CHAPITRE V
Des rapports entrelesfils adoptifs et la seconde personne. Le Fils de Dieu, céleste époux des âmes.
1. — Quand on parle de la sainte Église, les titres de corps et d'épouse du Christ Jésus sont si intimement unis que l'un paraît se confondre avec l'autre. Ouvrez l'épître de S. Paul aux Ephcsiens ; vous y lirez qu'entre le Christ et son Eglise il y a la même unité qu'entre l'homme et la femme. Que dis-je ? une union bien plus étroite et plus profonde, puisque l'union des époux chrétiens, sanctifiée qu'elle est par le sacrement de la nouvelle alliance, doit représenter celle du (Christ avec l'Eglise comme son divin exemplaire.
C'est là ce que nous déclare l'Apôtre, quand il dit du mariage chrétien : « Ce sacrement est grand, je dis dans le Christ et dans l'Eglise » (1;. Or, entre l'homme et la femme, ce n'est pas une unité quelconque : Ils seront deux, dit l'Ecriture, mais dans une seule chair : tant leur société doit être intime, tant les droits qu'ils ont l'un sur l'autre, sont sacrés. Aussi faut-il que l'époux aime l'épouse comme son propre corps, de telle sorte que son amour pour elle, soit l'amour qu'il se porte à lui-même (2). On le voit, ce n'est pas l'unité purement morale qui résulte d'une amitié réciprocpie, mais une certaine unité physique, qui demande l'unité d'amour et doit être consacrée par elle.
(1) Kph., V, :j2.
(2) Ibid., 28. i\).
CHAPITRK V. — JKSUS-CHIUST, ÉPOUX DKS AMES 349
Et voilii bien ce que nous admirons, mais avec une perfection suréminente, dans l'archétype des unions humaines, je veux dire dans l'union de Jésus-Christ et de son Ej^Iise. Le Verbe de Dieu, dans son immense désir de s'unir plus étroitement ii nous, s'est revêtu de notre nature, afin de pouvoir en elle et par elle contracter ces noces mystérieuses avec l'épouse. Et cette épouse, pour qu'elle fût moins indi<;ne de lui, il l'a tirée de son côté, de son cœur ouvert sur la croix. C'est de là qu'elle est sortie, vivifiée dès sa naissance par le sang de l'Époux ; de là qu'elle a reçu tout ce (|ui la fait ce qu'elle est, glorieuse, sainte, immaculée : la chair de sa chair et l'os de es os. Voilà l'épouse et voilà le corps du Christ ; l'épouse parce qu'elle est le corps, et le corps parce qu'elle est l'épouse (1).
Nous avons entendu les saintes Écritures nous parler en vingt endroits du corps mystique de Jésus-Christ qui est la sainte Eglise de Dieu. Ellles ne proclament ni moins souvent, ni moins éloquemment la qualité d'épouse. Uh des livres de l'Ancien Testament, le Cantique des Cantiques, n'a d'autre but que de représenter sous une poétique allégorie les noces spirituelles du Christ avec son Eglise, et l'amour sacré dont ils brûlent Tuff pour l'autre (2). Aussi le 5'' Concile, entre les autres ouvrages de Théodore de Mopsucste, rejeta-t-il avec horreur un écrit dans lequel ce précurseur et maître de Nestorius prétendait que les Cantiques sont un écrit profane, et « ne ontiennent pas l'annonce des biens futurs de l'Église » (3).
(i) Eph.. V, 3<J. 31. « Spoiittif in capilc, sponta in corporc ». dit ^ .\tigusliii.
(2) P. Gielroann. Comment, in Gant. De Allegoria Cantici (in Cnisn -' ripl. S., aucloro Corncly, etc. p. 388. »«qq.).
(.')) Labtx: Concil.. t. VI. p. 04.
