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CHAPITRE III

La grâce sanctifiante. lien nécessaire entre l'âme du juste fils adoptif, et Dieu qui l'habite. Les deux éléments de l'adoption : grâce créée, grâce incréée.

1. — Ce n'est pas assez de savoir que la Trinité tout entière habite au cœur des enfants de Dieu. Il reste h chercher le nœud de cette inetFablc alliance. Or, ce trait d'union n'est pas autre que la grâce sanctifiante ; et c'est lA une vérité qui ressort avec évidence des textes plus d'une fois cités (1) dans la suite de cet ouvrage. « Mes bienaimés, si nous nous aimons les uns les autres (en d'autres termes, si nous avons la charité), Dieu demeure en nous, et nous en lui » (2). Mais, nous le savons, la charité ne va pas sans la grâce sanctifiante dont elle est la nécessaire dépendance, et par conséquent ce que fait la charité, la grâce le fait en elle et par elle. Pourquoi Dieu vient-il en nous ? « Parce que vous êtes enfants, Dieu a envoyé l'Esprit de son Fils dans vos cœurs » (3). Quelle magnifique pensée, et comme elle nous remet sous les yeux toute l'économie de notre être surnaturel et de notre adoption ! Ne fallait-il pas que, après nous avoir donné la participation de sa nature, et nous avoir adoptés pour fils, Dieu nous fît entrer en communion de l'Esprit qui

(1) Voir, par exemple, L. U.c. 4, p. U3, 118.

(2) I. Joan.. IV. 12.

<3) Galat., IV, 6.

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est dans le Fils, prcmicr-nc du Père? Or, d'où vient cette filiation qui appelle IKsprit, si ce n'est de la grâce dont elle est comme refTct formel ? Et c'est ainsi que la sainte Kcriture en maint endroit, sous la variété de ses formules, nous fait entrevoir le rapport naturel entre la grâce et l'habitation de la Trinité dans nos âmes.

Ne soyons donc pas surpris de voir tout ce que l'École compte de savants docteurs et de maîtres illustres, alFirmer à l'envi cette liaison comme essentielle. Dans In première moitié du treizième siècle, quelques disciples de Pierre Ix>mbard, s'autorisant d'un texte mal entendu du Maitre des Sentences, inventèrent une théorie plus que singulière. Le Saint-Esprit, disaient-ils, peut être consiilcré sous trois points de vue principaux : En luimême, il est l'amour du Père et du Fils ; dans l'âme où il habite, il est la grâce ; tians la volonté de cette même àme, il est la charité par laquelle nous aimons Dieu. En conséquence. lEsprit-Sainl par lui-même et sans aucun intermédiaire créé s'unit aux âmes des ja.stes. Allant encore plus loin, ils faisaient l'union de l'Esprit-Saint avec la volonté de l'honjme ù l'image de l'union personnelle du Verbe avec la nature humaine. De même donc que le Verbe seul s'est incarné, quoique l'Incarnation soit l'ccuvre de la Trinité tout entière ; ainsi, bien que les trois personnes unissent l'Esprit-Sainl avec la volonté, l'union reste exclusivement propre à ce divin Esprit. D'où il suivrait qu'il est lui-même notre charité non par appropriation, mais par union. Thèse paradoxale qu'ils confirmaient par ces paroles de l'apùtre : « Qui adhère au Seigneur, est un même esprit avec lui • ( I ).

J'ai rapporté cette ancienne erreur dans les termes mêmes où S. Honaventure l'exposait, avant de la com-

(1)1 Cor., VI, 17.

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battre (1). Réservant pour un autre endroit le jugement à porter sur l'union singulièrement propre, qu'elle suppose entre l'Ame et l'Esprit-Saint, nous consignerons seulement ici les témoignages de la grande Scolastique en faveur du don créé de la grâce, considéré comme moyen et trail iVunion. Voici d'abord celui d'Albert le Grand. Pour que Dieu soit dans les saints d'une manière spéciale, et non plus seulement comme il est dans toute créature, « il est nécessaire qu'il y soit par l'habitude infuse de la grâce... En efTet, Dieu, ce très noble Esprit, ne peut s'unir â l'âme spirituelle que par l'intermédiaire d'une qualité créée qu'il infuse dans cette âme, et cette qualité, nous l'appelons la grâce » (2).

