DU RAPPORT AVEC LE PÈRE ET AVEC LE FILS
• CHAPITHF PREMIER
Du rapport des ûls adoptifs à Dieu le Père ; et comment Tadoption divine convient seulement aux créatures intelligentes, à l'exclusion du Fils par nature.
1. — Nous avons tâché de comprendre, dans la mesure de nos forces, comment et pourquoi la Trinité tout entière habite dans les enfants d'adoption ; par quels liens elle leur est unie, faisant de chacun des justes un sanctuaire vivant, un ciel plus splendidc et plus saint que les cieux matériels, et comme le paradis de la Trinité. Entrons encore une fois dans ces mystérieuses profondeurs |)our y contempler plus à loisir les rapports sinj^uliers, où n<)ii>i nn'f l;i uvÀrc ;iv(*f chnciint' des divines personnes.
C'est une vcrilc très incontestable que l'adoption qui fait passer les hommes de l'état de serviteurs et d'esclaves à la dignité d'enfants de Dieu, est le bienfait commun de toute la Trinité. Et voici la preuve que le docteur Angélicjue en apporte (1). « Il y a cette différence entre le fils adoptif de Dieu et le Fils par nature, que celui-ci n'est pas fait mais cn(/enJré, tandis que le fils a<loptif est fait, suivant cette parole «le S. Jean : Il leur a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu (2). Si parfois l'Ecriture parle de génération pour le Fils adoptif. il s'agit d'une génération purement spirituelle, de grâce et non de nature, et c'est en ce sens (|u'il est dit dans l'épitre
(1) S. Thoro.. 3 p.. q 23. ■ 2.
(2) Joan . i. 12.
21)4 MVRE V. NOS HAPPônrS AVEC LE PÈHE Kl I.E FILS
catholique de S. Jacques : Il nous a engentlrés volontairement par son verbe de vérité (1). Or, bien que l'acte iVenf/cndrer soit lejjroprc de la personne du Père, celui de faire un eUel dans la créature est l'œuvre commune de toute la Trinité : car où la nature est une, il faut que la vertu soit une, une aussi l'opération. Voilà pourquoi le Seigneur a dit en S. Jean : Tout ce que fait le l'ère, cela même est fait scmblablenient par le Fils » (2).
Cependant, Dieu lui-même et son Église nous enseignent à donner tout spécialement le nom de Père h la première personne. « Allez dire i\ mes frères : voici que je remonte vers mon Père et votre père » (3). Or, le Père du Christ, notre père, c'est la première personne de la sainte Trinité, source et principe des deux autres. Ailleurs encore on nous dit : « Nous savons que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu ; de ceux qui selon son décret sont apj)elés à la sainteté (c'est-à-dire à l'adoption). Car ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût le premier-né entre beaucoup de frères ))(4). Où nous voyons encore la double paternité de nature et de grâce affirmée de la même personne. C'est enfin le sens de celte formule employée par les apôtres de Jésus-Christ, au début de la plupart de leurs lettres : « Grâce à vous et paix de la part de Dieu notre père, et de Jésus-Christ notre Seigneur. Héni soit le Dieu et Père de Notrc-Seigneur Jésus-Christ » (ô). Car le Père dont ils nous souhaitent la grâce, et qu'il faut bénir, notre père,
(1) Jac. 1, 18.
(2) Joan.. V. 19.
(3) Jaon.. XX, 17.
(4) Rom., VIII, 28-30.
(5) Epli., I, 2-3 ; Gai., 1, 3-4, clc. I Pet , I, 3 ; H Joan.. I, 3.
CMAPirilË I. — LE^ KILS ADOPTIFS ET LE PÈRE iUS
-est distingué du Fils Notrc-Seigncur et son Père. Et voilà pourquoi l'Église, dans les prières liturgiques qu'elle adresse directement iWa première personne par son Fils, Jésus-(^lirist Notre-Seigneur, met si constamment sur nos lèvres le nom de père.