.i'iO LIVRE V. — NOS nAPPOIlTS AVKC LE PÈHE RT LR FILS
La même alliance nous est promise chez les prophètes : « Kn ce jour-là, dit le Seigneur, mon peuple m'appellera mon époux, et non ])lus mon Seigneur ;... et je t'épouserai pour toujours, et je t'épouserai dans la justice, la miséricorde... et la fidélité » (1). Le Nouveau Testament est venu jeter une i)leine lumière sur ces divines promesses et nous en montrer l'accomplissement. Le Christ, c'est l'Epoux qui réjoilit par sa présence, et dont l'absence amènera le jeûne et les larmes ; c'est le fils du grand roi, dont les serviteurs vont par tous les carrefours et les chemins inviter les hommes au festin des noces (2). Jean- Baptiste, l'ami de l'Epoux, a entendu la voix de celui qui possède l'épouse, et il en a tressailli de joie (3). Jean l'Evangéliste, dans ses visions de Pathmos, a contemplé la solennité nuptiale où l'épouse splendidement parée se présente, à l'appel de l'Epoux, pour s'asesoir près de lui sur le trône de sa gloire (4).
Plus d'un lecteur peut-être voudra m'anvter ici pour me dire ; nous n'en doutons pas : Jésus-Christ est vraiment pour l'Eglise un époux, comme il est la tête dont elle-même est le corps. Mais ce n'est pas seulement |)our l'Église que vous avez -h revendiquer ce titre ; c'est on particulier pour l'àme de chacun des enfants de Dieu. Je l'ignore et l'oublie si peu, que tout ce qui précède contient en germe la vérité dont il me faut donner la preuve et l'explication. En effet, n'ai-je pas fait observer déjà que, pour l'Eglise, le titre de corps et celui d'épouse sont inséparables. Donc, ])uisque le premier titre m'unit à Jésus-Christ comme un membre dans l'unité de ce même
(I ( ()> . i;. 10. 10-20 ; cf. !s., LIV. .">, « (texte liébr).
CI) M«tl.. I\, 15; \XII. 2. sqq.
(:i)Joan., 111.29.
I H Apoc. XIX. 7-9 ; XXI. 2 : XXII, 17
CHAPIIKE V. — J .oUS-CHRIST. ÉPoL'X DK^ AMES ^^\
irps, pourquoi le s<'con«l ne m':ipparlicndrait-il pas, à moi qui suis dans l'épouse'?
On objectera peut-être encore que, si l'unité du corps et la multiplicité «les membres ne sont pas incompatibles sous une seule et même tète, il n'en va plus ainsi pour la qualité d'épouse : car, l'époux étant unique, il faut que l'épouse le soit comme lui. C'est pourquoi le crime du schisme et tle l'hérésie, d'une part, et de l'autre, le divorce et la polygamie parmi les chrétiens, sont également injurieux à la mystérieuse alliance du Christ et de son Église: parce que les uns et les autres tendent à multiplier l'épouse, soit en la divisant d'elle-même, soit en détruisant l'indissoluble unité dans le type humain qui la symbolise.
A S. Paul de résoudre l'objection. Il la connaissait, as-
1 rément, cette unicité nécessaire de l'épouse; et pourtant lui-même s'est donné pour mission <le fiancer chacune des églises particulières au (Christ, l'unique Itipoux,
, de les lui présenter comme une vierge pure (1). Vouluit-il donc multiplier les épouses, quand il n'épargnait ni ses fatigues ni son sang pour augmenter le nombre de
•s églises? Non, sans aucun doute. Pourquoi ? Farce
•- — ticulicres forment dans leur ensemble
(■ nnivei-selle. épouse unique du Hoi
M;i\ni,»ii im ii-..iuiiii incomparable, a chanté ce Roi
.luvcur, et la Heine, c'est-à-dire l'IIglise, debout à sa
droite, avec des vêtements tout res|)len<lissants il'or et de
broderies ; mais les lllles des rois, vierges connue elle,
icconqjagnent, présentées dans l'allégresse et partageant
gloire et l'amour de l'Kpoux, parce qu'elles ne font
u'un avec elle (2) " Vnjii Unrnf viiii-i r:i|-lli:i<>i> Miiri
(1) I Cor. XI. 2.
(2) PMlm.. XLIV, 10, 13.
