‹ La Grande apostasieChapitre 20 sur 34 · DÉMONSTRATION PAR TOUTES LES RÉVOLUTIONS DU PEUPLE-ROI · texte numérisé non relu

DÉMONSTRATION PAR TOUTES LES RÉVOLUTIONS DU PEUPLE-ROI

Gentes apostatrices^ quœ recesserunt a me. Eiech. 11,3.

K La tranquillité, la bonté et l'excellence natives du Peuplê-sujet

Judicabit pauperes populi , et humiiiabit calumniatorem. Liberabit Pauperema. Patente et Pauperem cui non erat adjutor... Et honorabile nomen eorum co" ram ilio. Ps. LXXL

Bonaparte a dit, et pour cause : Tacite a calomnié Néron,

C'est le peuple seul qui a été calomnié toujours.

Le plus petit des services du peuple , le serviteur des sei^viteiirs par excellence, c'est sa double fécondité humaine et terrestre. Il a donné son nom à la Population (*) ; et les grands QX\e^ propriétaires, ingrats et méchants, avares de leur force virile, presque autant que de leur or, n'ont pas craint de lui en faire un crime, en lui donnant Tépithète de prolétaire ! Il a aussi donné son nom (tout est figure, afin que tout soit beauté dans la nature] à l'arbre qui se rapproche le plus du ciel, et occupe le moins de terre : le Peuplier.

En morale, en vertu, en sacrifice, en martyre, en sainteté même proprement dite ( nous allons, avec un simple essai historique, élever cette vérité à la puissance de l'éclat) le Peuple est, encore mieux, le grand maître réel de ses maitres apparents. En sorte qu'il est naturellement, et rationnellement, la meilleure part de la société.

La cause en est aussi visible que simple , c'est qu'il est, par sa nature, passif, à la différence des pouvoirs, des grands et

(*) Le nom de nah'on (de nati) lui-même, et surtout celui de Gentes eiàe Gentils, n'ont pas d'autre source.

DANS LE LIEU SAîIsT. H3

des riches, qui sont actifs dans l'ambition et la cupidité : et cela, parce qu'ils sont toujours en flagrant délit de corruption, étant supérieurs, ce qu'on n'est jamais sans volonté plus ou moins ardente, plus ou moins secrète, plus ou moins superbe.

Le Peuple, au contraire, et surtout les classes du peuple considérées comme les dernières, les pauvres, les Journaliers^ les infirmes, les femmes, les enfants du peuple, le plus grand nombre, du moins, et précisément parce qu'il est passif et passible des pouvoirs, dans les grandes erreurs et dans les grands crimes, est, bien plus qu'on ne croit, et qu'il ne croit lui-même, actif en équité, et même en charité, et en raison supérieure.

Pris à son naturel, et à sa vie commune, l'homme du peupie, et surtout le bon ouvrier (le Domestique est gâté par le maître) a, toutes choses égales, plus de foi, plus de crainte de Dieu, que l'homme de gouvernement; et avec la foi, il a tout le reste. L'obéissance elle-même au plus mauvais maître (si difficile au maître le meilleur ) lui devient comme un besoin. A ce point, qu'il est le premier à demander à Dieu jusqu'aux Rois qui doivent le mettre à toutes les sortes de contributions.

Dans les premiers temps du monde, les plus innocents et les meilleurs, lorsque, nul n'osantêtre Roi, les plus osés n'étaient que Juges (quelquefois pour séduire et corrompre la noble Suzanne), le peuple (l'Esprit-Saint lui rend cette justice de la façon la plus magnifique) savait obéir jusqu'à se faire tout entier comme un seul homme : Populus quasi vir unus, I. Es- DRAS IIÏ, l. (v. NuM.. XIV, lo; Deuter. XXXI, 12; JosuÉ, XXÏI,2o'; JuDic. XXII).

Cette glorification du peuple (le contraste ici est frappant), qui se retrouve quelque peu sous les Machabées, vraiment républicains (Populus unus. I. 43), manque presque toujours sous les Rois, même les meilleurs.

Est-ce jamais le peuple, même de nos jours, (c'était bon au Prêtre Genoude) qui fît appel au refus de l'impôt?

Et cependant, c'est lui qui, relativement, reçoit le moins et paye le plus, même en argent, aux gouvernements. Malgré toutes les lois, hypocrites à cet égard, c'est lui seul qui souffre avant, pendant, et après les révolutions ; lui seul qui porte le poids du jour et de la chaleur; lui seul qui paye l'impôt du sang. Et son officier n'est pas toujours sûr des Invalides, ni son soldat de l'hôpital, où

Ils aiment à l'envi leur ingrate patrie,

Que l'un a défendue et que Tautre a nourrie.

Ce que feu Bonald, le courtisan, disait des Rois de France, n'est vrai que du peuple de France : « Lorsqu'un d'eux s'est

trompé, on pouvait toujours trouver derrière lui l'homme qui te trompait. »

Les Princes du sang sont habituellement roués. Le peuple, au contraire, est naturellement, comme Dieu veut qu'on soit, trompé, jusqu'à être refait; dupe, jusqu'à se laisser faire victime.

Le Peuple en général, et son nom latin de Populus semble surtout le dire(*), est, comme à lui seul, la nation, la société . le père , la Patrie, lePays la Papauté !

Le Peuple, en particulier, n'est pas moins beau. QnelCongrès , quelle Sainte Alliance de Rois, pourraient se comparer, si ce n'est comme contrefaçon, jadis au Peuple romain, eX depuis au Peuple français : véritables Peuples-rois , et même rois universels : Populum latè Regem'i Et ceux-là toutefois disparaissent et s'humilient , on peut le dire, devant cet autre Peuple , unique et immense, que tous les peuples de l'univers, ennemis et amis, ont nommé à l'envi , aussi bien que l'Esprit Saint , le Peuple de Dieu,

Et cette démonstration sublime du Peuple , disparaît avec les Juges. Les Rois supplantant Dieu, le Peuple de Dieu est devenu le peuple de l'Homme.

Le Peuple de Dieu Ils. seule personnification de la terre (cela n'est pas dit de celles du Ciel) à laquelle Dieu lui-même ( ) et incessamment, dans tout le cours de l'Ecriture , donne les noms ineflables : « Mon peuple « : Popule Meus !

(*) Le nom de Peuple, dans la plus /m?'tc/<.e des langues, emporte peut-être le caractère le plus élevé du peuple : sa pauvreté, son humilité, sa. pauciié, si on peut le dire. Il n'appartenait qu'a un courtisan de Roi de dire le mot fameux • Peuple... de peu!

C'est encore un Pioi, un roué, apparemment, qui a réduit le peuple, en plèbe, en populace, e\\ y otiLre... iNlais l'Esprit Saint avait réhabilité d'avance le plébéien, en l'appelant le plus pauvre de son peuple: de plehe pauperum. Jerem. xxxix, 10.

... Les noms donnés, infligés par les rois sont devenus presque aussitôt synonviTies de tyrannie, de despotisme, et comme de mort'. Monarchie, Royaume, Empire.— La Démocratie (le grec était menteur, et je le crains même dans sa véracité) nous a toujours paru d'un fâcheux radicalisme. — La République en général, et les Etats-Uràs et la France en particulier, sont les seuls beaux noms du Peuple.

{**) n y a tel roi exceptionnel, ou plutôt tel contre-roi, tel enfant de Dieu, lei sujet-Dieu, Louis XVI, qui, lui aussi, a pu dire , de la France, comme Dieu d'Israël .' Mon peuple-, se pourvoir à son peuple calme, du jugement de son peuple passionné, dans un Appel au Peuple, qui a été entendu...

