I.A (IIIAINK 111 MAINE
Georges, un iiislaiil, se laissait bercer par l'éloquente voix (|ui chantait les beautcs du départ pour iiu Ailleurs de conquête. Mais ses explorations se bornaient à des excursions cyclistes en compagnie ■de la fraîche Madeleine, étincelante de robuste beauté. Rien que pour sentir sur sa poitrine ses seins durs sous le maillot, il l'embrassait — innocemment — sur les yeux. Mais Georges avait de subites pensées qui lui donnaient un frisson, et aussi des remords délicieux. Le flirt menaçait d'aller loin, très loin. L'été, la mer, la bicyclette, la solitude à deux... Georges se reprenait avec peine, après certaines étreintes.
Il aurait voulu trouver quelque amourette, il la cherchait ; mais , cette année-là , nulle Jeanne Labatut à l'horizon du Val- André, où le couvent jetait les notes mélancoliques de la vertu, par trois angélus, une sonnerie de réveil et un couvre-feu. Une cabotine maigre, qui lançait des œillades brûlantes à Georges, ne lui agréa point, non plus qu'une veuve morphinée, alanguie sur des coussins dans sa cabine, non plus qu'une Anglaise ornée de deux jolies boys, et dont le mari naviguait par le travers du cap Horn. Non, cela, non.
Dans ce Val, où il était le patito heureux de Madeloiî, il ne se sentait pas le courage de... Ah! si c'eût été dans quelque autre ville ! Et il formait le dessein, chaque soir, seul, dans sa chambre, entendant Madelon clore sa porte, au-dessous, — précisément la porte de Jeanne Labatut, — il se jurait de partir le lendemain... ou le surlendemain... ou
mercredi... oui, mercredi, et d'aller dépenser sa fougue en des contrées non familiales.
Le lendemain, le surlendemain, le mercredi passaient. 11 y avait toujours quelque promenade matinale à exécuter de plus en plus loin, avec Madelon.
On ne les voyait qu'aux heures des repas, et, le soir, sur la plage.
Madame Trévières, qui s'était un peu liée avec la veuve morphinée et avec l'Anglaise aux deux boys, trouvait une suffisante pâture à son esprit calme et à sa souriante conversation ! Elle songeait parfois seulement, en regardant les a enfants » — toujours enfants, jouant au cerceau ou sautant à la corde aux 3'eux de ceux qui les ont vus naître.
— Quel dommage que Georges ne soit pas, de longtemps, en mesure de se marier. C'eut été délicieux. Madeleine, jolie et riche... Mais voilà, c'est ce service militaire !
Et elle n'y songeait plus.
Pour Trévières, le spectacle que lui offraient les « enfants )> était très puéril. A table, ils se tenaient avec une rare discrétion. Ils se livraient à de gamines agaceries ; Madeleine raillait Georges, et Georges le lui rendait avec usure. Des enfants î Trévières se montrait ravi que les jeux innocents interrompissent les anciens passe-temps si redoutables de son beau-fils. Intermède, oasis de paix, joie de famille !
Parfois, les « enfants » partaient, annonçant qu'ils iraient trop loin pour revenir déjeuner.
LA (iUAINE IlLMAINK 3'2 l
— Soyez prudnits! l(3iii- rocommaiidait-on simplement.
L'on ne pensait (jifàla << j)clle » possible, àla rencontre d'un méchant charretier ennemi du cyclisme, h quelque cliien errant, peut-être enrag«j, à des (•(»ups de soleil, à des absorptions de boissons trop fraîches. Ces a enfants », c'est si étourdis!...
Le cerceau? la corde à sauter?... Vingt ans! Dix. sept!... Roule, cerceau ; tourne, cordeau ! L'enfance passe, l'enfance est passée. Voici le jeune homme, voici la demi-vierge. Ça n'ira pas trop loin, loin. Il ost des choses qu'un cousin, même forcené, respecte, surtout lorsqu'il n'ignore pas que, désastreusement, la nature le créa étalon. La famille n'est point un haras. On a des réserves, et les sagesses de Malthus sont de mise. Rien à craindre, tout à oser ! Les joues sont roses, les lèvres frémissantes, les yeux cernés, les mains fébriles ! Roule, cerceau! saute, la corde ! L'enfance passe, l'enfance est passée. Voici le jeune homme et la demivierge.
— Bonjour, cousin.
— Bonjour, cousine.
Ils sont graves à la table de famille et ne se livrent plus à des taquineries trop vives.
— Qu'avez-vous ?
— Fatigue !
— Soyez prudents !
