CHAPITRE V
D'une autre manière dont la grâce est cause de TuoioD. Elle met l'àme en possession de Dieu comme objet de connaissance et d'amour
1. — L'àme vivifiée, transformée par la grâce, et par là même toute pleine de Dieu, l'auteur et le consommateur de celte grâce, a ses opérations surnaturelles dont le terme et l'objet est Dieu, Père, F"ils et Saint-Ksprit. C'est par cette activité dont la grâce est le principe intime, que les théologiens scolastiques ont surtout coutume d'expliquer l'union qui se fait entre Dieu et les âmes de ses fils d'adoption (1).
Je résumerai sur ce ])oint l'ensemble de leur doctrine avant de rapporter leurs propres paroles.
Suivant ces grands docteurs, l'union des créatures avec Dieu, considérée du côté de la créature raisonnable, est par dessus tout la possession de Dieu. Or, c'est parla connaissance et par l'amour que l'esprit s'unit à l'esprit ; c'est par la connaissance et par l'amour que l'àme peut appréhender et posséder la vérité souveraine et la souveraine bonté. En efTet, les posséder, c'est en jouir ou pouvoir en jouir, et l'on ne jouit de Dieu qu'en le connaissant et en l'aimant. L'intelligence qui connaît, la volonté qui aime, voilà, si je peux m'exprimer ainsi, les deux bras par
(f) « Gralia conjiingil nos Dco per modiim assimilalionis : scd reqHÏritiir lit uniaiiiiir ei per operalioiies intclleclus et volmitalis. qiK d lit per chiritalem ». S. Thom., q. iiiiic, de Charit., a. 2, ad 7-
CHAPITRK V. — l'union PAO LfcS ACTKîi OE l'aMK 261
lesquels je le saisis pour m'unir à lui si étroitcnicnl qu'il soit à moi, comme je suis à lui.
Or, quel est en moi le premier principe de la connaissance et de l'amour qui me mettent en possession de mon Dieu ; qui le font entrer dans mon âme, comme le mystérieux aliment dont elle se nourrit et s'enivre ? Nous l'avons déjii prouvé : c'est la grâce sanctifiante, reflet divin, participation sacrée du principe infini par lequel Dieu se contemple et s'aime dans l'éternelle et bienheureuse possession de sa beauté. Donc, si j'ai la grâce sanctifiante et, par elle, la puissance de connaître et d'aimer lie charité mon Père et mon Dieu, je le possède en moi d'une possession vivante et souverainement intime.
Ne me dites pas que cette union ne peut être l'œuvre propre de la grâce, puisque toute nature raisonnable a par elle-même le pouvoir de connaître et d'aimer Dieu, comme la doctrine catholique nous l'enseigne, .\utres, en effet, sont la connais.sance et l'amour de Dieu, qui découlent de la grâce, autres la connaissance et l'amour dont la nature est le principe. Par la nature, je ne connais de Dieu (pie ce qu'il me révèle de lui-même dans ses images plus ou moins grossières qui sont la créature; et si je laime, c'est très imparfaitement, comme leur auteur et le mien. Les deux bras que je peux tendre vers lui. mon intelligence et ma volonté, ne le saisissent pas «lans sa ilivine essence, telle qu'elle est en elle-même, Père, Fils et Saint-Ksprit. Monter â ces hauteurs est le privilège exclusif de la grâce et des vertus dont la grâce est la racine.
Ne me dites pas non plus que ce genre d'union parfaite n'est pas de la terre, mais du ciel. Il est vrai, la jouissance consommée demande le don de la gloire, c'eslà-«lire, une lumière de l'intelligence que Dieu réserve à des enfants pour l'heure (pii l»» f ■;» »Milrer pleinement
1262 LlVItK IV. — GIIACE INfJRBBK. — DIEU EN NOUS
dans l'héritage du Père. Mais la grâce par la foi, respcranceetla charité, nous donne déjà la jouissance imparfaite, et dans cette jouissance un gage, un |)rincipe et des arrhes de la jouissance consommée.
11 n'est personne qui ne voie quelle force cette considération nouvelle surajoute aux raisons que nous tirions, au chapitre précédent, de l'opériilion de Dieu sur l'âme de ses lils adoptifs. Dieu, sans doute, est présent dans le plus humble minéral, comme il l'est dans les êtres inlelligenls et raisonnables. Toutefois, vous ne prétendrez piis (fue de part et d'autre la présence soit identique. Présent flans le minéral. Dieu n'est pas présent au minéral ; il est l'un et l'autre pour l'esprit qui, l'ayant en lui-même, a de plus la connaissance certaine que Dieu est là, jusque dans les dernières profondeurs de son être. Certes, ce n'est pas une seule et même chose d'avoir près de soi la personne qu'on aime, mais d'en ignorer la présence et de ne pouvoir en jouir, ou de la voir et d'entrer en relations suivies avec elle. Pàlè image du complément que l'idée que nous cherchons à mettre en lumière, apporte à notre première explication.
