I-') 8. Tliom., 'I' \ont., q. 14, a. .' ; i ul a. lO
160 I.IVHK III. — DKS PUhNCIPKS d'acTIVITK
fond (lésâmes cette connaissance élémentaire des jurandes choses que nous verrons un jour, c'est-à-dire, la foi.
J'ai prouvé la nécessité de connaître notre fin par la foi. Cette foi n'est pas moins in(iis|)ensal)Ie pour arriver à la connaissance des voies qui peuvent et doivent nous y conduire. « Car ce qui est ordonné vers la fin, doit être en proportion avec la fin. Si donc la fin dernière de la vie humaine surpasse les forces de la nature, et par conséquent de la raison... il faut aussi que ce qui nous ordonne vers cette fin suprême, soit éj^alement hors de leur portée » (1). C'est pourquoi le saint Concile du Vatican, par la Constitution « Dei Filins », a formellement enseigné de la révélation, et par conséquent de la foi, (lu'elle est absolument nécessaire. Pourquoi ?« Parce que Dieu dans sa bonté infinie a ordonné l'homme à une fin surnaturelle, c'est-à-dire, à la participation de ces biens divins qui surpassent l'intelligence de toute âme humaine » (2).
.\joutons une dernière preuve, basée, comme celles qui précèdent, sur une analogie bien frappante. C'est qu'en tout être capable de connaissance, le mode de connaître est en rapport avec la nature propre de celui qui connaît. Kn ed'et, autre est le mode et le champ de connaissance en Dieu, autre dans l'ange, esprit pur, autre dans l'homme, ce composé d'esprit et de matière, autre enfin dans l'animal privé de raison, suivant la différence des propriétés et des natures.
Or, la nature chez les enfants adoptifs de Dieu n'est plus une nature purement humaine, une nature renfermée dans les limites qu'elle comporte en vertu de ses principes constitutifs et de son origine : c'est une nature
(1) S. Tliom . m, I). 2i. q. I. a. :j, sol. I. ail :i.
(2) Coiic. Vatic. sess. III. Constit. de Fidc catliol.. c. 2.
CHAPIIRE II. — DES VEIITUS THÉOLOGALES 161
élevée, transfigurée par la grâce, la nature d'un être divinisé, une nature déifornie. Donc il faut, conformément à la loi qui règle le mode et le champ de la connaissance d'après la nature et ses propriétés, il faut, dis-je, à l'enfant de Dieu une connaissance à la hauteur de ce (ju'il est devenu par la grâce. Ce sera |)lus tard, dans le plein épanouissement de son être de grîice, la vision de Dieu ; maintenant ce doit être la foi qui lui révèle des mystères inconnus à la raison. Seule, en effet, la foi peut tenir le milieu entre la connaissance naturelle et l'intuition de la gloire, participant des infirmités de l'une et des splendeurs de l'autre.
3. — Enfin, la grâce est en nous la racine de la vertu d'espérance. En efTet, l'amour vrai ne va pas sans le désir d'une union toujours plus intime avec la personne aimée. De là vient qu'il est si doux aux amis de se voir et de vivre familièrement l'un avec l'autre, si dur parfois de subir une trop longue séparation. Et dans la famille, (|uels déchirements quand la mort enlève un père ou des enfants tendrement chéris! Quelles joies quand on se retrouve rassemblés à la même table, au même foyer I Puis donc que la grâce fait de l'homme un ami de Dieu, plus encore, un enfant bien-aimé de ce tout aimable père ; puisque nous savons par la foi, qu'il nous est possible d'avoir avec cet ami et ce père l'inelfable union (jui fera notre béatitude éternelle, comment le désir de cette vie commune avec lui ne serait-il pas le fruit naturel de la grâce et de la charité ? Et comme le désir, sans l'espérance d'arriver à la possession des biens auxquels on aspire, est le tourment de l'âme, il fallait manifestement que Dieu, nous enrichissant de sa grâce, donnât à la foi et â la charité cette compagne inséparable, la divine espérance.
