I.A (lllAIM.: HIJMAINK
l>as et des voix dans cette grande maison, où elle se sentait perdue, abandonnée Son pauvre cerveau enfantait des spectres. Ainsi la nuit se passa. Trapu rentra au jour. Sa figure avait pris une expression redoutable. La femme tenta une réconciliation ; mais riiomme, ironique, se renferma dans son mutisme.
Dès lors, la mégère, elle aussi, garda le silence, et une paix, plus effroyable que les luttes antérieures, régna dans le ménage. La folie de la mère Trapu agissait toujours en dedans.
Mais Trapu avait obtenu le calme superficiel et cela lui suffisait amplement. Il respirait.
Depuis quelques semaines, Georges s'était réinstallé, pour ses quartiers d'hiver, dans sa chère ville de Montmartre, où il pouvait, à plein gré, trouver bon logis, bon gîte et le reste, sans compter le talent, et peut-être un renom, grâce à l'assiduité qu'il mettait à regarder travailler le « héros », et d'où il pouvait également s'absenter pour aller en mission au boulevard, dans les coulisses des petits théâtres, ou encore ravager les sommiers du quartier Marbœuf.
Souventesfois, il demeurait des journées entières, étendu sur le sofa orné de l'étoffe, dont la soie d'or lui rappelait ses folies amoureuses. 11 fuuiait des cigarettes, signées par le khédive, et tout en suivant dans l'air les spirales bleuâtres, ainsi que disent les conteurs parisiens, pour lesquels, probablement, la vapeur tabagique s'exhale entirebouchon, il examinait d'un œil fervent les progrès que faisait « sa
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toile » : la Gahithée céleste, sous les agiles brosses de Jacques Lian.
Dans la chemiuée à la prussienne, le coke embrasé formait une citadelle rouge, contre laquelle riiiver, qui battait le vitnige avec des flocons ou des trombes, demeurait impuissant, vaincu.
Au milieu de cette serre, Paquita, telle une candide fleur de chair, se tenait nue, debout, immobile sauf quand, avec un geste doucement impérieux des doigts armés du pinceau, « le héros » la priait de pencher un peu la tète à gauche... à droite... en avant...
De temps à autre, Jacques se reculait pour constater Telfet, et, profitant de ce répit, il poussait sa note caverneuse :
Il neigeait! l'on était vaincu par sa conquête. Pour la première fois, l'aigle baissait la tète !
Les objets d'art : chaudrons, faïences et armes de luxe, pendus au mur, tremblaient. Paquita s'exclamait : (( Chouette! » Et le travail reprenait, parmi le ronron de la cheminée, et le grésillement des frimas contre la vitre.
— Arrive voir! clama soudain « le héros ».
Georges se dressa d'un bond essentiellement gymnastique, et vint contempler « son œuvre », en inclinant alternativement la tête à gauche et à droite, puis en arrière, en clignant de Tœil, à la façon de Paquita, qui, descendue de son socle, regardait de la même façon, tandis que Jacques Lian, satisfait, poussait barytonnesquement :
Donc, vous n'avez pas honte, et vous choisissez Theure, L'heure sombre où TEspagne agonisante pleure.
On frappait. « Entrez ! » Une lettre recommandée pour M. Doël. Signature. Sortie du facteur. Une bouffée d'air froid ayant pénétré dans Fatelier, Paquita se saisit de Fétoffe d'or et, s'en faisant un manteau, déambulait, se pavanant à la façon d'une reine des pays chauds. « Chouette ! »
Georges lisait :
(( Monsieur, pour une affaire qui vous intéresse tout particulièrement et où votre cœur est en cause, voulez-vous vous présenter demain mercredi, soit de 10 heures à midi, soit de 2 à 4 heures, quai de Gesvres, 172? Vous demanderez M. Ragot. C'est au rez-de-chaussée, sur la rue.
» Pour M. Ragot, (Ici une signature indéchiffrable.)
— Que penses-tu de ça, toi, vieillard ? dit Georges à Lian, en lui tendant la mystérieuse missive.
— Penh ! fit l'autre, c'est au diable, de l'autre côté des ponts. Il faut traverser la Seine, par ce temps d'avalanche et de glace ! Peuh!... car, zut !...
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
— Ce n'est pas un avis, cela.
— Je balance toujours à donner un conseil à quiconque :
Deux ennemis : le >'ord, le tsar, — le Nord est pire î
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— Vieillard, tu m'assommes! cria Georges. Eh bien! cela m'aiiuise : piège de femme ou d'homme, j'irai. Si c'est un homme, j'aurai mon excellent revolver infaillible — Gastine-Renette pinxit — et si c'est une femme... tout dépendra de l'âge et de la tournure.
— Parfaitement, dit Jacques, qui, ayant fait signe à Paquita de remonter sur le socle, lui arrangeait une traîne brillante avec la soie d'or...
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans !
Il ajouta, le pinceau levé entre l'index et le médius et retenu par le pouce :
— Paquita... la tête... la jambe!... bon... Moi, je n'irais pas; je prierais préférablement ce correspondant inconnu de venir me trouver ici.
— Pire encore, s'exclama Georges : si c'est une amie, elle serait mal à son aise en face de toi, sombre vieillard, et de notre jeune et <( chouette » Paquita, toujours fraîchement vêtue de ses seuls cheveux en broussaille ; si c'est un ennemi, je ne veux pas l'introduire dans la place. Ainsi.
— Soit, dit Jacques Lian :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Muni de ce conseil cornélien, le jeune homme, tâtant son Gastine-Renette dans la poche de son paletot, alla au rendez-vous fixé, à onze heures du matin.
Z-i4 LA GRAINE HUMAINE
Le cabinet du quai de Gesvres était composé d'une antichambre obscure, d'une sorte de débarras, encombré de paperasses, donnant sur une cour intérieure, où un domestique semblait occupé à activer un poêle qui, par les portes ouvertes, chauffait rantichambre et aussi le cabinet de M*" Ragot, lequel avait vue sur le quai. L'officine sentait le moisi et la soupe aux choux refroidie.
Georges comprit, dès l'entrée, quand il fut reçu par M® Piagot, qu'il ne s'agissait point d'aventure galante... Ces yeux embusqués et noirs derrière le lorgnon, et ce nez, en coupe-papier, ah ! Il repassa rapidement, dans sa mémoire, la liste de ses plus grosses dettes. Introduit dans le cabinet, il entrevit une manière de paysan, en blouse des dimanches, dont le visage semblait ridé comme une pomme cuite, et dont Fœil était cligné à bloc. Tout cela ne lui inspira qu'une moue dégoûtée.
Ragot s'en aperçut et prit le ton le plus obséquieux que lui pouvait fournir sa désagréable voix de fausset :
— Monsieur, fit-il après que Georges se fut assis, je suis chargé d'une mission fort délicate, et je ne le fais qu'à mon corps défendant, au nom de la Justice, de r Humanité. Nous sommes de braves gens qui nous adressons au cœur d'un homme jeune, généreux, ardent pour le bien.
Cet exorde continua de la sorte, avec toutes façons de phrases melliflues, que scandaient la pomme cuite et l'œil cligné du rustre.
Georges, impassible, écoutait.
LA (1RA1M-: II LIMAI NK ZiD
Vau à pL'U, llagot j)arut s'reliaulFer (Fuik; llaiiime intéi'ieur(3 i-t lit un pathétique taijluau de la vie des pauvres, en butte à toutes les soulTrances.
— Où veut-il en venir, cet orateur? pensait Georges.
A un moment. Ragot prit un temps, comme s'il était plongé dans d'insondables réflexions, au fond de Tabîme où le peuple mange du pain noir, pas tous les jours. Il espérait qu'un mot de Georges le tirerait de ce goullre; mais le jeune homme demeurait muet.
Alors, Ragot se décida à sortir du précipice des songeries pour remonter à la surface de la discussion.. Son lorgnon brilla, décisif :
— Vous rappelez-vous Clotilde Lagneau? demanda-t-il nettement.
— Parfaitement, dit Georges. La femme de chambre de ma mère.
— La malheureuse ! s'exclama Ragot avec trémulation dans la voix suraiguë, vrillante.
— Qu'y a-t-il? fit le jeune homme. Elle est malade! morte peut-être ? Pauvre petite...
Il revit la soubrette, gentille, douce, qui s'était laissé choir dans ses bras. Il s'attendrit un peu. Ragot le laissait faire. Puis, il articula :
— Elle est à Paris, chez une sage-femme. Elle accouchera bientôt... Elle est pauvre...
Georges, sans plus réfléchir, se leva, et demanda :
— Où est-elle ! puis-je la voir ?
Le paysan fit un mouvement, comme pour ré-
pondre. Ragot ne lui en laissa pas le temps :
— Eh ! sans doute, vous pourriez lui rendre visite, vous qui êtes le père de cet enfant... Car, enfin, vous êtes le père...
Georges ne songea pas à nier :
— Enfin, puis-je la voir, oui ou non ?
— Non, dit gravement Ragot. 11 est trop tard, elle a trop souffert ; votre présence lui causerait plus de mal que de bien. Mais, monsieur, je fais appel à votre jeune cœur : ne nous aider ez-vous point à vaincre un peu la dureté de vos parents ? Sera-t-il dit que cette malheureuse expiera seule une faute, dont vous êtes, vous aussi. Fauteur?
L'ancien avoué mouillait ses périodes que son nez découpait en tranches humides.
— Si cela ne dépend que de moi, on fera le nécessaire, répliqua brusquement Georges Doël.
Remarquant seulement alors que le garçon, occupé dans le débarras, prêtait une oreille attentive, et que la vieille pomme cuite à l'œil cligné dodelinait, satisfaite et juteuse, il comprit qu'il devenait imprudent et se livrait trop. Aussi, il ajouta :
— Vous n'ignorez pas que je suis un mineur, monsieur, et que je ne puis rien sans l'aveu de mes parents.
Ragot, lançant la foudre par les verres de son lorgnon, se leva, plein d'une indignation. tout à fait remarquable, et, la main droite sur son cœur, il proclama :
— Monsieur, vous nous faites injure, en croyant que nous voulions abuser de vous. Nous ne le pou-
LA (iHAlNK IIIMAINK
vons en aucune sorte. Nous avons lancé un appel conciliant à votre cœur en faveur d'une niallieuleuse enfant — mineure aussi — que vous aimiez, I qui, facilement, sincèrement, passionnément, vous prodiguiez vos jeunes baisers, et c'est encore et toujours à votre cœur que nous adressons notre juste requête...
Mais Georges réclama :
— Quel rôle joue, ici, monsieur?
Il désignait la pomme cuite. La voix de fausset répliqua :
— Monsieur est le tuteur, presque le père de Glotilde, monsieur. Quoique pauvre, n'hésitant pas
n face de son devoir, il l'a conduite chez une sageiemme. Monsieur n'a pas voulu que l'enfant de sa nièce, cet enfant pour lequel il faut bien que nous nous agitions, que nous nous démenions, puisque ses protecteurs naturels...
— Halte là, déclara résolument Georges, se levant; je n'ai pas de détermination à prendre ni d'ordres à recevoir. Mais, je vous l'ai affirmé, il sera pourvu au nécessaire.
Là-dessus, il salua vaguement, et sortit.
Tandis qu'il se reprochait, marchant sous la neige sans y prendre garde, son imprudence, les autres résumaient l'entretien, au cours duquel Georges avait, implicitement, par-devant deux témoins, accepté l'hypothèse de sa paternité.
— Et pourquoué donc, disait Gigoux, que vous n'avez point accepté que c' ti-là aille vouer Glo-tilde ?
— Vous êtes insensé, père Gigoux. Croyez-vous qu'il Tépouserait ? Elle Taime encore, lui point. Alors, il en ferait ce qu'il lui plairait, et nous nous fouillerions ! Laissez-moi agir. Contentez-vous de votre rôle de témoin.
