CHAPITRE IV. — l'union I'AR l'OPÉUATION W. DIEU 2o
leurs péchés ont dépouillés de son image ; et ceux-là s'en rapprochent qu'une vie pieuse en a revêtus » (1).
On pourrait, scmble-t-il, objecter avec plus de raison que ce mode de présence est celui-là même qui s'applique à toute créature, et, par conséquent, qu'il n'est pas l'habitation singulière dont nous avons a rendre compte. Oui, sans doute, il y a de l'analogie entre ces deux modes de présence, puisque l'un et l'autre ont pour base l'inlluence immédiate «le Dieu sur la créature. Mais, en dehors de celte ressemblance générale, quelle étonnante diversité se révèle, quand on ne se contente pas de regarder à la surface. Happelons-nous le grand et lumineux principe posé tout à l'heure par S. Jean Damascène, et concluons : donc partout où il y aura des effets plus admirables de la divine muniiicence, là Dieu sera plus présent ; et, s'il arrive que ces effets, comme ceux de la grâce et de la gloire, soient d'un ordre excellemment supérieur, et surpassent à l'infini les autres ouvrages sortis de la main divine. Dieu sera dans la créature qui les reçoit, dune manière infiniment plus intime et plus relevée que dans le reste de la création. Il y sera tellement qu'on pourra dire, en toute vérité, qu'il vient, quand il produit ces effets ; qu'il demeure, tant qu'il les conserve ; qu'il s'en va, quand nos péchés détruisent en nous l'œuvre de sa grâce ; qu'il entre plus avant, lorsque nos mérites et notre générosité lui permettent «Ir vi> (hmiic!- nlus nlxtiulinDim-nl avec ses dons (2).
(1) • lliqiie ab eo longe ei*c diccrilur qui pcccaiido dinimillinii facti *unt ; cl hi «i propinqnarc qui ejiis «iniUitudiiiem pie vivriido recipiunt •. Id., ep. 187 ad Dardaii.. n. 17.
(2) C'eat une quettion parmi \e* tli<V>loKien« de «avoir s'il faut dire qu'il > a mt««ioii invisible du Saint- B»pril. en d'autre* lernic», li les pertonne» iii«inc« viennent dan» l'inie. toutes les fois qu'il s'y produit un accroissement de grice sanctidante. La controverse porto
254 MVKK IV. — GIIAOK INCRKKK. — DIEU KN N')LS
Donc, la grâce produite, la grâce conservée, Ja grâce augmentée par l'opération divine, autant de moyens pour Dieu de nouer et de resserrer l'union permanente qu'il daigne avoir des justes. Otez celte grâce, ou, ce qui revient au même, ôlez l'action très présente qui nous la donne, il n'y a plus d'union dans cet ordre supérieur et divin. A la vérité, Dieu passera de temps en temps tout près de l'âme, et ne la privera pas de ses opérations surnaturelles ; mais ce seront des visites transitoires, des touches d'un instant, des éclairs fugitifs. Il ne demeurera pas dans cette âme ; que dis-je, il n'y fera même pas son entrée. Pourquoi ? Parce que la seule grâce sanctifiante est dans la substance de l'âme. Toute autre grâce, lumière, excitation, motion surnaturelle, ne s'adresse directement qu'aux puis.sances. En la produisant. Dieu reste en quelque sorte aux portes de l'âme ; il s'approche, il frappe, il invite, il appelle ; mais c'est la grâce sanctifiante (jui, faisant de
plutôt sur les mots que sur les clioaes elles-mêmes. On peut avouer, sans crainte d'erreur, qu'à toute production de grâce se rattache une nouvelle entrée de Dieu. Ces expressions pourtant s'allient moins bien avec un simple accroissement de grâce qu'elles ne le font avec un nouvel état, un degré non seulement distinct, mais différent dans l'ordre de la grâce. S. Thomas, dont j'expose ici la pensée, cite comme exemple la profession religieuse. On pourrait ajouter la réception des sacrements <iui consacrent spécialement l'homme au Christ comme l'un de ses membres, de ses soldats, de ses ministres, et par là même impriment un caractère indélébile. En effet. Dieu ne vient dans l'âme qu'à la condition de s'y rendre présent d'imc nouvt-lle manière. Or, cela proprement n'a pas lieu, quand il y a seulement augmentation de grâce. Ce qu'on peut dire, c'est qu'il s unit alors plus fortement à l'âme, qu'il la pénètre plus intimr-menl. SupjHisez au contraire le second cas, il y a un ell'et tout autre, et par .suite Dieu qui est présent dans ses effets de grâce, commence vraiment d'être dans l'âme à d'autres litres ; il neutre donc pas seulement plus avant en elle ; il y vient de nouveau. Cf. S. Tom., 1 p., q. 43, a. 6, ad 2.
