CINQUIÈME CHANT
Saint-Thomas, beau, splendide et populeux village ; Fameux par sa rivière au sinueux rivage !
C’est là qu’ont vu le jour de grands cultivateurs, D’illustres députés, d’éloquents orateurs :
Létourneau, les Couillard, les Perreault, les Bour- [dages, Et puis un nombre encor de dignes personnages ; Les Têtu, pléiade en ce noble pays, Ont trouvé leur berceau près de ces bords fleuris. Mais son plus noble enfant, c’est surtout Sir Etienne, Dont ie nom fait déjà la gloire Canadienne :
Donnons lui, d’une voix, ce tribut mérité Sur sa tombe encor fraîche, nù son nom respecté Evoque au souvenir une grande carrière Remplie avec honneur jusqu’à l’heure dernière... Salut donc à son ombre ! et qu’il dorme en ces lieux Pour ne mourir jamais dans tous les cœurs pieux !.. — Revenant sur nos pas, nous rencontrons Saint- Qui vante avec raison sa plantureuse terre, [Pierre, Saint-François, Saint-Gervais, villages fort gentils, Qu'en passant dans les chars l’on admire gratis. Mais Saint-Thomas sur eux a beaucoup l'avantage Par sa cour, sa prison, et son joli village.
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Sur ce, vers nos héros je reviens promptement, Car les chars au dépot abordent lentement.
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D’abord le gai seigneur d’un bond se trouve à terre, Et puis nos trois lions bondissent par derrière : Tous quatre ont pris leur vol à l'instant chez Dion, Hotelier bien connu près de la Sfation.
Le poète Loisir, qui remarque la chose,
Va chercher un remède à son humeur morose,
Et par chance il arrive à la barre au moment,
Où le noble viveur traitait royalement
Ses vaillants compagnons de bonne Jamaïque :
Il sut en profiter comme un bon politique.
James, Herman, tous deux, fêtaient modérément, Et ce, par habitude et par tempérament :
Le Seigneur buvait sec, Loisir faisait merveille, Tant Crésus, Apollon, sont égaux sous la treille !.... Avocats cependant étaient tous descendus, Cherchant sur le trottoir quelques clients perdus : [ls eurent beau chercher, leur recherche fut vaine, Les procureurs du lieu savaient garder l’aubaine. Jacques, l’un de ceux-ci, se trouvait là présent,
(I ne manque jamais en ce grave moment,) Heureux de souhaiter à tous la bienvenue,
Et saluer Madame à jui si bien connue.
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De Saint-Thomas il fait noblement les honneurs,
Content lorsqu'un regard vient payer ses labeurs !....
Mais quel est ce monsieur qui connait tout le monde,
Et prodigue sa main à tous gens à la ronde ?
C’est notre colonel, Vincent, le valeureux, Le chef d’arrière garde et le dernier des preux !... Ici, c’est le shérif, saluant son confrère, Comme lui fort alerte et d’un gai caractère : Et le major est là parlant de Gibraltar, Mais la cloche soudain annonce le départ, Et tous, en un clin-d’œil, désertant la terrasse, Accourent à l’instant pour reprendre leur place. Déjà le train marchait, quand de lhôtel voisin, Nos amis, les lurons, sortirent à la fin.
A l’aspect du danger, chacun vite s’élance ; Herman, comme de juste, a pris bientôt l'avance. Enfin, de ci de là, grimpant très justement Ils s'installent chacun assez commodément.
Le seigneur, les lions, dans le char à bagage ; Le poète susdit dans le premier s'engage.
Loisir, il faut le dire, a le cerveau monté ; Or, il entre au dit char joliment exalté,
:t de suite, en voyant le bon et triste Pierre,
I lui tient ce discours d’une voix noble et fière :
‘ O'triste amant ! je suis l’auteur de Mes Loisirs”! ‘ Ecoute un grand poète et calme tes soupirs !.…
‘* Jeune, spiriluel, bien fait, d'intelligence,
‘* Joyeux tu te berçuis de rèves d’espérance.…
‘© La femme a passé là..…..je te vois à présent, Beaucoup plus insensible encore que soufirant ;
‘t Ton œil morne est vitreux, voire mème atonique :
‘© Tu parais hébété plus que mélancolique ;
‘© Tu nes plus qu’un cadavre, hélas ! fidèle amant,
‘ Une femme a brisé ta vie en se jouant!
‘ Comme toi, j’ai connu ce fleuve d’amertume.….
‘ (Quand j'ai bu je suis mieux unpemque de coutume, ‘* De Musset s’est guéri de la sorte, un beau jour,
‘ D'une blessure au cœur que lui donna lamour.
‘ Buvons à ‘ mes Loisirs,” oui, bois sec, frère Pierre, “ Et les traits de l’amour nous trouveront de pierre !.. Semblable à la rosée en tombant sur les fleurs,
‘ Le nectar de Bacchus rafraichira nos cœurs.
‘ Alors, comme un lion qui bondit de sa cage
‘* Et s’en va se baigner dans les ondes du Tage, ‘Tu seras maitre et rai de la création !
‘Tu seras dans les cieux ! Eh bien ! attention !
‘* Le dépot de L’Islet a du bon Maccallomme,
‘ C’est ça qui vous retape et vous refait un homme,
‘ Un amoureux surtout ! C’est moi qui va traiter,
“ Le Maccallomme, ami, n’est pas à rejeter.”
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Il dit, et, chers lecteurs, admirez cette cure !
Pierre, tout enchanté, ne sent plus sa blessure.