Puis, après réflexion, le nez aiguisé trancha la conclusion dans le vif :
— Ils veulent me mener à l'étude de leur avoué ; j'aime mieux n'y pas aller. Par le fils, nous entrons en conversation directe. L'important, c'est qu'il ne nie point.
Là-dessus, maître Ragot se frotta les mains.
Chez une sage-femme prenant pensionnaires, Clotilde attendait sa délivrance. Tout entière en proie aux afl'res du sacrifice mystérieux de sa chair féminine, à ce cruel sacerdoce de la maternité, elle ne savait rien, hors cela.
Dans l'appartement, une autre pensionnaire poussait des gémissements continus, parfois des cris d'angoisse, des hurlements de béte qu'on égorge. Clotilde, alors, écoutait terrifiée, mais courageuse, résignée ; cousant interminablement des lambeaux de toile, elle s'apprêtait à subir la loi de nature.
Le père Gigoux, sur le conseil de Ragot, vint expressément recommander à la sage-femme de ne recevoir personne autre que lui, et exigea que, aussitôt l'enfant venu au monde, il fût déclaré à la mairie, avec les papiers nécessaires, comme fils de Clotilde Lagneau et de père inconnu.
— Vous comprenez, avait dit Ragot, que s'ils
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s'avisaient de prendre Fenfant à leur charge, vous et moi, nous serions rincés.
L'œil avait cligné ; et la pomme cuite était allée aussitôt prendre les mesures suprêmes.
Quant à Taigrcfin, sans perdre une minute, il se rendit à Neuilly, où il arriva vers une heure. Il se lit annoncer.
— Ragot? qui, Ragot ? dit Trévières. Introduisez ce monsieur dans mon cabinet.
Il se leva et alla accrueillir ce visiteur inconnu. Le nez effilé s'inclina vers la terre devant la barbe en éventail.
— Asseyez-vous, monsieur, dit la barbe. Que désirez-vous ?
— Monsieur, sonna la voix de fausset pleine de trilles, c'est ici une délicate mission, toute d'humanité, que je remplis, et je ne saurais mieux m\idresser qu'au grand et célèbre philanthrope, à rhomme de cœur, au noble patriote qu'est M. Trévières.
La barbe en éventail, chatouillée par la louange, salua le compliment, tandis que le cerveau gardé par le crâne dénudé, poli comme une cuirasse, songeait :
— Encore quelque famille nombreuse qui veut me taper.
Le nez poursuivit :
— Je suis le porte-parole d'une famille...
— Ça y est ! conclut prématurément le cerveau. Cependant, Tautre continuait :
— ... Une famille qui... une famille dont... exal-
tant les mérites, la saine probité, l'honneur toujours cultivés, d'une culture intensive par cette famille qui... cette famille française dont... cette famille du peuple de France à laquelle...
Le nez, coupant verticalement l'espace par de successives inclinaisons de tête, semblait exécuter un harmonieux hachis de toutes les vertus sociales et privées que possédait cette famille populaire de France. La voix de fausset y ajoutait un filet de vinaigre.
Quand le hachis fut terminé, bien à point. Ragot s'arrêta.
Trévières pensa :
— C'est au moins cent francs! le discours les vaut.
Et il s'y connaissait.
Voyant, toutefois, que l'autre se taisait, absorbé :
— Enfin, que voulez-vous? demanda-t-il. Mon temps est précieux.
— Je ne l'ignore point, siffla Ragot. Mais cette délicate mission d'humanité se trouve être, en même temps, une mission pénible. Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que je ne m'en charge qu'à mon corps défendant, et parce que, devant la détresse dont il s'agit, cela m'est apparu comme un devoir d'honnête homme, de bon citoyen, de ceux auxquels, par vos écrits et vos paroles éloquentes, vous faites appel. C'est en vous appréciant à votre haute valeur morale que j'ose être ici l'interprèto de pauvres gens, incapables de se défendre, et plongés dans la plus extrême affliction.
LA (lUAINK HUMAINE
— C(; sera dvAix cents francs ! songea Trévières. ;Mettons cent cinciuante.
L'autre, après une pause, et injectant le plus de miel possible dans son fausset, prononça doucereusement :
— Vous ignorez peut-être, monsieur, que la malheureuse Clotilde est sur le point d'accoucher...
Trévières sursauta :
— Pas un mot de plus sur ce sujet, fit-il en renversant en arrière son crâne poli, tandis que la barbe devint horizontale, en face du nez vertical aiguisé, prêt à la couper en deux.
Les adversaires se toisèrent un instant, la barbe bravant le nez.
— Mais, monsieur, sibila Ragot...
— Non. Cette affaire où je sens bien que vous avez la main ; car un paysan n'écrit pas des lettres telles que...
Le sifflet l'interrompit :
— J'ai pu, et j'en suis fier, prêter à de tristes diables une aide dans leur détresse, puisque ceux-là mêmes qui le devaient et le pouvaient ne s'en inquiétaient pas.
Trévières se leva.
— En voilà assez, monsieur, déclara-t-il. Mon avoué, M^ Tranquille, a fixé, à diverses reprises, des rendez-vous, auxquels nul n'est venu. Il aurait fait le nécessaire. On n'a pas accepté ces rendezvous. Si vous êtes le porte-parole de ces pauvres, allez à l'étude de M*^ Tranquille, et tout ce qui est
juste, tout ce qui est humain, sera accompli. Vous pouvez vous retirer, monsieur.
Le geste large indiquait la porte côté jardin.
Ragot, debout, insista :
— Encore un mot. Nous avons de la bouche même de M. Doël, et par-devant témoins, l'aveu de ses relations avec Clotilde Lagneau, mineure, cela sous le toit de la mère et tutrice, et du beau-père, responsable en somme du dommage.
Trévières, qui s'apprêtait à pousser l'intrus vers le seuil, s'arrêta net. L'autre sifflait la suite :
— Oui, monsieur. Nous sommes donc armés pour une revendication judiciaire... pénible extrémité à laquelle nous ne consentirons que contraints et forcés. Il y a des précédents. Récemment, on a condamné des parents bourgeois à constituer un avoir à une fille de service, que le jeune homme mineur avait mise à mal. C'est ici le même cas. Seulement, avant d'entamer une action judiciaire, toujours onéreuse des deux côtés, ne l'oubliez pas, et dont les frais retombent à la charge du perdant, nous usons de moyens conciliatoires. Si, au lieu de venir vous parler à cœur ouvert, nous avons écrit — et sur un ton respectueux, humble, suppliant, — c'est que vous étiez à la campagne. Nous comptions sur une entente avec l'homme de cœur qui soutient depuis si longtemps, avec tant de talent, la cause de la repopulation, et dont on annonce, dans tous les journaux, le prochain livre magistral.
Trapu, à cet instant, montra dans l'encadrement de l'huis sa figure dévastée. M. Trévières le pria
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d'aller quérir madame Trévières. Il se rassit, fulieux, impuissant :
— Attendez, dit-il à Ragot, comme s'il voulait le (li'vorer. J'ai fait prévenir la mère et tutrice de Georg-es Doël, encore mineur et irresponsable.
Madame Trévières apparut, calme et souriante, suivie de Trapu.
— Tenez, Trapu, articula le patron, voilà le bon à tirer définitif. Portez-le vite à l'imprimerie. Je vous octroie un congé de huit jours.
Trapu sorti, madame Trévières fut mise au courant de la situation par son mari, dont Ragot rectiiiait parfois le résumé par des a honnêtes paysans... vertus... probité ».
Aussitôt, madame Trévières déclara :
— C'est très simple, en vérité, puisque nous sommes entre braves gens qui voulons nous entendre pour faire le bien. J'y ai réfléchi maintes fois. Voici : nous trouverons, dès ses relevailles, une place pour Clotilde, puisque, aussi bien, elle ne peut pas revenir ici. Quant à l'enfant, nous le prenons à notre charge et l'élèverons à notre guise.
Ragot reçut ce coup droit sans sourciller. Cette très digne proposition était pour lui le danger prévu.
— Malheureusement, madame, fit-il d'un ton doucereux, il y a un obstacle insurmontable. La mère, sublime en ce cas, ne veut pas entendre parler d'une séparation ; elle exige que cet enfant soit à elle, bien à elle, non à d'autres...
— Et qui empêchera que ce fils ou fille lui appartienne? Sommes-nous des barbares? Mais nous souhaiterions l'élever nous-mêmes, à notre manière, c'est-à-dire parfaitement. D'ailleurs, je désire voir Clotilde.
— Cela est absolument impossible : elle a pris en horreur, trop légitime à coup sur, les personnes auxquelles elle doit sa pénible situation...
— Alors, à quoi prétendez-vous, en somme? cria Trévières. Formulez au moins vos désirs, vos exi-
Ragot déclara
— Chantage! chantage! vociféra Trévières, malo^ré les sio-nes de madame Trévières.
— Monsieur, prenez garde, sifïla le nez coupant, voilà un mot qu'il ne faudrait pas répéter devant témoin. Je m'appelle Ragot, ancien avoué, honnête, riche presque autant que vous, accomplissant une mission de pitié dédaignée par le philanthrope qui, à cette heure, ment à toutes les belles phrases que contient sans doute le livre dont il vient de donner le bon à tirer. Je suis venu vous rap.peler votre devoir, monsieur, signifier les revendications d'une famille, dont je suis le simple porte-parole et le parlementaire... Si vous voulaz la guerre, vous l'aurez, alors que j'apportais la paix et Toubli moyennant une somme relativement bien faible, eu égard au dommage causé... Réfléchissez, monsieur.
— Allez chez l'avoué...
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— .1(3 irirai point chez l'avoué; co serait entamer la lutte judiciaire si préjudiciable pour votre pliilantliropie, croyez-moi : j'attendrai quarante-huit heures. Voici ma carte.
Il la déposa sur le bureau, et sortit, très digne, coupant la bise avec son nez.
Les Trévières, demeurés seuls, se concertèrent. Madame était d'avis de transiger ; monsieur éprouvait une violente envie de plaider.
— Ce sont des aigrefins, des maîtres-chanteurs. (]ette pauvre Clotilde n'aura rien.
— Mais nous obtiendrons la paix, mon ami. Et la paix vaut bien cinq ou six mille francs. J'ai offert le mieux, ils n'en veulent pas. Ce sera tant pis pour Clotilde. Nous n'y pouvons rien, sinon nous casser la tète... quoique j'eusse été heureuse d'être grand'mère delà main gauche, sous le pseudonyme de marraine. Cela ne gênait en rien l'avenir de Georges, et j'aurais peut-être aimé cet enfant. Mais comme ils n'y consentent pas, ils m'épargnent, sans doute, une sottise et de lourds embarras. Qui sait • •e que Clotilde serait devenue, et de quel poids elle aurait pesé sur nous ! Nous avions à la fois Fenfant et la mère. C'eût été beaucoup. Voyons^ calme-toi, mon ami. Prenons les choses par le bon côté. Il s'agit de toi et de ton œuvre... surtout de ton œuvre.
A cet argument, Trévières redressa sa barbe jusque-là éplorée :
— Tu as raison, ma chérie, toujours.
— Ensuite, il faut décidément parler à Georges, puisque ces gens l'ont déjà chambré.
Justement, le jeune homme, sans trop se presser, arrivait porter la grande nouvelle à sa famille. Il fut reçu sans acclamation.
— Nous savons tout : ton M. Ragot sort d'ici.
— Ah ! quelle canaille ! clama l'athlète fier. Pauvre Glotildeî Mais je la tirerai de leurs griffes...
— Ta, ta, ta, ta, fit Trévières ; monsieur le chevalier, rengainez votre épée de Don Quichotte, s'il vous plait.
