‹ La graine humaineChapitre 3 sur 8 · EMMANUEL FORÊT · texte numérisé non relu

EMMANUEL FORÊT

Docteur en médecine et chirurgien gynécologue,

Spécialité des maladies de femmes.

Lauréat de la Faculté, officier d'Académie,

chevalier du Nicham et de l'ordre de rÉléphant blanc de

Siam, membre de plusieurs Sociétés savantes.

Rue Saint-Honoré, n° X...

Les lundi, mercredi, vendredi, clinique ; dimanche, consul^ talions gratuites.

Les jeunes gens mirent négligemment la carte dans leur paletot. Il sied parfois de connaître un docteur gynécologue : les femmes sont sujettes à tant de maux bizarres ! . . .

Le docteur ajoutait :

— D'ailleurs, avec un mot de vous, au lieu de prix exorbitants, je vous compterai des honoraires d'amis.

Il acheva de boire son breuvage, ce qui exalta au ponceau la couleur de son visage, et, prenant congé :

— Adieu, mes enfants. Aidez-moi à faire fortune : il est temps et je le mérite.

Lui parti, un des jeunes hommes formula :

— Drôle d'individu !

Un autre déclara :

— Bohème, mais extrêmement intelligent. Je le connais depuis longtemps.

— Eh ben ! dit un grand flandrin qui zozotait en parlant, nous lui enverrons des zeunesses.

— Nos délicieuses neurasthéniques, ajouta un autre.

Et ils parlèrent d'autre chose.

Georges se leva.

— Monsieur n'est pas gai, dit quelqu'un.

— Pas trop !

— Gynécée ! Galette ! Usurier!...

— C'est les bains de mer en famille qui ne passent pas. Indigeste.

Georges proclama :

— C'est ça !

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— Eh bien ! secoue-toi, viens avec nous. Taverne : rosbif anglais, pommes anglaises, pickles, etc., j)ale-ale, whisky.

Georges céda et ne rentra rue des Martyrs qu'à une heure assez avancée de la nuit. ^lais « Toru'ie romaine », à laquelle Pavaient convié ses jeunes camarades, ne calma point sa mélancolie, sentiment essentiellement nouveau pour lui. Chez le célèbre Delphin's, qui rouvrait sa porte à sa clientèle de nocturnes fêtards, nulle joie ne lui vint de Tivresse; au contraire, un ennui le tenait. Surtout, il ne put goûter le plaisir d'un souper chez une « horizontale de marque » dont le logis puait l'éther, et où plusieurs jeunes femmes très dévêtues se livrèrent Avec une feinte ardeur à des jeux gymniques, invoquant en langue grecque le souvenir de l'antique Sapho.

A toute autre époque, ce spectacle de chairs palpitantes l'eût ému. Cette nuit-là, ce devint pour lui un réfrigérant intense.

Et il rentra, voyant à travers l'espace tourbillonner des lumières. Dans l'atelier, il lui sembla que la blanche figure nue de Paquita, brossée sur la toile, exécutait en son honneur la danse de Salomé devant Hérode. Oscillation cérébrale, illusion.

Plein d'un navrement insurmontable, il se coucha et dormit lourdement, sans rêves.

Comme quatre heures de l'après-midi sonnaient à Saint-Louis d'Antin, tandis que les écoliers sortant du lycée Gondorcet envahissaient la rue Caumartin,

Georges se campa sur les marches de Téglise, guettant, avec des yeux un peu vagues, embrumés d'une tristesse inhabituelle. D'ailleurs, sa haute et mâle silhouette athlétique, son visage droit barré par une moustache blonde, soyeuse, délicatement ébouriffée au-dessus d'une lèvre ardente et d'un menton robuste, césarien, attirait le regard des petites ouvrières qui vont et viennent en ce passage fréquenté, et aussi Fattention d'une pauvre fdle des rues, frêle gourgandine pour rhétoriciens, qui se disait à part elle :

— Ce joli garçon n'est pas à moi ! Quel dommage ! il ressemble à mon Ernest !

Un fiacre vint se ranger devant l'église. Georges, le chapeau à la main, se précipita,

— Montez vite ! fit madame Labatut.

La voiture était encombrée de paquets ; cela contraria Georges qui se casa comme il put, emprisonné et ne disposant désormais d'aucune liberté dans ses mouvements.

— Où allons-nous? demanda-t-il.

— Ou vous voudrez.