Guéri par ce discours d’un vrai fils d’Apollon,
Il se rit des vains traits du malin Cupidon.
Ainsi quand les brouillards sont pleins de noirs orages; Phébus paraît soudain au milieu des nuages,
Et le ciel, à l’instant, revêtant son azur,
Redevient plus serein, plus splendide et plus pur... Tel est donc ton pouvoir, 6 sainte poésie !
Rien ne peut résister à ta douce ambroisie...... Honneur, honneur à toi, l’auteur de ‘“ Mes Loisirs,” Qui des cœurs malheureux sait calmer les soupirs ! Ce cri de ta belle âme éclipse l’Iroquoise,
Et confond les méchants quite chercheraient noise !.….
Pendant que parmi nous tout ceci se passait, Le monstre aux reins d’acier sur les rails s’avançait. Un instant il s’arrête au cap de Saint-Ignace, Fameux par ses melons et comme endroit de chasse. (Pour preuve il me souvient, qu’y tirant au hasard, J’y blessai sans malice un malheureux canard). Du Cap à lPAnse-à-Gille, on est rendu bien vite : Lecteurs, à contempler, ici je vous invite :
L’Anse-à-Gille à l’Islet sert d'introduction, Car entre elle et le cap c’est le trait-d’union.
Or l’Islet est l’orgueil de nos Laurentiennes, La perle, le joyau des plages canadiennes.— Que l’on permette ici qu’un enfant de ces lieux Rende à son soi natal un hommage pieux!
Ma foi, pour son pays toute âme est partiale : Ne m’en voulez pas trop la chose est générale.
Qu'on vante les ilots ornant Kamouraska, Et les bains recherchés que donne Cakoûna,
À tout je te préfère, Ô mon Js/et chérie,
Je t’aime cent fois plus que la douce Italie !
Oh ! oui, j’aime le frais de tes bois verdoyants,
La senteur de tes prés, tes ruisseaux murmurants, Ton village coquet que baigne le grand fleuve,
Et tes trois vieux clochers et ta chapelle neuve !.... Qu'on recherche plus bas des zéphyrs plus salins, J’aime mieux tes coteaux et tes nombreux jardins ! Eh ! mais que fais-je donc, je deviens pathétique, Quand mon tn dans ces chants doit se faire comique ; En avant, plus d’écarts, Ô mon coursier mutin ! Et reviens aux sentiers des ris et du badin !
Nous étions justement au dépôt d’Anse-à-Gille, Ç D'où nous roulons presto, le cœur toujours agile. L Nous passons près du rang dit des Belles-Amours, 4 (Nom que j’expliquerai quelques-uns de ces jours), Quand soudain l’on proclame, agréable nouvelle ! Du dépot de l’Islet l'étape solennelle.
» C’est là que voyageurs altérés, affamés,
Vont voir tous leurs besoins satisfaits et calmés. Les dieux hospitaliers, dans ce vaste édifice, : Offrent aux yeux ravis une table propice, \ Où des mets froids ou chauds savamment agencés, | Seront pour votre argent noblement dispensés ; Tandis que tout auprès, à deux pas en arrière,
Les mêmes dieux amis vous verseront la bière.....
Aussi, des passagers voyez l’empressement, Lorsque de débarquer est venu le moment ! \ Les uns incontinent vont s’asseoir à la table, à e : Les autres au comptoir trouvent plus confortable | D’aller, de prime abord, pomper un petit coup. De ceux-ci, le seigneur est encor pour le coup.... Les lions, c’est tout juste, invités à la fratle Ne songent nullement à se mettre en retraile.... Le shérif, des premiers, se présente à son tour, Le colonel Vincent près de lui se fait jour ; 5*
Et le major aussi qui jamais ne recule... H Là, comme à Gibraltar, c’est toujours un Hercule ; Et puis notre bon Pierre et son ami Loisir,
Qui lui tient sa parole avec un grand plaisir,
Glorieux d’arracher à l’amour une prise
Et d’achever ainsi sa sublime entreprise.
On rencontre encor là l’intrépide opposant, | Aussi le contracteur qui, tout reconnaissant, | De son récent succès, invite l’Honorable
Avec son député toujours inséparable,
Ainsi que l’aspirant maintenant tout placé ;
Aucun d’entre eux ne trouve un tel coup déplacé.
Ils boivent de grand cœur ce verre politique
Qui couronne si bien une habile tactique !....
Or il advint alors un grar 1 événement
Qui me plongea soudain aans l’ébahissement ;
Sur chacune figure on vit l’aimable rire,
L’opposant, le ministre échangeant un sourire,
Tout le monde joyeux ; et dans un noble entrain,
Amis comme ennemis se sont pressé la main!
Admirons, admirons la sublime influence
De ce divin nectar, de cette eau de jouvence,
Qui nous vient des celliers de ce fameux brasseur,
Dont tout homme sensé reconnaît la valeur ;
Le Maccallomme enfin, cette liqueur merveille
Qui sur toute la terre ignore sa pareille ?
O vous, de la douleur, qui pliez sous le faix,
Buvez du Maccallomme et vous aurez la paix.
Et vous qui connaissez les tourments de la haine,
Ce doux jus saura bien la tenir à la chaîne.
Quand le rhum et le gin, torrents dévastateurs,
Inondent les mortels de fléaux et d’horreurs,
Quand nous voyons sans cesse et par toute la terre,
Sévir avec fureur tous les maux de la guerre,
Que tu parais aimable et tout rempli d’attraits
Breuvage merveilleux !..., tant sont grands tes bien- | [faits !....
Fin du cinquième Chant,
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