— Quoi ! Marco, tu me conseilles d'abandonner cette malheureuse fille à ce tuteur que j'ai vu, figure de pomme cuite, et à cet avocat-conseil dont le nez a l'air de couper les cheveux en quatre ?
Après que, durant quelques heures, le bouillant jeune homme eut exhalé ses généreuses colères, il fut chapitré par Marco d'abord, puis par sa mère. Celle-ci, même, n'hésita point à jeter un soupçon sur la paternité de son fils... Après tout, est-ce qu'on savait? N'}^ a-t-ilpas le garçon boucher? Tépicier ? Avec une fille qui avait pu se donner si facilement, et qui possédait de tels chanteurs dans sa parenté, tout apparaissait possible. N'était-elle pas complice?...
Et madame Trévières, par amour de la paix, plaidait le faux, redoutant quelque algarade de la part de Georges. Elle lui narra même l'insuccès de sa proposition d'adoption.
— Ce qui semble indiquer qu'on veut uniquement de Targent. Le coup est bien monté, ajoutaitelle.
Madame Trévières sentait, certes, qu'en argu-
LA C.HAINK m MAINK V.")?
mentant do la sorte, elle sacriliait une femme, pauvre cl sans défense ; mais le souci maternel la rendait (igoïsie, froide, et courageuse jusqu'à la barbarie, devant le danger (jui menaçait son mari et son fds : sa maison. On se bat entre hommes pour des femmes, on s'égorge entre femmes pour des hommes : le féminisme le plus exaspéré ne changera pas cela.
Enfin, elle aborda la question d'argent. Aussitôt, Georges déclara que, s'il pouvait signer, on prendrait la somme nécessaire sur son héritage. Mais le pouvait-il ?
— Nous te l'avancerons, dit la mère, et tu nous le restitueras à la reddition des comptes. Mais, dorénavant , méfie-toi des rendez- vous mystérieux, mon petit Geo.
x\h ! oui, il s'en méfierait !
— Mais l'enfant? demanda-t-il, par un reste de générosité.
— Eh ! mon Dieu, l'enfant, tu pourras toujours, de loin, t'en occuper, si tu le veux.
Avec cette satisfaction morale et dilatoire, les scrupules derniers furent étouffés, et Clotilde, plongée, au nom de la famille et de la société, dans l'in-pace de l'oubli, disparut.
Pour la somme à verser, on s'en remit aux soias de M'' Tranquille, qui daigna envoyer son premier ilerc traiter dans l'officine abjecte et méprisée de maître Ragot. Il offrait cinq mille. Gigoux, stylé par l'aigrefin, maintenait dix mille. L'affaire se traitait comme un achat de bestiaux, en marchandages.
Tandis que le livre éloquent La Repopulation, écrit, ou du moins signé par Trévières, apparaissait aux étalages des libraires, un gros garçon, énorme, robuste, violent, naissait, tuant presque sa mère, fluette et chétive.
— C'est un monstre, disait la sage-femme. Ali ! vous avez de la chance, ma petite, d'être débarquée chez moi ! Sans ça, vous y passiez. Allons, tenezvous tranquille...
Clotilde, exsangue, épuisée, implorait d'une voix faible :
— Il faudra l'appeler Georges, n'est-ce pas, madame ?
— Oui, oui. Reposez-vous.
Le médecin-accoucheur, qui venait en consultation, déclai^a tout net qu'il était nécessaire de mettre ce terrible produit humain en nourrice, sous peine d'exterminer la mère.
Le père Gigoux approuva fortement.
— J'cré ben, d'autant que comm' ça, nul, au pays, n'y verront que du feu.
Le gros nouveau-né hurlait. On manda une nourrice d'un bureau voisin. Le père Gigoux, habitué à traire les vaches, tâta le sein, et d'une pression en fit gicler le lait. La nourrice, une lille du Mans, toute pareille à une génisse, avec de gros yeux hébétés, accepta le prix de vingt francs, voulant s'en retourner dans son pays, revoir ses petits à elle.
L'enfant déclaré, baptisé, en vingt-quatre heures, fut emporté vers un pauvre village du pays man-
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ceaii, tnndis ((iic (llotiUle, secouée par la lirvrc, (•riait :
— Laissez-le-moi! laissez-lr-moi ! mon (jer»r- L^es !...
Dans Tollicine, on transigeait pour huit mille, a la condition (|ue l'arg-ent serait remis ès-mains de la mère Lagneau. M® Tranquille aurait désiré le placer, servir les rentes, surveiller Femploi. Mais chaque l'ois qu'il parlait de cela, Ragot remontait à dix mille, avec menaces sibilantes, tandis que son nez €oupait toute discussion.
Or, parmi les notes élogieuses que recevait Trévières par les soins d'une agence, où Ton exaltait les hautes vues patriotiques de Fauteur, s'en glissaient quelques-unes, sournoises, où l'on mettait en doute la sincérité de ses paroles ferventes en faveur de la repopulation. Des sous-entendus semblaient faire allusion à un petit drame de famille récent, et Trévières, exaspéré, donna l'ordre à l'avoué d'en finir coûte que coûte.
Les huit mille franes gagnés par le ventre de Glotilde furent donc versés ès-mains de la mère Lagneau.
Et le partage eut lieu avec le consentement d'un conseil de famille, créé à la hâte pour recevoir et surveiller; ce conseil accepta Tidée d'un placement favorable : une auberge près d'une carrière.
— On z'y amassera une dot à Glotilde pour sa majorité, disait le père Gigoux.
Quant à maître Ragot, il refusa de se mêler de quoi que ce fût, ayant touché ses honoraires.
Après ses relevailles, la fille à la dot^ la Glotilde, cessant d'être poule aux œufs d'or, devint servante de cabaret sous le regard aviné du père Gigoux.
Mais la paix était revenue sous le toit de Neuilly, et Georges, insouciant, reprenait le cours de ses nonchalantes études de peinture, en vue du Salon, car le « héros )>, les yeux cernés par ses travaux nocturnes, n'en était pas moins assez vaillant pour mener à bien les deux œuvres entreprises, laissant les bises secouer l'atelier, tandis que la cheminée prussienne ronflait, et que, dans cette atmosphère chaude, Paquita, toujours stérile, heureusement pour sa beauté, se promenait uniquement décorée de ses cheveux fous, et ressemblant à une grande fleur de chair rosée .
Le héros ne s'arrêtait de travailler que lorsque Georges, ayant achevé ses exercices de gymnastique, pris son tub et revêtu sa pelisse, s'écriait :
— L'heure est venue d'aller dîner.
Jacques Lian répondait :
Vous êtes mon lion superbe et généreux !
ou bien :
Célébrons de ce jour la fameuse journée Où, sur le mont Sina, la loi nous fut donnée.
Et, pour laisser à Paquita le temps d'envelopper sa nudité, les deux peintres allaient au prochain caboulot égorger une absinthe.
Le soir, Georges disparaissait de Montmartre et
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boulevardait, flirtail dans los petits théâtres, et, redevenu gai, trouvait à (jui parler, parmi le bêlant et délicieux: troupeau des brebis de coulisses.
Parfois, il songeait à Rosette, si disparue! à Jeanne Labatut, enfuie! à Clara d'Epernon que l'on ne voyait plus : engagement à l'étranger? ou séquestration parmi les stères de bois ? ou enlèvement par un prince? Mystère! Quant à Clotilde, il n'y songeait jamais : il avait payé.
Mais, plutôt, il dépensait désormais son activité dans le multiple sérail qu'offre Paris, et Spartyl, auquel il avait confié sa mésaventure, le félicitait de cet avatar dans le vice.
— Paris! Société anonyme, disait le poète, au capital de cent mille femmes. Bon pour un provincial d'avoir épouse unique ; ici, voltige de fleur en fleur, joli frelon : toutes les roses de Noël, toutes les corolles de serre chaude sont à toi. Yas-y.
Aussi, aux endroits où se peut disperser la graine humaine, depuis les luxueuses maisons, dont les « madames )> ont ferme en Bauce, vont aux eaux et à la mer, jusqu'aux simples petits rendez-vous, où des Vénus fardées, déshabillées sous un manteau de fourrure, offrent les joies de l'après-midi ; en passant par les restaurants de nuit où rôdent les pieuvres d'amour, aux lèvres d'abîme, et les bals où, dans la buée chaude, s'envolent les dessous fémininsen froufrou au-dessus du maillot, sous les yeux concupiscents de la garde municipale, partout, en attendant qu'une passion nouvelle le saisit et l'englobât, Georges Doël épuisait sa jeune virilité d'étalon,
sans nul profit désormais pour Tœuvre saint de la repopulation. Il en avait assez. Il devait apprendre à en avoir trop.
Mais, en revanche, au nom de cette môme Repopulation, M. Trévières nageait dans un océan de joie. Car tout se compense ici-bas, ainsi que dans les Espaces infinis. Par un décret de cette Haute Sagesse immanente qui , après avoir creusé des précipices afin d'élever des montagnes, comble ensuite les gouffres en y précipitant les cimes ; par une volonté expresse du Divin Comptable Statisticien qui gouverne les chiffres et qui veut qu'à la fin de l'année il y ait, à Monaco, un nombre de zéros sortis au moins égal au nombre des autres chiffres de la table de roulette ; par ordre de l'Être suprêmement Modéré qui, perpétuellement dans l'univers, fait triompher la Moyenne soit en température, soit en décès, soit en incendies, soit en chutes de bolides, il devait y avoir pour l'éminent philanthrope une compensation aux écarts prodigieux et inutilisables de son beau-fils.
Après le succès de son magnifique livre sur la Piepopulation , succès qui n'atteignit certes pas, dans leur amour des feuilletons; les classes populaires, ni, dans leur paradoxal engouement pour les vers amorphes, les snobs de la haute société, mais succès de bon aloi parmi la classe des politiciens, des fonctionnaires et des économistes : des hommes d'État, enfin, M. Trévières obtint, à l'occasion du Nouvel An, la décoration de la Légion d'honneur.
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(]v. fut nue belle fùte à Neuilly, où Ton regret ta raI)sone(; de M. Lubatiit, toujours en Italie pour une mission des plus iinportautes, et où une seuh3 note troubla le concert de félicitations et de joie.
Le docteur Ribon, qui avait conservé des relations avec Trévières, lesquelles permettaient au grognon savant d'épancher sa bile sur une des plus belles barbes du monde, écrivit, en elfet, une lettre empoisonnée au philanthrope.
Cette longue épitre, qui contenait une analyse amère et une critique forcenée du livre, se terminait par cet ironique compliment :
« Il était juste que vous fussiez décoré, cher monsieur; vous êtes dans la norme gouvernementale. A une époque où un Président de la République a deux fils, un président du conseil pas d'enfants, six ministres point d'enfants, quatre avec un enfant, un autre célibataire ;
)) Cinq cents députés, dont cent célibataires, cent avec deux enfants, cent avec un seul enfant, cent avec plus de deux ;
)) Un Sénat dans les mêmes proportions ;
» Des fonctionnaires dans des conditions analogues ;
)) Une gendarmerie au-dessous de cette moyenne ;
» Un clergé dénué de progéniture ;
» Une bourgeoisie à deux enfants par couple...
» Il était juste, il était nécessaire que l'auteur d'un livre sur la repopulation n'eût pas d'enfant, et que , pour cette propagande qui n'a rien d'anar-
chiste, n'étant pas une propagande par le fait, il fût décoré. »
La lettre poursuivait en comparant la France et TAno-leterre :
«... Où la Reine a eu huit enfants, où, depuis le lord-chancelier jusqu'au dernier clergyman du pays de Gornouailles, les Anglais prolifiques essaiment leur race, avec une étonnante vigueur... sans qu'on les décore pour cela. »
Cette épitre restait comme une flèche empoisonnée, ou plutôt tel un moxà, dans la poche du veston de Trévières, juste au-dessus du cœur.