(**') Aussi n'a-t-il laissé détruire Jérusalem de fond en coml)le , que pour la rendre , de couverte du sang de son Fils, blanche comme la neige. Et il n'a laissé se disperser ses premiers enfants, ceux qu'il a le plus aimés, que pour les voir revenir un jour, prochain peut être. Tous , (Yoyez, sur ce grand poiiii, les mille et un Omnes ou Universi unis au nom d'Israël dans tous les Prophètes...)

Dieu n'humilie jamais, et ne laisse humilier son peuple , que pour l'élever. Et c'est saint Paul aussi qui le rappelle, dans ses courses internationales : Piehem exaliavit. Act. XIII, 17.

C'est une dernière preuve de la bonté native et sociale d'un peuple, même le

DANS LE LIEU SAlîsT.

Dieu, en effet, n'a jamais dit : Mes Rois ; et , de David iui* même, il n'Efpas dit : Mon Roi,.,

Si un seul chrétien est Christ {Omnis Christianus Cliristus) , selon le mot célèbre et consolant de saint Augustin , que né doit pas être un Peuple de chrétiens? Ce que l'Esprit-Saint dit lui-même , dans ces belles paroles de saint Paul aux Romains, IX, 26 : In loco ubi dictum est eis : Non Plebs mea vos, ibi vocabuntur F^7^^ Dei Vivi.

Vous , puissants , riches , qui, aveugles à la parole de Dieu et à la nature de l'homme , vous refusez à reconnaître, et ne craignez pas de nier la supériorité rehgieuse et politique de ce Peuple, que vous croiriez peut'-être sauvage sans vous, expliquez-nous, dans votre opinion , le fait , le plus historique des faits , des choix , si exclusivement populaires , faits par le Sauveur, et puis par ses apôtres, des hommes appelés à renouveler la face de la terre !

Le mal n'était que dans les premiers pouvoirs , dans les grands enfin , les plus opposés au peuple : le remède ne pouvait venir, après Dieu , et de par Dieu, que du peuple ; et de ce peuple romain même, que l'Orateur romain appelle, dans le plus grave de ses livres, les Tuscuianes : Maximus Magister Populus.

Et d'abord, le Sauveur lui-même annonce de toutes les façons la prédestination populaire; et en particuHer dans la célèbre parabole, en saint Luc , XIV, de l'Homme généreux qui , ayant préparé un grand souper (la Yulgate , aussi vraie que les Sacy et les Genoude ne le sont pas, dit : une grande Cène : cœnam magnam), invita un grand nombre à y venir ; Etvocavit multos. L'heure de la cène venue , il envoya son serviteur chercher les conviés. Mais tous s'excusèrent : omîtes. Le premier dit : J'ai acheté une campagne , et il est nécessaire que j'y aille ; le second : J'ai acheté des bœufs de charrue , et j'ai à les essayer ; etc. Alors le Père de famille se mit en colère, et dit à son serviteur : Allez, et vite, dans les places et dans les' rues , et amenez-moi les pauvres, etc. — Ce que vous avez commandé , seigneur, est fait; mais il y a encore des places de reste. — Alors , allez dans les chemins , et le long des haies; et forcez , s'il le faut , les gens (on dirait les voleurs), afin que ma maison soit pleine: car, je vous l'assure , aucun de ces hommes que j'avais conviés ne goûtera de mon souper. » Et l'Esprit-Saint ajoute tout de suite : « Les foules du peuple allaient avec Jésus : Ibant turbœ multœ cum eo.

plus corrompu et le plus royaliste, que son salut général dans les plus grandes catastrophes de la nature ou de 1 humanité. Dieu, à bout, condamne quelquefois une grande capitale (jadis Babylone , ou Jérusalem et, k distance, Londres en 1666} Lisbonne, en 1755; Moscow, en 18121. Il ne condamne un Few/^Ze, jamais.

Aussi , voyez-vous , depuis la naissance de saint Jean-Bapliste, jusqu'à la mort du Sauveur, le peuple, com*me en masse , assistant, et même priant, à toutes les grandes choses du christianisme. Etomnismultitudo populi erat or ans foris. Luc. 1^ 4 0. Les apôtres étant appelés, le peuple qui les suivait était encore plus immense : EtmuUitudo copiosa plebisab omniJudœâ,eic. Luc . VI , n . — Lorsque le Sauveur prêcha , pour la première fois , la grandeur de saint Jean-Baptiste , il est dit que toutlepeu-^ pie i'écoutait : Et omnîs populus audiens. Luc. VII , 29. — Lors surtout que les ennemis de Jésus-Christ {Arcliisynagogns) et les prêtres du Temple, aux reproches de Jésus-Christ, étaient indignés (indignantes), et rougissaient tous de honte (eruhescebant omnes adversarii ejus), on voyait le peuple faire éclater sa joie \ Y.iomnis populus gaudebat in univer?is quee gloriosè fiebant ab eo. XIV, \ 4, \ 7. — Une autre fois , et précisément lorsque le Sauveur, indigné à son tour, chassa du Temple , les Prêtres marchands, et que ceux-ci préméditèrent leur dernière vengeance [et principes plebis quœretant ilhim perdere) : il est dit que le peuple fut ravi et comme suspendu d'extase en l'écoutant : Omnis populus suspenms erat, audiens illuni.XlX., 47, Zi8.

Et tout le peuple venait dans le Temple de grand matin , el même la nuit , pour écouter le Sauveur : Et omnis populus manicabat ad eum in Templo audire eum. XXI, 38.

L'Esprit-Saint a pris soin de marquer la foi , l'espérance et la dilection du Peuple pour le Sauveur, jusqu'à les faire contraster avec l'incrédulité et la haine des princes des prêtres et des rois. Lorsque Hérode voulut perdre saint Jean-Baptiste, le reprenant de son Hérodiade , il est dit qu'il redoutait le peuple , parce que le peuple tenait saint Jean pour un Prophète : Et volens illum occidere , timuit populum : quia sicut Prophetam eum habebant. Matth. XIV, 5.

Lorsque les princes des prêtres et les simples sénateurs: Seniores populi , se défiant du peuple, tenaient conseil pour surprendre et tuer le Fils de l'Homme , au lieu de l'agneau , le Jour même de la fête de Pâques : Ut Jesum dolo tenerent et occiderent , ils finirent par décider que non; et , cela dans la eranite que le peuple ne se révoltât : Ne fortè tumuUus fieret IN POPULO. Matth. XXVI, 1-5.

Lors même que le jugement de mort fut prononcé, et que tous les princes des prêtres et leur séquelle (omwe^) eurent crié et récrié leur crucifigatur, Pilate lui-même , le lâche Pilate des Romains, tout-puissant qu'il était , eut encore peur du peuple ; et , comme pour rendre hommage à sa foi profonde au Christ , il demanda de l'eau , et se lava les mains du crime devant lui : coram populo; en disant, comme pensait

DANS LE LIEU SAINT. UT

le peuple: « Je suis innocent du sang du Juste. » Matth. XXVII, 23, 24,

Saint Luc dit, non moins expressément, d'une autre façon, la chose : Et quserebant principes sacerdotum et Scribae mittere in illum rnanus ; et timuerunt populwn. XX, 19; — Et ailleurs : Et quaerebant principes sacerdotum quomodo Jesum interfîcerent : Timebantverd plebem. XXII, 2. — Et puis, Pilate etHérode, devenus hoc amis, d'ennemis qu'ils étaient , dirent aux princes des Prêtres : «Vous nous présentez cet homme comme perturbateur du peuple : Ouasi convertentem poputoi. XXIII, U.

Et lorsqu après l'indignation du Fils de Dieu à chasser les vendeurs c'est-à-dire les fermiers des prêtres) du Temple de Dieu, il s'agit, pour les rois ou les princes prêtres, et les princes populaires ensemble, d'aviser enfin à perdre le Sauveur^ ils étaient encore embarrassés. Et pourquoi dit le Saint Esprit? parce que le Peuple , et le peuple tout entier, était sur eux comme une épée de Balthazar, suspendue : Et non inveniebant quid facere illi. OMNîS'enim populus suspensus erat ; et surtout parce que ce peuple , et tout ce peuple , se piaisail à suivre et à écouter Jésus : Audiens illum. Luc. XIX, 41-8.

