‹ La grace et la gloireChapitre 5 sur 80 · LIVRE I. — RKALITÉ DE L'ADOPTION DIVINE · texte numérisé non relu

LIVRE I. — RKALITÉ DE L'ADOPTION DIVINE

n'est pas là non plus la filiation qui nous est promise et qui nous est donnée. Car si hautes et si sublimes que puissent être les perfections reçues de Dieu, l'auteur de la nature spirituelle, la créature qui les possède, peut encore s'entendre dire pour son éternel malheur : Vous n'êtes pas du nombre de mes fils : retirez-vous, je ne vous connais pas.

Qu'est-elle donc cette filiation qui ne convient qu'à la créature raisonnable, et, parmi les êtres intelligents, qu'aux justes, amis de Dieu ? Encore une fois, c'est la filiation basée non sur l'acte d'une génération naturelle, non sur l'opération créatrice des êtres, mais sur une adoption de grâce ; cette filiation que S. Paul nous a désignée déjà par son nom propre et qu'il ne cesse de rappeler aux fidèles : « Béni soit Dieu et le Père de Notre- Seigneur J.-C. qui nous a bénis de toute bénédiction spirituelle pour les cieux dans le Christ. Comme il nous a élus en lui avant la constitution du monde, afin que nous fussions saints et sans tache en sa présence dans la charité ; il nous a prédestinés à devenir des enfants d'adoj)tion par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté (1)». Enfants de Dieu par grâce et par adoption, voilà notre titre et notre gloire, si nous restons fidèles au Dieu qui nous a choisis.

2. — Le texte que je viens de rapporter, nous invite à remonter jusqu'à la source d'où nous est venu cet incomparable bienfait de notre adoption. C'est de l'Incarnation du Fils unique de Dieu et, pour nous élever encore plus haut, du libre et bon plaisir du Père, que nous le tenons. Méditons ces deux vérités à la lumière de nos saints Livres et des écrits des Pères. S'il est une chose nettement établie dans les monuments sacrés de notre

(1) Eph. I, 3 5.

CHAPITHK I. — KAIT DE L ADOPTION DIVINK îf

foi, c'est que l'Incarnation s'est faite en vue de notre filiation adoplive. S. Jean nous l'afTirme au début de son lAangile. Après avoir magnifiquement décrit les splendeurs éternelles du Verbe : « Il est venu chez lui, dit-il, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom ; qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu (1) ».

Les enseignements de S. Paul répondent à celui du disciple bien aimé. Déjà nous l'avons entendu de sa bouche, « Dieu dans la plénitude des temps a envoyé son Fils, formé de la femme, fait sous la loi... pour que nous reçussions l'adoption des enfants (2) ». Voilà donc pourquoi le Verbe s'est fait chair, et le grand bien qu'il venait apporter du ciel au genre humain déchu : l'adoption des enfants. C'est pour cela qu'il est né, qu'il a souffert, qu'il est mort sur une croix.

Aussi, les Pères ne se lassent-ils pas de revenir sur cette pensée tout apostolique et toute divine. Il serait impossible de transcrire ici tout ce qu'ils en disent. Contentonsnous de quelques témoignages entre mille autres. « Pour- (juoi, demande S. Bernard, le Fils de Dieu s'est-il fait homme, si ce n'est pour faire des hommes autant d'enfants de Dieu (3) ?» S. Augustin avait déjà dit presque dans les mêmes termes : « Le Fils de Dieu, son Unique suivant la nature, par une merveilleuse condescendance est devenu fils de l'homme, afin que nous qui sommes fils de l'homme par notre nature, nous devenions fils de Dieu par sa grâce (4) ». Et encore : « On voit un grand

(I) Joan. I. 1M3.

(2)GaUl. XIV. 4-5.

(3) ll^rii. .Sorm. 1. de Sativit., n. t.

(\) Anu'iMl. df Ch'it. Dei I. XXI. c. 15.

tO I.IVRB I. — nÉALITK DK l'aDOPTION DIVlNB

nombre d'hommes se faire des enfants par ado|)ti<)n. Mais ce qui les y pousse, c'est le besoin de su|)pléer par un libre choix au défaut de la nature (pii leur a refusé des fils. Ont-ils un fils unique, ils se gardent bien de lui chercher des compagnons qui partageraient avec lui leur héritage, et l'appauvriraient d'autant... Ainsi font les hommes: mais ainsi n'a pas fait notre grand Dieu. L'Unique par lequel il a produit toute créature, il l'a envoyé dans ce monde, voulant qu'il ne reslAt pas seul, et (ju'il eût des frères par adoption (1) ».

