressions non pas seulement les actes de ces vertus, mais les vertus elles-mêmes, c'est ce qui ressort manifestement et des termes employés par le Concile, et de la généralité de sa doctrine. Des termes employés par le Concile : car infuser se dit non des opérations qui sont de nous et de Dieu, mais des principes d'agir qui sont de Dieu seul. De la généralité de la doctrine : caria justification, décrite en ce chapitre, est la justification commune des enfants comme des adultes, celle qui régénère et fait passer de l'état de déchéance où naissent les fils d'Adam, à l'état de grâce et d'adoption. Si donc les en-
(I) Conc. Trident., sess, VI, c. 7.