Cette preuve suppose l'existence de hi cliante dans
GNACB KT Ot.01HB. — TOME I. 1|,
162 nvKK m. — DES pniNciPfie D'Acriviré
rànic (lu l'ulèlc. Il en est une autre qui ne repose pasnéeessairenient sur cette hypothèse. La foi qui nous a l'ait connaître notre destinée surnaturelle, nous la montre non seulement comme souverainement enviable, mais encore comme possible avec le secours ([ui nous est promis lie Dieu. C'est ce qui sullit pour exciter en nous l'acte d'espérance. Car je trouve dans cette double révélation les deux conditions nécessaires pour aspirer à la possession de Dieu : l'amour au moins initial de la bonté suprême, et la confiance de pouvoir l'atteindre pour en jouir. Ht parce que, dans les justes, les habitudes infuses répondent aux actes comme une cause à son effet, il s'ensuit manifestement que la grâce qui nous justifie, ne peut entrer dans une Ame sans amener avec elle la sainte espérance, force et consolation de notre exil. Disons donc avec le prince des Apôtres : « Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ (|ui, selon la grandeur de sa miséricorde, nous a régénérés... dans la vive espérance de cet héritage immortel, incorruptible, résers'é pour nous dans le ciel... » (1).
4. — S. Thomas résume toute cette doctrine dans un très beau passage de ses Questions controversées. Je crois utile de donner ici le texte en entier, afin qu'on puisse d'un même coup dœil embrasser tout l'enseignement du prince de l'École sur la grâce et les vertus infuses. Après avoir fait observer que le propre de la vertu est de rendre bon l'être qui la possède et l'acte qu'il pose ; et que, par suite, la vertu se différencie dans l'homme avec les biens (jui conviennent à l'homme, le saint docteur continue : «< Il faut considérer qu'il y a pour l'homme un double bien : l'un qui est proportionnel à sa nature raisonnable ; l'autre qui surpasse incomparablement les
(1)1 Pet.. I. 3-4.
CHAPITRK II — DES VEUTLS THKUU)GALKS 163
forces et les exit^ences de cette même nnture... Or, ajoute-t-il, tout ce qui est ordonné vers une lin, l'est par son opération. D'autre part, il est manifeste que les moyens doivent avoir une proportion réelle avec cette même lin. La conclusion qui suit rigoureusement de ces trois vérités, c'est (jue l'homnic, ordonné vers une fin surnaturelle, doit avoir en lui-même des perfections qui dépassent en vertu les principes et les perfections propres à sa nature. Ce qui ne pourrait être, si Dieu par son opération toute-puissante ne lui infusait, en dehors et au-dessus des principes naturels, d'autres principes d'opération essentiellement supérieurs à ses énergies natives.
« Or, les principes naturels d'opération, ceux qui sont propres à riiomme en tant qu'il est homme, sont et l'essence de l'âme et ses puissances raisonnables, l'intelligence et la volonté : l'essence par laquelle il est homme ; l'intelligence, avec cette connaissance comme innée des premiers principes qui président à tout développement intellectuel ; la volonté, avec l'inclination naturelle vers le bien qui doit être la perfection de la nature et son couronnement légitime. Il faut donc, pour que l'homme soit capable «le poser les actes qui l'ordonnent à la fin de la vie éternelle, il faut, dis-je, qu'il ait en lui-même et la grâce qui donne à l'âme l'être spirituel, et les princi|)es d'activité qui soient en harmonie tant avec l'être nouveau (ju'avec la fin supérieure pour laquelle il est fait.
>< Quels seront ces principes ? Tout d'abord, ce sont les vertus iliéologales, la foi, l'espérance et la charité : la foi pour illuminer l'âme de certaines vérités surnaturelles qui sont tlans cet ordre ce que sont dans l'ordre de la nature les principes naturellement connus ; l'espérance et la charité pour incliner et mouvoir l'âme à rac(|uisîlion du bien surnaturel vers lequel la volonté purement humaine n'est pas sullisamment ordonnée. Kl, de même
164 LivnE m. — dks principes d'activité
que ces principes naturels appellent après eux des habitudes de vertu, qui perfectionnent rhomine dans l'ordre de la nature, aussi faut-il que l'àme régénérée reçoive de l'influence divine, outre la grâce et les vertus théologales, d'autres vertus infuses qui la perfectionnent et la rendent apte à tendre, par toute son activité, vers la fin suprême de sa vie surnaturelle et divine » (1).