— Trapu, avait-il dit au secrétaire, formulez à ce libelle une réponse courte, mais tapée... Courte, afin de ne pas prêter le flanc à la malignité de cet atrabilaire docteur ; mais tapée, vous dis -je, tapée.
Janvier exténuait Paris de corvées et de fatigants plaisirs, sous la blafarde et spongieuse clarté des jours maussades, sous Téclatante nuit girandolée de globes électriques et des mille feux du gaz, ruisselant parmi les magasins, et mettant des perles irisées dans la boue des trottoirs, le long des minuscules et encombrantes baraques foraines.
Georges Doël était venu passer quelques jours en famille, repos bien gagné, assurément, par cent travaux de débauche hivernale. Il commençait l'année sous « l'aile maternelle ». En guise de distraction, il ne comptait plus sur Marco ; Marco n'était plus ^larco, c'était M. Trévières, le puissant économiste. Mais il restait au jeune homme son ancien maitre, le pensif Trapu, qui mettait au point une réponse à la critique amère qu'avait faite du « Livre )) le docteur Ribon.
D'ailleurs, le pensif Trapu supportait avec philosophie les plaisants discours du jeune homme, pour
lequel il éprouvait une tendresse, sentant en lui le vengeur, dont sa haine pour Trévières escomptait les incartades. Le secrétaire avait deviné le drame obscur où s'était un instant débattu le patron et il en savait gré à Georges. D'ailleurs, on pouvait mettre sa patience à l'épreuve, car il allait heureusement quitter cette maison. Trévières avait fini par trouver à le caser dans une revue hebdomadaire fondée par un groupe d'économistes. Trapu devenait, fin courant, secrétaire de la rédaction à trois cents francs par mois, plus un article payé à part. Trapu, pour cet article mensuel, comptait bien s'occuper du cours .des bestiaux, des laines, des houblons, ou de la marche ascendante du budget des colonies ; mais jamais, jamais plus, de la natalité! Ah ! non, il respirait. Oh ! la Re-po-pu la-tion !
La gaieté de son ancien élève lui allait donc. 11 Texcitait même, disant :
— Eh bien! monsieur Doël, et les femmes ?
— A'oyons ! ripostait Georges, voyons, père Trapu, vous n'avez pas honte avec vos six ou sept enfants, ou huit, de parler encore des femmes, homme prolifique, libidineusement occupé à pousser l'espèce humaine à imiter votre dévergondage ? Ah ! c'est à vous, à vos leçons sataniques, à votre exemple funeste et nauséabond, que je dois d'avoir perdu ma fleur de chasteté avant l'heure sacrée du mariage.
Trapu ne répliquait point, laissant cette faconde s'exercer à ses dépens.
— Va, mon bonhomme, songeait-il, va. Je ne
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mourrai pas avaiil d'avoir vu eiicoriï <[iielque aventure! de toi plonger dans le marasme le célèhre, rillustre, le magnilique philanthrope Trévières. C'est toi le châtiment, c'est là ton rùle, ta raison d'être. L'imbécile-vaniteux-égoïste sera puni par toi pour avoir presque couvert de ridicule une noble idée, et rendu amer le pain de; Taumone à ma bouche dégoûtée.
Tandis que ces pensées virulentes corrodaient l'àme devenue haineuse et féroce du pauvre secrétaire, dont les rides profondes semblaient teintes au vert-de-gris par la bile, Finsouciant Georges poursuivait :
— Grâce à vous, sinistre suborneur, excitateur des passions reproductrices, j'étais pubère à quinze ans; on aurait pu, on aurait dû me marier à seize, et j'aurais été donné en exemple à la jeunesse française par le patriote Marc Trévières. Mais les lois s'y opposant, y compris la loi militaire, ces passions soulevées dans mon sein agité par vos enseignements lubriques, tournèrent à mon détriment. Et voici encore qu'avec un diabolisme prémédité, vous me demandez : « Et les femmes! »
Et, bondissant, le jeune homme saisissait le bras de Trapu :
— Funeste enjôleur, qu'as-tu fait de mon innocence ?
Puis, laissant là le secrétaire, il lisait les journaux, jusqu'au moment où il pouvait aller retrouver sa mère, noble et souriante, qu'il embrassait ton jours avec une ferveur d'admiration pour sa beauté^
avec une tendresse filiale non exempte d'un « soupçon )) de sensualité, très innocent et inconscient.
A travers sa vie agitée, les jours qu'il passait de la sorte dans « l'oasis de Neuilly » figuraient la période de paix, d'armistice au moins, où l'on se recueille, où l'on se ravitaille, où l'on reprend des forces. Là, il redevenait le jeune garçon^ l'enfant gâté, l'excellent petit bonhomme, auquel une maman Gâteau offre des sucreries. Cela ne durait jamais longtemps : huit, dix, douze jours ; mais il y récupérait l'énergie nécessaire à l'âpre combat de la vie nocturne, et aussi il ménageait son escarcelle, dont trop souvent il touchait le fond vide.
Et quelle existence bienfaisante ! Le matin , escrime intellectuelle et ironique avec Trapu. Puis tendresses filiales. Déjeuner solide. L'après-midi, sieste vague près du feu de bois pétillant, tandis que tourbillonnent au-dehors les flocons en essaim. Lne heure de gymnastique : il s'était mis à « la massue », cet énorme tronc que l'on doit saulever régulièrement et lentement, qu'on fait ensuite passer derrière la tête jusqu'à l'échiné, aussibas que possible, et que l'on ramène sans secousse, droit devant la poitrine.
Du bras droit ou du bras gauche, cet exercice, prolongé pendant une heure, a lieu devant une glace, afin que le gymnaste guette d'un œil attentif la régularité des mouvements. Ainsi, on acquiert doubles muscles. Ensuite, des exercices d'assouplissement et de terribles bonds en hauteur, ou des jetés-battus qui ébranlaient la maison.
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Le thé do cinq heures. Quelques dessins sur r^lbum, vaj^'ues esquisses, projets de tableaux destinés à être misauj)oiut par « le héros ». Le diner, suivi d'une partie de dames avec sa mère. Dix heures, coucher. Lecture d\in roman : quelques pages. Suprême cigarette. Sommeil.
Les journées se suivaient, pareilles, en l'oasis. Et le jeune homme s'y complaisait, jusqu'à ce qu'un soir, il prît, au nom de l'art et des fortes études de peinture, le tramway de Paris.
Un matin qu'il lutinait Trapu, dans le cabinet de travail, son beau-père entra :
— Eh bien ! Trapu, et cette réponse ?
Le secrétaire avait libellé au moins cinq cents pages de bonne copie, sans atteindre à l'idéal rêvé par (( le patron )> : une riposte courte et bonne.
— Je crois que j'y suis, répondit l'homme aux rides verdies par la bile. Voici :
« Cher docteur, votre critique acerbe et injuste de mon « Livre » est pour moi, étant données vos doctrines, le plus précieux des éloges. Je serais désolé de vous satisfaire. Donc, pas de polémique.
» Je vous signalerai simplement ceci : Vous mettez en parallèle la prolifique Angleterre, avec la France dépeuplée, et vous ne vous apercevez pas que, comme conclusion logique, la place d'un ^lalthus est à Londres et non à Paris.
» Il n'y a pas d'absolu dans un tel domaine, rien que des contingences. Vérité au delà delà Manche, erreur en deçà.
» Je vous conseille de vous faire naturaliser
dans la pullulante Albion. C'est le souhait que forme un bon Français. »
— Parfait! Trapu, parfait, s'exclama le maître.
Pendant ce temps, Georges, qui tenait un journal à la main, était sorti, Tair profondément troublé, le visage soudainement pâli par une émotion qu'il voulait dissimuler.
Il se rendit dans sa chambre, et là, affalé sur un fauteuil, il relut :
(( Une gentille petite actrice, dont la joliesse et la grâce furent appréciées en divers théâtres, où elle jouait dans les Revues, non sans un certain talent qui promettait, mademoiselle Clara d'Epernon, de son vrai nom Cécile Beau, est morte subitement hier. Elle venait à peine d'emménager en un petit hôtel de la rue Alphonse-de-Neuville. Les obsèques auront lieu demain, mercredi, à onze heures, en l'église Saint-François-de-Sales .
)) M^^^ d'Epernon n'avait que vingt-trois ans. »
Georges demeurait atterré, effondré, anéanti.
La mort!... Quand il lisait ce mot sinistre, cela, ne représentait habituellement pour lui qu'une hypothèse lointaine, obscure. Qui est-ce qui était mort? Nul, jusque-là, des êtres qu'il fréquentait, avec lesquels il avait joué, ou qu'il brimait. La Mort !... c'étaient des vieillards ac<"ablés par l'âge, ou des inconnus ! Des papiers de deuil arrivaient parfois de la poste ; on disait alors : « Ah ! c'est cette pauvre madame une telle, soixante-quinze ans! » ou : « Tiens le pauvre bébé, dix-huit mois, c'est le croup ! » Dans les journaux, on lisait : « Le général
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Un tel vient, (le mourir : il s'iît.nt brillamment ccjndult dans It'S guerres trAtVi(|ue, en Crimée, en Italie ! » Ti'ès loin tout cela.
La Mort!... Ah! oui, tout petit, trois ans, il avait perdu son père, homme jeune, mais il ne Tavait pas connu, et n'en gardait nulle souvenance : c'était un grand portrait pendu à un mur, et qui disparut quand sa mère fut épousée par Trévières. La Mort!... Qui donc encore? Ah! un de ses camarades, cet hnbécile de Loubat, très indifférent, qui s'était noyé à Roscoiï. La Mort!... Et cette petite Clara, le rire éclatant, la fièvre d'amour, le baiser sensuel, la joie de vivre! Morte subitement!...
Il croyait rêver. Et relut le filet du journal.
La Mort!... Elle pesait sur lui comme une apparition de cauchemar qui deviendrait réalité, là, tout proche, soufflant à son oreille une bise de nivùse. Il la voyait, il la touchait. 11 se représentait, sur l'oreiller, la tête souriante de Clara, ses cheveux épars, ses yeux gourmands, brillants comme des braises à la lueur molle de la lampe, l'éclat de ses joues empourprées parle plaisir, et les lèvres humides, entr'ouvertes sur les dents un peu écartées ; ou encore boudeuse, tirant une langue rose et faisant la grimace; ou bien toute pâmée, le tète renversée en arrière, les yeux perdus dans leur nacre, les dents serrées et grinçantes, la gorge pleine de râles d'ivresse... La Mort !... 11 la voyait, il la touchait : ce visage devenu rigide, glacé, les yeux clos, la bouche close, le nez pincé, les joues livides d'une pâleur plombée.
— Morte, Clara î C'est fou !
Il ne pleurait point. La compréhension de cette fin ne lui arrivait pas distinctement. Gela lui semblait improbable. Pourquoi mourir? Un accident : une chute de bicyclette, voiture versée, train qui déraille, maison qui brûle, voilà la mort pour les jeunes... Et ce stupide journal qui ne donne aucun détail...
Son cœur était comprimé par une angoisse, une terreur. Il commençait à concevoir le vide qu'on laisse après soi, quand on meurt, dans l'âme de ceux qui vous 'aiment, ne fût-ce qu'un peu.
— Et si maman ? songea- t-il...
Cette idée acheva de l'anéantir. En cet être de vie exubérante, ivre d'avril et de soleil, en pleine force évolutive irrassasiée, irrassasiable, l'ombre de la Mort grandissait, effroyable, noire, rigide. Le souffle inattendu qui fauche les fleurs récentes... La Mort...
11 se mit enfin à sangloter, sans pensée.
Ce lui fut un soulagement lorsque sa « maman » , ne le voyant pas descendre, s'en vint le relancer.
