‹ La grace et la gloireChapitre 30 sur 80 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les dons du Saint-Esprit. Leur rôle, leur nature, leurs propriétés communes et particulières.

1. — « Un rejeton sortira de la tige de Jessé ; une fleur s'élèvera de sa racine. Et l'Esprit du Seigneur reposera sur lui : esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété. Et l'esprit de crainte du Seigneur le remplira » (1). C'est en ces termes que le prophète Isaïe décrit à l'avance la grandeur et la plénitude des dons répandus par l'Esprit de Dieu dans l'humanité du Christ. Or, comme le Christ est notre archétype ; comme nous devenons, en vertu de la grâce, les membres de son corps, et d'autres lui-même, les théologiens et les maîtres de la vie spirituelle ont conclu du même texte prophétique que, nous aussi, nous devons participer à ces mêmes privilèges. L'Esprit-Saint, quand il entre en nous comme dans son temple, enrichit sa nouvelle demeure de ce multiple esprit, dans la mesure où nous communions à la grâce, et suivant le degré de notre incorporation à la personne mystique du Verbe fait chair.

Il n'est pas malaisé de prouver en général l'existence et la réalité de ces dons ; aussi peut-on dire qu'il y a sur ce point consentement unanime parmi les docteurs. Ce qui est moins aisé, c'est d'en définir le rôle, les propriétés et la nature. Je ne veux pas entrer dans des discus-

(I) is., X, 1-3.

i:H\PITHK V. — LKS DONS DU SAINT-ESPUIT IÎJ3

«ions qui nous mèneraient trop loin, sans grand profit peut-être. Mieux vaut, ce me semble, nous attacher à la doctrine la i)lus commune, celle que le docteur Angélique a longuement développée dans la seconde partie de la Somme théologique, et celle aussi que les théologiens, venus après lui, ont le plus ordinairement enseignée (1).

Si donc nous demandons à S. Thomas d'Aquin quel rôle il faut assigner aux dons du Saint-Esprit, voici la réponse qui nous est donnée. Les dons, en tant qu'ils se «listinguent de la grâce et des vertus infuses, ont pour effet et pour but de nous disposer à suivre les mouvements du Saint-Esprit. A eux de rendre les âmes tellement souples et maniables, qu'elles obéissent avec promptitude à ses divines impulsions.

Afin de nous mieux rendre compte de ce rôle spécial, considérons qu'il y a pour l'homme, dans l'ordre de sa vie morale et religieuse, un double moteur. Le premier est intérieur, et cest la raison, éclairée de sa propre lumière et de celles de la foi ; l'autre est extérieur, et ce moteur est Dieu. .Mille exemples frappants nous les montrent lun et l'autre à l'œuvre. Ici, je vois un homme <jui délibère, qui pèse les raisons de son choix, et qui finalement se détermine, après examen, à faire tel acte vertueux, parexemple, une aumône. Il est mu par la raison. Là, je vois une vierge chrétienne, comme nous en offrent les actes des martyrs, qui par une inspiration subite et sans délibération préalal)le, se précipite dans le vide, ou se jette au milieu des eaux, pour échapper î\ d'infâmes ravisseurs. Elle est mue par le Saint-Esprit. Dans le premier cas, l'âme est semblable à ces vieux navires qui s'avançaient lentement, laborieusement, à force de rames ; dans l'autre, au vaisseau qui vogue sans

(I) S. Tlioni.. 1. 2, q. 08. a. I. v|q.

ORàCI KT OUOIHI. — TOME I. 13.

194 LIVHK m. — DES PHINCIFK8 d'aCTIVITÉ

effort, à pleines voiles, poussé qu'il est par un vent favorable.

Veut-on des faits d'un autre genre ? Qu'il s'agisse d'exposer sa vie sur un champ de bataille, celui-ci marchera sans doute, mais après avoir pesé les chances de la victoire, ou mûrement considéré le devoir et la nécessité qui l'oblige à combattre ; électrisé par la harangue et l'exemple de son général, oublieux de tout le reste, celuilà se précipitera comme d'instinct sur l'ennemi. Qui ne reconnaît encore le double moteur dont nous parle S. Thomas, et ne pressent du même coup ce qui distingue le rôle des dons du rôle des vertus morales ?

Or, il est de la convenance des choses que le mobile soit dans un rapport harmonieux avec son moteur. Dieu nous a donné les vertus morales, afin que nous nous prêtions aux ordres de la raison surnaturalisée par la foi ; ne fallait-il pas qu'il nous donnât au.ssi des perfections plus hautes qui nous rendissent dociles au souHle de son divin Esprit ? Ces perfections plus hautes on les a nommées des dons ; non pas seulement parce qu'elles nous viennent de la divine bonté, mais principalement parce qu'elles ont pour ellet de nous préparer à suivre avec promptitude les inspirations de Dieu (1). Et ces dons sont attribués au Saint-I-lsprit, parce que c'est à lui ■que la sainte Ecriture rapporte plus particulièrement les œuvres de la sanctification, comme nous l'expliquerons en son lieu.

