‹ La grace et la gloireChapitre 60 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ce qu'est le Saint Esprit en lui-même. Comment il est en propre l'Amour personnel.

Il est impossible de se former des idées nettes et précises sur les rapports que nous avons, comme fils adoptifs, avec TEsprit-Saint, troisième personne de l'adorable Trinité, si l'on ne sait auparavant ce qu'il est en luimême et ce qu'il a de propre ; en un mot, ce qui le distingue des autres personnes. Or, soit que j'interroge nos saintes Lettres, soit que j'étudie les Pères et les maîtres <lc la science, je trouve trois principaux caractères, essentiellement propres à ce divin Esprit : il eslTAmour personnel, le Don par excellence, et la Sainteté hypostatique et sanctifiante ; et tous ces noms se résument dans celui d'Esprit-Sainl. Tel sera tout d'abord le sujet de nos méditations.

1. — Commençons par l'Amour ; aussi bien, est-ce dans ce titre que les deux autres plongent leurs racines et trouvent leur raison d'être. « Dieu est amour, Deus rharilas esl »(1). Il est l'amour ])arrait, l'amour tout en acte, l'amour infini : car l'acte par lequel il s'aime n'est pas, comme dans la créature intelligente, une opération distincte de lui-même, pas plus que sa puissance d'aimer n'est une propriété distincte de sa substance. II est son aimer, comme il esl son connaître cl son essence et son être. En conséquence, le Saint-Esprit, par \ii même qu'il est Dieu, doit élre amour, de même que le Père et le Fils

(I > I Joan.. IV. ^

ouack Rt <;iuinic — tome i. »l

370 i.ivitE VI. — NOS HAi'i'tinrs \vi:c i,k >aint-i:>I'hit

sont aiuuiir ; un seul cl menu* amuur t-U-niL-l el substantiel, qui est le Père, le Fils et le Saint-Hlspiit.

Mais s'il a cela de nécessairement commun avec les deux autres personnes qu'il est l'amour essentiel, il a cela de particulier qu'il est aussi l'amour personnel. Entrons en tremblant dans le sanctuaire le plus intime de l'inson- «lablc Trinité pour y chercher quelque idée de ce mystère. Dieu, esprit pur et souverainement immatériel, est par sa nature l'archétype et la loi suprême de tout esprit. Donc, en m'étudiant moi-même dans cette partie de mon être par où je me rapproche de Dieu, je dois trouver en moi l'imaj^c, une image affaiblie sans doute, mais pourtant réelle, de ce qui est en lui. Or, qu'arrive-t-il, quand me repliant sur moi-même, je me fais moi-même l'objet de ma pensée ? C'est que je m'exprime et me reproduis moi-même dans un concept ; parole intérieure, image intelligible dans laquelle je contemple et je me dis ce que je pense de moi-même (1). Cette conception, le fils de ma pensée (proies mentis inlellif/entis), est ce que cievra signifier ma parole articulée, si je parle de moi-même ; et voilà pourquoi on l'a nommée le verbe, la parole du cœur rendue sensible par la parole sortie de la bouche : Verbnm cordis significatiim verbo oris » (2).

Dieu donc qui est esprit. Dieu qui se connaîtétcrnelknient lui-même, doit au.ssi proférer en lui-même une parole my.stérieuse dans laquelle il se dise tout ce qu'il connaît de .son infinie beauté. Cette parole intérieure, procédant de Dieu par voie d'intelligence, est le Verbe de Dieu. Verbe unique : parce que Dieu n'ayant qu'une pensée qui n'est autre que

(1) « Ilabet igitur mens ralionalis, cum se cogitando intelligil, scciim imaginem suam ex se natam, id est, cogitationcn siii ad siiam similituJiiiera. quasi sua impressione formatam... qux imago cjiis verbura ejus est ». S. Anselm., Monol., c. 33.

(2) S. Tiiom., t p., q. 27, a. t.

OlUPirRK I. — l,K !«\IXT-KSPRIT, MIOUR Pgn^ONNBJ. 371

lui-nièine, ne peut avoir qu'un Verbe, terme adéquat de cette pensée. Verbe éternel, parce (ju'un Dieu sans Verbe serait celte monstruosité qui faisait horreur aux Féres. un Dieu sans intellij^ence et sans pensée (1). Verbe infini : car l'abîme de vérité qu'il représente adéquatement et la pensée dont il est le terme parfait, sont l'un et l'autre éj»alenient infinis. Verbe enfin consubstanliel à Dieu, son principe : car, il a ces deux choses qui font la consubstantialité, l'unité quant à la substance et la distinction, quant ù l'hypostase. C'est que ce Verbe n'est pas, comme en nous, une qualité purement accidentelle et distincte de la nature ; et que d'autre part, il est distinct de Dieu son princi|>e. puisqu'il en procède.