— Eh bien, Geo, on va déjeuner, fit-elle gaiement.
Mais, devant l'expression morne de ce visage dévasté, la mère demanda vivement :
— Qu'as-tu? parle, parle donc!
11 allait se livrer à des confidences; il se maîtrisa :
— Rien! un chagrin. Je viens de perdre un de mes plus chers camarades, dit-il.
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Alors, elle commença la litanie des consolations : il faut s'habituer à voir disparaître les amis ; la vie, en s'alIon^(îaiit, se jonche de deuils... et en s'allongeant un peu plus se jonche d'oubli... iieùreusement ! C'est la destinée, on se fait une raison... Elle même avait passé par là...
Georges, à travers son chagrin réel, songeait à ce portrait de son père qu'il avait peu connu, ce portrait, deuil d'abord, devenu ensuite oubli... grenier vague. Sans doute, il oublierait Clara — ne Tavait-il pas oubliée déjà, presque, depuis quelques mois ? S'était-il grandement soucié de la vie qu'elle pouvait mener ? Seulement, c'était le sentiment de la Mort qui l'étreignait pour la première fois, et cela se gravait profondément en lui. On lui eût annoncé la mort de Rosette, de Clotilde, que l'effet eût été le même... La mort d'un être encore chaud de ses baisers ! Et Jeanne Labatut 1 Oh ! comment peut-on mourir jeune, ailleurs que sur un champ de bataille, autrement que foudroyé bellement par l'éclair soudain de l'Accident qui guette ses proies?
La mère, très calme, disait :
— Allons, viens déjeuner. Rien n'est souverain contre la douleur comme un repas solide.
— Sans doute, fît Georges.
Il descendit. Trapu était invité. Sa lettre avait plu au (c patron ». Et d'ailleurs, c'était là son dernier jour : il entrait dans la Revue hebdomadairo économique, le lendemain. Le secrétaire lançait à son ex-élève des coups d'œil interrogateurs, espérant quelque algarade; mais le jeune homme, très
pâle et froid, gardait un silence désespérant. Seul, M. Trévières, que sa barbe en éventail avait obligé à placer le ruban rouge à une boutonnière inférieure du veston, afin qu'on l'aperçût, éclatant, pérorait avec majesté, ignorant tout, sauf la gloire dont il se sentait illuminé.
Alors, le secrétaire, englué dans cette faconde qu'il connaissait trop, se replia sur lui-même comme un hérisson tombé dans la mélasse, et songea au logis familial où une paix sourde régnait désormais, sa femme ne soufflant plus une parole, se contentant de se battre avec la vaisselle, ou encore, par moments, de prendre un air de victime saturée d'absinthe, pour embrasser étroitement la petite dernière, sur sa vaste poitrine, avec des : « Ah! chère misérable mignonne ! » Mais le pauvre diable entrevoyait, malgré cela, un avenir teinté sinon en rose, du moins en lilas clair. Secrétaire de la rédaction d'une revue î Quel rêve ! Un siège curule ! Et il se forgeait mille bonheurs inédits. Il lancerait ses enfants dans la voie large du journalisme ; il marierait ses fdles... une aurore luisait enfin!
Georges, silencieux, mangeait du bout des dents. Le secrétaire aurait bien voulu connaître la cause de ce mutisme; mais, en somme, il lui suffisait de constater qu'il laissait la maison Trévières sous le poids d'un orage prochain.
Quand il eut, pour la dernière fois, passé la porte de cette demeure philanthi^opique, Trapu se frotta les mains, comme pour en détacher définitivement les taches d'encre, les calus et la crampe des écrit
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vains qu(î leur valait reloge perpétuel de la R(3-popu-la-tioii. Malgré la. neige, il exsudait par tous les pores cette absurde intoxication de (jraine Humaine. Ah! cette semence! il en éprouvait des haut-lecœur... et sûrement, il composerait quelque dithyrambe en l'honneur du docteur Ribon, dans la Revue.. Il ne le signerait pas !... «Dieu t'en garde. Trapu!... )> Mais il lui laisserait toute sa saveur sous le couvert de l'anonymat.
Gré matin ! on pouvait bien, désormais, mettre en purée toute la Graine Humaine de Paris, en fabriquer du savon, de la colophane ou du mastic, en tirer de l'alcool chez des bouilleurs de cru, du sirop anti-scorbutique oudel'élixir Brown-Séquard, chez les pharmaciens ; on pouvait distribuer des prix aux principaux lapins et cochons d'Inde prolifiques qui se promènent vêtus comme des hommes à travers la ville. Trapu « ne voulait plus rien savoir » à ce sujet. Ah! Dieu non! Son indigestion de Graine Humaine dépassait les plus exagérées limites d'une dilatation d'estomac.
La puissante nécessité d'aérer ses poumons intoxiqués par la paille, la farine, le gluten de la Graine Humaine si longtemps moulue, l'obligea à s'en aller à pied. Son cerveau, où il avait fait cuire tant de fois le pain quotidien de la Farine Humaine, bouillait encore comme un four de boulanger social mal éteint.
Il ôta son chapeau et reçut avec joie, sur ses pâles et rares cheveux, la douche des frimas.
A l'ahurissement d'un passant qui fuyait, le col
relevé, cet homme, exaspéré, nu-tète, s'écriait, dans le vent :
— Graine humaine ! je te vomis !...
C'est sous une telle impression qu'il arriva à la Revue prendre la place de secrétaire de la rédaction. Là, il redevint subitement humble, et, sansbarguigner, écouta l'économiste en chef, qui lui parla du bimétallisme.
— Ah î le bimétallisme, pensa Trapu, quelle chance !
Il aima tout de suite sa nouvelle carrière ; l'or, l'argent, les échanges. L'Afrique, les débouchés... Oui, oui, les débouchés! Il se débouchait lui-même ! Et il se sentait devenir subitement solide, bimétallique.
Le mercredi matin, la neige cessa de tomber; un pâle soleil d'hiver jetait quelques rayons sur la boue infâme que d'invraisemblables hères, raidis par le froid, poussaient àl'égout. Une bise aigre rougissait le nez des passants.
Georges, tout de noir vêtu, ganté de noir, descendait de tramway au coin de la rue Jouffroy, devant l'église de Saint-François-de-Sales. Un groupe, où il reconnut le poète Spartyl, stationnait sur le trottoir, tandis qu'un monsieur en frac et couvert d'un vaste pardessus, gesticulait. Des hommes décrochaient la tenture qu'on avait placée sur le porche, et où la lettre B étalait sa broderie d'argent : Cécile Beau; il se rappela le vrai nom Mais alors? la cérémonie avait eu lieu?
11 s'approcha. Spartyl qu'il abordait lui annonça :
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— La céréinoiiii; lïinèbro est conlroniaridéc, ordre du Pai*quet. Défense d'inhumer. Une enquête
^t ouverte : il paraît que cette triste enfant est morte dans des conditions telles que la justice sY-n utcupc... c'est ce que vient de nous déclarer Fordunnateur.
Georges s'étonna, pensa suicide, accident. Il demanda :
— Voulez-vous, mon cher, venir avec moi jus- ([uk la maison mortuaire ?
— Soit, dit le poète. On gèle ici.
Des voitures amenaient des actrices, des gens* de théâtre, des reporters, qui, tous, maugréaient (Fabord de ne pas avoir à enterrer leur « pauvre amie » après s'être levés exprès pour cela, et, puis, s'intéressaient au drame possible que supposait l'intervention du Parquet.
L'ordonnateur s'égosillait à expliquer le cas de force majeure :
— Nous ne pouvons pas ensevelir aujourd'hui, dit-il, réellement afïligé de manquer ainsi d'égards à ces notabilités théâtrales.
Devant la maison mortuaire, coquet petit hôtel, un fourgon peint en vert stationnait, le cocher sur le siège. Des hommes graves et un officier de paix accompagné d'agents essayaient d'échapper à une femme, provinciale d'allures, qui sanglotait des réclamations :
— Mais pourquoi ? pourquoi à la Morgue ? Ma petite Cécile, mon chéri trésor !
Un individu solennel répondait :
— Cela est indispensable, madame.
Des parents, à type rural, parlaient à voix basse, effrayés d'avoir, si peu que ce fût, affaire à la justice.
Un monsieur advint, l'air supérieur, et, descendant de son fiacre, il interrogea d'une voix brève :
— Le corps est dans le fourgon ?
— Oui, monsieur le commissaire.
— Eh bien ! en route... Ah 1 les scellés sont apposés, n'est-ce pas?... Bon... Allez, cocher.
Le commissaire prit avec lui deux des hommes graves et partit, tandis que le fourgon démarrait sous le regard ahuri des parents ruraux, et parmi les hoquets douloureux de la pauvre dame provinciale dont la bise allongeait démesurément^ sur riiorizon, le long voile noir.
Georges regarda fuir ce véhicule sinistre, dans lequel était enlevée la petite Clara d'Epernon : les sourires, les chansons gaies, les lèvres de fête. On dissimule le corbillard sous des étoffes brodées de larmes ; il y a dessus des panaches, et des fleurs, et des couronnes ; le conducteur porte une tenue spéciale de cocher macabre, mais correcte. On déguise la mort, on enjolive le départ définitif... Mais ce fourgon, conduit par un homme coiffé d'une casquette vernie... Pauvre Clara!
Spartyl interrogeait un des hommes graves qui répondit :
— Je ne sais pas trop, monsieur ; il y a enquête. C'est peut-être un crime. L'autopsie le dira.
La mère au voile noir flottant pleurait toujours,
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Jcvant cette porte fermée pour elle et gardée. Les parents ruraux lui disaient :
— Venez donc, ne restez juis la'... XOyuns, la mère...
On l'emmenait.
Georges lut enfin tiré de sa rêverie angoissée p-ir le poète, qui lui dit :
— Allons-nous-en.
— Qu'y a-t-il ? Qu'est-ce que cela signifie ?
— Gela signifie, déclara Spartyl, qu'une enquête judiciaire est ouverte sur le cas de cette triste petite Glara. Il y a eu crime apparemment. Affaire (l'avortement, c'est probable.
— Vous croyez? s'exclama brusquement Georges frappé. Affaire d'avortement!
— Parbleu! fit le poète. Crime... Elle n'a pas été assassinée, on le saurait tout de suite. Elle ne s'est pas empoisonnée, on l'aurait indiqué...
Mais, voyant l'effet terrible que produisaient ses paroles sur son jeune compagnon, le poète se tut.
Ils repassèrent devant l'église, où l'on tendait maintenant une draperie blanche avec baldaquin à raies roses, et l'on étalait un tapis sur le trottoir pour une messe de mariage. Les employés des pompes funèbres, ayant plié bagages, s'apprêtaient à partir.
Georges, affolé, eut l'idée de les interroger au sujet de cette remise de la cérémonie funèbre ; un homme répondit en son langage :
— On parle que cette dame est morte à la suite
d'une opération chez un docteur, et que ce n'est pas très catholique.
Les premières voitures de la noce arrivaient, apportant des iuA'ités pressés d'entrer pour se mettre à Fabri de la bise.
— Allons, venez dit Spartyl au jeune homme qui restait silencieux, la bouche tordue.
Le poète s'efforçait de secouer ce désespoir muet.
— Marchons î dit-il.
Il prit le bras de Georges et commença la série banale des consolations ; car la banalité seule est supportable, et nul homme d'esprit n'a rien inventé de plus neuf que les « On n'y peut rien ! )> ou : (c C'est la destinée ! la vie en s'allongeant amène des deuils, et, en s'allongeant encore plus, amène des oublis. » Le poète, d'habitude ironique, ne trouvait pas mieux que madame Trévières, en phrases spongieuses.
Ils arrivaient à la Madeleine.
— Entrons là, dit le poète, indiquant un restaurant.