Il donna au cocher l'adresse de la rue Jadin.

Madame Labatut, dont la gravité n'était point affectée, et Georges, plein d'une mélancolie irréductible, se dévisageaient presque en adversaires. Le fiacre roulait mollement sur ses roues caoutchoutées.

— Jeanne, dit doucement Georges, ma Jaja.

Il prit la petite main gantée de blanc qu'il garda dans les siennes. Une épaisse voilette couvrait le visage ; il n'apercevait que les yeux pers, noyés,

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tristes, fixés sur lui, et la bouche carminée un peu, qui se tenait close, ileur fermée.

Il répéta :

— Ma très chérie, pourrpioi me quittez-vous '.' .](t suis tant malheureux .

— Je ne crois pas : tu te consoleras bien vite, va. Elle proféra ces simples mots avec une grande

force, comme si elle voulait lui imposer la consolation. Lui, sesentant odieusement coupable de l'avoir si vite trompée avec Clara, en éprouva un trouble :

— Si elle savait que je suis allé à Granville ! C'est cela, peut-être, qui nous sépare.

Oh! sincèrement, il se sentait épris plus que jamais. La présence de l'aimée agissait sur lui avec énergie.

Il dit violemment :

— Et tu pars ! tu pars ! et je ne sais pourquoi ! et tu te refuses àm'expliquer cette brusque séparation, inattendue, après les serments de nous revoir, de nous aimer à Paris, bien cachés, bien fervents. Moi qui avais, tout de suite, trouvé le nid... Oh! je Faurais si amoureusement paré, ce nid, pour nous deux !

Derrière la voilette, les paupières palpitaient un peu, la bouche s'entr'ouvrait. Il [ sentait l'haleine parfumée, qui venait par saccades [vers son visage, qu'il tenait tout rapproché, de plus^en plus rapproché.

Cédant à l'impulsion, il voulut l'embrasser. Mais elle se détourna : -

— Non, non. Si Ton nous voyait!

Alors, lui :

— Mais c'est de Thorreur que je t'inspire ! Dismoi, dis si j'ai commis quelque noir méfait, si je t'ai causé la moindre peine; accuse-moi, maudismoi, et pardonne-moi ensuite, je t'en supplie !

— Tu te sens donc coupable? fit-elle soudainement, trouvant dans cette supposition un dérivatif à l'embarrassante situation.

— Moi ! fit-il avec une énergie qu'il prenait dans son violent chagrin, non. De quoi serais-je coupable? Mais, toi, tu me traites comme si je l'étais.

Elle garda un moment le silence, domptant peu à peu, avec toute sa volonté l'émotion qui lui montait du sein aux lèvres, du cœur aux yeux. Elle reprenait sa physionomie impassible.

Et, pesant ses mots, comme pour réciter quelque leçon longuement apprise :

— Voyez-vous, dit-elle, l'adultère est toujours une faute de la part de la femme, et aussi de la part de l'ami. C'est cette faute, ce crime, comme affirment les lois, que nous expions.

Georges demeura stupéfait à ce cours de morale juridique, inattendu dans la bouche voluptueuse ; et il se souvenait des nuits sans remords, des nuits païennes et vivantes, et vibrantes, et joyeuses du Val- André.

Elle poursuivit, sans tenir compte de l'étonnement du jeune homme :

— Oui, il arrive un jour d'expiation. Tôt ou tard. Pour nous, c'a été plus tôt.\. trop tôt, hélas I

— Et comment? demanda- t-il.

LA (IRAI NE II L MAINE 'i^l

— Mon iJKiri doit soiipromici' (jUL'lque clioso : il me surveille,

— Ah! le papa Labatut...

— Pas un mot contre lui. C'est niou mari. Georges sentit bouillonner dans ses veines une

colère farouche contre ce fantoche de Labatut, ce quinquagénaire mal conservé, qui intervenait entre Elle et Lui.

— Mais comment a-t-il appris ? s'écria-t-il.

— Est-ce que je sais, moi? Lettre anonyme, peut-être, ou rapport de policier, n'importe quoi.

Si Georges eût été plus maître de lui, il aurait sans doute trouvé cela bizarrement émis. Il semblait que madame Labatut mentit. Une certaine agitation, un trouble dans la manière d'articuler, un effort visible, une contrainte, indiquaient qu'elle formulait un mensonge et dissimulait la véritable raison, douloureuse en somme pour elle, — cela se voyait — mais irrécusable, qui la forçait à un si pénible adieu.