Fatigue! Rien de plus lassant que les jeux d'innocence ! Ne peut-on pas les renouveler sans cesse, sans péril, sans la crainte obscure de conséquences
que supposent les jeux non innocents, auxquels se livrent les grandes personnes qui veulent que la Graine Humaine germe, fructilie et s'épanouisse en neuve chair au soleil de la vie ? Rien de plus lassant que les jeux stériles, prudents, — innocents, — cachés, donc pardonnes.
Fatigue ! . . .
Une journée de chaleur orageuse incendie les crânes. Point de sortie à bicyclette. Farniente, sieste. Le lourd midi pèse en un silence que trouble à peine la voix de la mer languide. Madame Trévières repose dans sa chambre. Marco s'est assoupi sur le divan du petit salon, parmi des journaux épars; il rêve à l'avenir : Georges parti, devenu brave militaire, loin, là-bas... Soudan... Tonkin, peut-être. Lui se présente à la députation, il parle, il parle! Les oreilles électorales tournent vers lui leurs orifices dilatés par une attention entousiaste, les bouches acclament, les mains applaudissent... 11 est député... Parmi les commissions, il parle, parle ! L'économie politique et sociale, les lois nouvelles destinées à alléger les charges sur les épaules meurtries du Grand Nombre... Il est à la tribune ; il parle, il parle ! Des adversaires crient, gesticulent ; il les cloue à leur banc avec une riposte... Le président l'embrasse...
Un bruit singulier le réveille : des baisers ? Oui A travers la mince cloison qui le sépare d'une chambre inhabitée du rez-de-chaussée, il entend. Murmure de voix caressantes, puis encore des baisers. Une légère tenture couvre la cloison mince :
LA r.RAINE IIUMAINK ^23
il la soulève afin de mieux ouïr. Sans doute, il rùve eucore. Une petilo fente dans le mur permet de jeter un coup d'uâl. La chambre est assez sombre ; un étroit rayon, où dansent les poussières microsco- ])iques, coupe en deux l'obscurité. Mais le murmure des voix, le bruit des baisers s'élèvent très distincts. Et, soudain, dans le rayon de lumière, c'est Madeleine, le corsage entr'ouvert, les seins aigus, la tète renversée en arrière, à demi pâmée, et quelqu'un l'enlace, et baise cette gorge, et baise cette bouche.
Trévières fait un bond, passe dans le hall, ouvre la porte.
— Malheureux s'écrie-t-il.
Georges s'est retourné, voilant Madeleine, qui cache son front dans ses mains.
— Malheureux ! répète Trévières.
Georges ne trouvait rien. L'ivresse le troublait encore.
Et Trévières recommençait :
— Malheureux ! Ta jeune cousine! là, sous mon toit!
Georges, enlîn :
— Je te jure que je Fai respectée.
Trévières eut un soupir de soulagement. Mais son irritation grandit :
— Tu n'es capable que de mal agir, et si le hasard ne m'avait amené assez à temps... Ah! quelle honte !
— Eh ! tu exagères ! finit par dire le jeune homme. Madeleine avait renoué sa ceinture.
— J'exagère, hurlait Trévières, ah! tu trouves !
— Oui, dit carrément Georges... Après tout, de quel droit te mêles-tu de mes actions ?... Tu n'es pas mon père ! Tu n'es rien.
— Quoi?...
La colère étranglait Marco. Ce nouveau forfait, inattendu, horrible!...
Pour r excellent bourgeois, dont l'esprit ne conçoit pas certains entraînements bibliques, uniquement réservés au peuple ignorant, qui a pour excuse la promiscuité fatale dans des chambres où s'entassent les familles, c'était un inceste, un abus de confiance. De son temps, les innocentes de dixsept ans, les Agnès qui croyaient que les enfants naissent sous un chou, devaient être sacrées. Il ignorait que les modernes Agnès connaissent l'anatomie. Aussi, son indignation n'allait pas à Madeleine et retombait tout entière sur son beau-fds.
Il omettait les avis que la littérature de deux ou trois siècles, par romans ou chansons, donne sur les relations entre cousins et petites cousines ; mais, aux yeux du bon sens vulgaire, la littérature n'a rien de commun avec les réalités : chansons et romans.
Il jeta un regard terrible à Georges.
— Viens, Madeleine, dit-il ; viens, pauvre enfant. Il l'emmenait, tout en l'interrogeant. Elle, futée,
répondait d'un air ingénu :
— Nous jouions à une scène de théâtre.
— Et ça se bornait à des baisers qu'il te donnait sur la poitrine ?