Et ce Verbe, Dieu de Dieu, est aussi Fils de Dieu : car, en vertu même de son mode de procession par voie «lin '.il est l'imaf^e substantielle et parfaite du

Pei. iideur de sa gloire et le caractère de sa subs-

tance (2). premier et dernier-né de Dieu, en qui le Père a mis ses éternelles complaisances (3).

.Mais là ne s'arrête pas le cycle de la fécondité divine, pas plus que l'évolution de notre vie spirituelle ne se borne à penser. L'objet qui resplendit dans le verbe intérieur, est-il aimable, ou du moins est-il représenté comme tel. la volonté se sent entraînée vers lui. Le mouvement qui nous emporte vers cet objet, pour l'unir i"! nous et nous unir à lui, c'est l'amonr ; l'amour émanaiit à la fois de l'esprit qui aime et du verbe dans lequel l'esprit possède

(1) Auf Ariens qui niaient le Verbe éternel et conoubstantit*! au

Kti'. iI« < ni : Si le Père n .-. . 'ute étcrnii'

\irlx .^. me, il e»l mii« i : car une .

>Jivinr tluil «.'Irti eu acte, et cet acle iiv (h;uI aller «an* Vert>«. P«ia« .

de Trinll.. L. VI. c. 9.

(2) Il Cor.. IV. i ; Hcbr.l.l.

372 I.IVIIR Vf. — NOS UAPP0RT8 AVKC LE SAINT-ESPRIT

en soi, présent cl connu, l'objet qu'il aime ; l'amour, par conséquent, distinct de l'esprit et du verbe. Reconnaissons encore dans ce miroir de la créature intellif^ente une imparfaite imaj^e du mj'stère qui est en Dieu. L'esprit incréé et son Verbe, le Père et le F"ils, dans l'infinie complaisance qu'ils ont pour leur beauté commune, produisent par voie de volonté connue un élan amoureux, terme et fruit de leur dilection mutuelle ; et ce mouvement du divin amour est un, sans limites, éternel, consubstantiel à son principe, au même titre que le Verbe l'est au Père. C'est le Saint-Esprit, l'Esprit d'amour, l'Amour hypostatique ou personnel (1).

De là vient que l'Ange de l'Kcole, ayant à parler du Verbe de Dieu, nous enseigne après S. Augu.stin « qu'il n'est pas un verbe quelconque, mais un Verbe dont le souille est l'amour. Filins autem est Verhnin non qiialecunqne, sed spirans amorem » (2). De là vient encore que ce Verbe est, en toute vérité, la sagesse engendrée. Engendré, parce qu'il procède du Père ; sagesse, parce qu'il est une connaissance, un Verbe principe et source d'amour.

Pourtant, n'allons pas imaginer dans le Saint-Esprit un double amour : l'amour essentiel qu'il est à raison de sa divinité, et l'amour personnel qu'il serait en vertu de sa procession. Il y aurait là une illusion dangereuse, et qui n'irait à rien moins qu'à détruire toute l'économie du mystère. L'Esprit-Saint est amour, parce qu'il est le terme des complaisances infinies du Fils pour le Père et du Père pour le Fils : et il n'y a qu'un seul amour, infiniment simple, infiniment un. Et cependant l'Espril-Saint demeure l'Amour personnel, parce que lui seul possède tel-

(1) S.TIiom.. De PotenL, q. 9. a. 9 ; c. fient , L. IV, c. 10. (•2)S.TIiom., 1 i>..q. 43, a. 5, ad 2.

<;HAPrTHK I. — LR SAINT-BSPRrr. AMOL» PEItSONMiL 373

lement la divinité qu'il la reçoive forniellemenl, à raison de son mode particulier de procession, en tant qu'elle est amour. En d'autres termes, le Père et le Fils lui comnmniquent toute leur essence, et c'est pour cela (juil est Dieu ; mais cette communication ineffable s'opère par voie de dilection, et c'est pourquoi nous disons qu'il est, à titre singulier, amour, l'Amour personnel.