— Eh ! quoi? Ton divorce à notre époque, s'écria Georges.

A peine eut-il prononcé cette petite phrase, qu'il en reconnut tout de suite la profonde niaiserie, en l'occurrence.

Une pouvait point, à vingt ans, épouser Jeanne. Et, de plus, il n'ignorait pas qu'elle avait fait, avec une très modeste dot, un mariage inespéré, le père Labatut étant riche. Même cette union avait mis la mort dans Tàme des neveux du malingre académicien qui escomptaient son héritage ; d'ailleurs.

ils espéraient bien que ce conjungo demeurerait sté rile, et que nul enfant ne surviendrait.

Georges connaissait parfaitement la situation. Aussi comprit-il la réponse :

— Je ne puis, ni ne dois, ni ne veux divorcer, prononça dignement Jeanne. Et voilà que, mon mari étant averti, je suis perdue pour vous... je suis morte pour toi... C'est pourquoi je pars...

Le fiacre stoppait.

— Où sommes-nous ? dit-elle.

— Rue Jadin. J'ai souhaité te montrer le nid où nous ne viendrons jamais... jamais!

— Je ne veux pas descendre. Non, non.

Néanmoins, le jeune homme, dévalé sur le trottoir, ouvrait la porte du logis. Jeanne, jetant un regard sur la rue déserte, et constatant que nulle personne, ni passant, ni concierge ne la verraient, sauta de la voiture et se précipita dans l'atelier vide. 11 n'y restait que deux tentures, la table à modèle, un escabeau et un sofa.

La porte fermée, Georges dit tristement :

— Là, vois-tu, Jeanne, j'aurais mis de riches et souples étoffes. Ici, des statuettes, un grand lampadaire japonais.

Il indiquait un plan qu'il improvisait un peu, comme s'il avait porté sur lui la lampe merveilleuse d'Aladin, et qu'avec une baguette féerique, il pût faire surgir des meubles brillants, et des toiles, chefs-d'œuvre signés de son nom.

Elle demeurait debout, immobile, en proie, semblait-il, à une lutte intérieure, très rude, doulou-

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leuse, ang'oissante. Elle suiïoquait, et releva sa voilette.

— Et ricii! rien! tu ne sais [)lus rien? s'ecriu (jeorges.

Et il fondit en larmes, les premières larmes que lui coûtait l'amour. Il se laissait aller délicieusement aux pleurs et aux sang-lots. All'alé sur Tescabeau, redevenu enfant, il haletait. Alors Jeanne, brusquement, se jetavers lui, les yeux humides, bouleversée, et, lui prenant la tête dans ses deux mains :

— Xon, non, je ne veux pas que tu pleures, mon petit Geo, mon chéri, mon adoré. Je t'aime ! Je t'aime trop î Mais laisse-moi ma force, ne me tue pas. Je fais ce que je peux! je lutte contre toi, contre moi. Geo, mon petit Geo, ne pleure pas.

Elle prit son mouchoir, d'où s'échappait une fine senteur que connaissait bien Georges, et dont il s'était enivré si souvent, là-bas, au bord de la mer, et elle essuyait les larmes de l'enfant adoré.

Il s'apaisait. Il la prit sur ses genoux.

— Méchante, je te hais! gémissait-il.

— Ne parle pas ainsi, mon Geo. Non. Moi, je t'aime, je t'ador(^ Je me meurs de me séparer ainsi de toi.

— Et plus jamais, cria-t-il.

— Ne dis pas cela. Qui sait? Je reviendrai. Comme il tentait de la saisir, de Fétreindre, elle

se dégagea.

— Je t'en supplie, Georges, ne gâtons pas cette minute, où je t'aime aussi violemment que toujours.

d'où j'emporte ton image gravée inelTaçablement. Puis, d'une voix vraiment émue, où l'on sentait comme un déchirement :

— Ah! dans quelques mois, quand je reviendrai, tu comprendras peut-être... tu comprendras !... si tu te rappelles encore...

Deux larmes brillaient à ses cils, il les but d'un baiser. Alors, faiblement, elle lui murmura :

— Ne m'oublie pas tout à fait, mon Georges chéri, mon petit Geo. Quand même tu en aimerais d'autres, songe parfois à Jeanne qui, elle, se souviendra toujours de toi, je te le jure... toujours !