2. — Revenons aux maîtres de la théologie scolastique, et voyons avec (juclle insistance ils ont j)roposé l'explication dont je viens de donner une esquisse. Ce sera la meilleure réponse à ceux qui, pour ne l'avoir pas suffisannncnt méditée, ne lui reconnaissent qu'une importance tout à fait secondaire. Voici d'abord le docteur Angélique. « Il faut dire, écrit-il, que notre union avec Dieu se fait par notre opération, c'est-à-dire en tant que nous le connaissons et l'aimons : et c'est pourquoi cette union dépend de la grâce habituelle, puisque l'opération parfaite la présuppose en nous comme son principe »(!). Ailleurs,
(t)S. Thom., 3 p.. «1. (i, adl.
CHAIITRK V. — L l'NloN P.\l« I.P> ACTES DE l.AME 26H
parlant de l'union finale qui sera notre éternelle béatitude, il dit encoi-e : « L'union frnilive est une union par l'opération et parce que l'àme humaine est incapable d'une union si parfaite sans une habitude infuse, <le là, nécessité dune grâce habituelle qui soit le principe de cette union bienheureuse » (1).
Kt encore : « Au-dessus de la manière commune suivant laquelle Dieu est en toute crénture, il est un nio«!e spécial de présence qui convient exclusivement à la créature raisonnable, dans laquelle il est présent comme le connu dans le connaissant, l'aimé dans l'aimant ; et parce que la créature qui aime et connaît, atteint Dieu luimême par son opération, il en résulte que Dieu, suivant ce mode spécial de présence, n'est pas seulement dans la créature raisonnable, "i>'< «ml) hnhiii- imi «-lie ciimim' dans son temple » (2).
Dans la même partie de la Somme theolu;;ique il avait écrit déjà ; « Dieu est doublement dans une chose. Il y ■est comme une cause agissante, et de la sorte il est présent dans tout ce qu'il a créé. 11 y est comme l'objet de l'opération est en celui qui opère : ce qui ne se rencontre que dans les opérations de rame, où le connu est dans le connaissant et le désiré dans le désirant (3). Or, de cette autre nuiniére, Dieu est totit spécialement dans la crénture rnisonnable qui le connaît et qui l'aime ac- Iti' ■ ou. «lu moins, habituellement. Ht parce que
e I ne (|ui donne à la créature rais<»nnable la fa-
culté de le connaître et de l'aimer, on «lit <pj'il est <le
2) ». Thom.. I p.. q. 43. a. :t.
'3| • l'er vUionrm fit qii--i 'ns Dpi .iil ml> lin tiini.
' 'ira nmne coKnitiim «il in iiiidiiin <|unil ro);ni><ti-i-
tur . 14 . IV. I). 4«. q I. a. l. «ul J
2t)4 LIVRE IV. — (iHACE INCRKKE. — OIEU EN NOUS
celte manière dans les saints en vertu de la grâce » (1).
Citons encore un autre texte où le saint nous expose plus largement toute sa pensée : « Il y a comme un cercle où se meuvent les créatures : car, sorties de Dieu, leur premier principe, elles y retournent comme à leur terme final. Or, à ce double mouvement des créatures, répondent comme deux processions de Dieu hors de lui-même. Suivant la première, il fait sortir de soi les créatures, en qualité de principe ; et suivant l'autre, il les ramène à soi, en (jualité de fin. Celle-là se rapporte aux dons qui constituent notre nature et ses propriétés... Celle-ci se réfère aux seuls dons qui nous unissent très prochainement à Dieu, notre fin dernière c'est-à-dire à la grâce sanctifiante et à la gloire... En effet, parmi les participations de la divine bonté, ce ne sont pas les premiers effets, je veux dire ceux i)ar lesquels nous avons l'être de créature, qui nous unissent immédiatement à Dieu, mais les derniers, ceux-là mômes, par lesquels nous nous attachons à la fin suprême : et voilà pourquoi l'Hsprit-Saint ne nous est donné que dans les dons gratuits...
« En effet, pour que nous recevions véritablement le Saint-Esprit, il ne suffit pas d'une nouvelle relation de n'importe quelle nature entre la créature et Dieu ; il faut la relation du sujet possédant à l'objet possédé : car ce que l'on donne à quelqu'un, doit être en quelque manière possédé par lui. Or, une personne divine ne peut être possédée par nous que suivant la jouissance parfaite, et c'est la possession de la gloire ; ou par une jouissance encore imparfaite, et c'est la possession qui résulte de la grâce sanctifiante », et des vertus infuses (2).