LA (IHAINE IIIÎMAINK 3*25
— Sans (loule, lit-ullc, (Hie vouluz-vousde plus ? La scène s'arrêtait la.
— Hrebis innocente ! murmura Marco, exaspéré. II réveillait brusquement sa femme.
— Tiens, lui dit-il, voilà Madeleine que je viens (le sauver des grilles de Georges. Cet « enfant », comme tu rappelles, ne respecte rien.
— Quoi, qu'y a-t-il.' demanda madame ïrévières, très calme. Toi, Madeleine, va dans ta chambre.
L'explication entre les deux époux fut longue Madame Trévières traitait cela de bagatelle, d'enl'antillage... puisqu'en somme...
Lui, grave, attestait ce qu'il avait vu. Non pas lin léger flirt, mais des gestes passionnés, auxquels se ])rêtait passivement la petite cousine. Chère Agnès infortunée !
Il fallait conclure. Georges devait partir. Et il partit.
Trévières l'accompagna à Paris, où il devança l'appel de sa classe et choisit l'infanterie de marine. Le garçon ne se montra pas autrement aiïligé de ce dénouement. Il s'épargnait ainsi un remords certain ; car, que devait-il advenir s'il était resté auprès de Madelon Friquet ? Hélas ! mignonne ! Tandis que de la sorte, l'idylle finissait bien comme ces histoires que Marco lui contait à table, vagues épopées du second Empire, où des viveurs lassés se refaisaient une âme parmi les belles aventures et les exploits.
A la villa, Madeleine, très forte, ne pleura point,
ce qui Feùt compromise, et joua l'ingénuité avec perfection.
Ce douloureux incident fut enseveli dans Tmpace du linge sale en famille.
Seule, madame Trévières, rompant avec son calme souriant, pleura. Georges télégraphiait :
— Je suis très bien. Mille baisers. Embrasse Madeleine pour moi.
Et parmi ses pleurs, madame Trévières embrassa Madeleine, sans lui dire pourquoi.
Quant à Marc Trévières, un soulagement indicible le rassérénait en songeant qu'il était enfm débarrassé de Georges Doël, encombrante Graine Humaine.
C'était une dangereuse reconnaissance à accomplir, en pays totalement inconnu. On confia l'expédition au sergent Doël qui, la nuit venue, partit à la tète de dix hommes. Il s'agissait de savoir si le village qu'on avait devant soi était abandonné, comme il paraissait, ou s'il cachait une embuscade. Le lieutenant devait se porter au secours, en avant, si Tennemi se dévoilait.
A travers la brousse, le sergent s'avançait.
C'était sa première affaire : il allait, joyeux. Il se souvenait de l'an et demi d'un ennui mortel, passé dans une petite garnison. Il préférait l'aventure. Pour un peu il aurait chanté. Mais le silence était de rigueur.
Et il marchait vers la gloire, la conquête, l'auréole du succès.
Aucun cliquetis d'armes. La petite troupe filait sans bruit. Le village fut bientôt atteint. Tout était calme, semblait-il. Doël, précédant ses hommes,
dépassa la première hutte, et soudain, une fusillade. Doël tomba. Ses hommes, après avoir riposté, l'enlevèrent rapidement et se rabattirent, tandis que des formes noires surgissaient. Un des deux hommes qui portaient le sergent tomba, frappé lui-même d'une balle. Georc^es allait rester aux mains des barbares : il entrevit les supplices ; mais d'un bond énergique le reste de la compagnie accourait. L'ennemi, sous les rapides salves des lebel, s'enfuit.
Un homme mort, quatre blessés, dont le sergent Doël.
— ^lon pauvre garçon, dit le lieutenant, vous n'avez pas de chance.
Le chirurgien fit porter ses patients dans une cabane, et, à la lueur d'une bougie que tenait un aide, il commença à travailler. Georges avait reçu une balle dans l'aine.
— Grave, dit le chirurgien.
Il donna des ordres ; on mit en un filanzane le jeune sergent, et deux hommes le transférèrent à l'arrière, vers le gros de l'armée.
L'opération délicate, dangereuse, fut menée à bien ; mais le sergent ne pouvait supporter un nouveau voyage aussitôt. Il demeura au campement, sur le bord d'un marécage, d'où s'exhalaient des miasmes putrides. L' ne fièvre intense s'empara de lui. Dans ses rêvesincohérents, des noms de femmes chantaient.
— Il est robuste, il s'en tirera peut-être, disait le chirurgien.
Et il passait à un autre.
