‹ La grace et la gloireChapitre 29 sur 80 · III · texte numérisé non relu

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486 i.ivag m. — dks I'Iuncii-ks d'activité

même de Dieu pour sa créature et de la créature pour son Dieu n'ont, ni ne sauraient avoir le caractère d'amitié véritable sans la grâce sanctifiante, fornicllenient considérée comme une participation de la nature divine ; car, il faut le répéter encore, l'amour de parfaite amitié ne se noue qu'entre des êtres ayant une certaine communauté de nature et de vie.

Je confesse aussi qu'il n'y a pas de mérite proprement dit pour une âme d'où la charité est absente ; et c'est une doctrine que nous aurons lieu d'expliquer plus amplement dans le cours de cet ouvrage. Mais conclure de là que la charité suffirait au mérite, indépendamment de la grâce qui transforme l'homme jusque dans sa nature h» plus intime, serait une tentative pour le moins très hasardée.

Écoutons l'ange de l'École : « La charité ne suffit pas à mériter le bien éternel, à moins de présupposer dans celui qui mérite, une capacité positive (idoneitas) qui résulte de la grâce : car sans cette dignité supérieure l'amour créé ne serait pas digne d'une si haute récompense » (1). Tout mérite part d'un état déiforme (2). Et c'est encore ce que nous aurons à démontrer plus tard. La raison dernière en est que la gloire est un héritage, et que l'héritage n'est pas simplement pour ceux qui aiment, mais pour les lils : « si filii et haeredes ». Les enfants des hommes pour bien vivre, c'est-à-dire pour agir avec mérite, « doivent être enfants de Dieu », dit S. Augustin dans le même sens. « Non vivant bene filii hominum, nisi effecli filii Dei » (3).

Voilà comment la théorie scotiste voit se retourner

(1) S. Thom., de VeriU. q. 27. a. 2, ad 4 ; col. 1. 2. (i. 114. a. 2.

(2) Cr. propp. 15 et 17 e daninalis in Baio.

(3) S. Aiigiist., r. 2 ep. Pelag., L. 1, n. 5.

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contre elle jusqu'aux arguments pnr lesquels on croyait relayer.

Un autre défaut que je signale au passage, c'est que des théologiens venus plus tard en ont tiré des conclusions plus ou moins inacceptables. Si la grâce sanctifiante est la charité ; en d'autres termes, si la forme surnaturelle qui nous donne l'adoption des enfants, est une perfection non de la nature, mais de la volonté, cette grâce est impuissante par elle seule à nous conférer ces droits d'héritiers. Donc il faudra qu'il y ait au-dessus d'elle je ne sais quelle acceptation gratuite de Oieu, (jui vienne établir l'enchaînement infaillible entre la grâce intérieure et la possession de riiéritage céleste. Pour que la déduction de S. Paul « si Pdii et haeredes » soit rigoureuse. Dieu devra, pour ainsi dire, surajouter au don de la grâce un acte nouveau qui fasse l'accord nécessaire entre la dignité d'enfant et le titre d'héritier. Ainsi raisonnaient les Nominalistes.

D'autres, plus voisins de nous, ont donné contre un plus «langereux écueil. Persuadés que tout est dans la charité ; considérant d'ailleurs que la vertu n'est que pour son opération, ils en ont inféré que c'est l'ac/e de la charité qui rend les âmes agréables à Dieu. D'où la conclusion finale : l'état de grâce est constitué par les actes d'amour qui <lemeurent moralement dans l'âme tant (jue rien n'est venu les rétracter : sentiment trop manifestement contraire à tout ce que nous avons démontré par l'autorité des Ixritures, des Pères et des docteurs, pour • inil s()it besoin tle le réfuter à nouveau.

4 Nous avons entendu le docteur .Angélique nous parUi de la grâce comme d'un principe et «lune suurce d'où soiient les veiliis iiiluscs ( 1 ). Pour S. HoikimmiIiuc

(l; >. li.c.iii , I. ^. (j, I III, a. .!, aJ ».