Voilà ce que pense S. Thomas d'Aquin.
(I) Id., I p., q. 8, a. '■), in corp. et ad 3.
{2) S. Tlioni., I, D. 14. q. 2, a. 2. Cf. de Pot., q. 10, a. I.
CHAPITRK V. — l'CNIOX PAH LES ACrE> l>K I.'aMK 205
S. Bonaventure, dans un article de son commentaire sur les Sentences, où il avait à démontrer que le Saint- Esprit n'est pas envoyé seulement aux justes par ses effets, mais en substance, écrivait à son tour : « Donner une chose, c'est la livrer au donataire pour qu'il la possède ; et la posséder, pour qui l'a reçue, c'est pouvoir soit en user, soit en jouir en pleine liberté. Donc l'homme est vraiment possesseur, quand il a ce dont il peut user ou jouir. Mais l'objet de la véritable jouissance est Dieu ; et le principe de l'usage convenable, la grâce. Donc la possession parfaite demande qu'on ait Dieu et sa grâce. Donc aussi, puisque le don parfait va de pair avec la possession parfaite, il n'y a de don excellent et parfait que le don incréé qui est l'Ksprit-Saint et le don créé qui est la grâce. Il faut donc que l'un it Iniitri' nous soient divinement octroyés » (1).
Dans un autre ouvrage, il revient encore sur la même idée, tant elle est capitale dans sa doctrine. « Pour jouir d'une chose deux conditions sont nécessaires : d'un côté, la présence du bien qui fait la jouissance, et de l'autre, la disposition convenable pour en jouir. Donc la possession de l'Esprit-Saint requiert et la présence substantielle et le don créé de ce divin Esprit, c'est-à-<lire l'amour par lequel on s'unit à lui. N'allons pas croire toutefois que, lorsque le Saint-Esprit nous est donné, il commence d'être là où il n'était pas encore. Non ; mais il est en nous d'une nouvelle manière, par la production d'un nouvel effet, en vertu du nouveau rapport dans lequel nous entrons avec lui ; et c'est ainsi qu'il est dans sa créature, autrement qu'il n'était jus<|ue-là ; car // est tlcsonmiis en elle comme terme de comiaissance et d'amour. D'où il résulte que, dans
(1) S. Hon«% . I. I). 14. a. t. q Itrevil. p. V c 1. <!(. !..
IV, c. A. p. t'H.
-♦ifi I.IVRK IV. — OHACE INCftBKK. — UIKf KN NOUS
la justification, nous rei-evons une double charité ; la charité qui nous aime et la charité par laquelle nous aimons... Donc, bien que Dieu soit en toutes choses par essence, par présence et par puissance, il n'y a parmi les hommes à le posséder que ceux qui portent en eux la grâce » (1).
Ce que le docteur Séraphique enseigne ici, d'accord avec l'angélique S. Thomas, il l'avait entendu de la bouche de son illustre maître, Alexandre de Halès, dont j'ai déjà transcrit l'enseignement (2). S. Thomas pouvait le tenir aussi des leçons d'Albert-le-Grand, s'il eût eu besoin de l'apprendre dans les écoles. C'est, en elFet, la doctrine de cet illustre docteur que « la charité nous tourne vers Dieu, et nous transforme en Dieu. Par elle nous adhérons ii Dieu ; par elle nous lui sommes unis, lelletnent que nous devenons un même esprit avec lui... Par l'amour «le charité, Dieu vient à l'homme et l'homme se porte vers Dieu. Dieu n'habitera jamais dans un cœur vide de charité. Si donc nous avons la charité, nous possédons Dieu, parce que Dieu est charité » (3).
Or, les uns et les autres avaient puisé cette commune doctrine à la source des Kcrilures, comme un beau texte de S. François de Sales peut nous l'apprendre.
« Quand i'Esprit-Saint veut exprimer un amour parfait, il employé presque toujours les paroles d'union et de conjonction. En la multitude des croyans, dit S. I.uc, il n'y avait qu'un cœur et qu'une àmc (4). Notre-Seigneur pria son Père pour tous les fidelles, afin qu'ils fussent tous une mesme chose (5). Sainct Paul nous advertit que nous
(1) Idem, Coiupend. Theol. \eril.. c. V.
(2) .\lex. Halens. 3 p., q. 01, m. 2. a. 3. Cf. 1, 1\ . - i. p. L>:i.l.
(3) B. Albert. M., De adhnBremlo Doo. c. 15. <4) .\ct.. IV, 32.
<5) Joan.. XVIII. 2.