.\lexandre de Halès lui fait écho, quand il écrit : « Dieu sans doute est daiis toute créature par essence, par puissance et par présence ; mais la grâce seule peut nous unir â lui par la connaissance et par l'amour ; et c'est là le mode d'union qui manque aux pécheurs » (3). Quelques lignes plus haut, dans le corps môme de l'article, il avait écrit : « La grâce (ce qui fait d'une âme l'objet des divines complaisances) comporte en celui qui la possède un double élément : l'un créé, l'autre incréé. L'élément incréé, c'est l'Esprit-Saint qui le transforme ; l'élément créé, c'est la disposition qui rend une âme capai)le de recevoir le Saint-Esprit, la forme que l'Esprit divin produit dans l'âme, transfigurée par sa toute puissante influence ». Et cette disposition (fuelle est-elle ? « Rien autre chose que la déiformité de l'àme et la divine ressemblance ». — « Qux dispositio non est aliud quant deiformilas et divina assimilatio » (4).

(1) s. Bonav. in 1 D. 1", p. 1, a. 1. q. I.

(2) Albert. M. in il D. 20.

(3) Alex. Ilalens., 3 p.. q. 61, m. 2, a. 2, a, ad 7 et 8.

(4) îdem, 3 p , q. 12, m. 1.

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Après les deux maîlres, écoutons les disciples, mais des disciples qui, par la science comme par la sainteté, l'ont emporté sur leurs maîtres.

Rappelons-nous la réponse faite par S. Bonavenlure à ceux qui rejetaient la grâce finie, sous prétexte (|ue la substance des dons surnaturels est le Don par excellence « Doniim Dei allissimi », c'est-à-dire l'Esprit-Saint : « Dire que le Saint-Esprit est la substance des dons, le Don substantiel, ce n'est pas exclure le don créé, mais l'inclure ». Comme la raison qu'il en donne, est une de celles qui reviendront, quand nous aurons à traiter plus expressément du mode d'union, je n'en transcris ici qu'un extrait. <« Lorsqu'on dit que le Saint-Esprit nous est donné, on affirme qu'il est en nous comme objet de possession. Or nous le possédons, quand nous avons la faculté d'en jouir, et cette faculté, c'est par le don créé de la grâce que nous rac(|uérons » (1).

Sur ce sujet capital, le docteur Angélique est en parfait accord, soit avec ses devanciers soit avec son bienheureux émule, S. Bonaventure. « Notre union à Dieu, dit-il, se fait par la grâce habituelle créée comme par sa cause, et par ce en quoi a lieu l'union : car c'est dans la ressemblance de la grâce que l'âme devient conforme à Dieu et s'unit à lui b (2). Ailleurs, répondant aux disciples peu avisés du Maître des Sentences dont nous parlions tout à l'heure, voici comment il les réfute : « Dieu est présent dans les saints comme il ne l'est pas dans le reste «les créatures. Or, cette diversité de présence m- iiiMit .ivoir sa raison <i'<-i!'' <'n |)ii'ii ; <•!»?• i\v par

{ i ) 3 i)i>iiav ., il i>. 26, a. l,<|;,a>i I

(2) S. Thom.. III D. 13. q. I, a. I.ad 2 : » Oicondiim qiiod uiilo no»tri ad Dcum est per (rraliacn habitiialem crraUin »icul |>cr caii«aiii vt ticut id in quo e*t vmio : quia in ip»a »iiiiill((idin« gralir aiiimain Deo conforniatur et uniluru. «

chai.i: et oioinK. — TUMB i. 16,

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sa nature il est absolument le nièmc pour tous. 11 faut <lonc en chercher la cause du coté de la créature en qui il fait sa demeure spéciale ; c'est-à-dire, il faut que cette créature ait en elle-même un quelque chose qui ne se trouve pas dans les autres. Or, ce (pielque chose n'est pas l'èlrc divin ; car il .s'ensuivrait que tous les justes seraient unis à l'Eîiprit-Saint dans l'unité de personne, comme la nature humaine l'est à la personne du Christ fait homme. Donc il faut qu'il soit un effet de Dieu », c'est-à-dire la grâce et la charité (1;.

