‹ La Grand-Tronciade ou Itinéraire de Québec à la Rivière-du-Loup [microforme]Chapitre 3 sur 15 · PREMIER CHANT · texte numérisé non relu

PREMIER CHANT

Je viens, ami lecteur, plein d’une mâle audace, Essayer sous vos yeux une œuvre de géant ;

Mais quand vit-on jamais du Pinde et du Parnasse Les hauts sommets foulés par un pied fainéant ? Je viens, moi, ferme et fier, défiant l’impossible, (A l’instar du héros, empereur et soldat.)

Assaillir corps à corps ce qu’on croit invincible, Un proverbe....lisez et jugez le combat :

Qui veut trop embrasser ne peut que mal élreindre ! Voilà ce que partout l’on dit à tout venant.

Le mot vous paraît sage, avouez-le sans feindre ; Eh! mais que dites-vous du proverbe suivant ? Pour alleindre le but visez plus haut la cible !

Ce mot, convenez-en, n’est pas non plus mauvais. De les concilier, pourtant est-il possible ?

Je ne sais trop vraiment, comment je m’y prendrais.

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N°y perdons pas de temps. De toute autre manière Nous pourrons du premier vous démontrer l’erreur. L’arogument ne vaut rien en pareille matière ;

C’est le fait, le fait seul qui sera l’éclaireur.

Or done, le fait ici, c’est la mienne entreprise Immense, gigantesque, ouvrage d’un Titan !

Mais avant d’essayer je ne veux lâcher prise :

Je chante le Grand-Tronc et tout le bataclan.

O clairvoyant Argus, deviens-moi secourable !

A moi de tes cent yeux le précieux concours !

Et toi, descends des cieux, déesse infatigable : RenommÉE est ton nom, car tu redis toujours

Les héros et leurs faits sans omettre leurs gestes. ‘fon oreille géante écoute l’univers ;

Noms, faits petits et grands, plus ou moins indigestes, Tout ce qu’on peut narrer tant en prose qu’en vers, Rien ne peut t’échapper, et ton verbe sonore, Comme un éclat de foudre éclatant dans les cieux, Sans cesse retentit du Couchant à l’Aurore.

Poète, prosateur, et puis tous ces messieurs

De la Presse, en comptant imprimeur et libraire, Protes et correcteurs, dans un comique entrain,

Se croyant tes échos, se mettent tous à braire ; C’est un charivari, c’est le diable et son train!

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Corbleu ! je suis du chœur—Ecoutez, Ô profanes ! Sublime Renommée, et toi, divin Argus,

Qui scrutez du Grand-Tronc les plus secrets arcanes, Parlez—puis à Pégase aussitôt je dis : “ Sus ! ”

Au pied de ce nid d’aigle où Québec a son aire

Est Pendroit où jadis tomba Montgomery,

Et le marché Champlain dont notre ville est fière,

Et le dépot tout neuf, dit du Graad Trunk Ferry. Pompeuse trinité de titres à la gloire

Qu’invoque avec orgueil le noble Cul-de-Sac!

Quartier déjà fameux au temple de mémoire

Par ses gars, leurs bâtons et tout le bric-à-brac

De fronts, de bras meuïtris, et de têtes fêlées ;

D'où nous vient le dicton que dans le bourg Champlain Chaque enfant vient au monde (ô femmes endiablées !) Un gourdin sous le bras, une pierre à la main.... Je ne garantis point, ce n’est pas mon affaire ;

Je narre simplement, d’après dame rumeur,

Un fait vu, me dit-on, par témoin oculaire.

Mais de ce beau quartier le véritable honneur,

C’est le Dépot du Nord de la route ferrée.

—Vainement une planche au bout d’un long bâton Raconte d’un héros la mort prématurée,

Et vainement la Halle et son massif fronton, %k

Nous montrant les débris de nos anciennes Chambres, Exhument du passé le souveuir si beau

Des Panet, des Stuart et d’autres nobles membres, Baldwin, Morin, Quesnel, Viger et Papineau... Voire de Marchildon les bouillantes sorties

Sur les nombreux fléaux de tout chemin de fer,

Que de sa voix tonnante il vouait aux orties ;

Le Grand-Tronc entre tous surgit puissant ct fier...

Voyez-vous ce hangar de toscane structure ?