CHvPiruE V. — l'lnion par les actes de l'amic i6T
soyons soigneux de conserver l'unité de l'esprit par
itin de la paix, (les unités de cœur, d'âme et desjjrit
.^lutient la perlection de l'amour, qui jt>int plusieurs
;îmcs en une. Aussi est-il dit que l'àme de Jonathas estait
I' de David, c'est-à-dire, comme l'Escriture
lia David comme son àme propre (1).
' Le grand apostre de France, tant selon son senti-
!. que rapi)ortant celuy de son Hiérolée, escrit, je
1 se. cent fois en un seul cha|>itre des S'oms divins, que
I amour est unifique, unissant, ramassant, resserrant,
itillant et rapportant les choses à l'unité. S, Gré-
- •»• de Nazianze et S.Augustin disent (jue leui-s amis
ivec eux n'avoyent qu'une Ame, et Aristolc, approuvant
li.sjà lie son teni|>s celte façon de parler : « Quand, <lit-il,
m us Muii.Mi--. exprimer combien nous aimons nos amis,
nous disons : l'àme de celuy-cy et mon àme n'est qu'une :
nous sépare et l'amour nous assemble. La fin
s de l'amour n'est autre chose que l'union de
l'amant à la chose aimée » (2).
Ce texte projette une grande mmit-rf mu u-s iii-n>rt-^ qui précédent. De plus, il s'accorde admirablement avec . ette aflirmation de S. Paul : « Qui adhère au Seigneur. ■ st un seul esprit avec lui » (3). Car adhérer à Dieu lu'est-ce autre chose tjue le connaître intimement et l'aimer de l'amour parfait de charité ? S. Jean, l'apotre t If disciple de l'amour, ne prt'*iv "^^ "ti plus souvent (juc
. Wiil. I.
, I iX< l'.Vmour de Dieu, L. I, c. 1)
(3) ! Cor , VI. 17. • Tout amour, celui de IMeii coniuo celui det ^:;r<^. l'aaMMir «pirituel coiane l'amour »e«*ibl<>. e»t uim force i>« H o>ncréUYe. .]uî meut les èU-t-» «upériourf i •* ré|«(idre «ur ir*. les élrcs éfiaut à » vpaïuhor i*n dft commuiiicaUon» -. et le» être* subalterne» k «rraviter vers les plu» èle\é% . Muiuc »crs leur centre. » S. DIony»., de DIv. Nomln.. c IV. % \T>.
268 LIVRE IV. — GIIACE INCRKI-E. — DIEI) BN NOUS
ce privilège de la di.vine charité. « Qui demeure dans la charité, celui-là demeure en Dieu et Dieu en lui », parce que l'amour est le lien par excellence ; parce qu'il tend à verser l'un dans l'autre deux cœurs qui s'aiment ; parce qu'il les fond en quelque sorte pour les disposer à ce mutuel écoulement (1). ))-Mon cœur, s'écrie l'amante sacrée des Cantiques, mon cœur s'est fondu, quand mon bienaimé m'a parlé » (2). Or, la charité qui opère un si admirable rapprochement a sa racine dans la grâce, et c'est à celle-ci qu'il en faut rapporter les actes comme à leur cause primordiale.
3. — Le couronnement de notre adoption, Tépanouissement complet de cette substance initiale, initinm suhslantiœ (3), que nous sommes aujourd'hui par la grâce, n'aura lieu qu'au ciel. C'est là que, devenus des hommes parfaits dans le Christ, notre union qui n'est aujourd'hui qu'à l'état d'ébauche, sera parfaite ; là, que nous serons vraiment avec Jésus-Christ, et que Jésus-Christ sera luimême en nous ; là, qu'entrant dans la joie du Seigneur, nous nous trouverons tout pénétrés, tout investis de la divine essence. Or, en quoi surtout consiste l'union de la béatitude, et par quoi s'opère-t-elle ? Par la vision intuitive et l'amour béatifique. C'est par ces deux actes que nous serons avec le Christ ; par eux qu'il se fera notre nourriture, notre joie, notre tout. Grâce consommée,
(I) « Le divin amour est encore extatique ; car, où il domine^ celui qui aime n'est plus à soi, mais à celui qu'il aime... .\iiixi le grand Paul, possédé du divin amour dont la force le ravissait en extase, s'écriait d'une voix plus qu'humaine : Je vis, mais ce n'est pas mf>i, c'est le Christ qui vit en moi : tel qu'un véritable amant, passé, comme il le dit de lui-même, en Dieu, vivant non plus de sa vie propre, mais de la vie souverainement chère de l'objet de son amour». S. Dionys., Ibid., % M.
(2)Cant.. V, 6. col. S. Thom., I, 2, q. 28 tôt.
(3) Hebr, IIF, 14.