Ils s'élancèrent en un baiser de tendresse passionnée, et Georges, concevant quelles délices singulières peut offrir un renoncement, laissa s'échapper de ses bras cette maîtresse si désirable, sans oser nulle brutale tentative. Et pourtant !...

Elle, se remettant peu à peu, passa la houpette à poudre sur ses joues et son front, d'un air absorbé. . . Un dernier baiser à travers la voilette...

Et elle se glissa par la porte ouverte jusqu'à la voiture :

— Adieu, fit-elle à voix basse.

— Au revoir, murmura Georges.

Elle partit.

Le jeune homme demeura un moment sur le trottoir, suivant d'un regard morne la trace de ce fiacre ATilgaire qui emportait un peu beaucoup de luimême. Quand la voiture disparut au tournant de la rue, et qu'il eut vu, pour la dernière fois, la petite main gantée de blanc s'agiter à la portière en signe

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(l'adieu, il resta encore là, iimnubile, les yeux fixés sur ce bout de rue solitaire, sans penser à rien qu'à une indéfinissable lan;^ueur dont il sentait sa poitrine envahie.

Et, soudain, le vrai Georges Doël, surgissant tout à coup sous la couche encore légère du sentimentalisme, se réveilla :

— Je suis un imbécile ! formula-t-il tout haut d'une façon si farouche, qu'une mendiante qui s'approchait méticuleu^ement, s'éloigna effrayée.

Georges ferma la porte, saisit la clef, flanqua un violent coup de poing sur Thuis, et, gagnant par le corridor la loge de la concierge :

— Voici la clef, madame ; je ne loue pas. Gardez le denier à Dieu, et que le diable vous confonde...

Malgré cette irritation, il comprenait que quelque rouage s'était cassé dans la mécanique de son individualité. Du forcené étreigneur de chairs féminines,de « Fembrasseur » prêt aux assauts joyeux, yssait un tendre, rêvassant. Cela le plongeait dans un brumeux découragement non dénué de charme.

Aimerais-ie encore ceci ou cela?

Et une voix intérieure répondait : u Non. » Quoi!

serait-ce ce qu'on appelle l'amour, dont se plaignent

en longues strophes les poètes qui, tour à tour,

exaltent ou maudissent Vénus? Serait-ce Famour?

Cependant, lorsque s'échappa de lui Rosette, rien

de semblable n'advint, bien qu'il gardât le souvenir

de cette a lâcheuse ». Etaic-ce alors simplement sa

vanité qui souffrit? Peut-être. Maintenant, il n'en

allait pas de même sorte. Son orgueil de mâle, sa fougue d'étalon se taisaient, l'appétit du ventre demeurait coi; seulement, un léger tic-tac du cœur lui donnait à penser que, en lui, un désir nouveau, inconnu, naissait, point joyeux certes, mais attachant et doux. Pas le soleil ardent, non, une nuée flottant parmi des rayons lunaires. Triste et voluptueux sentiment !

Il voulait se révolter, redevenir pareil à luimême, ^lais le tic-tac rebelle à son souhait continuait son rythme. Il se sentait, quelque rage qu'il en éprouvât, dompté par une puissance extérieure qui, pénétrant en lui, le régissait.

Sa pensée dévoyée s'arrêta enfin à ce vœu naïf :

— Si je savais traduire ce que j'éprouve, je serais poète, j'écrirais des strophes!

Alors lui vint l'idée qu'en travaillant avec acharnement, la peinture, en somme, pourrait lui donner l'équivalent de la poésie. Oui : Galathée fuyant à travers les saules, rapidement, pour ne pas être aperçue sans voiles aucuns, et qui cependant désire être vue. Symbole de la femme qui part et souhaite laisser d'immenses regrets. 0 Jeanne !

A l'atelier de la rue des Martyrs, « le héros » se montra ahuri de la subite ardeur de son élève, qui gâchait toile sur toile, avec impuissance, essayant de trouver dans les formes tanagréennes de Paquita la vision de la disparue. De plus, une certaine maussaderie Tétonnait de la part de Georges, ce retentissant et joyeux garçon.

Durant deux jours, celui-ci s'épuisa en chimé-

LA GIIAINE m MAINE i'i?

riques tentât iv(3S : Galatliée ftiyait de plus en plus, mais ne livrait nulle de ses lignes à « Td-il du peintre ». Enfin, il eut recours au héros, exi)liquant son idée.

— Facile ! l'-émit la voix caverneuse. .\e t'acharne point sur le texte des saules. Tiens!