Et lorsqu'il s'agissait, pour les grands prêtres et les grands princes , criminels par excellence , déjuger et de condamner le Jugeetle Juste par excellence , et que, lâches et hypocrites par excellence aussi , ils voulurent des témoins étrangers , et irrécusables , c'est-à-dire des témoins du peuple , il est écrit

qu'ils ne purent en tr-ouver un seul entre un grand

nombre de faux témoins de profession. Quaerebant falsum testimonium contra Jesum ei non invenerunt , cum multî falsi testes accecissent. Matth. XXVI, 59, 60.

Et lorsqu' enfin la Passion fut venue, et le crucifiement accompli , et que tous les Prêtres , tous les Scribes , tous les Pharisiens , et les princes du Temple et de la ville à l'envi , se riaient du Christ, et le défiaient de se sauver, lorsque l'unanimité {omnes, Matth. XXVI, 58 des apôtres eux-mêmes étaient en fuite , il est dit (en saint Luc , XXIII , 35) du peuple seul, presque comme de Marie et de Jean, qu'il était, qu'il gisait là seul en silence , et méditant : Et stabat populus, spectans lll -

En conséquence, c'est aussi le Peuple, presque exclusivement, qui a fondé le Christianisme, avec la Papauté. Les premiers Empereurs, ou Rois chrétiens, ne sont venus que 400 ans après ; et encore, le plus souvent, pour les compromettre, sous le prétexte de les glorifier.

Comptez les innombrables Martyrs, c'est-à-dire les premiers et les plus grands hommes, les premiers Rois du règne nouveau ; comptez les Saints et les Solitaires, qu'on peut ap-

peler les princes de ces Rois ; et vous en compterez, pour i 0 de^^ classes élevées, iOO des laborieuses.

Saint Paul, d'une famille pharisienne, et même patricienne, et, en cette qualité, persécuteur avant le temps (et de qui ?. .. du premier et du plus grand homme du peuple, et qui devait le convertir; le premier et le plus grand martyr:... saint Etienne enfin)... l'apôtre des Gentils, des Nations, des Romains, du Peuple par excellence et de tous les peuples, saint Paul, visiblement inspiré, commence par rendre hommage aux Peuples, en changeant son nom impropre de Roi (Saul) , en celui d'homme du peuple, et même du petit peuple (tous les anciens montrent l'identité de Paulus et de Parvulus), Et la Providence, encore plus éclatante parce qu'elle est plus mystérieuse', a permis de voir en Paulus Apostolus, juste : Tu sahas Populos !

Et aussi toutes les victoires, et avec elles toutes les craintes, toutes les persécutions du Paganisme et du Phariséisme re-viennent.

Au second Acte de saint Pierre, c'e^t-à-dire à sa conversion de 5000 hommes du peuple (le premier n'en avait converti que 3000), le premier acte de Caïphe et d'Anne, les compères du déicide, a été de le mettre en prison, et le second de le mettre en liberté, dans la crainte du peuple : Non invenientes quomodo punirent eos, propter populum, quia omnes clarificebant. Act. TV, 21 .

Et c'était dans la Grèce comme dans la Judée. Lorsque saint Paul est à Corinthe, la Gomorrhe de l'Archipel, Dieu, pour l'enhardir à parler haut, lui dit : « Nul ne vous nuira, parce que le peuple est à moi, nombreux dans cette ville : Populus est milii muUus in hàc civitate. » Act. XVIII, 10.

Les propriétaires, les grands, et surtout les princes viennent au Christianisme; mais à la fin, après un, deux, trois, €[uatre siècles de souffrance, de pauvreté et de martyre populaires... C'est-à-dire précisément lorsque le Christianisme commençait à dégénérer, en se faisant ou en restant propriétaire, et même Roi. Belle merveille que la conversion à ce prix!... Ce fut le principe du pacte satanique entre le trône de Constantin et l'autel du Silvestre (la première longue papauté, souslaquellenaquitlapluslongue hérésie, cefied'Arius), source première, péché originel de tous les concordats, et, si nous osons le dire, de toutes les conjurations de la royauté contre le pontificat, de la propriété contre le sacerdoce^ de l'or enfin contre les âmes...

S'il y avait, sur la terre, après l'infaillibilité que nous avons dite, une infaillibilité unique, ce serait celle de l'Etre que les Papes-Rois tiennent pour le plus équivoque ; et elle est aussi consacrée communément par TEsprit-Saint ; celle du Peii-

DANS LE LIEU SAINT. 149 dontla voix (selon le proverbe et le verbe de tous les peuples et de tous les temps) n'est rien moins que celle de Dieu î Vox Popiili, vox Dei !

Ce mot sublime et célèbre du peuple romain dans les Lois des Empereurs, et du Peuple français dans les Capitulaires de Gharlemagne ce qui double ici l'autorité), n'est cependant qu'un abrégé de l'Ecriture-Sainte, et du premier et du plus grand de ses Prophètes, Isaïe. Et elle est comme le chant du plus superbe Cygne du Ciel sur la terre : « La voix du Peuple de la cité (la première, celle du Prêtre ne vient qu'après), la voix du temple, c'est la voix même du Seigneur; et du Seigneur qui ne frappe ses ennemis eux-mêmes que pour les sauver . Fox popidi de civitate Ç^^), vox de templo, Vox Domini reddentis retributionem inimicis suis. Isaïë 66, 6.

Les Rois eux-mêmes, et surtout le plus sage, lorsqu'il fut sage, proclame la même vérité, à sa façon, en confondant le peuple avec la Sagesse elle-même ; et en l'opposant précisément à la folie de la cupidité 1 « L'avarice dresse elle-même des embûches à leur propre sang : Contra sanguinem suum insidiantur , et moliantur fraudes contra animas suas. Prov. I , '18 , 19. La Sagesse, au contraire, parle et prédit en public ; vous entendez sa voix sur les places et dans les rues : elle crie dans les foules ; elle fait entendre ses paroles aux portes de la cité : Sapienlia foris prœdicat^ in plateis dat vocem suam ; in capite turbarum clamitat, in foribus poi^tarum tir bis profert verba sua, 20, 24 .

Le Peuple ! dont les pauvres sont à la fois la plus forte part et la meilleure : caries moins bons de ces pauvres souffrent, jusqu'à se laisser aller au mal, lorsque les moins mauvais ri-^ ches font souffrir.

Le Peuple, dont le Roi-Prophète (^**) implore le salut, avanC le sien : Salvum fac PopiUum, Domine, XVII, 28 ; XIX , 10 , XXVII, 9.

Le Peuple, auquel le même Roi donne le titre de bienheureux : Beatus. XXXIII, 12; et qu'il va jusqu'à confondre avec FEgHse : Ecclesia Plebis. CVI, 32.

Tant de choses données, il est difficile de ne pas espérer au

(*) 11 est des locutions proverbiales , et d'une énergie sans exemple à faire sentir tout ce qu'il y a de vrai et de grand dans un peuple^ même corrompu par les Rois : V Opinion publique ; la Clcuneur publique ; le Cri public.

(**) 11 y a peuple et peuple • celui qui , à la parole du roi Hérode, le premier Néron de saint Pierre, dit : « C'est la voix de Dieu, et non celle d'nn homme : Po' pulus acclamabat Dei vox, et non homiais. Act. XII, 21 était un peuple de ces Ty riens maudits dans l'Ecriture , envoyés par un roi criminel^ flatter un roi, comme déicide, que Dieu fit, à la minute même, expirer mangé des vers !