(HAPiTnK V. — l'ixion PAU lrs actes dk l'ame 569
lumière de gloire, charité parfaite, avec leurs opérations les plus sublimes de connaitrc et d'aimer, voilà, nous le savons et nous le goûterons un jour, ce qui nous emplira de Dieu, ce qui réalisera pleinement les promesses du Sauveur : Dieu en nous, et nous en Dieu. Si l'éternelle union de lame avec son Dieu doit se parfaire par la connaissance et l'amour, ne faut-il pas que l'union du temps soit du même ordre ?
Là donc est l'exemplaire et l'apogée de notre union présente. De part et d'autre, c'est l'union par les opérations les plus spirituelles de l'âme, avec Dieu pour objet ; la différence n'est que dans la perfection des principes et dans la perfection des actes émanant de ces principes. " La vie de la grâce et celle de la gloire est la même, nous dit Bossuet ; d'autant qu'il n'y aura de différence entre l'une et l'autre que celle qui se rencontre entre l'adolescence et la force de l'âge. Là elle est consommée, ici elle est en état de se perfectionner ; mais c'est la même vie (par conséquent, la même union)... La gloire !i"est autre chose qu'une certaine découverte qui se fait le notre vie cachée en ce monde... » (1).
4. — La théologie mystique nous parle aussi de l'union «le l'âme avec Dieu ; de celte union qui, dans son plus liaut degré, tient en quelque sorte le milieu entre l'union commune des justes et l'union consommée des bienheureux, entre les obscurités de la foi et la pleine lumière le la gloire. Ce n'est déjà plus la terre, et ce n'est pas ' ncorc le ciel. Le Cantique, ce doux poème des divines imours, comme la si bien nommé Denys rAréopagite(2), nous en raconte, en traits d'une beauté ravissante, les joies, les épreuves et les effets. Je n'entreprendrai pas
I I ' llotiuet, 2* »orm. |K>ur la fêle de toti» loa Saiiit«. <2) Eccl. Ili-rirc . c. S.
2^0 LlVnH IV. — (JUACH INCIIÉÉE. — \>\F.V KN KOI S
d'en retracer ici les caractères et les (iep^rés, puisque tout autre est notre sujet. D'ailleurs, ceux-là même que la divine condescendance a plus larj^enienl comblés de ces laveui-s extraordinaires, se déclarent impuissants à nous les décrire. S'ils en parlent, comme un saint Bernard,, une sainte Thérèse, un saint Jean de la Croix, c'est de leur aveu même en balbutiant, tant la langue humaine est incapable d'exprimer ces communications mystérieuses, et l'oreille humaine, de les entendre. Mais, ce qu'il importe de bien remarquer, c'est que cette union, sous quelque forme qu'elle se présente, de quelque nom qu'on rap])elle, union simple, extase, ravissement, vol «l'esprit, fiançailles ou mariage mystiques, se commence, se l)erfectionne et se consomme par l'opération de Dieu dans l'âme et de l'âme sur Dieu (1).
Les saints, parlant du mariage spirituel, c'est-à-dire de la plus étroite union de l'âme avec son Dieu, pendant les jours de cette vie mortelle, se servent d'une double formule. Pour les uns, cette alliance se consomme au centre ou dans la substance de l'âme (2), et pour les autres, au sein de la Trinité (3). Au fond, c'est la même idée. De part et d'autre, ces formules tendent au même but :
(1) C'est ce double nœud qu'un savant mystique iiliii> .i M^'naic tians les lignes suivaotes : « Terlius modun unionis est aiiiui<i> contcmplativs cuni Deo per qucnidam contacluni substaatialeui Dei ad aiiiuiam quo pra-seuî' et niiilus sentiUtr ; et perllcitur ha^c iinio, quaudo etiam potentiae spirituales animon, quantum patittir vila' priesenlis status. Deo adhserent, intellcctus per cognitionem penocoutlniiam ac veluli cvidcnlem, volnntas vero per anioreui. non Unluin «lesiderii, sed quodammodo satietalis et fruilionis ». Phil. a S. Trin. 1'. 3. Tr. I. D. I. a. 5.
(2) Sle Thérèse, Château intér., 7* demeure, c. 1 ; S. Jean de la Croix, La vive flamme de l'amour. 1 cant. sixième vers. (Tradnct. «lu P. Maillard) Œuvres spiril. Lyon. 1894, p. 243.