Et il déclama :

Le lion Océan est amoureux de toi!

Une étoile intrépide s'élançant vers l'azur sombre, en un beau mouvement, avec un regard et un sourire pour la gueule d'écume du lion Océan.

Jacques Lian esquissa Tébauche :

— Travaille là-desâus. Acharne-toi.

Georges s'acharna. La vague venait assez bien ;

mais la figure décidément se refusait. Cependant, ce labeur exalté calma ses nerfs. Le tic-tac s'apaisait ; l'ancien Georges Doël, vigoureux athlète, resurgissait hors des brumes de la sentimentalité. Même une sourde colère contre Galathée fuyante, si coquette, l'envahissait. Il se vengerait d'avoir pleuré. Certes, oui.

Le troisième jour, il bâilla devant son œuvre, et cherchait un prétexte pour s'en aller, laissant (c le héros » achever de mettre au point l'esquisse. A force de contempler la nudité de Paquita « Chouette ! )> il sentait le léger frémissement précurseur des orages sensuels...

La concierge apparut, une lettre à la main :

— On attend la réponse Georges lut :

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(( Mon chéri, arrivée cette nuit, libre comme l'air. Dormi comme ange, tu sais, Vange-dicible. Réveillée avec une faim de loup. Veux-tu m'inviter à dîner, où te plaira ? Ta choute,

)) Clara. »

— Dites que j'y vais, madame Martin.

Ah ! la vie le reprenait dans son engrenage; tant mieux! Il n'avait rien à se reprocher. Hurrah! Il se leva de son escabeau, puis, les haltères de vingt kilos aux poings, exécuta les mouvements rythmiques. Le tub. Six heures sonnant, par-dessus son habit, il endossa son paletot.

Clara était un peu dolente, quoiqu'elle apparut engraissée, de taille moins svelte. Néanmoins, ce fut une partie de baisers joyeux et de rires.

Le lendemain, au moment où Georges dissimulait son habit sous son paletot, dont il relevait le col, par égard envers le soleil d'onze heures pour midi, qui abhorre l'apparition intempestive des fracs, Clara voulut jouer aux «petits fous». Et, en chemise, elle entama une bataille en règle avec, pour projectiles, les oreillers et le traversin. x\u cours de la bagarre, du paletot déboutonné tomba une carte, dont elle se saisit :

— Quelque femme encore ! s'écria-t-elle tragicomiquement.

Elle lisait :

Emmanuel Foret

Docteur en médecine, chirurgien gynécologue

Spécialité de maladies de femmes, etc.

LA (IIIAINK HrMAINK ^29

La figure de Clarîi })rit aussitôt une expression (le gravité qui contrastait avec sa fougue batailleuse et sa chemise dénouée.

— Qu'as-tu ? demanda Georges.

— C'est ton ami, ce docteur ?

— Quel docteur ? fit Georges...

Il regarda la carte.

— Oui et non. C'est un médecin, très gentil et fort, à ce qu'il paraît, qui nous a donné sa carte l'autre jour, à Vivian, à Larbel, à Zozo, à moi, à d'autres. Il a môme ajouté qu'il ferait un rabais à nos petites amies, sur notre recommandation.

Clara devenait de plus en plus pensive.

— Eh bien! fit-elle, comme je crois avoir quelque chose dans le ventre, une tumeur, ou je ne sais pas quoi... depuis que je suis tombée dans l'escalier du théâtre, j'ai un peu mal. Je voudrais le consulter, ton ami. Mets-moi donc un mot sur ta carte.

— Tu es folle ! tu n'es pas malade du tout.

— Mais je veux... en cas !... Enfin, tu peux bien me faire ce petit plaisir.

Et Georges, dans le salon, sous l'œil de Clara, écrivit sur la carte :

« Je recommande vivement aux soins éclairés du docteur E. Forêt ma gentille amie Clara d'Epernon. »

— Merci, dit-elle. Et maintenant, va t'habiller décemment... toilette de jour... puis je te rejoins à ton atelier : je veux voir ta Paquita. Nous déjeunerons ; ensuite je filerai au théâtre qui va rouvrir. Et un rôle ! tu verras ça, mon petit !

— Entendu ! Moi, j'irai à Neuilly, chez mes excellents parents — argent — qui reviennent de la campagne aujourd'hui.