Une belle page de S. François de Sales nous aidera, je l'espère, à mieux saisir un si haut enseignement. « Le Père éternel, dit le saint docteur, voyant l'infinie beauté et bonté de son essence si vivement, essentiellement et substantiellement exprimée dans son fils, et le fils voyant réciproquement que sa mesme essence, bonté et beauté est originairement en son Père, comme en sa source et fontaine ; hé ! se pourroit-il faire que ce divin Père et son Fils ne s'entr'aimassent pas d'un amour inOny, puisque leur volonté par laquelle ils s'aiment et leur bonté pour la<|iii'n<' ils s";iiincMil, sont infinies en l'ini rt vn l'autre V

« I.'amour ne nous trouvant pas csgaux, il nous csgalc ; rie nous trouvant pas unis, il nous unit. Or, le Père et le Fils se trouvant non .seulement esgaux et unis, ains un mesme Dieu, une mesme essence, et une mesme unité, «juel amour doivent-ils avoir l'un à l'autre ! Mais cet amour ne se pas.se pas comme l'amour que les créatures intellectuelles ont entr'elles ou envers le Créateur. Car l'amour créé se fait par plusieurs et tlivers eslans, souspirs, unions et liaison.s, qui s'entre-suivent et font la continuation de l'amour avec une douce vicissitu<le de mouvements spirituels. Mais l'amour divin du Père éternel envers son Fils est practiqué en un seul souspir eslancé réciproquement par le Père et le Fils, (jui en cette sorte demeurent unis et liez ensemble. Duy, nion Théotime : car la bonté du Père et du Fils n'estant qu'une très unicpie-

'Mi MVHK VI. — NOS KAPI-ORTS AVEC l.K SAIN l-E>l'IU I

ment unique bonté, commune à l'un et l'aulre, Inniour «le cette bonté ne peut estre qu'un seul amour, parce qu'encore qu'il y ait deux amans, à sçavoir le Père el le Fils, néantmoins il n'y a que leur seule très unique bonté qui est aimép, et leur très unique volonté qui aime...

« Kt d'autant que le Père et le Fils qui souspirent (ce commun amour), ont une essence et une volonté infinie par laquelle ils souspirent, et que la bonté pour laquelle ils souspirent est infinie ; il est impossible que le souspir ne soit iniiny. Et d'autant qu'il ne peut être inliny qu'il ne soit Dieu, partant cet Esprit souspiré du Père et du Fils est vrai Dieu. Et parce qu'il n'y a, ny peut avoir qu'un seul Dieu, il est un .seul vray Dieu avec le Père et le Fils. Mais de plus, parce que cet amour est un acte qui procède réciproquement du Père et du Fils, il ne peut estre ny le Père ny le Fils desquels il est procédé, quoiqu'il ait la mesme bonté et substance du Père et du Fils : ains faut que ce soit une troisième personne divine, Ia(|uelle avec le Père et le Fils ne soit qu'un seul Dieu. Et d'autant que cet amour est produit par manière de souspir ou d'inspiration, il est appelé Saint-Esprit » (1).

.\illeurs, il avait dit plus brièvement, mais dans une langue également gracieu.se et profonde : « Le Père et le Fils jetant d'une seule et mesme volonté, d'une seule et mesme amitié, d'un seul el mesme courage, jetant, di.s-je, par une seule et mesme bouche, un soupir, une respiration, un esprit d'amour, ils produisirent, ils expirèrent un souffle qui est le Saint-Itlsprit » (2).

Grands et sublimes mystères auxquels la raison seule ne pourrait jamais atteindre. En effet, bien que se.slumières propres lui montrent en Dieu la connaissance

(1| S. Franc, de Sales, Traité de l'amour de Dieu, !.. IH, c. li

'- *" '"raiiv. do Sales, Sermon pour in Penlcc.

i:MAPITKK I. — LE >AIXT-E8l'»lT, AMOUR PKR-ONXKL HT")

et raïuourdc son éternelle beauté, elles ne la mènent pas jusqu'aux termes où s'épanouissent et cette connaissance et cet amour. Je n'en donnerai que cette raison principale : c'est que la production de ces deux termes est nécessaire à l'esprit créé, parce qu'il n'est pas en acte par lui-même. Autre est sa nature, autres les opérations dans lesquelles il déploie son activité vitale, comme autre est l'arbre, autres sont les flenrs et les fruits dont l'arbre se couronne. Mais Dieu, c'est-îWlire l'htre à qui rien ne manque et qui par son essence est iacle pur, l'acte infini* quel besoin peut-il avoir de perfectionnement pour se connaître et pour s'aimer ? Donc, ce qui rend ces termes nécessaires pour nous, tendrait à les exclure de Dieu, s'ils ne procédaient en lui d'une incompréhensible surabondance. .\ussi bien, tous nos raisonnements seraient vains, si la Hévclation n'élnit là pour leur servir de fondement et de guide.