(***) W n'appartenait qu'à un Roi-Dieu du Bas-Empire, Théoclose, de faire une loi de la maxime contraire... Principis salus, populi sahis- \ Cod., de Feleran.

grand nombre du petit nombre des élus; et de penser jamais que le Dieu qui ne vint sur la terre que pour sauver les peuples^ et établir» et immortaliser une suite de sauveurs uniques des peuples à sa place, avec la charge et les moyens de sauver, rendrait un jour les peuples tout à fait victimes des appelés à les sauver.

C'est encore une voix, un cri, un Verbe du Ciel et de la terre, et de la Loi des douze Tables des Décemvirs, aussi bien qu du Décalogue de Moïse, que la maxime : Salus populi stiprema lex esto.

Et la Bonne nouvelle la proclame assez formellement, et dans ces paroles , les premières, on peut le dire , de tout le Christianisme, dont la mission consistait : ad dandam scientiam salutis Plebi. Luc, I, 11 ; — et dans le fait que saint Jean- Baptiste n'évangélisait que le peuple : Evangelizabat populo, ni, 1 8 ; — et dans le fait que le Sauveur préluda à son Sermon sur la montagne, et à son annonce des huit béatitudes (toutes pour les pauvres et le peuple) , par le parcours de toute la Galilée en guérissant toutes les infirmités du peuple : Et sanans omnem infirmitatem in populo, Matth. IV, 23 ; et dans le fait que les apôtres.... ne faisaient guère leurs plus grands miracles qu'au milieu du peuple : Et prodigia midta in plèbe. Agt. V, i 2 ; — et dans tout l'Apostolat des douze et de saint Paul plus particulièrement , en toute son Épître aux Romains (les représentants exclusifs des peuples) , auxquels il crie , et crie in~ cessammeiit : « Toutes les nations, tous les peuples , louez à Fenvi le Seigneur, car il a voulu vous combler de toute joie et de toute paix dans la foi : Et iteriim, Laudate^ omnes gentes, Dominum; et magnificate, omnes populi... Deus repleat vos omni gaudio etpacein credendo. XV, 11-13. Et ce que saint Paul dit aux Romains en général, il le dit à leur roi Agrippa, et à leur reine Bérénice, qu'il en fit chrétiens quasi : « Je ne dis pas autre chose que ce que les prophètes ont dit, savoir : que le Christ serait le premier qui annoncerait la lumière au peuple (au singulier) et aux gentils : Cfirislus primus lumen annuntiaturus est Populo et gentibus. Act.XXVI,23.

Saint Pierre est encore plus magnifique et plus heureux que saint Paul dans sa glorification populaire. Il donne au Peuple fidèle tous les caractères et tous les noms que s'arrogent ses Rois apostats : P la Pierre principale de l'Angle , choisie et précieuse ; IP la Pierre que les architectes ont rejetée, et que Dieu a faite la pierre de l'angle; IIP laquelle sera une pierre d'achoppement et de scandale pour ceux qui en ont trouvé une dans la parole même de Dieu, par laquelle et pour laquelle ils étaient ; W la nation bien venue; V le sacerdoce vraiment Roi ; VP la gentilité sainte ; VIF le PEUPLE, enfin, d'acquisition (Populus acquisitionis ; Sacy dit : le Peuple con-

DANS LE LIEU SAI^T

loi

^^uis); VHP chargé d'annoncer à son tour les vertus de celui qui Fa appelé des ténèbres de l'apostasie à la lumière de la fidélité; IX"* le P^wp/e, enfin, qui n'était pas de Dieu, devenu de Dieu! Oui aliquando non populiis, nunc Populus DeL I, Epît. II, 6-10.

Et qui n'admirerait encore, après de si grandes vérités, cette plus petite en prix de tant de labeurs, de tant de souffrances, de tant de sacrifices, de tant de manifestations populaires de Dieu, depuis 1 850 années, le plus mauvais peapie ne demande encore qu'une chose aux Rois : la pitié; et une aux Prêtres : l'amour!

IL Le .génie scientifique universel du Peuple-roh

Le Peuple , qui semble n'appeler et ne rappelerque l'ignorance, prolétaire par excellence, a engendré presque tous les créateurs des sciences élevées. La plupart des premiers évè- <^ues , les Pères et les Docteurs proprement dits de l'Eglise, se refaisaient hommes du peuple en s'appauvrissant , lorsqu'ils n'avaient point commencé par une origine plébéienne... C'est là , on peut le dire , Y Histoire entière de l Eglise.

Sur les quelques centaines de Papes ou antipapes existants, on en cite à peine quelques-uns qui aient laissé un Livre vraiment démonstratif, et qu'onpuisse présenter aujourd'hui à leurs ennemis , et même à leurs amis, pour les convaincre ou les édifier. Mais il en est plusieurs qui abondent en manuscrits , comme Silvestre II ( Gerbert, comme Albert-ie- Grand, surnommé le Diable, pour sa science); en in-Folio, comme Grégoire XIII, le père du Di'oit Canon ; et Benoit XIV, le père de la Liturgie. — Grégoire XYI , lui , dont le barbier Moroni était encyclopédiste, publia en 1799, in 4*", italien, intraduisible et illisible en français , un Triomphe du saint siège contre les Novateurs (Tamburini, etc.) battus par leurs propres armes. — Et plusieurs, et notamment Pie II, Léon X, etc., qui avaient fait (le passé ici est presque le futur) desi?(?mans, et jusqu'à des poésies érotiques ! — Les Cardinaux sont, ici , encore plus malheureux ; et cependant , leur propre est d'écrire ; et il en est plus de mille qui ont écrit , et incessamment écrit, depuis 1000 ans. Si vous exceptez le cardinal Conrad qui refusa la tiare, et mourut à Jérusalem; Pierre Damien, saint Bonaventure , saint Charles, Bérulle , Bona., comme moralistes; d'Ailly etCusa, comme métaphysiciens ;

{') Innocent m, mort en Î216 , auteur d'un De sacro altaris mysterio , et iVun De contemptu munc/z, qui convertirent . dit-on , Hurter ; el Innocent VIÎÎ. aui£iir d'uiî De sanguine Christi.

du Perron et Bellarmiii , comme controversistes politiques ; Gerdil , comme controversiste religieux ; Polignac , comme grand poète latin apologiste,... vous n'avez plus, en littérature, que de plus ou moins fameux canon istes ultramon tains , de- • puis longtemps stériles, aux bibliothèques royales ; et puis, des historiens, comme Bentivoglio, et Pallavicini; et enfin des Sadolet, des Bembo , desMaffée etc. poètes légers ou courtisans, et quelquefois pires que le fameux curé de Meudon, Rabelais.

Toutes ces éminences (*) résumées de nos jours en un La Luzerne, compilateur des Pères; en un Pacca , faiseur de concordats et héros de Nonciatures de transition : en un Bausset , se croyant un Bossuet au petit pied; en un Maury, à la fois tribun, rhéteur et académicien ; en un Lambruschini , tour à tour ou ensemble écrivain deV Immaculée Conception , dévot à sainte Thérèse, et Secrétaire d'Etat.

En sorte que tous les prélats de la chrétienté ensemble s'effaceift, même dans les conciles œcuméniques, en présence d'un berger, nous dirions volontiers d'un mouton champenois , l'aîné de onze enfants d'un pauvre cultivateur d'un village qui n'est plus connu depuis des siècles que par le grand et courageux ecclésiastique de son nom, Gerson. Lequel, poursuivi par un roi légitimerai régicide, après avoir été longtemps le Chancelier de l'Université de Paris, et le Légat sans fin de France à Rome, etc., fut réduit à mourir inconnu, pauvre, réfugié, et immortel ami de saint Joseph, aux Célestins de Lyon.

