‹ La grace et la gloireChapitre 42 sur 80 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la manière suivant laquelle Dieu par sa grâce habite dans les âmes et leur est uni. Qu'il est en elles comme le principe efficient et la cause exemplaire de tout leur divin. Contraste entre l'union divine et la possession diabolique

1 — Unanimes sur raflirmation du fait, les explications fournies par les maîtres de la science sacrée ])araissent être, par certains côtés, plus ou moins divergentes. Nous donnerons d'abord les explications incontestables ; pour les autres, sur k'S(juelles on trouve un certain désaccord, nous rechercherons plus tard, à la lumière des principes, ce qu'il en faut penser. Du reste, il n'y a pas lieu de grandement s'étonner que l'évidence et l'absolue certitude nous fassent partiellement défaut. Dieu, se donnant à nous comme un père à ses enfants bien-aimés, nous a révélé sous les ombres de la foi les mystères de sa nature cl de ses bienfaits ; mais quant à la pleine intelligence qui n'est pas nécessaire pour éclairer ici-bas notre marche, il a voulu la réserver pour la béatitude fmale, alors que, levant tous les voiles, il daigneni montrer son visage de père aux fils d'adoption.

D'ailleurs, ne croyons pas qu'en donnant une explication on exclue du même coup toutes les autres : il en est qui se supposent, s'enchaînent, et se complètent, comme la suite le fera voir. Un auteur de grande autorité parmi Jesmystiques les ramène àdeuxchefs : • Dieu, dit-il, nous «st uni de cette manière très spéciale et comme principe

250 l.lVItE IV. — fiRACE INCriKKE. — DIV.V EN NOUS

et coniuic terme; eomme \q principe qui produit en nous la ^ràcc, participation de sa nature et de sa vie propre ; comme le terme saisi par l'âme au moyen de cette participation » (1). C'est Dieu qui par son opération se fraie la voie jusque dans les plus intimes profondeurs de l'àme ; et c'est l'âme, à son tour, qui par les opérations qu'elle tient de la grâce, entre en possession de Dieu. Deux idées qui vont faire le sujet de nos méditations et nous expliquer comment la grâce est véritablement, à tout point de vue, le trait d'union entre l'âme du fils adoptif et Dieu son père.

S. Jean Damascène, ce grand théologien et grand philosophe de l'Orient, a écrit dans son magnifique ouvrage de la Foi orthodoxe (2) un chapitre spécial auquel il a donné pour titre : « Du lieu de Dieu, et comment Dieu seul est immense ». Après avoir rappelé la définition aristotélicienne du lieu, le saint demande s'il y a un lieu spirituel, et dans quel sens ou pourrait l'attribuer à Dieu. « Oui, dit-il, il y a un lieu spirituel, et c'est celui dans lequel existe une nature incorporelle où cette nature est présente par .son action... Dieu souverainement dégagé de toute matière. Dieu sans limites, ne peut être circonscrit par aucun lieu. Il est à lui-môme son propre lieu, remplissant tout, élevé sur tfiiili's choses... On dit pourtant (jn'il est cinns toi nu toi

(1) Pliilip. a SS. Trinil. Summa fheol. M.vsticae. P. III, D. 1. a. 1.

(2) S. Joan. Dam., de F. Ortii.. L. I, c. 13. P. Gr, t. 9i, p. 852. Némésius enseigne à son tour que nul être spirituel ne peut être directement présent dans un lieu que par son opération. De natura hom., c.«3.

« Etsi vero Dcusjuniversorum sit locus, non tamcn corporaliter ('îwaa'rixâ);) sed effective (STjftioupYixwç) :... patet (eum) immensitatem esse i.'e. virlutem quœ nullum finem liabeat ». S. Maxim, itv c. 1 de Nomin. div. P. Gr., t. 4, p. 189 in fine.

THUTIHK IV. — l'union PAR I.'OPRll ATIoN DE DIEl' 25t

lieu ; cl ce qu'on appelle son lieu, c'est là où il nianileste sa puissance et son opération... D'où il suit que plus une créature participe à son opération et à sa t/râce, plus elle est le lieu de Dieu. Voilà pourquoi le ciel est sa demeure, parce que là sont les anges qui font sa volonté ».