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«lie est le tronc dont les vertus sont les rameaux et les branches (1). Celte doctrine est assurément très belle : mais elle a ses dinicultés. Car enfin ; ni les ruisseaux ne peuvent exister sans la source, ni les rameaux sans le tronc qui les porte, ni les effets sans la cause. Or, nous savons qu'il y a des vertus, et des plus nobles, comme l'espérance et la toi, qui survivent ù la grâce. En outre, il semble aussi que la grâce puisse exister dans une âme sans les vertus, puisque les maîtres de la vie spirituelle nous exhortent à les acquérir, lors même qu'ils nous supposent en état de grâce et justifiés. Tâchons de résoudre successivement l'un et l'autre problème.

Et d'abord, que faut-il entendre, quand on nous dit que la grâce est la source et le principe des vertus? L'objection que je proposais, il n'y a qu'un instant, démontre -avec évidence que la grâce n'est pas aux vertus ce qu'est la substance de l'âme â ses puissances. Si parfois l'on compare ces deux rapports entre eux, ce ne peut être que pour constater de part et d'autre une certaine analogie, mais non pas une égalité i)arfaite. En effet, la substance est pour les facultés dont elle est le principe, un support immédiat et nécessaire ; tandis que les vertus ne sont pas inhérentes dans la grâce, mais dans les puissances naturelles de l'âme qu'elles perfectionnent en vue de leurs opérations. De plus, les puissances naturelles de l'âme, <?tant des i)ropriétés de sa nature spécifique, il est également impossible ou que l'âme existe sans elles, ou qu'ellesmêmes existent en dehors de l'âme (2).

Disons toutefois que la grâce est à plus d'un titre la racine et la raison des vertus : elle l'est, parce que Dieu

(I) S. Bonav , Brcvil., p. 4, c. 4.

(2| S. Thora., \. 2, q. MO, a. 4, ad 4. Il n'en est pas de même, quand il s'agit des qualités qui répondent à la nature individuelle, par exemple la science ou la probité.

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les rapporte essentiellement à la grâce comme à leur centre, en sorte qu'elles ne sont infuses et n'existent que pour elle. Vérité tellement certaine que Ih où la perte de la grâce est irréparable, comme dans les damnés, il n'y a ni ne peut y avoir de vertus infuses. Klle l'est, parce que les vertus ne peuvent être coniiatiircllemeiU dans les puissances, sans que la grâce ne les précède dans l'essence : des puissances élevées présupposant une essence élevée. Elle l'est, parce que c'est de la grâce qu'elles reçoivent leur sève et la plénitude de la vie. En dehors de l'état de grâce, elles sont comme ces branches séparées de leur souche qu'on voit pousser encore des fleurs et des feuilles, mais qui ne se couronnent jamais de fruits. C'est pourquoi les théologiens disent de ces vertus qu'elles sont informes, tant qu'elles ne plongent pas leurs racines dans la grâce. Elle l'est, parce que les vertus ne trouvent que dans leur adhérence à la grâce leur état normal, définitif, assuré.

Je comparerais volontiers la foi et l'espérance séparées de la grâce à la quaiililé, substratum des espèces sacramentelles. Cette étendue sensible que je vois, que je touche, est un accident que la toute puissance du Créateur conserve séparé de la substance du pain, son naturel sujet et son principe. Mais, dans la séi)aration même, elle conser\'e une aptitude essentielle â n'exister naturellement que dans la substance dont elle est miraculeusement détachée ; et c'est pourquoi, bien qu'elle ait dans l'Eucharistie le mode d'être d'une substance, elle reste toujours par son essence intime un pur accident (1). Ainsi, toute proportion gardée, les vertus qui survivent dans l'âme à la perte de la grâce, y demeurent, mais comme dans un état de suspension violente, rappelant

(I) S. Thoin.. 3 p., q. 77, a. 1, «<i 2.

li>() LIVHE ni. — DES PRIXCIHBS d'aCUVITK

€u quelque sorte de tous leurs vœux cette nièuic grâce dont elles sont la nécessaire dépendance, et qui seule peut leur rendre toute la perfection réclamée par leur nature.