M. Trévières accueillit assez froidement son beau- . fils. Les lettres de Lagny s'étaient succédé, en gamme ascendante, avec crescendo dans le « chant ». Cette menace, suspendue sur son œuvre, irritait le philanthrope, inclinait sa barbe vers la terre, loin des astres de triomphe.

Avec une science parfaite de la a musique »? maître Ragot dictait à Gigoux, même à la mère Lagneau, des épitres si bien tournées, que M® Tranquille, l'avoué familial et retors, n'y trouvait pas matière à poursuites, et qu'il recommandait à Trévières de se montrer prudent, ou plutôt conciliant avec une si habile partie.

Il comptait régler cette affaire ardue, aussitôt après son retour. Mais, littéralement, elle lui cassait la tète. Car il ne devinait pas, à travers les circonlocutions matoises de ses adversaires , ce qu'ils prétendaient obtenir. Les objurgations, toujours polies de forme, n'étaient au fond qu'un appel à la justice, à la raison, à la droiture d'un homme qui se livrait à un apostolat aussi noble, aussi courageux, aussi désintéressé...

C'était Georges, la cause de tous ces ennuis. Pourquoi diable s'aviser de séduire une femme de

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chambre, quand il existo tant Jo cabotines appelées à ce ràlc ?

Et, peu à peu, dans le for intime du philanthrope, naissait cette idée que le docteur Ribon, en maintes circonstances particulières, raisonnait juste, et que les doctrines malthusiennes, tout immorales qu'elles apparussent et préjudiciables à la patrie , apportaient du moins une grande sécurité dans les familles bourgeoises.

Cependant, il était trop avancé pour reculer. Son avenir politique et social dépendait de sa constance dans ses doctrines. D'ailleurs, a-t-on tellement besoin d'être absolument convaincu en poHtique ? On joue une partie qu'il faut gagner... On plaide, même une cause mauvaise, avec chaleur, pourvu que cette cause soit populaire et attire les suffrages.

Et Trévières, s'argumentant lui-même de la sorte, essayait de redresser vers le ciel sa barbe triomphale. Vains efforts ! le poids des soucis la ramenait vers la terre.

Aussi, Georges lui apparaissait-il indélicat et monstrueux. Seulement , il n'avait sur lui nulle prise.

Quant à la mère, elle répétait, avec l'insouci d'une femme qui croit à la distinction des castes, qu'avec de l'argent on se tirerait de là. A la rigueur, elle eût pris à sa charge Fenfant; mais elle ne voulait rien tenter de ce côté par prudence, avant d'avoir consulté, elle-même. M*' Tranquille.

Surtout, il ne fallait pas^ au nom de tous les prin-

cipes bourgeois, mettre dans la confidence ce iils imprudent, capable de gâcher son avenir par quelque coup de tête. Elle voulait qu'il conservât son insouciance enfantine. Aussi Taccueillit-elle avec tendresse, sans rien laisser paraître de ces tracas domestiques. Trévières se le tenait pour dit et demeurait froid, mais muet.

Cependant l'orage faillit éclater, lot-squ après le dîner, Georges, gouailleusement, constata que la nouvelle femme de chambre de sa mère était aussi laide que prétentieuse. Madame Trévières, -voyant son mari prêt à sortir de son calme, déclara, avec tranquillité :

— J'aime mieux qu'elle soit ainsi. Tu ne seras pas tenté par ce laideron.

Georges comprit la leçon et se tut, baissant la tête à la façon maussade d'un enfant gâté qui hait toute remontrance.

Aussitôt madame Trévières désarma, et d'un ton maternel, un peu ironique, lui demanda si ses travaux ardus lui permettraient de rester quelques jours à Neuilly.

— Ma foi, oui, dit le garçon, redevenu joyeux. Je veux bien, maman, me blottir sous ton aile.

Rêveur, il ajouta :

— Je suis un peu las ! J'ai besoin de ta tendresse! ^ladame Trévières demeura tout étonnée et ravie.

Jamais ce joyeux garçon n'avait prononcé parole plus douce à son oreille, à son cœur. Elle l'embrassa :

— Tu éprouves quelque chagrin?

LA (IHAINK HUMAINE 233

— Un })eu, dil-il, pMS trop. Do temps eu temps. Tiens, je vais passer quinze jours, un mois peutêtre, veux-tu?

— Si je le veux !

Et, se départant de son calme souriant, elle étreignait son grand enfant comme lorsque, tout petit, il s'était cogné contre un meuble.