Et cette preuve lui paraît tellement convaincante, qu'il ne se lasse pas d'y revenir, toutes les fois que le même sujet se retrouve sur sa route. Parlant de la mission sanctifiante du Saint-Esprit, il remar(|ue d'abord qu'une |)ersonne divine ne peut être ni envoyée, si elle n'est d'une nouvelle manière dans sa créature ; ni donnée, si elle n'est possédée par elle. Or, ajoute-t-il, et la donation et la mission supposent l'une et l'autre la grâce sanctifiante. D'où, la conclusion : « C'est dans le don de la grâce gralum fitcientis, que l'Esprit-Saint est possédé par les hommes, et fait sa demeure en eux » (2).

Mais, à ce compte, il faudrait aussi, pour que l'humanité du Christ lui soit substantiellement unie dans l'unité de personne, interposer entre deux une perfection créée, trait d'union nécessaire qui les relie l'un à l'autre. D'anciens docteurs avaient admis cette conséquence. S. Thomas la repousse, comme incompatible avec l'union substantielle, mais il n'en demeure pas moins fidèle au principe. Car voici comment il dénoue la dilliculté : « Il est vrai, l'Esprit-Saint est donné de nouveau, non pas à rai-

(1) S. Thom. in 1 D. 17, q. 1, a. I. iii CoiUra.

(2) « In ipso doiio graliin gralnni facienlis Spiritus sanrlti» liabo- Inr cl iiiliaijitat liomincin »/ i p.. q. i'-i a. .'j, in corp.

^B cett

(lUPIThK III. — I.KS DRIT KLÉMENTS DE L'aDOPTION 243

-son d'un chanj;emcnt qui s'opère en lui-même, mais en vertu de celui qui se fait dans la créature, par la réception (lu don même de la j^ràce. F*'t c'est par un chanj^ement annlcj^ue que le Fils de Dieu s'unit à la nature humaine. Changement qu'il faut chercher non pas en lui, car il est immuable ; mais dans l'humanité (ju'il élève jusqu'il lui. Kn ellet, elle reçoit non plus seulement un don créé, mais l'être incréé de la personne divine ; puisque la nature est immédiatement unie quant à l'être ^ la personne » (1).

Impossible de concevoir comment une union réelle piKirrail se former entre deux termes, jusque-là séparés, s'il ne .se produisait ni dans l'un ni dans l'autre quelque changement réel. Dieu donc étant l'immuable par excellence, c'est dans le terme créé que doit se faire le changement, condition du nouveau rapport et son fondement néces.saire. En Jésus-Christ, « Dieu est dans l'humanité autrement que dans les créatures ordinaires, par cela seul que Vétre de la personne divine lui est communiqué » (2). Donc, changement réel de part et d'autre ; mais avec cette «lifférence que dans l'union hypostatique c'est l'être incréé qui est reçu, et que, dans l'union justifiante et sanctifiante, c'est le don de la grâce créée.

2. — Sur la fin du moyen âge apparut une école qui, s'éloignant des traditions antiques, tendait à tout confondre en the<)l<);»ie, c«>mme en philosophie : c'était celle des Nominaux. Nous avons déjà fait remarquer comment, sans rejeter entièrement la grâce habituelle qui nous fait fiiluits de Dieu, elle en atténuait grandement le rôle, en chiuigeait le caractère ; en un mot, ne voyait plus en elle cette forme intérieure qui transfigure les à mes, parce

I) m l». i:«. «|. 3, » I. ad Ttt'.' ) Ikid., rd 8.