Ils s'installèrent :
— Un vermouth, une absinthe, un madère ?
— Je ne veux rien, dit l'enfant.
Spartj^l se fâcha : il ne s'agissait pas de se laisser ainsi effondrer^ mais de réagir, que diable ! Il commanda un menu soigné, des vins généreux. IL finit par forcer le jeune homme à manger : d'ailleurs, Georges, n'ayant ni déjeuné, ni dîné la veille» obéit aux impérieux conseils de l'appétit.
Quand ils sortirent, cigare aux dents, les joues
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du l)('l alhlètc s'étaient recoloréos. Une tiédeur animale ouatait la liiie hlessure du c<imr.
L'horloge pneumatique de la Madeleine mar({uait I lois heures Les deux fumeurs remontèrent le boulevard, où d'autres déjeuneurs tardifs passaient, fares congestionnées, mains gesticulantes, dans le saisissement brusque dont le froid étreintles digeslions encombrées.
A la hauteur de la rue Montmartre, un camelot [)assa, hurlant : « Demandez le Mystère de la rue Alphonse-de-Neuville. » Georges s'arrêta, mais le camelot était déjà loin. Un autre survint, lancé également à la façon d'un boulet pressé d'atteindre une destination lointaine. Spartyl put le saisir en sa trajectoire, et acheter un numéro. Ils lurent rapidement :
(( Une jeune et charmante artiste vient de mourir subitement, comme nous le disions hier. Les obsèques de mademoiselle Clara d'Epernon devaient se célébrer ce matin, et la cérémonie était commandée pour onze heures. Mais elle n'a pas eu lieu, le Parquet, sur les indications du docteur de l'état civil, ayant jugé bon de surseoir et d'informer. Mademoiselle d'Epernon aurait succombé à une opération, sur laquelle l'autopsie pratiquée, dès aujourd'hui, à la Morgue, doit faire la lumière.
» La malheureuse jeune femme serait allée chez un docteur dont nous croyons devoir taire le nom, et elle en serait revenue mourante. A peine arrivée dans son hôtel, elle serait morte, sans avoir repris connaissance.
» Le docteur X... a-t-il simplement commis une imprudence? Nous le saurons bientôt. Nous lui avons dépêché un de nos reporters, mais le docteur X... a refusé de dire quoi que ce soit avant la fin de l'enquête. D'après nos informations, il s'agirait de l'opération délicate appelée curetage au cours de laquelle il y aurait eu perforation profonde.
» Nous le répétons^ il n'y a peut-être eu là que maladresse, bien que le Parquet croie à un crime. Nous n'en disons pas plus, par prudence ; mais nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette affaire, qui parait revêtir un certain caractère de gravité. Le docteur X... était, comme d'habitude, assisté d'un confrère associé à lui, et l'opération a été faite dans son cabinet médical ouvert depuis quelques mois : Spécialité des maladies de femmes, »
— Horrible ! s'exclama Georges.
--- Oui, horrible, déclara Spartyl. Ces femmes ! ces mallieureuses ! pour un rien, pour une misère, elles vont sous le couteau! Se faire ouvrir le ventre, enlever les ovaires, la matrice, tout leur paraît presque un jeu. Et les chirurgiens, pas les grands à coup sur, non, pas les maîtres, mais les petits, n'hésitent point : ils aiment triturer ces flancs, ces entrailles, et ils coupent.
— Horrible î reprit Georges.
— Et, poursuivait Spartyl — ému, semblait il, par ce lamentable sujet, lui, Thomme inaccessible à la pitié, — c'est une rage . Un humoriste a pu dire : « Les ovaires ne se portent pas cette année... » Car il faut rire de tout... Mais tenez, là-bas vers les Ternes,
LA (iirVINE HUMAINE 283
d;ins lo quartier François I'", à Passy, à Neuilly, partout des ollicines de bourreaux, — pas bourreaux de crânes, ricaua-t-il — sont ouvertes. Audessus, par la cheminée, s'échappe perpétuellement une fumée noire, pestilentielle, une fumée d'usine, épaisse. Et ce qu'elle éparpille dans le vent, cette fumée, ce sont des flancs destinés par la Nature à procréer et qui brûlent dans des fours spéciaux toujours allumés. Le Moloch phénicien exigeait des enfants pour sa gueule de feu ; ce sont, là-bas, à Xeuilly, à Passy, aux Ternes et aux Champs-Elysées, des temples que Ton a dressés à Moloch, afin que le Dieu barbare mange non pas les enfants, mais, mieux, l'espoir des enfants à venir... Ah ! cette fumée diabolique qui monte dans l'air, lourde, asphyxiante, c'est la race qui fuit et s'évapore ! Voilà ce que votre beau-père devrait dire...
Il s'arrêta, regarda devant lui surgir quelque souvenir personnel sans doute , une douleur ancienne, mal cicatrisée, et il ajouta :
— Parfois, ce cruel Moloch ne se contente pas de la chair qu'on lui offre, des flancs destinés à procréer, mais il prend la femme tout entière, aussi, celle qui ne sera plus rien... qu'un peu de poussière. *
— Horrible ! disait encore Georges obsédé par une idée fixe qu'il ne communiquait pas à son compagnon.
Le poète s'était replongé dans son évocation d'une créature autrefois adorée et disparue :
— J'ai subi, moi, cette douleur de voir partir.
loin, là-haut, vers la poussière de la Voie Lactée, dans Finsondable Grand-Tout, une femme bienaimée. Pendant une absence que j'avais été obligé de faire, elle est allée, sous prétexte de tumeur ou de kyste, je ne sais, se livrer au couieau... Moloch Ta prise. A mon retour, la maison était vide... 11 ricana de façon amère :
— Il n'y avait plus ni tumeur, ni kyste... Il n'y avait plus personne.
— Horrible ! répétait obstinément Georges.
— Et que voulez-vous là-contre ? dit le poète en frappant du pied le sol. J'y ai passé, je n'en suis pas mort de douleur; je me suis cuirassé. Vous agirez de même. Parfois, seulement, vous regarderez voltiger, au-dessus des toits, la lourde fumée des temples de Moloch, et vous maudirez le couteau...
Tout à coup il se reprit :
— Pardon, mon jeune ami, de m'ètre penché ainsi sur moi-même, au lieu de bercer votre douleur. Mais c'est là un sujet qui m'arrache toujours un cri : «Pitoyable Maria !...» Dieu ! n'y pensons plus... Tenez, je ne veux pas vous quitter. Allons ici ou là, mais secouez le chagrin comme un fardeau troplourd.
Et il entraîna Georges, corps sans âme.
Ce n'était plus du chagrin qu'il éprouvait, l'enfant, c'était de la terreur, l'angoisse d'un malheur énorme planant sur lui.
Aussi la proposition de Spartyl lui agréa : il ne voulait à aucun prix rester seul, car il sentait que» seul, il aurait cour a à la Morgue pour savoir. Et il avait peur d'apprendre.
LA r, HAINE IllMAINK 285
Ce fut une soirée lu«^ubre et noire, où la verve de Spartyl se drpensa on narrations pessimistes, auxquelliis par habitude; il donnait un ragoût bizarre. Et cehi convenait aux pensées funèbres de Georges Do('l mieux que de vaines condoléances. Cette musique sinistre et folle tombait sur lui comme une (louche rude et bienfaisante, tandis que son imagination évoquait Thorrible spectacle de ces chairs féminines, de ces chairs de volupté, adorées, en proieàtout Tarsenal des bistouris, des scalpels, des pinces hémostatiques et des lames sanglantes.
Mais, peu à peu, non accoutumé à supporter les idées sombres et les acres mélancolies, le jeune homme se prit à somnoler. Il entendait vaguement le brouhaha de la brasserie et entrevovait le o-arron, à moustache épaisse de reître, qui, de temps à autre, substituait un bock plein au bock vide : ce verre de bière, orné d'un blanc faux-col, lui apparaissait falot et solennel.
Puis , il se trouva miraculeusement transporté dans un salon rousse tout ruisselant de lumière élec trique, où des femmes peintes comme des idoles, et demi-nues, à peine voilées de transparents peignoirs, sablaient des coupes de Champagne. Une d'elles chanta les Blés cVOr avec une sensibilité chevrotante. 11 vit aussi une chambre avec un o-rand
lit orné de glaces, tandis qu'en un cabinet de toilette très éclairé, miroitaient des ustensiles divers en métal anglais, incassables.
Puis, un fiacre dans la nuit. La porte de la rue des Martyrs. Et une voix gouailleuse disant :
— Comme ça, tu dormiras, mon petit.
Ce n'était pas la voix de Spartyl, mais celle d'un autre compagnon, beaucoup plus jeune, qui remonta dans le liacre, après avoir sonné et poussé dans l'allée son colis humain.
Rentré dans l'atelier, où la lampe qu'il alluma promenait des ombres titubantes sur les cloisons sombres, Georges regarda , à travers un voile d'ivresse, le ventre, poli comme un bouclier, de la Gai athée fuyant vers le ciel: nul couteau ne s'implantait, rouge, dans l'aine fauve.
Et Georo'es dormit sans cauchemar.
— Gommera, tu dormiras, mon petit, avait prononcé la mystérieuse voix d'un ange gardien, compagnon trouvé qui sait où, et aux soins duquel, sans doute, Spartyl l'avait confié. Des mains du pessimiste poète, il était de la sorte passé, sans en avoir conscience, au bras de quelque débauché optimiste. Ange gardien !
Seulement, le réveil ne se présenta pas joyeux, selon la coutume, et « le héros » fut mal accueilli par le dormeur, quand il lança de sa voix caverneuse l'appel :
Midi, roi des étés épandu sur la plaine...
Chose inattendue, Georges avait peur de la vie. Une angoisse l'oppressait. Parbleu ! le physique était toujours excellent, et il se le prouva à luimême en soulevant, comme plumes légères , les trente kilos à bout de bras ; mais le moral, cet In-
LA (iUAINE IIUMAINK '287
nli
umi qui veille eu nous, insaisissable, dont rallilèle ne s'était g'uère préoccupé, et qu'on appelle TAnie, la (Conscience, soullVait. Dans la niurt de cette pelil(î Clara, il se sentait complice. Pourquoi? Gomment ? C'était très indistinct ; mais il lui semblait avoir tenu le manche du couteau.
Ces pressentiments dénués de raison furent bienl.M justifiés par les dires des journaux.
Après Tautopsie exécutée par le chirurgien-exjxrt, et sur le rapport déposé au parquet, l'arrestation du docteur Emmanuel Forêt, médecin-gynécologue, avait été décidée. Il ne s'agissait plus d'une opération ordinaire : curetage, ablation de tout ou partie des organes, mais d'un avortement. Le doci 'iir allirmait avoir cru simplement à une lésion ou tumeur ; mais la jeune femme étant enceinte de quatre mois, le parquet estimait que le chirurgien avait agi en connaissance de cause.
Le journal ajoutait : « On a saisi chez le docteur toute une correspondance. Diverses personnes appartenant au monde, des boulevardiers, des négociants seront appelés chez le juge pour expliquer leurs relations avec Forêt. )>
En lisant ces détails, Georges se rappela soudain, avec effroi, la carte sur laquelle étaient inscrits son nom et son adresse. C'était bien lui, il le comprenait, qui, sans le vouloir, et ignorant la situation de Clara, avait tenu le couteau, et l'avait enfoncé dans sa jeune chair de volupté... sans le vouloir, oui; mais il était complice, moralement... Sans le vouloir! faible excuse devant l'Irréparable.
— Eh : l'on ne songe pas à tout cela, s'écria-t-il, quand on court au plaisir !
Puis rinstinct de la conservation reprit le dessus:
— 11 s'agit de se tirer de ce mauvais pas; que je me lamente comme une fille, que je me grise follement, cela ne ressuscitera point la pauvre Clara. Il faut marcher droit : je suis innocent et, toutes les apparences étant contre moi, il faut qu'on sache que je suis, sinon sans regrets amers, du moins sans remords. Et tiens-toi donc !