2. — C'est elle, en etiit, (jm p;ir les Kcriluie> et la Tradition nous montre dans le Saint-Ksprit, l'elTusion naturelle et l'amour infini de Dieu le Père pour son Fils et de Dieu le Fils pour son Père.

Le nom même d'Esprit-Saint, d'Esprit du Fils, qu'il porte dans nos saintes Lettres, en est la preuve. C'est la remarque faite par les théolo^^iens et savamment développée par l'illu-stre Petau (1). En effet, rien de plus fréquent, surtout dans le langaf^e poétique, que l'emploi des mots souille, respiration, soupir (~v«>j*ï, spiritus), pour exprimer l'amour qui jaillit du cceuret ce qui se rapporte h l'amour. L'amour sacré, non moins que l'amour profane, ne parle que de soupirs embrasés. Je ne veux rappeler ici ni le mot « soupirant •. parce qu'il est trop banal, ni l'expres-sion « respirer l'amour », parce qu'elle est trop

i l>«Trinlt.. L. VII. .. 12 n. 7.

370 LIVUE VI. — NOS MAPI'ORTS AVKC LE SAINT-ESPRIT

connue. Mais n'est-ce pas dans lesoufllc de notre bouche que se manifestent les afTections les plus intimes du cœur? Grecs et Latins ont fait le même usaf^c que nous de cette métaphore. L'amour, l'aimant et l'aimé s'expriment dans la poésie grecque par des noms empruntés aux verbes respirer, exhaler un soufTle (1). Comme nous, les Latins disaient respirer l'amour, et comme nous ils rendaient par les mots soupirer et soupirs les plus tendres mouvements du cœur.

Si donc il a plu à l'Esprit-Saint lui-même, auteur des Livres sacrés, de se manifester sous le nom d'Esprit, c'est qu'il voulait se révéler à nous comme un souffle partant du cœur de Dieu, comme l'effusion et le terme de l'amour dont le Vus brûle éternellement pour son Père, et le Père pour le Fils de sa dilection. N'oublions pas que le Saint- Esprit n'est pas seulement Esprit, mais qu'il est l'Esprit du Père, l'Esprit de vérité, c'est à dire du Fils : car ces expressions ne sont pas écrites ni répétées sans cause. C'est nous dire qu'il est un écoulement de l'un et de l'autre ; par suite, qu'il s'en distingue, et qu'il ne peut être amour en qualité d'esprit, sans être l'Amour personnel (2).

A côté du mot cjui nous l'alïirme, l'Evangile nous a donné le symbole qui le rend sensible. En effet, ce n'a pas été sans mystère que S. Jean vit, au baptême de Jésus-Christ, l'Esprit-Saint descendre et se reposer sur lui sous la forme d'une colombe. « Voici, dit S. Paulin de Noie, la Trinité qui révèle son mystère. Le Christ est debout dans l'eau ; la voix du Père tonne du haut du du ciel, et l'Esjirit-Saint descend par la colombe » (3).

(1) 2(57r^£Ïv, àY,vai.

(2) Luc, 111, 22 ; Maltli.. III, 16.

(3) S. Paulin. Nol.. ep. 82, ii. 10.

CIIXIIIHK I. — IK -«AlVr-FSl'Hir. AMOUR f'KlOOXNEL 377

La ri)i()mt)i' rst par i-xii-ilL-iui-, «lai»s rupinioii commune, le symbole de l'amour fidèle, fécond, simple et pur. L'art chrétien n'a pas imaginé d'autre type pour représenter visiblement ce divin Ksprit aux yeux des fidèles. On le retrouve dès les premiers temps du Christianisme, (".'est dans les 6«p//s/èrf.s surtout que cette image est invariablement reproduite par la peinture, la sculpture et la mosaïque (1). La plus belle de ces représentations iconographiques est, sans contredit, celle (|ui montre lEsprit <le Dieu, sous la figure de la colombe, planant au-dessus du Père et du Fils, les ailes déployées, dans un mouvement immobile, et disant par ses soupirs embrasés les délices ineffables et la sainteté de leur amour. Et, ce qui couronne la perfection du symbole, c'est qu'elle apparaît comme émanant de leur éternel et récipro(|ue baiser.