Et depuis, tous les apologistes modernes (**) titrés se sont

(*) Nombre de cardinaux qui écrivaient ou n'écrivaient point, se rendaient les fauteurs des plus infâmes écrivains corrupteurs. Le Cavalier Marin, entre autres, était le secrétaire du cardinal Aldobrandin,

W est remarquable que les deux plus audacieux penseurs du XVIe siècle étaient Italiens, et prêtres, le premier même Dominicain : Van ini , brûlé (après avoir en la langue coupée) au parlement de Toulouse en 1619, à la deur de l'âge; et Jordanus Brunus, qui fut livré aux flammes , à Rome même , la première année du XVII«î siècle , sous le règne du Pape Clament VIH, le Moliniste par excellence.

On conçoit qu'au milieu de telles voiesde conversions romaines, l'Italien Socin ait eu d'autant plus beau jeu en Italie, qu'il fut banni de l'îialie. Ses conquêtes furent si rapides dans toute la chrétienté, qu'on a pu dire de lui, à la lettre :

Tola licet Babylon destruxit tecta Lutberus, Mitros Calvinus, s>ed fund ameuta Socinus.

Une grande victime quiprécéda celles-là dequelques années, loin d'être odieuse, serait plutôt intéressante. Michel Servet était laïque. Il ne voulait que Rétablir le Christianisme (c'est le litre de son livre principal), compromis par Luther et Léon X, chacun à sa façon. Et dans un autre livre, il démontrait la Trinité, et découvrait la Circulation du 5awg, par surcroît.

{**) La même chose se remarque dans les apologistes secondaires ou indirects. L'abbé Gioberti , fils d'un cocher de Turin, l'auteur du Je'suîïe, est bien supérieur, comme tacticien , à l'abbé Martinet, d'un château de Savoie, l'auteur du Platon

DANS LE LIEU SAINT. I 53

comme anéantis devant un simple curé de Bourges , et même de village. Et le Catéchisme de La Chétardie , qui refusa des évèchés ; la Philosophie de la Religion , de l'abbé Para , simple aumônier ; les œuvres mêmes de Bergier, curé de Flanchebourge en Bourgogne ; la Bible vengée de Duclot , curé de Vins €n Savoie , sont en effet très supérieurs à la Théologie Dogmatique du Comte Rornain Bouvier, duMans; hldiMoi^ale.de Mgr. Gousset de Reims ; au traité de la Politesse du jeune prêtre, de monseigneur Dévie , de Belley (le romancier Camus, son prédécesseur sur ce siège , n'eût pas fait mieux); aux Paroisses, de feu Affre ; aux Institutions de monseigneur Sibour ; et même aux OEuvres complètes de Bourdaloue , car elles sont trop volumineuses, et comme paralysées par tout l'odieux (que j'explique et ne justifie pas) de toute sa Compagnie. Les laïques , seuls (*) , et surtout dans les derniers temps ,

Polichinelle. — Et le père Déplace est aussi logicien et orateur, que le père de Kavignan n'est qu'avocat et ennuyeux.

(*) Le seul noble, mais réhabilité par la pauvreté, qui ait été utile à la religion dans les derniers temps, est Saint Martin, le célèbre Philosophe inconnu L'une de ses fautes, c'est le trop fameux comte de Maisire.

ISous ne comptons pas le vicomte de Chateaubriand dans les apologistes; il avait commencé, et il finit, par réfuter son Génie du Christianisme (dont chaque page est d'ailleurs contradictoire avec une autre), par le luxe et la luxure de sa vie d'homme privé, eî par la lâcheté de sa vie d'homme public.

Plus malheureux que les comtes de Maistre et de Bonald,qui ne compromirent leur Pape ou leur Eoi que par leurs pensions et leurs ambassades ou pairie de Rois, . Chateaubriand méritait, comme dernier châtiment, d'avoir pour héritier légitimiste à l'Académie l'indigne apologiste de la Maintenon, le duc de Noailles.

Considérés comme simples moralistes, les nobles, tels que le duc de la Rochefoucauld, ou les anoblis , comme La Bruyère et Duclos , n'ont pu s'élever audessus de Pensées détachées, ou gâchis.

La dernière Philosophie , qui a bien , elle aussi, uae mission, montre, en première ligne, deux laïques nés et demeurés pauvres : Bayle et Jean-Jacques Rousseaa, par exemple; en seconde ligne seulement, le sieur de Voltaire, qui devait, à la fois, être l'héritier d'un prêtre apostat (l'abbé Arouet, son frère), et avoir pour seul héritier un autre prêtre apostat (l'abbé Mignot, Grand Foyet de Paris!) — en t^'oisième ligne, le comte de Boulainvilliers , le Machiavel, et presque le Grand Turc de la France; — ■ les marquis de Condorcet et même de Vauvenargues, d'Argeus et d'Argental; de Tressan et de Langle; àe Cubières et de Saint Aulaire, de Lezay-Marnésia, et même de Puységur ; — les barons de Giimm et d'Holbach; les de la Metterie et delà Dixmerie ; le richissime Helvétius ; le duc de Nivernais, le prince de Ligne, le roi Stanislas de Pologne, et le roi de Prusse Frédéric; — et, en dernière ligne (car ils avaient les faibles des deux partis extrêmes), les abbés de Condillac et de Mab!y; et ce fameux abbé de Saint -Pierre, dont la Paix perpétuelle n'était guère que la paix de la régence; et la Polytinodie, l'apothéose du régent lui-même.

Si la révolution de 1793 a été profondément compromise, ce fut bien moins assurément par l'absolutisme de sesMarat et de ses Robespierre , et même par les perfidies de ses marquis d'Antonelle et de Saint Hurugue , de Sillery et de Lauraguais, de ses comtes de Mirabeau et même de Saint Fargeau (Michel Lepeletier), que par les vociférations de son richissime Baron, et athée plus richissime encore, Anacharsis Clootz...

Bien inspirée, la révolution de 1848 a jeté là le comte d'Alton-Shée.

ont vraiment compris la religion , lorsqu'ils se sont élevés assez haut pour la mesurer à une autre éclielle que celle du Pape-Roi ou du Prêtre vénal, et pour se faire eux-mêmes désintéressés ou pauvres. Nous nommerons iciLeïbnitz, dont le Système théologique est le chef-d'œuvre de la philosophie religieuse; et même , et tout aussi bien, le seul traité De la Nature humaine , et même le traité Du Citoyen, et le Léviathan de Hobbes , né pauvre et persécuté , et aussi logicien , aussi vertueux , et même aussi encyclopédiste , et finanalement aussi imposant en Angleterre, que son trop fameux compatriote , fils de chancelier ç^X Baron de Verulam, l'était peu. (Nous n'osons dire le Cours de Philosophie, et les Fondements de la Religion, de Louis Lesclache (*), le plus grand homme peut-être qu'ait eu la France , et qui est aujourd'hui pour elle Vinconnul Par une singulière destinée , après avoir mis Paris en émotion , il se vit forcé comme Gerson d'y secouer la poussière de ses souliers, de se réfugier, et de mourir pauvre (en 1691) à Lyon , comme Gerson ! )

Le Peuple le plus peuple , celui de la halle , a seul , comme on sait, le privilège de la science sacrée par excellence , celle d'une Langue; de donner des lois à toutes les Académies et à toutes les Cours, des Tropes à tous les Dumarsais , et du sublime à tous les Corneilles. Plus privilégié que les autres, le peuple français a imposé sa Langue (la pln^^ fi^anche de toutes les langues,) aux grands et aux Rois de toutes les nations , même pour conspirer contre lui.

I! y a quelque chose de plus glorieux encore , s'il est possible ( nous l'avons vu ailleurs , et mieux à sa place). Lorsque Pie Yï et Pie VII eux-mêmes , Grégoire XVI et Pie IX , et tous les Rois à leur suite et à leur tête à la fois , se montraient toujours en arrière (Rivarol avait bien de la bonté) (ïime année , d'2/ne armée et d'une idée , les plus simples bonhommes ou bonnes femmes du peuple étaient, et sont encore, à l'avance de mille.