352 I IVIIK V. — NOS RAPPOIITS AVKC LB PKIIB ET LK KILS
d'autres cités et d'autres encore ; autant de filles de roisqui sont les délices du roi Jésus dans la splendeur de sa gloire : mais de toutes il se fait une seule Heine. El ex omnibus fit iina quivdani regiiia », dit S. Augustin dans l'interprétation de ce passage (1). Ainsi quoique le nombre des reines cl dos jeunes fdles soit comme infini, il n'y a pour l'Kpoux {iu'j//u' colombe : « Uiui esl coliimba mca (2). » Donc, approchez, âmes saintes, compagnes de l'Kglise, ses filles et ses membres, vivant dans son sein et de sa vie, ne craignez pas que l'Epoux vous repousse : car en l'enserrant dans ses bras, c'est vous qu'il étreint aussi, vous qu'il presse sur son cœur (3).
Aussi bien, les saints Pères n'ont-ils cessé de nous décrire l'union surnaturelle de Jésus-Christ avec les âmes justes sous le symbole d'une union très pure entre époux. Qui ne connaît l'éloquente exclamation de S. Grégoire de Nazianze dans le panégyrique de sa sœur Gorgonie : « O pureté merveilleuse, et conservée sans tache depuis le baptême ! O àme, épouse de Jésus-Christ, dans un corps immaculé pour couche nuptiale — in piiro corporis thalamo (4) » ! Un autre Grégoire, celui que la postérité salue du nom de grand, nous montre à son tour le divin Époux « reposant avec amour dans le cœur des fidèles, et s'y nourrissant au midi, c'est-à-dire dans la ferveur de
(1) Eiiarr. in ps. XLIV, n. 23.
(2) Caiit.. Vi, 7 8.
(3) S. Auf;iistin se demande encore comment le» Pidèles qui sont les (ils de l'Église, peuvent être épouses dans i'Éf^lise éponse et mère. « Dans les mariaKCS humains et charnels, répond-il, autre est l'épouse, autres sont les flls ; mais dans l'Ëglise de Dieu, l'épouse n'est pas distincte des fils, qase uxor, ipsi JiUi... Etre dans l'Église, c'est élre épouse dans la mesure qu'on est membre. » Rnarr. in- I>6alm. CXWll, n* 12.
(4) S. Gregor. Naz. P. Gr., t. 35, p. 803.
CMAPITItE V. — JtSUS-CHRISr, ÉPoUX OES AMES 353
la charité, de la verdoyante pâture de leurs vertus » (1).
Cette doctrine est trop connue pour qu'il soit besoin d'accumuler les textes. Disons en un mot que, parmi cette légion d'cniinents interprètes et de saints mystiques qui, depuis Origène jusqu'à ces derniers temps, ont écrit sur le Cantique, il n'en est aucun qui n'ait vu dans cette allégorie sublime, non seulement l'Kglise épouse de Jésus- Christ, mais encore toute âme sainte avec elle. Disons plus ; c'est de celle-ci plus encore que de celle-là qu'ils parlent dans leurs commentaires : témoin ce passage de S. Bernard : « L'épouse c'est toute âme qui aime (2) ». Du reste, rien de plus naturel que cette alliance, puisque ces âmes sont la meilleure partie de l'Église ; puisque réunies dans l'unité d'une même foi, d'un même désir, d'une même intention, et d'un même Cd'ur, elles forment la colombe unique.
2. — Pourtant, je le sais, dans la sainte Liturgie c'est aux vierges, et surtout aux vierges dédiées à Dieu par la profession religieuse, que s'appliquent tout spécialement le titre et l'honneur d'épouse et de fiancée du Christ. Je n'en veux pour garants que les prières récitées par le Pontife, les chants qui les accompagnent et les autres cérémonies de la consécration des Vierges. C'est ainsi, par exemple, qu'en leur «lonnant l'anneau, l'évéque dit : « Je te fiance à Jésus-Christ, le Fils du Père suprême... Reçois donc cet anneau, comme le sceau de l'Esprit- Saint, afin (|ue si tu restes fidèle à ton céleste Kpoux, tu sois éternellement couronnée ». El les Vierges chantent : « Me voilà fiancée à celui que servent les anges, à celui dont le soleil et la lune admirent la beauté. Mon Seigneur
(2) • Spcjn»» noiiiine censctiir anima qii» amal •. S. D«rnarJ. in Cant , «vriD. 7. n. 3.