L'histoire et la légende nous rappellent constamment à ce gracieux symbolisme. Que de fois les âmes pures, et toutes consumées du saint amour, ont-elles été vues se dégageant de leur enveloppe terrestre, et s'élançant vers la patrie de la divine charité, sous l'emblème vivant d'une colombe. On a raconté ce prodige du grand martyr Poly- (. arpe, et d'une multitude de serviteurs et «le servantes de Dieu. Prudence l'a chanté dans des vers consacrés à sainte Eulalie de Mérida. « Quand le feu montant jusqu'à la tête, eut brûlé sa chevelure, alors la martyre ouvrit la bouche comme pour boire la llammc ; et l'on vit une ( i.lnmbe, aussi blanche que la neige, glisser d'entre ses U.rt's et prendre l'essor vers le ciel. C'était l'âme dEulalie » (2). Si parmi tant d'exemples, consignés dans la vie des saints, grand nombre n'ont pas un caractère sulli-

(1) Voir Marligny. DIcl. de» «iillq. chrét. «iii luuU Cotoinbf il Saint- Es ftrit.

(2) i'ruJenl.. Hymn. in lionur. S. Eulail*. P. Lat.. I. 00, p. 3H2.

'MH LIVUE VI. — NOS RAI*POHr> AVKC I.K SAI.Nr-ESl'RIT

samnicnt historique, cela prouve encore mieux combien profondément le symbolisme dont nous parlons, avait pénétré l'àme chrétienne et populaire (1),

3. — Tout à l'henre je parlais d'une représentation symbolique où le Saint-Esprit nous apparaît planant audessus du Père et du Fils sous la forme d'une colombe. 11 faut y revenir pour la considérer plus en détail : car elle est de grande importance dans la question présente. Ici la colombe se montre à nous comme le baiser, et le lien du Père et de son Fils bien-aimé. Colombe, baiser, lien : trois mots et trois figures qui vont à nous montrer dans l'Esprit-Saint l'amour procédant des deux autres personnes, l'Amour hypostatique. J'ai déjà dit comment la colombe est l'emblème du pur amour ; n'est-ce pas pour cette raison que l'Epoux du Cantique appelle la bicnaimée, ma colombe « columba mea » ; comme s'il disait, « mon amour » ?

Qu'est-ce que le baiser ? Eloignons encore une fois toute pensée basse, et nous ne verrons en lui que l'expression sensible du saint amour, le gage et le fruit de la divine charité. C'est à ce titre que le Sauveur Jésus le recevait et le donnait, au milieu de ses disciples ; à ce titre que Pierre et Paul le recommandent à la fin de leurs lettres, et que la sainte Eglise l'a consacré dans sa Liturgie (2).

li) l'. Caliter, S. J., Les Caractérisliqiicr. ,i..-, >.iiiii?, lii. ., viyi/i/.f.

(2) « Paul, écrit Origène sur ces paroles : in osciilo sancto (Rom., XVI, 16), Paul adresse aux fldèles un double avertissement : d'aJjord que les baisers qui se donnent dans les églises, soient ciiasles ; ensuite, qu'ils soient exempts de simulation ». — « Après l'oraison dominicale, reprend S. Augustin, on dit : La paix à vous, et les cbrétiens se donnent k- saint baiser, symbole de la paix. Que ce que xigniHe le rapprochement des lèvres, s'opère dans la conscience. De lUthne que tes lèvres se posent sur les lèvres de ton frère, que ton

CIIAIUIKE 1. — I.K >AlM-ESf»Bir, AJIUlB Ph:»SONNKL 379

Voilà pourquoi S. Bernard voit dans le baiser une

!ia>{e de l'Esprit-Saint. « 11 souilla sur eux et il leur dit : Hecevez le Saint-Esprit. Assurément c'était de la part du Seii^neiir un baiser. L'n baiser, le souille corporel? Non,

lais l'Hsprit invisible, donné par le Seigneur sous le syntbole extérieur d'un souflle, afin que nous comprenions bien que l'Ksprit procède du Fils et du Père comme un

rritable baiser qui leur est commun (1). » Le Saint-Esprit, étant le baiser commun du Père et du Fils, est donc leur amour exprimé, le terme, le fruit parfait de leur

lernelle et parfaite dilection.