La suscitation des masses, leur conduite, leur commande-

(*) Nous l'avons réliabilité , autant que nous l'avons pu, avec Tabbé Para du Plianjas, dansie supplément de la Biographie universelle des frères Michaud.

Quoi qu'il en soit, il y a aujourd'hui dans Paris, au plus vivant, au plus industriel milieu de Paris, entre la rue Saint-Martin et la rue du Temple,... à la fois un savant du premier ordre (il sait presque toutes les langues vivantes et même mortes), un spiritualiste supérieur (il a traité des Destinées de VAme), un théologien souvent profond ( de Y Apocalypse, sous le titre d' Accomplissement des Propliéties); un père de famille, jeune encore, et patriarcal; d'abord pauvre, puis grand industriel, et enfin grand propriétaire; toujours plus désintéressé encore qu'industriel , et pius généreux que propriétaire,- n'ayant jamais eu pour maîtres que Dieu, un livre et lui . et élevant la modestie jusqu'à l'effroi de la célébrit , .. le plus fidèle de la paroisse de Saint-Merry, et le plus inconnu de son curé, qui le connaît le plus !

DAISS LE LIEU SAINT, 155

ment sont surtout le propre des hommes du Peuple, et surtout de ceux qui sont, à la fois, spirituels et temporels.

Nous avons dit dans la Feuille éternelle, il nous faut le redire dans le Peuple Roi: « Je conçois la grandeur de l'homme en général, parce que je le vois la créature principale (étant la seule spirituelle) de Dieu, que je vois si grand. Je la conçois encore, parce que je vois l'omnipotence de ihomme sur la création tout entière, façonnée à son usage, et dont il se joue aujourd'hui plus que jamais. Je conçois la grandeur de l'homme en particulier, parce que je vois romnipotence du plus simple ou du dernier des hommes de la dernière des îles (la Corse de Bonaparte et deFieschi), sur la société européenne tout entière, organisée pour ou contre lui.

« Tous les grands destructeurs et tous les grands réparateurs du monde sortirent des plus bas lieux, ou exercèrent les plus petits états. Manès fut esclave; Arius, ouvrier; Mahomet, commis-marchand ; Michel Cerularius (le scliismatique grec), cirier; Thomas Cromwell (plus important qu'Olivier) et Luther, tous deux forgerons; Calvin, tonnelier; Georges Fox, fondateur des Quakers, et même des Etats-Unis, cordonnier (le riche Guillaume Penn ne fut que son disciple, et encore il vendit la Pensylvanie au roi d'Angleterre) : Jacob Boehme, maître del'anobli Swedenborg, cordonnier ; Spinosa, juif brocanteur ; Jansénius, serviteur chez un avocat; Voltaire, clerc de notaire ; Rousseau, horloger ; Priestley, mercier ; Howard, tapissier ; Mirabeau, ruiné et décrété; Robespierre, avocat sans cause; Bonaparte, soldat; Lafïîtte, charpentier ; Rothschild, juif quasi errant aux bords du Rhin ; Torlonia, domestico di piazza aux bords du Tibre.

« (Fieschi, Corse à part, et qui pensa, lui aussi, Bonaparte au petit pied, changer l'Europe à sa façon, fut successivement pâtre, soldat de Murât, et enfin sous-officier de la garnison et attaché à la police de Paris ! )

« Fourier fut commis drapier; Genoude, limonadier; Lamennais, pauvre ; Cabet et Proudhon (les derniers réformateurs sont les plus importants), tonneliers ainsi que Calvin. — Comme Moïse avait été berger ; saint Pierre, pécheur ; et, entre tant d'autres, Grégoire YII, chapentier ; Sixte-Quint^ pâtre de pourceaux ; le cardinal Albéroni (le plus influent de tout le xvm*" siècle, dans toute la chrétienté: il fit trembler tous les rois et tous les papes), jardinier.

« Ainsi, ce ne sont guère les peuples, ce sont les petits, et les plus petits dans les peuples, qui sont souverains. 0 vous donc, papes et rois, légitimes ou illégitimes, vous qui n'avez des yeux et des cœurs que pour les grands, ou les faiseurs de bruit public, ce n'est que pour les petits, les inconnus (*) que

{*) C'était prophétiser assez bien , ce semble , et le Gnerraz-zî, garçon menui--

VOUS devriez en avoir : car ILS SONT VOS RIVAUX ou vos défenseurs futurs 1 1 ! »

La grande majorité des grands capitaines, et l'Histoire de la Révolution Française de 89 en fait foi seule (car l'histoire ne change jamais^ elle recommence) fut toujours plébéienne. Et presque toujours ils s'improvisèrent : depuis ce Pierre CErmite, premier de tous les croisés, qui précéda Pierre le Vénérable, et même saint Bernard^ jusqu'à... Huniadeet Scanderberg; notre Ponthus delà Gardie,.. plus que Roi du Nord, avant son compatriote méridional, Bernadotte; Moreau, Hoche, Kléber, Lannes, Ney (le Brave des Braves)^ Soult, Bellune et Masséna, que Bonaparte lui-même appelait Tew/'a^? chéri de la victoire ; lorsque le noble Desaix et le noble de Marmont, duc de Raguse, etc., ne furent jamais, Vun^ que celui du malheur; l'autre, que celui de la défaite... Le dernier des capitaines nés nobles, et annobli Maréchal et Duc en Afrique vBugeaud) , est mort, la veille de sa prétention la plus dynastique, comme maudit du peuple et de Dieu.

Condé et Turenne ne furent guère habiles que parce qu'aux règnes des Rois absolus et des Princes du sang, il n'est guère permis qu'aux grands d'être capitaines; et qu'ils n'ont à combattre que des capitaines comme eux.

Les grands amiraux, si supérieurs aux grands capitaines, sont la plupart des enfants de pauvres pêcheurs :.. Jean Bart, Duquesne, Duguay-Trouin, etc.

Dans le gouvernement, comme dans la science, l'homme populaire et parvenu l'emporte toujours sur l'héréditaire. Cromwell a rendu les Stuart impossibles, et s'est vu regretter sous Guillaume. Francklin, le dernier de quinze enfants d'un chandelier, et lui-même compositeur d'imprimerie ; Adams^ cordonnier: meneurs de Washington (et dont le marquis de La Fayette n'était que le Dada)^ ont rendu les Anglais impossibles dans les Etats-Unis.

Bonaparte , lui-même , fils d'un petit robin Corse , tout despote et contradictoire qu'il fut toute sa vie, a fini par rendre impossibles les deux branches de la maison de Bourbon.

On peut faire ici une comparaison encore plus frappante et plus péremptoire : celle de Borgia (*), Gran^/ù^imé* d'Espagne, et d'Hildebrand , le charpentier. Le peuple se laisse aller à

sîer, de Florence, qui fut un moment grand duc; et le Garibaldi, pauvre de Nice, qui, sans la France, était, à jamais peut-être, roi de Rome.

(*) ... Lorsque le sorti du peuple est plus horrible encore qu'il est grand , le cardinal Dubois par exemple, «.;ui, de fils d'un pauvre apothicaire de Brives-la- Gaillarde, devint précepteur du régent et premier ministre tout-puissant jusqu'à sa mort (il nomma le cardinal de Fleury pour lui succéder), on voit toujours un sorti de cour, un mis hors de cour, un roue qui, en l'élevant, semble vouloir îîumilier les grands et le peuple à la fois.

DANS LE LIEU SAINT. 157

l'attentat, lorsqu'il a l'air de la grandeur, et qu'il paraît en vouloir aux royautés ; au crime et au vice continués , jamais.

