CHAPITRE II
Des rapports des enfants adoptifs à la seconde personne. Le Fils éternel, exemplaire de notre filiation.
1. — Si nous sommes par une appropriation très légitime les fils adoptifs du Père, il appartient au Fils d'être l'exeniplairc et l'archétype sur lecjucl nous sommes formés comme enfants de Dieu. Non pas certes que nous ne portions en nous l'image de la Trinité tout entière, puisque c'est lu Trinité qui parle, quand Uicu dit au commencement : Faisons l'homme à notre image et ressemblance. Image et ressemblance non seulement dans l'ordre de la nature, mais encore dans l'ordre de la grAce. Des dieux dédiés doivent avoir en eux le caractère de la divinité, commune aux trois personnes. Mais, quand je regarde ces dieux déifiés sous leur litre et dans leur (jualilé d'enfants de Dieu, la loi de l'appropriation demande que la raison de prototype et de premier modèle soit l'apunage singulier de celui qui est le Fils par nature.
Aussi, rien <le plus fréquent, dans nos saints Livres et chez les Pères, que l'idée d'exemplarité particulièrement afiirmée «le cet Tnique. « Ceux-là, dit S. Paul, qu'il a connus par sa prescience, il les a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il fût lui-même laine parmi beaucoup <!«• fnn-s M>
(I) iioin.. VIII, il). Je «ai» •{w •i>-*' l'ms j;rr( •» mil l'iilciijii par !■ nom <l'ima(rc k* .Sainl-Etprit ; m«i«, romme nou» le verrons plus loin, c'est |>oiir revenir par iino voie dilTcrenU* à la m^inc idée quo icun frères •lOcciJont Cf. S. Tliom. 3 p . q. 23, a. 2, ad 3.
308 l.IVIIF, V. — NOS IIAIM'ORTS AVKC LK PKHE El' l,E FILS
Quand nous sommes engendres, quand nous croissons dans la vie divine, c'est le ('hrisl. Fils de Dieu, qui se reproduit et prend croissance en nos âmes. « Mes petits enfants que j'engendre de nouveau jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous » (1), écrit encore S. Paul aux fidèles de la (ialatie. Voilà pourquoi toute l'œuvre de notre perfectionnement spirituel, celle qui, commentant au baj)tème par la naissance, ne sera terminée qu'avec la maturité de l'homme parfait, tend à nous revêtir du Christ. Voulons-nous que le Père nous reconnaisse pour ses enfants, prenons les traits, les manières, et suivant notre faible mesure, l'être même du Fils bien aimé.
Je veux faire entendre ici la voix éloquente de S. Jean Chrysostome. 11 en est arrivé dans son commentaire à ces mots de l'épître aux Galates : « Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui est en Jésus-Christ » (2). « Par la foi, reprend le grand orateur, et non par la loi. » FU comme c'est là une chose grande et vraiment admirable, l'Apôtre explique la manière dont ils deviennent enfants de Dieu. Vous tous, dit-il, qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ (3). Pourquoi ne pas dire : vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous êtes nés de Dieu ? Voilà, semble-t-il, ce qui convenait pour démontrer leur fdiation divine. Mais il aime mieux l'exposer en des termes d'une hauteur vraiment effraj'ante... En effet, si le Christ est F'ils de Dieu et si vous avez revêtu le Christ, ayant en vous le Fils et transformés en lui par ressemblance, vous êtes en quelque sorte de son espèce, et sa parenté vis-à-vis du Père est devenue la vôtre. Il n'y a plus de Juif ni de gentil, plus d'esclave ni
(1) Gai.. IV, 19.
(2) Gai., m, 26.
(3)/bid.. 27.
CIIAPITdK II. — I.E FILS KXKMPLAIKB DK8 ADOPTIFS 30l>
<lc libre, plus d'homme ni de femme ; tous vous n'êtes plus qu'un en Jésus-Christ.