1 IIAI'UKK IV. — l/lMON PAU l/oi'ÉBATION UK DIEl ToO
rame un saïutiiairc, y introduit l'hôte divin et l'y fixe à lU'iueurc.
2. — Ces raisonnements paraîtront plus solides encore, si nous méditons comment Dieu présent dans l'àiue à titre «l'auteur, de conservateur et de suprême exemplaire de la j^ràce, ne s'en lient pas à cet ellet principal.
L'}\me raisonnable est substantiellement présente à tout le corps qu'elle anime ; mais, bien qu'elle soit dans tous les membres et tous les organes, il en est auxquels elle est plus intimement unie, parce que son activité s'y fait plus largement sentir. Vérité tellement palpable, que des philosophes ont cru «levoir limiter le siège immédiat de l'înnc à certaines parties maîtresses, le cœur ou le cerveau par exemple, à l'exclusion des autres. Assurément, ce sont là des écarts de doctrine : mais cela même nous aide à mieux saisir la vérité sur l'union surnaturelle entre l'âme du juste et la divine Trinité.
C'est ainsi que Dieu, entrant avec la grâce au fond des cœurs, ne s'arrête pas dans sa marche vers l'union. Du centre de l'ànic où il a Uxé sa demeure, il se porte en «|uel(|ue sorte vers toutes les puissances de l'Ame pour les envelopper dans son étreinte, et les pénétrer, elles et leurs opérations, de sa vie divine. C'est, cMsent les Pères, le sublime artiste qui caché dans un instrument devenu si»'n, en tire une harmonie divine ; c'est le moteur principal qui du dedans nous pousse vers les choses célestes, qui nous fait aimer, prier, agir en enfants de Dieu ; c'est un soleil intérieur qui nous inonde tout entiers de sn lumière et île ses feux ; c'est un roi sur son trùne « avec le cortège des vertus pour année <», suivant la belle expression de S. Augustin ; l'âme <le notre âme et l;i vie de notre vie.
Quand donc nous disons (pie Dieu habite dans lésâmes coinmr d:ins son temphv ^ .ii..ii^ i> ^^ inri-'iiKM- ip"' ^x»--
256 I.IVIIK IV. — «illACE INCRÉÉE. — DIEU EN NOUS
sence oiseuse, celle d'un roi tranquillement assis dans son palais. Non, ce n'est pas là ce qu'entendent la Sainte luM'iturc et les Pères, quand ils emploient cette image. Le temple où Dieu demeure, est un sanctuaire vivant ; et toutes les parties, depuis les dernières assises jusqu'au faîte, sont pénétrées de la substance et de l'action du Dieu qui l'habite.
3 — Des mystiques, pour faire ressortir l'intimité de cette union, l'ont parfois mise en contraste avec la possession diabolique. L'Évangile, l'histoire de l'Eglise et la vie des Saints nous montrent avec quelle puissance l'esprit mauvais, quand il plaît à Dieu de lui lâcher la bride, s'empare de ses victimes. On dirait qu'il est comme incarné en elles, tant il les domine, les tyrannise, et fait de tous leurs actes extérieurs ses propres opérations. A Dieu ne plaise que notre Seigneur et Père traite .ses enfants avec cette irrévérence (1), qu'il les arrrache à la main de leur conseil, et les pousse à des mouvements si désordonnés. Mais ce qu'il importe ici de mettre en lumière, est la différence qui sépare Voccnpalion de l'homme par l'esprit du mal, et la prise de possession des âmes par l'Esprit de Dieu. L'ennemi n'atteint directement que les organes, ou, comme on dit, l'homme extérieur : c'est là qu'il trône, là qu'il opère et qu'il réside par son opération. S'il trouble la raison, s'il en entrave le libre exercice, c'est comme de loin, par les obstacles qu'il apporte au jeu régulier des facultés sensibles. L'intelligence et la volonté ne tombent que par contrecoup sous son atteinte.
Tout autre est la possession divine qui se fait par la grâce et dans la grâce. Dieu entre de plain pied dans le domaine le plus intérieur et le*plus secret de l'âme, puisqu'il y est, la renouvelant et la transformant à son image
(1) Sap., XII, 18.
CHAPITRK IV. — r. LNION PAR I, OPKHATION DE DIKI* Zl) I
par une opération (iiii est à la fois sa puissance et son essence. De ce sanctuaire impénétrable à tout autre qu'à lui, il passe en quelque sorte aux facultés spirituelles, et s'établit dans* tout le corps pour faire de l'homme tout entier comme un seul et même temple ; un temple dont les parties sont d'autant plus saintes qu'elles sont plus pleinement l'habitation de Dieu. « Ne savez-vous pas que vos membres sont le temple du Saint-Fsprit ? » (1).