Autres temps, mêmes mœurs ; et l'on voit, d'une part, le sale et vénal comte de Mirabeau et d'autre part ïlncorruptibie Robespierre. Et le noble Barras (on disait proverbialement dans le midi : ISoble comme Barras , aussi ancien que les rochers de Provence) , tombant de chute en chute du trô' e directorial, et de Grosbois, ^diCaprée, à une bauge de Chaillot, est assez la contrepartie... de son compatriote du Midi , Bernadette, qui, de fils d'un logeur de Pau, est mort roi et successeur de Gustave- Adolphe.

Les sciences naturelles ou usuelles sont encore mieux le propre des simples. On ne citerait peut-être pas une invention mathématique, astronomique, politique, artistique , et surtout agricole et médicale, qui ne soit à eux , comme par droit de société aussi bien que de nature. Et les rois fainéants, les grands , les riches n'ont guère fait qu'imiter, perfectionner, jouir et abuser.

Copernic et Keppler, Isaac Barrow, maître de Newton, et Descartes même, étaient pauvres, au point d'aller s'instruire ou vivre à la faveur de quelques patrons précaires et providentiels. Galilée, plus malheureux, fut mis en jugement et en prison par les cardinaux, qui ne devaient être inquisiteurs que de l'Ecriture Sainte bien entendue, et plus savante encore que tous les Galilées. Christophe Colomb, qui doubla l'espérance et la grandeur de l'univers , naquit sur la plus pauvre plage et du plus pauvre pêcheur, lui aussi, de l'Italie ; lorsque son disciple et son usurpateur, Vespuce , venait de naître noble de Florence !

L'inventeur du calcul des calculs, qui a seul donné la clef de toutes les sciences mathématiques et physiques, l'Algèbre^ est un Mendiant, auquel on pardonnera d'être moine, nommé Lucas de Borgo.

Et, de nos jours, la loi des sciences dans la pauvreté s'est manifestée, plus grande et plus magnifique encore, ensemble ou tour à tour, dans ce triumvirat des Bernoulli, de la Suisse pastorale, pauvre et républicaine, qui défiait tous les marquis de l'Hôpital de France, et même d'Europe; — dans cet Euler. infmiment supérieur à Newton selon Condorcet lui-même, fils d'un pauvre pasteur de Baie, comme les Bernoulli, père,

(*) Vergniaiix, plus éloquent que iMirabeau, fut toujours pauvre et austère.

Gomme déjà on venait de voir l'ex -commis de banque, et même de commerce, Necker, ... infiniment moins odieux que Choiseul , et la duchesse de Grammont sa sœur, infâme comme lui ; et que ce Garde des sceaux Lamoignon, et ce Brieune, premier ministre, morts tous les deux dans leur sang, et suicidesj comme leur monarchie.

encore plus pauvre, de 38 enfants et petits enfants vivants autour de lui , et aveugle dans la force de son génie ; — dans ce d'Alembert, qui, d'enfant renié et ramassé, devint, un moment, comme le roi de France et de Prusse à la fois ; — dans ceLagrange. aîné de i 4 enfants pauvres du Piémont; — dans ceLapiace, dont les astres s'éteignirent à la glace des mar^ quisats et des sénatoreries impériales ; — dans ce Monge, qui, de tailleur de pierres àMézieres, devint le grand bombardeur des rois deTEurope; — dans cet Herschell, qui, de flûte de régiment, devint le ravisseur des savants au ï?^oùzème CieL,. extérieur;— dansceFresnel, fils d'unmaçon, qui fut plus ingénieux qu'Huyghens même dans la lumière ; — et dans ce dernier venu du Nord, qui, sous le nom d'Abel, fut à la fois, selon l'Académie des Sciences de Paris, le premier et peut-être le dernier des géomètres d'un ordre nouveau, et qui. mourut, à la lettre,.,, de faim !

Les plus ou moins nobles, commode Fontenelle, savants de ce genre, n'ont guère d'autre mérite que de célébrer leurs confrères, et de se faire leur secrétaire perpétuel.

Mêmes prédestinations ou destinées dans toutes les autres branches scientifiques. Linnée, pauvre de village, ne permet pas la confrontation avec le Seigneur de Bujfon , et le comte de Lacépède ; non plus queCuvier, orphelin d'un invalide, avec le chevalier de LaMarck, son émule.

Haiiy, fils d'un tisserand, ne saurait être comparé à personne dans la plus ingénieuse des sciences qu'on pourrait appeler chrétienne : la Crystologie,

Davy, fils d'un ciseleur en bois, et Berzélius, d'un encore moins, ont fait pâlir le comte de Saluées et le riche Lavoisier...

Bernard Palissy, simple potier de terre, failli victime de la Saint-Barthélemi des Rois et des riches, et mort nonagénaire... à la Bastille de Louis XII , n'a laissé, dans tous les arts utiles, et en agriculture, que des déductions à tirer à ses savants et nobles disciples ultérieurs, depuis l'Olivier de Serres, Seigneur de Pradel^ jusqu'au dernier de nos du Hamel du Monceau, et de nos abbés Rozier, curé apostat des Feuillants de Lyon, et dont le corps fut mis en piètres par une bombe du siège tombée sur son lit même, le 29 septembre 4 793 !

Le menu peuple triomphe même dans les arts luxurieux , où échoue pleinement la noblesse fainéante qui n'a que cela à faire, et qui s'en pique le plus.

Pétrarque, si supérieur au Dante (qui n'est que furibond, et tour à tour Guelphe et Gibelin ^ et qui expia sa prétendue noblesse par la fuite , la détresse et le malheur perpétuels), Pétrarque naquit dans l'indigence. Et Boccace et l'Arétin , le ^êau des princes ^ étaient bâtards. Et le Tasse , dont le poème porte à faux, F a vu dans le plus profond oubli toute sa vie.

Pierre Corneille, qu'on surprenait dans une échoppe, at^

DÀ^*S LE LIEU SAINT

tendant, le pied dans un soulier, le raccommodage de l'autre; et l'auteur d'Athalie , fils pauvre d'un grainetier à sel de la Ferté, sont assez supérieurs en morale, et même en littérature, au sieur de Pocquelin, valet de chambre du roi, qui se cacha sous le nom de Molière, Shakspeare fut garçon boucher. Le Miiton àw. Paradis perdu, fils d'un copiste pour vivre, est bien au-dessus du riche Sannazar, qui affecta de ne pas nommer une seule fois Jésus-Christ dans son po'éme de l'enfantement de la Vierge {de Partit Virginis), et du Voltaire opulent de la pauvre Henriade et de V mîàme Pucelle.

Herder, Klopstock et Schiller, le Triumvirat de la littérature germanique , fut d'abord un Triumvirat de journaliers.

Les poètes, Rousseau, fils d'un cordonnier ; Millevoye, fils d'un cordier; Malfilâtre, mort à l'hôpital; Rivarol, fils d'un aubergiste ; Laharpe, enfant trouvé; Ducis etDelille, sortis des plus bas lieux, effacent assez les abbés de Voisenonet de Grécourt; les ducs de Nivernais et de La Rochefoucauld ; les marquis de Chaulieu et de La Fare, et même le gentilhomme de Monsieur, La Fontaine, dont les Fables sont avihespar les Contes; Fanobli Boileau , l'écuyer et jésuite Gresset, le sieur de Marivaux (d'où \e 7narivaudage)\ le marquis de Saint-Lambert, aux Jardins sans fleurs ; le chevalier vicomte de Parny, qui fit rougir jusqu'à l'Académie; l'abbé marquis et chevalier de Boufflers (dont on a dit : « L'abbé libertin, l'émigré patriote, le répubhcain courtisan » ) ; lord Byron ; Lamartine, dont le père était attaché à la vieille maison d'Orléans; le vicomte Hugo , anobli de la nouvelle ; le vicomte d'Arlincourt , tour à tour écuyer cavalcadour de la vieille Madame Mère Lœtitia, et pèlerin du Droit nouveau.