>ur aussi ne s'éloigne pas de son cœur m (Sermon. 227, al. S.3, do div.).

fine n'ignore qn'au moyen 4ge le page le plus /acre d'une

iiation. c'esi-B-Jire de l'union des cœurs après la désunion,

baiser donné et reçu. .Nous en trouvons un exemple l>icn

• r dans la vie de S. Tiionias de Cantorbéry (R. P. Dom. A.

Ilnillt.'r. t. 2. ch. 16). Henri II, le roi dWngIcterre, qui avait forcé

«amt à s'enfuir de sa pairie, pressé par le Souverain Pontife de le

rendre a son siège, voulait abuser le grand évéque par de vaines pro-

aie»*»>». et ne lui accorder qu'uni- paix menteuse. C'était dan» une

:itrevue qui eut lieu à Cliaumont, entre Blois et Aniboise. L.e roi.

m» cette intention, (it au primat l'accueil le plus affable ; mais il

(liait à tout prit éviter de lui donner le baiser de paix. Ce n'était

<* clio«e facile : car ils allaient assister ensemble au saint sacrifice.

fi familier du roi, pour le tirer d'embarras, lui conseilla de fair»

' [ une messe de Requieni. d'où le l>ai<er d» paix est exclu Mai*

j>rt?lal »ul user d'iudu^lrio »l trouver l'oircasion de réclamer

1 fj 'c «|ue celui-ci ne voulait d'aucune manière accorder. • Siie,

it il... selon vos promesses, accorder moi le baiser de pais. Pat en

momnil. répondit I»* roi. mai"» une autre fois tant que vous <ou-

lor -» L'.irrhevt'quc ii«: répliqua ri«n. mais il comprit que la rupture

.'.ton du baiMr, voyez Martigny, Oict. des Antiquité» • ret au mot baiser ; de Mai«tf>. Soiréi--» de Sl-Pélemb . I0« entrr- ' n ; s. Franc, de Sale». Traih d'' l'amour de Dieu. L. I. r '.i , S ' au Cbrysusl., in Rom . \Vi. Id ; >. Ambroise, Ucxaom. ■' ''«S. etc.

" Iternard. in Gant.. s«rui

380 LIVHK VI. — NOS HAI'POnrS AVEC I.E SAIM-ESPliIT

S. Bernard, dans le texte que je viens de citer, l'appelle encore « la paix imperturbable du Père et du Fils, leur amour, le lien qui les colle en quelque sorte l'un à l'autre dans une indivisible unité. » Et cette doctrine il l'avait apprise des anciens Pères, et tout spécialement de S. Augustin. Car rien n'est plus fréquent chez celui-ci que les titres « de communion, de charité substantielle, d'unité du Père et du Fils » donnés à l'Esprit de Dieu. C'est là ce que nous disait la colombe planant sur ces deux divines personnes, immobile entre le Père et son F'ils ; c'est encore ce qui nous assure que ce divin Esprit est leur charité substantielle, et comme nous le disions, le terme immanent et le gage de leurs mutuelles complaisances, ])uisque le propre de la charité c'est d'unir (1).

Ici, quelques explications sont nécessaires pour écarter une fausse interprétation de ces textes et d'autres semblables. S. Athana'se a écrit: « Ce n'est pas au Saint-Esprit qu'il appartient d'unir le Verbe au Père, puisqu'il reçoit lui-même du Fils (2). » Rien n'est plus vrai que ces paroles du grand patriarche d'Alexandrie. Le Saint-Esprit, dans l'ordre des processions divines, ne tient pas le milieu, s'il est permis d'employer ce terme, entre le Père, premier principe, et son Verbe. Ce n'est pas au nom du Père, du Saint-Esprit et du Fils, que le Sauveur a voulu que le baptême fût conféré par les apôtres et leurs successeurs. Mais à Dieu ne plaise que les Pères d'Occident aient rien enseigné de contraire à cet ordre nécessaire entre les personnes divines. N'avons-nous pas entendu le plus illustre d'entre eux, S. Augustin, nous représenter la Sagesse, immédiatement engendrée du Père et son

(1) S. Aiigust., de Trinit., L. V, c. 13 el alihi passiin ; l'elav.. de Trinil., L. VII, c. 12, n, 7, sqq.