Il ne fut pas, ma foi! surchargé de décors,

On n’y saurait trouver excès d’architecture.

Eh bien! c’est le Dépot—Quelque soit son dehors, Du temple du Progrès, c’est là Phumble portique... La chaudière à vapeur est le vrai monument

De ce siècle d’audace, entre tous prolifique ;

Et la chaudière est là sur son trépied fumant.... Vous pâlissez, lecteurs, d’ici je vous devine ;

D'une description vous flairez le danger.

Cessez d’être inquiets ; comme vous j’abomine

La fureur de décrire et de tout imager.

La vapeur après tout à la vapeur ressemble,

Puis, je n’ai pas le temps ; d’ailleurs je vois venir Les nombreux passagers que le signal rassemble. Vite, entrons, regardons, observons à loisir.

Tout d’abord, sur la gauche, on remarque une porte

Sur laquelle on a mis ces deux mots: “ Waiting Room.”

Bien des gens ne sachant ce q'ie cela comporte,

Un marin stupéfait lut un jour “ Maëlstroom.”

Mais, pour les plus versés dans la langue saxonne,

Cela signifierait : des chaises pour s'asseoir.

Sur la foi de ceux-là j’introduis ma personne.

Hum! me suis-je trompé, ça m’a l'air d’un boudoir.

Des dames! et moi seul de ia moins belle espèce !

Sortons donc..mais pourtant. .je n’ai point fait erreur.

Ah! je comprends... ..1là-bas pour elles l’on s’empresse,

Chaque Monsieur se fait leur humble serviteur...

Qu'il est avantageux d’être dame en voyage !

L’on a son passeport sans le moindre embarras,

Et Monsieur pour chèquer et porter son bagage.

Mais, quant au mien, bonsoir, si je n’y songe pas.

Je cours, vole à l’instant vers le licket office :

Une foule compacte en encombre l’abord.

— On se pousse, on se heurte, on se presse, on se glisse.

Audaces fortuna juvat, dis-je ! Au plus fort

La poche !...En avant ! Bon !...Mais au diable les- [compte !

J'avais pourtant offert le très juste montant :

Maintenant, parait-il, çà ne fait plus le compte.

On devait bien fixer ce que vaut notre argent.

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Vain espoir ! de nos jours tout naît et tout se brise. Ca Le Progrès, le Progrès et le Progrès encor ! Ce Ce cri-là défait tout, refait tout à sa guise..... Ils Patache et voiturin nous menaient à bon port, Au Mais maintenant, hélas ! voyez comme on nous mène : Tâ Sur son aile de feu la fille de Fulton ot D'un kout du monde à l’autre en un crac nous promène, | Po A la barbe du coche et de son postillon. Le L’omnibus est tombé, la chaise est en ruine, Vo | Et puis, à toute sauce on a mis la vapeur : . Ec Waggons, vaisseaux, moulins, manufacture, usine, La Tout cela grince, bout, fume à nous faire peur! Je

Mais qui sait si bientôt la puissante chaudière, Subissant elle aussi les hasards du destin,

Ne s’éclipsera pas devant la Montgolfière,

En léguant à l’oubli le grand nom de Papin?

Tout passe, c’est la loi, nos gros sous et nos piastres N'’en sont pas plus exempts : et bientôt nos louis S’en iront à leur tour visiter d’autres astres.

Tout n’est que vanité, miserere nobis !....

Fi! clairvoyant Argus, que nous font ces vétilles ? Pour cinq ou six centins avoir fait tous ces vers ? C’est trop peu respecter le Parnasse et ses filles ! Pour le “ Courrier ?” laissons ces petits faits divers ;

Car, là haut, comment sonne aux sommets du Ténare, Ce jargon étranger aux oreilles des dieux ?

Ils se sont crus sans doute en plein pays barbare Au mot éicket ou check arrivant jusqu’aux cieux. Tâchons donc d'employer une langue plus douce, Et surtout évitons de trop parler argent :

Poète n’aime pas l’objet qui le repousse,

Les raisins sont trop verts....Mais soyons diligent. Voilà que du bateau le sifflement suprême, Ecorchant mon oreille, a soudain retenti.

La cabine, le pont, tout est rempli! Quand même ; Je m’assieds sur ma malle, et me voilà parti.

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