— Qu'as-tu à monologuer ? dit le « héros » qui, déjà, brosses en mains, jetait les touches légères, sur son œuvre.
L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Et il inclina son crâne d'oiseau nocturne pour suivre les jeux de lumière parmi les couleurs fraîchement posées*
— Au revoir, dit Georges, maussade.
Paquita, dont la figure embroussaillée venait
d'apparaître dans l'entre-bâillement du rideau, se retira aussitôt, s'exclamant :
— Pas chouette !
Georges prit un fiacre et partit pour Neuilly, avec l'intention de confier son lourd secret à sa mère* Il passa par la rue Alphonse-de-Neuville, et jeta un coup d'œil furtif sur le petit hôtel hermétiquement clos, et il songea que là avait agonisé la pauvre bête blessée, la petite Clara. Il lui sembla qu'un rideau se soulevait à une fenêtre du premier étage, et il se rencogna dans la voiture.
LA (lllAINK lir.MAINK -JHtJ
— C'est drolo, sorigoa-t-il, j'agis comme le font les assassins qui reviennent fatalement sur !•' Ii»'u (lu crime.
Madame Trévières fut légitimement troublée par les conlidencesdeson fils ; mais le courage ne tarda pas à renaître en elle. Il s'agissait de parer à ce coup inattendu, voilà tout. Elle n'en parlerait à son mari qu'à la dernière extrémité. Elle connaissait personnellement un président de chambre, un substitut, un juge d'instruction et aussi le ministre de la justice.
D'ailleurs, Georges semblait seulement coupable d'imprudence étourdie Son innocence ne faisait nul doute. L'important était de ne point se voir cité <omme témoin, à cause du scandale, et surtout pour la réputation de Trévières et sa renommée grandissante. Que dirait-on si le philanthrope, le grand promoteur du mouvement patriotique de la Repopulation, était même indirectement mêlé à une sinistre aft'aire d'avortement?
Le sang-froid maternel rendit à Georges toute sa sérénité.
— Il paraît que c'est la vie! conclut-il. Remettons-nous.
De pied ferme, comme en un assaut d'escrime, il attendit le coup droit, ou le coupé dégagé, ou le battement et une-deuss, des événements.
Aussi, lorsqu'un matin, ayant dépouillé son courrier, Trévières bondit tenant ès-main une assignalion à comparoir destinée à Georges, la placidité de celui-ci et le calme stupéfiant de la mère le médusèrent-ils complètement.
— Comment? Pourquoi ? demanda-t-il.
— Une affaire dont je me charge, répliqua la mèri Simple escapade, cela n'est rien.
Georges, lui-même, parut étonné du sourire coi liant et grandiose dont madame Trévières accentua son dédain. Il se sentait moins rassuré à l'idée d'aborder, même à titre de témoin, l'escalier solennel et les sombres couloirs du Palais de Justice.
Ce jour-là, madame Trévières, rompant avec ses habitudes d'indolence, partit de bonne heure et rentra en retard pour le dîner. Elle avait sept heures de fiacre.
Le soir, elle prit son fils, s'enferma avec lui durant une heure, et lui indiqua point par point ce qu'il devait dire au juge.
Le lendemain, ce fut elle qui réveilla son fils, et tous les deux ils partirent vers le Palais de Justice, où ils arrivaient à onze heures.
— Le juge ne t'interrogera peut-être qu'à midi, midi et demi; j'attendrai, là, en face, dans ce hacre. Si tuas besoin de moi... on saura où me trouver.
Et son calme restait le même, seulement le sourire semblait fiQ-é. Geors^es lui baisa tendrement les mains.
— Pauvre maman ! dit-il.
— Va, va, fît-elle, impassible.
Il arriva, au bout de recherches ardues, à trouver le cabinet du juge. Un couloir, une fenêtre profonde, grillée, encastrée entre deux épaisseurs d'énormes murs ; en cette embrasure on eût pu établir un bow-
LA C.UAINK HLMAINE 291
^vin(lo\v pour un déjouner de six personnes. A droite et à g-auche, des bancs sur lesquels étaient assis des municipaux.
(jeorges demanda :
— M.Rillot?
— iV'est pas encore là, dit un garde... ^'a venir. Attendez !
Le ton était sec, militaire, péremptoire.
Georges se mit à faire les cent pas, puis il s'assit sur un bout du banc, un soldat à droite, un soldat à gauche, et regarda par le grillage de la fenêtre Taiguillede la Sainte-Chapelle. Puis, les quarts d'heure s'écoulant, il eut Tappréhension d'être, lui-même, un prisonnier. Ces murs épais, ces bancs, ces gardes, ces barreaux, ce cabinet obstinément clos devant ses 3^eux lui donnaient la sensation d'un cachot. Il s'ennuyait à périr. De temps à autre, au bout du couloir, un pas. Une porte s'ouvrait, se fermait. Puis, rien. Il suffoquait.
— Joli métier que celui de témoin ! pensait-il. Encore un bruit de pas : « Serait-ce enfin le juge ?
Qu'il vienne donc et qu'il me guillotine ! » songeait l'impatient patient.
Xon. Un homme gros s'avançait, demandant à un garde :
— M. Rillot?
— X'est pas encore là... Va venir. Attendez.
Le gros homme s'épongea le front et s'assit sur le banc, du côté opposé de la fenêtre. A la pâle clarté qui tombait du ciel bourbeux, à travers les vitres mal lavées, Georges reconnut le marchand de bois,
l'adversaire à la canne brisée, Tancien protecteur de Clara d'Epernon.
— M. Chamboy ? dit-il.
— Gambon, rectifia l'autre. Qu'y a-t-il pour votre service?
Et soudain, il reconnut son adversaire — un de ses adversaires — dans le combat qu'il livrait sans succès contre les infidélités de sa maîtresse. Un pli douloureux creusa son front. Mais le malheur rapproche les ennemis. Dans ce cachot, orné de soldats, les deux hommes, frappés par la mort de la petite aimée, se serrèrent la main.
— Vous en êtes aussi de l'affaire? dit Gambon.
— Et vous ? dit le jeune homme.
— Vous voyez. Il y a deux mois, Glara me lâcha définitivement pour vivre largement aux frais d'un vieux prince moldave, jaloux comme un coq. Je ne la voyais plus... et le cœur m'en défaillait... Oui... oui... je l'adorais, je lui pardonnais tout; mais je voulais lavoir. Impossible!... Et, tout à coup...
Ici, le gros homme se moucha ; ses yeux bouflis s'emplissaient de larmes :
— Morte !... Pauvre Glarissette !
La gorge serrée, le jeune athlète se sentait pris d'une sympathie pour ce malheureux qui, vraiment, aimait, lui, laid, vieux déjà, grotesque et trompé. Lindor avait pitié de Gassandre.
— Eh! monsieur, gémit le pauvre homme, quand je songe que je suis cité comme témoin... témoin de quoi? est-ce que je sais, moi? Il paraît qu'elle était enceinte... de qui. Seigneur Jésus? Elle me disait
LA (iHAINK m MAINE ^U3
qu'elle avait une douleur daus le veutre... Pourquoi se cachait-elle! Moi, ça m'aurait fait plaisir de lui voir un gosse. Je n'eu ai plus à la maison... Et voilà, elle n'a rien dit, et pour conserver son vieux prince, et le petit hôtel, et la voiture, et les bijoux... Crac, le chirurgien !... et la Morgue!...
Gassandre se moucha longuement, derechef.
Lindor se taisait, refoulant une émotion inutile et dangereuse.
Advint le juge, un tout petit grassouillet, le regard fin, la bouche tordue, comme Tout certains enragés fumeurs de pipe, de très courts favoris pattes-de-lapin.
L'interrogatoire de Gambon, appelé le premier, fut bref. Le marchand de bois sortit, larmoyant.
Quand Georges fut introduit à son tour, le juge lui désiu'ua un sieste :
— Vous êtes bien jeune, monsieur, formula-t-il.
— Dix-neuf ans et demi.
— Et déjà, d'après les notes recueillies sur votre compte, nous savons que vous menez largement la vie d'un grand garçon. N'y a-t-il pas une histoire de femme de chambre ? articula-t-il, la bouche tordue ,
— Oui, répondit carrément Georges, et j'ai accompli, aidé par mes parents, puisque je suis mineur, tout mon devoir.
— Nous le savons. Eh bien! dites-moi par quel hasard vous avez contribué à l'avortement de la fille Glara-Gécile Beau et à sa mort ?
Le jeune homme prit un temps, se remémorant la leçon maternelle :
— J'ai connu Clara d'Epernon au théâtre ; elle avait des amants, j'ai été quelques jours un de ceuxlà. Ensuite Je suis parti de Paris. Je l'ai retrouvée à Granville, puis de nouveau à Paris, et, comme il me déplaisait de connaître M. Gambon son protecteur, j'ai cessé les relations.
— Pourquoi a-t-elle eu de vous une recommandation pour le docteur Forêt ?
— Je possédais une carte du docteur sur moi : il les distribuait d'ailleurs à beaucoup de personnes.
— C'est exact, fit le juge.
Et son œil malin commença de s'adoucir, comme celui d'un examinateur bienveillant qui trouve que le candidat répond bien.
— Un jour, cette carte, oubliée dans la poche de mon paletot, tomba. Clara s'en saisit et me dit textuellement : « Tiens, un docteur pour femmes! Tu le connais ? — Oui, fis-je, mais tu n'en as pas besoin. — Peut-être si ; je me sens quelquefois des dou^ leurs dans le ventre. Mets-moi un mot de toi sur la carte... » C'estceque j'ai fait.
Georges se leva.
— J'atteste, dit-il, que ce sera en moi, toute ma vie, non pas un remords, puisque je suis absolument innocent, mais un réel désespoir, d'avoir, par étourderie, été la cause indirecte de la mort d'une jeune femme charmante, et que j'aimais à ma façon, et à la sienne.
— Rasseyez-vous, dit le juge. Soupçonniez-vous qu'elle fût enceinte ?
— Pas le moins du monde.
LA (IMAINK IILMAINE V'J.)
— Cependant, une expérience antérieure devait vous avoir averti sur vos facultés si spéciales.
— Je ne m\*n doutais môme pas. D'ailleurs, a ([uel titre me serais-jc attribué cette paternité ?
La bouche tordue ,L»'rimaça un sourire.
— Gonnaissiez-vous beaucoup le docteur Forêt ?
— Comme on connaît quelqu'un que Ton a vu s'asseoir au même café que soi vers cinq heures. Je n'ai appris qu'il était médecin que le jour où il mo remit sa carte.
— Vous ne savez rien de plus ?
— Rien de plus.
— C'est bien, retirez-vous.
Georges s'inclina :
— Est-ce que je serai témoin au procès public ?
— Vous êtes mineur, on pourra vous entendre à titre de renseignement... J'espère pour vous, pour vos parents, pour M. Trévières, l'éminentphilantJirope qui lutte si vaillamment en faveur de la cause de la repopulation, qu'on ne vous verra pas figurer dans un procès d'avortement... Mais, monsieur, que cela, au moins, vous serve de leçon.
Georges, dehors, s'exclama, à l'ahurissement des gardes :
— J' te crois, que ça me servira de leçon !
Et il courut rejoindre sa mère, ravie d'apprendre que tout était terminé, ou à peu près.
Le procès fut rapidement mené, car il s'agissait d'arrêter les manœuvres de certains praticiens peu scrupuleux et de plusieurs « faiseuses d'anges », — ainsi appelle-t-on les sages-femmes qui obtiennent
29fi LA GRAINE HUMAINE
des délivrances prématurées, et envoient vers le cimetière, antichambre du ciel, des milliers d'innocents.
