‹ La grace et la gloireChapitre 27 sur 80 · CHAPITRE III. — LES VBUTUS C.\RDINAI.KS INFUSES · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — LES VBUTUS C.\RDINAI.KS INFUSES

eût le pouvoir d'acquérir les vertus qui rordonnent à raccomplisseinent plus fidclc et plus suave de ses oblij^ations morales de justice, de tempérance et des autres vertus, aurait refusé le même pouvoir à celui qu'il élève à la dignité de fils ? L'enfant des hommes aurait ses vertus propres, et l'enfant de Dieu n'aurait pas celles qui conviennent à sa nouvelle vie I Surnaturalisé dans sa tendance immédiate à la fin dernière par la foi, l'espérance et l'amour, il ne le serait plus dans ses tendances vers les fins intermédiaires et prochaines, si indissolublement unies avec l'existence ou la perfection de la charité !

J'en suis d'accord, parmi les hommes, l'entrée dans un nouvel état de vie n'exige qu'une différence purement accidentelle dans la manière d'agir. Un simple sujet qui devient empereur ou roi, ne reçoit pas en lui-même un nouveau principe d'action qui réponde à sa dignité nouvelle. Aussi bien, ce changement de position sociale ne s'appui# sur aucune transfiguration dans l'être intérieur de celui qu'il allccte. Mais tout autre est la condition de l'homme à qui Dieu fait le don de sa grâce. Revêtu qu'il est d'un être nouveau, d'un être qui le fait dieu, il faut que sa vie morale réponde à l'être cjuil a reçu : qu'elle ait un caractère supérieur, et parconséquent qu'elle procède aussi de principes plus élevés que n'est l'activité purement naturelle. 1-^n juger autrement, c'est établir une dualité de vie que rien ne légitime (1) et dont l'œuvre de Dieu par excellence serait manifestement déparée.

Ce qui fait que plusieurs hésitent à recevoir les vertus infuses, intellectuelles et morales, dont nous défendons ici l'existence, c'est qu'ils n'ont pas su voir comment, dans leur nature intime, elles diffèrent des vertus natu-

( I) Voir s. Frtnc. de S»le». TralU- de l'amour de Dieu. L. VII. c. 0 ; Th.. III.. 1. 2. q. 83. a. 4.

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rollement acquises par la répétition des actes. Et pourtant, quel abîme entre les unes et les autres, quand on les rej^arde au point de vue de leur essence spécifique !

Certes, pour n'en donner qu'un exemple, ce n'est pas la même chose de pratiquer la tempérance suivant la rèf»le imposée par la raison naturelle, et de l'observer suivant la refile propre aux enfants de Dieu, celle de l'Kvangile. Ne pas s'abandonner dans l'usage de la nourriture aux excès qui nuiraient à la santé du corps, ou pourraient entraver le libre exercice de rintelligcnce ; modérer les autres plaisirs des sens de manière à vivre chastement, suivant les obligations de l'état de vie dans lequel on se trouve ; ne pas se livrer aux inclinations désordonnées qui trop souvent nous poussent aux plaisirs défendus, en un mot, garder la mesure, c'est le propre de la tempérance humaine. Mais la tempérance du chrétien qui vit suivant les préceptes et les conseils de l'Évangile, porte bien plus haut ses visées et son effort. Il ne lui suflit pas de modérer les plaisirs grossiers des sens, elle .se les refuse et les méprise ; non contente de gouverner le corps, elle le châtie et le réduit en servitude. La croix fait ses délices, et la pureté des anges, son ambition suprême. Vivre dans h» chair, comme s'il n'y avait plus de chair, voilà jusqu'où mène la tempérance de l'enfant de Dieu.

Je sais bien que pour avoir la raison dernière de ce renoncement il faut remonter jusqu'à la charité. 11 n'y a que des âmes, fortement éprises du saint amour, qui soient capables de ces héroïques excès. Mais je n'ignore pas non plus que, si c'est l'amour (jui les commande, ce n'est pas à lui qu'il appartient d'en poser les actes. Cha(iue vertu est déterminée par son objet proi)rc et spécial ; et comme cet objet est pour la charité Dieu même, Dieu souverainement bon et souverainement aimable, il

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s'ensuit manifestement que l'objet de la tempérance et des autres vertus morales n'est pas immédiatement celui de la charité. Dites, si vous le vouU-z, que ces vertus sont au service de la charité ; des suiN-aates qui raccompagnent |>our en exécuter les ordres, chacune en son domaine particulier, j'y souscrirai volontiers : car je l'ai appris de S. Paul. «« La charité, dit-il, est patiente, elle est bénigne, elle n'est pas ambitieuse, elle ne s'enfle pas », et le reste. Mais cela même e.xige que ces vertus appartiennent au mcnH* ordre que la charité, qu'elles participent à la noblesse de sa race, en un mot qu'elles soient des vertus surnaturelles, et, comme leur reine, divinement infuses.