Elle ne réclama nulle confidence ; son tact le lui interdisait ; mais elle soupçonnait que le départ de Jeanne n'était pas éCrang.or à cette mélancolie. Et elle se trouva pleine de tendre pitié pour la première contusion morale dont soufTrait son fils.

Il ne s'agissait plus de le gronder, mais de le ouater, pauvre mignon. L'athlète redevenant «gosse )) consentait à se laisser bercer.

Peinture, lecture, bicyclette, câlineries maternelles. Programme exquis.

— Je resterai ici tant qu'il fera beau, déclara Georges.

De temps à autre, il se rendait à Paris jusqu'à la rue des Martyrs, où le « héros » poussait en même temps sa grande toile et celle de Georges. Il alla au théâtre voir Clara, mais celle-ci était retombée sous la domination du marchand de bois. Elle n'était pas, heureusement, la seule cabotine disponible. Dont acte fut pris — ou entr'acte — à diverses fois par Georges.

Trapu, amaigri, les yeux plus rouges que jamais,

Zô\ LA GRAINE HUMAINE

recommençait son service. Le volume était prêt : un manuscrit superbe que Trévières lisait et annotait.

Seulement, le philanthrope, arrivé à son but, songeait à se débarrasser de son secrétaire. Comment ? Il ne s'agissait pas de le jeter à la rue, certes, mais de lui trouver une place quelconque, à moins que... Car enfin ce Trapu ! quelle fichue mine !

Le pauvre diable, en effet, apparaissait très fatigué. Le pli ironique de sa face se changeait en une sorte de rictus souffreteux ; son air humble se transformait en une attitude d'aplatissement physique et moral. Il sommeillait.

— Qu'avez-vous, Trapu?

— Rien, rien.

Un jour, cependant, il narra sa peine :

— Figurez-vous, monsieur, que ma femme devient un peu folle. Elle parle d'abondance contre le genre humain, du matin au soir, et, hélas ! du soir au matin.

Il ne disait pas tout. La mère Trapu, exaspérée de sa vie manquée, du fardeau de son ménage, se montrait extraordinaire et d'humeur fantasque : tantôt elle tenait à ses petits des discours empreints d'une tendresse exagérée, comme s'ils eussent été des oiseaux de Paradis ; tantôt elle les battait mieux que des tapis. Les voisins s'émouvaient. On parlait d'enfants martyrs parmi les Batignolles. L'aîné, placé en apprentissage dans une imprimerie, la cadette, dans un grand magasin de couture, échappaient à ces caresses exubérantes et à ces sévices ;

le troisième et le (juatrième allaient à l'école, et s'en tiraient tant bien que mal ; mais la dernière, [tetite malchanceuse, supportait tout. C'était celle ([ue la mère Trapu préférait, et qu'elle battait le mieux.

Trapu, quand il se trouvait là, s'interposait, non sans peine ; mais, absent presque tout le jour, il ignora longtemps ce que tout le quartier savait. Seulement, pendant les vacances, comme il demeurait plus longtemps au logis, il découvrit, avec horreur, quel enfer c'était que sa maison . Et la cause , il la connut bientôt : la mère Trapu buvait, noyant ses rancœurs dans l'absinthe à trois sous le verre, poison des Borgia à Tusage des classes pauvres.

Malgré maintes remontrances, Trapu fut impuissant à enrayer ce vice.

— Came donne la force de te supporter, lui criait sa femme, et de ne pas me f à Teau.

Lui, faible, usé, craintif, se résigna.

Ne pouvant obtenir la paix, le vieux collage stérile du quatrième, fuyant cette maison empestée de famille, déménagea. La concierge conçut une haine furieuse contre les Trapu. Et ce fut le triste bonhomme qui en porta le poids ; car la mère Trapu, surexcitée, se montrait redoutable.

Ah ! combien le célibat figurait maintenant, aux yeux du vieillissant secrétaire, un état admirable pour homme pauvre ! Et, courbé sous le faix, il allait devant lui dans la vie, désormais finie avant l'heure, à la façon d'un voyageur perdu dans un souterrain glacé, et qui marche parce qu'il faut marcher, mais

sans espoir de retrouver jamais la lumière du jour.

Pour l'accabler encore, il fallait qu'un destin spécialement gouailleur lui infligeât, sans pitié, la confection d'un livre dont chaque chapitre concluait par cet appel, si ridicule sous sa plume de pater familias exaspéré : « Faites des enfants, homm.es et femmes de France, faites des enfants ! »

Une nausée le prenait; il n'écrivait point, il vomissait plutôt ces phrases lyriques et dithyrambardes. Pouah!