La noblesse et la richesse n'ont rien que les Marquis d'Urfé et de La Calprenède , les Scudéry et les Baculard d'Arnaud ; le Marquis de Florian ou Prévost, fils d'un procureur du roi, qu'on puisse comparer, même de loin, en fait de fictions morales, à celles de Cervantes et de Lesage , tous deux vivants et mourants dans la détresse (le dernier après avoir refusé 00,000 liv. des Financiers, au prix de son Tiircaret, dirigé contre eux) ; ou à celles de Daniel Foé, fils de boucher; de Richardson, simple imprim.eur(*); de Goldsmith, demandant son pain ; — et en fait de Philippiqiies, que La Grange de Chancel, aux poèmes de Barthélémy, fils d'un fabricant, et de Gilbert, mort de faim.

(') Les journalistes, riches ou pauvreshéritiers des anciens littérateurs, ont leurs pires confrères , et ceux qui les compromettent le plus , dans leur redondant (les philosophes du XVIile siècle étaient au moins réjouissants dans leurs tfa, dé^ di^ do, du) : de Genoude et de Lourdoueix ; de Walsh et de Pont-Martin j de La Valette et de Girardin ; du Panloup et de Riancey.

Et les savants ou orateurs parvenus, quelquefois d'une loge de portier, comme

Sur le théâtre éhonté (*), le seul Beaumarchais, simple horloger, et sans étude aucune , a dépassé en gloire , en fortune , mais aussi en ruine, tous ses nobles devanciers et tous ses successeurs ensemble, la plupart riches et nobles à la fois : de La Chaussée, de Sainte-Foix, de Pixérécourt, etc.

La médecine et la chirurgie, dont le plus simple usage en un jour fait autant de bien ou arrête autant de mal, que son abus au son ignorance sont innocents dans le cours d'une année ; et qui sont devenues presque autant nécessaires aux grands qu'impayables aux petits, sont, on peut le dire, tout entières, le propre des petits. On ne citerait peut-être pas une découverte médicale venant des classes élevées; et l'histoire de l'art fait foi que la grande majorité des médecins du premier ordre n'est pas même des enfants de la balle , et qu'elle est sortie des dernières conditions de la société. (Il en est de même, et par la même raison, des Frères et des Sœurs de la Charité, les vraies maîtresses des Dames de ce nom).

Au contraire, ce qu'on appelle le Droit et la Magistrature^ dont l'usage est infiniment plus difficile, et 1 abus infiniment plus aisé et plus commun , sont habituellement le fait des classes aisées ou riches. Et on a remarqué aussi que les deux seuls jurisconsultes vraiment méthodiques et sages, et même autorisés, appartiennent à la plus minime magistrature de province, Domat etPothier. Le Parlement, si prétentieux,

MM. Cousin et ViHemain, Lingay (secrétaire secret ou avoué de toutes les présidences du Conseil), sont assez supérieurs au sire de Kératry, chantre à la fois de Dieu et àe VHahit mordoré; au marquis de Larochejacquelein, l'orateur corporel ; et même au comte de Montalembert , le digne compère des comtes de Mérode , qui se cotisent pour composer un Esprit de vie et un Esprit de mort^ morts-nés en effet; et au comte d'Alton-Shée (*), le dernier des impies.

(*) En fait d'immoralité et d'infamies, les de Laclos d'Orléans j les vicomte de Sades et les marquis de la Pailleterie (Alex. Dumas), ont laissé loin derrière eux les Diderot, les Rétif, les Pigault-Lebrun , les Kock, les Janin , les Sue, et les Scribe, fils d'un mercier de la rue Saint-Denis.

Lorsque l'homme est à la fois noble et ecclésiastique, il est deux fois nul ou mauvais, dans la littérature, comme dans la vie. Tels, entre tant d'autres , l'abbé de Brantôme; l'abbé ( le plus fameux parlementaire de la Régence) de Chauvelin; l'abbé Terray ; l'abbé de Breteuil ; l'abbé d'Espagnac ; l'abbé de Montgaillard, au testament et à la mort suicides, etc.

Le pire noble est celui qui s'en donne l'apparence. Tels, entre les savants du XVIII^ siècle, le fils d'un bonnetier de Paris, l'auteur du plus infâme roman , le Chevalier de Fau...^ qui rougissait de son bonnet, sous le nom de Louvet de Couvray; et ce Lalande, qui, tout rustre qu'il était né, et plus rustre encore qu'il vécut (il mangeait des araignées), s'intitulait M. de La Lande. Il était digne d'inventer... les Athées.

{*) L'anagramme diAlthon Shée : Athée désolé, n'a de plus étonnante et de plus terrible, que caUes d'Emile de Gtrardin : Malin Gredin ; Mandrin4e- Grand.

(Girardiu et Shée eux-mêmes me pardonneront, car Dieu leur fera bien savoir que je ne les flrlris pour les sauver; et le peuple o'a pas de plus grands ennemis que ces arais-là.)

DANS LE LIEU SAliST.

el quelquefois si Roi , et même si régicide, n'a produit que des p ai' leur s , éloquents comme d'Aguesseau... ou froids, comme Gochin...

Mozart et Haydn, aux si pauvres naissances ; Beethoven, à Fignoble, sont assez les maîtres de Meyerbeer, le riche juif.

Le Giotto (Angiolo, le petit ange), antérieur de près de deux cents ans au grand Michel-Ange et à Raphaël , et Jean de Fiésole, le Frèi^e Angélique^ les deux maîtres, en architecture comme en peinture, de ces deux grands mai très, et qui eurent pour chantres et admirateurs le Dante et Pétrarque , étaient d'abord, l'un berger, et l'autre pauvre novice en un couvent pauvre !

Les toutes dernières découvertes , les plus ingénieuses et les plus bienfaisantes, sont, aussi bien, les domaines et les couronnes du peuple : — l'Imprimerie de Guttemberg (Y orfèvre Faust ne fut que son usurier ; et Scheffer était le domestique de Faust) ; — la sténographie de Taylor et de Coulon Thevenot, le pauvre orphelin; — la télégraphie, bien moins de Chappe, l'abbé suicide, que de Breguet, le pauvre réfugié suisse en France, et même de Linguet (Phomme unique, et le premier des avocats de Paris, par surcroît ; lequel, pauvre et sans ressource, commença par une savonnerie de sa création) ; — la lithographie, d'Aloïs Senefelder, l'aîné d'orphelins, forcé d'aviser à faire revivre son père; — le Daguerréotype du soldat Bourguignon Niepce ; — panoramas diQ Pierre Prévost, cultivateur d'Eure-et-Loir ; — la mnémotechnie, etc. , de Pierre Gahn, sorte d'enfant trouvé de Bordeaux; et les Métiers de Philippe Girard et de Pierre Jacquart, de Lyon.

Lorsqu'il ne s'agit rien moins que de faire un point des quatre coins de la terre, et même un des quatre du ciel, comme pour préluder à une terre nouvelle et à un ciel nouveau, le Peuple se montre encore mieux souverain. Son Salomon, paysan de Caux, et sonPapin, de Blois, persécuté en France et fugitif à Londres, dirent à la Vapeur d'être, et la Vapeur fut. Et ses Montgolfier, ou plutôt son Charles (Francklin, à Paris, n'admirait sérieusement que lui ; et Voltaire, pour rire) , dit de s'abaisser aux cieux , et les cieux s'abaissent.

Francklin, simple compositeur d'imprimerie, avait eu le soin, en faisant la Révolution et la République d'Amérique, de dire au tonnerre même de Dieu: Suivez-moi, et le tonnerre obéissant le suivit !

(*) Les femmes du monde sont moins mondaines, et les fortes, plus fortes, dans la petite société que dans la grande ; et les reines parvenues elles-mêmes sont

LA

Page 1