2. — Observons que les vertus surnaturelles n'excluent pas les vertus inférieures dont la nature nous adonné les j^ennes, et que l'habitude des actes développe plus ou moins promptement dans les âmes, pas plus que la grâce ne détruit la nature elle-même. Mais ces vertus humaines ne sont plus, dans l'enfant de Dieu, que les humbles auxiliaires de vertus plus hautes, et leur rôle est d'autant plus effacé que celles-ci jettent au fond des âmes de plus profondes et de plus larges racines.

Rapj)eloos aussi, parce qu'on l'oublie trop facilement, que les vertus surnaturelles l'emportent sur celles de la nature, non seulement au point de vue de l'excellence, mais surtout au point de vue de l'activité, je dirais de la virtualité, s'il était permis d'employer ce mot. En eflét, elles n'ont pas seulement pour but de faciliter le libre jeu de nos puissances, ou tout au plus d'en perfectionner l'énergie propre ; elles leur apportent encore un surcroît de force qui n'est pas de leur domaine. Avec elles, rintelligence porte ses regards à des hauteurs où nul esprit créé ne saurait atteindre, et la volonté connaît des élans que la nature seule est impuissante à produire.

Quoique les vertus infuses donnent i\ l'Ame un nou-

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veau pouvoir, n'allons pas croire cependant qu'elles soient par elles-mêmes, comme les puissances naturelles, un principe complet d'opérations. Il leur faut, pour ajj;ir, le concours des facultés qu'elles élèvent et qui leur servent de support. Ce n'est pas qu'il y ait dans les actes comme deux parties distinctes dont l'une ait la faculté naturelle, et l'autre la vertu pour cause. Non : l'acte est tout entier de la vertu, comme il est tout entier de la puissance : car puissance et vertu ne forment qu'un principe prochain qui n'est ni la vertu seule, ni la puissance seule, mais la puissance élevée, fortilice, divinisée par la vertu. Rien didentiqliement semblable dans l'ordre des agents naturels ; mais on y peut trouver (juelques analogies lointaines. Voyez cette œuvre d'art, un tableau, par exemple ; il est du peintre et du pinceau : tout entier de celui-ci, tout entier de celui-là. Mais jamais le pinceau ne l'aurait fait, si le {^éiiie de l'artiste ne l'avait ni dirij^é, ni vivifié par son action. Et, dans un autre ordre, la sensation n'est-elle pas tout entière du corps et de l'âme, c'est-à-dire de l'organe animé ?

Si vous me demandez ce qui, dans l'acte surnaturel, réclame l'influence de la faculté naturelle, je vous répondrai : c'est qu'il est acte d'intelligence ou de volonté. Demandez-moi ce qui est de la vertu infuse, je vous répondrai de nouveau : c'est qu'il est supérieur à toute connaissance, à tout vouloir purement humain. Non pas certes que ces deux éléments soient séparés, ni séparables dans l'acte surnaturel ; mais tout unis qu'ils soient dans une unité très simple, l'acte tel qu'il est, ou ne serait pas, ou ne serait pas ce qu'il est, sans la double influence qui le fait être. Dire, comme quelques-uns paraissent l'avoir fait, que la faculté naturelle n'est pour rien dans l'opération surnaturelle, et que tout son rôle se borne à servir de support à la vertu, c'est oublier que la faculté de l'âme

t:n\i'iTiŒ m. — i.i> vKim» cAiiui.v \i.ks inki sks il'.i

n'est élevée dans son activité que pour être élevée dans son acte. Kn vérité, je ne sais plus pourquoi la charité ne serait pas dans l'intelligence, et la foi dans la volonté, si rintelli<,'ence et la volonté n'ont aucun concours actif dans la prmiiu-tion «les actes t''in:in:int de l'une et l'nutre vertu.

3. — Il est une conclusion très jjratique à recueillir de ces considérations sur les vertus infuses. Nous avons admiré en elles tout un système des fprces dont la possession arme l'homme, en vue des combats de la vie chré. tienne ; un or}»anisme complet i)our cet être nouveau qui est le fds adoptif de Dieu. Ne laissons pas notre armure se rouiller en quelque sorte dans un honteux repos ; utilisons ces merveilleux organes, et que ce que nous avons reçu pour agir, ne reste pas dans une lâche inertie. C'est grande pitié de voir un homme doué de beaux talents et d'une vaste intelligence croupir dans l'ignorance et la paresse. En serait-ce une moindre, si des chrétiens portant dans leur âme tant et de si hauts principes d'activité surnaturelle, les annulaient parleur indolence, au risque de les perdre bientôt avec la vie divine qui les supporte?

Quoi ! vous avez en vous la foi, l'espérance et la charité ; ces habitudes de vertus qui sont la patience, la douceur, la longanimité, la modestie, la continence, la chasteté (1;, le Saint-Ksprit les aurait semées dans vos Ames en venant lui-même y fixer sa demeure, et elles tarderaient à se révéler j)ar leurs actes? Ce serait une plante sur laquelle s'épanouiraient ù peine quelques fleurs, et mûriraient tout au plus de maigres fruits? Ecoutons l'apôtre el prenons pour nous l'exhortation qu'il faisait aux Hébreux, après leur avoir dit l'état funeste d'une terre qui, souvent abreuvée de la pluie, ne produit que

il) Gai . V. 2i.

iT4 I.IVUK III. — nEs l'RiNciPEs u'aciiviik

des ronces et des épines : « Mes bten-aiuiés, quoique nous parlions de la sorte, nous attendons de vous des rhoscs meilleures et plus près du salut... Nous désirons que vous ne deveniez pas indolents, mais imitateurs de ceux qui par la foi et la patience hériteront des promesses (1). «

(1) llcbr., VI. 7-13.