GBiCB tT r.lolKB — 1.M1- I ,.j
35 i iiviih; V. — ^o^ hapvomts Avtc i.e i*iun ei le fii>
J.-t.. ni a engagée à lui par son anneau, et il m*a j);»rrc d'une couronne cotTune son épouse ». Et l'évèquc, dansune magnifique Préface, exalte encore « la bienheureuse virginité qui, reconnaissant son auteur, et saintement jalouse de l'intégrité des anges, se réserve à la couche immaculée de celui qui est à la l'ois l'époux et Je fils de la perpétuelle virginité » (1).
Mais, célébrer ainsi le privilège des Vierges chrétiennes, ce n'est pas nier que toute âme en état de grâce ait droit au titre d'épouse, pas plus qu'en appelant du nom de religieux les personnes spécialement dévouées au culte de Dieu, nous ne prétendons dénier la signification de ce mot au reste des chrétiens. Que faisons -nous donc, ou plutôt, que fait l'Eglise, quand elle attribue singuhérement à certaines personnes ou le nom d'épouse ou celui de religieuse ? Elle constate quelles ont un droit particulier à porter l'un ou l'autre titre : parce que dans l'état qu'elles embrassent, elles doivent en réaliser la signification d'une manière plus glorieuse et plus complète. Ces Vierges qui s'enlèvent à tout jamais le droit d'être à des époux terrestres, pour appartenir à Jésus-Christ, lui vouant sans aucun partage même légitime tout ce quelles ont et ce qu'elles sont, ne méritent-elles pas de porter singulièrement ce nom béni qui les distingue ?
Au-dessus de cette union des vierges, la théologie mystique nous montre dans la vie des saints d'autres fiançailles, un autre mariage spirituel encore plus intime entre le (>hrist et les âmes privilégiées, comme furent une sainte Thérèse, une sainte Gertrude, une sainte Catherine de Sienne et tant d'autres.
Le plan de cet ouvrage ne me permet pas d'entrer dans
(1) Pontificale Rom. de Consecr. Virjyinum. On peut se convaincre de l'antiquité de ces rites. eu lisant Muratori, Lilurg. Rom. vet-, t. 1, p. 444 ; t. 2, p. 701.
iHAl'IlIIK V. Jk»l v-,Hll|v1 , Kinl V IiKS AME:» 3r»."'>
l'expiiciiiioii (11- ces tnvcuis cxlniorclinanos (I). Il iidus sullirn do remarquer qu'il n'y a rien là qui contretlise la doctrine précédemment exposée. « Ce spirituel et chaste mariage du Verbe et <ie l'âme » (2) n'est, au Coud, que l'alliance basée sur la {^ràce, mais avec une manifestulion parfois sensible du Verbe se révélant à l'àme comuR' Époux, un sentiment très vif, très inUmeet presque habituel de sa présence, une transformation plus proloudo de l'être humain sous les effusions de la divine lumière et l«s touches sacrées de l'Époux.
Par ces faveurs extraordinaires Notre-Seigneur faii, pour certains membres de son corps mystique, quelque chose d'analogue à ce qu'il opéra pour son corps naturel, quand il se montra transfiguré sur le Thabor. Ce n'était pas la ;,'lorirication dernière de son humanité sainte, mais comme un prékuie, un essai passaj^er de oe qu'elle serait un jour, après la sortie du tombeau, .\insi lui |)laît-il de faire pressentir dans des âmes «le choix comme un avant goût île l'union qui sera consommée dans la gloire. Et de même que la splendeur répandue sur le corps de mon maitre à l'iieure de la transliguriition venait du dedans, comme une révélation de la divinité latente sous les apparences de notre misère, ainsi les préro;intives exceptionnelles (|ue nous admirons dans les sitints, sont l'épanouissement plus complet et le rayon nenoent extérieur du mystère qui est au fond de toutes les âmes sanctifiées par la grâce. Et c'est à ce point <le vue que, sans être l'état normal de notre union présente avec Jésus-Christ, elles contribuent pour leur part â jeter un plus grand ijour sur cette admirable alliance.