La bête, je veux dire le démon, peut se faire adorer dans ce temple de Dieu, tant l'aveuglement des hommes est f^rand et leur perversité, déplorable ; mais pénétrer dans le sanctuaire, et s'y asseoir pour goûter les hommages sacrilèges qu'elle ambitionne, c'est ce qui n'est ni ne sera jamais en son pouvoir. Bon gré inal gré, il faut qu'elle reste aux parties extérieures du temple. Kt de là vient cette merveille plus d'une fois observée dans l'histoire : un corps d'énergumène avec une àmc de saint ; Dieu contemplé, adoré, aimé dans le sanctuaire intime, et les abords occupés et réglementés par Satan (2).
Kcoutons encore sur ce sujet les graves pensées du docteur .Xngélique : « Puisque le Saint-Ksprit n'est pas une créature mais le vrai Dieu, nous ne pouvons pas dinqu'il remplit les âmes des saints et les habite, de la manière doni on les dit parfois habitées et remplies par le démon. On lit, il est vrai, de Ju<ias que, après la bouchée de pain trempé que lui donna Jésus, Satan entra en lui (3) : on lit encore, suivant une leçon du livre des Actes, que Pierre dit à Ananie : Pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur ' 'M Le diable <•>>' "H" |>in.> (ic'iinrf :
(M I C.r . VI. 10.
(2) Voir en |>articiili< r la \ic du P. Surin
rt) Joan . XIII. 27
atAct.. V. 3.
ORACI IT OLOinl. — TOHB I. 17
258 I.IVHK IV. — r.HACK inchbkb. — dieu rn nols
c'est pourquoi il ne i)eul remi)lir les âmes de la participation (le sa nature et habiter en elles par sa substance. S'il les remplit, c'est par l'eUet de sa malice, suivant cette parole de lapùtre S. Paul ii Klymas : Oh I homme plein d'astuce et de fourberie, fils du diable (1) I Mais le Saintl-lspril, |)arce (ju'il est Dieu, hat)ite dans les âmes par sa substance, et les rend bonnes en les faisant i)arlici|iantes de lui-même : car il est sa propre bonté, puisqu'il est Dieu. D'ailleurs, en se donnant aux âmes, il les comble aussi des effets de sa vertu toute puissante » (2).
Un ancien auteur, Didyme d'Alexandrie, cet aveugle si merveilleusement versé dans la connaissance des saintes Lettres, avait exprimé les mêmes pensées, dans son commentaire sur le texte des Actes : « Pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur? » « Satan, dit-il, entra non pas selon .sa substance, mais selon son opération : car entrer en quelqu'un n'appartient qu'à la nature incréée, à cette nature cpii seule peut se communiquer elle-même, parce que seule elle est le créateur » (3). •
(i) Acl.. Xill, 10.
(2) S. Thom., c. Geiit., L. IV, c. l.>.
(3) Didym. Al., de Spirit. S., n. G». P. Or., t. 39, p. 1083 ; col de Trinil., L. I, t. cit., p. 369, seq.
Dans un autre ouvrage, S. Thomas reproduit encore la ini^ine doctrine : « Quand on dit que le dialde hal>itc dans l'homme, cela peut s'entendre ou dune liahilalion dont lame serait le sièjçe, ou d"unc habitation qui s'arrêterait au corps. Quant à l'âme, le démon ne saurait habiter substantiellement en elle, parce que c'est le privilège exclusif de Dieu de pénétrer dans un esprit (so/ui Deus illabitur menti). En cITel, le démon ne produit pas en nous le péché, comme le Saint. Esprit y produit la grâce. L'Esprit de Dieu opère au dedans : h; <lémon agit par des suggestions extérieures ou sur les sens ou sur l'imagination... On dit pourtant qu'il habite dans la faculté afTective de l'homme : mais c'est par les effets de sa malice, et non par luimême... Quant au corps, il peut l'habiter subslantiollemcnt, comme on le voit dans les énergumènes ». QuodI. III, a. 8. Cf. S. Bern. herm. 5 in Cant., n. 8 ; de Considcr., L. V., n. 12.
CHAPITRK IV. — l'iNMN PAR l'oPÉKATION DE DIEl' 259
Voilà comment la substance de Dieu s'unit à notre substance par son opération, c'est-à-dire comme principe de notre être et de notre activité surnaturels. N'avions-nous pas raison de dire que la grâce est le trait d'union entre lui et ses enfants adoptifs, puisque c'est en la produisant en eux (|u'il entre si profondément, et qu'il demeure si constamment dans leurs cœurs ?