Et ce n'est pas seulement le Fils qu'on distingue du Père, notre père. Le Saint-Ksprit, bien qu'il ait, connue nous le verrons, son rôle nécessaire dans l'adoption des enfants de Dieu, et qu'il soit excellemment l'Fsprit tiadoption, le gage et les arrhes de l'héritage éternel, préparé pour les fils, ne reçoit pas de nous le nom de père, en tant qu'il est considéré comme personne distincte et comme Esprit-Saint. Lui-même ne l'a jamais pris dans nos saintes Ecritures, et l'Eglise, dans ses invocations et ses hymnes, n'a pas coutume de le mêler aux titres particuliers qu'elle lui donne (1).
Pourtant, comme S. Thomas nous le disait tout à l'heure, l'œuvre de l'adoption n'est le propre d'aucune personne, à l'exclusion des autres. La nature à lacpielle je participe pour devenir fils adoptif est comnume aux trois personnes ; commune est l'action qui infuse la grAce et qui la conser\e en moi ; et dans cette ressemblance surnaturelle qui distingue l'enfant du serviteur et de l'esclave, le Fils et le Saint-Esprit ne se reconnaissent pas moins que le Père. Le « faisons l'homme à notre image et ressemblance », est tout aussi vrai dans l'ordre tic la grâce que dans celui de la nature. C-omment résoudre cette énigme ? Par la doctrine de V appropriation, répond la théologie.
Comme celte expression ne doit offrir qu'une signiflcalion bien vague, A qui la langue technique de la science -sacrée n'e<t pas farailière, quelques explications seront
Le wni, Pattr fnupenm fait è peine etcepUon.
296 t.IVRK V. — NOS UAPPOUTS AVEC LE PÈRE ET LK KILS
d'autant plus utiles, que nous aurons plus d'une fois besoin de faire appel à cette notion. Approprier, c'est attribuer spécialement à l'une des personnes de la Trinité ce qui de sa nature est commun aux trois. Par conséquent, l'appropriation ne porte jamais sur les caractères exclusivement personnels. Si je dis du Fils qu'il est la Sagesse engendrée, du Saint-Esprit qu'il est le Don du Père et du Fils, je ne leur approprie pas ces dénominations : elles^ leur sont propres, tout aussi bien que le titre de Fils et de Saint-Esprit. 11 n'y a pas approi)riation non plus lorsque, parlant de telle ou telle personne divine, on affirme simplement d'elle un attribut, une fonction qui se trouve en d'autres endroits des Ecritures également aflirmée des autres ; sauf peut-être certains cas dont il serait inutile de faire ici mention. Et c'est ce que j'ai voulu faire entendre quand j'ai dit « attribuer spécialement ». Si parlant de la création, je dis qu'elle est l'œuvre de la puissance du Père, de la sagesse du Fils et de la bonté du Saint-Esprit, c'est appropriation. En effet, bien que ces trois perfections soient communes, il ne me serait pas permis d'intervertir l'ordre des termes, en attribuant au Père la sagesse, au Fils la bonté, au Saint-Esprit la puissance.
Les appropriations, loin de nuire h la véritable intelligence de la Trinité, la facilitent et l'éclairent. Les vestiges ou les images des divines personnes que nous offrent .les créatures, nous aident :'» mieux concevoir les caractères hypostatiques qui les distinguent ; et, pour ne pas sortir de moi-même, ma pensée me reporte au Verbeé ternel, et mon amour à l'Amour personnel, c'est-ù-dire au Saint-Esprit. Ainsi, des perfections et des opérations communes que ma raison peut atteindre, je m'élève à des notions moins flottantes et plus nettes du mystère que la foi m'a fait entrevoir au travers de ses voiles. C'est là
CHAPITHK I. — LES Fll^ ADOPTIFS KT \.K PÉttE 2'.)"
le but des appropriations ; mais c'est encore ce qui doit en être la loi.