Le second problème n'est pas moins facile à résoudre. Il en est des vertus comme de la f,'rî\ce elle-même : elles sont capables de croissance. Donc, nous pousser à l'acquisitioa dés vertus, ce n'est pas seulement nous presser de les faire entrer par la justification dans nos cœurs, mais plus encore nous en recommander le fréquent et généreux exercice, afin qu'elles y croissent, s'y développent et portent toujours plus abondants leurs fruits de salut. Cet adolescent est un homme, doué d'une nature raisonnable, savant même pour son âge. Cela ra'empèchera-t-il de lui dire : soyez plus homme ; vivez en être raisonnable, et travaillez à devenir un véritable savant ?

Les exhortations des maîtres de la vie spirituelle ont encore un autre but. Pour le bien entendre, rappelonsnous que les vertus infuses, en donnant lepouj»o/rde produire des œuvres saintes, ne donnent pas au même degré que les vertus acquises, la facilité pour agir. Et la preuve en est que cette facilité n'est pas toujours proportionnelle au degré de perfection surnaturelle. Tel pécheur, revenu à Dieu après une longue suite de fautes, éprouve souvent plus de dillicultésà garder la loi divine, de plus violentes inclinations au mal, qu'il n'en ressentait au lendemain de. sa première chute, quoiqu'il eût déjà perdu les vertus infuses en perdant la grâce. Phénomène inexplicable, s'il était dans la nature de ces vertus de rendre aisé l'exercice des actes en vue desquels on les a reçues. D'un autre côté, c'est un fait d'expérience que la répétition généreuse et fréquente des mêmes actes vertueux diminue les diilicultcs premières, et fait parfois trouver du goût à ce qui répugnait le plus à la nature.

CHVPiriJE IV. — llVIM'ORr DF.s VEUTUS A LA GHACE lîM

D'où vient ce chanj{ement ? Il tient moins à la croissance intrinsèque des vertus inl'uses, qu'à la disparition des obstacles qui les gênaient dans leur action. A mesure qu'une âme se livre plus constamment <à Dieu, c'est-à- <lire, à mesure qu'elle multiplie ses victoires, Ihomme extérieur s'assouplit ; les i)assions perdent de leur empire ; les mauvaises tendances, nées du désordre de la vie, s'afFaiblisscnt ; les ténèbres se dissipent à la surface <le l'Ame ; et, tous ces obstacles plus ou moins entièrement écartés, la vertu surnaturelle se porte avec une aisance cr«)iss;»nte aux opérations qui, dans le principe, cxif^eaient peut-être de fîrandes luttes cl beaucoup d'efforts.

N'oubliez pas non plus (ju'il faut aussi tenir •,'rand compte des grâces actuelles, lumières, attraits intérieurs, impulsions et consolations célestes, par lesquelles il plaît à Dieu, notre Père, de récompenser la fidélité de ses enfants. Tout cela réuni nous explique comment les maîtres de la vie spirituelle peuvent et doivent nous exhorter à l'acquisition des vertus, sans qu'il soit nécessaire de les supj)oser absentes, un seul moment, d'un cœur où la grâce a fait son entrée. .Xcquérir les vertus, c'est pour un homme justifié développer en soi les mêmes vertus par le mérite «les œuvres ; c'est prendre la bienheureuse habitude d'en faire les actes plus souvent et plus parfaitement ; c'est, â force «le victoires sur soi-mcnie, abattre les obstacles qui s'opposent à leur libre et facile expansion ; c'est incliner enfin la libéralité <iivine â répandre sur nous ces largesses de grâce qu'elle refuse «u mesure â des âmes moins fidèles et moins généreuses.

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