(I) Lire «ur ce «iijet Ste Tliér^te. CliAUau iiit.. 7' «irm. : S. Jean de U Croii, Canliq. splrit.. 10* canU ; .S. U<tii.. in Cant., »crm. S.*), rlc. (2)$. Laiir. Ju>Uii..4e Spiriluailclculo Vcrt>i animvqiiecoiinubio.
3ô0 I.IVIIK V. NOS ItAI'POliTS AVKC LK PKIIR KT LE FILS
3. — Le Christ est l'exemplaire et le frère, il est la tète et l'époux (les enfants de Dieu. Pourquoi tous ces titres, et coinment s'harmonisent-ils entre eux ? Bossuet, après S. Basile le Grand (1), nous donnera la réponse : « 11 faut, dit ce f^rand lionime, adorer l'économie sacrée avec laquelle le Saint-Ksprit nous montre l'unité simple de la vérité par la diversité des expressions et des figures. C'est l'ordre de la créature de ne pouvoir représenter que par la pluralité ramassée l'unité immense d'où elle est sortie. Ainsi, dans les ressemblances sacrées que le Saint-Esprit nous donne, il faut remarquer en chacune le trait particulier qu'elle porte, pour contempler dans le tout réuni le visage entier de la vérité révélée. Après, 11 faut passer toutes les figures (et toutes les analogies) pour connaître qu'il y a dans la vérité quelque chose de plus intime, que les figures ni unies ni séparées ne nous montrent pas : et c'est là qu'il faut se perdre dans la profondeur du secret de Dieu, où l'on ne voit plus rien, si ce n'est qu'on ne voit pas les choses comme elles sont. Telle est notre connaissance, tandis que nous sommes conduits par la foi » (2).
On reconnaît là, sans qu'il soit besoin de le faire remarquer, cette méthode générale de nous élever à la conception des choses divines, enseignée par le grand Aréopagite, et si merveilleusement appliquée par le docteur Angélique, S. Thomas d'Aquin (3). L'intelligence de l'homme n'a pas de pensée pour concevoir, ni de mot pour exprimer comme elle le mérite, l'union faite par la grâce entre l'enfant adoptif et le Fils par nature. En serons-nous donc réduits à nous taire, ou le Saint-Esprit
(I) S. H:isil,, de Spir. s. ad Amphiloc., c. 8. CI) llossuel. Lellic à un« demoiselle de Melz. Ç',) S. Thom., de Tôt., q. 7, a. 5 et alibi passim.
CHAPrrBE V. — JKSUS-CHRIST, ÉPODX DBS AMKS 357
tievra-t-il renoncer à nous donner quelque idée de cetlc union bienheureuse? Non, sans doute. Que fcra-t-il donc ? Il choisira dans le lan«ase humain tous les termes qui peuvent, à dilTérents points de vue, représenter les liens les plus forts et le commerce le plus intime, afin que, réunissant comme en un seul faisceau tous ces rayons épars, nous puissions nous former une faible image de cette alliance à jamais bénie. De là viennent ces noms d'épouse et d'époux, après ceux que nous avons étudiés à la lumière de la révélation. Le Christ est l'Epoux des âmes et chacune d'elles, dans la mesure de sa grâce, est épouse.
Ces dernières expressions tendent à nous retracer plus expressément plusieurs caractères de l'union de grâce avec Jésus-Christ Notre-Seigneur. C'est ce qu'il nous sera facile de comprendre, si nous méditons comment se forme l'alliance de l'époux avec l'épouse, et quels sont les biens propres de cette union. Et d'abord, il est évident que ce n'est pas la nature qui fait l'union du mariage : elle irait plutôt â l'écarter, quand les liens naturels sont plus étroits. C'est ici l'élection libre qui décide de tout. L'homme se choisit une épouse et par amour ; et l'épouse ainsi prévenue se donne à son tour, non par contrainte mais p£.r choix : société formée dans le cœur, avant d'être en dehors consignée dans les actes authentiques.