(3) S. Angclede Foligno. Bolland.. 4 jan.. t. 1, p. 197, 198.
ciupiTUK V. — l'lxion par l«s actes db l'amb 271
exprimer, autant que le permet l'imperfection du langage humain, la suprême excellence des deux éléments qui constituent ce genre d'union, c'est-à-dire, la manifestation que Dieu fait de lui-même à l'épouse, et l'intensité de l'amour que celle-ci conçoit pour son divin Kpoux. « C'est, dit S. Jean de la Croix, l'amour qui l'y mène (:i ce haut degré de perfection), et qui l'unit enfin très étroitement à Dieu. Et comme il y a plusieurs degrés en cet amour, plus l'âme en a parcouru, plus elle est profondèmenl en Dieu ;... et alors le dernier degré est dans sa c«)nsommation, l'âme est dans son centre le plus profond de tous, cest-iWIirc qu'elle est toute pénétrée des lumières de Dieu, tout embrasée des flammes de son amour (1 ).
J'ai dit de l'union mystique qu'elle se fait par l'opération de Dieu sur l'âme. Il y entre et la touche au plus intime d'elle-même : là, il lui découvre ses amabilités inlinies, il lui parle, il l'éclairé, il lenflamme. Sans doute, il ' y a des ténèbres dans cette manifestation que Dieu fait de lui-même à sa créature ; mais la conscience de Dieu présent est si vive ; si forte et si intime est la lumière, (pie rien, pendant la durée de cette grâce, ne peut en distraire. Divines et surnaturelles entrées dont parle S. Ignace, quand il écrit au livre des Exercices : « Il appartient ;'i Dieu seul de donner de la consolation à l'âme, sans cause précédente, parce qu'il n'appartient qu'au Créateur d'entrer dans l'âme, d'en sortir, et d'y exciter de» mouvements intérieurs qui l'attirent tout entière à l'.'imour de sa divine majesté » (2).
Jai dit que la même union se fait par l'opération de lame sur Dieu. Comment, en effet. Dieu donnerait^l à
^n do la Croix, Ibtd i.'iul. Eierc. «pif "■•" ■■'■•'•" .l'.ir.i .,..,.1 .
2i2 IIVIIH IV. — (înACK INCHKBK. — DIKU KN NOOS
IVuiie un sentiment si profond de sa présence en elle, comment la saisirait-il, lui parlerait-il, comment l'enflamnierait-il au feu du saint amour, si l'Ame restait inactive, et ne répontiait pas aux opérations de Dieu par ses prol)res opérations ?
Je n'if^nore pas cpie de faux docteurs oui ciisrij^iic- une union dans laquelle l'âme resterait uhsolunienl passive ; mais, ce faisant, ils dénaturaient d'une manière étrange la passivité dont nous parlent les vrais mystiques. Pour ceux-là, passivité veut dire absence de toute opération soit dans l'intelligence, soit dans la volonté ; pour ceuxci, être passif, c'est recevoir cette bienheureuse union « sans cause », c'est-ii-dire, sans qu'aucun des actes ordinaires de l'entendement et de la volonté puisse la faire naître on qui la reçoit (1). On n'appelle pas Dieu, il vient. Vainement vous prétendriez l'attirer à force de supplications, de soupirs et de larmes ; vainement vous chercheriez à le retenir, quand il lui plaît de s'éloigner ou de se cacher. La sainteté même la plus consommée n'a pas ce pouvoir : et voilà ])ourquoi ces faveurs singulières de la divine bonté portent tout spécialement le nom de faveurs et de grâces surnaturelles : surnaturelles, dis-je, non i)as seulement i)arce cpie la nature en vertu de ses j)ropres forces ne peut y atteindre, mais encore et surtout i)arce qu'elles ne sont pas comprises dans la providence ordinaire de Dieu sur ses élus. Il y a des voies et des méthodes pour arriver avec la grâce au parfait dépouillement de soi-même ; ce serait illusion d'en chercher ou d'en proposer qui mèneraient à l'union mystique <les contemplatifs. Là surtout se réalise la parole du Maître : « L'Esprit souffle où il veut » (2).
(1) S. Ipnal., /. c.
(2) Joan., III. S.
CHACintB V. — l.'lNMN l'AU LES ACfKS DE LAMK l'73
Mais si récoulenient de Dieu dans rûmc et de l'ànic en Dieu qui se fait dans celte mystérieuse union, dépend de Dieu seul, il n'en est pas moins certain qu'il suppose le concours de l'àme. « C'est vérité indubitable, écrit S. François de Sales, que le divin amour, tandis que nous sommes en ce monde, est un mouvement ou, du moins, une habitude active et tendante au mouvement ; lors même qu'il est parvenu à la simple union, il j.e laisse pas d'agir, quoyque imperceptiblement, pour l'accroistre et perfectionner de plus en plus » (1). Et c'est pourquoi la sainte amante du ("antique, après avoir dit qu'elle dort appuyée sur le sein de l'Epoux, ajoute que son cœur veille (2). Et S. Paul : « Je vis ; non, ce n'est pas moi qui vis, mais le Christ en moi ».