Quelques-uns paraissent avoir été d'avis que les dons du Saint-Esprit ont pour but propre et spécial les actes

(!)(( 0|>ortel igitiir iiiesse liomini altiorcK perfecliones sccundum qwai sil dispositus ad lioc qiiod divitiitiis movcaliir ; et islac perfectiones vocanlur dona, non soluni quia infunduntura Dco, scd quia secundum ca liomo disponilur ul efTlciatur prom|)tc niobilis ab inspiralionedivina ». S. Tboni., 1. 2,q. 68, a. 1, in corp.

CIIAPirilK V. — LES DONS DU SAINI-KM'RIT 195

héroïques et surhumains. Quant aux œuvres ordinaires de la vie chrétienne, elles seraient le lot des vertus infuses. Ainsi vertus et dons auraient leurs domaines distincts et séparés : à ceux-ci, les œuvres de la sainteté parfaite, à celles-là, les actes de la sainteté commune. Tel n'est pas le sentiment des meilleurs théolo}*iens. Ils enseif^iient. il est vrai, (juMl appartient surtout aux dons du Saint-Ksprit de faire les héros de la vertu ; mais ils leur assijjnent en même temps une sphère d'influence égale à celle des vertus. Ce qui fait la distinction, ce n'est pas tant le {^enre des actes que le mode d'aj^ir : « Dona excediml commiinem perfectionem, non (junnlum ad (fenus opernm, scd (jinintum ad modum operamii, secundiini quod movetur homo ah alliori princîpio » (1).

Je ne nie pas que la vertu puisse entrer en exercice, sans que les dons soient en acte. Il est mainte circonstance où les vertus infuses sullisent à nous faire poser des actes salutaires, sans une motion spéciale de l'Ksprit- Saint. Qui dira, par exemple, qu'un homme juste dont la raison est éclairée par la foi, ne peut faire le moindre acte surnaturel de patience ou de justice, à moins que Dieu ne l'y excite et l'y pousse par une expresse et présente inspiration (2) '? Mais nombreuses aussi sont les occasions où l'àmc serait l)ien impuissante ou bien lâche, sans le concours d'un principe plus élevé : si faraude est notre faiblesse et notre inconstance, si fréquentes et parfois si soudaines et si vives sont les atta(|ues i\u démon, du monde ou de la chair. Or, le même besoin qui réclame les secours extérieurs du Saînt-Hsprit, réclame aussi l'influence de ses dons, puis(|ue ce sont eux cpii prédispnsiMit Us intelligences et iescd-ursà recevoir les iiinuil-

.1) S. •n.<.m.. I. 2.q. OS. a. I.

(2) V. L. Vil. c. 3.

196 LIVHE III. — DK.S l'H!.\Cn'K> d'aCIIVITK

sions divines. Que sont donc les actes héroïques ; que sont ces instincts victorieux qui, s'éveillant toul à coup au fond des âmes, les saisissent, et les maîtrisent ? L'ne manifestation plus nette et plus éclatante de l'action du Saint-Hsprit, le divin moteur, et de ses dons (1).

2. — Ce que nous venons de dire sur le rôle propre aux dons de l'Ksprit saint, nous sera d'un grand secours pour en expliquer la nature et les propriétés.

Et d'abord, il ne semble pas douteux que ces dons ne soient à l'état permanent dans l'âme, et, par conséquent, qu'ils n'y revêtent, au même titre que les vertus, le caractère irhobitiides. Comment la libéralité de Dieu qui donne à ses lils d'adoption les principes intérieurs des opérations surnaturelles, refuserait-elle une permanence égale aux perfections qui les disposent à obéir avec promptitude ù son action ? L'Esprit saint est au milieu de ces âmes, comme un roi sur son trône : disons mieux, comme le divin artiste dans l'instrument qu'il s'est formé. Je ne peux croire qu'il leur refuse une perfection stable qui les rende capables de recevoir coimaliirellemenl ses divines influences, et les assouplisse dans leurs facultés spirituelles à ses mouvements. C'est ce que plusieurs théologiens entendent par le repos de l'Esprit de Dieu sur le Christ Jésus, et, comme conséquence, sur les membres vivants du même Christ. « Et requicscel super enm Spiritus » (2).

Mais, si les dons sont des perfections permanentes dans l'âme des justes, comme les vertus elles-mêmes, n'est-ce pas une raison suflisante de les identifier avec celles-ci,

(i) V Licct inter actus dononim quidam qui al) ordinariis legihus exorbitant, raro ficnk iiisi ex instinctu Spiritus sancti, niiiilomituis non sunt illi ad>Tquati actus horum habituum, sed pcr iilos, tanquam per nolioros. peculiarem modum operandi Spiritus sancti per ha*c dona cxplicamus ». Suarez, de Gratia, L. VI, c. 10, n. 6.

(2) Cf. Rom., VIII, 14, sqq.

Page 1