N'est-ce pas ainsi que Jésus-Christ s'unit aux âmes ? Quel amour, quelles prévenances, quelles recherches? Je le vois qui descend du ciel en terre, qui va de Bethléem â la croix, (pii reste au milieu de nous dans son tabernacle, appelant les ânies, multipliant ses démarches, brûlant d'amour et souillant en quelque sorte l'amour. Et c'est lorsque les âmes ainsi prévenues, appelées, recherchées répondent par l'amour â l'amour, que l'allinnce es!
3n8 ' I.1VI»K V. — .NOS lUU'fOUTS AVEC UE fklW. KT I.K FILS
(l^nnitivement conclue (1). Mais tiuclle (lilf<?rence entre les unions humaines et cette union surnafturelle du Verl)e avec sa créature, si nous la re{»ar(tons surtout du côté de l'Kpoux ! Kt quelle grande idée nous en donne l'exhortation (le S. Paul aux époux chrétiens :
« O hommes, amiez vos épouses, couïnie le Christ a aimé l'Hglise, et s'est livré pour elle ; afin de la sanctifier, la purifiant dans le baptême d'eau par la parole (le vie, — afin de se préparer à lui-même une église f^lorieuse..., sainte et immaculée » (2). Faut-il ajouter (pie, si les prévenances de l'époux des âmes sont infiniment plus grandes, son amour est encore incomparablement plus gratuit : car il s'est réservé le privilège de tout donner, sans rien attendre qui ne vienne de lui : tout dis-je, non seulement jus(iu'à son nom, mais jusqu'ù l'amour qu'il reçoit, jus(fu'^ la beauté (jui rend l'éiiouse agréable à ses yeux.
C'est donc une chaîne d'amour, la divine charité qui nous est révélée par ces noms d'époux et d'épouse. L'amitié certes est une grande chose, quand l'ami est le Créateur, et l'amie, sa pauvre j)etite créature. Pourtant, les deux titres que nous méditons, ont un je ne sais quoi qui me touche bien davantage. Outre qu'ils renferment quel- (pie chose de plus doux, de phis tendre, ils expriment plus fortement la communion très intime qui doit exister entre l'Ame et Dieu (3). C'est, du ctité de celui-ci, le par-
(t) Il fa\il lire S. Aiif^st. dans son commenUire sur le verset 12 du psaume \L1V, qu'il traduit suivant une antique version : << Quoniam concupivil rcx specieni luam. Quaiu specieni, inquit, nisi quam ille fecil ?... llex luus et ipse est spousus tuus ; régi niibis Deo, al> illo dolala, ab illo decomta, ab illo redempta, ab illo sanata. Quidquid liat>es undc illi pla(»;as. ab illo habcs. » In li. Psalm.. n. 20.
(2) Eph., V. 25-28.
(3) « Nec sunl inventa jrque dulcia nomina quibus Verbi animas-
CM^WTflK V. — JRjiCS-CHBl.sT. BPOrX DKS AMKS 359
âge de ses infinis Irésors avec l'épouse qu'il s'est faite ;
lu côté de celle-là, la conformité de jugement, de volont. lits, avec les jugements, les préférences et les
n ^ désirs du bicu-aimé. Fusion de deux âmes et
le deux cœurs dans une seule âme et dans un seul cœur, le coeur et l'âme du bicn-aimé. Donation réciproque, où l'un communique à profusion ce qu'il a, tandis que l'autre, n'ayant rien de son fonds, ne veut d'autre vie, ni
i'aulres intérêts que ceux du céleste Epoux (1).