Ne disons-nous pas, en parlant de l'union consommée, qu'elle est par excellence une vie, la vie éternelle ? Ce n'est donc ni la passivité pure, ni l'inertie, même quand c'est l'immuable et éternel repos dans la vérité et la bonté. Un homme est en contemplation devant un chef-d'œuvre : il ne se meut, ni ne remue. Prétendrez-vous qu'il est uniquement passif, quand toute son âme est perdue dans l'admiration, devant la peinture ou la statue qui le charment ? Or, s'il faut accorder aux actes de la contemplation cette vertu d'unir tellement l'âme à Dieu, que « l'àme soit en Dieu et Dieu en elle » (3), n'est-il pas manifeste que les mêmes actes, bien qu'ils soient d'une moindre élévation, expliquent comment toute âme juste est le temple de Dieu, et Dieu le lieu de l'àme ?
5. — Mais une grave ditViculté se présente à l'enconlre de ces explications. .Si c'est la connaissance et l'amour
(It .s. J-raiii.fin (if >aii':«. i raii>' iii' i a m dr Iticu, !.. \||,c. I.
(2) Gant .V, 2
(3) Sle Thérèse. Sa vie par rllo même, c. 18.
r;».. r r^ nininw — T"Mr » |g.
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ijui uuus mettent en posscsNimi iIl- Dieu, iioun m ;i\(iiis donc plus cette présence intime, (fuand nous ne somme» pas dans l'acte de connaître et dans celui d'aimer. Quelque plausible que soit la conclusion, rien n'oblige à l'admettre. Kn cfl'et, lors même que je n'ai pas les opérations, je conserve les principes d'où elles émanent ; le ruisseau ne coule pas encore, retenu qu'il est par les obstacles extérieurs, mais la source est pleine ; mon esprit et mon cœur ne se portent pas actuellement \'ers Dieu, mais le poids qui tend à les jeter en lui, demeure ; je ne fais pas acte de propriétaire, mais j'ai mes titres et je cueillerai mes fruits, quand il me plaira.
Écoutez encore S. François de Sales dans son iii^^énieux et gracieux langage : « Imaginez-vous donc que sainct Paul, sainct Denys, sainct Augustin, sainct Bernard, sainct François, sainte Catherine de Genncs ou de Sienne, sont encore en ce monde, et qu'ils dorment de lassitude après j)lusieurs travaux pris pour l'amour de Dieu ; représentez-vous d'autre part quelque bonne àme, mais non |)as si saincte comme eux, qui fust en l'oraison <runi()ii à mcsme temps. Je vous demande, mon cher Théotime, qui est plus uni, plus serré, plus attaché à Dieu, ou ces grands saincts qui dorment, ou cette âme qui prie ? Certes ce sont ces aimables amans : car ils ont plus de charité et leurs all'ections, (juoy qu'en certaines façons dormantes, sont tellement engagées et prises à leurs maistres, qu'elles en sont inséj)arables.
« Mais, ce me direz-vous, comment se peut-il faire qu'une àme qui est en l'oraison d'union, et mesme jusqu'il l'extase, soit moins unie à Dieu que ceux qui dorment, pour saincts qu'ils soient ? Voicy que je vous dis, Théotime : ccUc-là est plus avant en l'exercice de l'union et ceux-cy sont plus avant en l'union ; ceux-cy sont unis et ne s'unissent pas, puisqu'ils dorment, et celle-là s'unit.
• HlPITUK V. — I, LMON PAR LES ACTES DE L AilK ZiO
•estant en l'exercice et practique actuelle de Tunion » (1). Posséder en soi tous les principes de la connaissance et do laniour, c'est-à-dire, de l'union, n'est-ce pas posséder l'union, d'autant plus parfaite que ces principes euxniémcs sont et plus intenses et plus parfaits ?
On pourrait dire encore : jjouvoir connaître Dieu et l'aimer, le connaître même et l'aimer actuellement de l'amour parfait de charité, ce n'est pas l'union qui fait de l'âme juste un temple de Dieu : car ni la connaissance ni l'amour ne supposent la présence réelle de leur objet, bien qu'ils l'attirent à l'àme, ou poussent l'âme vers lui. D'accord, il y a des connaissances et des amours compatibles avec l'absence ; et c'est chose trop évidente pour qu'il soit besoin de le prouver. Mais (|ui ne voit (ju'il n'en va pas ainsi de la connaissance et de l'amour dont nous parlons ? Voilà deux amis séparés par une grande distance : ils pensent l'un à l'autre, ils s'aiment. Je ne dirai pas, certes, qu'ils sont réellement présents l'un à l'autre ; pourtant cet éloignement réciproque tend à diminuer dans la mesure «le la connaissance et de l'affection (|u'ils se portent. Quoi de plus usité que ces expressions et «l'autrcs semblables : Vous m'êtes toujours présent par la pensée : je vous porte dans mon cceur ?