Mais, comme des journaux spéciaux s'étaient emparés de l'affaire, désignant certains témoins par leurs initiales, et que, d'autre part, des noms circulaient dans le public , Georges dut venir en cour d^assises répéter sa déposition. Le nom de Trévières traîna aux débats, ^n avocat spirituel blagua le philanthrope au cours de sa plaidoirie :
« ... Au lieu d'enseigner aux foules, qui n'en sentent nullement le besoin, l'art de faire des enfants, le philanthrope aurait bien dû donner personnellement l'exemple. Mais, comme par heureuse fortune dans son ménage, un mari antérieur avait eu la précaution de lui léguer un enfant du premier lit, un enfant tout confectionné et en parfait état, que n'a-t-il su, au moins, inculquer à ce beau-fils le respect de la progéniture possible, le souci sacré de cette Graine Humaine, dont lui, le philanthrope, s'est constitué le meunier convaincu ! »
On rit aux dépens de Marc Trévières. Et l'avocat insinua, avec toutes sortes de précautions oratoires, qu'en somme l'imprudence de ce jeune homme avait induit en erreur son ami, le docteur Forêt, qui crut" à un IvA^ste, là où, bel et bien, s'était engrangée la fameuse Graine Humaine
Très en verve, Torateur cita l'exemple de cette actrice parisienne qui, en Hollande, fut examinée pour une tumeur par un médecin de la reine. Ce sa-
[.A (IHAINK IILMAINK "297
vaut (!) voulait exi'cuti!!' uii(3 opération ([ui lui s(M11blait urgente. L'actric(; résista, préférant les chirurgiens (le Paris. Bien lui en prit. Plus tard, lorsqu'elle contait cette anecdote, elle posait la main sur un joli bébé de trois ans, et disait, avec un joli rire : « (^ar la voilà, ma tumeur! «
L'orateur poursuivait :
(( Seul, celui qui a les droits à la paternité peut connaître certaines dates précises. Un docteur, même hollandais, risque de se tromper. C'est en cela que le robuste amant dont je parle aurait du s'inquiéter, et mettre en garde mon client. )>
Georges, pris d'une fureur convulsive, très redoutable, ne songeait à rien moins qu'à casser les reins de cet impudent avocat. Heureusement on le retint. Sa mère le ramena écumant de rage.
D'ailleurs, le docteur Forêt fut condamné à cinq ans de prison, avec des considérants qui laissaient Georges parfaitement hors de cause.
Mais celui qui fut le plus atteint, le plus abattu, le plus anéanti, c'était Trévières. Le pauvre philanthrope, la barbe humiliée, n'osait plus montrer son crâne resplendissant, ni le ruban rouge énorme de sa boutonnière. Tout s'effondrait sous un coup pareil.
Ne reçut-il pas, suprême affront, une carte du docteur Piibon avec ces mots : « Toutes les condoléances du malthusien au philanthrope » ?
Seule, madame Trévières, calme toujours, ayant recouvré son rire, mit le holà à ces deux désespoirs. Surmontant son indolence, avec l'espoir secret d'y
retomber à la première occasion favorable, elle ferma la maison de Neuilly, prit par la main le petit enfant Geo et le grand enfant Marco, et, accompagnée de la fidèle Marianne, s'embarqua, un soir, dans le rapide Nice — Monte-Carlo — Vintimiglia. Là, les jours s'amolliraient dans le farniente, et la paix renaîtrait. L'oubli se ferait sur tant de pénibles incidents. Et Ton reviendrait à Paris qui, aisément, sur le tableau où s'inscrivent en poussière de craie les événements menus ou vastes, passe Féponge, de sorte qu'après un scandale effacé, il y ait de la place pour un nouveau scandale.
La vie s'écoulait, monotone, ramenant des jours pareils d'un charme égal, parmi les senteurs florales, sous le ciel bleu de Nice.
Trévières, peu à peu, reprenait, une à une, ses ambitions crevées par une tempête, et les renouait, comme un pêcheur son filet rompu. Même, il cherchait un secrétaire.
Madame Trévières, calme et souriante, dans cette atmosphère rajeunissante, exagérait le droit d'être belle toujours, à jamais.
Quant à Georges — le monstre ! — il semblait prendre goût au labeur de cabinet : il lisait des romans du matin au soir. Et il rentrait fidèlement à minuit, lorsqu'il sortait. Il consacrait ses soirées au théâtre. Parfois, le matin, il regardait, au large, passer les bateaux de Fescadre. De la sorte, en spectateur, il mettait platoniquement à exécution le programme de son enfance : « Etre comédien ou explorateur. » Cependant, ce dernier parti lui
agréait davantage : les actrices, c'était le connu; mais des femmes jaunes, noires, des turques, des circassiennes, des abyssines, des malaises, des malgaches, c'était l'inédit. Et, dans la fumée des navires, dans l'ondoyante et lourde vapeur, il apercevait, en mirage, la danse des aimées et le baiser des Bengalaises.
Son exubérance, ainsi, se logeait dans le rêve. Au réel, il offrait l'apparence d'un jeune homme correct, anglicisé, qui a eu des malheurs, ce que l'on pouvait lire dans ses yeux pleins de songes lamentables et de nostalgiques désirs, mais qui pouvait les supporter, si l'on en jugeait d'après la carrure des épaules et l'ampleur du torse herculéen.
La vie coulait ainsi, ramenant des jours pareils, lorsque, un matin où Georges s'attardait à contempler un yacht américain qui, gracieusement, évoluait, ayant à son bord une cargaison de jolies personnes, il vit, conduisant elle-même une charrette anglaise, une jeune femme très bien chapeautée.
— Rosette ! cria-t-il.
La jeune femme retourna la tète, étonnée ; puis, brusquement, cingla son cheval qui partit au grand trot. Georges fit quelques pas rapides ; mais la légère voiture disparut bientôt dans une rue transversale
Un afflux de pensées mélancoliques : « Rosette ! Et elle n'a pas daigné s'arrêter ! Pas même un sourire ! »
Dès lors, il eut un but, autre que de lire des
LA CHAINK IILMAINK 301
romans, d'aller jiu tliûâti-e, de voir parfois, le matin, les beaux navires empanachés de fumée, et souvent, l(î soir, la couche banale et bon enfant de certaines Italiennes et de plusieurs Provençales ; car, en lui, ](î semeur de Graine Humaine n'était pas mort, loin delà : le printemps méridional n'a pas été créé pour ça, non plus que les senteurs florales, ni la biise de mer.
Mais Rosette î
Par tramway, ou chemin de fer, ou bicyclette, il erra sur la Côte d'Azur. 11 fouilla les promontoires escarpés etles anses innombrables. A Monte-Carlo, il demeura des journées entières à guetter, dans la salle des Pas-Perdus,' les entrées et sorties de la salle de jeu ou du théâtre.
Enfin, un jour, comme, par delà Beaulieu, il gagnait, à bicyclette, la presqu'île de San-Sospir, il aperçut, dévalant sur Yillefranche, la petite charrette où, seule, Rosette — c'était bien elle — faisait sa promenade. Il l'appela, mais, de même qu'à Nice, elle fouetta sa bête qui partit au grand trot. Avec nn puissant démarrage, Georges s'emballa à sa poursuite, l'atteignit bientôt à la petite montée :
— Rosette ! Rosette ! dit-il, je vous en supplie ! La figure de la jeune femme exprima une franche
contrariété. Mais elle tourna bride, et du bout de son fouet indiqua l'endroit de la route qui passe sous les oliviers. Là. toujours suivie par le cycliste, elle prit à gauche un chemin assez escarpé, et s'arrêta.
— Que me voulçz-vous? dit-elle
— Rosette, je ne vous ai pas oubliée; quand je vous ai revue, j'ai senti tous les souvenirs remonter vite, vite...
Elle l'interrompit :
— Moi, je vous ai oublié. Ne parlons plus de cela, et si vous voulez être un parfait gentleman, quittez-moi là, ne me suivez pas. Prenez à droite, je prendrai à gauche.
— Ah! dit-il, tu ne peux me congédier ainsi. Sans un mot...
— Plus tard, dans un an, dans deux ans. Peutêtre...
Elle parlait froidement : il s'agissait, semblaitil, de quelque échéance d'un billet, quatre-vingt-dix jours. Combien changée ! Plus désirable, plus hautaine.
Il demanda :
— Et l'enfant ?
— Ne vous en occupez pas, je vous prie. Avec une douleur non feinte, il s'écria :
— Rosette... tu es méchante!
Elle se pencha vers lui, après avoir regardé autour d'elle :
— Petit Geo, dit-elle, embrasse-moi vite, là, sur les lèvres.
Il l'étreignit follement.
— Maintenant, va-t'en preste. Un jour, je te ferai signe. Va, va, mon petit Geo. Va-t'en.
Une voiture, chargée de grelots, passait sur la route.
— Va-t'en... Mais va-t'en donc!
LA C.llAINK HUMAIN!-: 'M)3
VA la voix était rodeviinuo hautaine et dure. H la regarda encore, enfourcha sa bicyclette, et sans détourner la tète, s'enfuit vers Beaulieu.
— J'aurais pu... se disait-il. Oui, mais elle a <|u<dque amant ti'ès riche. Alors, ouest le devoir.'...
Et il se répondit à lui-même :
— .Jamais là ou est le plaisir... mais, en somme, je sens qu'elle m'aime encore un peu au fond. Il y a Tenfant... C'est bien la première fois que la Graine Humaine me sert à quelque chose.
11 la revit encore une fois sur la place Masséna; elle passait rapide. Il demanda au patron du café où il se trouvait, s'il connaissait cette belle personne.
— On raconte, fit l'autre, qu'elle est la maîtresse d'un jeune seigneur russe horriblement jaloux. C'est la comtesse Nadia Roscoff. Elle a un enfant superbe, un bébé de quinze à dix-huit mois, et le jeune seigneur pourrait bien le reconnaître un de ces matins. Ce ne serait pas une mauvaise affaire pour ce petit garçon. Le Russe est si riche !
Georges se compara mentalement au coucou qui pond ses œufs dans le nid des autres.
Et il trouva sa comparaison encore infiniment juste, quand, au commencement de mai, madame Trévières reçut la carte suivante :
(( M. Jacques Labatut a l'honneur de vous faire part de son heureuse entrée dans ce monde, le 10 mai 186...
)) La mère et l'enfant se portent admirablement.
» De la part de madame Labatut.
« Et de M. Labatut, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. »
Un petit mot y était joint :
« Je vous embrasse à plein cœur, ma chéiue ; je suis folle d'une joie intense, et mon mari la partage. Mille amitié à tous.
» Jeanne. »
Madame Trévières avait compris. Georgeaussi.
Cependant, chaque matin, le jeune homme était saisi d'une envie folle d'aller retrouver Rosette. N'était-il point facile de suivre à la piste le seigneur russe et de dénicher le cottage? Il luttait contre cette obsession, mais il sentait qu'il allait y succomber, lorsque, heureusement, madame Trévières, dont la trop grande chaleur altérait le calme souriant, décida le départ pour Paris.
Le puissant éphèbe poussa un soupir de soulagement.
— Adieu, Rosette. Faut-il que je t'aime encore, trop, pour que je sois résigné à te fuir ?
Ayant prononcé cette phrase d'inspiration, il la trouva si lapidaire, qu'il l'inscrivit sur son album, à côté d'un croquis rappelant son entrevue du « champ des oliviers » sur le promontoire de Beaulieu.
A Paris, M. Trévières s'occupait à renouer les mailles de son filet d'ambitions. Il revoyait Ribon, avec lequel il aiguisait le tranchant des arguments décisifs. Mais le docteur, plus tenace que jamais sur le fond de la doctrine malthusienne, se mit à