4. — La théologie nous ensei;ine, à la suite de S. Augustin, qu'il y a trois biens principaux à considérer dans le mariage : la fidélité, l'indissolubilité, la fécondité, « fûtes,
que diilces cxprimcrenlurafTectus, qtiemadmodiim spon»usel>[>oiisa : quippe oninia communia «uni nil propritim, nil a scdivhuitt liabenl>us Una utriusqiie lia^redita^, uiia domii». iina mensa, iiin]« tlio- <i9. una ctiam caro ». 8 iiernard , in Cant.. sertn. 7. n. 2. I U Que ce soient là les efTets et les caractères de cette divine alliance, oust rapprenoo» par ce quo iw saints ont écrii du mariage mystique spirituel, c'cst-àrdire d'une union analogue, mais plus parfaite, euro Jésus-(Jliri»l et certaines Ames privilégiées. Ecoulons sainte Thé- *e partant d'clle-naémc : « Notre-Seigncur se montrant à moi dans plus intime de mon âme par une vision imaginairo, comme il avait déjà fait souvent, me dit : Hegarde re clou ; c'est la marque et • .''que t4i seras mon épouse. Jusqu'à présent, lu ne t'avais point I)t'K>rmais. tu prendras soin de mon tionneur, ne voyant pas ■ ni en moi ton créateur, ton roi et ton Dieu, mais encore le nt toi-mémt" connue ma véritable épouse. Dès ce moment, ir est le tien, et ton honneur est le mien ». Puis elle ajou- : uil que j'étais à U fondation du monaslùre de Sûville. N -S. me dit : « Tu sais le mariage spirituel qui existe entre noua ; , .»r la vertu de ce lien, ce que je possi-dc est à loi ; et ainsi je te don- •' toutes les douleurs et tous les travaux que j'ai endurés. En vertu <'• ce don, lu peux demander à mon Père, comme si tu demandait •a bien propre » {SU Tkérèie. Additions à ta vie p«r elle>roAme Irad. du P. Bouix), p. 5V2. ri93). Même contrat pass^ entre N.-!». et 1 n Marguerite-Marie, et mêmes effets, comme on peut le lire dans 1 Vie de la U. écrite par ses contemporaines (Vif et fJEwre» <!<• In B. ^Imj. Marie (2« éd.). t. I.p, 15. 15).
360 LIVHE V. — NOS RAPPORTS AVKC LR PÈUE ET LE FILS
sacrnmcnliim et proies (\) ». O Jésus, très ainKil)lo Rpoux (les âmes, tout à l'heure j'admirais comment votre amour d'époux surpasseles afTeclions humaines de toute la hauteur qui convient î*» leur idéal. A présent, laissez-moi contempler, pour m'instruire de mes devoirs, vous louer et me confondre, comment de votre part les trois biens que je viens d'énumérer, l'emportent immensément sur ceux des unions mortelles.
La fidélité. C'est une doctrine de foi que vous n'abandonnez jamais une àme, à moins qu'elle ne vous force elle-même par l'abandon qu'elle fait de vous, ù vous retirer d'elle. Que dis-je ? L'abandon même ne vous rebuté pas. N'ètes-vous pas le bon Pasteur qui court après la brebis perdue ? Il n'y a plus de place au foyer humain pour l'épouse déloyale qui l'a déshonoré par son infamie. Mais vous, Seigneur, vous ne connaissez pas ces rebuts, si légitimes qu'ils puissent être.
J'ai lu dans Jérémie, votre prophète, l'efTrayante description qu'il fait, sous l'inspiration de votre Esprit, des infidélités d'Israël et de Juda, types, l'un et l'autre, des âmes ayant violé la foi qu'elles vous avaient jurée. Mais, ce qui me console autant que vos menaces m'effrayaient, ce sont les tendres invitations que vous adressez à ces épouses coupables : Revenez, leur dites-vous par le même prophète ; convertissez-vous à moi, le guide de votre virginité- : car je suis votre époux. Et comme je suis la sainteté même, je guérirai le mal que vous ont causé voire fuite et vos défections (2). C'est lu, si nous le comprenons bien, par où Dieu Notre-Seigneur a le droit de se montrer moins inexorable que ses créatures : pureté par essence, il peut rendre une blancheur virginale aux
(1) S, Augrust., de Niipliis et concup., c. 11.
(2) Jerom., III. passiin.