Supposons que, par une merveille inouïe, la distance qui sépare ces amis, ne les empêche ni de converser fatiiiliéicment l'un avec l'a'utre, ni de se voirii toute heure, ni de se donner les témoignaj^es d'amitié qui leur seraient possibles, s'ils vivaient côte à côte, dans la même ville, sous le même toit ; direz-vous encore t|ue, tout éloignés (ju'ils soient <le corps, ils n'ont pas cessé de l'être par l'esprit'? Surtout, le diriez-vous, si l'un d'eux pouvait â son gre pénétrer réellement, par une action mystérieuse.
(1)3. Pr. do Sale*, Traité de l'amour de Dieu, L. VIII, c. 3.
2Tf» i.ivnK IV. — (;it\<:K inchékk. — diku kn N(>r<
jus{]uc dans lànic' de son inni pour lui parler Cd-ur à cœur, prêter continuellement l'oreille à ses paroles, écouter ses demandes et jouir de son amitié ? Or voilà ce qui se fait entre l'àme du juste et Dieu, en vertu des dons surnaturels de la grâce. Que dis-je? Ce que je supposais pour ces deux amis, n'est qu'une ombre du commerce inelTable de l'enfant adoptif avec son père : car c'est la substance même de Dieu qui est là, donnant, conservant, activant le pouvoir de connaître et d'aimer.
Je voudrais que ceux à qui l'objection paraît si grave, fissent une réflexion bien simple sur ces mots de l'apôtre : « Tant que nous sommes dans ce corps mortel, nous sommes éloignés du Seigneur. » Et pourquoi donc éloignés, s'il est partout, même au plus profond de nousmêmes? « Parce que nous marchons par la foi, et non pas dans la claire vue (1). » Aussi Paul a-t-il un immense désir de voir son corps se dissoudre pour être lui-même avec le Christ (2) et se perdre en lui.
Pesons bien ces paroles : car elles renferment la solution qui nous est demandée. Etre éloignés de Jésus-Christ pour les justes de cette terre, c'est le connaître et l'aimer imparfaitement. Le voir face à face, l'aimer d'un amour que rien ne trouble, rien ne distrait, rien n'arrête, c'est être avec lui, s'abîmer en lui. Donc, l'union que nous avons avec Dieu par la connaissance surnaturelle et l'amour d'amitié, c'est présence intime, c'est possession, quand on compare l'état du juste à l'éloignement de la nature et du i)éché. Et Dieu est vraiment dans cette âme du justifié, comme dans son temple. Si le temple de Dieu est, par excellence, la demeure où Dieu est manifesté, connu, aimé, loué, adoré, comment refuserions-nous ce
(I) Il Cor., V, 6 7.
(i) l>l.il., J, 23.
cHAprrnK v. — l'union paii les actes uk i.'amk '2~1
titre à l'àmc où la grAce, la foi, l'espérance, la charité, toutes les vertus se rencontrent et s'unissent pour lui donner le pouvoir de glorifier intérieurement son Dieu?
Terminons ce chapitre par un texte de S. Paul : il résume, en quelques mots, nos précédentes explications sur l'union surnaturelle des enfants adoptifs avec Dieu. « Je néchis les genoux devant le Père de Jésus-Christ, Notre-Seigneur..., afin que, selon les richesses de sa gloire, il vous fortifie dans l'homme intérieur par son Esprit ; que Jésus-Christ habite dans vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés et fondés dans la charité (1). »
Entrons dans la pensée de l'apôtre. La foi fait habiter le Christ dans nos cœurs : non pas la foi morte qui peut se trouver dans un pécheur, quoiqu'il ne soit ni le temple ni l'habitation privilégiée de Dieu ; mais la foi ennoblie par la grâce sanctifiante, puisqu'elle suppose la formation <le l'homme intérieur ; la foi qui, mêlant ses racines à celles de la charité, oi)ère avec elle et par elle, « fides quœ per charilalem operalur (2). » Et parce que cette foi se trouve dans les enfants d'adoption, en vertu de leur baptême, avec la grâce et la charité qui la vivifient, leurs âmes sont un tabernacle où Dieu fait sa demeure ; et toute mère chrétienne peut, à l'exemple du père d'Origène, le martyr Léonide, baiser avec amour et respect la poitrine de son enfant baptisé : car cette poitrine est on toute vérité le sanctuaire du Saint-Esprit.
(t) Kphe*.. lit. 1317.
(2) GaUt.. V. A.