Ainsi parle cet illustre Pérc, qui fut, coninic on sait, l'écho fulèle des plus renommés docteurs de l'Orient, tels (|ue S. Grégoire de Nazianze, S. Basile, S. Cyrille d'Alexandrie, S. (Irégoire de Nysse. dont il emprunte à chaque instant la doctrine et nit'me les paroles. Qui ne reconnaîtrait dans son langage ce que devaient enseigner plus tard Albert-le-Grand, l'ange de l'Kcole et d'autres après eux (!>'.' (^ar c'est de la même manière, et presque dans les mêmes ternies, qu'ils expliquent la présence des esprits en général et tout spécialement l'habitation de Dieu dans les justes, ses enfants. Il est en eux comme le principe eflicient et l'exemplaire de leur surnaturel ; il y demeure parce que son effet est permanent, parce qu'il s'y complaît et (|ue, lorsqu'il s'agit des cflets de Dieu, l'opération divine est aussi nécessaire pour leur conserver r^'tre que pour leur donner (2).

Je prévois (|ue cette explication fera naître plus d'une ditliiulté dans l'esprit de bien des lecteurs. On me dira peut-être que ce n'est pas tout un d'opérer sur un être, et d'être présent en lui. J'ai déjà, si je ne me trompe, résolu cette objection. Sans doute, il y a des causes qui agissent à distance et nous le constatons de nos yeux. Certes, le soleil, source de chaleur et de lumière, n'est pas en conlact,aver tous les corps qu'il éclaire et qu'il échauffe de ses rayons. .Mais si le soleil étcntl son activité bienfaisante jusque dans les réglons les plus éloignées de sa

(l)Sup. UlIUc. I. p. 213. Hq.

(i) 8. Tliom.. c. Gonl.. L. IV. c. 21.

20i LIVUK IV. — r.liACE IXCRKEE. — DI^U KN NOUS

])roprc substance, c'est qu'il n'est pas la cause immédiate et prochaine des ellets qu'il y produit. Hetranchez cette matière impalpable dont les ondulations vont porter son influence aux extrêmes frontières de son empire, dès lors plus d'action, plus d'ell'ets.

Tout autre est l'opération divine dans l'ordre de la nature, et beaucoup plus encore dans celui de la grâce. Ici, point d'intermédiaire. Si Dieu n'atteint pas directement l'àme, c'est le néant de la grâce et le néant même de l'existence. Dieu m'apparaît présent et vivant dans les dons qu'il m'apporte. La grâce est un rayon dans lequel le foyer qui l'émet, passerait tout entier ; elle est encore une eau jaillissante qui, venant baigner l'âme, y porte la source même d'où elle est sortie. Qu'on me pardonne ce retour sur des notions que j'avais déjà touchées: car une partie des obscurités dont on se plaint en cette matière, viennent du peu d'usage qu'on fait de ces principes et de l'oubli dans lefjuel on les tient.

Dieu présent par la substance à l'âme des justes comme principe elTicient de leur être surnaturel, l'est aussi comme cause c:îemplaire. S'il est en eux d'une manière spéciale, c'est pour y graver son image, et les faire à sa divine ressemblance. Un cachet toujours appliqué sur une cire molle, un peintre qui sans cesse se reproduit lui-même sur la toile, tels étaient, si nous nous en souvenons bien, les emblèmes sous lesquels les Pères grecs ont souvent décrit l'action sanctifiante au fond des âmes. Et voilà ce qui rend encore plus intime l'habitation de Dieu qui leur est propre. « C'est par la ressemblance qu'on j'approche de Dieu ; et par la dissemblance qu'on s'en éloigne », a dit S. Augustin (1). « Ceux-là sont loin de lui que

(i) « Non enini locorum inlervallis scd similitiidine accediltir ad Deura, et dissimilittidine receJiturabeo ». S. Aiigiist., de Trinit., L. VII, c. 6. n. 12.

Page 1