« Voyez l'âme insatiable de cet apôtre. Après avoir dit : Tous vous êtes devenus enfants de Dieu par la foi, va-t-il s'en tenir là ? Non : il cherche des expressions pour aflirmcr plus fortement encore notre union avec le Christ. Il ajoute donc : Vous avez revêtu le Christ ; et cela même ne lui sullit pas encore : il pousse au delà de l'union. Vous êtes tous un dans le Christ, c'est-à-dire, tous vous avez en vous une même forme, un même type, la forme et le type du Christ. Quels mots plus capables d'imprimer le respect et de jeter dans la stupeur '? Celui qui tout à l'heure était païen, juif, esclave, celui-là même s'avance portant la forme et le type, non pas d'un ange ou d'un archange, mais du Seigneur de toutes choses : il est la copie vivante du (Christ » (1).
Les mêmes itiées, avec une nuance un peu différente, se retrouvent sous la plume de S. Cyrille d'Alexandrie. Pour l'intelligence du saint docteur il faut savoir (|ue là où le texte tle la Vulgate porte: « Je vous ai formé, vous êtes mon serviteur Israël » (2), il lisait : « Je vous ai formé mon fds ». Après avoir décrit la formation naturelle de l'homme, et cette formation plus haute que nous devons à la science pratique des lois divines et à la splendeur des vertus, il poursuit en ces termes: « Chacun de nous est formé dans le Christ, à l'image du Christ, par la participation du .Saint-Ksprit. Car le divin Paul écrit aux Galates : Mes petits enfants (et le reste que nous citions tout à l'heure). Or, c'est le Saint-Ksprit qui forme en nous le Christ^ quand par la sanctification et la justice il imprime en nous une forme divine. Ainsi resplendit dans nos âmes le carac-
(i) S. J. CliryaoRl. in op. ad (lat. I'. Cr, t. 01. p. OSO. (2) !«.. \HV. 21.
310 I.IVRK V. — NOS HAPPOIITS AVEC Lt l'ÈRK ET LK KII.S
lère de la substance de Dieu le Père (1), par l'Esprit dont la vertu sanctifiante nous refait surce modèle. C'est pourquoi le très saint Paul dit encore : Ne vous conformez pas à ce siècle, mais réformez-vous dans la nouveauté de votre esprit, afin déprouver combien la volonté de Dieu est bonne, agréable et parfaite (2). Les Juifs ont un voile jeté sur leurs cœurs; mais nous, contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de clarté en clarté, comme par IKsprit du Seigneur (3). Et c'est ainsi que nous sommes formés en enfants de Dieu » (4). Où l'on voit que si le Saint-Esprit est l'artisan de notre formation, l'exemplaire et l'archétype sur lequel nous sommes formés, est le caractère de la substance de Dieu le Père, c'esl-à-dire son Fils.
D'après ce texte et d'autres semblables, je me représente le Fils éternel de Dieu qui, voulant faire de nous la vivante copie de sa beauté divine, transmet son image au Saint-Esprit pour qu'il la reproduise en nos âmes. Disons mieux, c'est le Saint-Esprit qui m'apparaît comme un artiste tout-puissant, gravant ses propres traits dans mon cœur, et me faisant par là même à la ressemblance du Fils : car il en est par son essence la naturelle image. Et Dieu le Père, parce qu'il voit alors resplendir sur la face de notre ànie les traits divins de son Filsbien-aimé, nous aime désormais comme d'autres fils, et nous comble d'une gloire infiniment supérieure ù notre condition terrestre (ô).
C'est là une manière de concevoir particulière à plusieurs des Pères grecs, et fondée sur l'interprétatior»
(l)Hebr , I. 3.
(2) Hom., XII, 2 (3)11 Cor., III. IS.
(4) S. Cjril. Alejt. In Is., L. IV. V. Gr., t. 70, p. WG.
(3) S. Cyril. d'Alex. Iloiii. Pascli. U). I'. Gr., l. 76, p. 6IS.