Maintenant, sa femme, que l'absinthe affolait, devenait impossible. Il prévoyait qu'un jour il faudrait la conduire à quelque asile, et, lui, il se sentait atteint, presque brisé, entrevoyant à sa porte le corbillard... Ah ! quel repos ! Mais, aussitôt, l'image de ses enfants, venus ici-bas sans savoir pourquoi ni comment, et laissés là, encore si faibles, privés de défense et d'appui, l'empoignait, le torturait. Et le lamentable Trapu se redressait sous le sort ennemi, pour cette marmaille qu'il aimait à sa façon d'individu timide, un peu ours peut-être, craintif hérisson plutôt.

Il voyait, par-dessus tant de maux, peindre le jour désastreux où Trévières, égoïstement parvenu à ses fins, le congédierait. Pourvu qu'il songeât, le patron, à compenser cette perte d'emploi! Et justement sa femme, déraisonnante, qui menaçait d'aller faire à Neuilly une scène à tout casser î Ah ! ciel !

Il fallait cependant écouter pieusement Trévières, tenir compte des annotations et reprendre — avec

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iiausL'os — pour l.i inilIiL'me fois, !<> : « Faites des enfants! Faites des enfants î »

Novembre jetait sur les arljres dépouillés du parc de Neuilly les ondées glaciales. L'hiver précoce cinglait Tespace désolé en rafales. La vie allait devenir plus rude aux pauvres gens ; le charbon aussi nécessaire que le pain. Heureusement, le loyer d'octobre avait été payé grâce à un travail supplémentaire. Et, par les boueuses avenues, pataugeant vers son tramway, Trajiu gémissait sous la bise qui lui arrachait Tâme.

Alors, énergumène, il criait dans le vent :

— On t'en f..., des mômes; je te les léguerai par testament, va, philanthrope !

Et la haine bondissait en lui, haine aveugle et sourde, contre tous ces riches, dont les hôtels bordaient l'avenue, et d'où montaient dans le soir des idées parfumées de bien-être et de confort.

A son arrivée tardive dans son logis, il trouvait la guerre. Scènes sauvages de femme excitée, à demi folle, cris violents des aînés, sanglots et beuglements des jeunes. La mère Trapu parvenait à l'exaspération devant le mutisme entêté de son mari. Alors elle interpellait les enfants :

— Eugène! Louisa ! Adolphe ! Paul !...

Et, finalement, la plus petite, cinq ans, Titine, qu'elle envoyait se coucher sans souper. Alors, c'était sur la batterie de cuisine que cette enragée cognait, démolissant tout, dans sa fureur d"absinthomane.

Un soir, Trapu n'\' tint plus. Une pâleur livide

envahit son visage ; ses yeux de chien battu se mirent à étinceler. Il se leva et déclara à la mégère :

— Tu vas te taire, entends-tu?

11 poussa un terrible juron qui stupéfia la mère Trapu et rendit immobile le groupe des enfants terrorisés.

— Moi, me taire ? cria la femme. Et c'est toi qui te charges de me museler, aztèque !

Trapu, devenu fou par contagion, saisit le couteau à découper, et, horrible de fureur subite, d'une fureur accumulée depuis des ans et des ans, il hurla d'une voix éraillée par la rage :

— Si tu continues, je te tue comme un chien.

Il apparut terrible. Les enfants se jetèrent vers lui, le séparant de la mère qui, pourvue de cette sauvegarde, recommença ses invectives.

Lui, tremblant de colère extravagante, beuglait :

— Mais va-t'en d'ici, va cuver ton absinthe ailleurs. Fous le camp, fous le camp !

— Plus souvent, d'un temps pareil, que je sortirai . . .

— Eh bien ! c'est moi.

— Papa, papa ! gémissaient les enfants éplorés. Mais lui, définitivement ivre de fureur, sortit. Et

on l'entendit descendre l'escalier en jurant.

Elle, subitement dégrisée, envoya les enfants se coucher et attendit. A minuit, Trapu n'était pas rentré. Alors, la malheureuse se mit à pleurer, longuement, en étouffant ses sanglots. La subite solitude dans la vie l'effrayait; elle avait peur du sourd grondement de Paris et tendait l'oreille au bruit des

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