Pour que l'appropriation nous soit utile, il est nécessaire qu'il y ait un rapport particulier de ressemblance, une analogie spéciale entre les opérations appropriées à l'une ou l'autre personne et la propriété distinctivc de la même personne (1). Parcourez toute la suite des appropriations contenues dans les Ecritures ou dans les saints docteurs, et partout vous verrez (juclles reposent sur ce fondement nécessaire. « De là vient, dit S. Bonaventurc, que là où rien ne rappelle en aucune manière l'ordre et l'origine des personnes, il n'y a pas d'appropriation possible (2) » : car au lieu d'être une aide pour atteindre la fin poursuivie, elle deviendrait un obstacle.
Ces prémisses une fois posées, la solution que nous cherchions s'offre d'elle-même. Et cette solution c'est de S. Thomas que je l'ai reçue. « L'acte d'adopter, nous ditil, convient universellement à toute la Trinité, puisque une est son opération comme une est son essence. Toutefois on peut l'approprier spécialement au Père, attendu que cet acte est manifestement en rapport plus étroit de similitude avec le caractère personnel du Père (3). »> Quelle analogie trouver entre la paternité d'adoption et les titres de Verbe de Dieu, de Fils unique, d'Esprit-Saint, d'Amour personnel qui sont la propriété «les autres personnes? .\ucune assurément. Cela sutlit donc pour que nous ayons le droit de réser\'er, suivant la loi de l'appro- Iiriation, le nom de père des enfants adoptifs à celui (pii dans l'auguste Trinité porte élornellciiu-nl le doux et glorieux nom de Père.
(1) s. Thom . 1 p.. q. 30. a. 7 el 8 ; l^on Mil. Encycl., IHiinum illad munuM (IK*>7).
(2) .S. lionav.. I. D. 3i. q. 3.
(3) S. Thom.. m. D. 10. q. 2. a I. toi. 2.
208 LIVRK V. — NOS «APPORTS AVEC t,K l'ÉKE Kl I.K KILS
Au témoignage des Pères, une des principales raisons l)Our lesquelles il a plu à Dieu d'opérer le mystère de l'Incarnation dans la personne du Fils, plutôt qu'en celle <iu l'ère, (juoiquc celui-ci put aussi bien que celui-là s'unir hypostatiquement à notre nature, repose sur la convenance des noms. Si le Père s'était fait homme dans le sein béni de la Vierge, il aurait été père et (ils; père comme Dieu, fils comme homme. De là je ne sais quelle confusion possible dans les appellations et les titres. C'est une raison semblable qui nous fait singulièrement appeler notre père, celui-là même qui dans la Trinité porte exclusivement ce nom divin. Quand je me regarde comme son fils, je me rappelle plus aisément cette paternité plus haute qui le distingue de la seconde personne et, par elle, de la troisième ; et je conçois moins difïicilement aussi comment j'ai j)u être adopté, puisque celui qui m'adopte pour fils, se présente à moi dans tout l'éclat d'une éternelle et infinie fécondité.
2. — Sans vouloir revenir sur ce que nous avons écrit de notre adoption, nous devons pourtant résoudre une double question qui s'y rattache de trop près pour être totalement écartée. On demande donc, en premier lieu, si le rapport de fils adoptif à Dieu le Père, est tellement propre aux êtres doués d'intelligence, qu'aucune autre créature au-dessous d'eux ne puisse en partager la gloire. Si incroyable que la chose doive paraître, il s'est trouvé des esprits subtils à l'excès qui jadis admirent la possibilité d'une pareille communication. Semblables opinions ne méritent que le silence ; et je n'aurais pas rai)pelé celle-ci d'un oubli trop légitime, si elle ne m'avait paru fournir matière à d'utiles éclaircissements.
Voici, quant à la substance, la raison fondamentale sur laquelle ils bâtissaient leur étrange hypothèse. Le prin- <;ipe intérieur de l'adoption, disaient-ils, n'est autre (jue