LA (IRAINK IILMAINE 329
Un long lem[)S s'éconla avani ijn'on [)ùt le transporter iMi lîlanzane (ral)ord, en eliariot ensuite, jnsqu'à la mer. Il y arriva, dcMni-niort. Il dut gîter là, fébricitant avec une viole nci; extraordinaire : son tempérament très fort était un obstacle à la guérison.
— Trop robuste ! disait le nouveau chirurgien. Ces hommes à vastes appétits ont besoin de nourriture. Enfin, si on le sauve, ce sera miracle.
Bien des semaines coulèrent encore. Puis il fut transporté à Diégo-Suarez. La blessure s'était rouverte, ne guérissait pas. La fièvre intense continuait à ravager ce corps d'athlète, exténué. Une nouvelle opération fut jugée indispensable. Quand on lui fît aspirer le chloroforme pour lui ouvrir le ventre, il se rappela, en un cauchemar, la pauvre petite Clara : un spectre avec un couteau dans le flanc. Le couteau fouilla ses entrailles, on réséqua une partie de l'intestin, on le recousit, on adapta un anneau d'argent, on referma le ventre,
— S'il n'a pas de péritonite, dit le nouveau chirurgien, il peut s'en tirer. Mais...
Il passait à un autre.
Quand, après des semaines, Georges sortit de sa léthargie, il regarda autour de lui. A droite, on emportait un mort ; à gauche, un nègre du Sénégal hurlait avec des glouglous subits, comme s'il avait une gargouille dans la gorge ; plus loin, un menu soldat agonisait, tout faible, bégayant : «Maman... maman!... » Un homme au visage rude, auquel on avait amputé un bras, fumait sa pipe ; des sœurs
couraient portant des bols, des fioles, des compresses.
Un aide s'approcha de Georges et lui dit :
— Hein? ça va mieux ?
II ne comprit pas tout d'abord, puis, soudain, se rappela.
— Depuis combien de temps suis-jeici ?
— Un mois et demi.
— Et pour combien ?
L'aide eut un geste évasif.
Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, où des recrudescences de fièvre le terrassaient à la moindre imprudence, qu'il put s'embarquer pour la France. Le vo^^age qu'il avait accompli très joyeusement à l'allée, en conquistador, lui parut atroce au retour. La mer Rouge l'anéantit. Il pensa plusieurs fois qu'il partagerait le sort de certains camarades, en grand nombre, qu'on livrait, funèbre viande humaine, aux squales attentifs. Couleur sur couleur, la mer était rouge.
Enfin, Port-Saïd, l'escale, A son premier voyage, il avait vu des aimées. A son retour, il restait à bord : le typhus gémissait aux hublots, le choléra aboyait le long des quarantaines.
Enfin, la Méditerranée, Toulon, une station forcée aux îles Porquerolles. Il aurait voulu voir Paris tout de suite, et se mettre sous « l'aile maternelle », redevenir petit enfant, faible, chétif, si malade. Porquerolles, l'ennui, la fièvre! Il pouvait résumer les impressions de ce retour par ce mot : Rien. Nulle pensée, nul désir, sinon d'atteindre là-bas ce
[.A (lUAINE IIIMAINE 331
Neuilly, semhlable à un port de salut. Il se traînait au soleil, {grelottant de Froid; ou bien de terribles bouiïées d'une clialcMir intense lui montaient au visage. Ses vêtements étaient devenus beaucoup troj) larges et lâches, son corps ballottait sous son uniforme. Par moments, dans son cerveau lassé, une obsession s'imposait : une chanson de nègre, entendue là-bas au pays malgache, la triste et monotone mélopée d'un haoussi qui buvait de l'absinthe malgré la loi du Coran.
Enfin le train, dont les lacets le secouaient comme une masse inerte, sans force de résistance, l'emporta vers Paris, à la gare de Paris-Lyon-Méditerranée : sur le quai d'arrivée, une femme, très belle sous ses cheveux grisonnants, des yeux calmes, une bouche où le sourire s'est éteint, mais où on en suit la trace. C'est madame Trévières attendant son fils. Le voici.
— Maman ! maman ! maman !
— Pauvre petit Geo ! Qu'a-t-on fait de toi ? Elle pleurait. Il ne l'avait jamais vue pleurer.
— Maman ! maman chérie ! cen'est rien... rien... rien...
Il grelottait.
Un landau les emporta jusqu'à Neuilly.
— Ne parle pas ,mon petit Geo. Tais-toi. Là, chauiFe-toi contre moi. Tiens, sous mon manteau.
Il se blottissait sous l'aile de lanière ; une chaleur lui venait, calmante, embaumée.
Trévières l'accueillit avec embarras. Mais lui, le garçon, lui tendait la main :
— Bonjour, Marco !