244 1.1 V»K IV. — GHACE INCRKÉK, — DIEU KX NOtS

qu'elle est l'image vivante de la propre nature de Dieu. Aussi ne regardaient-ils pas les dons créés comme absolument nécessaires pour la justification de l'iiomme et sa glorification : car Dieu, par un acte purement extrinsèque de bienveillance cl sans aucune transformation réelle, pourrait nous recevoir dans sa grâce et nous conférer la gloire en héritage. En conséquence et dans le même ordre d'idées, l'habitation de Dieu dans les justes et la mission du Saint-Fsprit dont ces mêmes justes sont le temple, bien qu'unies dans l'ordre actuel de i)rovidence avec l'infusion de la grâce, en sont par elles-mêmes absolument séparables (\).

Que Dieu puisse nous donner de produire les actes surnaturels, non seulement de la foi et de l'espérance, mais encore de la charité, par des secours actuels, indépendamment de la grâce sanctifiante et des vertus infuses, on le leur accordait volontiers, bien que ce mode d'agir soit moins conforme à la nature des choses, ou, pour me servir d'une locution théologique, ne soit pas coimaliirel. Mais que, dans cette absence des dons habituels de la grâce, il puisse y avoir l'adoption que nous prêchent et la Sainte Ecriture et la Tradition catholique, c'est ce qu'il est absolument impossible d'admettre, quand on a devant les yeux les enseignements de la Sainte Ecriture et de la Tradition (2). Non, point de filiation proprement dite sans la grâce sanctifiante et les vertus qui l'accompagnent, parce que celui-là n'est pas fils qui ne participe pas formellement à la nature de son père, et que cette participation ne s'explique pas sans la forme immanente et permanente que nous appelons la grâce.

(1) Cf. Ciregor. Arim. in I, D. 14, q. I. conct. .'J. lient, Ockam, Pelr. Alliac. Gabriel Kiel.

(2) Slip. L. Il, ch. 1-4.

CHAprrnK m. — lks dklx élémknts de l'adoption 245

Vainement on prétendrait que « l'assistanee du Saint- Esprit pourrait, sans rinterincdiaire des dons créés, sanctifier moralement l'âme par sa présence, et lui donner de produire les opérations surnaturelles qui sont le propre •des enfants de Dieu ». Vainement on ajouterait encore : * Si un honniic peut adopter un autre homme, sans que ce dernier subisse aucun changement physique ; pourquoi Dieu ne le pourrait-il pas ? » J'accorde volontiers que, dans l'hypothèse d'une âme privée de la grâce sanctifiante, mais pure et sans péché, mais illuminée, soutenue, poussée par ce que nous appelons les grâces actuelles et l'impulsion du Saint-Ksprit, « non adhnc quidem inhabilantis sed lonlnm moiwnlis »» (1), il pourrait y avoir comme une ombre d'adoption. Mais qui ne voit combien cette filiation serait de tous points inférieure à celle que Dieu nous a donnée par Jésus-Christ, son Fils unique '?

Inférieure au point de vue de l'être : car il n'y aurait, dans l'âme, aucune de ces qualités surnaturelles et transformatrices sur lcs(|uelles doit reposer la dignité surémin'înte d'enfant. Tout se réduirait â des actes transitoires que la divine bonté daignerait accepter comme des dispositions à la possession future de sa gloire. Kn un mot, ce serait moins la condition présente d'un enfant et d'un héritier que l'espérance de le devenir un jour. Inférieure aussi quant à Vagir : car la personne, n'ayant plus en elle cette excellence qui relève ses opérations et les fait Mcfi'v il'i'iirri lit 11- ini'-iifi' ili's M'iivfi'»; ne rciKindi'iiit L'uèrc

1 i it;..ii. . Iri.J , »«.'»■(.. 14. i»!». 4. Le >auil-E'>(>ril mcul ki» |» ilicur-» ; il u liitUite pa« en eux. En cfTot, liabiUr. c'est demeurer. Or. bien que le Sainl-E^pril »oit dan^ le« grâces arliiellcii. et par ic* Kricc* dans l'Ame qui les n>voil. il '•« dcnieuD' pas. parce que les grâces acluclles ne «oui que pas»ag(Te« : il ne dcmonro pas dans la tubglanee de l'Ame, parce que la grâi <• acluellv n'allfinl qii'- 1< • puissancv». et uo va pas directement Jiiaqu'k la nature eilemt'n

2ir.

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