Les Pères grecs font écho h ceux de l'Kglise latine. .J'en atteste S. Irénée, ce grand docteur venu de l'Orient pour éclairer les Gaules : « Si le Verbe s'est fait chair, et le Fils éternel du Dieu vivant est devenu le fils de l'homme, c'est afin que l'homme, entrant en société avec le Verbe et recevant l'adoption, devînt enfant de Dieu (2) ». J'en appelle encore à S. Jean Chrysostôme. Il expliquait à son peuple le chapitre de S. Matthieu qui nous donne la généalogie de Notre-Seigneur. Tout à coup il s'écrie dans un éloquent transport : « N'est-ce pas une chose qui doit nous jeter dans la stupeur de voir le Dieu ineffable, inénarrable, incompréhensible, en tout égal à son Père, naître dans le sein dune Vierge et compter parmi ses aieux Abraham et David? Que dis-je, Abraham et David? même les femmes coupables que je rappelais tout l'i l'heure. A ce récit, élève tes pensées ; ne soupçonne rien de bas ; au contraire, sois pénétré d'une admiration sans bornes, quand lu vois le propre et vrai t'ils du Dieu éternel daigner s'appeler fils de David, pour te faire enfant de Dieu ; reconnaître comme père un ser\iteur, un esclave, pour

(i| S. Aug. Tr. Il in Joaii. l.

(2) S. Iren. c, Hœres. L. 111. c. l'.l. ii. 1. Patrol. Grœc. (éd. Miglie). 4. 7, p. 939.

CH.\i»rr«E I. — FAIT DE i/adoption wvinb 11

que toi-inèine, t'sclave et serviteur, tu puisses appeler vraiment Dieu ton Père.

« Vois-tu, dès maintenant, ce que sont les Kvangiles ? I/incomparable honneur qu'ils te promettent, t'inspiret-il quelque doute? Eh bien ! Que les abaissements du Fils de Dieu t'apprennent -^ croire à ton élévation. Kn effet, au ref»ard de l'intelligence humaine, il est plus malaisé de faire d'un Dieu un homme, que d'un homme un fils de Dieu. Lors donc que tu entends dire que le Fils de Dieu est le fils de David et d'.\braham, ne doute pas que toi, fils d'Adam, tu puisses devenir enfant de Dieu. Car, si Dieu s'est humilié jusqu'à cet excès, ce n'est pas pour néant : c'est pour nous élever aux plus sublimes hauteurs. Il est né suivant la chair, afin que tu renaisses suivant l'esprit ; il est né dune femme, pour que désormais tu ne sois plus fils de la femme. Donc voilà deux générations, l'une qui ressemble à la nôtre, l'autre (jui la depasse comme à l'infini. Naître de la femme, c'est ce qui nous est propre ; naître non du sang, non de la volonté de l'homnie et de la chair, mais de Dieu, c'est la génération suréminente que nous attendons de l'Esprit (1) ».

S. Cyrille d'Alexandrie développe la même doctrine avec une étonnante variété, surtout dans ses commentaires sur l'Évangile de S. Jean. Citons pour exemple ce qu'il a écrit sur ce texte de l'apôtre : « Il leur a donné le pouvoir de «levenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom (2) ». « Le Fils de Dieu est venu pour leur donner de pouvoir être par grâce ce (ju'il est, lui, par nature, et pour rendre commun ce (|ui lui est propre : tant est grande sa bénignité pour les honunes, tant il a «le charité pour le monde. Il nous était impossible «l'échap-

(I) S. J. (:iiryv>r,l. in M»U . Iiom. i. u. i l»al. G., l. 57. p iO. (i) Joan. I. \i.

12 i.ivRK I. — nKAr.iTÉ DE 1,'adoption divine

per à la corruption, à nous qui portons l'image de Thomme terrestre, ti moins de recevoir imprimée dans nos âmes la beauté de l'Image céleste ; c'est-à-dire, à moins d'être appelés à l'adoption des enfants de Dieu. Devenus participants du Fils unique par l'Esprit-Saint, nous avons reçu le sceau de sa ressemblance, rendus ainsi conformes à cette divine image sur laquelle, atteste l'Écriture, nous avions été faits. C'est ainsi que recouvrant l'antique beauté de notre nature, et réformés sur la nature même de Dieu, nous échapperons aux maux causés par la prévarication originelle. Donc nous montons à la dignité surnaturelle par le Christ.

« Pourtant toute différence entre nous et Lui n'est pas supprimée. Car, si nous devenons enfants de Dieu, c'est à sa ressemblance, en vertu de la grâce qui nous fait à son image. Lui, il est le vrai Fils qui procède éternellement du Père ; et nous, nous ne sommes que des fils d'adoption, admis par privilège et sans mérite à cet incomparable honneur. Je l'ai dit : Vous êtes des dieux et les fils du Très-Haut (1). Car la nature créée, et par conséquent esclave, n'est appelée aux biens surnaturels que par le bon plaisir et la volonté du Père. Le Fils, au contraire, Dieu et Seigneur, n'est ni Dieu ni Seigneur par ce bon plaisir et ce libre vouloir ; splendeur jaillissante de la substance paternelle, il en possède toute la perfection en vertu même de sa nature. C'est en le comparant avec nous que nous le connaissons pour le vrai Vih. Autre^ en effet, est ce qui se base sur la nature, autre ce qui vient de l'adoption ; autre l'imitation, autre la vérité. Nous, nous sommes enfants de Dieu par adoption et par imitation ; il l'est. Lui, par nature et suivant la plénitude de la vérité. Ainsi l'opposition subsi.ste : d'un côté la

(1) Pi-alm. LWXI. 0.

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