CHAPITHK IV

De la distinction entre la grâce et les vertus infuses, de leur sujet respectif, et de leur mutuel rapport.

1. — Les théologiens catholiques n'ont qu'une vo'ix pour enseigner que la grâce sanctiliante se distingue d'une certaine manière des vertus infuses. Mais cette distinction, est-ce une distinction réelle, est-ce une distinction logique ; en d'autres termes, est-elle en acte dans les choses ou seulement dans l'esprit qui les conçoit, c'est une question sur laquelle on trouve, dès l'ahord, plus d'une opinion divergente. Kn général, la controverse est restreinte ik ces deux ternies : la grâce et la charité (1).

Devons-nous dire qu'elles sont une seule et même chose <jui réponde à deux concepts et se rcn<le par deux noms difTérents, i\ raison des fonctions différentes qu'elle remplit : grâce, en tant qu'elle nous rend agréables aux yeux

(1; Il M-rail par tro|) diflicile de souU-nir l'ideiitiUi de toiilen le*. vertu» iiifii»c» avec la grâco sanclMiante. et cola pour deux raison!^ plu» qu't-videnU.'». I.a première, c'e.sl qu«- Icjuftlcqui, par suite d'utw faute Krave, est dépouillé de la gr&ce, peut cojwerver les veilus lliéolosale* de fol divins cl d espérance : signe manifetto d'une dislinction rvelle entre ce qu'il perd el ce qu'il garde. La seconde, c'est • |u« l'identiU* des vertu» et de la gràco ne se peut guère comprendre *an» lidcntilo de» vertu* entre elle». Or. comntent seraient-i-lk-* ideu- Uques rr« >ertu« qui peuvent être «éparéeit au terme cl dans la voie * .^u tenue : car la charité »eule demeure, à l'exclusion de l'espérance ul de la foi (I Cor., VIII. i:{). Dans la \oio : car la loi divine peut !«ulMi«ler dan» une Ame d'où non seulement la oltsfit^, malt l'ei^pérance clleiuème est bannie.

i76 LIVRK III. — DKS PRINCIPES d' ACTIVITÉ

de Dieu; charité, en tant qu'elle est principe d'opération divine? Ou bien faut-il ref»arder la {^rûce et la charité comme deux perfections réellement distinctes, tellement qu'elles diffèrent et par leur nature et par le sujet immédiat dans lequel elles sont inhérentes? S. Thomas et son •école sont pour la seconde hypothèse, et c'est dans l'école franciscaine que la première a surtout recruté ses partisans (1).

Si la conlroverse ne pouvait être vidée que par un ap-

(1) Autre est en ce point la doctrine de Scot et de ses disciples, ■autre celle du docteur Sérapliique. Pour le premier, la grâce et la charité sont tellement indistinctes qu'elles uni absolument le même siège, la volonté. Cette qualité très-une est u charité, en tant qu'elle est ce par quoi l'homme aime Dieu ; grâce, en tant qu'elle est ce pour- •^uot Dieu aime l'homme et l'agrée pour la vie éternelle ». a dit Scot (11, D. 27. q. un.). S. Bonaventure distingue assez nettement la grâce «t les vertus. Les vertus confèrent le pouvoir, et la grâce donne l'être. Celle-ci est une et celles-là sont multiples ; l'une est comme le tronc, les autres comme les rameaux. Là où sa doctrine devient moins claire •et parait aussi moins conforme à celle du docteur Angélique, c'est quand il veut déterminer le sujet respectif de la grâce et des vertus. Pour le faire, il considère les puissances de l'âme par un double côté : du côté de l'essence où elles aboutissent comme à leur centre commun ; du côté des opérations, dont elles sont le principe immédiat. Elles Seraient, suivant lui, le sujet de la grâce au premier point de vue, celui des vertus au second. « l'rin)o quidem dicitur (gralia) respicere substantiam, non quia sit in illa absque potentia, vel pcr prius quam in potentia, sed quia liabet esse in polentiis prout -continuantur ad unam essentiam ; virtus vero dicitur esse in potentiis, quia in eis est ut referuntur ad operationes diversas » (11. D. 26, a. 1, q. I). La preuve qu'il apporte à l'appui de son hypothèse est singulière; c'est, dit-il, que nous devons recevoir l'influence divine par l'intermédiaire de nos puissances. Par elles, nous méritons la louange ou le blâme ; et conséquemment, par elles aussi. Dieu nous fait agréables à ses yeux par le don de la grâce (ibid.). S. Thomas nous apprend que certains tiiéologiens soutenaient par des arguments semblables une opinion démodée qui fait passer le péché originel des puissances de l'âme à son essence (I. 2, q. 83, a. 2).

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