(2) S. Athan., Orat. 4, c. Ariaii. P. Gr., i. 26.

CIIKPrrRR I. — I.R 8AINT-KSPRIT, AVOUR PERSttNNBL 381

Verbe, comme le principe de l'Amour, c'est-à-dire, du Saint-Esprit?

Ce qu'ils veulent dire, c'est que ce même Esprit qui. comme Dieu, est un avec le Père et le Fils, et qui, comme personne distincte, fait le couronnement glorieux des processions élernellcs ; c'est, dis-je, que ce même Esprit, parce qu'il est le terme immanent, et l'expression parfaite de leur amour, suflirait à faire d'eux un seul cœur, une seule âme, quand bien même ces divines personnes seraient distinguées, comme nous, par leur essence individuelle. Figurez-vous, dit quelque part S. Bonaventure, deux époux tellement unis d'affection que de leur seul amour naisse un fils qui soit amour (1). Combien leur union croitrail-elle, et ne pourrait-on pas dire de cet enfant qu'il est leur unité, leur communion, la chaîne mille fois aimée qui les attache inséparablement l'un à l'autre? C'est une image du rôle que nous assignons au Saint-Esprit dans l'adorable Trinité. « Ce n'est donc pas en vain que dans cette Trinité il n'y a que le Fils à s'appeler le Verbe de Dieu, et que le Saint-Esprit à s'appeler le Don de Dieu... De même que le Verbe unique de Dieu porte en propre le nom de Sagesse, quoi(|ue le Père et le Fils soient aussi la sages.se même, ainsi l'Esprit-Saint conserve en propre le nom de Charité, bien que le Père et le Fils soient la Charité par essence (2). »

4. — Les Pères orientaux n'ignoreraient-ils pas cette doctrine, ou du moins, ne la tiendraient-ils pas en moindre estime que ceux d'Occident ? Il y en a qui semblent l'avoir pensé. J'avouerai, si l'on veut, avec Petau(3), que ces Pères emploient plus rarement les mots d'amour

m S. B<jtuv,. in I I). Il», n. f, .|. 1 ol 2. li) S. Augiikl., de Trin , LXV, n. '.iV, »cqq. < It P«t*v., de Trinil . L. Vl», r. |2. n. i.

^S2 LIVKB VI. — NOS UAl'HtlHTS AVKC J.E SAINT-RSPRIT

et (le charité pour sif^nificr It' Saint-Esprit par des noms <|ui lui soient propres. Mais, à défaut de ces expressions, ils ont d'autres formules qui leur sont pleinement é(|uivalentes, comme nous verrons dans un instant. ;ui sujet de la sainteté.

La principale cause de leur silence relatif est à chercher, si je ne me trompe, dans la nature même de leurs écrits. S'ils ont explicitement traité de l'Esprit-Saint. c'est presque toujours pour en venger la divinité contre les attaques de l'erreur. Il fallait donc qu'ils missent tout particulièrement en lumière, dans ce divin Esprit, les caractères par lesquels il se révèle plus clairement comme Dieu. Et parce que ces noms d'amour et de charité ne paraissent pas de prime abord aller si droit au but cherché que d'autres, bien qu'ils expriment au fond les mêmes idées, de là vient qu'ils sont revenus moins souvent sous la plume de ces docteurs.

On les y trouve pourtant : témoin cette invocation de S. Théodore Studite au Saint-Esprit : «O toi, vie, amour, lumière » (1). Témoin encore ce passage de S. Irénée : « C'est la Dilection de Dieu qui par le Verbe nous conduit h la connaissance du Père »(2). La Dilection de Dieu, c'est-à-dire le Saint-Esprit, comme il l'explique dans un autre texte, quand il dit que « par l'Esprit nous montons . au Fils et par le Fils au Père » (3).

Je reconnais la même idée, quand ces Pères représentent le Saint-Esprit comme un fleuve de feu qui, partant du Père, et passant par le Fils, tend à franchir les frontières do In divinité ])()nr s<' ré|)an(lr(' sur l'>< ,i-.' .tm-fs

(1) A|)ud Pelav., /. c, n. 2.

(2) S. Ireii.. cent. Haeres.. I.. I\'. . , 20. n. 4 et 5. P. C-r , t. 7. p.

to:u.

'■■^^ f.i , I, V. r If,, n. 2. P. <.i , ! -. p. 1223.

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