— Sauvé ? dit Trévières.
— Patraque! répliqua Georges. Fichu! foutu! rincé!
— Ne parle pas, mon petit Geo, murmurait la mère retrouvant son sourire attristé.
Le docteur de la famille, Tillustre maître, était là. Il ausculta, tâta, hocha la tète, et prescrivit une hygiène, très stricte et des réconfortants spéciaux.
— Merci, docteur.
Et l'enfant, après un repas composé exprès pour lui, alla se coucher avec béatitude...
Or, voici les étapes de la convalescence.
Peu à peu, il sort des limbes. Il réapprend la xie et la recommence : il a douze ans, puis quinze, puis vingt. Il sait qu'il a été amoureux, soldat, blessé.
Et il s'informe du présent.
Toutes les choses sont neuves. Marco est devenu député... on déjeune à onze heures au lieu de midi, à cause de la Chambre... Maman est toujours belle, un peu mélancolique. Georges se promène dans le jardin, il se rappelle Clotilde avec effort. Ah! oui. Il voit pendu aumurso7i tableau : Galathée finjcLTit vers le Ciel, Il se remémore Jeanne Labatut, et aussi Paqnita, le modèle.
Parfois il a beaucoup de peine à rassembler ses souvenirs éparpillés dans sa cervelle désunie. Il confond Piosette avec Clara. Puis il se rattrape et raccorde la remembrance.
Il pose des questions :
— Et ma cousine Madeleine ?
LA (iUAINE IIIMAINK 333
— Ello est mariée depuis un an avec uii grand notaire; elle ;i une petite fille ([ui, ma foi, ne va ])as très bien... Le mari un peu à<;é pour elle.
(jeorges baisse la téta et songe : «■ Elle a aussi bien fait de ne pas m'attendre; je suis vieux, vieux, virux..., un pied dans le sépulcre. »
Un jour, étant entré dans le cabinet de travail où se trouve un nouveau secrétaire, il demande ce que devient Trapu ; on lui répond :
— Il est mort.
Et, soudain, sans motif apparent, surgit Timage de Jacques Lian le « héros « qui déclamait de sa voix caverneuse :
Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort!...
— Et Jacques Lian?
— Devenu presque célèbre, arrivé; ce qui ne Fa pas empêché, Thonnète garçon, dépouser sa maîtresse, dont il avait un enfant.
— Ah ! oui, Paquita, fit Georges qui se rappelait la tête embroussaillée. Ah! c'était le bon temps ! Fini de se tordre de rire. Pas chouette !
D'autres noms essayaient de monter à ses lèvres ; il les tenait a sur le bout de sa langue », mais ils s'évadaient on ne sait où. Et il cherchait à mettr e de l'ordre en sa cervelle, où une trombe avait renversé les armoires et mis les commodes, portefeuilles et casiers sens dessus dessous.
Parfois les souvenirs les plus récents et les plus énergiques lui échappaient, tandis que des niaiseries
êJd4 LA GRAINE HUMAINE
d'enfance lui revenaient précises, comme un paysage vu dans un miroir : par exemple, un jour, aux Champs-Elysées, à Guignol, il avait été oublié par sa bonne qui flirtait avec un dragon ; encore il se voyait au lycée, subissant avec rage une retenue, un dimanche d'été où le beau soleil ruisselait.
Anémié par la maladie, secoué par les fièvres, le cerveau semblait atteint. Georges n'avait plus le regard hautain et joyeux, ni les épaules larges, ni la marche souple ; il allait, atone, mince, irréfléchi.
Quoique son service ne fût pas accompli, le conseil de revision le mit en réforme. Et il n'eut, pendant des années, pour unique occupation que de refaire sa santé et d'éviter la tuberculose, dont l'avait menacé, à la revision, un quatrième chirurgien. Mais grâce aux soins éclairés du grand maître, docteur de la famille, il fut sauvé ; l'esprit d'abord, — il n'avait pas beaucoup à en récupérer, disait Ribon toujours railleur, — mais il le récupéra, son esprit perdu. Le corps était condamné à demeurer toujours un peu débile, fébricitant, trempé de sueurs subites. Georges considérait avec regret les poids de vingt kilos, et la massue d'Hercule qu'il maniait autrefois. Il fît reléguer ces témoins de son ancienne valeur en un réduit obscur.
Enfin, quoique faible et vacillant un peu encore, il put lire, écrire, voire exécuter quelques promenades dans Paris, où il s'essayait à reprendre langue, et où il semblait un revenant échappé du mausolée.
Une de ses mélancolies, c'était l'attitude des gens