(t)S. Thom., de Virl. in comm., q., un., a. 10.
CHAPITRK III
Des autres vertus infuses, communément appelées vertus cardinales, et de leurs dépendances.
1. — Les dernières lifjnes du texte de S. Thomas que nous venons de lire, nous signalaient avec la foi, l'espérance et la charité, d'autres vertus divinement infuses qui donneraient le dernier complément i\ l'activité surnaturelle des enfants de Dieu. On est convenu de les nommer vertus cardinales, parce qu'elles sont comme l'axe autour duquel roule toute, la vie morale de l'homme. Théologiens et philosophes, à la suite des Pères, en reconnaissent (juatre : la prudence, la justice, la tempérance et la force ; vertus principales à chacune desquelles se rattache un nombre plus ou moins grand de vertus secondaires qu'il ne nous appartient pas de caractériser dans le détail (1;. Ce qui revient mieux à notre sujet, c'est de chercher si, dans l'homme divinisé par la grâce, ces quatre vertus avec leurs annexes sont des vertus infuses et surnaturelles en elles-mêmes, au même titre que les vertus plus divines de la foi, de l'espérance et de la charité.
Il faut bien l'avouer, nous ne retrouvons plus ici l'accord parfait que nous rencontrions en parlant des vertus théologales. C'est l'opinion de plusieurs théologiens, qui sont toutefois de moindre autorité, (pie cette prérogative
(l)S. Thora., Je Virl. c«rJ.. q. un., a. t, cutn tqq. : col. I. 2. <|. nt.
166 l.lviiE III. — l)E<( PHI.NCIPES d'aCTIVITK
(l'avoir nécessairement Dieu seul pour luileur, et d'être par là même surnaturel quant à la substance, convient uniquement aux vertus i)roprement tliéolo}»iques. Quant aux autres, elles auraient leur principe dans les forces de la nature ; et, si leurs actes sont méritoires, cette valeur leur viendrait, non pas de leur excellence propre, mais de la dignité de la personne qui les pose et d'une influence plus ou moins explicite de la charité. Supposez deux hommes qui fassent le même acte de justice ; cet acte sera méritoire pour celui qui porte en soi la grâce, et ne le sera pas dans lautre. Ce qui fait la dinérence, ce n'est pas la valeur du principe prochain qui de part et d'autre est purement naturel, mais la diversité de l'état. Nous aurons l'occasion d'étudier ù loisir cette question du mérite, quand le temps sera venu de considérer les enfants adoptifs au |)oint de vue de leur croissance, puisque le mérite en est un des principaux facteurs. Quel que puisse être le poids des motifs allégués par les tenants de cette opinion, deux considérations me paraissent à peu près décisives en faveur des vertus cardinales infuses.
La première est une preuve d'autorité. On se rappelle la controverse qui jadis partagea les maîtres de la science, au sujet de la grâce sanctifiaxite et des vertus : ceux-ci niant qu'elles fussent conférées aux enfants dans le baptême, et ceux-là n'établissant aucune différence entre les baptisés, quel que fût d'ailleurs leur âge. Or, sur quelles vertus portait le débat ? Etait-ce uniquement sur les vertus théologales ; était-ce encore sur les autres ? Le pape Innocent 111, dans un document célèbre H), nous donne la réponse : « Ce que plusieurs aflirment, à savoir que ni la foi, ni la charité ni les autres vertus ne sont infuses aux enfants baptisés, faute de consentement, n'est pas ap-
(I) liinoc. in, cap. Majores.
CH.\PiTHK III. — I.KS VKRTLS CARUI!<ALBà INFUSES 1(37
prouvé (lu plus f^rand nombre... » Lors donc que le Concile de Vienne prononce que la sentence aflirniative est plus probable, le terme « vertus », employé par les Pères, comprend tout aussi bien les vertus cardinales que les vertus théologiques : puisque c'étaient les unes et les autres qui faisaient la matière du débat.