CH\PITRKV. — JBSUS-CHRIST, ÉPOCX DES AMES 36i
âmes les plus déshonorées par la souillure du vice ; il le peut avec une eflicacitc d'autant plus certaine, qu'il a fait de son sang répandu à flots un bain salutaire pour laver toutes nos taches.
Et que pour obscurcir l'éclat d'une fidélité sans égale, on ne parle pas d'amour partagé, sous prétexte que le céleste Époux voudrait, autant qu'il est en lui, se communiquer à toutes les âmes. Ce partage eût-il vraiment lieu, ce qu'il donne de bien et d'amour à chacune, serait incomparablement au-dessus de leurs mérites, et demanderait encore des actions de grâces éternelles. Mais à Dieu ne plaise qu'il en soit ainsi. « Jésus-Christ tout entier est si bien à toi tout entier qu'il peut te donner des compagnes et te garder une inviolable fidélité. Elles sont distinctes de toi par la substance : mais elles sont une avec toi par la charité. C'est pourquoi, lorsqu'il les aime, c'est encore toi qu'il aime ; tellement que loin de s'amoindrir pour chacune, à cause de la multitude, comme il en est des afTections humaines, son amour en reçoit plutôt un accroissement nouveau ». Ainsi parlait à son âme un])ieux et savant auteur, dont les œuvres nous ont été conservées sous le nom de S. Thomas d'Aquin (1).
Donc, ô mon Sauveur, ce n'est pas de votre fidélité que je doute. Mais qui m'assurera de la mienne, au milieu de si nombreuses tentations et parmi tant de défaillances ? Vous seul, par la force de votre droite ; et le triomphe de votre fidélité, comme celui de votre amour, sera de sauvegarder la fidélité de vos épouses et de les maintenir à jamais fixées dans le saint amour. Mais pour (|ui sait mesurer les choses à la valeur, quel crime serait-ce à une Ame de trahir un Dieu si aimant et si aimable : et quels supplices ne doit elle pas être prête
' I < 0|>ii»c. Jo biiccl. Dci, c. 12.
3H2 I.IVRB V. — NOS IIAI'l'OBTS AVKC LK PÈRB Eï LE KILS
à subir, plutôt que dt- si- rendre, même une seule fois, infidèle envers un époux si fidèle !
J'ai dit le premier bien de cette heureuse union. Sur le second je ne ferai que deux ou trois remarques : car nous n'avons pres(jue rien dit de la fidélité, qui ne I)uissent se rapporter pour une grande part à Vindissolnbilité. Le lien du mariage humain, quoiqu'il soit de sa nature indissoluble, est brisé par la mort. Telle n'est pas la condition de l'union contractée par le Verbe avec l'ànie qu'il s'est choisie pour épouse. La main de la mort qui délie les autres nœuds, viendra donner à celuici, avec la j)crfection suprême, le caractère immuable de l'éternité, puisque l'épouse alors sera, comme l'Kpoux, immortelle dans la vie de la grâce et de la gloire, c'est-àdire dans l'union consommée.
C'est en cette vie seulement que le divin mariage peut être dissous par le fait non pas de l'Époux, mais de l'épouse à qui des fautes graves donneraient la mort. Or, de ce côté même, il y a grande différence entre le mariage surnaturel et l'union commune. En effet, cette mort spirituelle qui rompt l'alliance entre l'âme et Dieu, il est au pouvoir de l'épouse d'y échapper avec l'assistance toujours présente de son divin Époux ; bien plus, elle peut avec la même assistance sortir du tombeau et renouer en sortant la chaîne d'or qui l'attache au Christ Jésus.
Qu'elle est donc belle et qu'elle est glorieuse l'union signifiée par les titres d'époux et d'épouse ! Mais aussi quelle en est la fécondité ! C'est le troisième bien que nous avons n considérer en elle. Élevons nos esprits et nos cœurs au-dessus des pensées vulgaires, et que rien de bas ni de terrestre ne se vienne mêler à la contemplation des fruits de cette union divine. L'âme, épouse du Verbe, devient mère, et la postérité que la tendresse de l'Kpoux lui donne par son Esprit, sont les mérites dans