OHAFKHK II. — I.B KIL> EXEypI.AIUK DES ADUl'ilFS 31 1
qu'ils onl faite des paroles de l'apôtre : « Ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés à détenir conformes à Vimmje de son Fils (1) : car ici l'image est pour eux l'Ksprit-Saint. Non pas qu'ils confondent les propriétés <les personnes, ('omnie les Latins, ils enseignent après l'apùtre qu'il n'appartient qu'à la seconde personne d'être « la splendeur de la gloire de Dieu, la gloire de sa substance, le miroir infiniment j)ur de sa majesté » (2) ; mais, cette doctrine supposée, l'Esprit de vérité n'en est pas moins l'image naturelle du Fils, c'est-à-dire l'image du Fils (juant à la nature, puisque la nature qu'il en reçoit, est la jM-oprc nature du Fils. N'avais-je pas raison de dire que ces mêmes Pères, bien qu'ils paraissent s'écarter ici de leurs fri-res d'Occident, arrivent avec eux à la même conclusion ?
2. — D'accord pour la conclusion dogmatique, ils le sont aussi pour les c<)nsé(iuences mqrales. Vous avez été faits enfants à la ressemblance du Fils unique, et sa filiation naturelle est l'exemplaire de votre filiation adoptive. Donc il faut que le complément attendu réponde à ces origines. Donc il faut que tout votre agir, votre penser, votre vouloir soit modelé sur son agir, son vouloir et son penser. Ktonnés et comme stupéfiés à la pensée d'une p;jrenté si haute, et d'un archétype si hors de proportion avec notre néant, nous nous demandions (pie faire pour en être dignes, que faire pour n'en pas déchoir? Et ce Fils, premier né du Père, est venu à nous ; il s'est fait homme comme nous, l'un des nôtres, avec notre nature, notre chair, nos faiblesses et nos maux ; et il nous a dit : Moi, le Fils par nature, le Fils infiniment parfait d'un Père infiniment parfait, me voilà devenu comme l'un de
{t)lioin.. vm.-.'y.
(2) IleLr. i, 3 ; Sip.. VII. 2C
312 I.IVIIK V. — NOS HAI'PORIS AVEC I.E PÈRK ET LU KILS
VOUS. Regarde et fais suivant l'exemplaire (juc je te donne en mon humanité. Revèts-toi de moi comme d'un vêtement plus approprié à ta faiblesse, plus conforme à ta propre taille (1).
Je ne te demande ni de créer des mondes, ni d'étendre les cieux, ni de poser à la mer les bornes qu'elle ne dépassera pas dans sa plus grande furie (2) ; ce sont là des œuvres de puissance qui me sont propres en tant que Dieu. Mais j'ai obéi à mon Père, mais j'ai été pauvre, humble, doux de cœur, patient jusqu'à l'excès; mais je n'ai reculé devant aucun sacrifice, quand il s'agissait d'aimer les hommes et mon Père qui est au ciel ; voilà des traits plus humains sous lesquels il faut que moi je sois modèle, et toi, copie. C'est ainsi que nous parle au cœur le divin exemplaire. C'est aussi, conformément à ces hautes pensées, que S. Grégoire de Nazianze veut que nous résistions à l'ennemi de nos âmes : « Si le démon vous attaque, nous dit ce Père, s'il vous montre, comme il le fit à Jésus-Christ, la pompe des richesses et des grandeurs pour obtenir vos adorations, méprisez-le comme un misérable. Armés du signe de la croix, répondez-lui : Et moi aussi, je suis l'image de Dieu, et l'orgueil ne m'a pas fait descendre comme toi des hauteurs de la gloire. Je suis revêtu du Christ ; par le baptême, le Christ est devenu ma propriété. C'est à toi de m'adorer. Tu me ipse adora (3). »
3. — 11 importe à l'intelligence de ces hautes vérités d'exprimer, avec toute la précision . possible, en quoi la filiation adoplive diffère de la filiation naturelle, bien que celle-ci soit l'archétype de celle-là. Elle en dilTère,
(t) Rom., Xm. 14.
(2) Prov., VllI, 27, seq.
(3) S. Gregor. Naz., oral. 40. n. 10. \\ Gr, t. 36. p. .370.