A cette autorité si vénérable il faut ajouter celle de la sainte Écriture et de la tradition. l)e TÉcriture, dis-je : car ils sont fréquents les passades où nos saintes Lettres nous proposent et la prudence, et la sagesse, et la justice comme des actes ou des vertus, procédant non de la nature mais de l'Esprit de l)ieu(l). Si pour consulterla tradition nous interrogions les Pères, ils nous répondraient par la bouche du grand Augustin : « les vertus que j'ai nommées (la piété, la chasteté, la modestie, la sobriété...), voilà ce qu'il faut garder toujours et partout, en public comme en particulier, dans le travail comme dans le repos : car ces vertus habitent au fond du cœur. Et qui pourrait les énumérer toutes ? Elles apparaissent comme l'armée du grand empereur qui trône au centre de ton âme. L'empeur fait de son armée ce qui lui plaît ; ainsi Jésus-Christ Notrc-Seigneur, dès (ju'il commence à demeurer par la foi dans l'homme intérieur, se sert de ces vertus comme d'autant de ministres pour accomplir ses desseins » (2). Et, pour mieux caractériser l'origine de ces
(l)Si|).. vin. 7 ; «•!.. V,!2S.2H ; II Pet . I. A-7, eic.
(2) .S. AuKii»t. in I ep S. Joan. Tr»ct. 8. n. I. Ce t*tle e»t *i l»c«u <\'%"t\ ni»'Tilo d'éln? mi» en entier sou* le» yeut du lecteur. - 0|)er« nii*Ti'-or.li4P. iirm-lus charitati». <kaiictit«« piolati*. roodestia »ohhelati'. M-rnper turc tcneiida »unl. Sive rtim in puMico »unius, sivecum in dotiio. «ive cum anle hooiine». «i»e cum in cubiculo, «ive tacontet, *tvp aliqnld »(i''n\iO*, »ive vacante» ; «euipcr Uvc lenenda»Unt ; qnit intui Kunt ontne* i«t«> virliite» quas nomina«{. Qui« autoni «ultlcit <ininf« niMiiiiuro ■' Onasi ctcnitiix •'>.( iiiifii'r;ili)i i> iiiii m'.I< I uiln* in
108 LIVHK III. — DKS PKINCIPE8 u'aCUVITB
dons, le saint docleur nous les a déjà montrés comme infusés dans l'âme des petits enfants, avant tout usage de leurs puissances raisonnables et dés le baptême.
Venons à la seconde considération. Supposez que les actes qui dirigent et constituent l'observation de la loi morale, ceux de la justice, de la religion, de la tempérance et les autres, soient des actes naturels en euxmêmes ; sui)poscz, par une suite nécessaire, que les vertus d'où ils procèdent, n'appartiennent pasà l'ordre des vertus infuses, qu'en résultera-t-il ? Cette conséquence vraiment étonnante, que l'homme transfiguré dans son élre par la grâce, et devenu déiforme, serait incomplètement déifié dans sa vie morale ; en d'autres termes, que la vie morale où doit se refléter la dignité des enfants de Dieu» serait exclue de cette glorieuse transformation: car les principes prochains en resteraient purement naturels ; tels en eux-mêmes qu'ils peuvent se rencontrer dans un pécheur ennemi de Dieu.
Est-il croyable que Dieu, si magnifique en toute autre chose envers ses enfants, ait usé d'une telle parcimonie ? Lui qui, dans l'ordre ^ie la nature, a voulu que l'homme
inenle tua. Qiiomodo enim imperator per exerciliim sunm apilquodqiie |al. quod ei) placel ; sic Dominiis noslcr Jésus Clirisliis iiicipiens liaLitaro in iiitcriorc liominc iiosiro, id est in menle per fidem, utitur his viilulibiis quasi minisli is suis. Et per has virtules qua? videri oculis non possunt, el tanicn quando nominantnr, laudantur : non autem landarcnlur nisi bmarenlur, non amarenlur nisi viderentur ; el si utique non amarenlur nisi viderentur, alio oculo videnlur, inleriori cordis aspecln ; per lias virlules invisibiles moventnr membra visibilitcr. Pedes ad ambulandum ; sed quo ? Quo moveril bona volunlfis quae militai bono impcratori. Manus ad operandnm ; sed quid ? Quo jusseril cbaritas qua; inspirala esl intus a Spiritn sanclo. Mcutbra erpo vidontur cnni movcnlur ; qui jubet intus non vidctnr. Et quis intus jubiat. prope ipse solus novit qui jubet, et ille intus qui jubclur ».